Discours Sur La Tragédie Par Antoine Houdar De La Motte (1672-1731) DISCOURS PRELIMINAIRE DISCOURS 1 DISCOURS 2 DISCOURS 3 DISCOURS 4 SUITE REFLEXIONS SUR LA TRAGEDIE DISCOURS PRELIMINAIRE On ne sçauroit si peu réussir qu' on n' excite beaucoup d' envie; et l' accüeil que le public a fait à mes différents ouvrages, m' a valu des adversaires plus animez et plus opiniâtres que la foiblesse de mes talens ne m' eût permis de le prévoir. Non contens de me reprocher des fautes d' écrivain, ils ont encore voulu sonder mon coeur; et ils ont cherché à me convaincre d' une présomption que je trouverois plus ridicule qu' ils ne s' efforcent de la rendre odieuse. Comme j' ai travaillé dans plusieurs genres, et que j' ai fait des réflexions sur ces genres, à mesure que je m' y suis essayé, ils en ont conclu de concert que je prétendois, sur toutes les matieres d' esprit, me donner en même tems pour législateur et pour modele, imputation grossiere et plus digne de risée que de créance. Voici aujourd' hui des réflexions sur la tragédie; je me promets encore d' en donner sur la comédie, sur l' opera etc., tout cela, sans doute, ne paroît pas un bon moyen de leur imposer silence. Il faut donc répondre une bonne fois à une accusation si grave, et en abandonnant au public le jugement des ouvrages, l' instruire naïvement des vrais motifs qui me les ont fait faire. Il ne lui importe pas de le sçavoir; mais il m' importe beaucoup de ne lui paroître pas digne de son mépris par un orgueil extravagant. Les circonstances m' ont déterminé successivement à plusieurs genres; et quelquefois par lassitude d' une même carriere, je m' en suis ouvert de nouvelles, où je ne me proposois d' autre prix que mon propre amusement. Mais dans tout ce que j' ai tenté, qu' on ne croïe pas que mon ambition, encore moins mon espérance, ait jamais été de surpasser, ni même d' égaler les grands maîtres; il m' a toûjours paru assez honorable de pouvoir marcher après eux dans l' ordre des écrivains, qui pour n' être pas excellents, ne sont pas pourtant sans mérite; car en vérité c' est une exagération trop poëtique que le sentiment de M Despreaux en matiere de poësie et d' éloquence: "Et sur ce mont sacré qui ne monte au sommet, Tombe au plus bas degré." M Despreaux auroit-il voulu dire de lui-même qu' il étoit au sommet; et ne le voulant pas dire, en auroit-il laissé conclure qu' il étoit donc au plus bas degré? Il faut que les hommes aiment bien les excès, puisque celui-ci est presque passé en proverbe. Il en est de la poësie et de l' éloquence, comme de la peinture et de tous les autres objets de l' esprit et de l' art humain, les génies supérieurs, qui même ne sont pas entr' eux du même ordre, les portent à un degré de perfection où les autres ne peuvent atteindre; mais des génies moins étendus et moins heureux, ne laissent pas d' avoir encore leurs ressources et leurs graces particulieres: ils demeurent, je ne dirai pas médiocres, puisqu' on attache à ce mot une raison de rebut, je dis qu' ils demeurent bons, malgré l' excellence des premiers; et s' ils n' ont pas de part à l' admiration, du moins ne sont-ils pas exclus de l' estime. Voici, ce me semble, une preuve de ma pensée. Le plus grand génie, dans quelque genre que ce soit, n' est pas toûjours égal à lui-même: or dira-t-on qu' il rampe, quand il n' est pas dans son plus grand essor; et si l' on avoüe qu' il est encore bon dans les endroits où il étonne moins, pourquoi ne le dira-t-on pas des auteurs, qui n' ateignent, pour ainsi-dire, qu' à ces secondes beautez? Falloit-il siffler Eschine, parce qu' il y avoit un Demosthene? Et ne lira-t-on ni Ovide ni Lucain, parce qu' il y a un Virgile? Je ne me tiendrai donc pas avili de n' être ni Quinaut, ni La Fontaine, ni Corneille, ni Racine, pourvû qu' on puisse reconnoître du moins que je suis de leur école; en ne pensant pas plus avantageusement de moi, je ne fais sans doute que me rendre justice; mais j' en avertis les plus grands génies, il leur siéroit bien encore de n' être pas si sûrs de leur supériorité; il n' y a pas de comparaison entre ces deux méprises, de se croire meilleur ou moins bon que l' on n' est. la premiere excite l' indignation du public, mais il fait toujours de la seconde un nouveau mérite à l' auteur. A l' égard des réflexions que j' ai faites sur les genres où je me suis exercé, il s' en faut bien encore que j' aïe prétendu par-là m' ériger en législateur. Sans aspirer à des titres si fastueux, il est naturel de bien considérer la carriere où l' on veut courir, pour y mesurer plus surement ses forces. Il faut étudier l' objet qu' on se propose, chercher dans les choses et dans le rapport qu' elles ont avec la nature de nôtre esprit leurs convenances particulieres, en un mot, se faire un art et des principes qui puissent éclairer nôtre travail. La plûpart de ceux qui ont excellé dans quelque genre, y ont été entrainez par abondance de talent et de goût; ils en ont atteint la perfection par instinct, je veux dire par un jugement confus et presque de simple sentiment, plûtôt que par des réflexions précises et aprofondies. Il est vrai qu' en cela ils nous ont donné mieux que des regles, puisqu' ils nous ont procuré le plaisir qui doit être le but des regles; mais il est vrai aussi qu' ils ne nous ont pas assez éclairez sur la cause de notre plaisir, qui une fois bien connüe, nous aideroit à inventer à notre tour de semblables beautez, non pas en les comparant servilement aux leurs, mais en les puisant dans la même source, bien certains qu' une même cause doit produire les mêmes effets. Ces écrivains, tout excellents qu' ils sont, n' auroient pû nous éclairer sur leurs propres beautez, ils sentoient et ne raisonnoient gueres; mais d' où vient le silence de ceux qui l' auroient pû? Diroit-on qu' ils n' ont voulu refléchir que pour eux; qu' ils ont craint peut-être qu' en nous donnant des leçons trop utiles et trop fécondes, ils ne trouvassent trop-tôt des rivaux dans leurs disciples, et qu' ils ont voulu, pour ainsi dire, que leur art fût un secret entr' eux et les muses. Les hommes quelquefois sont si follement avides de gloire qu' il ne leur suffiroit pas d' être inventeurs, ils voudroient encore être uniques; mais non, sans leur attribuer un motif si odieux, j' aime mieux croire que l' exécution a emporté tout leur loisir, et qu' il ne leur en est pas resté pour les réflexions. Quoiqu' il en soit, je n' ai pas voulu me livrer en aveugle à la poësie. J' ai refléchi sur tout selon ma portée; j' ai voulu même écrire et ranger ce que je pensois, dès que j' ai cru penser quelque chose de raisonnable: car si l' on y prend garde, on n' a jamais bien achevé de penser, si l' on n' est parvenu à s' expliquer bien nettement. On est confus pour soi, tant qu' on l' est pour les autres. C' est donc pour m' instruire moi-même que j' ai écrit; et sans me flatter d' avoir toujours bien rencontré, c' est assez qu' il y ait quelquefois de la vérité et de l' ordre dans mes idées, pour avoir dû les soumettre au public, afin d' apprendre de lui-même en quoi j' aurois tort ou raison. Me voilà naïvement tel que je suis; et si l' on me fait la justice de m' en croire, je ne crains plus qu' on impute à un orgueil insensé ni mes différents genres de poësie, ni mes essais de raisonnement; car je le sens bien, ce n' est qu' essai; et je ne doute pas que si des esprits supérieurs vouloient creuser les matieres que j' ai traitées, on n' y découvrît toute une autre profondeur. Si l' on s' en étoit tenu à m' accuser de vanité, je crois franchement qu' on auroit eu raison; car je distingue la vanité de l' orgueil. J' entens par orgueil, une haute opinion de son propre mérite et de sa supériorité sur les autres. J' entens par vanité, l' envie d' occuper les hommes de soi et de ses talens, et la préférence de cette opinion étrangere à la réalité même du mérite. L' orgueilleux insulte aux autres hommes, puisqu' il se met au-dessus d' eux; le vain au contraire les flatte en quelque sorte, puisqu' il les regarde comme ses juges, et qu' il n' ambitionne que leurs suffrages. Je dis donc qu' on auroit eu raison de m' accuser de vanité; et je soutiens que tout homme qui donne au public des ouvrages de bel esprit, en est convaincu par le fait même; car quel motif pourroit avoir un auteur, quand il imprime des ouvrages purement ingénieux, si ce n' est de faire avoüer à ses lecteurs qu' il a de l' esprit et des talens. Si son but n' eût été que de s' amuser, il ne produiroit pas l' ouvrage au grand jour; et il n' iroit pas subir l' examen de mille gens qui ne pensoient point à lui. Dès qu' il le fait, on peut dire qu' il prend qualité lui-même, qu' il se donne pour homme de talent, et qu' il demande au public qu' il ait à le reconnoître pour tel. Il n' en est pas de même de ceux qui engagez dans quelque profession nécessaire à la societé, travaillent pour s' acquitter de leur ministere. Quelque esprit, quelque talent qu' ils déployent, on ne sçauroit les convaincre de vanité, puisqu' ils peuvent en cela ne songer qu' à remplir leur devoir et non pas à devenir célébres; mais ceux, qui, si j' ose m' exprimer ainsi, sont comme hors d' oeuvre dans la république, et qui n' ont d' autre affaire que de présenter au loisir des autres des ouvrages d' imagination, ceux-là n' ont assurement d' autre but que les applaudissemens et les louanges, et c' est ce but, dès qu' il n' est pas subordonné au devoir, que j' appelle la vanité. Ce n' est donc pas un reproche à faire à un poëte que la vanité; cela s' en va sans dire; et il faut bien nous la pardonner, si l' on veut tirer de nous quelque chose. Au fond elle n' est pas si mauvaise, humainement parlant; elle soûtient bien des veilles, elle enfante bien des travaux, et en attendant que nous devenions plus solides dans nos motifs, il n' y faut pas regarder de si près, de peur d' y perdre ce qu' elle nous vaut tous les jours ou d' utile ou d' agréable. Je ne nie pas que les poëtes ne joignent d' ordinaire beaucoup d' orgueil à leur vanité. Ils ont une estime demesurée de leur art; et posant d' abord en principe, que le chef-d' oeuvre de l' esprit leur appartient, ils ne sont plus en peine que de sçavoir à quel genre de poësie il faut le fixer. Les uns soutiennent que c' est au poëme épique; les autres à la tragédie; d' autres à la comédie, etc.; et au milieu des raisons spécieuses dont ils appuyent leur sentiment, chacun a encore sa raison secrete et démonstrative, c' est qu' il a travaillé dans le genre dont il prend les interêts; et se flatant d' y avoir pleinement réüssi, il veut prouver indirectement qu' il a fait le chef-d' oeuvre dont il est question. En vérité ces prétentions font pitié. Tous ces ouvrages demandent sans doute beaucoup de talent; mais quand on songe à quel prix on les cultive et on les perfectionne; quand on considere qu' il faut tourner tout son esprit de ce côté-là, qu' il faut se résoudre à ignorer la plûpart des autres choses quand on veut exceller dans une seule, le moyen de s' enorgueillir des progrès qu' on y peut faire! Nous sentons toûjours nôtre impuissance de tant de côtez, que si nous étions raisonnables, nous serions encore modestes au milieu des plus grands succès. On voit à présent dans quel esprit je donne mes réflexions sur la tragédie; et je n' ai qu' à rendre compte de la maniere dont je m' y prends. J' ai choisi mes piéces pour l' occasion de mes pensées. Il étoit naturel que je songeasse à défendre contre de fausses critiques ce que je puis avoir fait d' heureux; mais j' avoüe aussi mes fautes, même celles qu' on n' a pas reprises, dès que je les reconnois, ou seulement que je les soupçonne. Je n' affecte en cela ni modestie, ni fierté; je ne me propose que d' être vrai. Qui avoüe une faute la répare; et qui ne l' avoüe pas, la renouvelle autant de fois qu' il la soûtient. D' ailleurs, comme je m' étens sur toutes les parties de l' art, et que dans ces différentes parties, je cherche d' où n' aissent les beautez et les défauts, j' appuye toûjours mes conjectures par des exemples; et je ne les prens presque jamais que de Corneille et de Racine, aussi-bien pour avertir de ce qu' il faut éviter, que de ce qui doit servir de modele. à l' égard de mes justifications personelles, j' ai crû que loin de produire un mauvais effet, elles ôteroient de l' ouvrage la secheresse d' une dissertation purement dogmatique. Toutes choses égales, il y a plus de plaisir à entendre un auteur parler en son nom, et avec quelque interêt, qu' à suivre un arrangement méthodique de principes et de conséquences; il semble qu' on soit en compagnie, et que l' on converse, quand un auteur nous parle de lui-même, qu' il nous rend compte de ses mouvemens et de ses idées, comme pour nous en faire juges; on dispute en quelque sorte avec lui, au lieu qu' on n' a qu' un livre devant les yeux, quand sous prétexte de modestie, l' écrivain nous expose ses raisonnemens, sans y prendre part. Il peut bien communiquer autant de lumieres; mais il excitera moins de sentiment. Ne seroit-ce pas en partie pour cela que Charon fait beaucoup moins de plaisir que Montagne, quoiqu' ils ayent traité tous les deux les mêmes matieres, et à peu près du même stile? Et n' est-ce pas aussi pourquoi bien des gens se plaisent plus à lire des mémoires personels qu' une histoire indirecte? Si j' ai choisi presque tous mes exemples dans Corneille et dans Racine, deux raisons m' ont déterminé à cette conduite. L' une, que quand on ne remarque que les fautes des auteurs subalternes, on ne fait pas assez sentir combien il est aisé d' y tomber, au lieu qu' on est tout autrement en garde quand on voit que les plus grands génies n' en sont pas exempts; ajoutez qu' on n' est point surpris des défauts des premiers, puisqu' on doit naturellement s' y attendre, au lieu que ceux des seconds nous causent une surprise doublement intéressante, et par la seule curiosité, et parce qu' elle dédommage notre amour propre trop humilié de leur perfection. La seconde raison; c' est qu' il falloit puiser mes exemples dans des ouvrages très-présens au public, et qui me dispensassent d' un détail ennuyeux, pour mettre le lecteur au fait. Je ne serois jamais parvenu à me faire entendre, si par égard pour les grands maîtres, je n' avois fait mes applications qu' à des auteurs ignorez. Il auroit fallu quelquefois détailler toute une tragédie, pour faire sentir le défaut d' un seul endroit; encore le peu d' interêt qu' on y auroit pris m' auroit-il tenu lieu d' obscurité; mais le public voit tous les jours les piéces de Corneille et de Racine. Un seul nom peint un caractere; un fait en rapelle plusieurs autres; et je me ferai mieux entendre à demi mot, en parlant d' eux, que je ne ferois par de longues expositions sur des auteurs moins connus ou déja tombez dans l' oubli. Oserai-je dire encore un mot sur le respect dû aux grands génies? Il y a là comme dans les meilleures choses un excès à craindre; il ne faut pas pousser l' admiration pour eux, jusqu' à n' oser porter les yeux sur leurs défauts; car ils ne sont pas grands d' une perfection absolüe, mais seulement d' une perfection relative, qui consiste dans le grand nombre des beautez, et dans la rareté des défauts, par rapport à d' autres écrivains. La surprise de leurs beautez fréquentes nous porte d' abord à les croire infaillibles; mais si nous allions jusques-là, ils deviendroient aussi propres à nous corrompre le goût qu' à le former, puisque nous les imiterions avec autant de confiance où ils se trompent, que dans les endroits où ils sont le plus heureux. Il faut donc, en les admirant même, conserver toûjours la liberté de son jugement, et songer que tout lecteur est leur juge naturel; car enfin, pourquoi sont-ils grands, et quel est leur titre, si ce n' est le plaisir qu' ils nous font? Or si c' est nôtre plaisir qui décide des beaux endroits, pourquoi n' écouterons-nous pas nos répugnances sur les autres? J' avoüe qu' alors il faut se défier de soi-même, et ne pas prononcer légerement; mais dès que l' on découvre la raison de ce qui blesse, il faut oser la dire avec modestie; et ne pas croire que ce soit manquer de respect au plus grand homme, que de remarquer qu' il a failli. Je n' ai pas cité les auteurs vivans, non pas qu' il n' y eût eu de grandes beautez à relever, et que je n' eusse été ravi de leur en faire honneur; mais il y auroit eu aussi des défauts à reprendre; et peut-être la plûpart m' auroient trouvé trop mesuré dans les louanges, et trop exageré dans les critiques. Tel même ne m' auroit pas pardonné d' avoir été moins loüé qu' un autre. La sensibilité poëtique est bien délicate. Il est difficile de parler des vivans à leur gré, au lieu que les morts sont dévoüez à notre instruction, sans aucun inconvénient à leur égard, plus de crainte des censures, plus de délicatesse sur les préférences; et c' est un grand soulagement pour un critique de n' avoir que la vérité, et non plus les personnes à ménager. Quoique ce ne soit ici que des discours séparez, faits chacun à l' occasion d' une seule tragédie, je n' ai pas laissé de ménager aux matieres à peu près le même arrangement que je leur aurois donné dans un traité plus régulier. Dans le premier, je m' arrête au choix de l' action, à l' amour qu' on trouve trop dominant dans nos tragédies, aux bornes de l' invention, aux grandes regles des unitez qu' il me semble qu' on a jugées jusqu' ici trop fondamentales, et enfin à ce qui constitue le vrai mérite de la versification. Dans le second, après avoir parlé de la simplicité et de la multiplicité des incidens, je descends aux différentes parties de la tragédie; à l' exposition, aux situations, aux caracteres, et à tout ce qui y touche de plus près. Dans le troisiéme, j' entre encore dans des détails particuliers. J' y parle de l' artifice de la conduite, des confidens, des monologues; et j' y examine les conditions d' un bon dialogue par rapport au poëme dramatique. Dans le quatriéme enfin, après quelques remarques sur l' Oedipe, j' établis que la versification n' est pas nécessaire à la tragédie; et qu' il y auroit à gagner pour le public d' en dispenser ceux qui avec une belle imagination, n' auroient ni l' habitude, ni le talent des vers, à quoi j' ajoûte un nouveau discours sur les vers mêmes, et sur le degré de poësie qui convient à la tragédie. Je conclus tout cela par une ode en prose, où avec toute l' audace poëtique dont je suis capable; et sans dissimuler les avantages des vers, je prétens montrer que tous les genres sont du ressort de la libre éloquence, et qu' elle suffit par elle-même aux fictions les plus hardies, et à toutes les imitations qu' on n' ose tenter qu' en vers. Ainsi, sans m' assujetir scrupuleusement à la marche didactique, j' ai tâché d' en retenir l' avantage essentiel, qui est de passer du général au particulier, et d' ajoûter aux idées la force et la grace de l' enchaînement. Je demande ici aux lecteurs une grace que la plûpart ne m' accorderont pas, tant elle leur coûte, c' est de ne me condamner décisivement sur rien qu' ils n' ayent tout lû. Si je leur laisse quelque difficulté en un endroit, j' espere la lever en un autre. Un auteur ne peut pas dire tout à la fois; et cependant on le juge souvent d' abord, comme s' il avoit tout dit, après quoi on a peine à revenir de ses préventions, quelque éclaircissement qui survienne. Au reste, mes réflexions, en les suposant même judicieuses, ne seroient encore qu' un foible secours pour ceux qui voudroient se donner à la tragédie. Il est pour eux une école plus sure où je les renvoïe, c' est le théatre même; c' est-là qu' il faut étudier ce qui plaît et ce qui doit plaire; et comme l' art, pour parler poëtiquement, est le fils de l' expérience, chacun aussi ne parvient à se rendre l' art propre en quelque façon, qu' à proportion de son expérience particuliere. Les représentations des tragédies, ont pour former de bons disciples trois grands avantages sur les traitez. Le premier, elles mettent sous les yeux ce que les autres ne présentent qu' à l' esprit; et elles convainquent par sentiment de ce qu' ils ne font que persuader par raison. Le second, les réflexions que nous faisons nous-mêmes sont tout autrement profondes et durables que celles qu' on nous fait faire, comme elles sont notre ouvrage, elles nous sont aussi plus cheres; et de cela même elles nous demeurent plus présentes. Le troisiéme, les exemples sont multipliez au théatre, au lieu qu' ils sont nécessairement rares dans les traitez, dans les cas à peu près égaux, on remarque des différences fines qu' une dissertation confond sous des vûës générales; et enfin des réflexions mille fois renouvelées sans contention d' esprit, et même avec agrément, il se forme en nous des principes habituels, qui s' apliquent d' eux-mêmes à nos idées, et qui nous les font rejetter ou adopter avec autant de promptitude que de confiance. A génie égal, n' attendez pas les mêmes succès d' un homme, qui sans sortir de son cabinet, ne se seroit formé que sur la lecture des tragédies, et des traitez faits sur cette matiere; que d' un autre, qui assidu au théatre, y auroit étudié et senti par lui-même toutes les impressions que l' art y peut produire. Il y a des poëtes dramatiques engagez dans des societez qui ne leur permettent pas l' étude du théatre; ils n' ont, pour s' éclairer, que des arts poëtiques, et la lecture des piéces célébres; ils peuvent bien avec ce secours faire des ouvrages, où l' on connoîtra de l' invention, de la force et tous les talens nécessaires; mais fussent-ils pour le fonds du génie des Corneilles et des racines, comme je le crois de quelques-uns, les connoisseurs sentiront toûjours à certains défauts, et même à des régularitez superstitieuses qu' il leur manque l' expérience de la représentation. C' est-là qu' ils auroient apris qu' il y a encore des sources d' ennui dans un arrangement raisonnable; qu' on peut avoir de quoi se justifier, sans avoir assez de quoi plaire; et qu' en un mot il y a pour l' effet total d' un ouvrage, mille petites attentions à faire, qui toutes prises ensemble, ne sont pas moins importantes que les grandes regles. Veut-on un moment se faire une juste idée de la force des regles et de celle de l' usage? Il ne faut que penser à cette politesse délicate qui regne entre les gens d' un certain ordre. Jettez dans le monde un homme qui n' y seroit préparé que par de belles leçons de sçavoir vivre, n' y seroit-il pas tout-à-fait étranger, en comparaison de celui, qui sans autre étude l' aura fréquenté long-tems? L' habitude ne lui fera-t-elle pas discerner d' un coup d' oeil mille convenances, que le premier n' apercevra qu' àprès avoir essuié plus d' une fois le ridicule de s' y méprendre? Il en est ainsi de tout; et on ne prend jamais bien ses mesures que sur le terrain même. Je crois donc que l' étude du théatre, par la représentation même des piéces, est le moïen le plus propre pour mettre un auteur en état de bien faire; mais quand un ouvrage est fait, il s' agit d' un aussi bon moïen de le perfectionner; c' est à mon sens de l' essaïer sur beaucoup d' auditeurs, avant que de l' exposer au public, et de consulter de bonne foi l' impression qu' il fait sur eux, pour en aprendre à peu près au juste en quoi, et à quel point on a réussi. Car j' oserai n' être pas du sentiment d' Horace, qui veut qu' on laisse reposer son ouvrage pendant un nombre d' années, pour y revenir ensuite avec une nouvelle attention. Peu d' écrivains, sans doute, ont éprouvé cette méthode; l' amour de la gloire qui fait écrire est trop impatient pour se résoudre à de si longs délais; mais je doute encore que ceux qui l' auroient suivie s' en fussent bien trouvés, sur tout pour les ouvrages de génie. En perdant trop long-tems notre ouvrage de vûë, nous perdrions aussi le goût et le feu qui nous le faisoit entreprendre; et ce seroit à recommencer pour faire renaître en nous l' interêt que nous y prenions en le travaillant; le mal est que cette vivacité, cette chaleur ne sont pas à notre ordre; nous pouvons bien appeller de froides réflexions, mais non pas ce sentiment nécessaire pour échaufer notre imagination, sans laquelle le jugement n' a rien à faire en matiere de bel esprit. Il faut, pour bien corriger un ouvrage, profiter du tems où l' esprit est encore en mouvement sur tout ce qu' on y peint et ce qu' on y traite, et où, pour ainsi dire, il tient encore le fil de toutes ses démarches. Ce tems-là passé, on n' est plus le même homme à cet égard; et je crains fort qu' on ne sentît deux mains dans un ouvrage retouché ainsi après de longues années; j' entens néanmoins, par retouché, des changemens considérables; car j' avoüe que de petites corrections ne seroient pas sensibles. Le logicien, et le grammairien ne se refroidissent pas comme le poëte. Il y a donc peu de tems à perdre. Quand l' auteur d' une tragédie s' est contenté lui-même, qu' il ne trouve plus en s' examinant, ni de reproches à se faire, ni de conseils à se donner, qu' il aille essayer sa piéce sur des oreilles choisies; qu' il la lise sans emphase et sans froideur, en homme qui la sent, mais qui ne s' efforce pas de la faire valoir; par l' emphase, il ôteroit à ses auditeurs le courage de l' avertir de ses méprises; par la froideur, il leur en ôteroit le moyen, en laissant languir leur attention et leur interêt; qu' il lise donc d' un ton sensible, mais moderé, et qui ne marque pas l' yvresse de l' amour propre; qu' il demande à ses auditeurs des avis sinceres; qu' il se prête aux premieres critiques de si bonne grace qu' il les enhardisse à de nouvelles; qu' il rabate beaucoup des loüanges; et qu' il ne s' en fie là-dessus qu' au ton et à l' air, et non pas aux paroles; qu' il ne compte pour beau que ce qui frape presque tous les esprits; qu' il regarde comme des défauts certains ce que reprend le plus grand nombre; qu' ensuite, tandis qu' il est en haleine, il revoye son ouvrage selon ces nouveaux éclaircissemens, avec cette seule attention qu' il ne doit suivre les avis particuliers qu' autant qu' il les sent; et qu' il doit déferer aux avis généraux contre son sentiment même. J' oserai le dire sur la foi de ma propre expérience, ce concours de lumieres étrangeres lui peut valoir plus en dix jours que dix années de ses propres réflexions. DISCOURS 1 Premier discours sur la tragédie, à l' occasion des machabées. Ces discours, comme je l' ai dit, n' ont pas pour but mon apologie; c' est seulement une occasion que je saisis, pour faire sur la tragédie des réflexions qui m' instruisent moi-même, et qui en même-tems puissent être de quelque utilité pour les auteurs dramatiques, et de quelque agrément pour les lecteurs. J' irai même sans scrupule jusqu' à la digression, pour peu que quelque avantage m' y détermine. J' ai passé mes plus belles années sans oser entreprendre une tragédie. J' étois effrayé avec raison du grand nombre de talens qu' exige un pareil ouvrage; de l' invention pour se faire une fable, pour arranger et combiner une action de maniere qu' interessante dès le commencement, elle marche toûjours par les obstacles mêmes, et qu' elle ajoûte de scene en scene à l' émotion qui ne peut gueres se soutenir qu' en croissant; de la fécondité et de la force, pour varier les caracteres et ne les pas démentir; de la sensibilité et du choix, pour entrer dans les passions et les peindre; plus que tout, cette souplesse d' esprit qui vous fait être en quelque façon cinq ou six personnes à la fois, prêtes à penser et à agir différemment selon les situations et les interêts. Il faut se répondre, du moins à quelque degré de tous ces talens pour tenter une tragédie; et malgré la confiance si naturelle aux poëtes, je n' osois m' en croire assez pour entrer dans la carriere. En vain avois-je fait une espece d' apprentissage dans mes operas, je ne me fiois pas à ces avances; ils ne me paroissoient que des tragédies tronquées, où d' ordinaire la galanterie étouffe le grand, et qui, à l' égard du stile, doivent être, pour l' avantage de la musique, bien plus près du madrigal que du pathétique soutenu de la tragédie. D' ailleurs, je m' en suis tenu le plus souvent à des ouvrages d' une courte étenduë, qui ne demandent pour l' invention qu' un premier effort de génie, dont l' imagination embrasse aisément les parties différentes, où l' on s' anime par l' espérance de voir bien-tôt la fin du travail, et qui par le plaisir de les avoir achevés, sans qu' il en ait coûté beaucoup, redonnent à la faveur de quelque repos, et du courage et de la force pour songer à d' autres. C' est ainsi que se multiplient jusqu' à remplir des volumes, de petites piéces, qui, pour le grand nombre, ont demandé du tems, mais dont chacune n' a coûté que de foibles efforts. Quelquefois j' étois frapé au théâtre des tableaux des grands maîtres; ils échaufoient mon émulation; et je formois déja quelque projet de marcher sur leurs traces; la chaleur qu' ils me communiquoient me donnoit quelques momens d' entousiasme, et je me sentois grand de mon admiration pour eux; si j' apercevois quelque faute ou quelque foiblesse; car où n' y en a-t-il point; je ne désesperois pas de les éviter; et j' en oubliois presque, que ce ne seroit rien, si je n' atteignois d' ailleurs à leurs beautés; enfin je les étudiois attentivement, et je me faisois des principes de leurs exemples; tout cela soutenoit mon courage, tant que j' avois le plaisir de les entendre; mais à peine revenu de cette yvresse, je sentois de nouveau toute mon insuffisance; j' avois beau réver à quelque plan, rien ne s' arrangeoit à mon gré; ou je retombois dans des desseins rebatus, ou les circonstances me manquoient pour remplir mon action; par tout de la ressemblance ou du vuide; et enfin découragé, humilié de mes vains efforts, il en falloit revenir à mes petits ouvrages; bien résolu d' attendre pour chausser le cothurne qu' une action théatrale me frapât par sa singularité et par sa grandeur, et que j' y pusse trouver tous mes avantages pour un heureux arrangement. Enfin je sentis un jour dans le sacrifice de la mere des Machabées, les conditions que je cherchois; la nouveauté de l' action au théatre; car qu' y a-t-il qui ressemble à la situation d' une mere si tendre, et cependant aussi vive pour exhorter son fils à la mort, qu' elle auroit pû l' être naturellement pour le sauver? La grandeur de l' action; car qu' y a-t-il de plus grand, que de vaincre les plus forts instincts de la nature, et de sacrifier un bien qu' on voudroit, s' il étoit possible, racheter de sa propre vie? à cela se joignit pour me déterminer, le bonheur d' imaginer des circonstances propres à étendre l' action, en la rendant en même-tems plus grande et plus pathetique. Un auteur attentif à prendre ses avantages ne sçauroit être trop soigneux de la nouveauté, ni trop en garde pour ne s' y pas méprendre. L' histoire est pleine de traits frapans, qui invitent d' abord à les mettre sur la scene; mais quand on y regarde de près, la plûpart se ressemblent les uns aux autres, du moins par ce qu' il y a de dominant; et quand on choisit ainsi un sujet sur une premiere aparence, on court risque de retomber dans des desseins ordinaires, et de n' avoir qu' à repeter sous de nouveaux noms des périls, des passions et des interêts déja maniés. De là par réminiscence, ou même par bon esprit, on va redire des choses que les mêmes circonstances ont fait dire à d' autres; au lieu qu' en s' assurant mieux de la nouveauté de sa matiere, on s' ouvriroit par-là une source féconde de nouvelles pensées et de nouveaux sentimens. Il faut souvent moins d' esprit pour soutenir par des choses neuves un fonds original qui les indique de lui-même, qu' il n' en faudroit pour déguiser seulement une matiere usée. Pour la grandeur d' une action, voici les idées que je m' en suis faites. Je pense qu' elle doit se mesurer à l' importance des sacrifices et à la force des motifs qui engagent à les faire. On croiroit d' abord que le courage seroit d' autant plus digne d' admiration, qu' il se resoud à un plus grand mal pour un plus petit avantage; mais il n' en est pas ainsi. Nous voulons de l' ordre et de la raison par tout, quand nous sommes hors d' intérêt; et le courage ne nous paroîtroit qu' aveuglement et folie, s' il n' étoit apuyé sur des raisons proportionnées à ce qu' il souffre ou à ce qu' il ose. Ainsi les héros qui s' immolent pour leur patrie, sont surs de nôtre admiration, parce que, au jugement de la raison, le bonheur de tout un peuple est préferable à celui d' un seul homme, et que rien n' est plus grand que de pouvoir porter ce jugement contre soi-même, et agir en conséquence; ainsi le courage des ambitieux nous impose, parce que, au jugement de l' orgueil humain, l' éclat du commandement n' est pas trop acheté par les plus grands périls. Nous allons même jusqu' à trouver de la grandeur dans ce que la vengeance fait entreprendre, parce que d' un côté le préjugé attachant l' honneur à ne pas souffrir d' outrages, et de l' autre, la raison faisant préferer l' honneur à la vie, nous jugeons qu' il est d' une ame forte d' écouter au péril de ses jours un juste ressentiment. Les vengeances sans danger et sans justice aparente, ne nous laissent voir que la bassesse et la perfidie. Si quelquefois les amans obtiennent nos suffrages par ce qu' ils tentent d' héroïque pour une maîtresse; c' est quand ils regardent et que nous regardons avec eux leurs entreprises comme des devoirs. Ils se sentent liés par la foi des sermens; ils se reprocheroient en osant moins, une espece de parjure; et ils nous paroissent alors autant animés par la vertu, que par la passion même; ils deviennent des héros par leur objet; si au contraire ils ne sont entraînés que par l' yvresse de la passion, ils ne nous paroissent alors que des furieux, plus dignes de nos larmes que de notre estime; et loin qu' ils nous élevent le courage, ils ne nous attendrissent que parce que nous sommes foibles comme eux. Selon ces idées, où trouveroit-on plus de grandeur que dans l' action de la mere des Machabées? Elle surmonte les sentimens les plus naturels; elle immole plus que sa propre vie, en exhortant son fils à mépriser la sienne; elle se met au-dessus des pensées des hommes, ce que les plus grands héros ne sauroient faire indépendamment de la religion; mais aussi quels motifs la soutiennent! Elle agit en présence du seul témoin qui sonde les coeurs, et sur les promesses d' un maître aussi fidele que puissant; elle est déchirée par la mort de ses enfans; mais elle les enfante à l' éternité par son courage. Point de sacrifice plus douloureux, mais point aussi de plus raisonnable, ni par conséquent de si propre à enlever toute notre admiration. Cette action cependant, toute grande qu' elle est, ne suffiroit pas à l' étenduë d' une tragédie; elle ressemble à la plûpart des faits qui frapent dans l' histoire; on est tellement séduit par l' émotion qu' ils causent, qu' on y croit voir d' abord des tragédies presque toutes faites; on ne prend pas garde qu' ils ne donnent souvent que la matiere d' une belle scene; c' en est assez à un peintre pour un tableau, au lieu que le poëte a besoin d' imaginer des circonstances qui multiplient, pour ainsi dire, une action trop simple, qui mettent le même caractere et la même vertu à diverses épreuves, et toujours dans l' esprit du fait principal, de maniere qu' il entretienne continument par la variété même, la passion qu' il s' est proposé d' exciter dans les coeurs. C' est dans cette vûë que j' ai imaginé l' amour d' Antigone et de Misaël. Ce nouveau danger du fils est une occasion à la mere de faire éclater son zele, tantôt dans ses inquiétudes, tantôt dans ses espérances et dans sa joïe, et de renouveler son sacrifice autant de fois qu' elle apréhende que son fils ne succombe. Mais quoi, pourroit-on dire ici, les poëtes n' ont-ils de ressource que l' amour, pour étendre une action théatrale? Nous n' avons presque point de tragédie qui marche par d' autres ressorts; et les étrangers ne nous épargnent pas là-dessus le reproche d' uniformité. J' avoüe que nous mettons quelquefois de l' amour dans les sujets qui y résistent le plus; et il y a aparence que nous ne nous corrigerons pas aisément de ce défaut. La raison s' en offre d' elle-même. Un poëte veut réüssir; et pour réüssir, il faut plaire. Les femmes forment une grande partie de ses spectateurs; et c' est cette partie même qui attire l' autre. Qu' on ne voïe point de femmes à un spectacle, on n' y verra bientôt plus d' hommes; elles seroient les maîtresses, si elles pouvoient s' entendre, de faire durer la Phoedre de Pradon, et de faire tomber celle de Racine, comme si leur présence devenoit le plus grand interêt d' une piéce; or pour les émouvoir, quelle passion plus puissante que l' amour? Leur coeur n' est bien exercé que de ce côté-là; et leur vie désocupée ajoûte encore à leur penchant. Quelle part veut-on qu' elles prennent dans les fureurs d' une conspiration, ou dans les raisonnemens politiques d' un ambitieux? Voulez-vous exciter leur pitié? Peignez les malheurs d' une amante, voilà ceux qu' elles craignent; voulez-vous flater leur orgueil? établissez-les souveraines des plus grands hommes; rendez-les le mobile et le centre de tout; qu' à la honte de l' héroïsme, Titus dise de Berenice qu' il ne doit ses vertus qu' à l' envie de lui plaire; que Cesar dise de Cleopatre, qu' il n' a conquis l' univers que pour la mériter; voilà leur ambition et leur triomphe; hors de là vous ne leur exposeriez que des sentimens étrangers, et indifférens pour elles. Ainsi comme les poëtes ne sont pas philosophes au point de préferer la perfection au succès, ils songeront toujours à s' apuyer de cette sorte d' interêt qui doit toucher la plus belle partie de leurs spectateurs, et sans laquelle ils savent bien qu' ils n' en auroient gueres d' autres. Ajoutez que l' amour qui, à parler en général, est presque la seule passion qui puisse intéresser les femmes, ne laisse pas d' être encore d' un grand effet sur les hommes. Combien qui n' ont jamais senti de grands mouvemens d' ambition ni de vengeance! à peine quelques-uns se sont-ils sauvés de l' amour. Les jeunes aiment peut-être actuellement, avec quel plaisir se reconnoissent-ils dans les sentimens que l' acteur étale? Les vieillards ont aimé, quel goût pour eux que d' être rapelés à leurs plus belles années par la peinture de ce qui les occupoit davantage? Ce seul souvenir est pour eux une seconde jeunesse; enfin tout avertit les poëtes de se tourner du côté de l' amour qui, dès qu' il est bien peint, leur est un garant presque assuré de tous les suffrages. D' ailleurs independammant du goût d' un sexe ou d' une nation particuliere, l' amour peut entrer dans la plûpart des évenemens, sans en blesser la vraisemblance; c' est une passion trop naturelle et trop générale, pour être absolument étrangere en quelque endroit. Notre défaut n' est donc pas tant de mettre toujours l' amour sur la scene, que de n' y pas ménager la varieté qu' il faudroit. Nous peignons bien en général des hommes qui aiment, mais non pas tels et tels hommes; et à cet égard nous ne voïons sous divers noms dans un grand nombre de piéces, et quelquefois dans une seule, que le même personage en des situations différentes. Une adresse dont naîtroit la diversité seroit de combiner l' amour avec d' autres passions et d' autres interêts, avec différents caracteres nationaux ou particuliers, de maniere que selon les cas il en resultât dans les personages des mouvemens et des déterminations singulieres qui ne fussent pas l' effet seul de l' amour, mais de plusieurs autres causes réunies avec lui; de maniere enfin qu' on ne vît pas des amans en général, mais tels et tels hommes amoureux. Il me semble qu' en cette partie, Corneille est bien supérieur à Racine. Celui-ci plus attentif au succès a toujours pris la route la plus sûre pour réüssir, sans s' embarasser que ce fût la même; au lieu que l' autre plus fidele au caractere de ses sujets, s' est laissé conduire au vrai et aux convenances, aux risques d' en plaire moins. On ne peut donc me reprocher l' amour de Misaël et d' Antigone consideré en lui-même; on pourroit me dire seulement que je n' avois pas droit de l' ajouter à un fait de l' histoire sainte. Il est vrai que le droit des poëtes a ses limites, en matiere d' invention; et quoiqu' il soit évident que si l' on veut avoir des tragédies, il faut nous permettre d' inventer beaucoup, puisque l' histoire ne nous fournit pas des poëmes tout arrangés; il faut avoüer aussi que le bon sens prescrit là-dessus certaines regles qu' on ne sauroit violer sans se rendre digne de censure. Ces regles consistent à mesurer le plus ou le moins d' invention, au plus et au moins de la celebrité des faits. On pourroit même pour l' avantage de la piéce changer absolument des actions et des caracteres obscurs; la raison en est que le spectateur n' aportant à la représentation aucune idée déterminée, ni pour l' action, ni pour les personages, il est prêt de prendre pour vrai ce qu' il plaira au poëte de lui exposer. Qu' on nous donne un tableau pour le portrait d' un homme que nous ne connoissons pas, nous suposons la ressemblance, et nous ne prononçons plus que sur ses traits; mais il n' en est pas ainsi des actions et des caracteres célébres. La plûpart des spectateurs connoissent les originaux, et ils veulent les retrouver; il ne seroit pas même permis au poëte de les embellir aux dépens de ce qui les distingue; et la perfection de son art est de peindre en beau, sans en ressembler moins. Mais dans les sujets mêmes les plus connus, il est encore permis d' inventer beaucoup, pourvû qu' on laisse dans leur entier les faits et les caracteres principaux, et que le reste n' en soit que des préparations et des accompagnemens vraisemblables. Ne dissimulons rien. Les faits des livres saints demandent infiniment plus de respect; et à la rigueur, j' avourai de bonne foi que nous n' y devrions pas toucher. Il y a sans doute quelque chose d' irreligieux à mêler ainsi nos imaginations avec ces monumens sacrés; et le vraisemblable, qui en toute autre matiere s' allie si raisonnablement avec le vrai, ne suffit pas ici pour nous excuser de témérité. Les faits de l' écriture, non-seulement sont certains, ils sont encore choisis pour nôtre instruction; ce qu' elle nous en taît, ne nous étoit pas nécessaire; et ce n' est point à nos vaines fictions de supléer à un silence si respectable. Je me serois bien gardé de prendre le premier une pareille licence; mais j' en avois devant moi de grands exemples; et quand on est bien tenté de quelque chose, on se contente d' exemples, au défaut de bonnes raisons. J' ai usé du moins d' une grande circonspection dans les changemens que j' ai faits. On croit communément que le jeune Machabée n' étoit pas encore dans un âge susceptible d' amour; mais on se trompe, puisque le texte dit expressement qu' il étoit dans l' asolescence. J' ai cru par cette nouvelle tentation où je l' expose, conserver l' esprit de l' écriture, qui le fait resister aux promesses les plus séduisantes; et j' ai pris garde sur tout que dans le cours de l' action, ni lui, ni sa mere n' hésitassent jamais un moment sur le sacrifice que leur foi demande; c' est ce courage qui m' a été le plus sacré. Je n' ai point perdu de vuë le degré de fermeté où les livres saints nous le peignent. J' ai fait enfin tous mes efforts pour représenter continument dans la mere et dans le fils, la force et le triomphe de la religion; et de là, si je ne me trompe, naît dans la piéce cette unité d' interêt qui est à mon avis la condition la plus essentielle d' une tragédie. Je hazarderai ici un paradoxe; c' est qu' entre les premieres regles du théatre on a presque oublié la plus importante. On ne traite d' ordinaire que des trois unités, de lieu, de tems et d' action; et j' y en ajouterois une quatriéme, sans laquelle les trois autres sont inutiles, et qui toute seule pourroit encore produire un grand effet, c' est l' unité d' interêt qui est la vraïe source de l' émotion continue; au lieu que les trois autres conditions exactement remplies, ne sauveroient pas un ouvrage de la langueur. Loin que l' unité de lieu soit essentielle, elle prend ordinairement beaucoup sur la vraisemblance. Il n' est pas naturel que toutes les parties d' une action se passent dans un même apartement ou dans une même place. Ce n' est qu' à la faveur de hazards multipliés et rendus vraisemblables, à force de préparations, qu' on rassemble dans le même lieu différents personages, pour y faire ou y dire à point nommé, selon le besoin de l' intrigue, des choses qui devroient être faites ou dites ailleurs. Si l' on y prend garde, on verra que les plus grands poëtes, malgré toutes les ressources de l' art, violent bien des convenances, pour satisfaire à cette regle prétenduë. En vain allegue-t-on, pour en établir la nécessité, que les spectateurs qui ne changent point de place, ne sauroient suposer que les acteurs en changent; mais quoi, ces spectateurs, pour savoir qu' ils sont au théatre, s' en transportent-ils moins aisément dans Athenes ou dans Rome, où agissent les héros qu' on leur représente? Croit-on que leur imagination resistât beaucoup davantage au changement de lieu d' acte en acte? L' expérience répond parfaitement à la question. On change souvent de scene dans les opera; et c' est même une regle de cette sorte d' ouvrage. L' action en paroît-elle moins vraie, et l' imagination s' avise-t-elle d' en être blessée? Au contraire, l' illusion loin d' y perdre n' en devient que plus forte; et cela prouve bien que nous prenons les plis qu' il nous plaît, et que nous nous faisons des principes de fantaisie, puisque nous condamnons à un théatre ce que nous aprouvons à un autre dans le même genre. Je dispenserois donc en bien des rencontres les auteurs dramatiques de cette unité forcée, qui coûte souvent au spectateur des parties de l' action qu' il voudroit voir, et ausquelles on ne peut supléer que par des recits toujours moins frapans que l' action même. L' unité de tems n' est pas plus raisonnable, sur tout si on la pousse à la rigueur comme l' unité de lieu; car en ce cas il ne faudroit prendre pour l' action que le tems de la représentation même; et cela par les mêmes principes, sur lesquels on prétend établir l' unité de lieu; et en effet si l' on ne veut pas que le spectateur, qui ne change pas de place, puisse suposer que les acteurs en changent, pourquoi veut-on qu' il supose plus aisément que les personages ayent passé hors de sa présence cinq ou six heures ou une nuit entiere, quand il ne s' est écoulé pour lui que quelques momens? Mais comme il n' y a pas d' aparence que des intrigues compliquées comme nous les voulons, pour exciter notre attention et notre curiosité, se nouent et se dénouent en une ou deux heures, on a donné à l' unité de tems plus d' étenduë qu' à celle de lieu; et pour la commodité des poëtes, on leur a accordé jusqu' à vingt-quatre heures; mais il y a encore bien des sujets qu' on ne sçauroit reduire à ce terme, sans leur faire violence. Eh quel reproche feroit-on au goût d' une nation, qui aimeroit mieux une étenduë de tems vraisemblable et proportionnée à la nature des sujets, que cette précipitation d' évenemens qui n' a aucun air de vérité? Qu' un acteur ait reçu un affront dans le premier acte, et qu' il vînt dire en commençant l' autre, que deux ou trois jours se sont passez depuis son injure, mais qu' il les a bien employez à préparer sa vengeance; qu' une bataille se donnât entre deux actes, et qu' on n' en pût savoir le succès que le lendemain; je sais qu' on courreroit de grands risques à prendre de pareilles libertés, mais je sais aussi que ce ne seroient pas défauts bien réels. Quelques réflexions ou quelque habitude plieroient facilement l' esprit à ces supositions; et l' on ouvriroit peut-être par-là une carriere plus vaste aux sentimens, en délivrant le poete du joug des préparations qui occupent d' ordinaire une grande partie des piéces. Mais qu' est-il besoin de rien conjecturer là-dessus? Nous sommes déja faits à ces supositions. Cette unité de tems si recommandée dans les tragédies, n' est-elle pas encore violée dans les opéra, sans qu' on s' en plaigne? L' action d' Alceste et celle d' Armide s' étendent sans doute bien au-delà des vingt-quatre heures, et cependant cette licence n' émousse pas le moins du monde l' interêt qu' on prend aux personages. Le coeur n' est point esclave des regles que l' esprit a imaginées sans son aveu, et il ne lui coûte rien de se faire toutes les illusions nécessaires à son plaisir. Dirai-je plus? Je ne serois pas étonné qu' un peuple sensé, mais moins ami des regles, s' accommodât de voir l' histoire de Coriolan distribuée en plusieurs actes. Dans le premier; ce senateur accusé par les tribuns, défendu par les consuls et par les citoyens qu' il a sauvés, et enfin condamné par le peuple à un exil perpétuel. Dans le second; le desespoir de sa famille, et la douleur sombre et effrayante avec laquelle il s' en sépare. Dans le troisiéme; l' audace magnanime qu' il a de se présenter au général des volsques qu' il a vaincu tant de fois, et de lui abandonner sa vie, s' il ne veut se prêter à sa vengeance. Le respect que ce général lui-même a pour un si grand homme, avec qui il se fait honneur de partager le commandement des armées. Dans le quatriéme; ce héros aux portes de Rome qu' il assiége, et qu' il a réduite à la derniere extremité; les députations des consuls et des prêtres; et enfin les prieres et les larmes d' une mere qui obtient grace pour Rome, d' un fils qui sent bien, en la lui accordant, que les volsques vont le punir de sa clémence comme d' une trahison. Cette histoire qu' un lecteur ne sauroit interrompre dès qu' il l' a commencée, se feroit suivre de même à la représentation; et le spectacle mettroit sous les yeux d' une maniere frapante, ce que la tirannie des regles nous réduit à mettre en recit comme des parties essentielles de l' action. Qu' on ne s' imagine pas aux réflexions que je fais sur ces regles, que je les juge absolument inutiles. Je conviens qu' elles forment un art; et leur premiere utilité, c' est que la contrainte qu' elles imposent, détourne de la carriere des esprits médiocres qui ne craindroient pas d' y entrer, si elle étoit plus libre. C' est proprement la pierre de touche du talent nécessaire. Un auteur essaye là son génie et ses ressources; et s' il n' a pas la force de vaincre les obstacles de l' arrangement, il y a aparence qu' il manqueroit aussi d' invention pour le fond des choses. En second lieu, ces regles observées font par elles-mêmes une grande partie de notre plaisir. Les ouvrages nous plaisent comme raisonnables; mais ils nous plaisent du moins autant comme difficiles; et de là sont nés les vers qui n' ajoûtent de mérite aux pensées que la difficulté de les exprimer avec justesse, malgré la gêne des regles. L' unité sévere de tems et de lieu, n' ajoûte que ce même mérite aux évenemens qu' on a l' art d' y reduire. La vraisemblance conservée, malgré des limites si étroites, ne produit pas une autre sorte de plaisir, que celui que fait la raison, à qui la versification n' a rien fait perdre. Je ne prétens donc pas anéantir ces regles; je veux dire seulement qu' il ne faudroit pas s' y attacher avec assez de superstition, pour ne les pas sacrifier dans le besoin à des beautés plus essentielles. L' unité d' action est sans doute plus fondamentale, et on pourroit penser d' abord qu' elle n' est pas différente de l' unité d' interêt. Je crois cependant que ce n' est pas la même chose. Si plusieurs personages sont diversement interessez dans le même évenement, et s' ils sont tous dignes que j' entre dans leurs passions, il y a alors unité d' action et non pas unité d' interêt; parce que souvent en ce cas je perds de vûë les uns, pour suivre les autres, et que je souhaite et que je crains, pour ainsi dire, de trop de côtés. Une femme disoit un jour d' une tragédie, qu' elle lui paroissoit belle, et qu' elle n' y trouvoit qu' une chose à reprendre; c' est qu' il y avoit trop de héros. Cette expression singuliere renfermoit une pensée fort raisonnable; elle entendoit par ce mot de héros des personages qui attiroient son admiration et sa pitié; et ne sachant pour qui prendre parti, l' émotion qu' elle recevoit de chacun d' eux n' étoit ni assez distincte, ni assez suivie, pour l' attacher autant qu' elle l' eût voulu. Mais en quoi consiste l' art de cette unité dont je parle? C' est, si je ne me trompe, à savoir dès le commencement d' une piéce, indiquer à l' esprit et au coeur, l' objet principal dont on veut occuper l' un et émouvoir l' autre. Comme, par exemple, dans ma tragédie, la tentation où j' expose Misaël est la force de la religion qui doit en triompher. Ensuite à n' employer de personages que ceux qui augmentent ce danger ou qui le partagent avec le héros; à occuper toujours le spectateur de ce seul interêt, de maniere qu' il soit présent dans chaque scene, et qu' on ne s' y permette aucun discours, qui sous prétexte d' ornement, puisse distraire l' esprit de cet objet; et enfin à marcher ainsi jusqu' au dénoument où il faut ménager le plus haut point du péril, et le plus grand effort de la vertu qui le surmonte. Tout cela soutenu d' une variété de circonstances, qui en servant à l' unité, ne la laissent pas dégenerer en repétition et en ennui. Je ne doute point que ce ne soit là le plus grand art d' une tragédie; et qu' à beautés d' ailleurs égales, celles où ces conditions seroient le mieux observées, ne l' emportassent de beaucoup sur les autres. Quelquefois un auteur croiroit se dédommager de quelques momens d' interruption sur l' interêt principal, en y rentrant bien-tôt avec plus de vivacité; mais qu' il ne s' y fie pas. Cette chaleur prétendue d' un interêt renaissant, n' auroit pas tout l' effet qu' il en espere, parce que le coeur une fois refroidi, c' est à recommencer pour le remettre au point d' émotion où il étoit. Il ne faut pas ainsi le laisser et le reprendre, si l' on y veut faire des atteintes profondes; au lieu qu' en continuant de le fraper toujours par le même endroit, on le porte d' impression en impression, à toute la sensibilité dont il est capable. A l' égard de ma tragédie en particulier, je ne dissimulerai pas ce que m' ont reproché les critiques; c' est le caractere d' Antiochus. J' avoüe franchement qu' il est odieux et petit tout ensemble. Il ne s' agit que de savoir s' il n' est pas nécessairement l' un et l' autre. Le martyre des Machabées, dont il ne m' étoit pas permis d' adoucir les circonstances, est une cruauté inouïe de la part d' Antiochus. Ainsi le voilà odieux par l' essence même du sujet. Tout ce que j' ai pû faire afin que sa cruauté excitât moins d' horreur, c' est de la donner pour un effet de l' orgüeil, et non pas pour un goût à répandre le sang humain. Je me suis apuyé pour cela des larmes qu' il répandit sur la mort d' Onias; et c' est quelque chose d' avoir pû lui conserver un fond d' humanité, malgré toutes ses barbaries. Si l' on me dit que c' étoit à moi de relever d' ailleurs son caractere par quelque grande qualité, je répons encore que l' action ne le comportoit pas; il n' avoit à exercer dans sa persécution ni habileté, ni courage; et ce n' est pourtant que par ces endroits qu' on peut redonner quelque lustre à un méchant homme. Ces ressources m' étant interdites, que me restoit-il pour le rendre moins méprisable? Je ne nie pas qu' un autre n' en eût pû trouver les moyens, je suis bien loin de penser que les bornes de mon génie soient celles des expédiens, et je le dis ici avec la plus grande sincerité; en cherchant avec soin des choses heureuses, je suis bien plus surpris d' en trouver quelquefois, que de ce qu' il m' en échape souvent. de la versification. J' essayerai à présent de donner quelques idées de la versification. Comme c' est une partie commune et essentielle par l' usage à toutes les tragédies, il est important d' établir là-dessus quelques principes qui puissent regler le jugement qu' on en porte. Il me semble d' abord qu' il faut la regarder sous deux vûës, ou comme l' assujetissement aux conditions qui constituent les vers, ou comme les discours et les pensées mêmes réduites à ces conditions. Faute de distinguer ces deux choses, on ne s' entend pas quelquefois; et quand on me dit que la versification d' une piéce est mauvaise, je ne sais si l' on prétend reprocher à l' auteur des fautes contre les regles des vers, ou des défauts de pensées et de stile. A l' égard de la versification considerée comme l' art de captiver son sens sous une certaine contrainte, les regles en sont courtes et les infractions bien sensibles. Le nombre réglé des sillabes, le repos des hemistiches, la régularité des rimes, ajoûtez l' exemption des enjambemens et de la rencontre des mots difficiles à prononcer; voilà en quoi consiste toute l' essence de la versification; art le plus aisé de tous, ce semble, par le petit nombre des loix; mais cependant le plus tiranique par la violence qu' il fait souvent à la raison. Dès que ces regles sont observées avec la même exactitude, la versification, dans le sens dont il s' agit, est également bonne; et ainsi toutes les pieces d' un même auteur sont à peu-près égales de ce côté-là. Il n' y a pas même beaucoup de différences à cet égard entre des poëtes fort differents d' ailleurs. Ces vers de Pharnace dans Mitridate, de mes prétentions je pourois vous instruire; et je sais les raisons que j' aurois à vous dire, si vous-même laissant les vains déguisemens, vous m' aviez découvert vos secrets sentimens; ou ceux de Xiphares dans la premiere scene; "ainsi ce roi, qui seul a durant quarante ans lassé tout ce que Rome eut de chefs importans; et qui dans l' orient balançant la fortune, vengeoit de tous les rois la querelle commune;" ces vers, dis-je, sont égaux entant que versification, malgré la simplicité des uns et l' élégance frapante des autres. On a destiné au poëme dramatique les vers alexandrins comme plus voisins de la prose; et on l' a fait dans le même esprit que les grecs et les latins avoient choisi le vers ïamble pour le theatre. Peut-être s' est-on mépris en cela; car il semble que les vers libres sont encore plus près de la prose par le plus grand éloignement où les rimes y sont l' une de l' autre et par la plus grande variété des mesures qui ne frapent pas toujours l' oreille d' une seule simetrie fort étroite, et toujours exactement répétée. Quoiqu' il en soit, les vers alexandrins sont en possession de la tragedie; Corneille n' a tenté en vers libres que l' agesilas; mais la piece est si malheureuse par tant d' endroits, qu' on ne peut pas savoir si la versification a contribué à sa chûte. Peut-être qu' une piece excellente d' ailleurs, auroit mis les vers libres à la mode, et que le spectateur eût attribué à ce nouvel usage une partie de son plaisir; car quand une chose nous plaît beaucoup, nous ne nous embarassons pas d' en discerner précisément la véritable cause; et nous confondons volontiers avec elle ce qui n' en est que l' accompagnement. Enfin l' habitude est prise, et la nouveauté seroit dangereuse. Tenons-nous-en donc aux grandes regles. Rimons sans superstition et sans négligence; faisons sentir le repos du vers; évitons les articulations difficiles, et n' enjambons point; nous voilà irrépréhensibles entant que versificateurs; et les autres reproches ne pouront plus tomber que sur le discours même. Il se présente un peu plus de réflexions à faire sur la versification entant que discours; et je vais tâcher de les mettre dans le plus grand ordre qu' il me sera possible. Premierement; elle doit être pure; j' entens que la langue y doit être exactement observée pour l' emploi des termes, pour l' alliance des expressions, pour la construction des phrases. La contrainte a souvent coûté là-dessus des fautes aux plus habiles; et l' égard pour la difficulté leur en a fait pardonner quelques-unes. Celles qui sont échapées le plus souvent aux bons écrivains ont bien-tôt passé en privileges pour leurs ucceseurs, d' abord sous le nom de licence, et ensuite comme élegance même. La pureté consiste aujourd' hui à n' user que de ces irrégularités passées en usage; et à n' en gueres hasarder de nouvelles, ou à le faire si adroitement qu' on ne l' aperçoive presque pas. En ce cas on enrichit la langue des vers; et deux ou trois auteurs, pour leur commodité, n' auront pas plûtôt adopté ces audaces, que d' exemple en exemple, elles acquiereront non seulement de l' autorité, mais encore de la noblesse et de l' agrément. On applaudit aujourd' hui à telle hardiesse qui dans sa nouveauté pouvoit à peine obtenir grace. Secondement; elle doit être claire; et pour cela il faut éviter les transpositions violentes; parce que l' esprit, désorienté par le nouvel arrangement des mots, a peine à les rétablir dans leur ordre naturel; les équivoques; parce que offrant tout à la fois deux sens à l' esprit, il perd du tems à chercher le véritable; les entassemens d' idées; parce qu' il y a du travail à les rassembler et à en discerner les raports; la profusion des figures et la supression des mots qu' on laisse sous-entendre; parce que l' esprit n' aprétie pas bien ensemble un grand nombre de métaphores et qu' il ne suplée pas toujours ce qu' on suprime. Voici quatre vers de la Berenice de Corneille très-obscurs par quelques-uns de ces défauts. Domitie, déterminée par l' ambition, doit épouser Titus dans quatre jours, malgré l' amour qu' elle sent encore pour Domitien frere de l' empereur. Domitien vient s' en plaindre, et lui dit: "Faut-il mourir, madame? Et si proche du terme Votre illustre inconstance est-elle encore si ferme, Que ce reste de feu que j' avois crû si fort Puisse dans quatre jours se promettre ma mort?" Corneille avoit ses raisons pour l' emploi et l' arrangement de tous ces mots. Ils lui rendoient nettement les idées qu' il avoit dans l' esprit. votre illustre inconstance faisoit entendre que Domitie ne changeoit que pour la grandeur. est-elle encor si ferme? il lui demande si la résolution que son inconstance lui fait prendre est bien arrêtée. et ce reste de feu que j' avois crû si fort? il exprime figurément dans ce vers l' affoiblement de l' amour de Domitie, et combien Domitien en avoit mieux esperé. puisse dans quatre jours se promettre ma mort? il laisse sous-entendre le mariage qui se doit faire dans quatre jours et qui devoit causer la mort de Domitien. Mais ces vers, tout clairs qu' ils étoient pour Corneille par la présence de ses idées, deviennent énigmatiques pour l' auditeur, qui dans le cours d' une seule phrase n' a pas le tems de distinguer tant et de si différents raports. Troisiémement; elle doit être noble; et cette noblesse dépend en même-tems de la pensée et de l' expression. Quoiqu' à parler exactement, les pensées écrites ne soient pas différentes des expressions, puisque les unes étant les signes des autres, les expressions ne peuvent renfermer que les choses qu' elles signifient; il est pourtant vrai que la pensée peut être noble, sans que l' expression le soit; et voici pourquoi. Il y a dans une même langue deux ordres différents de tours et d' expressions qui caractérisent les grands et le peuple. Les uns exprimeront au fond la même chose que les autres, sans employer précisement les mêmes termes; ainsi outre l' idée principale qu' un tour ou qu' un mot présente, il reveille encore l' idée accessoire de l' éducation et du rang de celui qui parle. La noblesse du stile consiste donc dans la tragedie où l' on fait parler des princes et des rois, à n' user que de cette élégance qui leur est familiere, et même à l' employer plus continument qu' ils ne le font dans la nature, parce qu' on les représente au théatre dans leur plus grande décence. Il y a pourtant bien des occasions où la langue n' est qu' une entre les grands et le peuple; et alors ce n' est pas pécher contre la noblesse que d' employer les termes ordinaires. Ce vers de Racine, madame, j' ai reçû des lettres de l' armée, est noble, quoique simple, parce que ce qu' il exprime ne peut être rendu que de la même façon, qui que ce soit qui le dise. Celui-ci du même, pour bien faire, il faudroit que vous la prévinssiez, n' est pas assez noble, parce qu' on n' y sent pas autant la nécessité de ce tour familier, pour bien faire, il faudroit, qui n' est pas d' une élégance uniforme avec ce qui le précede et ce qui le suit. Ces vers de Corneille dans Cinna: "Prens un siége, Cinna; prens; et sur toute chose Observe exactement la loi que je t' impose," ne dérogent point, tout familiers qu' ils sont, à la majesté de la tragedie, parce que le sujet exige nécessairement l' expression. Ceux-ci au contraire: "Vous m'avez bien promis des conseils d' une femme; Vous me tenez parole; et c' en sont-là, madame," ont un air de négligence et de bassesse, parce qu' Auguste n' y soutient pas autant qu' il l' auroit pû tout le sérieux et toute la décence de son état. Quatriémement; elle doit être convenable; j' entens qu' elle doit être d' un ton qui réponde à la matiere, aux caracteres des personages et aux situations; et de-là naissent plusieurs différences qu' on apelle des différences de stile, et que je croirois mieux apeller de sentiment et d' idées; le sublime, l' héroïque, le pathetique et le simple. Par exemple, quelle est la matiere génerale des Machabées? La religion persecutée par Antiochus, et soûtenuë par le zéle intrépide de la mere des Machabées et de ses enfans; or les hautes idées que les israélites avoient de Dieu, les figures de leurs prophetes qui leur étoient devenuës familieres, le grand nombre de miracles où contre le cours ordinaire de la nature les élémens avoient subi la loy du createur, le courage et la confiance de ces génereux martyrs devant qui tout est vil et méprisable auprès des intérêts de Dieu et de la grandeur de ses promesses; tout cela répand de soi-même un sublime dans le discours qui le plus souvent ne coûte pas plus qu' une autre convenance, puisque les matériaux en sont préparée. Cependant l' imagination étonnée en admire d' autant plus l' auteur, comme s' il avoit crée les choses et que la matiere ne les eût pas présentées. De-là les éloges outrés, j' ose le dire, que le public donna à la versification de mes Machabées, qui ne m' a pourtant pas plus coûté que celle de mes autres pieces; et de-là l' éclat des plus beaux endroits d' Athalie, où l' on croit que Racine s' est surpassé lui-même; il n' a là pourtant comme dans ses autres pieces que le mérite de la convenance, et je crois même qu' il y a mis moins du sien que dans d' autres morceaux de ses tragedies où la matiere l' a moins soutenu. Quelle est la matiere de Romulus? L' établissement d' un empire que le fondateur, apuyé sur des oracles et sur le sentiment effrené de sa propre valeur, croit devoir s' étendre sur tout l' univers; or la convenance du stile avec ces idées, produit nécessairement l' héroïque, et il est vrai que cette extravagance d' ambition et de confiance en ses propres forces subjugue toujours l' imagination des hommes. De-là tout l' héroïque de Corneille, surtout quand il fait parler les romains, qui n' est encore que le mérite de la convenance. Quelle est la matiere d' Inés? Un mariage secret et contre les loix de l' état, qui empêche un prince d' obéir à un pere qu' il aime et dont il est aimé; et qui l' engageant dans une revolte, pour sauver son épouse, entraîne la perte de l' un et de l' autre, malgré le pardon qu' on leur accorde. La convenance est ici le pathetique, puisque l' amour conjugal et l' amour paternel sont l'ame de toute la piece; ce n' est ni le sublime de la religion ni l' héroïque de l' ambition. La matiere n' est que touchante, et demande qu' on s' y propose toujours d' aller au coeur; ce n' est ni par l' orgueil des sentimens, ni par le faste des images, qu' on réussit à l' attendrir. Quelle est la matiere d' Oedipe? Le dévelopement du sort d' un homme et de ses avantures, ce qui entraîne des détails et des faits circonstanciés; or ces faits veulent être exposés sans recherche et sans ornemens, et dans ces endroits le simple est la véritable convenance; mais ce simple ne coûte pas moins et ne fait pas moins de plaisir, quand le sujet le demande, que des morceaux beaucoup plus ornés. C' est par cette raison qu' il y a beaucoup de simplicité dans Athalie même. La scene du second acte entre Athalie et Joas, qui est peut-être la plus belle de la piece, a cependant l' air le plus prosaïque et le plus familier. Ce ne sont que des questions précises de la part d' Athalie, et des réponses naïves de la part de Joas; mais l' intérêt que tout ce détail produit est sans comparaison au-dessus de la versification la plus superbe. Au reste ce que je dis de la matiere dominante des pieces n' empêche pas qu' il ne se trouve dans une seule des occasions de ces differents genres, et que par consequent chaque endroit n' y demande sa convenance particuliere. Je concluds de tout cela qu' on ne loüe, qu' on ne critique juste la versification d' une piece, que par le mérite ou le défaut de convenance. C' est une faute d' être fastueux où on ne devroit être que pathétique, d' être orné où il faudroit être simple, et simple, où il faudroit être orné. Je puis bien m' être mépris dans tous ces cas; mais je sais, indépendament de mes fautes, qu' il faut toujours se proportioner à sa matiere, et avoir le courage de ne briller qu' autant et comme elle le comporte. La convenance générale et qui renferme toutes celles dont je viens de parler, c' est d' être naturel; je veux dire de ne faire tenir aux personages que des discours tels que la nature les inspireroit à des hommes qui seroient dans l' état et agités des passions qu' on représente. Les poëtes parmi nous ont été long-tems très-éloignés de ce principe; ils vouloient être poëtes partout; amoureux de singularités et plus flatés d' une bisarrerie difficile que d' une justesse aisée, ils ne songeoient pas à peindre, mais à donner des preuves de subtilité d' esprit, aussi-bien dans une tragedie que dans un sonnet ou un chant-royal; en un mot on sembloit croire alors que ce n' eût pas été la peine de faire des vers, pour ne parler que comme les autres. De-là les jeux de mots qui regnerent long-tems, et les jeux d' esprit dont on s' est corrigé encore plus tard. C'est dommage que de grands génies soient nés sous un si mauvais goût; ils en ont subi la tiranie, et ne pensons pas qu' en leur place nous nous en fussions mieux défendus. Les hommes ne se forment pas tout seuls, ils naissent disciples de tout ce qui les environne; ce qu' ils entendent admirer dans leur enfance, devient l' objet de leur émulation; ils se plient non seulement à l' imiter, mais encore à le trouver beau; et ils tournent de ce côté-là toute leur complaisance et tous leurs efforts. De plus comme les poëtes n' en veulent qu' à l' estime des hommes, il ne leur importe pas d' étudier ce qui doit plaire, il leur suffit de savoir ce qui plaît; et quand ils auroient une raison supérieure, capable de corriger le goût de leur siecle, peut-être n' oseroient-ils l' entreprendre, de peur de n' être pas assez-tôt goûtés. Corneille, Rotrou et Durier ont fait dans le cours de peu d' années, l' un, le Cid, l' autre, Vinceslas, et l' autre, Scevole; toutes tragedies qui ont perfectionné le théatre à beaucoup d' égards; mais tous trois ont succombé aux vices de leur tems, pour ce qui regarde le discours; j' ose même avancer qu' il leur a fallu, je ne dis pas plus de raison, mais plus d' imagination et plus de souplesse pour briller, en suivant le mauvais goût établi, qu' il ne leur en auroit fallu pour l' éviter. Qu' on examine leurs scenes les plus pointilleuses, on verra qu' ils ont eu d' abord dans l' esprit le fonds d' un sens raisonable; mais qu' ils l' ont dédaigné sous sa forme naturelle comme trop ordinaire, et qu' ils se sont efforcés de le révêtir de figures bisares et d' allusions éloignées; de sorte qu' ils ont pris deux peines pour une; l' une, de penser sensément, et l' autre de masquer ce qu' ils pensoient de judicieux sous le jeu frivole des figures. Je ne veux qu' une scene de Venceslas pour exemple de ces défauts de stile que réprouve la nature et dont Racine a corrigé le théatre, après avoir lui-même payé tribut au mauvais goût dans ses freres ennemis. Ladislas aime éperdument Cassandre. Il avoit suivi d' abord la violence de sa passion jusqu' à attenter à la pudeur de sa maîtresse; mais revenu de son égarement, et ramené au respect par la vertu de Cassandre, il veut l' épouser, et il vient la presser d' y consentir. Cassandre n' écoute que le ressentiment de l' outrage, et elle rejette les instances du prince avec beaucoup de dureté. Ce prince impute cette dureté à la préférence qu' elle fait de son rival; et comme elle ne le désavouë pas, il s'abandonne à la fureur, et il s'emporte contr'elle au mépris le plus injurieux. Dans la premiere partie de la scene, il dit à Cassandre, pour excuser son attentat: mais un amour enfant peut manquer de conduite." Voilà un jeu de mots ridicule, et qui ne peut pas tomber dans l' esprit d' un amant véritablement touché. Il abuse de ce qu' on peint l' amour comme un enfant; mais si l' on pouvoit en abuser, ce seroit plûtôt pour excuser sa timidité que sa violence. Dans la seconde partie de la scene, il dit pour exprimer à Cassandre la honte qu' il a de l' avoir aimée: "De l' indigne brasier qui consumoit mon coeur Il ne me reste plus que la seule rougeur." Il se joüe encore des mots; il prend le brasier pour l' amour et la rougeur pour la honte, comme s' il y avoit le moindre raport de la rougeur d' un brasier avec un sentiment. La différence que je trouve entre les jeux de mots et les jeux d' esprit, c' est que dans les uns on abuse de la ressemblance des termes, pour unir ensemble des idées qui n' ont point de raport, ce qui ne peut jamais être qu' un vuide de sens et de raison; au lieu que le vice des jeux d' esprit n' est pas de manquer de sens; mais seulement de blesser le naturel, et de s' étudier à ranger ses pensées dans une simétrie brillante et difficile qui ne marque ni vraïe passion ni raisonnement sérieux. Par exemple dans la scene que j' ai choisie, Ladislas débute ainsi, en parlant à Cassandre: "sçachons si mon himen ou mon cercueil est prêt... etc." Ces antithèses continues et qui sous de nouvelles figures redisent toujours la même chose, sentent bien plus un poëte qui réve un sonnet, qu' un amant qui exprime sa douleur. Au lieu de la naïveté du coeur, on n' y sent que le travail d' un esprit qui fait parade de sa souplesse. Souvent les plus beaux endroits de Corneille ne sont pas exempts de ces défauts dont son siécle lui faisoit un mérite; mais je ne crois pas qu' on trouve aisément de quoi le reprocher à Racine. Ce n' est pas que ces enthitèses, ces oppositions d' idées soient vitieuses par elles-mêmes; au contraire rien n' est souvent plus naturel, et nos sentimens aussi-bien que nos pensées, emportent d' ordinaire avec eux ces especes de comparaisons. L' idée d' un bien qu' on desire réveille celle d' un malheur qu' on craint; l' idée d' une vertu se présente à l' esprit avec celle du vice opposé. Les anthitèses ne sont donc blâmables, et ne deviennent des jeux d' esprit, que par la recherche et la continuité; en un mot quand l' art et l' effort se font trop sentir. Par exemple, voici trois vers de la même scene qui me paroissent tout-à-fait beaux, et particulierement par l' anthitèse du dernier. Théodore représente à Cassandre qu' il est beau de regner: "Regner ne peut déplaire aux ames génereuses." Cassandre répond: "Le trône bien souvent porte des malheureuses," Qui sous le joug brillant de leur autorité, Ont beaucoup de sujets et peu de liberté." Le sens est admirable, et la nature offre elle-même l' antithèse, toute parfaite qu' elle est. Cassandre voit un véritable esclavage, malgré l' apparence du pouvoir; et ce sont deux vûës unies qui forment son sentiment et sa pensée. Au reste, malgré tous les défauts que j' ai remarqués dans cette scene, elle demeure toujours très-belle par le fond des passions qui y regnent. L' amour effréné de Ladislas, le dedain généreux de Cassandre, et la fureur du prince, où se faisant illusion à lui-même, il croit ne plus voir qu' avec le dernier mépris ce qu' il adore plus que jamais; tout cela saisit l' ame et ne laisse plus d' attention qu' aux grands mouvemens des acteurs. On voit mieux, pour ainsi dire, ce qu' ils sentent qu' on n' entend ce qu' ils disent; et comme le naturel est dans le fond des choses, et que ces choses sont fort intéressantes, ils couvrent les bisarreries de l' expression, parce qu' où le coeur est une fois ému, l' esprit n' est plus maître d' examiner. Cela fait voir combien il importe de se faire une matiere pathétique et de la bien arranger. Cette perfection prévaut presqu' à tout au théatre. Manquez au contraire de ce pathétique, vous ne ferez plus de fautes impunément; et vos beautés mêmes seront en pure perte. Mais voici quelque chose d' assez étrange; c' est que parmi nous le pathétique qui suffit souvent à couvrir de grands défauts, n' empêche pas quelquefois qu' on ne soit blessé des plus petits; j' entens par ces plus petits, des tours et des expressions aisées à tourner en ridicule, et qui donnent le moindre lieu à certaines allusions; les lecteurs m' entendent. Il y a toûjours parmi les spectateurs une jeunesse indiscrete, très-disposée par sa corruption même à saisir ces endroits malheureux; et alors la situation la plus touchante n' est pas à l' abri d' un rire scandaleux qui, s' il n' entraîne pas les gens sensés, arrête du moins leur plaisir, déconcerte l' acteur, détruit pour quelque tems l' illusion de spectacle, et anéantit par conséquent l' impression qu' elle devroit faire. à la premiere représentation des Machabées, quand Antiochus dit ces deux vers, en faisant arrêter Antigone et Misaël: "Gardes, conduisez-les dans cet appartement; et qu' ils y soient tous deux gardés séparément." Ce mot, séparément, réveilla une idée folle dans quelques têtes; et le rire qu' elle excita, pensa nuire à la piéce. C' est aux auteurs à y prendre garde. Qu' il y eût dans une piéce cinq ou six endroits susceptibles d' une plaisanterie, ou de quelqu' autre ridicule, je parirois hardiment pour sa chûte; car, j' en demande pardon à la nation, elle est trop aisée à tirer du sérieux; il est vrai qu' elle saisit le ridicule avec une extrême finesse, mais en général, elle n' a ni l' équité ni la force de ne l' aprétier pas plus qu' il ne vaut. Quelqu' un pourroit dire que je ne me suis pas assez étendu d' abord sur la versification considérée comme mesure et comme son. J' ai à lui répondre qu' en ne négligeant rien de ce qui la regarde comme discours, j' ai dit en même-tems tout le nécessaire à l' autre égard; car où trouvera-t' on des vers qui ne manquant d' aucune des conditions que je demande au discours, soient d' ailleurs désagréables à l' oreille? à peine allegueroit-on quelques occasions rares, où la rencontre des sons ne seroit pas heureuse. à cela près, les vers auront toujours l' agrément qu' on en doit attendre; et toute cette harmonie dont on fait tant d' honneur aux beaux vers, ne sera jamais que l' assemblage de toutes les convenances du discours, jointes exactement aux regles de la versification. DISCOURS 2 Discours à l' occasion de la tragedie de Romulus. Comme on m' a fait l' honneur de censurer Romulus, je dirai d' abord un mot de ces critiques qu' attire d' ordinaire aux tragedies le succès qu' elles ont au théatre. L' usage des critiques est ancien; et depuis le Cid dont le cardinal de Richelieu engagea l' academie françoise à relever les défauts, il a rarement discontinué. L' abbé Daubignac ne les épargnoit pas au grand Corneille. Il y en a eu sur presque toutes les tragedies de Racine; et qui, tant bonnes que mauvaises, sont toutes tombées dans l' oubli. Les ouvrages critiqués durent, et leur réputation s' affermit et croît tous les jours, parce qu' un mérite dominant en couvre les défauts qui ne s' apperçoivent gueres que quand on les cherche; et on ne les cherchoit alors que par envie. Les critiques au contraire disparoissent bien vîte et sans retour, ou faute d' assez de solidité et d' agrément, ou parce que la partialité seule les décredite. Après l' exemple de ces grands poëtes, un auteur doit douter de son succès, tant qu' on le laisse en repos; et ce qu' il peut souhaiter de mieux, c' est que ses ouvrages fassent assez de bruit pour réveiller les critiques, et qu' ils soient assez bons pour leur survivre. Les critiques ne partent d' ordinaire que de deux sortes d' auteurs; les unes sont l' aprentissage de jeunes gens qui n' ont encore qu' assez d' esprit, pour présumer d' en avoir beaucoup; à qui quelques idées superficielles d' un art tiennent lieu de tous ses principes; et qui, plus pressés de décider que de s' instruire, saisissent avidement l' occasion d' un ouvrage célébre, pour se mettre eux-mêmes sur les rangs et déployer les premices de leur génie. C' est pour eux une ambition bien vive que la gloire d' être imprimés avec quelqu' espérance d' être lûs; et le titre d' auteur, surtout d' auteur critique, leur paroît d' une grande distinction parmi les hommes. Qu' attendre de ces jeunes imprudens que des choses triviales qui ne sont nouvelles que pour eux, et qu' ils sont tout étonnés de savoir, que des discours du monde, ramassés sans choix, sans examen et sans liaison, et dont ils se croyent auteurs, dès qu' ils les ont revêtus de quelque amplification! L' air seul de stile et de phrases leur tient lieu de raisonnement et de preuves; et il faut bien le pardonner à l' yvresse d' un âge sujet à la présomption, à proportion de sa vivacité et de son ignorance. Les autres partent d' écrivains plus instruits et plus ingénieux, mais qui malheureusement n' ont pas pour objet la raison ni la vérité. Leur but est de briller, aux dépens d' un ouvrage qui vient d' avoir quelqu' éclat; et de se donner tout à la fois un air de supériorité sur l' auteur qu' ils censurent, et sur le public qui s' en est laissé séduire. Bien déterminés d' abord à trouver des défauts, n' y en eût-il point, ce qui à la vérité n' arrive gueres, non seulement ils vont relever des fautes réelles, mais ils en vont grossir les moindres apparences; et n' espérez pas qu' ils fassent grace à ce qu' ils sentiroient eux-mêmes de plus raisonnable, s' ils sont assez heureux pour pouvoir, à force de déguisemens, l' offrir sous un aspect ridicule. Pour cela les infidélités et les sophismes ne leur coûtent rien; ils n' exposeront pour le fait entier que quelques circonstances qui, séparées de celles qu' ils dissimulent, changent absolument l' espece. En ne présentant qu' en partie le caractere d' un personnage, ils vont condamner des sentimens et des démarches qu' une autre partie du caractere justifie et rend même nécessaires. Si quelques phrases familieres se trouvent répanduës dans l' ouvrage, et peut-être à propos, car le familier trouve encore sa place au milieu du grand, ils les rassembleront, à dessein qu' elles fassent ensemble une impression de négligence; et conclûront hardiment que tout l' ouvrage est prosaïque; ou s' ils l' aiment mieux, de quelques expressions audacieuses, raprochées de même, ils insinuëront que toute la piece est forcée et bisarre. Il faut pourtant avoüer à leur décharge qu' ils ne sont pas seuls coupables de leur malignité; quelques-uns de ceux qui n' en sont pas séduits ne la leur reprochent que d' un ton qui semble plutôt les féliciter de génie, que les reprendre d' injustice et de mauvaise foi. On en use avec eux comme avec des enfans malins qu' on ne gronde de leur malignité qu' en les caressant, parce qu' on y trouve de la vivacité et de l' esprit; les pauvres enfans donnent dans le piege, et s' étudient à de nouvelles malices, pensant n' en devenir que plus jolis. Il est vrai d' ailleurs que le public, je n' entens pas par-là les gens les plus raisonnables, fait un assez bon accueil aux critiques, et même par préférence aux plus malins. On diroit que dès qu' il a applaudi avec éclat à quelque ouvrage dramatique, il appréhende que l' auteur n' en devienne trop vain; la crainte n' est peut-être pas mal fondée; et il est bien aise qu' à quelque prix que ce soit, on prenne soin de rabatre un peu de l' orgueil qu' il auroit lui-même fait naître. La raison voudroit cependant que les critiques ne fussent permises qu' à des gens éclairés et équitables. Dans une république bien reglée on ne choisit des censeurs que de ce caractere. La république des lettres demanderoit une pareille police; et il est vrai qu' alors les critiques seroient d' une grande utilité. Des gens éclairés n' établiroient sur un art que des principes certains et bien dévelopés; ils n' en feroient que des applications justes aux défauts d' un ouvrage, en faisant sentir precisément en quoi ils consistent, et en fournissant les moyens de les éviter; équitables d' ailleurs, ils ne reprendroient pas un écrivain de maniere à l' aigrir et à l' indigner, mais avec des raisonnemens solides, accompagnés d' égards qui les rendroient plus persuasifs, et qui, en encourageant l' auteur, l' aideroient à se corriger; car il faudroit être bien mal-adroit, pour ne pas trouver dans un ouvrage applaudi du public, quelques occasions d' une loüange légitime. Quel dommage n' est-ce pas que les sages, seuls capables, seuls dignes de critiquer les autres, soient ceux qui s' en mêlent le moins! Un sage se contente de juger sainement des ouvrages des autres, d' en dire simplement son avis quand on le lui demande, et en se gardant bien de se donner pour regle; et loin qu' il soit curieux d' occuper le public de ses réflexions, la témérité de se donner pour auteur lui paroît une démarche de vanité et d' orgueil, capable de décréditer toute seule ce qu' il auroit de meilleur à dire. Que nous sommes loin nous autres poëtes d' une modestie si sensée! Gardons-nous bien aussi de nous compter parmi les sages. Je dois cependant rendre ici justice à un de mes censeurs. J' ai vû dans le spectateur françois, imprimé depuis quelques années en Hollande, une critique de tous mes ouvrages, dont l' auteur me paroît aussi équitable qu' éclairé, et de qui la modestie n' est pas douteuse, puisqu' approuvé du public, il s' obstine encore à lui cacher son nom. Cet écrivain m' examine dans les differens genres où j' ai travaillé; et déclarant d' abord qu' il ne me connoît pas personnellement, et qu' il n' a par conséquent aucune prévention ni pour ni contre moi; établissant ensuite par des idées nettes la perfection propre à chaque genre, il me condamne avec liberté dans les endroits où il croit que je m' en éloigne; content de marquer sérieusement la faute, sans essayer jamais de tourner l' auteur en ridicule, et sans induire le lecteur à penser que ces fautes éparses dans les ouvrages, en forment le caractere dominant; mais il ne s' en tient pas à relever ce qu' il juge repréhensible; il pese, du moins avec autant d' attention, ce qu' il trouve d' heureux et d' estimable. On sent même qu' il a beaucoup plus de plaisir à loüer qu' à reprendre; ses applaudissemens ont plus d' énergie que ses critiques; et ce penchant généreux lui fait tellement exagérer ce qu' il y a de bon, que je trouve bien plus à rabatre de ses loüanges que de ses censures. Il me fait cependant un reproche des plus graves; il m' accuse dans quelques prologues de mes fables d' une vanité bien marquée, dont, dit-il, j' avois été fort éloigné jusques-là. à l' amour qu' il fait paroître dans tout son livre pour la vertu, il lui sied d' avoir été blessé d' un vice si odieux; car j' en conviens de bonne foi, j' ai souscrit d' abord à son reproche; j' ai senti dans ces prologues, quand je les ai relus, un air de vanité qui ne me laisse pas douter qu' il n' y en ait effectivement; j' en soupçonne encore dans bien d' autres endroits où j' en ai moins l' air; et je crains qu' il n' y en ait jusques dans l' aveu que j' en fais, tant j' ai de plaisir à le faire. Je n' ai pas voulu perdre cette occasion de remercier sincerement mon critique, et de lui apprendre que depuis ses réflexions sur mes ouvrages, il a un nouvel ami dont il ne se doutoit peut-être pas. Je ne dissimulerai pas non plus qu' il y a eu une critique de Romulus digne d' attention par les principes, l' arrangement, le bon stile et l' esprit que l' auteur y a répandu; mais il sçait bien lui-même que sa critique ne mérite point de remerciment; il ne s' y est proposé que de relever des défauts; son objet unique a été de décrier tout l' ouvrage; et un pareil dessein corrompt le jugement le plus ferme, non seulement sur les beautés qu' on se cache, mais même sur le degré des défauts qu' on remarque. M B a éprouvé cet inconvénient, et qui pis est, celui de manquer à la sincérité, quand elle ne s' accorde pas avec la résolution où l' on est de reprendre. Je ne lui représenterai qu' une seule de ces altérations; et c' est le moins qu' un galant homme puisse pardonner à un auteur qu' il a critiqué. Il m' accuse d' avoir fait Proculus poltron; il prétend le prouver par plusieurs des vers que je lui mets à la bouche; et entr' autres il se sert de celui-ci pour dire que Proculus l' avoue lui-même, en s' excusant de n' avoir pas tué Romulus, et en tâchant de se raffermir; je reparerai bien ce moment de surprise. Mais pourquoi M B supprime-t' il les deux vers qui précedent immédiatement celui qu' il cite? "Excuse, Murena, ce respect souverain, Qu' imprime la valeur dans l' ame d' un romain." Proculus n' exprime-t' il pas bien par-là que plus on est brave, car romain le veut dire, plus on est frappé d' admiration pour la valeur des autres, et que c' est par respect pour celle de Romulus qu' il a suspendu sa vengeance? Est-il un sentiment plus opposé à la poltronerie! M B auroit pû me dire, s' il l' eût voulu, que ce sentiment est trop subtil, mais du moins n' auroit-ce plus été le reproche de poltronerie; et c' est de celui-là qu' il ne vouloit rien perdre. Un honnête homme n' est-il pas bien surpris d' avoir été amené jusqu' à cet air de mauvaise foi par l' intérêt mal entendu de soûtenir une fausse critique? Et n' est-ce pas même à la honte qu' il en a qu' il peut mesurer le fond de sa probité? Je crois que M B est bien honteux. propos de ce Proculus accusé de poltronerie, malgré ce qu' il dit lui-même, j' ajouterai une réflexion dont je ne trouverois peut-être pas une occasion si naturelle; c' est qu' il ne faut jamais imputer aux personnages d' une piéce ni plus ni moins qu' ils ne disent. Ils n' ont point de secret pour le spectateur; et ils ne sont autre chose que l' assemblage des discours qu' on leur fait tenir. On peut bien dire qu' un personnage se contredit ou se dément, mais jamais qu' il se déguise, à moins qu' il ne l' avoüe lui-même dans la piéce, ou que l' auteur n' ait l' art de le faire entendre par le moyen des autres personnages. On a raison dans le monde de ne pas croire les gens sur leur parole, parce qu' alors il y a une personne et des discours; ce n' est pas de même au théatre, ce sont les discours qui constituent la personne, et il n' y a rien à distinguer. Convainquez l' auteur, s' il y a lieu, de n' avoir pas connu la nature et d' avoir allié des sentimens qui ne s' accordent pas ensemble; mais prenez toujours le personnage pour ce qu' on le donne, quelque chimérique qu' il puisse être. On étudie les hommes dans la societé, pour pénétrer dans leur coeur au-delà de ce qu' ils en découvrent; les hommes qu' on voit au théatre sont tous dévoilés, et ne sont précisément que ce qu' ils paroissent. J' entre à présent en matiere sur ma tragédie en particulier; et qu' on ne s' étonne ni de mes préliminaires, ni de mes digressions, puisque j' ai bien moins en vûe de me justifier personnellement, ce qui n' en vaudroit pas la peine, que de proposer sur les differentes parties de l' art, des idées générales que le lecteur puisse rejetter, adopter, ou rectifier, selon que j' y serai plus ou moins heureux. Les critiques m' ont reproché la multiplicité d' événemens, et je regarde ce reproche sous deux aspects. Ou l' on a voulu seulement me convaincre d' avoir violé la loi des vingt-quatre heures; ou bien indépendamment de cette regle, on prétend que la multiplicité d' incidens est par elle-même un défaut; tâchons de nous juger nous-mêmes à ces deux égards, en n' écoutant que la nature et la raison. Quel entassement d' avantures, s' écrie-t' on d' abord! Tatius entre dans Rome avec ses troupes; Romulus défend long-tems le pont; les soldats se rassemblent et viennent à son secours; le combat s' échauffe, Tatius est fait prisonnier et conduit dans le palais de Romulus; Proculus lui facilite le retour dans son camp, nouvelle bataille; les sabines, portant leurs enfans sur leur sein, se jettent entre les deux armées; Tatius propose un duel, on en jure les conditions, Hersilie accorde les deux rois; enfin Romulus offre un sacrifice dans le bois de Mars, où son propre courage et celui de Tatius le sauvent des assassins, et ils reviennent tous deux punir le grand prêtre, et calmer une révolte. Cette énumération faite, le critique triomphe, et croit avoir laissé l' auteur sans réplique; mais il n' en demeure pas moins vrai qu' il ne me faut presque pour tout cela que le tems même de la représentation, et qu' à peine ai-je besoin de supposer une demie heure entre quelques actes. Le premier combat se donne dans Rome, entre le premier et le second acte; et il ne faut pas abuser de ce que je dis que Romulus lui seul défendit longtems le pont contre les sabins; le tems se mesure là, à l' effort qu' il avoit à soûtenir; et quelques minutes en ce cas, deviennent un tems considérable. D' ailleurs qui pouvoit empêcher ses soldats de le joindre aussi-tôt? étoient-ils loin de lui? N' étoient-ils pas gens à se tenir toûjours sur leurs gardes? Enfin, quoique les armées se mêlent, ce n' est qu' un commencement de combat, puisque Tatius tombant entre les mains de Romulus, le combat demeure suspendu par l' ordre du vainqueur; une demie-heure y suffisoit de reste. Mais si on fait attention que les troupes demeurent dans leur poste, on jugera que la retraite de Tatius dans son camp, que la présence des femmes romaines au milieu des deux armées, le défi des deux rois, que tout cela, dis-je, ne demande que le tems que j' y employe. L' action du quatriéme au cinquiéme acte n' est que la proclamation de Tatius dans le senat, et le sacrifice de Romulus dans le bois de Mars; cela ne demande pas absolument plus d' une heure, et le reste se passe dans le tems même de la représentation. On ne trouve les événemens pressés que parce qu' on ne fait pas assez d' attention au voisinage des lieux et à l' interruption des actions qu' on imagine, sans y penser, d' une plus grande étenduë; ajoutez que les préparations que j' ai ménagées aux événemens, sont bien moins frappantes pour les spectateurs, que les événemens mêmes qui, suivant le cours ordinaire des choses, laissent l' idée d' un tems plus long que celui où je me suis étudié à les réduire. Il est vrai encore que d' une scene à l' autre, il se passe des choses qui demandent qu' on suppose la scene plus longue; mais c' est un privilege dont les plus grands poëtes usent par tout sans scrupule, et qu' il est bien raisonnable de leur accorder, si l' on veut qu' ils intéressent; aussi là-dessus le spectateur est-il de bonne composition; il ne s' avise pas de compter les momens, pourvû qu' on le touche; et il sacrifie, sans y penser, un peu d' exactitude à son plaisir. Sa curiosité une fois excitée ne veut pas être suspenduë, et sa propre impatience lui rend en quelque sorte la précipitation vraisemblable. En un mot ce calcul sévere n' est que le prétexte malin de la critique, et, pour ainsi dire, la superstition de l' art. On a été sans comparaison mieux fondé à blamer la maniere dont Romulus se sauve des assassins dans l' instant de son sacrifice; les circonstances que je raconte sont difficiles à imaginer, et elles ont le défaut du romanesque. Ce n' est pas que je pousse le merveilleux jusqu' à l' impossible, et l' histoire romaine nous fournit un fait encore plus incroyable que celui de ma tragedie. Siccius Dentatus, simple plebeïen et surnommé l' Achile des romains, s' étoit attiré par cent prodiges de valeur une grande autorité sur le peuple, et par cela même, la jalousie des decemvirs. Ils résolurent de le perdre; et sous prétexte d' honneur, ils l' envoyerent à une expédition à la tête de cent hommes qu' ils avoient chargés de l' assassiner. Siccius, au raport de Denis D' Halicarnasse, se défendit seul contre tant d' assassins; il en tua quinze, il en blessa trente; et le reste n' osant plus l' attaquer de près, ne put que l' accabler de loin à coup de traits et de pierres. Ne semble-t' il pas que j' aie copié ce fait, en l' attribuant à Romulus, avec la précaution de l' adoucir, pour lui prêter plus de vraisemblance? Et ne pourois-je pas dire que j' ai pû sans excès supposer au fondateur de Rome autant de force et de courage qu' en fit paroître dans la suite un simple citoyen. Je ne veux pourtant pas abuser de mes avantages. Je consens encore, malgré cet exemple, qu' on traite de chimérique l' exploit de Romulus; et je conviens qu' au théatre, le vrai même n' est bon qu' à titre de vraisemblable. Il ne s' agit maintenant que d' examiner en général la simplicité et la multiplicité des incidens; de peser les avantages et les inconvéniens de l' un et de l' autre, aussi-bien que le remede qu' il y faut apporter; de marquer la différence du plaisir qu' elles peuvent faire au spectateur, et enfin les ressources qu' elles prouvent dans le poëte. L' avantage de la simplicité, c' est de n' avoir besoin que de la plus légere attention du spectateur. On suit un objet avec d' autant plus de plaisir, qu' on l' embrasse avec moins de peine, et le coeur entre plus aisément dans la passion, quand l' esprit n' est pas occupé à démêler les circonstances qui la fondent. L' inconvénient de la simplicité, c' est de ne pas assez exercer l' imagination, toûjours avide de nouveaux objets, et de dégénérer bien-tôt en une languissante uniformité. Le remede à cet inconvénient, c' est d' allier la variété à la simplicité, de maniere qu' on multiplie en quelque façon le même objet, en le présentant sous diverses faces. Au contraire l' avantage de la multiplicité est de promener l' esprit d' objets en objets, de faire renaître sa curiosité en la satisfaisant, et d' ajoûter toujours aux émotions du coeur la nouvelle force que leur donne la surprise. L' inconvénient est le danger de la confusion qui changeroit en étude, ce qui ne doit être qu' un divertissement, et de ne faire sur le coeur que des impressions légeres, à force d' en vouloir faire de différentes; le remede est de disposer les événemens dans un ordre qui les fasse naître les uns des autres, et surtout de les subordonner tellement à un même intérêt, qu' ils puissent rentrer par-là dans une espece de simplicité. Enfin dans l' un et dans l' autre cas l' on ne sauroit plaire qu' en satisfaisant à la fois à differens besoins de l' esprit, soit en multipliant par la variété des aspects des événemens trop simples, soit en unissant sous une même vûë des objets différens. Ces conditions une fois observées, si on me demande de laquelle de ces méthodes doit résulter un plus grand plaisir pour les spectateurs, j' avoüe que je panche beaucoup pour la multiplicité d' incidens, par la raison que dans un événement trop simple, la variété ne peut être que fine, et que l' uniformité du fond est bien plus frappante que la diversité des circonstances; que dans la multiplicité (bien entendu qu' elle se rapporte toûjours à un seul intérêt) l' esprit et le coeur sont émus à tout moment par des tableaux sensiblement variés, et qu' ainsi et la curiosité et la passion y sont à la fois et plus sûrement satisfaites. Berenice, malgré l' abondance la plus délicate de sentimens, n' a jamais pû faire qu' une impression d' élegie; elle a besoin d' être un peu oubliée pour être revuë; et le Cid, malgré sa multiplicité d' incidens, attache encore, tout répété qu' il est depuis près d' un siécle. Mais aussi, si l' on me demande ce qui prouve le plus de ressource dans un auteur, j' avoüe de même que je panche beaucoup pour la simplicité. Il faut avoir bien de la force pour soûtenir un sujet trop simple par la richesse et la beauté des détails. Berenice est un chef-d' oeuvre à cet égard, et il est étonnant que M Racine ait pû faire naître tant de fleurs dans un champ si étroit. Il faudroit être bien hardi pour suivre son exemple, et je ne lui aurois pas conseillé à lui-même de tenter plus d' une fois une entreprise si difficile. Il vaut mieux prendre ses avantages d' abord, et employer les plus grands efforts d' invention à se préparer une matiere abondante, que de s' en fier à des ressources incertaines, en s' embarquant dans une matiere stérile. Quand par l' arrangement de sa fable, on s' est donné plusieurs objets à peindre, il ne faut qu' une fleur d' esprit pour chacun; mais quand on veut donner aux choses plus d' étenduë qu' elles n' en portent naturellement, il est bien dangereux qu' on n' ait recours à la subtilité ou à l' amplification; que même avec les plus heureux efforts on ne sauve pas toûjours l' ennui. Est-il raisonnable de se donner plus de difficultés à vaincre, qu' il n' y a de succès à espérer? Je remarque seulement qu' à proportion de la multiplicité d' incidens, il faut aussi plus d' adresse pour les fonder d' abord; de maniere que quoiqu' on ne les fasse pas prévoir, ils ne paroissent pourtant, quand ils arrivent, qu' une suite naturelle de l' état où l' on suppose d' abord l' action et les personnages. Ce début de la tragedie demande quelques réflexions. L' exposition consiste à jetter d' abord les fondemens de la piece, en exposant les faits de l' avant-scene qui doivent produire ceux qui vont arriver; en établissant les intérêts et les caracteres des personnages qui doivent y avoir part, et surtout à déterminer l' esprit et le coeur du côté de l' intérêt principal dont on veut les occuper; mais comme la tragedie est une action, il faut que le poëte se cache dès le commencement, de maniere qu' on ne s' apperçoive pas qu' il prend ses avantages, et que c' est lui qui s' arrange, plutôt que les acteurs n' agissent. Beaucoup d' expositions de nos tragedies ressemblent beaucoup moins à une partie de l' action qu' à ces prologues des anciens, où un comédien venoit mettre le spectateur au fait de l' action qu' on alloit lui représenter, en lui racontant franchement les avantures passées qui y donnoient lieu; de sorte que le poëte s' affranchissoit par-là de l' art pénible de mêler, si je puis parler ainsi, les échafaudages avec l' édifice, et de les tourner en ornemens. Corneille lui-même ne s' est pas fort élevé au-dessus de cet usage dans l' exposition de rodogune, où, par un acteur désintéressé, il fait faire à un autre qui ne l' est pas moins, toute l' histoire nécessaire à l' intelligence de la tragedie, et qui pis est, une histoire si longue qu' il a fallu la couper en deux scenes; on l' interrompt pour laisser parler les deux princes qui arrivent, et on la reprend dès qu' ils sont sortis. Voilà sans doute le plus grand exemple d' une exposition froide. Ne sortons pas du même auteur, pour trouver aussi le plus parfait modele d' une exposition adroite, qui est elle-même une grande action. C' est celle de la mort de Pompée, où Ptolomée tient conseil sur la conduite qu' il doit tenir après le succès de Pharsale. C' est ainsi que les plus grands hommes fournissent une instruction complete, aussi-bien par l' exemple des fautes, que par celui de la perfection. Il y a bien des nuances entre les deux expositions que je viens de citer; mais il faut avoüer que celles de la plûpart de nos tragedies tiennent beaucoup de la premiere, et qu' on songe rarement à imiter la seconde. Le poëte se tire ordinairement d' affaire, en faisant faire à un acteur par un autre, tous les récits dont il a besoin, tantôt avec la précaution d' instruire un personnage qui n' est pas au fait, tantôt en lui rappellant ce qu' il peut avoir oublié, quelquefois même en lui disant qu' il s' en souvient, comme si c' étoit une raison de le lui redire. De là deux défauts; celui de la ressemblance et celui de la langueur; et le spectateur est tellement habitué à cet usage, qu' il n' est qu' auditeur dans le commencement; il ne compte pas qu' il soit encore tems d' être ému, les regles veulent qu' il attende; et il abandonne le premier acte, et quelquefois davantage aux besoins du poëte, dans l' espérance qu' il lui ménage par-là de grandes émotions. Je reviens à dire que toute la tragedie doit être action, et s' il se peut, la premiere scene aussi-bien que les autres. Je m' en suis fait un principe; et selon ma portée j' y ai toûjours été assez fidele. Par exemple, on me permettra de le remarquer; la premiere scene de Romulus est une action. C' est le secret d' Hersilie surpris et comme arraché par sa confidente. Les faits dont il falloit instruire le spectateur n' y sont racontés de la part d' Hersilie, que comme autant de preuves qu' elle n' aime pas Romulus; et de la part de la confidente, que comme des moyens de convaincre la princesse de la passion qu' elle déguise. Quand je n' aurois pas eu en vûë de donner par-là les éclaircissemens nécessaires à la suite, j' aurois toûjours fait dire les mêmes choses par la convenance de l' action particuliere de la scene. C' est par cette méthode que le spectateur est d' abord dans l' illusion; il n' appercoit pas le poëte sous les personnages, parce que l' art des préparatifs disparoît, et qu' il se tourne en mouvemens et en passion. Si les auteurs y veulent penser, comme j' ai fait, ils manqueront encore moins de ressource. Le malheur est qu' on s' en tient à la marche ordinaire, et que content de faire le mieux qu' il est possible dans la méthode reçûë, on ne s' avise pas de raisonner sur la méthode même. C' est un bonheur pour moi d' y avoir réflechi, car je ne le compte pas pour un mérite; c' est toûjours quelque chose d' étranger à nous qui fait naître nos réflexions; et rien ne nous en appartient que d' essayer de les mettre à profit. Puisque l' exposition ne sert qu' à préparer et à former les situations, l' ordre veut que nous parlions à présent de cette partie de la tragedie. C' est de-là que dépend le plus grand effet d' une piece; et il y faut d' autant plus d' adresse et plus de choix. Une situation n' est autre chose que l' état des personnages d' une scene à l' égard les uns des autres. En ce premier sens toutes les scenes d' une piece sont, malgré qu' on en ait, autant de situations; mais on n' employe ordinairement ce terme que dans un sens plus restraint, et pour exprimer des situations singuliérement intéressantes. Elles ne peuvent être singuliéres que par deux moyens; par celui de la nouveauté, ou par celui de l' importance des intérêts. Souvent les auteurs, ou faute d' invention, ou d' assez de délicatesse pour la gloire, se contentent de situations déja connuës; et à quelques différences près, dont celle des noms est quelquefois la plus considérable, ils s' approprient ce que d' autres ont inventé; semblables à ces peintres sans imagination, qui ne font que copier d' après les grands originaux, les plus beaux airs de tête et les attitudes les mieux choisies. Ils ne laissent pas avec cette ressource d' usurper de legers succès, parce que les choses touchantes font d' abord leur effet; mais à peine les ressemblances sont-elles apperçuës, qu' en cessant d' estimer l' auteur on se refroidit sur l' ouvrage même; car nous sommes ainsi faits; les idées accessoires, quoiqu' étrangeres à la chose, en augmentent ou en affoiblissent le sentiment. La nouveauté supposée, qui seroit toûjours d' un grand mérite, quand les passions ne seroient pas si vives, il faut encore faire attention à l' importance des intérêts. Une situation bien imaginée dans ce genre est d' un si grand effet, qu' avant que les personnages se parlent, il s' éleve parmi les spectateurs un murmure d' applaudissemens et une curiosité avide de ce que les acteurs vont se dire. Je remarquerai, en passant, qu' on ne sçauroit ménager dans une piece plusieurs de ces situations, qu' à la faveur d' un nombre d' incidens qui changent tout à coup la face des choses, et qui mettent ainsi les personnages dans des situations nouvelles et surprenantes. Ce plaisir mérite bien qu' on passe quelque chose à l' auteur sur les préparations qui lui sont nécessaires. Je ne saurois choisir un exemple plus favorable de tout ce que j' avance ici que celui d' Antiochus dans le cinquiéme acte de rodogune. Sur le point de boire dans la coupe nuptiale, il est réduit par ce que lui vient dire Timagene à croire la coupe empoisonnée ou par sa mere ou par sa maîtresse qui sont présentes; le respect et la nature l' empêchent d' arrêter ses soupçons sur sa mere; la tendresse et l' opinion qu' il a conçuë de Rodogune ne lui permettent pas non plus de l' imaginer criminelle, et il aime mieux s' exposer à la mort que de faire cette injure à l' une ou à l' autre; mais pendant toute la scene, quelle est l' attention du spectateur aux divers mouvemens du fils, de la mere et de la princesse! N' est-on pas déchiré avec Antiochus, troublé et allarmé avec Rodogune, surpris avec Cleopatre, mais inquiet pour les autres du succès de ses artifices et de sa rage? On ne devine point leurs discours; et, dès qu' ils parlent, on sent qu' ils ne peuvent dire que ce qu' ils se disent; et ce qu' il y a de plus rare, c' est que la surprise se soutient et se renouvelle même à chaque partie de la scene. Voilà sans doute la situation la plus merveilleuse du théatre; mais que faut-il passer à l' auteur, et que lui en a-t' il coûté pour l' amener? Il a fallu que Cleopatre proposât à ses deux fils d' assassiner Rodogune dont elle doit du moins les soupçonner amoureux, ce qui ne s' accorde pas trop bien avec la prudence qu' on lui donne d' ailleurs. Il a fallu qu' à son tour Rodogune, malgré son caractere, proposât aux deux princes d' assassiner Cleopatre, ce que Corneille n' a pû justifier en partie que par une subtilité de raisonnement dont lui seul étoit capable; mais ce n' est pas assez; il a fallu que Timagene se rencontrât à propos dans le bois où Seleucus expire, et que ce prince n' eût de vie précisément que pour dire les vers énigmatiques qui font tomber un soupçon égal sur Cleopatre et sur Rodogune; et que la voix lui manquât, quand il alloit prononcer le mot de l' énigme: "Une main qui nous fut bien chere Vange ainsi le refus d' un coup trop inhumain. Regnez; et surtout, mon cher frere, Gardez-vous de la même main." voilà des préparatifs bien forcés: mais la situation est si belle, qu' on les a oubliés volontiers à ce prix; et Corneille même s' en savoit si bon gré, que, malgré de si grands défauts, il a toujours crû Rodogune la plus belle de ses tragedies. Au reste une situation singuliére est quelquefois un piege pour l' auteur: car plus elle fait naître par elle-même de curiosité et d' intérêt, et plus il court risque de ne la pas soûtenir assez, par la maniere de la traiter. C' est comme le titre d' une piece qui promet beaucoup, il est dangereux qu' elle ne réponde pas à l' attente du public, qui se fait quelquefois des idées vagues de grandeur ou de pathétique ausquelles le sujet ne permet pas d' atteindre; et il ne s' agit pas d' examiner s' il a eu raison de se tant promettre, il faut lui tenir ce qu' il s' est promis; et, justement ou non, c' est à l' auteur qu' il s' en prendra de s' être mécompté. Entre les situations, celles qui peuvent réussir à moins de nouveauté, et même de mérite, de la part de l' auteur, ce sont les reconnoissances; je n' entens pas les reconnoissances de simple vûë qui n' ont qu' un moment, et qui retombent aussi-tôt dans le cours des scenes ordinaires; celles-là sont dangereuses, parce que la premiere surprise ne se soutenant pas, on passe trop vîte d' un grand mouvement à un moindre qui, dès-là, est languissant: j' entens les reconnoissances d' éclaircissement, où deux personnes cheres qui ne se sont point encore vûës, ou qui séparées depuis longtems, se croyent mortes, ou du moins fort éloignées l' une de l' autre, s' émeuvent peu à peu par les questions qu' elles se font, et les détails qu' elles se racontent; et viennent enfin, sur une circonstance décisive à se reconnoître tout à coup: "Ah ma mere! Ah mon fils! Ah mon frere! Ah ma soeur! Ces exclamations seules sont presque sures de nos larmes; et sans s' embarasser si la reconnoissance ressemble à d' autres, ni même si elle est filée avec assez de justesse, on se laisse entraîner à l' émotion des personnages; car plus ils sont émus, moins ils laissent de liberté pour réflechir s' ils ont raison de l' être. Que les philosophes ne nous chicanent point sur les pressentimens, sur les instincts que nous employons en ces rencontres; qu' ils ne trouvent pas à redire, par exemple, qu' un pere, à la présence d' un fils inconnu, sente une émotion secrete qui devance l' éclaircissement; ils nous démontreront sans doute que ces instincts ne sont pas de la nature, et que c' est le préjugé seul qui les a imaginés; mais laissons-les démontrer ce qu' il leur plaira; allons à nôtre but, et profitons des préjugés du public pour son propre plaisir. Ce qu' il croit naturel a sur lui les droits de la nature, et fera les mêmes impressions. Il faut avoüer que ces instincts ont quelque chose de flateur pour les hommes, et c' est par ce côté-là qu' ils y tiennent. Nous sommes bien-aises de penser que nos proches sont liés à nous par des noeuds aussi étroits; c' est un appui de plus pour notre foiblesse; mais, soit cette raison, soit quelqu' autre, il nous suffit de pouvoir compter par-là sur l' attendrissement des spectateurs, pour n' en pas négliger l' avantage. Je n' ai qu' un avis à donner sur les reconnoissances; c' est qu' il ne faut pas, quand on a porté l' émotion de la scene au plus haut dégré, et que la reconnoissance est consommée, la laisser dégénérer en longs discours sur l' état présent des choses, à moins qu' ils ne pussent être aussi pathétiques, ce qui ne sauroit gueres arriver. Il y a trois reconnoissances dans Penelope, qui toutes ont le défaut que je conseille d' éviter. Quand Eumée a reconnu son maître, ils raisonnent ensemble sur les mesures qu' ils ont à prendre. Quand Ulisse a reconnu son fils, ils en font de même; et quand Penelope a reconnu Ulisse, ce ne sont plus entr' eux que plaintes languissantes en comparaison d' un si beau moment. Il falloit, ce me semble, couper ces trois scenes, après l' instant des reconnoissances, et faire survenir quelqu' acteur qui établit une scene nouvelle où le reste pût trouver sa place. On me dira peut-être que ce seroit la même chose, puisque ainsi le moins intéressant suivroit d' aussi près le plus intéressant; mais qu' on y prenne garde, il y a une grande différence. Quand le spectateur se promet d' une scene un certain genre de plaisir, il le veut pur et sans mélange; au lieu que, s' il survient quelqu' un, il sent bien qu' il doit s' agir d' autre chose. Son imagination n' est plus montée au même objet; et sans qu' il y réfléchisse, il a l' équité de n' exiger pas un plaisir aussi vif que celui de la situation précédente; en un mot, il ne faut pas que les larmes qu' une scene fait couler se séchent dans la scene même; mais on n' est pas obligé d' en exciter encore dans la scene suivante. J' ajoûte encore que les situations tirent leur force et leur beauté singuliére du caractere des personnages qui y ont part; et cette raison suffit pour engager les auteurs à ne rien négliger pour l' invention des caracteres, puisqu' ils doivent influer sur tout le reste. Les caracteres ne sont que l' assemblage des qualités, des passions et des humeurs qu' on réunit dans un même personnage. Sans parler davantage de la nouveauté que j' exige partout, du moins à quelque dégré, sans quoi ce ne seroit pas la peine d' écrire, les caracteres doivent être naturels, intéressans et soutenus. Ils doivent être naturels; ce principe donne l' exclusion aux sentimens trop bizares dont les spectateurs ne sentiroient pas la semence en eux-mêmes, et dont ils n' auroient aucune expérience d' ailleurs. On veut reconnoître l' homme partout. Le moyen de s' attacher à des portraits chimériques qui ne ressembleroient à rien de ce qu' on connoît! Ce n' est pas que dans la nature la variété des sentimens ne soit prodigieuse, et que les plus extraordinaires ne puissent tomber absolument dans quelque tête; mais ces singularités trop grandes sont des exceptions précieuses à la vérité pour l' histoire, mais que la tragedie ne peut jamais admettre, parce que ne s' attirant pas de créance, elles ne sauroient faire le plaisir propre du théatre qui est celui de l' imitation. C' est surtout ce défaut qui caractérise la tragedie de Pertharite dont le mauvais succès fit renoncer Corneille au théatre, jusqu' à ce que les bienfaits et les sollicitations du surintendant des finances eussent ranimé son génie. Il attribuë la chûte de sa piece à l' amour conjugal, qui dès-lors, dit-il, n' étoit plus de mode en France; mais je crois qu' il s' en dissimule exprès la véritable cause, et qu' il l' eût trouvée, s' il l' eût voulu, dans la bizarrerie des caracteres et des sentimens. Rodelinde qui se croit veuve de Pertharite, est aimée de Grimoald qui vient d' envahir le trône de son époux; elle résiste constamment aux offres que lui fait l' usurpateur d' assurer le trône à son fils, si elle veut se résoudre à l' épouser; mais enfin, qui le pourroit croire! Elle y consent aux conditions qu' il immole lui-même ce fils, au lieu de le couronner, et que par ce meurtre il se rende l' horreur de ses nouveaux sujets dont il étoit devenu l' amour. C' est cette gloire de Grimoald qu' elle ne sauroit souffrir, et elle brûle de s' en vanger, en la lui faisant perdre; elle consent donc à ce prix d' épouser le prétendu tiran, et elle jure même de lui tenir sa parole, contente de se déshonorer, pourvû qu' elle le déshonore. Y eut-il jamais un sentiment si bizarre? Peut-être n' appartient-il qu' à un grand génie de s' égarer à ce point; un génie médiocre est trop timide pour aller jusques-là. Mathan dans Athalie est un scélérat ambitieux qui, pour se vanger de n' avoir pû obtenir la dignité de grand prêtre, déserte le culte du dieu qu' il croit encore, pour une idole dont il connoît la vanité. Il n' a gagné la faveur d' Athalie que par les flateries les plus basses et les plus noires impostures. L' honneur, la vérité, le sang des malheureux, rien ne lui a été sacré auprès de son ambition; et tremblant encore au souvenir du dieu qu' il blasphême, il voudroit, en renversant son temple, et à force d' attentats, se délivrer, s' il étoit possible, de ses remords. Ce caractere, tout odieux, tout excessif qu' il est, ne laisse pas d' être naturel; et il n' y a que trop d' ambitieux qui lui ressemblent; mais ce qui n' est plus dans la nature, c' est qu' il se peigne lui-même à son confident sous d' aussi noires couleurs. On ne croira jamais qu' un homme si superbe s' avilisse à ce point, et sans nécessité, aux yeux d' un autre homme; et quand l' histoire fourniroit quelque exemple d' une pareille conduite, il ne suffiroit pas, pour la justifier au théatre, où l' on veut voir des hommes, et non pas des monstres. Un autre défaut contre le naturel des caracteres, ce seroit d' allier des sentimens qui se contredisent; par exemple, de la sensibilité et de la dureté. On a souvent joüé le personnage d' Horace de maniere à lui attirer ce reproche. Ce romain aime tendrement Curiace, le frere de sa femme, et qui est près d' épouser sa soeur; mais dès qu' il apprend qu' Albe a nommé cet ami, pour combattre pour elle, tandis que Rome le choisit lui-même, pour défendre ses intérêts, il se dépoüille tout-à-coup de tout sentiment, et va jusqu' à s' enorgueillir de sa férocité: "Albe vous a nommé; je ne vous connois plus." Si l' on prend ce vers dans la précision rigoureuse des termes, comme plusieurs acteurs l' ont pris, Curiace a raison de s' écrier: "je rends graces au ciel de n' être pas romain, pour conserver encor quelque chose d' humain." Car l' humanité ne comporte pas ce passage rapide d' une amitié véritable à une pleine indifférence; et l' ame la plus forte ne se commande pas avec tant d' autorité. M le baron a remis le personnage dans le naturel, en prononçant avec un reste d' attendrissement: Albe vous a nommé; je ne vous connois plus." De sorte que cela signifie seulement, je ne veux plus vous connoître; je combattrai comme si je ne vous connoissois pas. Cette finesse est sans doute d' un excellent acteur; et notre Roscius m' a dit que Corneille autrefois en avoit été surpris, et l' en avoit félicité; je doute pourtant encore qu' elle soit dans l' esprit du poëte, car alors Horace ne seroit plus si différent de Curiace; et il se pourroit bien faire que Corneille auroit eu en vûë un contraste plus sensible, aux dépens d' un peu de naturel: ce qui me le feroit croire, c' est l' étonnement qu' il donne à Curiace de cette fermeté inconnuë aux hommes; par-là il avertit de l' exception, et il y accoûtume en quelque sorte le spectateur, qui, content de voir dans un des héros jusqu' où peut aller la vertu qu' il connoît, est réduit à admirer dans l' autre, sur le pied de prodige, un effort de vertu qu' il ne connoît pas. Quant à ce qui me regarde, le reproche que les critiques m' ont fait avec le plus de confiance, c' est la contradiction du caractere de Romulus; je ne crois pas cependant qu' on me pût faire un reproche moins raisonnable. Ils prétendent que Romulus, violent comme je l' établis, ne pouvoit pas perdre une année entiere à tâcher de gagner Hersilie, tandis que ses soldats s' étoient rendus heureux par la force: mais il y a de la grossiéreté, ce me semble, à confondre ainsi ce prince avec ses soldats. Ce n' étoient que des brigans et des esclaves fugitifs qu' il avoit rassemblés pour se faire un peuple: il lui falloit à lui de grandes qualités, pour les assujettir à des loix, et les discipliner comme il l' avoit fait: en un mot ce pouvoit être un héros, et c' étoient des brigans: on n' en sauroit exiger la même conduite. Quand les romains, sur le refus que leurs voisins leur firent de s' allier avec eux, entreprirent d' enlever les sabines, ce ne fut que par la nécessité de se donner des successeurs; et nulle autre passion ne s' en mêlant, l' enlevement même fut le mariage: de gré ou de force les sabines devinrent romaines. Ce ne sont pas les mêmes circonstances pour Romulus. Il se trouve parmi les sabines la fille d' un roi que j' ai droit de supposer la plus belle princesse du monde, et la plus propre à s' attirer du respect. Est-il contre la nature et contre l' âge de Romulus qu' il conçoive de l' amour pour elle? Et dans ce cas comment se conduira-t' il? Fera-t' il à la princesse la violence la plus brutale, pour assouvir sa passion? Ou fera-t' il ses efforts, pour s' en faire aimer? Il n' y a pas de milieu. Concevra-t' on, à moins de vouloir faire un monstre de Romulus, qu' il pût hésiter entre ces deux partis? Il la fait demander à son pere, en la retenant toûjours captive, qui est le seul acte de violence qui fût suportable. On ne pourroit donc lui reprocher que les larmes; mais n' est-ce pas l' effet le plus naturel d' un désir violent retenu par des égards nécessaires? Remarquez d' ailleurs que ces larmes sont avant la piéce; que cette année d' attente, dont on veut lui faire une foiblesse, a été remplie par des guerres où il n' a songé qu' à mériter Hersilie à force d' exploits et de triomphes; qu' enfin je le fais débuter par la violence, puisqu' il menace la princesse de l' épouser malgré elle, et que jusqu' au bout il demeure inflexible dans ce dessein. La méprise des censeurs est de diviser le caractere, et de ne faire attention qu' à la violence de Romulus, sans songer à l' amour qui doit la tempérer; mais le caractere même consiste précisément dans cet assemblage; il faut que l' un marche toûjours avec l' autre, et que les effets s' en concilient continuement. La violence demandoit que, malgré toutes sortes de droits, Romulus retînt Hersilie captive, et qu' il ne s' exposât jamais à la perdre par quelque égard que ce fût; mais l' amour demandoit aussi qu' il s' excusât toujours de sa violence, et qu' il ne négligeât rien pour se la faire pardonner; ce sont ces deux convenances que j' ai toûjours eu en vûe; et je me flate de les avoir observées avec assez de succès. Seconde condition des caracteres; ils doivent être intéressans, et ils ne peuvent l' être que de trois manieres, ou par la vertu parfaite et sans mélange, ou par des qualités imposantes ausquelles le préjugé attache une idée de grandeur et de vertu, ou par un assemblage de vertus et de foiblesses reconnuës pour telles. Les caracteres absolument vertueux sont rares, parce qu' ils ne sont pas susceptibles de variété; car la vertu est une, et sa marche est uniforme; elle prendra toûjours les mêmes partis dans les mêmes circonstances; elle commande également à toutes les passions; et qui voudroit la peindre dans tous ses héros à son plus haut dégré, changeroit bien de noms et d' événemens, mais il ne changeroit pas de personnages. L' homme le plus vertueux que j' aye vû dans nos tragedies, en exceptant les hommes animés du zele de la religion, c' est Regulus. Il prend toûjours, sans balancer, le parti le plus héroïque, quoiqu' il lui en puisse coûter; et à cette fermeté vertueuse il ajoûte une modestie presque ignorée au théatre. La plûpart de nos héros s' exagerent leur propre importance, ils sont toûjours leurs premiers panégiristes, et il semble qu' ils ne fassent rien de grand que pour le dire. Regulus est un autre homme. Pradon lui a donné le caractere de la vertu, la simplicité; et tout médiocre qu' est cet auteur, tout méprisé même qu' il est par bien des endroits, son héros a réussi comme une espece de nouveauté. Il est vrai que ces caracteres si parfaits ne sont pas souvent les plus agréables; ils nous représentent des ames d' un ordre supérieur qui nous ressemblent trop peu pour nous émouvoir; et comme ils triomphent trop promptement de leurs passions, ils ne nous laissent pas assez de tems pour les sentir. J' ai dit qu' on intéressoit encore par des qualités qui, quoique déraisonnables, font sur les esprits une impression de grandeur et de vertu; et tels sont, dans ma tragédie, les caracteres de Tatius et de Romulus. Romulus pousse la valeur jusqu' à la témérité, et la confiance en ses propres forces jusqu' au fanatisme (qu' on me permette ce terme pour exprimer l' excès de la confiance). Les critiques ont affecté de prendre ce fanatisme pour fanfaronade; mais ils se trompent beaucoup. Le fanfaron dit plus qu' il n' a fait, ou qu' il n' entreprendroit de faire, au lieu que le fanatique croit pouvoir encore plus qu' il ne dit: l' un proprement songe