Les Quatre Facardins. Conte Par Le Conte Antoine Hamilton (1646-1720) À quoi m' engagez-vous, adorable Sylvie ? ... Ce vers est pris d' une chanson, Ou, sur le ton de l' élegie, Certain éleve d' Apollon Demandoit autrefois la vie À la sapho de Pellisson. Quant à moi, c' est avec raison Que devant vous je m' humilie, Et que je viens, en Jérémie, Vous dire sous un autre nom, À quoi m' engagez-vous, adorable Sylvie ? ... Faut-il après le renard blanc, Après fleur d' épine la blonde, Après Tarare son amant, Par un nouveau déchaînement, Faire encor trotter à la ronde, Et l' heritiere d' Astracant, Et le prince de Trébizonde ? Puisqu' il ne dépend que de vous De me dispenser d' en écrire, Je vous demande à deux genoux De me sauver de la satyre, Et de m' épargner le courroux De gens sensez, et las de lire Des fables qui ne font plus rire. Les contes ont eu pour un tems Des lecteurs et des partisans ; La cour même en devint avide, Et les plus celebres romans Pour les moeurs et les sentimens, Depuis Cyrus jusqu' à Zayde, Ont vû languir leurs ornemens, Et cette lecture insipide L' emporter sur leurs agrémens. En vain des bords fameux d' Itaque Le sage et renommé Mentor Vint nous enrichir du trésor Que renferme son Telemaque ; En vain l' art de son précepteur Étale avec délicatesse Dans ce roman de rare espece, Ce qu' ont d' utile, ou de trompeur, La politique et la tendresse, Et cette fatale douceur, (tendre fille de la mollesse) Dont s' enyvre un heros vainqueur, Aux pieds d' une jeune maîtresse, Ou d' une habile enchanteresse, Telles que les peint ce docteur, Instruit de l' humaine foiblesse, Et curieux imitateur Du stile, et des fables de Grece, La vogue qu' il eut dura peu, Et las de ne pouvoir comprendre Les mysteres qu' il met en jeu, On courut au palais les rendre, Et l' on s' empressa d' y reprendre Le rameau d' or, et l' oyseau bleu. Ensuite vinrent de Syrie Volumes de contes sans fin, Où l' on avoit mis à dessein L' orientale allegorie, Les énigmes, et le genie Du talmudiste, et du rabbin, Et ce bon goût de leur patrie, Qui loin de se perdre en chemin, Parut sortant de chez Barbin, Plus arabe qu' en Arabie. Mais enfin, graces au bon sens, Cette innondation subite, De califes et de sultans, Qui formoit sa nombreuse suite ; Desormais en tous lieux proscrite, N' endort que les petits enfans. Ce fut dans cette paix profonde, Que moi, miserable pecheur, Je m' avisai d' être l' auteur D' un fatras qu' on lut par le monde ; Je l' entrepris en badinant, Et je fourai dans cet ouvrage Ce qu' à de plus impertinent Des contes le vain étalage ; Mais je ne fus pas assez sage Pour m' en tenir à ce fragment, J' y joignis un second étage. Pour marquer les absurdités De ces récits mal inventez, Un essai peut être excusable ; Mais dans ces essais répétez, L' écrivain lui-même est la fable Des contes qu' il a critiquez. Vous qui disposez de ma vie, Qui la rendez heureuse, ou la comblez d' ennuis, Souffrez de grace, que j' oublie Les engagemens où je suis. En vain je fais l' apologie Du conte de la nymphe Alie, Et de la derniere des nuits, S' il faut me signaler par une autre folie, Et faire un nouveau suplement Au dernier tome de Gallant. Je ne connois que trop la honte De mettre au jour conte sur conte ; Cependant, si vous l' ordonnez, Je vais en dépit du scrupule, Suivre les loix que vous donnez, Et me livrer au ridicule Des fatras que j' ai condamnez. Nous avons laissé le prince De Trébizonde sur le point de Conter ses avantures, par ordre Du sultan son seigneur. Ce prince de Trébizonde étoit Fait à peindre, vaillant, adroit ; ************ grand parleur, et quelque peu gascon, comme on verra par la suite d' un récit qu' il commença de cette maniere. Ce n' est point à votre majesté sublime, et toujours auguste, qu' il faut conter des fables ; pour moi qui fais profession d' une vérité scrupuleuse, je vais à l' exemple de la sultane votre épouse, vous conter des avantures aussi véritables qu' elles paroîtroient fabuleuses, si tout autre que moi se vantoit de les avoir mises à fin. Je ne parlerai de ma naissance, que pour vous dire que ma mere, la plus superstitieuse princesse de son tems, s' étoit mise en tête que le bonheur ou le malheur de ma vie dépendoit du nom qu' on me donneroit ; et ne voulant point de ceux que mes ancêtres avoient portez, elle étoit sur le point d' envoyer à l' oracle, pour en demander un à sa fantaisie, lorsqu' un certain perroquet dont elle faisoit grand cas, s' avisa de répéter deux ou trois fois Facardin . Il n' en fallut pas davantage pour la déterminer, et pour m' honorer de ce beau nom. Passons aux tems de ma vie qui sont marquez par les évenemens dont vous me demandez le récit. J' étois parti de votre cour quelques jours avant la révolution qui survint au sujet de la premiere imperatrice votre épouse ; j' en appris la nouvelle à deux journées de mes états ; et je prendrai la liberté de vous dire, que j' y desapprouvai votre départ, comme j' ai fait la conduite de votre hautesse depuis son retour ; car encore vaut-il mieux ne se point remarier, que de se précautionner contre les infidelitez futures d' une épouse, en ne lui donnant pas le loisir d' être infidelle, c' est-à-dire, en lui faisant couper la tête dès le lendemain de ses nôces. Je ne fis de séjour à Trébizonde qu' autant qu' il en falloit pour contenir mes vassaux vos sujets, dans leur obéissance ; car tout étoit prêt à se soulever contre la cruauté d' un édit, sur lequel les peuples s' imaginoient que les autres souverains alloient se regler. J' assurai fort les miens que je n' étois pas venu pour en amener la mode ; et m' étant fait donner la liste des tournois publiez par le monde pour la presente année, avec un état des avantures les plus impraticables qui fussent dans l' univers ; je partis dans le dessein de rendre le nom bizarre qu' on m' avoit donné, aussi celebre qu' il me paroissoit inoüi : et certes je puis dire sans me flater, que je n' y ai pas mal réussi. Je pris des mesures toutes differentes de celles que prennent d' ordinaire les autres avanturiers ; car au lieu d' un écuyer pour porter mes armes, et pour conter mes exploits, je pris un secretaire pour les écrire ; et jamais pauvre secretaire n' eut tant à travailler. La fortune secondoit par tout mon audace ; les beautez cedoient à mon mérite, et leurs heros à ma valeur ; cependant je m' ennuyois d' être toujours aimé, sans jamais pouvoir être amoureux ; et si je n' avois trouvé chaque jour quelque monstre à combattre, ou quelque enchantement à détruire pour m' amuser, je ne sçai ce que je serois devenu. Mon secretaire avoit naturellement du bon sens, et comme il s' étoit beaucoup formé l' esprit depuis qu' il étoit à mon service, il tâchoit de me consoler, en me faisant voir qu' il y avoit des malheurs encore plus grands dans la vie, que celui dont je me plaignois. Fasse le ciel, disoit-il, que l' heureux Facardin ne les éprouve jamais, et que la fortune lui soit assez favorable, pour l' éloigner du climat dangereux, et des campagnes fertiles du royaume d' Astracant ! Nous étions au milieu du jour, et dans le milieu d' une forêt sombre et délicieuse, et j' étois sur le point de choisir l' arbre le plus épais pour m' asseoir sous son ombre, et pour apprendre de mon secretaire ce que c' étoit que cet Astracant, lorsque je vis avancer vers nous deux hommes montez sur de superbes chameaux : dès que celui qui marchoit le premier fut auprès de nous, il attira toute mon attention par son air, et par l' action que je lui vis faire. Sa taille étoit la plus noble et la plus aisée qu' on pût voir, et son visage étoit si charmant, que mon secretaire même accoutumé à me voir tous les jours, ne pût s' empêcher de témoigner la surprise, et l' admiration que lui causoit une figure si gracieuse. Nous eûmes tout le tems qu' il nous fallut pour l' examiner ; car s' étant arrêté vis-à-vis de nous sans nous voir, il prit son casque des mains de celui qui le suivoit, et au lieu de s' en couvrir comme je crus qu' il alloit faire, il poussa quelques soupirs, regarda tendrement un oiseau tout brillant d' or et de pierreries que je pris pour un aigle, et qui de ses aîles étenduës ombrageoit ce casque. Après avoir quelque tems contemplé cette figure, il la baisa respectueusement, et remettant le casque à son écuïer, il passa fort près de nous, toujours enseveli dans cette profonde rêverie qui l' avoit empêché de nous voir. Ce fut alors que je fis reflexion à ce que mon secretaire venoit de me dire, et je compris qu' un homme bien amoureux ne seroit pas sans inquiétude, s' il trouvoit en son chemin un rival fait comme cet étranger. Je ne pus vaincre la curiosité d' aprendre ce qu' il étoit ; et mon secretaire ayant civilement arrêté son écuyer pour s' en informer, revint tout effaré me dire qu' il s' appelloit Facardin . Facardin, grands dieux, m' écriai-je avec étonnement ! à cette exclamation le beau chevalier qui crût que je l' appellois, tourna la tête de son chameau pour m' aborder, et me demanda ce que je souhaitois de lui. Rien, lui dis-je, si ce n' est de sçavoir de vous s' il est possible que vous vous appelliez Facardin. Il n' est que trop vrai, me répondit-il, et plût au ciel qu' on ne m' eût pas été chercher ce maudit nom si loin pour me rendre malheureux ; puisque je puis attribuer une partie des disgraces qui me sont arrivées, à la fatalité secrette qui semble attachée à ce nom. Oseroit-on, lui dis-je, vous demander quelles sont ces disgraces ? Les voici, me dit-il le plus honnêtement du monde. Je serois le plus constant de tous les hommes, si je n' étois aussi malheureux en amour, que j' y suis sensible depuis quelque tems ; cependant je ne puis me plaindre d' avoir été trahi dans aucun commerce, puisque je n' ai jamais été aimé ; il est vrai que la plus adorable des mortelles, et la seule qui m' ait jamais regardé sans aversion, a paru se radoucir en ma faveur ; mais helas ! Ce fut en me mettant à une épreuve dont le souvenir me transit d' horreur. N' en parlons plus, ajouta-t-il, et pour revenir à ce que je vous disois, il est impossible que mes soins, ma complaisance et mes assiduitez, au défaut des autres agrémens que je n' ai pas, pussent être partout rebutez, si ce nom bizarre ne me portoit malheur. Quoi, dis-je, il seroit possible qu' un homme fait comme vous, eut inutilement offert l' hommage de son coeur ; et qu' un homme d' autant d' esprit puisse s' imaginer que le nom que vous avez reçû en soit la cause ? Il n' est que trop vrai, reprit-il, et pour vous en convaincre, je n' aurois qu' à vous conter l' avanture qui m' est arrivée en Dannemark ; mais un homme comme vous doit avoir bien autre chose à faire, qu' à donner son attention au récit des affronts que l' amour m' a fait. Je l' assurai fort que je n' avois rien de mieux à faire pour lors que de l' écouter ; et pour lui donner quelque petite esperance de changement dans sa fortune, seigneur, lui dis-je, mettez-vous dans la tête qu' un nom est heureux ou malheureux, selon qu' il est bien ou mal porté. Je ne sçai de quelles regions du monde vous venez, mais il faut que les beautez qui les habitent, soient des chats sauvages, aux merveilles que vous me dites de leurs fiertez et de leurs rigueurs. Je m' appelle Facardin comme vous, et pour vous montrer que le nom n' y fait rien, j' ai trouvé cent beautez en mon chemin, et quoiqu' il y en eut des plus rares dans ce nombre, pas une de ce nombre ne m' a couté plus d' un soupir. Mon secretaire vous en fera voir la liste, et vous en donnera l' adresse. Allez les voir, et m' en dites des nouvelles quand nous nous reverrons. Helas ! Répondit le bel inconnu, quand vous les auriez trouvées plus douces que des agneaux, elles deviendroient de vraies tygresses pour moi ; moi qui n' ai jamais inspiré que de l' aversion à toutes celles que j' ai vûës, excepté la vieille du mont atlas, qui auroit elle-même inspiré de l' aversion aux moins délicats, et aux plus susceptibles : c' est ce que je vais vous faire voir, puisque vous voulez bien me donner quelques momens d' audience. Nous mîmes pied à terre à ces mots ; et tandis que nos gens cueilloient des grenades et quelques azeroles pour rafraîchir nos chameaux, ayant choisi dans l' épaisseur de la forêt un endroit commode pour nous asseoir, l' étranger Facardin me tint ce discours. Comme j' ai fait voeu de ne me point découvrir, tant que je me verrai le coeur indignement susceptible des premieres impressions, et que je serai le miserable rebut des beautez les plus susceptibles, dispensez moi de vous parler de ma naissance, et de vous dire les lieux d' où je suis parti pour me signaler par quelque renommée dans le monde : il suffira de vous dire que le premier objet de mes projets errans, fut celui qui selon les apparences, vous met en campagne, aussi bien que tant d' autres avanturiers, je veux dire le dessein de me rendre digne d' aspirer à la conquête de Mousseline la serieuse, princesse d' Astracant ; mais quoique ce soit, comme vous sçavez, ou comme la renommée vous l' aura du moins appris, la plus parfaite de toutes les mortelles ; ce fut moins la curiosité de la voir, ou l' espoir de la posseder, qui m' engagea, que les difficultez, ou pour mieux dire, l' impossibilité de l' avanture. Mon coeur dans cet heureux tems ne respiroit que la gloire, et j' étois de la derniere indolence pour l' amour. Mes voyages jusques-ici n' ont eu que deux évenemens qui soient dignes de votre attention. Le premier est l' avanture de l' isle des lions, qui fit naître celle du mont atlas, et voici ce que c' est que l' une et l' autre. à deux journées de cette montagne fameuse, sur le sommet de laquelle les poëtes assurent que le ciel et tout l' attirail de ses étoiles se repose, une vaste forêt s' étend jusques au rivage de la mer. Cette forêt est si peuplée de bêtes fauves, que c' est une merveille ; on les y trouve par troupeaux, et ces troupeaux sont si nombreux, qu' on a de la peine en plusieurs endroits à se frayer un passage au travers de leur multitude. Au sortir de cette forêt, les habitans du pied de la montagne nous apprirent que les lions venoient autrefois de tous les deserts à la ronde, chasser dans cette forêt, et qu' après l' avoir dépeuplée de cerfs, de daims et de chevreuils, ils alloient dépeuplant les campagnes voisines d' hommes, de femmes et de petits enfans ; que le peuple dans cette extrême misere, ayant eu recours à l' enchanteur Caramoussal, qui habitoit le haut de la montagne : il avoit par ses enchantemens relegué tous les lions dans une isle que je pourrois voir du rivage où la mer bat le pied du mont ; que pendant l' exil des lions, les bêtes fauves étoient revenuës, et qu' elles avoient tellement multiplié, que la desolation étoit presque aussi grande que du tems des lions, parce que ces vastes troupeaux que j' avois pû remarquer en passant la forêt, se répandoient par tout, et ravageoient les bleds de la campagne ; que pour remedier à ce desordre, on faisoit tous les ans trois ou quatre chasses dans l' isle des lions, moins pour les inquieter ou pour leur nuire, que pour en prendre le plus qu' on pourroit, et les lâcher dans la forêt pour faire diversion. Ils ajoûterent que le tems de la premiere de ces chasses arrivant dans deux jours, il ne tiendroit qu' à moi d' en avoir le divertissement. Pour tout autre que pour un avanturier, ce n' auroit pas été proposer une partie de plaisir, que d' inviter à la chasse aux lions ; mais pour moi j' y consentis avec joye. Le rivage opposé à l' isle des lions, étoit le rendez-vous des chasseurs. Cette isle me parut d' une assez grande étenduë, fort sauvage, et toute couverte de bois extrêmement épais ; je fus surpris de l' appareil de cette chasse ; je m' étois attendu que je trouverois force chiens, et quantité de chasseurs armez de dards, de javelots, de fléches et de pieux ; mais au lieu de tout cela je ne trouvai sur le rivage que vingt hommes, et vingt jeunes filles assez bien faites ; les hommes menoient chacun un cerf ou un daim en lesse ; et chaque fille portoit un coq sur le poing ; il y avoit des filets dans les chaloupes où nous nous embarquâmes. à mesure que nous approchions de l' isle, nous entendions des rugissemens effroyables, et des heurlemens si affreux, que mon écuyer (qui du reste est brave soldat) en parut un peu décontenancé, sans qu' aucune de nos nymphes en fût émûë. Le rivage étoit tout bordé de ces honnêtes lions, qui nous attendoient à la descente. J' étois en peine comment cette descente se feroit en presence d' un détachement si redoutable ; mais trois de nos chaloupes abordant avant les autres, lâcherent trois cerfs, après lesquels tous les lions s' étant débandez, ils nous laisserent l' accès libre et facile dans leurs terres. Dès que nous y fûmes, nous entrâmes dans le plus épais de la forêt, où pendant que les chasseurs tendoient leurs filets, les jeunes filles mirent des chaperons à leurs coqs, semblables à ceux qu' on met aux faucons. à peine les filets furent-ils tendus, derriere lesquels on avoit posé les bêtes fauves, que nos lions revinrent tête baissée sur nous ; ils étoient deux douzaines, tous lions de grand appetit, à ce qu' il me sembloit ; mais comme nous n' en voulions que deux ou trois à la fois, une des nymphes ôta vîtement le chaperon de son coq, et lui tira deux ou trois fois une plume de la queuë : l' endroit de cette forêt où nous étions paroissoit si sombre, que le coq s' imagina voir la petite pointe du jour, et se mit à chanter de toute sa force pour le saluer ; les lions en furent tellement effrayez, qu' ils disparurent tous dans un instant, excepté celui qui s' étoit embarrassé dans les filets. On l' embarqua dans une de nos chaloupes avec un des chasseurs, et avec cette même fille dont le coq venoit de chanter ; quoique ce lion fut empêtré dans le filet, de maniere qu' il n' y avoit pas de danger qu' il fit aucun mal, on ne laissa pas d' embarquer un chevreüil dans la même chaloupe, pour l' amuser pendant le trajet. Que vous dirai-je, seigneur, cette chasse qui me paroissoit aussi nouvelle qu' elle étoit divertissante, dura jusqu' à ce que chaque chasseur eut ramené son lion, sa demoiselle et son coq. Je voulus rester le dernier, et me charger du poste d' honneur, parce que c' étoit le plus périlleux, et je me mis à l' arriere-garde. Je fis embarquer mon écuyer dans la derniere chaloupe qui partit, excepté celle qu' on m' avoit laissée. Comme j' étois étranger on m' avoit aussi laissé le coq le plus fier, et la fille la plus assurée de peur d' accident. Cette fille commençoit à me donner des instructions sur notre retraite ; mais moi qui n' en pouvois plus de honte, de voir que les coqs remportoient toute la gloire de cette expedition, je la priois de ne point faire chanter son coq que je ne me fusse éprouvé contre quelques-uns de ces lions ; que s' ils venoient plusieurs sur moi pendant que je serois aux mains avec un de leurs compagnons, je lui dis qu' elle viendroit assez à tems à mon secours pour me dégager d' un combat inégal : elle ne m' y parut pas fort disposée, je le vis à son air ; et sur le point qu' elle m' alloit répondre, les lions vinrent faire leur derniere charge. Je m' avançai l' épée à la main, et fis quelques pas pour aller à leur rencontre. Ils avoient à leur tête le plus formidable de tous les lions ; ses yeux étoient étincelans, sa criniere toute herissée ; et par hasard, ce lion se trouva sourd comme un pot ; car la jeune fille effrayée de son énorme grandeur, fit d' abord crier son coq, et le cri de ce coq étoit d' un enrouëment si hideux et tellement aigu, que j' en eus la tête pénetrée de part en part. Tous les lions, à la reserve de celui dont je parle, saisis de terreur panique, se culbutoient l' un par dessus l' autre en fuyant. Ma nymphe et son coq s' égosilloient à force de chanter et de se desesperer ; et le vacarme qu' ils faisoient me parut encore plus importun que la presence du lion. Le commencement de notre combat méritoit, sans vanité, des spectateurs plus tranquiles et plus illustres que ceux que nous avions. Je lui avois déja tiré du sang de plusieurs endroits, mais en revanche il m' avoit fait dès la seconde passade, une égratignure qui commençant auprès de l' oreille droite, descendoit en écharpe jusques à l' extremité du talon gauche. Je n' avois point de bouclier, non plus que mon adversaire, mais il avoit une queuë qui se faisoit encore plus sentir que ses griffes : comme il se faisoit tard, je pris mon épée à deux mains pour mettre fin à la dispute avant la nuit ; mon ennemi qui, selon toutes les apparences, avoit le même dessein, se dressa sur ses pieds de derriere, et ouvrit une gueule hors de toute mesure, de toute regle, de toute vrai-semblance. La fille en fut si troublée, qu' elle lâcha son coq : le lion me quitta pour courir aprés, et je quittai la fille pour courir après le lion : je l' eus bien-tôt atteint, mais ce ne fut pas assez tôt pour sauver le pauvre coq qu' il avoit déja pris, et qu' il avala en notre presence, comme on avaleroit un grain de cachou. Cet affront m' anima d' un ressentiment nouveau, j' en fus si transporté de colere, que sans m' appercevoir de l' état où le lion s' étoit mis, je lui coupai la patte droite dont il se tuoit de me faire signe qu' il vouloit parlementer : la terre fut arrosée d' un ruisseau de sang qui couloit de cette plaie. J' étois toujours en garde, ne doutant pas que sa fureur ne lui fit redoubler ses efforts contre moi, mais il ne songeoit à rien moins qu' à la vengeance, au contraire s' appuyant contre un arbre pour se soutenir, il me regarda tristement, et me dit : ah, Facardin ! Je commençois à m' attendrir, et j' étois sur le point de m' en approcher pour tâcher de le secourir, lorsque les cris de la fille m' appellerent à son secours. Elle retenoit de toute sa force le bateau qu' on nous avoit laissé ; la corde s' en étoit détachée pendant notre combat, et s' en étant apperçûë, comme c' étoit notre unique ressource, elle faisoit des efforts merveilleux pour l' empêcher de nous échaper. Dès que je fus auprès d' elle, voyant que je ratachois la chaloupe au rivage, au lieu de nous y embarquer, elle pensa se desesperer ; je lui dis que je mourrois plutôt que d' abandonner le pauvre lion qui m' avoit parlé, dans l' état où je l' avois laissé ; que je l' allois chercher pour le passer en terre ferme, et pour lui donner tout le secours dont il pourroit avoir besoin. Elle se desesperoit d' une proposition qui lui parut extravagante, et me conjuroit à deux genoux, de ne la pas exposer avec moi, pour un vieux lion mort, à la fureur de tous les lions vivans de cette isle ; elle eut beau dire, je fus à l' endroit où je l' avois laissé, mais ce fut inutillement que je le cherchai par tout à la ronde. Je me rembarquai donc, assez honteux de ne pouvoir, comme les autres, ramener un lion ; mais l' affliction de celle qui m' accompagnoit, ne se peut exprimer ; elle me dit qu' elle étoit deshonorée par la perte de son coq, que c' étoit un opprobre éternel pour toute sa famille, et qu' elle ne prétendoit pas survivre à cette infamie. Tandis que je faisois mon possible pour la consoler d' un desespoir qui me parût assez bizarre, nous abordâmes au rivage du mont atlas. La nuit étoit presque fermée, je perdois beaucoup de sang, et je mourois de soif. Je m' étois attendu que mon écuyer, dont j' avois pris quelque soin en le renvoyant, malgré qu' il en eut, auroit à son tour quelque attention pour moi, et qu' il ne manqueroit pas de se trouver au pied du mont, ou sur le rivage pour me recevoir ; mais je n' y trouvai personne ; la fille que j' avois ramenée se desesperant de plus en plus, prit enfin le parti de grimper au haut de la montagne pour implorer le secours de Caramoussal, ou pour se precipiter, disoit-elle, du lieu le plus convenable à son desespoir, en cas que le magicien ne lui fût pas favorable. Je la suivis le plus long-temps que je pus, pour la détourner au moins de ce dernier projet ; mais l' ayant perduë dans l' obscurité qui m' en déroba la vûë, dans les sentiers détournez qu' elle suivit, après avoir long-tems erré parmi les pointes de rocher, toujours en montant, je m' assis enfin dans le lieu le plus uni que je pus trouver, résolu d' y passer la nuit, je ne fus pas plûtôt en repos, que je crus entendre de loin le bruit agréable de quelque ruisseau, qui se précipitoit en cascade le long des rochers de cette solitude. Je me sentois une soif si pressante que sans égard à ma foiblesse et moins encore aux dangers des précipices, je tournai mes pas vers l' endroit d' où venoit ce bruit. Je sentois bien que j' en approchois, mais il m' eut été difficile d' y parvenir, si à force de me tourmenter, et de regarder de tous côtez, je n' eusse vû au-dessus de l' endroit où j' étois, un foible rayon de lumiere ; je le pris pour guide, et à mesure que j' en aprochois, cette lumiere sembloit augmenter, et je crus entendre comme un bruit de certains rouëts dont les femmes se servent pour filer. Je ne me trompois pas, et à la lueur de deux flambeaux fort gros et fort ardents placez à chaque côté d' une miserable chaumiere, je vis deux bras secs et décharnez, avec deux mains assortissantes, qui par deux ouvertures pratiquées dans la porte de cette chaumiere, faisoient tourner la rouë de cette machine, et filoient avec plus de grace qu' il ne leur apartenoit ; après avoir quelque tems consideré cette discrette et misterieuse façon de filer, je poussai la porte sans y fraper, dans le besoin extrême où j' étois de trouver quelque secours. La porte s' ouvrit sans effort, et je vis la fileuse, dont toute la personne étoit bien digne du rare échantillon que j' en avois vû ; son visage n' étoit qu' un vieux parchemin qui sembloit collé sur une tête de mort ; elle étoit nuë jusques à la ceinture, et la plus seche de toutes les carcasses ne l' étoit pas tant que cette misérable nudité, j' en détournai la vûë pour lui demander à boire. Rien ne vous manquera dans ces lieux, me dit-elle, pourvû que la patience ne vous manque pas, et que vous puissiez resister à vôtre envie, et vaincre vôtre aversion. à ces mots, m' embrassant avant que je pusse m' en appercevoir, elle me fit asseoir auprès d' elle, et voyant mes habits tous sanglans, elle en tressaillit, et toute allarmée d' un peril où je ne croyois pas être, vous étiez mort, dit-elle, si le secours que je vais vous donner, avoit été differé d' une heure. Elle me deshabilloit en me tenant ce discours, et visitant ma blessure depuis le haut jusques au bas, elle me serroit le plus affectueusement du monde entre ses vilains bras, et me baisoit de tems en tems les endroits qu' elle essuyoit. Elle s' aperçût du dégoût mortel que j' avois de ses tendresses et de ses faveurs, et malgré ces marques d' aversion n' ayant pas laissé de me frotter d' une essence qui parfumoit toute la cabane ; insensé, me disoit elle, si tu sçavois le tresor que tu rebutes, et que je vois bien que tu perdras, quels seroient tes empressemens et ta reconnoissance ! Je me trouvai tellement rafraîchi, tellement remis, et tellement soulagé de ce premier appareil, que je vis bien qu' il ne seroit pas nécessaire d' en attendre un second pour être en parfaite santé. Il ne manquoit plus à mon bonheur que de pouvoir étancher ma soif, et de m' éloigner d' une telle hôtesse ; je la conjurai donc d' avoir pitié du premier et du plus pressant de mes besoins, puisque le secours qu' elle venoit de me donner seroit inutile, si elle me laissoit misérablement mourir de soif. Il faut donc vous mettre à une épreuve, me dit-elle, que je vois bien que vous serez incapable de soutenir, suivez moi. Elle eut toutes les peines du monde à se lever tant elle étoit décrepite, et sa figure me donnoit tant d' aversion, que je n' eus pas le courage de la toucher, pour lui aider à se soutenir. Elle étoit toute courbée, et malgré le bâton qui lui servoit d' apui, je crus qu' elle ne pourroit jamais se traîner hors de cette premiere chambre, (la plus piétre, et la plus délabrée qui soit au monde ; ) la seconde me parût un peu plus raisonnable ; la troisiéme plus grande encore et fort ornée ; mais la derniere chambre où je la suivis, étoit la plus superbe, la plus magnifique, et la mieux meublée qui soit dans l' univers ; c' étoit plûtôt la demeure fabuleuse de quelque fée, que l' appartement d' une mortelle. Ce n' étoit par tout que glaces, que peintures exquises, et meubles précieuxs ; une toilette galante, et garnie de tous les bijoux les plus rares d' un côté, de l' autre un lit en broderie de perles orientales et d' or de la Chine, sembloit n' attendre que la déesse qui devoit se presenter à l' une et à l' autre ; car auprès de la toilette je vis un deshabillé qui me parût celui d' une imperatrice de dix-huit ans. Nous avions été longtems à nous rendre à cet appartement ; car outre que la malheureuse vieille alloit fort lentement, elle avoit fermé la porte de chaque chambre avant que de m' y laisser entrer, et passant ses deux mains au travers de chaque porte, elle se mettoit à filer pendant quelques momens comme elle avoit fait la premiere fois ; ce retardement n' avoit fait qu' irriter ma soif ; cependant j' en suspendis la violence pour donner toute mon attention aux objets qui s' offrirent dans cette derniere chambre. La vieille interrompit cette attention ; et me prenant par la main : allons, dit-elle, allons à la fontaine, ce que vous regardez est fait pour allumer des feux, et vous ne cherchez que de l' eau pour les éteindre ; suivez-moi, je vais vous mettre à même ; je ne me le fis pas dire davantage ; cette fontaine n' étoit qu' à cinquante pas du bel appartement, et c' étoit l' eau de cette fontaine dont j' avois entendu le bruit, et que j' avois inutilement cherché. Dès que je me vis à portée de me satisfaire, je courus la bouche ouverte, au plus gros bouillon qui sortoit des rochers ; mais l' importune vieille me retenant par le bras, écoute-moi, dit-elle, pour la derniere fois, si sans ceder au desir pressant d' étancher ta soif, tu peux te resoudre à me tenir une heure toute entiere dans tes bras, sans toucher à la fontaine ; je te rameneray dans le lieu d' où nous venons, et tu seras le maître de me voir auprès de toi le reste de la nuit dans le beau lit que tu viens de voir. à cette proposition, voulant me regarder tendrement, elle tournoit sur moi de petits yeux éteints, qui ressembloient plûtôt à ceux de quelque canne morte de maladie, qu' à ceux d' une creature humaine. Pour moi, dans l' indifference où j' étois alors, et dans l' ardeur d' une soif demesurée, j' aurois preferé trois verres d' eau claire aux trois graces ; c' est pourquoi, repoussant assez rudement la main dont elle me retenoit, je me précipitai vers la fontaine, et je me mis à avaler avec tant d' avidité, que j' eus peur de voir tarir le rocher avant que d' avoir étanché ma soif. La vieille à qui je n' avois pas jugé à propos de sacrifier ce plaisir, s' en étoit retournée pendant que j' avois bû ; et selon les apparences, elle s' en étoit allée de mechante humeur ; ce fut de quoi je ne me mis pas beaucoup en peine ; je me trouvois dans une douce tranquillité, le sommeil s' offrit, et je l' acceptai sans aller plus loin. Il étoit grand jour quand je m' éveillai ; je fus surpris de me trouver dans le lieu le plus effrayant qui fût dans l' univers ; je tournois de tous côtez les yeux sans pouvoir comprendre comment j' avois pû parvenir à ce desert, ni comment j' en pourrois sortir ; la fontaine où j' avois bû sortoit de la pointe d' un rocher qui sembloit détaché du reste de la montagne, et je me trouvois justement sur cette pointe, je vis le haut de la chaumiere, et de ce palais enchanté que j' avois tant admiré pendant la nuit ; mais un précipice si profond le separoit de l' endroit où j' étois, que les cheveux me dressoient à la teste, toutes les fois que j' y regardois. Tous les autres côtez étoient ceints de rochers escarpez, qui loin de m' offrir un passage sembloient se pencher en avant pour tomber sur moi ; comme j' étois fort assuré que ce n' étoit point en me transportant au milieu des airs qu' on m' avoit mené dans ce lieu, je m' obstinai dans la recherche perilleuse de quelque issuë, j' en trouvai donc une, après en avoir desesperé. C' étoit l' entrée d' une caverne qui me parût fort obscure, fort profonde, et qui paroissoit plûtôt la retraite de quelques ours, que le passage heureux de cette solitude, à des lieux moins épouvantables ; je tentai pourtant l' avanture, et mettant l' épée à la main, je descendis longtems dans cette caverne tenebreuse, sans esperance d' y trouver d' autre sortie que celle qui lui servoit d' entrée ; mais après mille difficultez, je sentis enfin que le terrain s' élevoit, j' aperçûs un foible rayon de lumiere, qui me conduisit à l' endroit par où le jour pénetroit dans cet abîme soûterrain. Cette autre embouchure étoit toute differente de celle par où j' y étois entré. C' étoit une grotte assez spacieuse, embellie de coquillages, et de quelques bustes de marbre, un arc d' acier luisant et poli pendoit d' un côté de cette grotte ; de l' autre je vis un carquois enrichi d' or et de quelques pierreries, avec toutes ses flêches ; une grande cage d' ébene garnie d' yvoire, pendoit du plafonds au milieu de cette grotte ; j' étois si pressé de me tirer du mauvais pas où je m' étois engagé la veille, que je ne m' amusai point à faire des reflexions sur ce que je voyois ; je sortis de cette grotte avec precipitation, et je faillis à passer par dessus quelque chose de brillant qu' on avoit laissé tomber à deux pas de la porte : c' étoit un soulier dont la boucle étoit formée de quatre diamans, les plus parfaits et les plus brillans que j' eusse jamais vûs ; mais ce soulier étoit si bien fait, et sembloit si petit, que je ne songeai pas au prix inestimable de sa boucle. Comme j' avois lû dans nos poëtes que Pallas faisoit trembler la terre, et qu' elle agitoit les forêts, en marchant, et que l' immortelle Junon ne faisoit qu' une emjambée du Mont-Ida jusques à l' isle de Samos, je me doutois bien que je n' avois pas trouvé le soulier d' une déesse ; mais je resolus, s' il étoit possible, de trouver la mortelle dont le pied pouvoit être digne d' un tel soulier. Je l' emportai sans espoir d' en être longtems en possession, ne doutant pas qu' il n' appartint à celle dont je venois de voir l' équipage de chasse dans la grotte, ou bien à cette autre nymphe invisible dont j' avois veu la toilette dans un des appartemens de la vieille ; j' étois en doute si je devois m' y rendre pour la chercher, ou si je devois rester auprès de cette grotte jusqu' à ce qu' on y vint chercher ce que je venois de trouver, lorsque je fus entraîné loin de l' une et l' autre par des gemissemens, et des lamentations qui sembloient partir d' un endroit beaucoup plus élevé ; comme c' étoit de cris de femmes, j' y grimpai le plus promptement qu' il me fut possible ; car depuis la rencontre de ce soulier, je me sentois le coeur merveilleusement attendry pour un sexe que je n' avois jusques alors regardé qu' avec indifference. Celle qui se desesperoit n' étoit autre que la nymphe au coq ; dès qu' elle me vit, elle se mit à genoux devant moi, pour me prier de lui passer mon épée au travers du corps. Je n' avois garde de lui accorder cette grace ; car je me sentois déja quelque penchant pour elle. Je la relevai respectueusement, et voulant m' asseoir à ses pieds pour l' écouter, après l' avoir assurée que j' étois prêt de hazarder ma vie pour la tirer de l' embarras où je la voyois, elle me regarda depuis les pieds jusqu' à la tête, comme si jamais elle ne m' eût vû, et se tournant de côté : mettez-vous donc plus loin, dit-elle, car vous me paroissez si desagreable, que je ne sçaurois vous souffrir auprès de moi. J' obeïs avec soumission, et l' impertinente détournant la tête pour ne me pas voir pendant qu' elle me parleroit, me parla de cette maniere : avant que de vous apprendre le sujet d' un desespoir qui vous paroît peut-être ridicule, il faut vous apprendre que les coqs que vous avez vûs, ne sont confiez qu' aux filles d' entre nous, qui, comme moi, sont distinguées par la naissance ou par le merite ; il se fait dans nôtre province trois chasses solemnelles chaque année, semblables à cette malheureuse chasse que vous vîtes hier, et les filles qui par le chant de leurs coqs, ont ramené douze lions en quatre années, ont pour époux l' amant qui les a servies pendant ces quatre années. Elles voyent leurs amans jour et nuit pendant ce tems, mais il y va de la vie de les favoriser avant la prise des douze lions : si le coq s' échape, c' est signe qu' il y a eu quelque petite foiblesse dans nôtre conduite, ce qui n' est pourtant pas capital, en cas que le coq se retrouve ; mais s' il ne se retrouve au bout de trois jours, c' est la preuve convainquante d' un commerce criminel ; et sur cette preuve, la fille est enterrée toute vive. Voila le sujet de mon desespoir ; mon coq ne reviendra plus, puisque ce maudit lion l' a devoré devant mes yeux. Miserable que je suis ! Que ne m' a-t' il aussi devorée ! Que ne suis-je morte avant que d' avoir connu le plus aimable de tous les hommes ? Ou pourquoi tous les hommes que j' ai connus, n' étoient-ils pas aussi haïssables que vous ? Un autre se seroit revolté contre les duretez qu' elle me disoit en face ; mais plus j' en étois mal-traité, plus je la trouvois merveilleuse, et je cherchois des termes pour lui marquer mon desespoir, et ma tendresse naissante, lorsque son amant parût inopinément. Je le reconnus pour un de nos chasseurs du jour précedent ; elle le réconnut aussi ; car elle courut à lui les bras ouverts, ravie, lui disoit-elle, de revoir encore une fois la lumiere de ses chers yeux, avant qu' elle fût privée de celle du jour. Cet amant étoit fort camard, son tein étoit couleur d' ardoise, et les chers yeux dont elle parloit, étoient de ces yeux chinois qui ne sçavoient ce que c' étoit que de s' ouvrir. Après s' être embrassez le plus tendrement du monde, en ma présence ; il lui dit que s' étant douté de son malheur, il avoit fait provision d' une chaloupe qu' il tenoit toute prête au pied de la montagne, et qu' il l' enleveroit sans obstacle, pourvû que je voulusse bien (moi qui l' avois reduite à cette extremité) les garentir pour une heure seulement, du sauvage de la vieille. Et qui est le sauvage de la vieille ? Lui dis-je. Vous ne le sçaurez que trop tôt, me dit-il ; car il cherche de tous côtez le soulier de sa dame, que je vous vois. En achevant de parler, il prit sa bien aimée sous le bras, et se mit à descendre vers la mer d' une extrême vîtesse. J' en eûs d' abord quelque espece de jalousie ; mais dès qu' ils eurent le dos tourné, je n' y songeai plus. Il m' étoit arrivé tant de choses en si peu de tems sur cette montagne, que je croïois rêver ; cependant je n' étois pas encore au bout ; car c' est bien vous qui rêvez, dit l' impatiente Dinarzade en l' interrompant ; on vous demande le recit de vos avantures particulieres, que vous auriez dû conter très-succinctement dans la conjoncture où nous sommes ; et au lieu de cela vous nous venez conter celle d' un autre, avec des circonstances aussi frivoles, qu' elles sont ennuyeuses... et que t' importe, malheureuse que tu-es ? S' écria le sultan, quelles avantures il nous conte ? Pourvû qu' elles me plaisent, et que le recit en dure autant que la nuit ; avons-nous quelque chose de mieux à faire, que de leur donner audience ? Poursuivez, Facardin, ajoûta-t' il, et n' ayez point d' égard à l' impatience de ces creatures, qui s' ennuyent toujours quand elles ne parlent pas elles-mêmes. Dinarzade haussa les épaules ; la belle sultane, qui s' étoit mise entre deux draps mille nuits de suite pour des contes à dormir debout, leva les yeux au ciel, et Facardin de Trébizonde reprit ainsi son discours : j' ai, s' il m' en souvient, été interrompu dans cet endroit du recit de l' étranger, où il m' assura qu' il avoit cru rêver, en songeant à la diversité des évenemens, qu' un si petit espace de tems avoit fait naître ; je redescendis, poursuivit-il, pour me rendre à l' entrée de la grotte d' où j' étois sorti le matin ; mais au lieu de prendre le sentier par où j' étois monté, j' en suivis un autre qui me conduisit par un penible detour à la cabane de la vieille ; la porte en étoit ouverte, j' y vis les roüets, mais ils ne tournoient plus, je ne me sentois plus tant d' aversion pour une vieille dont la figure m' avoit si fort degouté ; je resolus d' entrer chez elle pour revoir les merveilles de ce bel appartement ; je tenois ce beau soulier dans ma main, et je ne cessois de le regarder, ou de le baiser comme j' aurois fait le portrait d' une maîtresse passionément aimée. Comme j' étois sur le point d' entrer dans la cabane, il en sortit une espece de geant, armé d' une puissante massuë, et velu depuis les pieds jusqu' à la tête ; son abord me surprit, car il avoit beaucoup moins d' humanité dans le geste, et moins d' affabilité dans les regards, que ce lion que j' avois combattu le jour précédent. La premiere chose qu' il fit en me voyant, fut de prendre sa massuë à deux mains, et de grincer les dents comme un ours. La seconde fut de loüer le ciel de ce que le voleur des deux souliers de sa dame tomboit entre ses mains ; qu' il falloit bien que j' eusse volé le premier, puisque j' étois encore saisi de l' autre, et m' assura qu' il auroit déja arrosé la terre du peu de cervelle que les dieux m' avoient donné, si la vieille sa souveraine, ne s' étoit reservée la punition de mes crimes par des tourmens tous nouveaux. Je crus que c' étoit la voix de quelque taureau qui me faisoit ce compliment, et du même ton il m' ordonna de lui livrer le soulier, et de le suivre. Je te l' ôterois, me dit-il, avec plus de facilité que je ne te le demande ; mais il faut, selon les ordonnances de ma souveraine, que ce soit la frayeur que tu as de moi qui te le fasse rendre, en te mettant à deux genoux en ma présence. Si c' est là l' ordre de ta souveraine, lui dis-je, va-t' en l' assurer de ma part, que ni toi, ni tous les loups-garoux de ta race, ne me feroient point rendre un soulier que j' adore, et que je n' ai point volé. à ces mots je mis l' épée à la main, voyant que ce dromadaire de sauvage levoit la massuë pour m' assommer. Il étoit d' une force prodigieuse, mais comme il n' étoit pas fort adroit, et que la fureur le transportoit, j' évitois des coups dont les moindres brisoient les rochers, et renversoient les chênes qui se trouvoient auprès de moi ; cependant je lui tirois du sang à chaque fois qu' il me manquoit. Je crois que je serois sorti de ce combat sans en perdre, si ma destinée n' eût été soûmise aux égratignures dans ces lieux de prodiges ; je ne m' étois pas apperçû que le monstre avoit un ongle au gros doigt du pied, qui pouvoit passer pour une des défenses du sanglier d' érimante ; mais je le sentis à la fin ; car m' étant baissé pour éviter un coup de massuë qu' il fit semblant de me porter, il prit son tems pour me faire une estafilade, qui ne cedoit guére à celle du lion. Cet affront me mit dans une telle colere, que je lui coupai d' un furieux revers la jambe du pied dont il venoit de me faire cette belle playe ; il tomba comme une tour, et fit trembler la terre par sa chute ; je me jettai sur lui, dans le dessein de lui couper cette vilaine hure, qui m' avoit tant déplu, lorsqu' une voix qui sortoit de la cabane, me cria, vaillant chevalier, ne tuez pas mon sauvage. J' obéïs, et le laissant là, j' entrai dans le lieu d' où je crus que cette voix étoit sortie, resolu de presenter à la vieille le soulier qu' on n' avoit pû m' ôter de force, et de lui faire voir que je ne l' avois pas pris comme un voleur ; je m' imaginai qu' il étoit à sa fille, ou à quelque niéce dont j' avois veu l' appartement et les habits la nuit précedente. Mais j' eus beau parcourir toutes les chambres de cette demeure, je n' y trouvai personne ; et dans cette belle chambre où j' avois veu la toilette, je ne vis qu' une partie des habits que j' avois veu la premiere fois ; je revins sur mes pas pour tirer quelque éclaircissement du sauvage sur cet enchantement ; mais je ne le trouvai plus. Quoique je perdisse beaucoup de sang, je n' en étois presque point affoibli ; je me sentois seulement pressé d' une faim égale à la soif qui m' avoit attiré sur cette montagne ; je voulus chercher de quoi la satisfaire où j' avois trouvé de quoi satisfaire ma soif ; mais la porte se ferma sur moi, sans que tous mes efforts pussent l' ouvrir ; mon unique ressource étoit la grotte, je la cherchai par mille sentiers rudes et détournez, sans pouvoir la découvrir, et peut-être ne l' aurois-je jamais trouvée, si l' odeur de quelques mets qu' on sembloit y preparer, ne m' y eût conduit. Je ne pouvois suivre de guide plus agréable, dans l' état où j' étois ; j' y parvins donc à la faveur de ce secours, et j' y parvins pour m' y confirmer de plus en plus, que j' étois au milieu d' un songe. Je fus ébloüi de la figure celeste que je vis dans cette grotte ; c' étoit une nymphe en habit de chasse, elle étoit à moitié couchée sur un riche canapé ; et dans cette posture, je crus que la déesse des amours avoit emprunté les habits de Diane pour suivre quelque nouvel Adonis ; sa gorge étoit découverte d' un côté, et ce côté découvert, valoit à mon gré tous les trésors que la terre, la mer, et toutes les beautez de l' univers peuvent cacher ; sa juppe étoit ouverte et rattachée au-dessus du genoüil par une agrafe de diamans, pareils à ceux qui formoient la boucle de ce beau soulier ; la jambe que cette ouverture laissoit voir, n' étoit pas la jambe d' une mortelle ; elle me la presenta cette belle jambe, et tournant les yeux sur moi : quoique mon coeur soit partagé, dit-elle, entre l' aversion que je me sens pour votre personne, et le cas que je fais de votre merite, je veux vous offrir les moïens d' être heureux, et de contribuer à mon bonheur ; vous tenez mon soulier, poursuivit-elle, et la temerité d' avoir ôsé le toucher, est en quelque sorte effacée par la valeur dont vous l' avez deffendu ; si vous l' aviez livré quand on vous l' a demandé, c' étoit fait de vous, de vos esperances et des miennes ; chaussez-moi, afin que vous soyez convaincu que ce soulier m' appartient. J' obéïs avec un certain respect mêlé d' empressement ; et pendant ce service que je lui rendois, j' étois si transporté, que je ne sçavois plus ce que je faisois. Après lui avoir mis ce soulier, avec la plus grande facilité du monde, elle m' ordonna de l' ôter, et me demanda ce que j' étois venu chercher dans cette grotte. Ce ne fut qu' alors que je m' en souvins, et je lui dis d' un air tendre et passionné, que je mourois de faim, comme si je lui eusse dit que je mourois d' amour. Et quoi, dit-elle, toujours des besoins ignobles ? Vous entrez hier chez la vieille pour boire, et vous ne venez aujourd' hui chez moi que pour manger ? Il n' importe, mais voyons, avant que de passer outre, si vous meritiez le malheur que vous avez eu de boire, et si vous êtes digne de la gloire que vous aurez après avoir bien mangé ? Voïons enfin si vous êtes digne de la fortune que vos destins semblent vous promettre ? Prenez cet arc, et voyons de quelle maniere vous vous y prendrez pour le tendre ; je le pris, ne doutant pas que je n' en vinsse à bout aussi facilement que j' avois fait de la chausser ; mais ce ne fut qu' après des efforts qui me firent süer à grosses goutes, que je reüssis. Dès que j' eus fait, la corde de cet arc rendit un son si harmonieux, que rien ne pouvoit l' égaler, que le son que fit entendre dans ce moment la belle cage en s' ouvrant, il en sortit quelque gros oiseau que je ne vis pas ; mais il en sortit d' un vol si bruyant, que j' en tressaillis ; la nymphe surprise de l' avanture que j' avois mise à fin, me regarda depuis la tête jusqu' aux pieds ; mais détournant aussi-tôt les yeux comme de quelque objet d' horreur ; prenez une des fleches de ce carquois, me dit-elle, sortez de la grotte, levez les yeux, et tâchez de percer de cette fleche ce que vous verrez en l' air ; je sortis, et crus voir une mouche bien loin au-dessus de ma tête ; comme après avoir bien regardé, je n' y voïois autre chose, je décochai la fleche de toute ma force ; je la perdis bien-tôt de vûe, et dans le tems que je la croïois dans la moyenne region des airs, tant elle fut longtems à redescendre, je la vis tomber à mes pieds avec un gros coq qu' elle perçoit de part en part. La nymphe accourût, retira sa fleche, et lâcha le coq, qui prenant l' essor comme si de rien n' étoit, se reperdit dans les airs. Après cet exploit, la belle chasseuse me regardant avec quelque sorte de respect, quoi qu' avec la même aversion ; oui, dit-elle, vous meritez que je vous charge du soin de ma délivrance ; mais s' il faut que je vous la doive, comment pourrai-je me resoudre à passer mes jours avec un homme si peu aimable, et si digne d' être aimé ? Prenez mon soulier, gardez-le bien ; parcourez toute la terre, et ne vous rendez auprès de moi que quand vous aurez trouvé un pied à qui vous puissiez le chausser, une femme qui veüille de vous, ou bien un coq qui vole aussi haut que celui que vous venez de voir. Quand vous m' aurez amené une de ces trois merveilles, il ne vous restera plus que d' avoir les bonnes graces de la vieille pour avoir les miennes ; sans cette derniere condition, et l' une ou l' autre des premieres, je serai toujours malheureuse, et vous ne serez jamais heureux. Mais avant que de vous éloigner de moi pour chercher ces avantures, il faut tenter la premiere. Il vous souvient, je crois, que quelque priere qu' on vous ait pû faire, la nuit passée, de ne point boire, vous n' avez pas laissé de le faire. C' est pourquoi quelque horreur que vous puissiez avoir de ce qu' on va servir devant vous, mangez-en sans que je vous l' ordonne. Je ne demandois pas mieux, ne croyant pas qu' avec la faim extrême qui me devoroit, on pût rien servir chez une personne si delicate, si propre et si charmante, qui pût me dégouter ; mais je pensai m' évanoüir lorsque je vis le plat qu' on me presenta ; vous ne devineriez jamais, seigneur chevalier, le detestable ragoût que c' étoit ; c' est pourquoi, je ferai bien de vous dire, qu' on me servit la jambe du sauvage, sans oublier le pied, et l' affreux ongle dont il étoit garni. Les cheveux m' en dresserent à la tête, le coeur me souleva, et j' allois sortir pour ne plus voir cet objet odieux, lorsque la nymphe, sans me parler, fit un grand soupir, et me jetta quelques regards de pitié, mêlez d' indignation ; cela me determina, je fermois les yeux, j' arrachois à belles mains un morceau de cette chair que je mangeai à belles dents, je voulus me retirer après cet effort, lui protestant que je n' aurois plus besoin de manger de plus de quatre jours ; elle me parut toute radoucie, ses regards s' arrêterent sur les miens, et j' en fus si transporté, que je mangeai encore un morceau ; elle s' aprocha de moi, et me dit en s' appuyant contre mon épaule, qu' elle ne me prieroit pas d' achever, mais que je n' avois rien fait sans cela. Le charme fait son effet, disoit-elle, en me regardant tendrement. Le premier enchantement va se dissiper, je le sens par mon coeur ; si vous perseverez jusqu' à la fin, vous n' aurez pas loin à aller pour trouver une personne qui vous aime ; mais si vous quittez ce lieu, si votre repas est interrompu, avant que d' être achevé, vous serez plus désagreable que jamais. Toutes ces paroles m' entroient dans le coeur, et me montoient à la tête, que c' étoit une merveille, elles animoient mon courage, mais elles n' augmentoient point mon appetit ; cependant, quoiquil y eût à manger devant moi pour dix personnes affamées, je resolus de n' y rien laisser, puisque telle étoit la condition de cette épreuve, et je me mis en devoir de tout avaler ou de crever noblement aux yeux de ma divinité. Ce fut au fort de cette magnanime resolution que mon maudit écuyer, qui selon les apparences, me cherchoit depuis longtems, fit retentir les rochers d' alentour du nom de Facardin. La nymphe en pâlit, et voyant que c' étoit moi qu' on cherchoit ; elle se jetta dans le passage soûterain de la grotte, et me laissa plus confondu, plus surpris, et plus desolé que je ne puis vous le dire ; je l' avois vûë se radoucir pour moi ; la blessure que le sauvage m' avoit fait s' étoit guérie pendant que je mangeois sa jambe. La presence de la plus belle creature de l' univers, apuyée contre moi, m' avoit soutenu contre le dégoût de cette épreuve, les choses qu' elle m' avoit dites, me remplissoient de force et d' esperance, et je ne comprenois pas trop comment sa bonne volonté pour moi s' étoit changée tout à coup, pour avoir seulement entendu mon nom. Je quittai l' horrible repas que j' avois commencé, je courus à l' entrée du passage souterrain, par lequel elle venoit de se sauver ; mais dès que je m' y presentai pour la suivre, un vent impetueux non seulement m' en deffendit l' accès ; mais il m' accuëillit avec tant de violence, qu' il m' enleva de terre, et me porta hors de la grotte ; la porte se ferma d' elle-même dès que j' en fus dehors ; cette porte avoit deux trous, comme la porte de la vieille ; deux bras plus beaux que le jour, et plus blancs que la neige, passerent par ces deux trous, un rouët d' ébene garni d' or, se plaça vis-à-vis, et la filerie recommença de plus belle. Je ne doutai plus que la divinité que je venois de voir, ne fût la fille de la vieille, et que l' amusement de filer, ne fût extremement du gout de cette famille enchantée. Je m' avançois pour m' aller mettre à deux genoux devant la nymphe dont je ne voïois que les bras, pour la conjurer de m' ouvrir la porte, et de me recevoir à misericorde, lorsque mon écuyer m' ayant enfin découvert, se remit à brailler plus fort que jamais en m' apellant par mon nom ; les belles mains se retirerent aussi-tôt ; le rouët disparut, et de la grotte dont la porte s' ouvrit avec fureur, le même vent sortit, et nous poussa tous deux en roulant jusqu' à cet endroit de la montagne d' où j' avois vû pendant la nuit la premiere lueur qui m' avoit conduit à la demeure de la vieille. Ce fut là qu' après être un peu revenus de notre étourdissement, mon écuyer me dit que je l' avois échappé belle, et me conjura de descendre au plus vîte, et de me sauver, tandis que je le pouvois encore. Et comment vous êtes-vous avisé, poursuivit-il, de grimper sur cette maudite montagne, toute farcie de sorciers et d' enchantemens, pour vous derober à la poursuite de tout un peuple ? Je vous attendis sur le rivage jusques bien avant dans la nuit, et croyant que vous auriez pû debarquer en quelqu' autre endroit, pendant que je vous attendois inutilement dans celui-là, je gagnai le prochain hameau pour vous y chercher. Ce fut là que j' apris de belles nouvelles ; car on me dit que vous aviez seduit ou forcé la fille qu' on vous avoit laissé ; que son coq étoit perdu ; qu' on vous avoit vû debarquer ensemble, et que vous aviez tous deux gagné le haut de la montagne, pour vous derober aux poursuites de la justice ; mais que tous les habitans de la campagne se mettroient en armes le lendemain pour vous prendre l' un et l' autre, et que vous n' échaperiez pas à leur vangeance. En effet toute la populace des lieux circonvoisins s' est assemblée dès la pointe du jour ; le conseil s' est tenu, les troupes se sont mises en marche, et se répandant de tous côtez, une partie de cette multitude s' est mise à investir le pied de la montagne pour vous boucher le passage, tandis que l' autre montoit en se dispersant par tous les sentiers pour vous prendre. Je vous ai cru perdu, mon cher maître. On m' avoit saisi de peur que je ne vous fusse donner l' allarme, et l' on m' assuroit fort, qu' on me feroit l' honneur de partager avec vous le supplice qu' on vous destinoit. Je ne pouvois me consoler de voir qu' un homme aussi sage et aussi retenu que vous aviez toujours été sur ces sortes de foiblesses, se fût miserablement perdu pour une maudite guenon de campagne, et son coq de pallier. Au milieu de ces douleureuses reflexions, des cris soudains qui s' éleverent au pied de la montagne du côté de la mer, acheverent de me desesperer. Car le bruit se répandit par tout, qu' on vous avoit surpris justement comme vous alliez vous embarquer avec votre nouvelle maîtresse pour vous sauver ; mais quelle fut ma joie lorsque je vis la prisonniere. C' étoit un de nos chasseurs d' hier qu' on ramenoit avec cette fille ; leur sentence fut prononcée sans autre forme de procez, et quoi qu' ils niassent le fait, l' amant qui devoit être l' executeur, fit une fosse dans laquelle il mit sa maîtresse jusqu' au col, après s' être tendrement embrassez, cette fosse fut comblée de terre au tour d' elle ; et comme on ne lui voyoit plus que la tête ; (que bien-tôt on ne devoit plus voir) on entendit chanter un coq au milieu des airs. Toute la populace leva les yeux ; on entendit un second cry, mais on ne vit rien ; à la fin pourtant, un des plus apparens de cette assemblée tira de sa poche une lunette astronomique, et soûtint que c' étoit un moucheron qui contre-faisoit le coq ; l' amant soûtint que c' étoit le coq de sa maîtresse, et jura par le grand Caramoussal qu' il le reconnoissoit à sa voix. Pendant cette dispute, un veritable coq qui s' étoit guindé plus haut que jamais oiseau de son espece n' avoit fait, descendit des cieux, et vint se poster sur la tête qu' on alloit ensevelir sous la terre ; les cris redoublez que poussoit toute l' assemblée ne l' effrayerent pas, il garda son poste tandis que tout le peuple se tüoit de dire que cet espéce de prodige étoit une preuve convainquante de l' innocence de l' accusée ; mais comme on s' approcha d' elle pour la deterrer, le coq allongea le col, batit des aîles, chanta trois fois, et s' étant élevé comme auroit fait un faucon, dans un instant on le perdit de vûë. Cela fit juger aux principaux des spectateurs, qu' il y avoit eu quelque chose à redire à la bonté qu' elle avoit euë pour son amant ; mais comme le coq, en battant des aîles sur sa tête, lui avoit crevé l' oeil gauche, on jugea que c' étoit la punition de quelques tendres indulgences, et on la declara pleinement justifiée du crime capital. On l' a donc delivrée sur le champ, et de la fosse, et de toutes ses apprehensions ; le peuple l' est allé conduire chez ses parens, et tandis qu' on met le premier appareil à son oeil, je viens ici vous conjurer de vous sauver, et de vous éloigner d' un païs où les montagnes sont pleines d' enchantemens, les isles de lions, et le continent de coqs et d' habitans qui ne valent gueres mieux. Je connus la verité de son récit par les choses qui m' étoient arrivées au haut de la montagne, je suivis donc son conseil, et nous sortîmes sans obstacle de ce lieu de prodiges et d' évenemens incomprehensibles. Plus je repassois dans mon esprit ce que j' y avois vû, moins je pouvois me persuader que tout cela fût réel ; ce lion qui m' avoit parlé, cette vieille qui m' avoit témoigné tant de bonne volonté, cette fille qui m' avoit pris en aversion, la divinité qui m' avoit prescrit des choses impossibles, l' eau que j' avois beuë si avidement, et le repas que j' avois commencé avec tant d' horreur, me paroissoient autant d' illusions ; cependant je me trouvois en possession du précieux soulier, et c' étoit assez pour m' assurer que tout le reste étoit veritable. à la premiere ville de consequence qui s' offrit sur mon chemin, je fis faire le casque que vous voyez, et sur ce casque le coq enrichi de pierreries qui bat des aîles et qui paroît chanter, renferme le soulier merveilleux que je vais vous montrer. à ces mots, le courtois étranger ayant ouvert le coq, en tira cette merveille, qu' il m' avoit tant vantée, et que renfermoit la figure d' un coq que j' avois d' abord pris pour un aigle. Je vous avoüerai, très illustre empereur, que j' en fus saisi d' étonnement ; c' est un chef-d' oeuvre que ce soulier, pour sa forme, pour sa grace, et pour sa petitesse ; sa veuë seule me donna de l' émotion, quoique je fusse persuadé que c' étoit plûtôt un ouvrage fait à plaisir, que pour l' usage de qui que ce pût être. Le bel étranger eut beau protester qu' il l' avoit chaussé à la belle chasseuse, je n' en crus rien ; enfin après l' avoir tenu longtems entre mes mains, après l' avoir tourné de tous les côtez, et après l' avoir baisé, avec la permission de celui qui me le montroit, il fut remis dans le cimier du casque ; et Facardin de la montagne reprenant son histoire ; je ne veux point, seigneur, dit-il, vous amuser par le récit frivole des avantures qui me sont arrivées depuis, ce seroit vous faire un détail ennuyeux des mépris, des insultes et des affronts que j' ai essuyez par tout où j' ai offert mes voeux. Je ne voyois point de femmes que je ne crusse dignes de ma tendresse, et pas une de ces femmes ne me voyoit sans croire ma tendresse indigne d' elle. Les beautez qui n' étoient plus dans la premiere jeunesse, me préferoient leurs écuyers, et les autres me quittoient pour le mien. Cependant pas une ne refusa l' épreuve du soulier, et pas une n' y put mettre le bout du pied. Il ne me restoit donc aucune esperance que dans la rencontre d' un coq qui s' élevat aussi haut que celui de la belle chasseuse ; c' est-à-dire d' un coq qui volât comme un aigle, et c' est ce qui me paroissoit aussi difficile à trouver, qu' une femme qui pût m' aimer, ou qu' un pied qui convint au beau soulier. J' avois déja parcouru les provinces de l' Afrique et de l' Asie dans ces recherches inutiles, et j' étois sur le point de m' embarquer au port de Syrdon pour passer en Europe, lorsque les ambassadeurs de Fortimbras à la grand-bouche, roy de Dannemark y débarquerent ; ils me dirent qu' ils alloient faire un tour vers la Bactriane pour y chercher une bouche de la taille de celle du roy leur maître ; mais qu' ils croyoient leur voyage inutile quelque assurance qu' on leur donnât du contraire ; et pour m' en convaincre ils ouvrirent une cassete d' or, dont ils tirerent la mesure de cette bouche royale, et cette mesure étoit la mesure d' un pied géometrique. Je leur dis que j' avois beaucoup voyagé, sans avoir veu de bouche dans tous mes voyages, qui pût en approcher ; mais je les suppliai de me dire ce que le roy leur maître prétendoit faire d' une autre bouche aussi énorme que la sienne, quand même il seroit possible d' en trouver, ils me dirent que cette curiosité lui étoit venuë par une avanture fort bizarre qu' ils n' avoient pas le tems de me conter ; et sur cela le chef de l' ambassade, qui me parût un homme de conséquence, poussa deux ou trois grands soûpirs, et se mit à pleurer. Les autres lui tinrent compagnie, et j' avois déja les larmes aux yeux aussi bien que mon écuyer (sans sçavoir pourtant de quoi ces venerables ambassadeurs pleuroient) lorsque le premier se mit à dire : ah ma chere patrie ! Je puis bien te dire adieu pour jamais, puisque l' esperance de te revoir nous est interdite, à moins que nous ne puissions retourner vers tes heureux rivages avec deux choses qu' on nous envoye chercher, et que toute la terre ne sçauroit nous fournir. Comme je ne doutai point, que la grande bouche ne fut une de ces deux choses, je les priai de m' apprendre ce que c' étoit que l' autre. Ils me dirent que l' invincible Fortimbras leur maître, avoit une fille qui s' appelloit Sapinelle De Jutlande ; qu' il aimoit cette fille à la folie, parceque c' étoit la plus belle princesse qui fût dans l' univers ; qu' il y avoit deux ans qu' elle étoit devenuë presque folle ; que le roy son pere, qui ne lui refusoit rien, avoit à sa priere, fait pendre tous les cordonniers de Dannemark, parce que pas un de ces cordonniers n' avoit pû lui faire des souliers assez petits pour le plus beau de tous les pieds, dont la nature l' a pourvûë ; que les cordonniers des païs étrangers, informez de sa méchante humeur, et du sort de leurs confreres, avoient tous refusé de travailler pour elle ; qu' à la fin le roy son pere, cedant à la tendresse qu' il a pour elle, avoit fait publier par tous ses états, que quiconque chausseroit la belle Sapinelle sa fille, l' auroit pour sa peine, à condition, toute fois, qu' il seroit pendu comme les autres cordonniers, s' il l' entreprenoit sans en venir à bout ; et nous, miserables ministres d' un maître absolu, et d' une maîtresse visionnaire, nous avons dans nos instructions de trouver ce petit soulier avec cette grande bouche, ou de ne jamais remettre le pied dans les plaines fertiles de nôtre bien-heureuse patrie. Voila, me dirent-ils, les deux belles commissions dont nous sommes chargez ; jugez si c' est avec raison que nous renonçons à l' espoir de revoir nôtre terre natale. Le bon ambassadeur pleuroit comme un enfant en faisant cette reflexion ; son récit m' en fit faire quelques-unes à mon tour ; je rêvai quelque tems aux conditions de l' édit dont il venoit de parler ; je lui demandai, si par hazard, on presentoit à cette Sapinelle, un soulier qui lui fût trop petit, ce qui en arriveroit ? Car quoique je m' imagine, lui dis-je, que c' est une marionnette pour la taille, on peut aisément faire un soulier si petit, qu' une marionnette n' y mettroit pas le pied. Le chef de l' ambassade parut indigné de la comparaison, et me regardant d' un air de mépris, jeune-homme, me dit-il, quand vous aurez un peu veu le monde, vous apprendrez à ne pas profaner par le nom de marionnette, des beautez dont la reputation n' est ignorée que de vous, et de vos pareils. Si jamais la fortune vous conduit aux pieds de la princesse de Dannemark, vous verrez quels pieds ce sont, et vous avoüerez que sa taille ne céde au monde, qu' à celle de mousseline la serieuse ; ce n' est donc pas tant la petitesse d' un pied qui paroît proportionné à cette taille avantageuse, que le tour, la grace, et la conformation inouïe de ce beau pied, qui fait qu' il n' y a point eu, jusqu' à present, de soulier qui pût y convenir : mais suposé, seigneur ambassadeur, lui dis-je, qu' ayant trouvé chaussure à la forme, à la figure, aux graces, et à la conformation infinie de ce pied, on ne voulût pas épouser votre infante, selon l' édit du roy son pere, qu' en arriveroit-il encore ? Si par un impossible, répondit mon danois, il se trouvoit quelqu' un d' assez stupide, d' assez bête, d' assez imbecile d' entendement, et d' assez d' énüé de goût pour renoncer à la possession legitime de Sapinelle de Jutlande, en ce cas, la belle Sapinelle De Jutlande s' est obligée par serment (son honneur sauf, et toutes ses dépendances) d' accorder à celui qui l' aura chaussée à sa fantaisie ce qu' il lui demandera. Vous jugez bien pourquoi je faisois tant de questions : cette derniere réponse me determina, car mon esprit s' étoit rempli de difficultez d' abord ; la belle chasseuse regnoit toujours dans mon coeur, cependant il ne laissoit pas d' être épris de tous les objets qui se presentoient en chemin faisant, mais je les oubliois au premier moment d' absence, pour me rendre tout entier au souvenir de ses charmes ; la princesse dont on venoit de parler offroit sa main en récompense d' un succès dont elle désesperoit ; d' un autre côté la mort étoit la récompense du temeraire qui ne réüssiroit pas. J' avois cherché par tout un pied digne du plus beau soulier du monde ; la princesse de Dannemark soûpiroit après un soulier digne du plus beau pied de l' univers qu' elle croyoit avoir : si d' un côté je craignois que la facilité de mon penchant ne me fît tout oublier auprès d' une princesse qu' on me peignoit si belle ; de l' autre, l' aversion que tout le sexe sembloit avoi pour ma présence, me rassuroit contre ma propre foiblesse. J' avois erré par le monde sans trouver une femme qui voulût de ma tendresse, et sans rencontrer que des coqs de bassecour, qui ne sçavoient ce que c' étoit que de s' élever d' un vol rapide au milieu des airs ; je résolus donc sur le champ de m' embarquer dans un des vaisseaux de l' ambassade, de chausser l' infante Sapinelle, et de la mener en triomphe aux pieds de la nymphe à l' arc d' acier. Les ambassadeurs qui étoient les meilleurs gens du monde firent ce qu' ils purent pour me détourner d' une resolution temeraire, et me mirent devant les yeux l' impossibilité de l' avanture, et tous les inconveniens qu' il y auroit à me voir pendre à la fleur de mon âge, comme je ne pouvois manquer de l' être, si je touchois envain le pied de la divine Sapinelle. Je ne leur avois rien dit du soulier, et le chef de l' ambassade qui pleuroit volontiers, avoit les larmes aux yeux en me voyant embarquer. Je mis à la voile, et le vent me fut si favorable, que le septiéme mois après mon embarquement, je mis pied à terre au rivage heureux de Scandinavie. Je traversai ces provinces immenses et steriles en moins de quatre mois, et je me rendis à la cour de Fortimbras à la grand' bouche ; ce fut là que m' arriverent des avantures beaucoup plus dignes de votre attention, que celles que je viens de vous conter comme vous allez voir par le récit suivant. Le bel étranger en étoit à cet endroit de son histoire, lorsque la suite en fut interrompuë par un bruit soudain de trompettes, de clairons, de timbales, de fifres, de tambours, de cornemuses, et de flageolets, dont la forêt retentit inopinément ; nous tournâmes les yeux de toutes parts, et nous les arrêtames long-tems sur l' endroit d' où ce bruit sembloit venir, mais ce fut inutilement ; plus ce concert extraordinaire approchoit, plus notre surprise augmenta, ne voyant rien par tout à la ronde qui pût le causer ; mais mon secretaire et l' écuyer de l' inconnu, qui dans l' étonnement de ce prodige, étoient montez sur des arbres pour voir de plus loin, accoururent tous effarez, et nous dirent qu' un gros d' arabes que quelques collines nous avoient d' abord cachez, sembloit s' étendre de toutes parts pour nous enveloper. En achevant de nous donner cet avis, nous montâmes sur nos chameaux qu' ils nous presenterent, et nous marchâmes assez fierement vers les premiers de cette troupe que nous commencions à apercevoir ; mais nous ne fûmes pas long-tems à découvrir que ce n' étoient point des arabes, et que ceux que nous voyions, ne songeoient à rien moins qu' à nous enveloper. Cependant le spectacle nous surprit ; car autant que nôtre vûë pût s' étendre du côté d' où ces avant-coureurs étoient venus, nous vîmes un nombreux cortege de chevaux, d' élephans, et de chameaux chargez de litieres, de palanquins et de bagages. Cet attirail étoit escorté de soldats et d' un grand nombre d' esclaves tous couverts de toile peinte ; et les couleurs de cette toile étoient si vives, et si variées, que nous crûmes voir un parterre mouvant émaillé de toutes les fleurs du printemps le plus fleuri. Nous nous étions arrêtez pour voir passer ce merveilleux convoy, dans le milieu duquel un palanquin tout brillant d' or, et des peintures les plus rares, attira toute nôtre attention. Ce palanquin étoit fermé de tous côtez, quatre esclaves d' une taille beaucoup au-dessus de la taille ordinaire, le portoient sur leurs épaules ; et quatre satrapes à cheval portoient chacun un parasol pour le garantir de l' ardeur du soleil ; ces quatre satrapes, les esclaves et les parasols étoient ornez de toile peinte, mais de toile si fine, si magnifiquement peinte et si richement brodée, que mon secretaire, qui s' y connoît mieux qu' homme du monde, m' a juré plusieurs fois depuis qu' elle valoit du moins deux talens l' aulne. Au tour de ce palanquin étoient tous ceux qui avoient formé le concert que nous avions entendu si long-tems avant que de rien voir. Ce concert recommença par malheur dès que le palanquin fut vis-à-vis de nous, et nous connûmes dès qu' il commença, qu' il falloit être accoûtumé à l' entendre de près pour y pouvoir durer ; cette musique soudaine nous fit tressaillir l' un et l' autre ; mais elle parût si effroyable à nos chameaux, qu' ils nous emporterent après toutes les extravagances qu' une terreur soudaine fait faire à leurs semblables dans ces occasions ; tous les efforts que nous fîmes pour les retenir, ne servoient qu' à redoubler leurs inquiétudes, et l' impetuosité dont ils nous emportoient : le mien et celui de mon secretaire, qui n' avoient pas voulu se quitter, tournant le dos au concert, se jetterent comme des forcenez tout au travers de l' arriere-garde qui suivoit en biaisant, et passoient sur le ventre à tout ce qui se trouvoit en leur chemin. Le desordre et les cris de ceux qui se voyoient assaillis à l' improvîte, augmentoit encore la fureur de ces maudits animaux, qui ne ralentirent jamais la violence de leur course jusqu' à la premiere riviere ; ils s' y arrêterent un moment pour prendre haleine, mais le souvenir de leur allarme étant revenu dans le même instant, ils se précipiterent au milieu de l' eau, sans nous donner la moindre connoissance de leur projet, et tout ce que nous pûmes faire dans cette surprise, fut de nous tenir fermes, et de gagner le rivage opposé d' une riviere fort rapide et fort profonde : nous étions à plus de quinze stades de la forêt où nous venions de causer tant de desordre, j' aurois bien voulu retourner sur mes pas, tant pour satisfaire la curiosité que m' avoit donné le commencement de cette avanture, que pour sçavoir ce qu' étoit devenu le beau Facardin, qui ne paroissoit point, de quelque côté que nous pussions tourner la veuë pour le chercher ; mais mon secretaire m' ayant representé le peril et la difficulté du passage de la riviere, l' approche de la nuit, la distance des lieux, et le nouveau vacarme que feroient nos chameaux, encore tout éperdus, si l' horreur du charivary recommençoit à notre arrivée ; il falut ceder, et me laissant conduire vers une habitation rustique qui paroissoit en éloignement ; j' y passai la nuit avec impatience, et dès que le jour parût, je me mis en campagne, pour sçavoir ce que c' étoit que cette apparition de triomphe, cette décoration de toile peinte, et sur tout pour retrouver, à quelque prix que ce fût, Facardin et son soulier, pour être instruit du reste de leurs avantures ; mais un orage épouvantable qui avoit duré pendant toute la nuit, grossissant tout à coup tous les torrens qui tomboient des montagnes voisines, avoit tellement fait déborder la riviere, que nous avions traversée, qu' il fut inutile d' en tenter le passage, où d' attendre que les eaux se fussent retirées. Les gens chez qui nous avions logé, nous assurerent que toutes les plaines d' alentour seroient inondées plus d' un mois durant. Voila l' avanture qui me separa du charmant étranger, dont je n' ay jamais pû, depuis ce jour, avoir la moindre nouvelle, quelque peine que je me sois donné par tout pour en apprendre. Dinarzade, après un soûpir de soulagement tel qu' on fait d' ordinaire au sortir d' une grande opression ou d' un long ennuy, joignant ses deux mains par dessus sa tête, mille graces, s' écria-t' elle, aux satrapes couverts de toile peinte, au palanquin doré, aux geans qui le portoient, aux parasols qui le défendoient du soleil, et sur tout aux cornemuses, aux fifres, aux timbales, et aux flageolets, qui donnant l' épouvante à vos chameaux, vous séparerent de cet autre Facardin ; et que beni soit à jamais le débordement de la riviere qui vous empêcha de le rejoindre ; car sans tout cela vous auriez eu de quoi nous fatiguer autant que vous avez fait par le commencement de ses avantures, en nous contant encore celles qui lui sont arrivées auprès de Sapinelle De Jutlande. De bonne foi, seigneur Facardin, dites à peu près, combien il vous faudra d' années pour nous faire le récit de vos voyages, ou pour nous dire ce que contient le recuëil de votre secretaire, puisque depuis le tems que vous abusez de la patience du sultan, vous n' avez encore parlé que des fortunes d' un autre ? Le sultan, qui par habitude, se faisoit frotter la plante des pieds par son grand chambellan, pendant tout le commencement de cette histoire, par bonheur n' entendit pas ce que sa belle-soeur venoit de dire, à cause d' un leger assoupissement qui l' avoit saisi ; sans cet assoupissement, il est à croire qu' elle n' en eût pas été quitte pour une simple reprimande ; et Facardin, pour empêcher qu' il ne s' aperçût qu' on l' avoit interrompu, continua de cette maniere : comme votre majesté toujours auguste, et victorieuse, sembloit être distraite par quelques reflexions serieuses et politiques pendant certains endroits de mon recit, je vais répeter ce que j' ai dit pendant ces momens de rêverie, pour vous remettre au fil de l' histoire ; il n' est pas necessaire dit le sultan ; il ne m' en est pas échapé le moindre mot ; et pour vous le faire voir, pendant que je meditois sur le répos de mes peuples, et sur la prosperité de mon état, vous contiez comme les élephans, les brancards, les parasols, et toute la toile peinte, avoit pris le frein aux dents, et s' étoient précipités dans la mer, dabord que vous, vos écuyers et vos chameaux commençâtes à joüer de la flute et de vos cornemuses. Justement repris Dinarzade, le prince de Trébizonde n' a qu' à poursuivre son histoire ; et s' il prend un jour envie à votre hautesse de la raconter dans le goût de cet échantillon, ce sera la plus curieuse histoire du monde ; taisez-vous donc, lui dit le sultan, afin que j' y donne toute mon attention ; et vous Facardin, poursuivez. J' avois un regret extrême, dit Facardin, de n' avoir pû prendre congé de l' étranger, tant pour l' estime que j' avois pour lui, que pour le dessein que j' avois eu de le prier de changer de nom, afin que les exploits dont je prétendois rendre le mien célebre, ne fussent pas confondus entre les deux seuls Facardins qui fussent dans l' univers ; mais je ne fus pas long-tems à reconnoître que cette precaution m' eût été très inutile. Il y a des esprits indolens et speculatifs, qui passeroient des heures entieres sans parler, principalement quand ils sont seuls ; mais pour moi, qui n' ay jamais sçû ce que c' étoit que cette ridicule oisiveté d' imagination qui fait rêver à tous les objets qui se presentent en voïageant, sans ouvrir la bouche pour en raisonner, je me parlois à moi-même quand je n' avois personne à qui parler ; je répetois quelques scenes de comédie ; je chantois, je siflois ; enfin je mettois en usage tout ce que l' esprit, et les avantages de la naissance fournissent pour se desennuier, plûtôt que de m' amuser à bâtir des châteaux en l' air, comme font les miserables songes creux dont je parle ; mon secretaire n' étoit pas à la verité de cette espece de reveurs ; mais il s' arrêtoit à chaque bout de champ pour des bagnauderies qui ne valoient guere mieux ; et tirant une grande pancarte, toute grifonnée de ses observations, il alloit crayonnant les fleuves, les montagnes, les rivages, les châteaux, les moulins, et jusques aux colombiers qui se trouvoient sur notre route ; un jour que j' en étois plus impatienté qu' à l' ordinaire, Jasmin, lui dis-je, est-il possible qu' avec cette barbe qui vous pend jusqu' à la ceinture, vous soyez éternellement à lanterner avec votre chiffon de journal, au lieu de vous tenir auprès de moi pour répondre à mes questions ? Serrez-moi ce fatras, pour me faire voir dans l' état que vous avez des avantures perilleuses, l' avanture la plus à portée de nous afin que je l' aille chercher ; car je suis las d' errer au hazard comme je fais depuis trois semaines : nous étions auprès d' un pont (qu' il commençoit à dessiner) dans le tems que je lui tenois ce discours ; il eut de la peine à quitter son ouvrage pour m' obéïr ; il s' y disposoit pourtant avant que de passer la riviere, quand nos chameaux se mirent à renifler et à trembler de frayeur ; un moment après nous entendîmes accorder quelques instrumens, et aussitôt nous vîmes paroître à l' autre bout du pont une demi douzaine de personnages habillez de toile peinte, qui nous ayant veus les premiers, accordoientû veus les premiers, accordoient des instrumens de differentes especes pour nous faire honneur ; dès que nous connûmes que c' étoient des musiciens pareils à ceux de la forêt, nous leur fîmes signe de ne point commencer la serenade dont ils vouloient nous honorer. Ils virent bien par le trepignement de nos montures, que c' étoit en leur faveur que nous faisions cette priere, et passant de notre côté en chancelant à chaque pas ; car ils étoient tous yvres, l' embarras de nos chameaux leur parût si divertissant, qu' ils voulurent l' augmenter par un petit prélude : dès les premiers accords de ce prélude, le chameau de mon secretaire se souvenant de la maniere dont il s' étoit sauvé la premiere fois, se precipita dans la riviere sans marchander, et tandis que son maître lui tenoit le col étroitement embrassé pour gagner l' autre bord, les memoires curieux de nos voyages, qu' il n' avoit pas eu le loisir de serrer, flotterent au milieu de l' eau ; pour mon chameau que le chef de ces musiciens avoit saisi par la bride, et que les autres environnerent de tous côtez de peur qu' il ne suivît son compagnon, voyant qu' il ne pouvoit s' échaper, il se mit à deux genoux tremblant comme la feüille, ferma les yeux, ne pouvant se boucher les oreilles, et poussa des cris si douloureux, que je ne pûs m' empêcher d' en rire, principalement quand j' entendis ceux de l' autre chameau, qui par amitié pour son compagnon, lui répondoit de l' autre côté de la riviere. Je mis pied à terre, et celui qui retenoit encore mon chameau par la bride, ayant fait partir ses compagnons de peur de quelque nouvelle allarme, conduisit mon chameau de l' autre côté du pont, et me fit beaucoup d' excuses de l' insolence de ces yvrognes. Il me dit qu' ils étoient de la bande de plusieurs autres musiciens que je n' avois apparemment pas rencontrez, parceque de l' humeur dont il voyoit nos chameaux, ils seroient morts d' angoisse s' ils avoient entendu l' autre concert, ayant ordre de joüer de tous leurs instrumens, dès qu' ils verroient quelque étranger : il ajoûta qu' il étoit resté derriere pour ramasser ces coquins qui s' étoient écartez pour boire à tous les cabarets de la route, et qu' il alloit regagner le convoy de la princesse. Et quelle princesse, lui dis-je ? C' est mousseline la serieuse, me dit-il, qui s' en retourne au royaume de son pere pour rire. Comment pour rire, lui dis-je ? C' est, dit-il, qu' il y a trois mois qu' elle voïage pour rire, et c' est pour rire qu' elle retourne au royaume d' Astracant ; mais je suis bien simple, poursuivit-il, de vous rendre raison d' une chose que vous sçavez mieux que moi. à ces mots il partit à toutes jambes pour rejoindre ses compagnons ; j' eus beau l' appeller pour satisfaire ma curiosité, jamais il ne tourna la tête, et jamais mon secretaire ne voulut consentir que je montasse sur mon chameau pour courir après, protestant qu' il aimoit mieux mourir, que de se trouver à la merci de cette implacable musique. Nous nous en éloignâmes donc en toute diligence, lui regrettant la perte de ses remarques, et moi celle d' un éclaircissement que je souhaittois sur ce qu' on avoit commencé de me dire de l' infante d' Astracant. Il n' auroit tenu qu' à moi d' y rêver jusqu' à la nuit, car mon secretaire étoit resté bien loin derriere moi pour faire le bel esprit, ou pour repasser dans sa memoire l' abregé du journal qu' il avoit perdu ; mais ne pouvant souffrir le silence où sa revêrie me reduisoit, je l' attendis, et dès qu' il fut auprès de moi, Jasmin, lui dis-je, cherchez-moi parmi vos papiers la liste des lieux où l' enchantement et les perils auront de quoi m' exercer, afin que je me rende, comme je l' ai déja dit, à ceux qui sont les plus près d' ici. Cherchez les vous-même, me dit-il, d' un air assez chagrin, puisque toutes mes listes, tous mes journaux, et tous mes papiers suivent le courant de la riviere, tandis que je suis vôtre altesse sur un sorcier de chameau qui me fera desesperer ma vie, et sur lequel il m' est du tout impossible de faire mon salut, tant il me donne occasion de le maudire, et notre grand prophete, qui l' a mis au monde : suivez donc, seigneur, ces papiers, qui ne sont, à proprement parler que des commentaires de nos belles actions ; pour moi je ne suis pas assez sot pour me noyer en les repêchant. Mais à quoi bon courir aprés les avantures dans l' équipage où vous êtes ? Ne voyez-vous pas que quelque brave que vous soyez, il ne faudroit qu' une vielle pour vous faire fuir jusques au bout du monde sur cette maudite monture. Laissez-donc là, s' il vous plaît, la demangeaison de gloire qui vous tourmente, jusqu' à ce que vous soyez en état d' en acquerir : nous sommes à trois journées du golfe Persique, c' est dans cette ville enrichie du commerce de cette mer, que l' on trouve les plus beaux chevaux du monde, et c' est là que je conseille à vôtre altesse, de vous défaire de ses desastreux chameaux, pour nous monter à la façon des heros errans, au lieu de trotter par le monde comme des marchands armeniens, ou des pelerins de la mecque. Je suivis son conseil et le troisiéme jour, sans avoir fait aucune mauvaise rencontre, c' est-à-dire sans avoir trouvé de musique en chemin, nous découvrîmes le rivage de la mer rouge ; le soleil étoit sur le point de se coucher, et je regardois avec plaisir la varieté brillantedont ses rayons peignoient la surface des flots ; on eût dit que c' étoit quelque tapis de pourpre qu' on avoit étendu dessus ; car la couleur de cette mer, et celle de la lumiere qui s' y répandoit, faisoient un mélange éclatant. Mon secretaire qui ne s' éloignoit plus de moi, me demanda si je sçavois pourquoi ce que je regardois s' appelloit la mer rouge ? Je lui dis que c' étoit à cause de sa couleur : au contraire, me dit-il, c' est qu' elle n' est non plus rouge que vous. Au reste il ne faut pas vous imaginer qu' elle soit venuë au monde faite comme elle est ; et puisque nous avons encore pour une heure de chemin d' ici à la ville de Florispahan, capitale de l' Arabie petrée, je vais vous conter tout cela. Vous sçaurez donc, s' il vous plaît, qu' à cette extremité de la mer rouge qui regarde les Indes, on trouve d' un côté les confins de la Bactriane, et de l' autre le royaume d' Ophir ; les premiers rois d' Ophir avoient toujours été en guerre avec les premiers rois de la Bactriane, et cela pour un sujet assez leger, ce qui arrive d' ordinaire à des princes voisins comme ceux-ci, qui ne sont separez que par un trajet de cinq ou six cens lieuës de mer ; or après que ces puissans rois se furent bien desolez depuis quinze cens ans, de pere en fils, par des guerres continuelles ; ceux qui regnent encore de nos jours, se sont avisez de faire la paix par l' alliance de leurs enfans. Le roi d' Ophir n' avoit qu' un fils, et celui de Bactriane n' avoit qu' une fille. Cette fille étoit ce qu' on appelle la beauté même, et le prince d' Ophir étoit un chef-d' oeuvre d' agrément et de bonne mine, mais froid comme glace à l' égard du beau sexe. Cependant les plenipotentiaires de part et d' autre, ayant fait leur devoir, le traité fut bien-tôt conclu ; celui de Bactriane, grand politique d' ailleurs, n' avoit presque point de nez, mais en recompense il avoit la plus épouventable bouche qu' on verra jamais. Celui d' Ophir... non ; attendez un peu que je me remette cette circonstance, celui d' Ophir ; oüi justement, c' est celui d' Ophir ; car celui de Bactriane, au contraire, avoit une bouche dans lequelle un enfant d' un an eût à peine mis le bout du doigt, lors même qu' il bailloit ; mais en recompense son nez étoit le plus ample et le plus fertile en bourgeons, que jamais plenipotentiaire ait porté. Le ministre bactrien porta les articles de la paix avec le portrait de l' infante sa maîtresse à la cour d' Ophir, mais ce fut inutilement ; le prince ne voulut pas seulement regarder le portrait, et partit secrettement de la cour environ à minuit et trois quarts ; mais ce qui arriva dans l' autre cour vous fera dresser les cheveux à la tête. Or avant que d' en venir à cette catastrophe, il est bon que vous sçachiez qu' à deux stades et demie de Fourchymene, capitale de toute la Bactriane, on voit un petit bois fort obscur ; que dans ce bois est un temple encore plus obscur, écoutez bien ceci, s' il vous plaît, qu' au haut de ce temple est un pinacle qui s' éleve jusques aux nûës, et que tout au haut de ce pinacle est une cage, et dans cette cage un coq qui rend des oracles ; souvenez-vous, s' il vous plaît, de toutes ces circonstances. Comme le ministre du roi d' Ophir n' étoit pas encore arrivé, et que toute la cour de Bactriane l' attendoit avec impatience à cause des feux d' artifice qu' on avoit preparés pour la publication du mariage ; la belle Primerose, qui comme une princesse jeune et bien élevée, aimoit fort la figure des hommes jeunes et bien faits, importuna tant la reine sa mere, qu' elles furent toutes deux incognito consulter l' oracle du coq, pour sçavoir au juste à quelle heure le prince d' Ophir arriveroit, ne doutant pas (comme elles avoient apris par les nouvelles à la main) qu' il n' arrivât galamment lui-même, sous le nom de plenipotentiaire du roi son pere, pour rendre l' ambassade encore plus touchante. La princesse donc s' ennuyant d' être toute coëffée, toute frisée et toute parfumée, comme elle faisoit depuis trois nuits pour n' être pas surprise, s' étoit renduë à la petite écurie vers l' entrée de la nuit, sans filles d' honneur, et sans dame du palais, lorsqu' on vint avertir la reine que l' ambassadeur d' Ophir étoit arrivé dans une chaize de poste. Cette particularité d' impatience amoureuse les confirma dans l' opinion que c' étoit le beau prince en personne ; ainsi le chariot qu' on avoit preparé pour aller à l' oracle, les ramena au palais. La princesse qui par l' excès de sa beauté prétendoit remercier le prince, de l' excès de son empressement, ne cessoit de se mordre les lévres, d' éguiser ses regards, et de tarabuster ses cheveux, en attendant qu' on le menât à l' audience ; mais elle pensa s' évanoüir lorsque le veritable ambassadeur y parut ; elle avoit si fortement dans la tête que c' étoit le prince déguisé sous le caractere du ministre, que quand au lieu de la plus charmante figure du monde, elle vit ce nez de pelican au-dessus d' une bouche qui sembloit faite par un vilbrequin ; elle dit tout haut que le prince d' Ophir avoit beau faire la petite bouche, que la princesse des bactriens n' étoit pas pour son nez. Elle ne se contenta pas de ce transport d' indignation, elle se mit à genoux devant toute l' assemblée, et levant les yeux au ciel ; que Mahomet n' ait jamais pitié de mon ame, s' écria-t' elle, et que son alcoran me serve de poison, si jamais j' épouse le prince d' Ophir, jusqu' à ce que je sois assez vieille et assez effroyable, pour lui donner autant d' aversion que j' en ai pour sa figure ! Dès qu' elle eut achevé cette imprécation, elle baisa la terre (ce qui chez les bactriens est la confirmation d' un serment solemnel) le pauvre ambassadeur, qui n' avoit pas encore commencé sa harangue, fut tellement surpris de l' horreur que l' on témoignoit pour le plus beau prince du monde, qu' il remit dans sa poche le chalumeau d' or qu' il avoit pris pour mettre dans sa bouche, et pour faire son compliment, et sortit de l' audience comme il y étoit entré ; mais il en sortit si transporté de colere, qu' en montant dans son palanquin, on crut que son nez ne sortiroit jamais de la ville sans y mettre le feu, tant il paroissoit enflammé. La princesse de son côté, s' étant échapée des bras du roi son pere et de la reine sa mere, donna un soufflet à tour de bras à sa gouvernante, qui lui faisoit des remontrances ; monta jambe deça, jambe de-là sur le cheval d' un officier des gardes, et ne cessa de galoper qu' elle ne se fût renduë dans le bois ; elle y mit pied à terre, mais comme elle s' alloit jetter dans le temple... j' écoutois avec attention le récit de mon secretaire, lorsqu' il fut interrompu par quelque chose de brillant qui parut sur la mer assez loin de nous : le soleil se plongeoit au sein des ondes, et ses derniers rayons se répandant sur cet objet, nous firent croire d' abord que c' étoit un amas d' or qui flottoit vers le rivage où nous étions ; mais à mesure qu' il avançoit, nous découvrions des banderoles flottantes, et nous reconnûmes enfin que c' étoit une chaloupe toute éclatante de l' or dont elle étoit couverte depuis le haut de son mât jusques à la surface de l' eau ; deux nains fort noirs et fort difformes en étoient les conducteurs. Dès qu' elle eut joint le rivage, une espece de nymphe plus parée que le ciel, et plus laide que l' enfer en sortit : tandis que je m' étonnois comment on pouvoit être si jeune et si détestable, elle vint se jetter à mes pieds, et m' ayant embrassé les genoux avant que je pusse m' en défendre ; invincible chevalier, me dit-elle, venez sauver la plus précieuse vie qui fût jamais ; et sans vous arrêter à la difficulté de l' entreprise, jurez-moi que quelque puissent être les conditions du combat, vous viendrez avec moi vous y exposer pour la délivrance de la beauté la plus parfaite qui soit dans l' univers ; elle fit semblant de pleurer à ces mots ; je la relevai pour me sauver de l' horrible grimace qu' elle commençoit à faire, et j' avois la bouche ouverte pour jurer, lorsque le prudent secretaire mettant sa main dessus ; attendez, seigneur, me dit-il, que je la questionne un peu avant que de vous engager. Alors ôtant sa calotte, et secoüant sa longue barbe, ou je ne m' appelle pas Jasmin, poursuivit-il, ou vous venez de la roche de cristal ; n' est-il pas vrai, demoiselle ma mie ? Taisez-vous, petit amour, lui dit-elle, ce n' est pas vers vous qu' on m' envoye, c' est vers votre maître ; oüi, beau chevalier, c' est vers vous, poursuivit-elle en me regardant ; la plus charmante des mortelles vient de se mettre au bain, et ce sera pour la derniere fois, à moins que vous n' ayez la bonté de l' en voir sortir ; jurez-moi donc que vous le ferez en depit de votre page Jasmin ; jurez-le moi, et qu' ainsi la rosée du matin vous soit toujours en aide, que celle du soir vous flatte tendrement les jouës, et que les paroles de votre bien aimée soient aussi favorables à votre coeur, que le chant du coq l' est à l' oreille qui ne peut dormir la nuit ; je n' avois garde de refuser les prosperitez que me promettoient tant d' agreables souhaits. Ainsi je prêtai le serment qu' on me proposoit et je jurai, quoiqu' il en pût arriver : premierement, de voir sortir la dame dont on parloit de son bain, et de faire mon possible ensuite pour la délivrer. Mon secretaire n' eut pas plûtôt entendu le serment que je venois de faire, qu' il s' arracha les cheveux, se chiffonna la barbe, et poussant des cris douloureux : miserable prince ! S' écria-t' il, quelle maudite étoile vous a conduit en ces lieux, pour un engagement qui va vous perdre ou vous deshonorer pour jamais. Sçachez qu' il n' y a qu' un satyre ou le fils de quelque cantaride, qui ozât seulement regarder l' avanture que vous avez temerairement juré d' entreprendre, et que je jurerois bien que vous ne mettrez jamais à fin ; mais je sçai le moyen de vous dégager du serment que vous venez de faire. à ces mots il tira son poignard, et courut à l' ambassadrice dans le dessein de lui percer le coeur. Il ne me fut pas difficile de prévenir l' effet de son emportement, ni de trouver des paroles pour lui reprocher ce transport indigne ; tout cela ne l' en fit point repentir, et voyant que je m' embarquois sans lui, (car telle étoit la loi de cette entreprise) voyant, dis-je, que je lui défendois absolument de m' accompagner ; que la mer, s' écria-t' il, puisse engloutir le bateau doré, les deux nains qui le gouvernent, la guenon pertintaillée qui s' y met, et le malheureux Facardin qui la suit ! La nymphe n' eut pas plûtôt entendu mon nom, qu' elle me regarda deux ou trois fois avec beaucoup d' étonnement, et me demanda s' il étoit bien vrai que je fusse Facardin. Pourquoi non ? Lui dis-je ; à cette réponse se tournant vers mon secretaire qui pleuroit encore sur le rivage, venerable Jasmin, lui dit-elle, ne mentez point, est-ce veritablement Facardin ? Il le jura, dans l' esperance que c' étoit pour mon bien qu' elle le demandoit. Voguons donc, s' écria-t' elle, puisque nous avons l' invincible Facardin, mais si c' est lui, qu' a-t' il fait de la moitié de sa personne ? Comme je n' entendois rien à tout cela, je n' y fis aucune réponse, et la chaloupe dorée voguant d' une vîtesse incroyable, nous perdîmes de vûë le rivage où l' inconsolable Jasmin se desesperoit, et quinze minutes après nous en decouvrîmes un autre. C' étoit un rocher d' une vaste étendue, qui s' élevoit au milieu de la mer, il me parut transparant ; dès que nous y fûmes débarquez, je connus qu' il étoit tout de cristal. Une femme plus âgée, plus magnifiquement habillée, et beaucoup plus laide que celle du bateau, nous vint recevoir ; dès que notre demoiselle la vit, rejoüissez-vous, s' écria-t-elle, je vous amene ce que notre divine maîtresse cherche depuis long-tems, je vous amene le grand Facardin. Le grand diable ! Répondit l' autre. Il faut que tu sois folle, ma pauvre Harpieane, pour croire que ce marmouzet soit l' indomptable Facardin ; mais il n' importe, nous verrons de quoi ce jeune temeraire est capable, et puis qu' il n' a pas l' air de suffire aux seules approches de l' avanture, nous aurons la consolation de le voir écorcher tandis qu' on brûlera l' infortunée Cristalline. A-t-il juré ? Ouï, lui dit la premiere choüette, et même de si bonne grace, que j' ai quelque regret à sa destinée. Qu' on le desarme donc, dit l' autre, tandis que j' irai l' annoncer à la charmante Cristalline. Doucement, s' il vous plait, mes dames les laiderons, leur dis-je, sachez que je vous aurai plutôt fendu les groüins à toutes deux, que vous n' aurez le tems de prononcer encore une fois le mot de desarmer. Je mis l' épée à la main à ces mots, et les voyant toutes éperduës d' un procedé si brusque ; qu' on me conduise, leur dis-je, vers cette Cristalline que j' ai sottement juré de secourir, afin que je ne perde point de tems à la délivrer d' un peril qui paroît si pressant ; il seroit vrayement fort à propos de me laisser desarmer dans le tems qu' on m' envoye chercher pour combattre. Chevalier, mes amours ! Dit celle qui nous étoit venuë recevoir, faites ce qu' on vous dit, aussi-bien seroit-il inutile de résister, laissez ici vos armes, et je vous jure par le Grand Haly, fondateur des turbans verds, que s' il se presente un seul ennemi qui soit armé contre vous, on vous rendra vos armes. Je me laissai persuader, et ne retenant que mon épée, dont je ne voulus jamais me défaire, je suivis ces deux creatures. Nous rencontrâmes en chemin une infinité de figures qui me parurent fort étonnantes. C' étoient des hommes habillez et coëffez en demoiselles, qui portans chacun une quenoüille avec son fuseau, filoient de toute leur force en nous voyant passer. Je demandai ce que c' étoit que cette indinge mascarade de tant de visages guerriers travestis en fileuses ; elles me dirent que j' étois bien malheureux de ne pouvoir plus esperer d' en être ; que tous ces hommes étoient autant d' avanturiers, qui ayant juré comme moin de tenter la même avanture, avoient mieux aimé passer leur vie dans cet état a l 12 que cette indigne mascarade de tant de visages guerriers travestis en fileuses ; elles me dirent que j' étois bien malheureux de ne pouvoir plus esperer d' en être ; que tous ces hommes étoient autant d' avanturiers, qui ayant juré comme moi, de tenter la même avanture, avoient mieux aimé passer leur vie dans cet état, que de l' entreprendre au hazard d' être écorchez tous vifs s' ils ne la mettoient pas à fin ; mais que comme nous étions au dernier jour de l' année qu' on avoit donné pour cela, le dernier qui s' offriroit après avoir juré n' avoit plus de choix à faire que celui d' entreprendre la délivrance de leur souveraine, ou d' être écorché tout vif, en cas qu' il la refusât, ou qu' il ne pût la mettre à fin après l' avoir acceptée. Ne peut-on pas sçavoir, leur dis-je, de quelle nature est cette avanture perilleuse ? C' est à notre belle maîtresse à vous en informer, repondirent-elles, en vous la presentant. Il eût été difficile de se soutenir, ou du moins de marcher dans une isle toute de cristal, si l' on n' avoit répandu de la poudre de diamans sur toutes les routes ; et comme la nuit étoit entierement fermée, je n' aurois pû distinguer les objets, si l' on n' avoit, par un travail infini, creusé le rocher en cent mille endroits pour y mettre des caisses d' où sortoient de gros orangers, aux branches desquels pendoient de vastes chandeliers de cristal, et un milion de bougies allumées qui éclairoient tout le rocher comme en plein jour. Nous étions sous la zone-torride, à quatre doigts tout au plus de la ligne équinoctiale. Le soleil avoit dardé ses rayons à plomb durant toute la journée sur ce prodigieux amas de cristal ; l' air en étoit échauffé comme vous pouvez croire, les vents sembloient s' être tous couchez avec le crépuscule, ainsi je n' eus pas grande peine de me trouver tout en eau, lorsque nous parvînmes à l' extremité du rocher ; sur le penchant de cette extremité, je vis un pavillon quarré ; mes deux guides me convierent de m' y reposer ; je le trouvai garni de toutes sortes de rafraîchissemens, je pris celui du bain le premier, à la sollicitation de ces conductrices, qui m' aiderent à me deshabiller, mais qui ne purent me persuader de leur confier mon épée comme je fis mes habits. Elles se tuoient de me dire qu' on ne s' étoit jamais baigné l' épée à la main ; tout cela ne servit de rien, non seulement je m' y mis, mais j' en sortis dans cette posture. On me jetta sur les épaules une robe de chambre magnifique ; et tandis que je mangeois ce qu' on avoit servi devant moi, et que je bûvois d' un vin frais et délicieux, on emporta mes habits, et le jour parut. On me pria tout de nouveau de me défaire de ce grand vilain cimetere, qui ne convenoit point aux lieux où je devois m' éprouver, et sans me vouloir rendre mes habits, on me dit qu' il étoit tems de partir. Il ne me faudroit plus, leur dis-je, qu' un battant l' oeil, une quenoüille au lieu de mon épée, et un peignoir sur les épaules, pour être dans l' équipage des miserables que je viens de rencontrer ; enfin voyant que je n' entendois pas raison sur l' épée qu' elles avoient tant d' envie de m' ôter ; elles me conduisirent dans l' état où j' étois jusques au bout d' un pont, sur lequel on traversoit de la roche de cristal à la plus délicieuse prairie qu' on pût voir. Ce fut là que les deux demoiselles me quitterent, dès que j' eus passé le pont, deux petits mores plus défigurez que ceux de la chaloupe, le fermerent d' une barriere de bronze, et m' ayant fait la reverence, me demanderent mon épée, je leur dis que j' étois tellement importuné de cette proposition, que je les pourfendrois depuis la tête jusques au nombril s' ils m' en parloient encore ; ils furent si troublez de cette menace, qu' ils se mirent à courir comme des chevres au travers de la prairie ; je les suivis au petit pas, jusques auprès d' un palais qui ne pouvoit manquer d' être transparant, puisqu' il étoit formé des plus fines et des plus magnifiques glaces de miroir qui soient dans le reste du monde. à côté de ce palais, on avoit tendu, par le moyen d' un nombre infini de chevilles d' or et de cordons de pourpre, le plus superbe des pavillons ; car j' ai sçû depuis, que c' étoit celui de l' infortuné Darius, dont j' ai l' honneur de descendre en droite ligne. Ce pavillon ouvert par devant, me laissa voir un lit plus magnifique et plus galant, s' il est possible, que celui dans lequel reposent à present les apas de la divine Scheherazade votre épouse. Ces objets ne m' auroient pas donné la moindre idée d' une avanture perilleuse, si je ne les avois pas trouvez vilainement situez ; car à la droite du palais transparant, se presentoit un bûcher, auquel il ne manquoit que d' être allumé pour y brûler quelque criminel ; et l' on voyoit à la gauche du pavillon un espece d' autel, aux quatre coins duquel on avoit mis des anneaux pour attacher la victime, et des couteaux pour l' égorger. Quoique je ne me sois jamais seulement figuré ce que c' étoit que la peur, j' avoüe qu' une legere idée d' inquietude me passa par la tête comme une vapeur, lorsque je me souvins de ce que l' on m' avoit dit au rocher de cristal : cependant comme je ne voyois personne dans le pavillon, quoi que le lit y fût tout prêt à recevoir quelqu' un, je m' approchai du petit palais, et ce fut là que j' eus la premiere connoissance de la bizarre entreprise où je m' étois engagé. L' endroit où le hazard me conduisit d' abord, étoit justement l' appartement des bains. Je n' eûs que faire d' en chercher la porte, je vis aussi distinctement ce qui s' y passoit, et quatre moresses plus noires, plus camardes et plus deshabillées qu' elles ne le sont au fin fond de la Guinée, étoient rangées autour de la cuve où selon toutes les apparances, leur maîtresse n' attendoit que mon arrivée pour commencer l' avanture ; car dès qu' on m' eut apperçû, ces quatre dames d' atour se mirent en haye du côté où j' étois, et la merveilleuse Cristalline sortit du bain presque aussi nuë qu' on peut l' être, sans l' être tout à fait ; elle fut quelque tems dans cet état au milieu de ces quatre vieilles taupes, avant qu' on pût lui donner de quoi se couvrir ; je connus l' artifice, mais quoique je fusse persuadé de l' avantage que son éclat recevoit par l' opposition de ces figures affreuses, j' avouë que je fus frappé de la blancheur dont toute sa personne m' ébloüit, et je ne comptai pour rien le peril de l' entreprise, dans l' espoir qu' une beauté si rare auroit quelque reconnoissance pour le service que je prétendois lui rendre. Je ne sçai de quelle maniere, elle et ses suivantes disparurent pendant que je faisois ce beau raisonnement ; mais quelques momens après une de ces moresses vint me dire que la celeste Cristalline sa maîtresse, cette divinité que j' avois eu le bonheur de voir au sortir de son bain, m' attendoit dans son lit, où elle venoit de se mettre, dans l' esperance que je voudrois bien lui sauver la vie par cette genereuse complaisance. Je ne sçavois comment me persuader qu' on ne se mocquoit pas de moi par une proposition si cavaliere et si flateuse en même-tems : finisse l' avanture comme elle pourra, disois-je en moi-même, pourvû qu' elle commence comme cette honnête messagere veut me le faire entendre : je la suivis avec empressement, car elle marchoit à grands pas, je me doutai bien qu' on me menoit au pavillon de Darius, et dès que j' y fus introduit, je le vis environné d' une troupe de gens armez qui se posterent tout au tour. Cela fait, la nymphe Cristalline me pria de m' assoir un moment au chevet de son lit ; dès que j' y fus, elle prit une sonnette d' or, et dès qu' elle eut sonné, parut un vieillard dont la barbe étoit d' environ trois pieds plus longue que celle de mon secretaire ; dans sa gauche il tenoit une faux, et dans sa droite une pendule qu' il posa sur une table de l' autre côté du chevet, et se retira. Dès qu' il fut sorti, parurent deux autres figures encore plus extraordinaires, l' une étoit une espece de grand prêtre, venerable par son habillement, mais de l' aspect le plus feroce qu' on ait jamais vû, et qui parmi ses vêtemens sacerdotaux, avoit un grand couteau de boucher passé dans sa ceinture, sans compter une barbe plus longue encore que la premiere ; l' autre étoit un serrurier, autant que je le pus juger par un marteau, des clous et une lime dont il étoit muni. Il portoit de plus une sorte de clavier, qui au lieu de clefs étoit tout farci de bagues de differentes especes, il passa ce clavier dans un anneau qui sortoit du milieu d' une plaque d' or enfoncée dans la terre ; la déesse du lit que je n' avois pas eu le tems de regarder à cause de toute cette mommerie, me pria de faire la premiere épreuve, c' est-à-dire, de lui apporter une de ces bagues, que cela fait, l' avanture étoit finie, elle libre, et moi maître de sa personne et de tous ses trésors. Ce fut à ces mots que je tournai les yeux sur elle, mais j' en étois trop près pour la trouver aussi merveilleuse que la premiere fois ; malgré tout l' art qui soutenoit quelques restes de beauté, son visage me parut fort fletry. Je ne sçai si elle crût que ma surprise venoit de ce que je la croyois fardée, car elle affecta de se laisser voir la gorge et les bras pour me prouver qu' elle ne l' étoit pas ; et ce fut justement ce qui me persuada qu' elle l' étoit depuis la tête jusques aux pieds, et dès ce moment je fus aussi dégoûté de ses charmes que j' en avois été surpris en la voyant sortir du bain ; cependant comme il étoit question de tenter l' avanture, et qu' elle ne consistoit qu' à lui mettre une bague au doigt, je me levois pour aller vers le clavier, lorsque cet archiprêtre à longue barbe me voyant armé ; mon petit ami, me dit-il en langue arabesque, où avez vous appris à paroître devant des dames couchées l' épée à la main ? Qu' on se mette tout à l' heure à deux genoux, et qu' on me rende cette inutile flamberge. Il seroit impossible magnanime empereur, de vous faire comprendre la fureur où cette insolence me mit. Cependant comme je la voulus moderer de peur de quelque indescence : monsieur l' abbé, lui dis-je, quoique ce que vous venez de dire soit le refrin de toute la canaille dont ces lieux sont habitez, je vous avertis que s' il sort du buisson qui vous couvre toute la face, une autre parole comme celles que vous venez de proferer, votre tête ne servira plus qu' à balayer les ordures de ces lieux. Après ce compliment je lui fis siffler deux ou trois fois mon épée au tour des oreilles, et je vis bien que tout ce qui me parloit dans ces isles, n' ayant qu' un même langage, prenoit le même parti lorsque j' y répondois, car mon grand prêtre s' enfuit après avoir fait le plongeon chaque fois que mon épée lui passoit par dessus la tête, et le serrurier le suivit de fort près. Dès que je me vis seul, je voulus finir l' avanture en portant une bague à la fée Cristalline, car je croyois qu' il n' y avoit qu' à se baisser, comme on dit, pour en prendre. Mais j' eus beau m' évertuer et les tirer l' une après l' autre d' une force que les dieux n' ont accordée qu' à peu d' hommes, jamais je n' en pus ébranler une seule ; le dépit d' une resistance où je ne m' étois pas attendu, me fit redoubler mes efforts à plusieurs reprises, mais toujours inutilement. Cette avanture me fit souvenir d' Alexandre au sujet du noeud gordien, et je sortois pour ramener le serrurier, ou pour lui prendre une de ses limes, lorsque la nymphe me pria de me remettre auprès d' elle, et dès que j' y fus, ce ne sont pas de pareils efforts, me dit-elle, d' où dépendent mon salut et le vôtre. Vous voyez que toute la puissance de l' univers ne peut dégager une de ses bagues du clavier, de la maniere que vous l' avez voulu faire ; cependant il en est une qui les fera sortir l' une après l' autre avec autant de facilité, que si le clavier étoit ouvert ; reprenez haleine avant que je vous en instruise, et tandis que vous respirerez, remarquez bien ce que vous verrez dans ce pavillon. Je tournai les yeux de toutes parts, et j' y vis, outre la pendule et le clavier, une armoire de cristal et deux roüets à filer ; alors la dame du lit voyant que je lui prétois attention, me parla de cette maniere. Je suis née avec tous les sentimens de sagesse et de vertu qu' on a besoin d' inspirer aux autres, mais avec une curiosité qu' il ne m' a jamais été possible de vaincre ; une mere qui me vouloit conserver dans toute la pureté de mon innocence, ne laissoit point approcher d' hommes des lieux où j' étois élevée ; ma curiosité naturelle n' eut plus pour objet que la presence d' une creature dont je ne connoissois que le nom ; on eut beau me peindre cette creature comme un monstre affreux qui me devoreroit dès la premiere vûë, ma curiosité n' en fit qu' augmenter ; et je n' eus pas plûtôt atteint l' âge de douze ans, qu' elle devint si vive, que je resolus de m' échaper, et de voir un homme à quelque prix que ce fût ; je sortis du lit lorsque je crus toute la maison ensevelie dans un profond sommeil, je sautai de la fenêtre dans le jardin, du jardin je grimpai sur la muraille, je la franchis au hazard de me tüer, et tout cela pour chercher une bête qui devoit me devorer ; je courois au travers des champs comme une folle, de peur qu' on ne courût aprés moi pour me ramener, et dès que je me crus assez loin, je m' assis auprés d' un buisson pour m' y reposer en attendant le jour. Dessous ce même buisson un jeune pelerin, que la nuit avoit apparemment surpris, s' étoit aussi refugié. Je ne m' en aperçûs que quand l' aube du jour me fit distinguer les objets ; il s' éveilla dans le même tems, et parut aussi surpris, que je fus d' abord de voir quelqu' un si prés de moi ; j' étois alors d' une innocence si parfaite, malgré toute ma curiosité, que je crus que c' étoit une fille de mon âge, mais de quelque païs étranger, à cause qu' elle étoit coëffée toute differemment, et que ses habits étoient beaucoup plus courts que les miens ; du reste, quoi que je fusse alors toute aussi belle que vous me voyez, son visage me parut encore plus beau que le mien ; nous fûmes quelque tems à nous regarder sans rien dire ; à la fin prenant la parole, bel étranger, me dit-il, si vous entendez la langue que je vous parle, je vous prie de m' enseigner où je pourrai trouver une femme ; mon pere qui demeure dans le lieu de toute la province le plus desert, et le plus rempli de bêtes sauvages, m' ayant élevé dès mon enfance dans l' exercice de la chasse, me permettoit de les poursuivre toutes, et de combattre les loups, les sangliers et les ours, mais il me défendoit de m' éprouver contre la plus dangereuse de toutes les bêtes, qu' on appelle la femme, qu' il m' assuroit être pleine de venin, et contre laquelle il étoit impossible de se défendre ; je lui demandai comment cette bête étoit faite, afin de pouvoir l' éviter ; il ne voulut pas me le dire, je le priai d' en faire venir une toute jeune pour tâcher de l' aprivoiser dans la maison ; mais il n' en voulut rien faire ; et tant de réfus ayant augmenté le désir extrême que j' avois de voir un de ces dragons, il y a bien un mois que je me suis dérobé de chez mon pere, et que je parcours envain les bois les plus sombres, et les deserts les plus affreux pour trouver une de ces bêtes ; ainsi comme je vois par votre habillement que vous êtes d' un autre païs, si par hazard il s' y trouve des femmes, je vous conjure encore une fois de m' en montrer quelqu' une : et n' en êtes-vous pas une vous-même, lui dis-je toute étonnée ? Non, dit-il, n' ayez point peur, et quand même il en viendroit quelqu' une ici, vous voyez cet arc et ces fleches, je sçai si bien m' en servir, que je vous en garentirois ; mais si vous n' êtes pas une femme, lui dis-je, que pouvez-vous être ? Je suis un homme comme vous, répondit-il. Que vous dirai-je, seigneur chevalier ? Après beaucoup d' étonnement et de questions de part et d' autre, nous nous raprochâmes, nos premieres allarmes cesserent, nous trouvâmes ce que nous cherchions ; et sans qu' il me devorât, ou que je l' empoisonnasse de mon venin, notre curiosité fut satisfaite. Nous fûmes si contens de cette découverte, et si choquez de la supercherie de nos parens, que nous resolûmes de ne plus nous quitter pour retourner chez eux. Nous nous cachâmes pendant quelques jours dans l' épaisseur des forêts, persuadez que l' on ne manqueroit pas de me chercher par tout à la ronde, car nous ne craignions rien tant que d' être separez, et je comptai pour rien pendant les premiers jours, de ne vivre que de la chasse de celui qui m' accompagnoit, et de n' avoir point d' autre retraite pendant la nuit que les arbres et les rochers. Mais comme mon penchant à la curiosité n' étoit point éteint, pour avoir satisfait la premiere, elle se reveilla dans cette solitude ; l' ennui me prit, je m' imaginai que tous les hommes n' étoient pas renfermez dans le premier que j' avois rencontré ; que quoi qu' il fût beau comme le jour, il s' en pourroit trouver par le monde qui seroient encore plus mon fait que celui-là ; et dès que je me le fus mis dans la tête, je resolus d' en avoir le coeur net ; je lui proposai donc de sortir des bois, pour voir un peu ce qui se passoit ailleurs ; il ne demandoit pas mieux, et nous marchâmes tant que nous arrivâmes au bord de la mer ; il n' avoit jamais vû ce vaste élement non plus que moi ; vous sçavez que c' est un objet qui surprend toujours la premiere fois qu' il s' offre, et nous étions tous deux fort attentifs à le considerer, lorsque la surface en fut troublée par une espece de boüillonnement qui parut aussi loin que la vûë pouvoit s' étendre de l' endroit où nous étions ; il en sortit une vapeur épaisse, qui s' élevant d' abord jusques au ciel, s' épaissit en redescendant, et formant un nuage obscur, fut poussée par un vent subit droit à l' endroit d' où nous le regardions ; j' en fus enveloppée comme d' un manteau qui me serrant de plus en plus, m' enleva de terre au milieu des cris de mon amant qu' on laissa là. Je sentis qu' on me transportoit d' un mouvement rapide, mais c' étoit la moindre de mes inquiétudes ; je suis naturellement hardie, et je n' étois en peine que du broüillard qui me cachoit (à ce que je croyois) mille choses dignes de ma curiosité ; dans ce moment il se dissipa ; la mer s' entrouvrit, et j' en fus engloutie sans autre mal que celui de me trouver au milieu d' une grotte spacieuse, ornée de tous les differens coquillages que la mer produit, et qui paroissoit enrichie de tout le corail et des plus belles perles qui soient dans son sein. à peine eus-je le tems de me reconnoître et de revenir de ma surprise, que je vis auprès de moi la fidelle Harpieane, qui est cette fille qui vous est allée chercher dans la chaloupe d' or, et qui des rives de Florispahan vous a conduite au rocher de cristal. Elle étoit à peu près vêtuë comme les suivantes de Thetys, c' est-à-dire, presque point, cela ne lui étoit pas trop avantageux ; car elle étoit encore plus laide que vous ne la voyez à present ; elle me dit, après une grande reverence, que j' étois la bien venuë, et que le souverain de cet empire l' avoit envoyée pour me servir, pour me faire voir les merveilles de l' abyme, et pour me conduire ensuite dans les lieux où j' étois attenduë. Elle me conduisit en disant cela par une grande galerie de cristal, dont la voûte étoit soutenuë d' un rang de colonnes, revetuës de nacre de perles et de branches de corail. Quand nous fûmes au bout, elle me demanda si je ne voulois pas voir le magazin des naufrages avant que de monter. Je ne sçavois ce que cela vouloit dire ; elle s' en aperçût, et me dit que nous étions sur la mer rouge ; que cette mer étant le canal par où les trésors des Indes se communiquent par une navigation continuelle au reste de l' univers, il arrivoit souvent que ceux qui par de longs travaux s' étoient enrichis des dépoüilles de la terre, en portoient le tribut au fonds de la mer, où l' on recuëilloit avec soin (en rengeant avec ordre) les divers presens que les tempêtes faisoient au plus avide de tous les élemens. Je n' eus garde de refuser cette proposition, moi qui ne pouvois rien refuser à ma curiosité ; nous entrâmes donc dans une salle où je ne vis que monceaux d' or, d' argent et de pierreries, mais cette salle me parût d' une si vaste étenduë, que je ne comprenois pas comment la terre avoit pû fournir les trésors immenses dont elle étoit remplie. Après avoir admiré toutes ces choses, on me conduisit dans un magazin encore plus digne de ma curiosité. C' étoit une salle moins large, mais plus longue que la premiere ; on y voyoit d' un côté des statuës d' or, d' argent, de bronze et de marbre, avec des emmeublemens de toutes façons, et des armes de toutes les especes, toutes enrichies ou précieuses par leur ouvrage ; de l' autre côté de cette salle on voyoit une rangée d' armoires à perte de vûë ; sur chacune de ces armoires étoit le portrait d' un homme et d' une femme, avec une inscription au-dessous. Les coëffures, les habillemens, et les draperies de ces portraits étoient de differentes nations : j' examinois les premiers avec tant d' attention, que la nymphe Harpieane me dit que l' impatience qu' on avoit de me voir ailleurs ne me permettoit pas de faire là autant de sejour, qu' il en auroit fallu pour l' examen du reste : elle ajouta que dedans chaque armoire étoient les habits de ceux dont on avoit mis les portraits et l' histoire au dehors ; que c' étoient tous les personnages illustres de l' un et l' autre sexe, que differens naufrages avoient fait perir ; qu' on avoit fait peindre les plus distinguez de tant de malheureux ; qu' on en avoit ranimez les uns, et pris le portrait des autres après leur mort ; par exemple, ajoûta-t' elle, il y a vingt-deux ans que je me noyai à la suite de la sultane Fatime, favorite du grand seigneur, qui portoit de riches offrandes à La Mecque ; qu' en arriva-t' il ? On nous ranima toutes deux, elle pour son extrême beauté, moi pour la servir. Le souverain de ces lieux en étoit passionnément amoureux ; cependant tout son art et toute sa puissance ne la purent sauver ; elle mourut au bout de six mois de la petite verole (qui est le seul mal dont on ne guerit point à sa cour) tenez voila son portrait, ajouta-t' elle, et dans cette même armoire sont ses habits ; elle l' ouvrit pour me les montrer ; il n' y avoit rien de plus magnifique ni de plus galant, et tandis que je les regardois avec attention, m' ayant examinée à son tour, c' est justement votre fait, me dit-elle ; les habits que vous portez ne sont pas dignes d' une taille comme la vôtre, ceux de la sultane y conviendront beaucoup mieux, on diroit même qu' ils sont faits pour vous ; je viens de prendre la mesure de votre personne d' un seul regard, et je ne m' y trompe jamais. Je consentis à la proposition, et dès que je fus travestie, ma nouvelle dame d' atour me trouva si charmante, qu' elle me pressa de monter dans des lieux dont je me verrois bientôt après la maîtresse, et dont j' allois être enchantée. Vous y verrez le genie des genies, poursuivit-elle, et vous l' y verrez à vos pieds : n' y verrai-je point quelqu' homme, lui dis-je en l' interrompant ? Cette question la surprit, mais elle n' eut pas le tems d' y répondre ; celui dont elle venoit de me parler, ce genie des genies vint lui-même y satisfaire ; l' impatience qu' il avoit de voir sa nouvelle proye, le transporta je ne sçai de quelle maniere dans l' endroit où nous étions, au lieu de nous attendre comme il convenoit à sa dignité ; sa presence me surprit sans m' effrayer ; quoiqu' il fût tout autrement fait que le pelerin du buisson, je connus que c' étoit un homme ; il s' en falloit bien qu' il ne fût aussi beau que le premier, mais en récompense il s' en falloit plus de la moitié que le premier ne fût aussi grand ; ainsi considerant en moi-même que l' homme dont on m' avoit fait si peur, étant un animal si excellent de lui-même, plus il étoit élevé, plus il devoit être merveilleux ; après les premiers complimens, je consentis à la proposition qu' il me fit d' être à lui, tant j' étois simple comme je vous ay dit, sur l' apparence des choses. Après cette ceremonie, (l' unique de notre mariage,) il me donna la main ou plûtôt la patte, car elle étoit veluë jusques au bout des doigts, nous montâmes par un magnifique degré, et nous montâmes tant que nous nous trouvâmes au milieu du rocher de cristal, ce même rocher que vous avez traversé pour venir ici ; de ce rocher je fus conduite à cette isle, et ce fut sous le pavillon où nous sommes que notre mariage s' accomplit ; j' en fus bientôt dégoutée, car la nation des genies est sotte, bizarre, cruelle et mal bâtie ; du reste sorciere à toute outrance ; quoique le mien fut aussi volage naturellement, qu' il étoit naturellement amoureux, il devint si constant pour moi, que j' en pensai mourir de chagrin ; à cette constance se joignit une jalousie demesurée, mais en même tems d' une espece toute nouvelle. Il vouloit qu' on me regardât pour m' admirer ; mais il étoit furieux lorsqu' il soupçonnoit qu' on avoit pris du goût pour moi. J' étois un trésor qu' il vouloit garder pour lui seul ; cependant il n' étoit pas content qu' il n' y eût que lui seul qui connût combien le trésor qu' il possedoit étoit rare. Je passai fort tristement plusieurs années avec un animal qui me contraignoit par ses visions, et qui me degoûtoit par ses empressemens. Harpieane étoit ma seule consolation ; elle me conseilla de bien cacher une aversion dont son seigneur et le mien pourroit s' apercevoir, tout grossier qu' il étoit, et me dit qu' il falloit plûtôt par un redoublement de complaisance, lui laisser croire que j' étois folle de sa personne et de ses agrémens, pour le mieux tromper quand l' occasion s' en presenteroit. Je suivis son conseil, et je m' établis si parfaitement dans la confiance du genie mon époux, qu' il me réveloit insensiblement tous ses secrets ; entre lesquels il me dit qu' il n' y avoit que trois genies dans l' univers qui fussent aussi puissans que lui, qu' ils étoient tous trois ses ennemis, et qu' ils avoient chacun un rouët qu' il falloit mettre entre les mains des trois plus belles princesses du monde, pour les rendre ses esclaves, et que les ayant en sa puissance d' abord qu' elles auroient assez longtems filé, pour faire une corde qui pût atteindre du sommet de la montagne la plus haute jusques à la mer, il auroit gagné son procès ; mais que jusqu' alors il couroit risque de perdre ce qui faisoit la force de tous ses enchantemens, quoique ce mistere fût si bien caché, que personne au monde n' en avoit la moindre connoissance. Dès qu' il m' en eut parlé je le flatai tant, et lui fis tant de caresses, que je fus maîtresse d' un secret qu' il avoit si bien caché jusqu' alors. Il fit sortir du petit doigt d' un de ses pieds un ongle effroyable qu' il sçavoit cacher quand il vouloit comme font les lions, et me dit que tant que cet ongle ne seroit pas separé de son corps, il seroit invincible ; et que quand même on pourroit l' en separer, il sçauroit l' y rejoindre, à moins qu' on n' avalât la partie separée jusqu' à cet ongle, avant qu' il y pût mettre ordre : il me dit de plus, car il étoit en train de tout dire tant il fut charmé de mes caresses, il me dit donc qu' il avoit l' art de se rendre si necessaire que ceux chez qui il s' ins