OEUVRES COMPLÈTES D'ANDRÉ DE CHÉNIER (1762-1794) PREMIÈRE ÉDITION TOME I IMPRIMERIE DE BAUDOUIN FILS, RUE DE VAUGIRARD, N° 36 EDITION 1819 TABLE DES MATIÈRES. OEUVRES POÉTIQUES COMPLÈTES SUR LA VIE ET LES OUVRAGES D'ANDRÉ CHÉNIER. L'INVENTION, poëme. IDYLLES. L'OARISTYS, imitée de la XVIIe Idylle de Théocrite. L'AVEUGLE. LA LIBERTÉ. LE MALADE. LE MENDIANT. MNAZILE ET CHLOÉ. LIDÉ. ARCAS ET PALÉMON. BACCHUS. EUPHROSINE. HYLAS. Au chevalier de Pange. NÉERE. Fragmens. ÉPILOGUE. ÉLÉGIES. II, tirée d'une Idylle de Bion. III. SUITE DES ÉLÉGIES. IV. V. VI. VII. VIII. IX. X, au Chevalier de Pange. XI. XII. XIII, tirée d'une Idylle de Moschus. XIV. XV. XVI. XVII. XVIII. XIX. XX. (Dans le goût ancien.) XXI. XXII. XXIII. XXIV. XXV. XXVI. XXVII. XVIII. XXIX. XXX. XXXI. XXXII. XXXIII. XXXIV. XXXV. SUITE DES ÉLÉGIES. XXXVI. XXXVII. (Imité d'Asclépiade.) XXXVIII. XXXIX. XL, aux deux Frères Trudaine. Fragmens. ÉPITRES. 1ere à M. Le Brun et au marquis de Brazais. A M. CHÉNIER L'AINÉ (ANDRÉ), par Le Brun. II. III. ODES. 1re, à Marie-Joseph de Chénier. II. III. IV. V, aux premiers fruits de mon verger. VI. VII. VIII, à Fanny, malade. IX, à Marie-Anne-Charlotte Corday. X. XI. LA JEUNE CAPTIVE. POÉSIES DIVERSES. Fragmens d'un poème intitulé HERMÈS. Fragmens d'un poème sur L'AMÉRIQUE. Fragmens d'un poème sur L'ART D'AIMER. HYMNE A LA FRANCE. LE JEU DE PAUME, à Louis David, peintre. Sur un groupe de JUPITER ET EUROPE. A M. de Pange. FABLE. (Horace, Satyre VI, livre IL) SUR LA FRIVOLITÉ. An bord du Rhône, le 7 juillet 1790. IAMBE Ier, sur les Suisses révoltés, du régiment de Châ-teauvieux, fétés à Paris sur une motion de Collot d'Herbois. IAMBE II. IAMBE III. IAMBE IV. (Derniers vers de l'auteur.) I SUR LA VIE ET LES OUVRAGES D'ANDRÉ CHÉNIER. L'ÉCRIVAIN dont nous publions pour la première fois les ouvrages, n'avait laissé dans le souvenir de quelques amis des Muses qu'un nom promis à la célébrité, et une gloire moins fondée sur des titres que sur des regrets. Son talent n'était attesté que par quelques fragmens du genre de l'Élégie; mais ses vers étaient empreints de tant de grâce, ils avaient un tel parfum du génie antique, qu'il semblait que la mémoire des gens de goût et la tradition du plaisir qu'on éprouvait à les connaître, dût, sans les circonstances qui nous ont livré ses autres essais, remplacer pour lui les honneurs des éditions successives. Peut-être fallait-il laisser à ce poète, à la fois inconnu et célèbre, le prestige de sa destinée: peut-être y a-t-il quelque chose d'irréligieux à VI soulever le voile qui couvre une renommée d'innocence et de mystère. Pourquoi livrer les fruits imparfaits de cette muse aux hasards de nos préoccupations, et demander deux fois au jugement des hommes ce qu'ils accordent si difficilement? Nous eussions obéi à ces considérations, sans la crainte de n'être frappé de ces idées que parce qu'elles sont naturelles à ceux qui ne sont pas nés pour un grand nom, et de céder, par des abnégations faciles, à cette indifférence de la gloire qui ne suppose aucun sacrifice. C'est surtout aux poëtes que s'adresse l'espoir de notre zèle, en mettant au jour ce recueil; c'est au peu d'hommes restés fidèles à un culte délaissé, que cette lecture peut offrir un sujet d'étude et de méditations profitables. Les livres ne manquent pas aux idées positives de ce siècle; pourquoi n'en apparaîtrait-il pas un pour ces esprits qui n'ont pas encore déserté tous les champs de l'imagination? Leur estime peut consoler Chénier de l'indifférence qu'il doit attendre de la critique; et c'est dans cette espérance que nous allons jeter un coup- d'oeil sur ses ouvrages et sur sa vie si rapide. André-Marie De Chénier naquit à Constantinople, le 29 octobre 1762. Sa mère était une Grecque dont l'esprit et la beauté sont célèbres. Il fut le troisième fils de M. Louis de Chénier, consul-général de France. Le plus jeune des quatre frères était Marie VII Joseph, auteur de Fénélon, de Charles IX et de Tibère. Conduit en France à l'âge le plus tendre, André Chénier fut envoyé à Carcassonne et confié, jusqu'à neuf ans, aux soins d'une tante, soeur de son père. Il commença sous le ciel du Languedoc, aux bords de l'Aude dont les souvenirs le charmaient sans cesse, une éducation toute libre et toute rêveuse. Son père revint à Paris vers 1773 et le plaça, avec ses deux frères ainés, au collége de Navarre. Son goût pour la poésie se développa de très-bonne heure; il savait le grec à seize ans; il traduisit au collége une Ode de Sapho; et cette pièce, sans être digne de voir le jour, porte déjà le caractère d'un talent très-original. A vingt ans, il entra comme sous-lieutenant dans le régiment d'Angoumois en garnison à Strasbourg. Mais il y cherchait la gloire; et ne trouvant dans cette vie oisive, dans les habitudes frivoles des officiers de ce temps-là, que de l'ennui et des dégoûts incompatibles avec son caractère, il revint, après six mois, recommencer à Paris des études fructueuses, parce qu'il les poursuivit sans distractions et sans maîtres. Il recherchait le commerce de tout ce que les arts, les sciences, les lettres possédaient de talens distingués. Il mérita, dès cette époque, l'honorable amitié de Lavoisier, de Palissot, de David VIII et de Lebrun. Animé de la passion de l'étude, il se levait avant le jour pour s'occuper de ses travaux: les seuls rêves de l'ambition qu'il ait connue étaient d'atteindre à l'universalité des connaissances humaines. L'excès du travail lui causa une maladie violente. Les deux frères Trudaine, ses amis d'enfance, après avoir hâté sa guérison, le décidèrent à les accompagner en Suisse. Il fit ce voyage à vingt-deux ans. On a retrouvé quelques notes de ses impressions passagères; niais rien qui se rapporte à l'idée d'écrire un ouvrage. On y sent même l'embarras d'une admiration trop excitée, et cette impuissance de l'enthousiasme qui a besoin pour créer de la magie des souvenirs. Au retour de cette excursion toute poétique, le marquis de la Luzerne, ambassadeur en Angleterre, l'emmena avec lui. Il parait qu'il passa à Londres des jours pénibles. Mécontent de son sort et de sa dépendance, déjà tourmenté d'une maladie qui l'obséda toujours, il épuisa en de fréquens voyages quelques années d'une vie errante, inquiète, incertaine, et ne se fixa enfin à Paris qu'en 1788. C'est alors, à vingt-six ans, qu'il mit dans ses travaux commencés et dans le plan des ouvrages qu'il voulait faire, une suite et un ordre constans. Charmé des Grecs, il forma son style sur leurs divins IX modèles; mais, frappé de l'intolérante obstination de quelques esprits à prétendre enfermer le vol des Muses dans le cercle de leurs étroites idées, il résolut de s'en affranchir, d'essayer des routes nouvelles, et consacra ce projet dans le poème intitulé l'Invention. L'amour de la nature et des vertus de cet âge naïf où l'on méconnut l'emploi de l'or, tourna ses idées vers l'Églogue. C'est une vocation des ames pures. Chatterton, dont la destinée présente avec celle de notre poète plus d'un rapport, s'exerça aussi dans ce genre. Cette sorte de composition était assez justement discréditée parmi nous, à cause des noms de Ronsard, de Fontenelle et quelques autres; mais Chénier chercha les traces des maîtres, et quelquefois il les a rencontrées. Un sentiment plein d'analogie avec la poésie s'empara des inspirations de ce coeur; il retrouva pour le peindre toute la grâce oubliée des formes antiques. Amour, qui accables et soutiens les jours du poète, nul peut-être n'était destiné à te rendre avec plus d'éloquence. Il prend sur sa lyre des accens d'une vérité déchirante, ce sentiment qui tient à la douleur par un lien, par tant d'autres à la volupté. Au milieu de ces agitations, il jeta les idées premières de plusieurs poèmes dont les plans n'étaient point arrêtés. Sous le titre vague d'Hermès, il X voulait, comme Lucrèce, expliquer la nature des choses par le secours de nos connaissances modernes. Il voulait chanter l'Amérique pour faire de la faiblesse et de l'innocence ses héros; retracer l'Art. d'aimer, si profond, si étudié dans les moeurs françaises; enfin, dans un poème de Suzanne, s'emparer de toute la poésie des livres saints et de la primitive élégance de Jacob. Il ne confiait le secret de ces espérances qu'à bien peu de personnes. Son frère, Lebrun, MM. de Pange et de Brazais étaient à peu près tout son aréopage. Il fuyait, comme un autre les cherche, les occasions éphémères de briller, mûrissait ses talens en silence, et dédaignait l'éclair d'une réputation qui devance ses titres. Il était livré à ces travaux assidus, quand d'imposans événemens vinrent l'arracher à cette carrière. L'année 1789 venait, de briller pour la France: les coeurs généreux palpitaient d'espoir; et celui d'André Chénier ne pouvait demeurer indifféremment dans les intérêts des lettres, quand ceux de la patrie s'agitaient. Eût-il été digne de la poésie, s'il n'eût aimé la liberté? Il lui prêta son appui; quitta la langue harmonieuse, des Muses pour la pressante logique des discussions, et fit à la raison publique qui demandait à s'éclairer, le sacrifice de sa chère obscurité. Réuni à quelques écrivains de mérite entre XI autres à ses amis MM. de Pange et Roucher, il établit dans le Journal de Paris une énergique opposition aux principes d'anarchie et aux résistances aristocratiques qui se développaient de toutes parts. C'était former sur sa tête cette tempête qui devait l'engloutir. On a dit assez généralement que les deux Chénier avaient professé en politique, et montré dans le cours de notre révolution des opinions opposées. C'est ici le lieu de rectifier cette erreur. Leur dissidence ne s'établit que sur un point; sur un point essentiel à la vérité, mais explicable par la seule différence de leurs caractères. Lorsque les Amis de la Constitution fondèrent leur club, sous ce titre d'abord respectable, Marie- Joseph consentit d'en faire partie. Son frère, plus éclairé, plus âgé que lui (on l'oublie souvent), pressentit quelle sinistre influence allait exercer cette association et quel tort, peut-être irréparable, elle allait faire à une cause glorieuse. Il fut des premiers à combattre ses doctrines et son pouvoir sanguinaires par de courageux écrits. Marie- Joseph, qui trouvait dans cette assemblée d'ardens amis, peut-être quelques prôneurs, quelques appuis pour ses efforts à la tribune et au théâtre, se défendit quelque temps de croire à leurs coupables vues. Il imprima dans les feuilles publiques que les écrits de son frère ne renfermaient point sa pensée; mais peu de temps après il s'éloigna avec horreur de cette société devenue trop célèbre sous la dénomination des Jacobins. Son erreur avait été courte, car elle s'était dissipée avant les premiers excès de ses collègues. Mais c'en était assez pour avoir frappé les esprits. Divisés sur un point, on établit que les deux frères l'étaient sur tous; et de-là cette opinion, encore répétée, qu'André Chénier appartenait à la cause des priviléges et des injustices. On conçoit qu'une -telle conquête ait tenté l'ambition de certain parti; mais là, comme ailleurs, ses prétentions s'évanouissent devant l'évidence. Doué d'une raison supérieure et de ce courage civil, rare en France où la valeur est commune, André Chénier. devait se placer dans les rangs peu nombreux de ces hommes que n'approchent ni l'ambition, ni la crainte, ni l'intérêt personnel. La plupart des esprits ne sauraient comprendre qu'on ne tienne à aucun parti, à aucune secte, et qu'on ose penser tout seul c'est le propre des amis de la liberté. Ceux-là se placent au milieu des factions qui se combattent; et il ne faut pas croire que s'ils suivent cette ligne, que s'ils s'exposent dans cette carrière, la plus périlleuse de toutes, ils en méconnaissent le désavantage. N'accusons point leur habileté pour nous dispenser d'honorer leur courage. Le caractère d'André Chénier. était armé contre XIII toute hypocrisie et tout arbitraire: il ne voulait pas plus, comme il l'a dit lui-même, des fureurs démocratiques que des iniquités féodales; des brigands à piques que des brigands à talons rouges; de la tyrannie des patriotes que de celle de la Bastille; des priviléges des dames de cour que de ceux des dames de halle. Il eût rougi de choisir entre Coblentz et les jacobins. On le verra, au péril de cette vie qui lui fut arrachée, s'offrir à défendre Louis XVI; et quand la cause d'une grande infortune lui parut sacrée, la plume qu'il lui prêta avait tracé les plus fortes paroles qu'on ait écrites contre cette résistance que le pouvoir monarchique voudrait opposer à la juste liberté des peuples. Cependant les événemens se précipitaient. Chénier avait mérité la haine des factieux; il avait célébré Charlotte Corday, flétri Collot-d'Herbois, attaqué Robespierre; et Je procès de Louis XVI vint réveiller la vengeance de ses puissans ennemis. Après avoir épuisé, dans les journaux du temps, tout. ce que la raison des ames généreuses pouvait avoir de force pour faire changer les formes de cette procédure, il proposa à M. de Malesherbes de partager près du Roi les périls de sa tâche; et lorsque la sentence mortelle fut prononcée, son dévouement sembla redoubler. On sait, que. le Roi avait demandé à l'Assemblée, par une lettre pleine de calme et de dignité, XIV le droit d'appeler au peuple du jugement qui le condamnait. Cette lettre, signée dans la nuit du 17 au 18 janvier, est d'André Chénier. Elle a été imprimée dans ce volume sur la minute écrite de sa propre main, et corrigée en plusieurs passages sur les avis de M. de Malesherbes. Tant d'imprudentes vertus avaient compromis les jours de Chénier. On le décida à quitter Paris vers 1793. Il alla d'abord à Rouen, puis à Versailles où Marie - Joseph avait réuni des suffrages populaires. L'amitié des deux frères s'était entretenue par de continuels et de réciproques témoignages. Nous publions une lettre de l'auteur d'Henri VIII, où se peint la plus ancienne et la plus fidèle affection. C'est à son frère qu'il dédia sa tragédie de Brutus et Cassius. André, à son tour, prend sa défense contre les injurieuses déclamations de Burke; il adresse à Marie-Joseph la première de ses Odes, et se plaît sans cesse à rappeler dans ses ouvrages le souvenir de leur mutuel appui. A Versailles, son frère le protégea de son crédit; il choisit lui-même la maison qui lui servit d'asile; et là, dans ces murs devenus une solitude, abandonné à des jours de tristesse et de paix, notre poëte eût été conservé à la France, sans le plus déplorable et le plus inattendu des événemens. André apprit qu'un de ses amis, M. Pastoret, venait d'être arrêté à Passy. Il y vole; XV il veut offrir à sa famille quelques paroles de consolation. Des commissaires chargés d'une visite de papiers, jugèrent suspectes les personnes trouvées dans ce domicile, et les conduisirent toutes en prison. On rechercha l'origine de ce qu'on supposait un acte de quelque comité; on voulut connaître de quel pouvoir il pouvait émaner, afin de le fléchir. Ces démarches furent inutiles. Quelqu'un offrit une somme considérable pour cautionner la liberté du prisonnier; nulle autorité n'osa la lui rendre, et il était arrêté sans ordre!* Cependant les ennemis de la faction anarchique étaient tous recherchés, et les arrêts du tribunal révolutionnaire couvraient Paris de deuil. L'unique sauve-garde des prisonniers était l'oubli où ils tombaient à la faveur de leur nombre. Ceux qui' sont sortis à cette époque de la terrible épreuve des cachots se souviennent que c'est à ce moyen de salut que tendait la sollicitude de leurs amis. Il fallait se faire oublier ou périr. Marie-Joseph, alors insulté à la tribune, devenu l'objet de la haine particulière de Robespierre qui redoutait ses principes et enviait ses talens, n'aurait eu que le crédit de faire xv hâter un supplice; il s'abstenait même de, paraître à la Convention. Il pouvait mourir avec son frère, non le sauver. * La maison où Chénier fut arrêté, a Passy, est devenue la propriété d'un homme qui aime les lettres et les cultive avec succès. Il a consacré, dans ses jardins, un souvenir à ce funeste événement. Heureux si l'on eût suivi ses conseils! si l'on se fût renfermé, pour André, dans cette prudence qui Conserva les jours de M. Sauveur de Chénier, détenu en même temps à la Conciergerie. Nous n'expliquons point ces détails pour réfuter la basse calomnie qui essaya de rendre Marie-Joseph responsable du sort de son frère. Cette justification serai une injure à sa mémoire. Les plus violens adversaires de ses principes, les plus injustes détracteurs de son talent n'ont jamais trempé dans ces vils soupçons quand ils ont mérité l'honneur de le combattre. Certes, on ne connaît point à M. de Châteaubriand de raison d'aimer Chénier. Son successeur à l'Académie a peut-être, dans un discours fameux, laissé revivre trop de ressentimens contre lui; mais dans ce discours, il ajoute: «Chénier a su, comme moi, ce que c'est que de perdre un frère tendrement aimé; il serait sensible à l'hommage que je rends à ce frère, car il était naturellement généreux » On sait que les amis de l'un furent ceux de l'autre jusqu'à la mort. Et sa mère, dit le respectable M. Daunou, en parlant de la victime si malheureusement immolée, sa mère qui l'a pleuré quatorze ans, demeura tant qu'elle vécut avec Marie-Joseph. C'était lui qui la consolait. XVII Mais le père des deux poètes fatiguait de plaintes inutiles les hommes puissans de cette sanguinaire époque. Imprudent vieillard! il parvint à s'en faire entendre. « Quoi! lui dit un de ces agens de terreur, que je ne nommerai point parce qu'il vit encore, est-ce parce qu'il porte le nom de Chénier, parce qu'il est le frère d'un Représentant, que depuis six mois on ne lui a pas encore fait son procès? Allez, Monsieur, votre fils sortira dans trois jours.» Hélas! et en effet. Et quand le malheureux père allait parler aux amis de son fils, de ses espérances et de sa joie, on lui répondait: Puissiez-vous ne jamais accuser votre tendresse! André Chénier retoucha, dans sa prison, des ouvrages que son frère aurait publiés sans doute, si le travail qu'il commença à ce sujet ne fût demeuré imparfait, à cause de la dispersion des manuscrits en plusieurs mains et en plusieurs lieux. Oserons-nous dire quelle impression fut la nôtre, lorsque ces ouvrages, enfin rassemblés, tracés tous de sa propre main, nous furent confiés après vingt- trois ans d'oubli? , Chargé de ce précieux dépôt, avec quel recueillement je contemplais Ies traces fragiles d'une pensée peut-être immortelle; je relus ces chants avec quelque chose de l'émotion que donne l'écrit d'une main chérie et les affections les plus près de notre coeur. Que d'affligeantes idées me rappelaient quelques - uns de ces caractères furtivement XVIII tracés; ces lignes pressées sur d'étroits feuillets choisis pour être soustraits à l'inquisition d'un geolier! Le temps commençait de les attaquer; et je les déployais avec un soin presque égal à celui que j'avais vu naguère employer à Naples à dérouler les manuscrits d'Épicure ou d'Anacréon Une révolution de la nature avait presque anéanti ces beaux modèles; et nos discordes, plus terribles-encore, avaient long-temps menacé un de leurs glorieux disciples. Toutefois, le jeune poète ne fut jamais satisfait de ses esquisses. Le sens quelquefois douteux d'une pensée, les tours trop ellyptiques, les mots que pourra noter la critique, il les avait remarqués lui- même. Il se blâmait souvent; et j'ai retrouvé des passages qu'il avait soulignés ou censurés de sa main. Ceux de nos juges pour qui la correction est le premier des mérites, et qui sont moins touchés des beautés d'un ouvrage qu'offensés de ses défauts, pourront trouver à exercer leur blâme dans ce Recueil, qui n'eût pas été si étendu sens des intérêts qu'il m'a fallu respecter. Mais ces ésprits armés contre leur plaisir se souviendront peut-être que l'auteur ne parcourut de la carrière humaine que le temps des troubles et des passions. Si vous lui voulez une correction irréprochable, allez le redemander au tombeau qui se ferma sur lui à trente et un ans. Exigeront- ils les saveurs de l'automne d'un fruit naissant tombé sous les coups d'un orage? XIX L'ensemble de sa poésie donne l'enchantement. Elle a ce qui est le caractère des oeuvres du génie: le pouvoir de vous ravir à vos propres idées, et de vous transporter dans le monde de ses créations. J'ai vu partager cette ivresse enthousiaste aux esprits les plus difficiles et les plus accoutumés, par la réflexion, à calculer l'effet de la pensée. La plus, part de ses Idylles sont des modèles dont Théocrite avouerait l'ordonnance, et ses Élégies semblent des inspirations où Tibulle a jeté sa flamme, où La Fontaine a mêlé sa grâce. Mais j'oublie à parler des choses qui feront vivre son nom, que quelques jours dans la captivité lui restent encore, et qu'il convient d'achever une tâche douloureuse. Les deux Trudaine partageaient sa captivité. Suvée, prisonnier comme eux, s'occupait de faire son portrait. Cette peinture, possédée aujour- d'hui par M. de Vérac, est la seule image qui reste de lui. C'est à Saint-Lazare qu'il composa pour mademoiselle de Coigny cette Ode, la Jeune Captive, que peut-être on n'a jamais lue sans attendrissement. La veille du jour où il fut jugé, son père le rassurait encore en lui parlant de ses talens et de ses vertus. u Hélas! dit-il, M. de Malesherbes aussi avait des vertus! » parut au tribunal sans daigner parler ni se défendre. Déclaré ennemi du peuple, convaincu d'avoir écrit contre la liberté et défendu la tyrannie, XX il fut encore chargé de l'étrange délit d'avoir conspiré. pour, s'évader. Ce jugement fut rendu pour être exécuté le 7 thermidor (25 juillet 1794); c'est-à-dire l'avant-veille de ce jour qui eût brisé ses fers et qui, délivra toute la France. MM. de Trudaine, demandèrent la faveur de périr avec lui, mais on les avait réservés à l'exécution du lendemain; (du lendemain, 8 thermidor!) les bourreaux s'applaudissaient, alors, quand la victime pouvait reconnaître le sang de ses amis, à la place où ils allaient répandre le sien. Chénier monta à huit heures du matin sur la charrette des criminels. Dans ces instans où l'amitié n'est jamais plus vivement réclamée, où l'on sent le besoin d'épancher ce coeur qui va cesser de battre, le malheureux jeune homme ne pouvait ni rien recueillir ni rien exprimer des affections qu'il laissait après lui. Peut-être il. regardait avec. un désespoir stérile ses pâles compagnons de mort: pas un qu'il connût! A peine savait-il, dans les trente-huit victimes qui l'accompagnaient, les noms, de MM. de Montalembert, Créqui de Montmorency, celui du baron de Trenck, et de ce généreux Loiserolles, qui s'empressait de mourir pour sauver un fils à, sa place. Mais aucun d'eux n'était dans le secret de son ame; cet esprit qui entendit sa pensée, ce coeur parent du sien, comme a dit le poëte, Chénier l'appelait peut-être et frémissait de XXI son voeu, quand tout-à-coup s'ouvrent les portes d'un cachot fermé depuis six mois, et l'on place à ses côtés sur le premier banc du char fatal, son ami, son émule, le peintre des Mois, le brillant, l'infortuné Roucher. Que de regrets ils exprimèrent l'un sur l'autre! « Vous-, disait Chénier, le plus irréprochable de nos citoyens, un père, un époux adoré, c'est vous qu'on sacrifie! -Vous, répliquait Roucher, vous vertueux jeune homme, on vous mène à la mort, brillant de génie et d'espérance! -Je n'ai rien fait pour la postérité, répondit Chénier; puis, en se frappant le front, on l'entendit ajouter: Pourtant j'avais quelque chose là! C'était la Muse, dit l'auteur de René et d'Atala, qui lui révélait son talent au moment de la mort. Il est remarquable que h France perdit sur la fin du dernier siècle trois beaux talens à leur aurore: Malfilâtre, Gilbert et André Chénier. Les deux premiers ont péri de misère, le troisième sur un échafaud. » Cependant le char s'avançait. Et à travers les flots de ce peuple, que son malheur rendait farouche, leurs yeux rencontrèrent ceux d'un ami qui accom. pagna toute leur marche funèbre, comme pour leur rendre un dernier devoir; et qui raconta souvent au malheureux père, qui ne survécut que dix mois à la perte de son fils, les tristes détails de leur fin. ils parlèrent de poésie à leurs derniers momens. XXII Pour eux, après l'amitié, c'était la plus belle chose de la terre. Racine fut l'objet de leur entretien et de leur dernière admiration. Ils voulurent réciter ses vers, pour étouffer peut-être les clameurs de cette foule qui insultait à leur courage et à leur innocence. Quel fut le morceau qu'ils choisirent? Quand je fis cette question à un homme dont l'âge et les malheurs commencent à glacer la mémoire, il hésita à me répondre. Il me promit de rechercher ce souvenir, de s'informer près de quelques personnes à qui, autrefois, il avait pu le raconter. Je demeurai dans une pénible attente, jusqu'à ce qu'on me dît, après quelques jours, et avec l'accent d'une sorte d'indifférence qui était bien loin de moi: C'était la première scène d'Andromaque. Ainsi, tour à tour, ils récitèrent le dialogue qui expose cette noble tragédie. Chénier, que cette idée avait frappé le premier, commença; et peut- être un dernier sourire effleura ses lèvres, lorsqu'il prononça ces beaux vers: Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle; Et déjà son courroux. semble s'être adouci, Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici. Ces sentimens étaient dans son coeur; l'époque où il succomba les explique. Pouvait-il regretter XXIII l'avenir? Il avait désespéré, en France, de la cause de la vertu et de la liberté. Ainsi périt ce jeune cygne, étouffé par la main sanglante des révolutions. Heureux de n'avoir élevé de culte qu'à la vérité, à la patrie et aux Muses, on dit qu'en marchant au supplice, il s'applaudissait de son sort; je le crois. Il est si beau de mourir jeune! Il est si beau d'offrir à ses ennemis une victime sans tache, et de rendre au Dieu qui nous juge une vie encore pleine d'illusions! Paris, 14 août 1819 H. DE LATOUCHE. OEUVRES POETIQUE COMPLÈTES D'ANDRÉ DE CHÉNIER. L'INVENTION, POÈME. Audendum est. O fils du Mincius, je te salue, ô toi Par qui le dieu des arts fut roi du peuple roi! Et vous, à qui jadis, pour créer l'harmonie, L'Attique, et l'onde Égée, et la belle Ionie, Donnèrent un ciel pur, les plaisirs, la beauté, Des moeurs simples, des lois, la paix, la liberté, Un langage sonore, aux douceurs souveraines, Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines. Nul âge ne verra pâlir vos saints lauriers, Car vos pas inventeurs ouvrirent les sentiers 2 L'INVENTION Et du tempe des arts que la gloire environne Vos mains ont élevé la première colonne. A nous tous aujourd'hui, vos faibles nourrissons, Votre exemple a dicté d'importantes leçons. Il nous dit que nos mains, pour vous être fidèles, Y doivent élever des colonnes nouvelles. L'esclave imitateur naît et s'évanouit; La nuit vient, le corps reste, et son ombre s'enfuit. Ce n'est qu'aux inventeurs que la vie est promise: Nous voyons les enfans de la fière Tamise, De toute servitude ennemis indomptés, Mieux qu'eux, par votre exemple, à vous vaincre excités. Osons; de votre gloire éclatante et durable Essayons d'épuiser la source inépuisable. Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon, Blesser la vérité, le bon sens, la raison; Ce n'est pas entasser, sans dessein et sans forme, Des membres ennemis en un colosse énorme; Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs, A l'aile des vautours ouvrir le sein des mers; Ce n'est pas, sur le front d'une nymphe brillante, Hérisser d'un lion la crinière sanglante: Délires insensés! fantômes monstrueux! Et d'un cerveau malsain rêves tumultueux! Ces transports déréglés, vagabonde manie, Sont l'accès de la fièvre et non pas du génie: D'Ormus et d'Ariman ce sont les noirs combats, Où partout confondus, la vie et le trépas, Les ténèbres, le jour, la forme et la matière, Luttent sans être unis; mais l'esprit de lumière POÈME. 3 Fait naître en ce chaos la concorde et le jour; D'élémens divisés il reconnaît l'amour, Les rappelle; et partout, en d'heureux intervales, Sépare et met en paix les semences rivales. Ainsi donc, dans les arts l'inventeur est celui Qui peint ce que chacun pût sentir comme lui, Qui, fouillant des objets les plus sombres retraites, Étale et fait briller leurs richesses secrètes; Qui, par des noeuds certains, imprévus et nouveaux, Unissant des objets qui paraissaient rivaux, Montre et fait adopter à la nature mère Ce qu'elle n'a point fait, mais ce qu'elle a pu faire; C'est le fécond pinceau qui, sûr dans ses regards, Retrouve un seul visage en vingt belles épars; Les fait renaître ensemble, et par un art suprême Des traits de vingt beautés forme la beauté même. La nature dicta vingt genres opposés D'un fil léger entre eux chez les Grecs divisés. Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites, N'aurait osé d'un autre envahir les limites; Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon, N'aurait point de Marot associé le ton. De ces fleuves nombreux dont l'antique Permesse Arrosa si long-temps les cités de la Grèce, De nos jours même, hélas! nos aveugles vaisseaux Ont encore oublié mille vastes rameaux. Quand Louis et Colbert, sous les murs de Versailles, Réparaient des beaux arts les longues funérailles; De Sophocle et d'Eschyle, ardens admirateurs, De leur auguste exemple élèves inventeurs, 4 L'INVENTION, Des hommes immortels firent sur notre scène Revivre aux yeux français les théàtres d'Athène. Comme eux, instruit par eux, Voltaire offre à nos pleurs Des grands infortunés les illustres douleurs; D'autres esprits divins, fouillant d'autres ruines, Sous l'amas des débris, des ronces, dos épines, Ont su, pleins des écrits des Grecs et des Romains, Retrouver, parcourir leurs antiques chemins. Mais, ô la belle palme et quel trésor de gloire Pour celui qui, cherchant la plus noble victoire, D'un si grand labyrinthe affrontant les hasards, Saura guider sa muse aux immenses regards De mille longs détours à la fois occupée, Dans les sentiers confus d'une vaste épopée! Lui dire d'être libre, et qu'elle n'aille pas De Virgile et d'Homère épier tous les pas, Par leur secours à peine à leurs pieds élevée; Mais, qu'auprès de leurs chars, dans un char enlevée, Sur leurs sentiers marqués de vestiges si beaux, Sa roue ose imprimer des vestiges nouveaux. Quoi! faut-il, ne s'armant que de timides voiles, N'avoir que ces grands noms pour nord et pour étoiles, Les côtoyer sans cesse, et n'oser un instant, Seul et loin de tout bord intrépide et flottant, Aller sonder les flancs du plus lointain Nérée, Et du premier sillon fendre une onde ignorée! Les coutumes d'alors, les sciences, les moeurs Respirent dans les vers des antiques auteurs. Leur siècle est en dépôt dans leurs nobles volumes. Tout a changé pour nous, moeurs, sciences, coutumes. POÈME. 5 Pourquoi donc nous faut-il, par un pénible soin, Sans rien voir près de nous, voyant toujours bien loin, Vivant dans le passé, laissant ceux qui commencent, Sans penser écrivant d'après d'autres qui pensent, Retraçant un tableau que nos yeux n'ont point vu, Dire et dire cent fois ce que nous avons lu? De la Grèce héroïque et naissante et sauvage Dans Homère à nos yeux vit la parfaite image. Démocrite, Platon, Epicure, Thalès, Ont dc loin à Virgile indiqué les secrets D'une nature encore à leurs yeux trop. voilée. Toricelli, Newton, Kepler et Galilée, Plus doctes, plus heureux, dans leurs puissans efforts, A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors. Tons les arts sont unis: les sciences humaines N'ont pu de leur empire étendre les domaines, Sans agrandir aussi la carrière (les vers. Quel long travail pour eux a conquis l'univers! Aux regards de Buffon, sans voile, sans obstacles, La terre ouvrant son sein, ses ressorts, ses miracles, Ses germes, ses coteaux, dépouille de Thétis: Les nuages épais, sur elle appesantis, De ses noires vapeurs nourrissant leur tonnerre, Et l'hiver ennemi pour envahir la terre Roi des antres dut Nord: et, de glaces armés, Ses pas usurpateurs sur nos monts imprimés; Et l'oeil perçant du verre en la vaste étendue, Allant chercher ces feux qui fuyaient notre vue. Aux changemens prédits, immuables, fixés, Que d'une plume d'or Bailly nous a tracés; 6 L'INVENTION, Aux lois de Cassini les comètes fidèles; L'aimant, de nos vaisseaux seul dirigeant les ailes, Une Cibèle neuve et cent mondes divers, Aux yeux de nos Jasons sortis du, sein des mers. Quel amas de tableaux, de sublimes images, Nait de ces grands objets réservés à nos âges! Sous ces bois étrangers qui couronnent ces monts, Aux vallons de Cusco, dans ces antres profonds, Si chers â la fortune et plus chers au génie, Germent des mines d'or, de gloire et d'harmonie. Pensez-vous, si Virgile, ou l'Aveugle divin, Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main Négligeât de saisir ces fécondes richesses, De notre Pinde auguste éclatantes largesses? Nous en verrions briller leurs sublimes écrits: Et ces mêmes objets que vos doctes mépris Accueillent aujourd'hui d'un front dur et sévère, Alors à vos regards auraient seuls droit de plaire; Alors, dans l'avenir, votre inflexible humeur Aurait soin de défendre à tout jeune rimeur D'oser sortir jamais de ce cercle d'images Que vos yeux auraient vu tracé dans leurs ouvrages. Mais qui jamais a su, dans des vers séduisans, Sous des dehors plus vrais peindre l'esprit aux sens! Mais quelle voix jamais, d'une plus pure flamme, Et chatouilla l'oreille et pénétra dans l'aine! Mais leurs moeurs et leurs lois, et mille autres hasards, Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts. Eh bien! l'ame est partout; la pensée a des ailes. Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles, POÈME. 7 Voyageons dans leur âge, où libre, sans détour, Chaque homme ose être un homme et penser au grand jour. Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine, Là du grand Cicéron la vertueuse haine Écrase Céthégus, Catilina, Verrès; Là tonne Démosthène; ici, de Périclès La voix, l'ardente voix, de tous les coeurs maîtresse, Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce: Allons voir la grandeur et l'éclat de leurs jeux. Ciel! la mer appelée en un bassin pompeux! Deux flottes parcourant cette enceinte profonde,. Combattant sous les yeux des conquérons du monde. 0 terre de Pélops! avec le monde entier Allons voir d'Épidaure un agile coursier, Couronné dans les champs de Némée et d'Elide; Allons voir au théâtre, aux accens d'Euripide,, D'une sainte folie un peuple furieux Chanter: Amour, tyran des hommes et des dieux. Puis, ivres des transports qui nous viennent surprendre, Parmi nous, dans nos vers, -revenons les répandre; Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; Pour peindre notre idée, empruntons leurs couleurs; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques; Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. Direz-vous qu'un objet, né sur leur Hélicon, A seul de nous charmer pu recevoir le don? Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles, Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles? Que nos travaux savons, nos calculs studieux, Qui subjuguent l'esprit et répugnent aux yeux, 8 L'INVENTION, Que l'on croit malgré soi, sont pénibles, austères, Et moins grands, moins pompeux que leurs belles chimères? Voilà ce que Traités, Préfaces, longs discours, Prose, rime, partout nous disent tous les jours. Mais enfin, dites-moi, si d'une oeuvre immortelle La nature est en nous la source et le modèle; Pouvez-vous le penser que tout cet univers, Et cet ordre éternel, ces mouvemens divers, L'immense vérité, la nature elle-même, Soit moins grande en effet que ce brillant systême Qu'ils nommaient la nature, et dont d'heureux efforts Disposaient avec art les fragiles ressorts? Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées, Dans un langage obscur saintement recelées: Le peuple les ignore. O Muses, O Phébus! C'est là, c'est là sans doute un aiguillon de plus. L'auguste poésie, éclatante interprète, Se couvrira de gloire en forçant leur retraite. Cette reine des coeurs, à la touchante voix, A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix. Sûre de voir partout, introduite par elle,, Applaudir à grands cris une beauté nouvelle, Et les objets nouveaux que sa voix a tentés Partout de bouche en bouche après elle chantés. Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres, Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres; Et rit quand, dans son vide, un auteur oppressé Se plaint qu'on a tout dit et que tout est pensé. Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée, De doux ravissemens partout accompagnée, POËME. 9 Aux lieux les plus déserts, ses pas, ses jeunes pas, Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas. Sur l'aride buisson que son regard se pose,. Le buisson à ses yeux rit et jette une rose. Elle sait ne point voir, dans son juste dédain, Les fleurs qui trop souvent, courant de main en main, Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles; Elle sait même encore, ô charmantes merveilles! Sous ses doigts délicats réparer et cueillir Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir; Elle seule connaît ces extases choisies, D'un esprit tout de feu mobiles fantaisies, Ces rêves d'un moment, belles illusions, D'un monde imaginaire aimables visions, Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière, Des terrestres esprits l'oeil épais et vulgaire. Seule, de mots heureux, faciles, transparens, Elle sait revêtir ces fantômes errans: Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide, De l'ambre, enfant du ciel, distille l'or fluide; Et sa chute souvent rencontre dans les airs Quelque insecte volant qu'il porte au fond des mers; De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes précieuses, Où la fière Vistule, en de nobles coteaux, Et le froid Niémen expirent dans ses eaux. Là lès arts vont cueillir cette merveille utile, Tombe odorante où vit l'insecte volatile, Dans cet or diaphane il est lui-même encor, On dirait qu'il respire et va prendre l'essor. 10 L'INVENTION, Qui que tu sois enfin; ô toi, jeune poète, Travaille; ose achever cette illustre conquête. De preuves, de raisons, qu'est-il encor besoin? Travaille. Un grand exemple est un puissant témoin. Montre ce qu'on peut faire, en le faisant toi-même; Si pour toi la retraite est un bonheur suprême, Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux Font bouillonner ton sang et dressent tes cheveux; Si tu sens chaque jour, animé de leur ame, Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme, Travaille. A nos censeurs, c'est à toi de montrer Tous ces trésors nouveaux qu'ils veulent ignorer. Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire, Quand ils verront enfin cette gloire étrangère De rayons inconnus ceindre ton front brillant. Aux antres de Paros le bloc étincelant N'est aux vulgaires yeux qu'une pierre insensible. Mais le docte ciseau, dans son sein invisible, Voit, suit, trouve la vie, et l'ame, et tous ses traits. Tout l'Olympe respire en ses détours secrets. Là vivent de Vénus les beautés souveraines; Là des muscles nerveux, là de sanglantes veines Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux Pour soulager Atlas des célestes fardeaux. Aux volontés du fer leur enveloppe énorme Cède, s'amollit, tombe; et de ce bloc informe Jaillissent, éclatans, des dieux pour nos autels C'est Apollon lui-même, honneur des immortels; C'est Alcide vainqueur des monstres de Némée; C'est du vieillard troyen la mort envenimée; POÈME. 11 C'est des Hébreux errans le chef, le défenseur: Dieu tout entier habite en ce marbre penseur. Ciel! n'entendez-vous pas de sa bouche profonde Éclater cette voix créatrice du monde. O qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs! Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple, Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple; Faire, en s'éloignant d'eux, avec un soin jaloux, Ce qu'eux-même ils feraient s'ils vivaient parmi nous! Que la nature seule, en ses vastes miracles, Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles; Que leurs vers, de Thétis respectant le sommeil, N'aillent plus dans ses flots rallumer le soleil; De la cour d'Apollon que l'erreur soit bannie, Et qu'enfin Calliope, élève d'Uranie, Montant sa lyre d'or sur un plus noble ton, En langage des dieux fasse parler Newton! Oh! si je puis, un jour!... Mais, quel est ce murmure, Quelle nouvelle attaque et plus forte et plus dure? O langue des Français! est-il vrai que ton sort Est de ramper toujours et que toi seule as tort? Ou si d'un faible esprit l'indolente paresse Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse? Il n'est sot traducteur de sa richesse enflé, Sot auteur d'un poème, ou d'un discours sifflé, Ou d'un recueil ombré de chansons à la glace, Qui ne vous avertisse, en sa fière préface', Que si son style épais vous fatigue d'abord, Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort; 12 L'INVENTION, Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie, Il n'en est point coupable; il n'est pas sans génie, Il a tous les talens qui font les grands succès: Mais enfin, malgré lui, ce langage français, Si faible en ses couleurs, si froid et si timide, L'a contraint d'être lourd, gauche, plat, insipide. Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux, Qui l'accusent ainsi d'abuser leurs travaux? Est-ce à Rousseau, Buffon, qu'il résiste infidelle? Est-ce pour Montesquieu, qu'impuissant et rebelle,. Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux, Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux, Creusant dans les détours de ces aines profondes, S'y teindre, s'y tremper de leurs couleurs fécondes? Un rimeur voit partout un nuage; et jamais, D'un coup d'oeil ferme et grand, n'a saisi les objets; La langue se refuse à ses demi-pensées, De sang-froid, pas à pas, avec peine amassées: 11 se dépite alors, et restant en chemin, 1l se plaint qu'elle échappe et glisse de sa main. Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine, Ignore un tel supplice: il pense, il imagine; Un langage imprévu dans son ame produit, Naît avec sa pensée, et l'embrasse et la suit; Les images, les mots que le génie inspire, Où l'univers entier vit, se meut et respire, Source vaste et sublime et qu'on ne peut tarir, En foule en son cerveau se hâtent de courir. D'eux-même ils vont chercher un noeud qui les rassemble: Tout s'allie et se forme, et tout va naître ensemble. POÈME. 13 Sous l'insecte vengeur envoyé par Junon, Telle Io tourmentée, en l'ardente saison, Traverse en vain les bois et la longue campagne, Et le fleuve bruyant qui presse la montagne; Tel le bouillant poète, en ses transports brûlans, Le front échevelé, les yeux étincelans, S'agite, se débat; cherche en d'épais bocages S'il pourra de sa tête apaiser les orages, Et secouer le dieu qui fatigue son sein. De sa bouche à grands flots ce dieu dont il est plein, Bientôt en vers nombreux s'exhale et se déchaîne: Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne. Les tours impétueux, inattendus, nouveaux, L'expression de flamme aux magiques tableaux, Qu'a trempés la nature en ses couleurs fertiles; Les nombres tour à tour turbulens ou faciles: Tout porte au fond du coeur le tumulte et la paix, Dans la mémoire au loin tout s'imprime à jamais. C'est ainsi que Minerve, en un instant formée, Du front de Jupiter s'élance toute armée, Secouant et le glaive et le casque guerrier, Et l'horrible Gorgone à l'aspect meurtrier. Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante; Cire molle à tout feindre habile et complaisante, Qui prend d'heureux contours sous les plus faibles mains. Quand le Nord, s'épuisant de barbares essaims, Vint, par une conquête en malheurs plus féconde, Venger sur les Romains l'esclavage du monde, De leurs affreux accens la farouche âpreté Du latin en tous lieux souilla la pureté: 14 L'INVENTION, POËME. On vit de ce mélange étranger et sauvage Naitre des langues soeurs, que le temps et l'usage, Par des sentiers divers guidant diversement, D'une lime insensible ont poli lentement, Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges, De la rouille barbare effacer les vestiges. De là du Castillan la pompe et la fierté, Teint encor des couleurs du langage indompté, Qu'au Tage transplantaient les fureurs musulmanes. La grâce et la douceur sur les lèvres toscanes Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois De grâce et de fierté sut composer sa voix. Mais ce langage, armé d'obstacles indociles, Lutte et ne veut plier que sous des mains habiles. Est-ce un mal? Eh! plutôt, rendon, rendons grâces aux dieux; Un faux éclat long-temps ne peut tromper nos yeux, Et notre langue même à tout esprit vulgaire De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire, L'avertit dès l'abord que, s'il y veut monter, Il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter; Et, recueillant affronts ou gloire sans mélange, S'élever jusqu'au faîte ou ramper dans la fange. IDYLLES. 15 IDYLLES. L'OARISTYS, IMITÉE DE LA XXVIIe IDYLLE DE THÉOCRITE. DAPHNIS; NAÏS. DAPHNIS. HÉLÈNE daigna suivre un berger ravisseur Berger comme Pâris, j'embrasse mon Hélène. NAÏS. C'est trop t'énorgueillir d'une faveur si vaine. DAPHNIS. Ah! ces baisers si vains ne sont pas sans douceur. NAÏS. Tiens; ma bouche essuyée en a perdu la trace. 16 IDYLLES. DAPHNIS. Eh bien! d'autres baisers en vont prendre la place, u NAÏS. Adresse ailleurs ces voeux dont l'ardeur me poursuit: Va, respecte une vierge. DAPHNIS. Imprudente bergère, Ta jeunesse te flatte; ah! n'en sois point si fière:. Comme un songe insensible elle s'évanouit. NAÏS. Chaque âge a ses honneurs, et la saison dernière Aux fleurs de l'oranger fait succéder son fruit. DAPHNIS. Viens sous ces oliviers; j'ai beaucoup à te dire. NAÏS. Non; déjà tes discours ont voulu me tenter. DAPHNIS. Suis-moi. sous ces ormeaux; viens de grâce écouter Les sons harmonieux que ma flûte respire: J'ai fait pour toi des airs, je te les veux chanter; Déjà tout le vallon aime à les répéter. NAÏS. Va, tes airs langoureux ne sauraient me séduire. DAPHNIS. Eh quoi! seule à Vénus penses-tu résister? IDYLLES. Naïs. Je suis chère à Diane; elle me favorise. DaPHNIS. Vénus a des liens qu'aucun pouvoir ne brise. Naïs. Diane saura bien me les faire éviter. Berger, retiens ta main...;, berger, crains ma colère. DAPHNIS. Quoi! tu veux fuir. l'amour! l'amour à qui jamais Le coeur d'une beauté ne pourra se soustraire? Naïs. Oui, je veux le braver... Ah!... si je te suis chère... Berger..., retiens ta main..., laisse mon voile en paix. DAPHNIS. Toi-môme, hélas! bientôt livreras ces attraits A quelque autre berger bien moins digne de plaire. N AÏS. Beaucoup m'ont demandée, et leurs désirs confus N'obtinrent, avant toi, qu'un refus pour salaire. DAPHNIS. Et je ne dois comme eux attendre qu'un refus. Naïs. Hélas! l'hymen aussi n'est qu'une loi de peine; il n'apporte, dit-on, qu'ennuis et que douleurs. 18 IDYLLES. DAPHNIS. On ne te l'a dépeint que de fausses couleurs: Les danses et les jeux, voilà ce qu'il amène. Naïs. Une femme est esclave. DAPHNIS. Ah! plutôt elle est reine. NAÏS. Tremble près d'un époux et n'ose lui parler. DAPHNIS. Eh! devant qui ton sexe est-il fait pour trembler? Naïs. A des travaux affreux Lucine nous condamne. DAPHNIS. Il est bien doux alors d'être chère à Diane. Naïs. Quelle beauté survit à ces rudes combats? DAPHNIs. Une mère y recueille une beauté nouvelle: Des enfans adorés feront tous tes appas; Tu brilleras en eux d'une splendeur plus belle. NAïs. Mais, tes voeux écoutés, quel en serait le prix? IDYLLES. 19 DaPHNIS. Tout: mes troupeaux, mes bois et ma belle prairie; Un jardin grand et riche, une maison jolie, Un bercail spacieux pour tes chères brebis; Enfin, tu me diras ce qui pourra te plaire; Je jure de quitter tout pour te satisfaire: Tout pour toi sera fait aussitôt qu'entrepris. NAÏS. Mon père... DAPHNIS. Oh! s'il n'est plus que lui qui te retienne, Il approuvera tout dès qu'il saura mon nom. Naïs. Quelquefois il suffit que le nom seul prévienne: Quel est ton nom? DAPHNIS. Daphnis; mon père est Palémon. Naïs. Il est vrai: ta famille est égale à la mienne. DaPHNIS. Rien n'éloigne donc plus cette douce union. NAÏS. Montre-les moi ces bois qui seront mon partage. DaPHNIs. Viens;. c'est à ces cyprès de leurs fleurs couronnés. 20 IDYLLES. Naïs. Restez chères brebis; restez sous cet ombrage. DAPHNIS. Taureaux, paissez en paix; à celle qui m'engage Je vais montrer les biens qui lui sont destinés. Naïs. Satvre, que fais-tu? Quoi! ta main ose encore... DAPHNIS. Eh! laisse-moi toucher ces fruits délicieux... Et ce jeune duvet... Naïs. Berger..., au nom des dieux... Ah:... je tremble... DAPHNIs. Et pourquoi? que crains-tu? Je t'adore. Viens. NaÏs. Non; arrête... Vois, cet humide gazon Va souiller ma tunique, et je serais perdue; Mon père le verrait. DAPHNIs. Sur la terre étendue Saura te garantir cette épaisse toison. NaÏs. Dieux! quel est ton dessein? Tu m'ôtes ma ceinture. DAPHNIS. C'est un don pour Vénus 5 vois, son astre nous luit. IDYLLES. 21 NaÏs. Attends...; si quelqu'un vient... Ah dieux! j'entends du bruit. DAPHNIS. C'est ce bois qui de joie et s'agite et murmure. NaÏs. Tu déchires mon voile!... Où me cacher! Hélas! Me voilà nue! où fuir! DAPHNIS. A ton amant unie, De plus riches habits couvriront tes appas. NaÏs. Tu promets maintenant... Tu préviens mon envie; Bientôt à mes regrets tu m'abandonneras. DAPHNIS Oh non! jamais... Pourquoi, grands dieux! ne puis-je pas Te donner et mon sang, et mon ame, et ma vie. NAÏS. Ah... Daphnis! je me meurs... Apaise ton courroux, Diane. DApHNIs. Que crains-tu? L'amour sera pour nous. NAÏS. Ah! méchant, qu'as-tu fait? DAPHNIS. J'ai signé ma promesse. 22 IDYLLES. NaÏs. J'entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse. DAPHNIS. Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux. FRAGMENT. Accours, jeune Chromis, je t'aime, et je suis belle; Blanche comme Dianeet légère comme elle, Comme elle grande et fière; et les bergers, le soir, Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir, Doutent si je ne suis qu'une simple mortelle, Et me suivant des yeux, disent; « Comme elle est belle! » Nécre, ne vas point te confier aux flots » De peur d'être déesse; et que les matelots » N'invoquent, au milieu de la tourmente amère, » La blanche Galathée et la blanche Nécre. » IDYLLES. 23 L'AVEUGLE. « Dieu, dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute, » O Sminthe'e-Apollon, je périrai sans doute, » Si tu ne sers de guide â cet aveugle errant. » C'est ainsi qu'achevait l'aveugle eu soupirant, Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre S'asseyait. Trois pasteurs, enfans de cette terre, Le suivaient, accourus aux abois turbulens Des Molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlans. Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète, Protégé du vieillard la faiblesse inquiète; Ils l'écoutaient de loin; et s'approchant de lui: « Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? » Serait-ce un habitant de l'empire céleste? » Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste » Pend une lyre informe, et les sons de sa voix » Émeuvent l'air et l'onde et le ciel et les bois.» Mais il entend leurs pas, prête l'oreille, espère, 24 IDYLLES. Se trouble, et tend déjà les mains à la prière. « Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger; n (Si plutôt sous un corps terrestre et passager n Tu n'es point quelque dieu protecteur de la Grèce, » Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse!) n Si tu n'es qu'un mortel, vieillard infortuné, » Les humains près de qui les flots t'ont amené, » Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures. » Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures. » Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux; » Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux. » - Enfans, car votre voix est enfantine et tendre, » vos discours sont prudens, plus qu'on n'eût dû l'attendre; » Mais toujours soupçonneux, l'indigent étranger » Croit qu'on rit de ses maux et qu'on veut l'outrager. » Ne me comparez point à la troupe immortelle: » Ces rides, ceS cheveux, cette nuit éternelle, n Voyez; est-ce le front d'un habitant des cieux? » Je ne suis qu'un mortel, un des plus malheureux » Si vous en savez un pauvre, errant, misérable, » C'est à celui-là seul que je suis comparable; » Et pourtant je n'ai point, comme fit Thomyris, » Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix; » Ni, livré comme OEdipe à la noire Euménide, » Je n'ai puni sur moi l'inceste parricide; » Mais les dieux tout-puissans gardaient à mon déclin » Les ténèbres, l'exil, l'indigence et la faim. t n Prends; et puisse bientôt changer ta destinée, » Disent-ils. n Et tirant ce que, pour leur journée, 25 IDYLLES. Tient la peau d'une chèvre aux crins noirs et luisans, Ils versent à l'envi, sur ses genoux pesans, Le pain de pur froment, les olives huileuses, Le fromage et l'amande, et les figues mielleuses, Et du. pain à son chien entre ses pieds gissant, Tout hors d'haleine encore, humide et languissant; Qui malgré les rameurs, se lançant à la nage, L'avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage.. « Le sort, dit le vieillard, n'est pas toujours de fer. » Je vous salue, enfans venus de Jupiter. » Heureux sont les parens qui tels vous firent naître! » Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaît 1; » Je crois avoir deS yeux. Vous êtes beaux tous trois. » Vos visages sont doux, car douce est votre, voix. » Qu'aimable est la vertu que la grâce environne! » Croissez, comme j'ai vu ce palmier de Latone, » Alors qu'ayant des yeux je traversai les flots; » Car jadis, abordant à la sainte Délos, » Je vis près d'Apollon, à son autel de pierre, » Un palmier, don du ciel, merveille de la terre. » Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés. »'Puisque les malheureux sont par vous honorés. » Le plus âgé de vous aura vu treize années: » A peine, mes enfans, vos mères étaient nées, » Que j'étais presque vieux. Assieds-toi près de. moi, » Toi, le plus grand de tous; je me confie â toi. » Prends soin du vieil aveugle.-O sage magnanime! » Comment, et d'où viens-tu? car l'oncle maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux. 26 IDYLLES. » - Des marchands de Cymé m'avaient pris avec eux. » J'allais voir, m'éloignant des rives de Carie, » Si la Grèce pour moi n'aurait point de patrie, » Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours; » Car jusques à la mort nous espérons toujours. » Mais pauvre, et n'ayant rien pour payer mon passage, » Ils m'ont, je ne sais où, jeté sur le rivage. » -- Harmonieux vieillard, tu n'as donc point chanté? » Quelques sons de ta voix auraient tout acheté. » - Enfans, du rossignol la voix pure et légère » N'a jamais apaisé le vautour sanguinaire, » Et les riches grossiers, avares, insolens, » N'ont pas une ame ouverte à sentir les talens. » Guidé par ce bâton, sur l'arène glissante, » Seul, en silence, au bord de l'onde mugissante, » J'allais; et j'écoutais le bêlement lointain » Da troupeaux agitant leurs Sonnettes d'airain. » Puis j'ai pris cette lyre, et les cordes mobiles » Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles. » Je voulais deS grands dieux implorer la bonté, » Et surtout Jupiter, dieu d'hospitalité: » Lorsque d'énormes chiens, à la voix formidable, Sont venus m'assaillir; et j'étais misérable, Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris. » -Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire? Car jadis, aux accens d'une éloquente lyre, » Les tigres et les loups, vaincus, humiliés, » D'un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds. 27 IDYLLES. » -Les barbares! J'étais assis près de la poupe. » Aveugle vagabond, dit l'insolente troupe, » Chante; si ton esprit n'est point comme tes yeux, » Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux. » J'ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre; » Ma bouche ne s'est point ouverte à leur répondre. » Ils n'ont pas entendu ma voix, et sous ma main » J'ai retenu le dieu courroucé dans mon sein. » Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne, » Puisqu'ils ont fait outrage à la muse divine, » Que leur vie et leur mort s'éteigne dans l'oubli; » Que ton nom dans la nuit demeure enseveli. » -Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine, » Et chérit les amis de la muse divine. » Un siége aux cloux d'argent te place à nos festins; » Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, » Sous la colonne où pend une lyre d'ivoire, » Te feront de tes maux oublier la mémoire. » Et si, dans le chemin, rhapsode ingénieux, » Tu veux nous accorder tes chants dignes des cieux, » Nous dirons qu'Apollon, pour charmer les oreilles, » T'a lui-même dicté de si douces merveilles. »--Oui, je le veux; marchons. Mais où m'entraînez-vous? Enfans du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous - Sicos est l'île heureuse où nous vivons, mon père. » -Salut, belle Sicos, deux fois hospitalière! :, Car sur ses bords heureux je suis déjà venu, Amis, je la connais. Vos pères m'ont connu: 28 IDYLLES. » Ils croissaient comme vous; mes yeux s'ouvraient encore » Au Soleil, au printemps, aux roses de l'aurore; » J'étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, » A la course, aux combats, j'ai paru des premiers. » J'ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes, » Et du fleuve Égyptus les rivages fertiles; »;Mais la terre et la mer, et l'âge et les malheurs, » Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. » La voix me reste. Ainsi la cigale innocente, » Sur un arbuste assise, et se console et chante. » Commençons par les dieux: Souverain Jupiter; » Soleil, qui vois, entends, connais tout; et toi, mer, » Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, » Salut! Venez à moi de l'Olympe habitantes, » Muses; vous savez tout, vous déesses; et nous, » Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous.» Il poursuit; et déjà les antiques ombrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, Et voyageurs quittant leur chemin commencé, Couraient; il les entend, près de son jeune guide, L'un sur l'autre pressés tendre une oreille avide; Et nymphes et sylvains sortaient pour l'admirer, Et l'écoutaient en foule, et n'osaient respirer; Car, en de longs détours de chansons vagabondes, Il enchaînait de tout les semences fécondes; Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, Les fleuves descendus du sein de Jupiter, Les oracles, les arts, les cités fraternelles, IDYLLES. 29 Et depuis le chaos les amours immortelles. D'abord le Roi divin, et l'Olympe et les Cieux Et le Monde, ébranlés d'un signe de ses yeux; Et les dieux partagés en une immense guerre, Et le sang plus qu'humain venant rougir la terré, Et les rois assemblés, et Sous les pieds guerriers, Une nuit de poussière,: et les chars meurtriers; Et les héros armés, brillans dans les campagnes, Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes. Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots, Et d'une voix humaine excitant les héros. De là, portant ses pas dans les paisibles villes, Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles. Mais bientôt de soldats les remparts entourés, Les victimes tombant dans les parvis sacrés, Et les assauts, mortels aux épouses plaintives, Et les mères en deuil, et les filles captives; Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux Bêlans ou mugissans, les rustiques pipeaux, Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes, Et la flûte et la lyre, et les notes dansantes; Puis, déchaînant les vents à soulever les mers, Il perdait les nochers sur les gouffres amers. De là, dans le sein frais d'une roche azurée, En foule il appelait les filles de Nérée, Qui bientôt, à des cris, s'élevant sur les eaux, Aux rivages troyens parcouraient des vaisseaux; Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle, Et puis les demi-dieux et les champs d'Asphodèle, Et la foule des morts; vieillards seuls et souffrans, 30 IDYLLES. Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parens, Enfans dont au berceau la vie est terminée, Vierges dont le trépas suspendit l'hyménée. Mais ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux, Quels doux frémissemens vous agitèrent tous Quand bientôt à Lemnos, sur l'enclume divine, Il forgeait cette trame irrésistible et fine, Autant que d'Arachné les piéges inconnus, Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus! Et quand il revêtit d'une pierre soudaine La fière Niobé, cette mère thébaine, Et quand il répétait en accens de douleurs' De la triste Aédon l'imprudence et les pleurs, Qui, d'un fils méconnu marâtre involontaire, Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire; Ensuite, avec le vin, il versait aux héros Le puissant Népenthès, oubli de tous les maux; Il cueillait le Moly, fleur qui rend l'homme sage; Du paisible Lotos il mêlait le breuvage. Les mortels oubliaient, â ce philtre charmés, Et la douce patrie et les parens aimés; Enfin, l'Ossa, l'Olympe et les bois du Pénée Voyaient ensanglanter les banquets d'hyménée, Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin, La nuit où son ami reçut à son festin Le peuple monstrueux des enfans de la nue, Fut contraint d'arracher l'épouse demi-nue Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus. Soudain, le glaive en main, l'ardent Pirithoüs Attends; il faut ici que mon affront s'expie, IDYLLES. 31 » Traître! » Mais, avant lui, sur le centaure impie, Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux, Un long arbre de fer hérissé de flambeaux. L'insolent quadrupède en vain s'écrie, il tombe; Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe. Sous l'effort de Nessus, la table du repas Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas. Pirithoüs égorge Antimaque, et Pétrée, Et Cyllare aux pieds blancS, et le noir Macarée, Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main, Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein. Courbé,. levant un roc choisi pour leur vengeance, Tout-à-coup, sous l'airain d'un vase antique, immense, L'imprudent Bianor, par Hercule surpris, Sent de sa tête énorme éclater les débris. Hercule et la massue entassent en trophée Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée Qui portait sur ses crins, de taches, colorés, L'héréditaire éclat des nuages dorés. Mais d'un double combat Eurynome est avide; Car ses pieds, agités en un cercle rapide, Battent à coups pressés l'armure de Nestor; Le quadrupède Hélops fuit l'agile Crantor; Le bras levé l'atteint; Eurynome l'arrête. D'un érable noueux il va fendre sa tête: Lorsque le fils d'Égée, invincible, sanglant, L'aperçoit; à l'autel prend un chêne brûlant; Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible, S'élance; va saisir sa chevelure horrible, L'entraîne, et quand sa bouche ouverte avec effort, 32 IDYLLES. Crie; il y plonge ensemble et la flamme et la mort. L'autel est dépouillé. Tous vont s'armer de flamme, Et le bois porte au loin les hurlernens de femme, L'ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris, Et les vases brisés, et l'injure, et les cris. Ainsi le grand vieillard, en images hardies, Déployait, le tissu des saintes mélodies. Les trois enfans, émus à son auguste aspect, Admiraient, d'un regard de joie et de respect, De sa bouche abonder les paroles divines, Comme en hiver la neige aux sommets des collines. E partout accourus, dansant sur son chemin, Hommes, femmes, enfans, les rameaux à la main, Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, Chantaient: «Viens dans nos murs, viens habiter notre île; » Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux, » Convive du nectar, disciple aimé des dieux; n Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère » Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE.. >> IDYLLES. 33 LA LIBERTÉ. UN CHEVRIER, UN BERGER. LE CHEVRIER. BERGER, quel es-tu donc? qui t'agite? et quels dieux De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux? LE BERGER. Blond pasteur de chevreaux, oui tu veux me l'apprendre: Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre. LE CHEVRIER. Quoi! tu sors de ces monts où tu n'as.vu que toi, Et qu'on n'approche point sans peine et sans effroi? LE BERGER. Tu te plais mieux sans doute au bois, â la prairie; Tu le peux. Assieds-toi parmi l'herbe fleurie; Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour, Je me plais sur le roc à voir passer le jour. LE CHEVRIER. Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure; 34 IDYLLES. Un noir torrent pierreux y roule une onde impure; Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur, Brûlent et font hâter les pas du voyageur. Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile N'y donne au rossignol un balsamique asile. Quelque olivier au loin, maigre fécondité, Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité. Comment as-tu donc su d'herbes accoutumées Nourrir dans ce désert tes brebis affamées? LE BERGER. Que m'importe? est-ce à moi qu'appartient ce troupeau? Je suis esclave. LE CHEVRIER. Au moins un rustique pipeau A-t-il chassé l'ennui de ton rocher sauvage? Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage. Prends: sur ce buis fertile en agréables sons Tu pourras des oiseaux imiter les chansons. LE BERGER. Non; garde tes présens. Les oiseaux de ténèbres, La chouette et l'orfraie, et leurs accens funèbres, Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter; Voilà quelles chansons je voudrais imiter. Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée; Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée, Et de vos rossignols les soupirs caressans, Rien ne plaît â mon coeur, rien ne flatte mes sens; Je suis esclave. IDYLLES. 35 LE CHEVRIER. Hélas! que je te trouve à plaindre Oui, l'esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre De servir, de plier sous une injuste loi; De vivre pour autrui, de n'avoir rien à soi. Protége-moi toujours, O liberté chérie! 0 mère des vertus, mère de la patrie! LE BERGER. Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms. Toutefois, tes discours sont pour moi des affronts: Ton prétendu bonheur et m'afflige et me brave; Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave. LE. CHEVRIER. Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi. Mais les dieux n'ont-ils point de remède pour toi? Il est des baumes doux, des lustrations pures Qui peuvent de notre ame assoupir les blessures, Et de magiques chants qui tarissent les pleurs. LE BERGER. Il n'en est point; il n'est pour moi que des douleurs Mon sort est de servir, il faut qu'il s'accomplisse. Moi, j'ai ce chien aussi qui tremble à mon service; C'est mon esclave aussi. Mon désespoir muet Ne peut rendre qu'à lui tous les maux qu'on me fait. LE CHEVRIER. La terre, notre mère, et sa douce richesse Ne peut-elle du moins égayer ta tristesse? 36 IDYLLES. Vois combien elle est belle! et vois l'été vermeil, Prodigue de trésors brillans fils, du soleil, Qui vient, fertile amant d'une heureuse culture, Varier du printemps l'uniforme verdure; Vois l'abricot naissant, sous les yeux d'un beau ciel, Arrondir son fruit doux et blond comme le miel; Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare Nous annoncer l'éclat des fruits qu'il nous prépare. 'Au bord de ces prés verds regarde ces guérets, De qui les blés touffus, jaunissantes forêts, Du joyeux moissonneur attendent la faucille. D'agrestes déités quelle noble famille! La récolte et la paix, aux yeux purs et sereins, Les épis sur le front, les épis dans les mains, Qui viennent, sur les pas de la belle espérance, Verser la corne d'or où fleurit l'abondance. LE BERGER. Sans doute qu'à tes yeux elles montrent leurs pas; Moi, j'ai des yeux d'esclave et je ne les vois pas., Je n'y vois qu'un sol dur, laborieux, servile, Que j'ai, non pas pour moi, contraint d'être fertile Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain Qui va nourrir un autre et me laisse ma faim. Voilà quelle est la terre; elle n'est point ma mère, Elle est pour moi marâtre; et la nature entière Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur, Que ce vallon de mort qui te fait tant d'horreur. LE CHEVRIER. Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible, 37 IDYLLES. N'ont-ils donc rien qui plaise à ton ame insensible? N'aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux? Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux; Je m'occupe à leurs jeux; j'aime leur voix bêlante; Et quand sur la rosée et sur l'herbe brillante Vers leur mère en criant je les vois accourir, Je bondis avec eux de joie et de plaisir. LE BERGER. Ils sont à toi: mais moi j'eus une autre fortune; Ceux-ci de mes tourmens sont la cause importune. Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour, Un maître soupçonneux nous attend au retour. Rien ne le satisfait; ils ont trop peu de laine; Ou bien ils sont mourans, ils se traînent à peine; En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois En saisit un, l'emporte et s'enfuit dans les bois, C'est ma faute; il fallait braver ses dents avides. Je dois rendre les loups innocens et timides. Et puis menaces, cris, injure, emportemens, Et lâches cruautés qu'il nomme châtimens. LE CHEVRIER. Toujours à l'innocent les dieux sont favorables: Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables? Autour de leurs autels, parés de nos festons, Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons, Du. chaume, quelques fleurs, et par ces sacrifices Te rendre Jupiter et les nymphes propices? LE BERGER. Non: les danses, les jeux, les plaisirs des bergers, 38 IDYLLES. Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers, Que parles-tu de dieux, de nymphes et d'offrandes? Moi, je n'ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes; Je les crains, car j'ai vu leur foudre et leurs éclairs; Je ne les aime pas, ils m'ont donné des fers. LE CHEVRIER. Eh bien! que n'aimes-tu? Quelle amertume extrême Résiste aux doux souris d'une vierge qu'on aime? L'autre jour à la mienne, en ce bois fortuné, Je vins offrir le don d'un chevreau nouveau né. Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre! Sa voix prit un. accent! Je crois toujours l'entendre. LE BERGER. Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi? Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi? Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare, Mes agneaux sont comptés avec un soin avare. Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus N'en pas redemander plus que je n'en reçus. O juste Némésis! si jamais je puis être Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître, Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi, Sanguinaire, cruel comme on l'est avec moi. LE CHEVRIER. Et moi, c'est vous qu'ici pour témoins j'en. appelle, Dieux! De mes serviteurs la cohorte fidèle Me trouvera toujours humain, compatissant, A leurs justes désirs facile et complaisant, IDYLLES. 39 Afin qu'ils soient heureux et qu'ils aiment leur maître, Et bénissent en paix l'instant qui les vit naître. LE BERGER. Et moi je le maudis cet instant douloureux Qui me donna le jour pour être malheureux; Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne; Pour n'avoir rien a moi, pour ne plaire à personne; Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil Engraissent d'un tyran l'indolence et l'orgueil. LE CHEVRIER. Berger infortuné, ta plaintive détresse De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse. Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux Aussi blancs que le lait qu'elle garde pour eux; Qu'ils aillent avec toi, je te les abandonne. Adieu. Puisse du moins ce peu que je te donne De ta triste mémoire effacer tes malheurs, Et soigné par tes mains distraire tes douleurs! LE BERGER. Oui, donne et sois maudit; car si j'étais plus sage Ces dons sont pour mon coeur d'un sinistre présage; De mon despote avare ils choqueront les yeux. Il ne croit pas qu'on donne il est fourbe, envieux; Il dira que chez lui j'ai volé le salaire Dont j'aurai pu payer les chevreaux et la mère; Et d'un si bon prétexte ardent à se servir, C'est à moi que ni-même il viendra les ravir. 40 IDYLLES. LE MALADE. « Apollon, dieu sauveur, dieu des savans mystères, » Dieu de la vie, et dieu des plantes salutaires, » Dieu vainqueur de Python, dieu jeune et triomphant,' » Prends pitié de mou fils, de mon unique enfant! » Prends pitié de sa mère aux larmes condamnée, » Qui ne vit que pour lui, qui meurt abandonnée, » Qui n'a pas dû rester pour voir mourir son fils; » Dieu jeune, viens aider sa jeunesse. Assoupis, » Assoupis dans son sein cette fièvre brûlante » Qui dévore la fleur de sa vie innocente. » Apollon, si jamais, échappé du tombeau, » Il retourne au Ménale avoir soin du troupeau; » Ces mains, ces vieilles mains orneront ta statue » De ma coupe d'onyx, à tes pieds suspendue; » Et, chaque été nouveau, d'un taureau mugissant » La hache à ton autel fera couler le sang. » Eh bien, mon fils, es-tu toujours impitoyable.? » Ton funeste silence est-il inexorable? 41 IDYLLES. » Enfant, tu veux mourir? Tu veux, dans ses vieux ans, » Laisser ta mère seule avec ses cheveux blancs? » Tu veux que ce Soit moi qui ferme ta paupière? » Que j'unisse ta cendre à celle de ton père? » C'est toi qui me devais ces soins religieux, » Et ma tombe attendait tes pleurs et tes adieux. » Parle, parle, mon fils, quel chagrin te consume? » Les maux qu'on dissimule en ont plus d'amertume. » Ne lèveras-tu point ces yeux appesantis? » -- Ma mère, adieu; je meurs, et tu n'as plus de fils. » Non, tu n'as plus de fils, ma mère bien aimée. » Je te perds. Une plaie ardente, envenimée, » Me ronge: avec effort je respire;'et je crois » Chaque fois respirer pour la dernière fois. » Je ne parlerai pas. Adieu; ce lit me blesse, » Ce tapis qui me couvre accable ma faiblesse; » Tout me pèse, et me lasse. Aide-moi, je me meurs. » Tourne-moi, sur le flanc. Ah j'expire! A douleurs! » -Tiens, mon unique enfant, mon fils, prends ce breuvage, » Sa chaleur te rendra ta force et ton courage. » La mauve, le dictame ont, avec les pavots, » Mêlé leurs sucs puissans qui donnent le repos: » Sur le vase bouillant, attendrie à mes larmes » Une Thessalienne a composé des charmes. » Ton corps débile a vu trois retours du soleil » Sans connaître Cérès, ni tes yeux le sommeil. » Prends, mon fils, laisse-toi fléchir à ma prière; » C'est ta mère, ta vieille, inconsolable mère 42 IDYLLES. » Qui pleure; qui jadis te guidait pas à pas, » T'asseyait sur son sein, te portait dans ses bras; » Que tu disais aimer, qui t'apprit à le dire; » Qui chantait, et souvent te forçait à sourire » Lorsque tes jeunes dents, par de vives douleurs, » De tes yeux enfantins faisaient couler deS pleurs. » Tiens, presse de ta lèvre, hélas! pâle et glacée, » Par qui cette mamelle était jadis pressée, » Un suc qui te nourrisse et vienne à ton secours, » Comme autrefois mon lait nourrit tes premiers jours. » - O côteaux d'Erymanthe! ô vallons! ô bocage! » O vent sonore et frais qui troublais le feuillage, » Et faisais frémir l'onde, et sur leur jeune sein » Agitais les replis de leur robe de lin! » De légères beautés, troupe agile et dansante... » Tu sais, tu sais ma mère? Aux bords de l'Érymanthe, » Là, ni loups ravisseurs, ni serpens, ni poisons. » O visage divin! ô fêtes! ô chansons! » Des pas entrelacés, des fleurs, une onde pure, » Aucun lieu n'est si beau. dans toute la nature. » Dieux! Ces bras et ces fleurs, ces cheveux, ces pieds nus » Si blancs, si délicats! Je ne les verrai plus. » O portez, portez-moi sur, les bords d'Érymanthe, » Que je la voie encor cette vierge charmante! » O!! que je voie ait loin la fumée à longs flots » S'élever de ce toit au bord de cet enclos.... » Assise à tes côtés, ses discours, sa tendresse, » Sa voix, trop heureux père! enchante ta vieillesse. » Dieux! par-dessus la haie élevée en remparts, 43 IDYLLES. » Je la vois à pas lents, en longs cheveux épars, » Seule, sur un tombeau, pensive, inanimée, » S'arrêter et pleurer sa mère bien aimée. » O que tes yeux sont doux! que ton visage est beau! » Viendras-tu point aussi pleurer sur mon tombeau? » Viendras-tu point aussi, la plus belle des belles, » Dire sur mon tombeau: Les parques sont cruelles? » - Ah! mon fils, c'est l'amour! c'est l'amour insensé » Qui t'a, jusqu'à ce point, cruellement blessé? » Ah! mon malheureux fils! Oui, faibles que nous sommes, » C'est toujours cet amour qui tourmenté les hommes. » S'ils pleurent en secret, qui lira dans leur coeur » Verra que cet amour est toujours leur vainqueur. » Mais, mon fils, mais dis-moi, quelle nymphe charmante, » Quelle vierge as-tu vue au bord de l'Erymanthe? » N'es-tu pas riche et beau? du moins quand la douleur » N'avait point de ta joue éteint la jeune fleur. » Parle. Est-ce cette Églé, fille du roi des ondes? » Ou cette jeune Irène aux longues tresses blondes? » Ou ne sera-ce point cette fière beauté » Dont j'entends le beau nom chaque jour répété; » Dont j'apprends que partout les belles sont jalouses? » Qu'aux temples, aux festins, les mères, les épouses, » Ne sauraient voir, dit-on, sans peine et sans effroi? » Cette belle Daphné? - Dieux! ma mère, tais-toi, » Tais-toi. Dieux! qu'as-tu dit? elle est fière, inflexible; » Comme les immortels elle est belle et terrible! » Mille amans l'ont aimée; ils l'ont aimée en vain. » Comme eux j'aurais trouvé quelque refus hautain. 44 IDYLLES. », garde que jamais elle soit informée... » M s, ô mort! ô tourment! ô mère bien aimée! » Tue vois dans quels ennuis dépérissent mes jours. » Écoute Dia prière et viens à mon secours: » k meurs; va la trouver: que tes traits, que ton âge, » De sa mère, à ses yeux, offrent la sainte image. » Tiens, prends cette corbeille et nos fruits les plus beaux; » Prends notre Amour d'ivoire, honneur de ces hameaux; » Prends la coupe d'onyx, à Corinthe ravie; » Prends mes jeunes chevreaux, prends mon coeur, prends ma vie; » Jette tout à ses pieds; apprends-lui qui je suis; » Dis-lui que je me meurs, que tu n'as plus de fils. » Tombe aux pieds du vieillard, gémis, implore, presse; » Adjure cieux et mers, Dieux, temple, autel, déesse; » Pars; et si tu reviens sans les avoir fléchis, » Adieu, ma mère, adieu, tu n'auras plus de fils. » - J'aurai toujours un fils; va, la belle espérance » Me dit.... » Elle s'incline, et dans un doux silence, Elle couvre ce front, terni par les douleurs, De baisers maternels entremêlés de pleurs. Puis elle sort en hâte, inquiète et tremblante) Sa démarche de crainte et d'âge chancelante. Elle arrive; et bientôt revenant sur ses pas, Haletante, de loin: « Mon cher fils, tu vivras, » Tu vivras. » Elle vient s'asseoir près de la couche: Le vieillard la suivait, le sourire à la bouche. La jeune belle aussi, rouge et le front baissé, Vient; jette sur le lit un coup-d'oeil. L'insensé Tremble; sous ses tissus il veut cacher sa tête. IDYLLES. 45 « Ami, depuis trois jours tu n'es d'aucune fête » Dit-elle, que fais-tu? Pourquoi veux-tu mourir? » Tu souffres. L'on me dit que je peux te guérir: » Vis; et formons ensemble une seule famille. » Que mon père ait un fils, et ta mère une fille. » 46 IDYLLES. LE. MENDIANT. C'ÉTAIT quand le printemps a reverdi les prés. La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés, Sous les monts Achéens, non loin de Crénée, Errait à l'ombre, aux bords du. faible et pur Crathis; Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, Entouraient de Lycus le fertile domaine. Soudain, à l'autre bord, Du fond d'un bois épais, un noir fantôme sort Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée Il remuait à peine une lèvre glacée; Des hommes et, des dieux implorait le secours, Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours. Il se traîne, il n'attend qu'une mort douloureuse; Il succombe. L'enfant, interdite et peureuse A ce hideux aspect sorti du fond du bois, Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix. Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie Qu'au nom de tous les dieux il la conjure, il prie, IDYLLES. 47 Et qu'il n'est point à craindre, et qu'une ardente faim L'aiguillonne et le tue, et qu'il expire enfin. « Si, comme je le crois, belle dès ton enfance, » C'est le dieu de ces eaux qui t'a donné. naissance, » Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains » Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains. » Ou si c'est quelque front porteur d'une couronne » Qui te nomme sa fille et te destine au trône, » Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois » Venge les opprimés sur la tête des rois. » Belle vierge, sans doute enfant d'une déesse, » Crains de laisser périr l'étranger en détresse; » L'étranger qui supplie est envoyé des dieux. » Elle reste. A le voir elle enhardit ses yeux; et d'une voix encore Tremblante: « Ami, le ciel écoute qui l'implore; » Mais ce soir, quand la nuit descend sur l'horison, » Passe le pont mobile, entre dans la maison; » J'aurai soin qu'on te laisse entrer sans méfiance. » Pour la dixième fois célébrant ma naissance, » Mon père doit donner une fête aujourd'hui. » Il m'aime; il n'a que moi; viens t'adresser à lui. » C'est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre, » Il est humain: il pleure aux pleurs qu'il voit répandre.» Elle dit, et s'arrête, et le coeur palpitant, S'enfuit; car l'étranger, sur elle en l'écoutant, Fixait de ses yeux creux l'attention avide. Elle rentre, cherchant dans le palais splendide L'esclave près de qui toujours ses jeunes ans Trouvent un doux accueil et des soins complaisans. 48 IDYLLES. Cette sage affranchie avait nourri sa mère; Maintenant sous des lois de vigilance austère, Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux, Rangent des serviteurs le cortége nombreux. Elle la voit de loin dans le fond du portique, Court, et posant ses mains sur ce visage antique: «Indulgente nourrice, écoute; il faut de toi » Que j'obienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi: » Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême, » Gémit sur l'autre bord, mourant, affamé, blême... » Ne me décèle point. De mon père aujourd'hui » J'ai promis qu'il pourrait solliciter l'appui. » Fais qu'il entre; et surtout, ô mère de ma mère! » Garde que nul mortel n'insulte à sa misère. » Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux, » Dit l'esclave en baisant son front et ses cheveux; » Oui; qu'à ton protégé ta fête soit ouverte. » Ta mère, mon élève, (inestimable perte!) » Aimait à soulager les faibles abattus. » Tu lui ressembleras autant par tes vertus » Que par tes yeux si doux, et tes graces naÏves. » Mais, cependant la nuit assemble les convives En habits somptueux, d'essences parfumés, Ils entrent. Aux lambris d'ivoire et d'or semés, Pend le lin d'Ionie en brillantes courtines; Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines. La table au loin circule, et d'apprêts savoureux Se charge. L'encens vole en longs flots vaporeux; Sur leurs bases d'argent, des formes animées IDYLLES. 49 Élèvent dans leurs mains des torches enflammées; Les figures, l'onyx, le cristal, les métaux En vases hérissés d'hommes ou d'animaux, Partout sur les buffets, sur la table étincèlent; Plus d'une lyre est prête; et partout s'amoncèlent Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs. On s'étend sur les lits teints de mille couleurs; Près de Lycus, sa fille idole de la fête, Est admise. La rose a couronné sa tète. Mais pour que la décence impose un juste frein, Lui-même est par eux tous élu Roi du festin.; Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre. Lorsque la double porte ouverte, un spectre sombre Entre; cherchant des yeux l'autel hospitalier. La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer; Il embrasse l'autel, s'assied parmi la cendre; Et tous, l'oeil étonné, se taisent pour l'entendre. « Lycus, fils d'Evénon, que les dieux et le temps » N'osent jamais troubler tes destins éclatans. » Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille » Semblent d'un roi puissant l'idole de sa ville. » A ton riche banquet un peuple convié, » T'honore comme un dieu de l'Olympe envoyé. » Regarde un étranger qui meurt dans la poussière » Si tu ne tends vers lui ta main hospitalière. » Inconnu, j'ai franchi le seuil de ton palais: » Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits. » Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente » Qui m'a seule indiqué ta porte bienfaisante! » Je fus riche, autrefois: mon banquet opulent » N'a jamais repoussé l'étranger suppliant. » Et pourtant aujourd'hui la faim est mon partage, » La faim qui flétrit l'aine autant que le visage, » Par qui l'homme souvent importun, odieux, » Est contraint de rougir et de baisser les yeux. » -- Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire » Des bons ou des méchans fait le destin prospère. » Mais sois mon hôte. Ici l'on hait plus que l'enfer » Le public ennemi, le riche au coeur de fer, » Enfant de Némésis, dont le dédain barbare » Aux besoins des mortels ferme son coeur avare. » Je rends grâce à l'enfant qui t'a conduit ici. » Ma fille, c'est bien fait; poursuis toujours ainsi. » Respecter l'indigence est un devoir suprême. » Souvent les immortels (et Jupiter lui-même) » Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, » Viennent tenter le coeur des humains fortunés. » D'accueil et de faveur un murmure s'élève. Lycus descend, accourt, tend la main, le relève: << Salut, père étranger; et que puissent tes voeux » Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux. » Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage; » Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. » Souvent marchent ensemble indigence et vertu; » Souvent d'un vil manteau le sage revêtu, » Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique. » Couvert de chauds tissus, à l'ombre du portique, 51 IDYLLES. Sur de molles toisons, en un calme sommeil, » Tu peux, ici dans l'ombre, attendre le soleil. » Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie, » Tes parens, si les dieux ont épargné leur vie. » Car tout mortel errant nourrit un long amour » D'aller revoir le sol qui lui donna le jour. » Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille » A l'heure qui jadis a vu naître ma fille. » Salut! Vois, l'on t'apporte et la table et le pain: » Sieds-toi. Tu vas d'abord rassasier ta faim. » Puis, si nulle, raison ne te force au mystère, » Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père. » Il retourne, & sa place après que l'indigent S'est assis. Sur ses mains dans l'aiguière d'argent, Par une jeune esclave une eau pure est versée. Une table de cèdre où l'éponge est passée, S'approche; et vient offrir à son avide main Et les fumantes chairs sur les disques d'airain, Et l'amphore vineuse et la coupe aux deux anses. « Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances. » Ami, leur lendemain est, dit-on, un beau jour. >> Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe, Et veut que l'échanson. verse à toute la troupe «Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer » L'étranger, devenu l'hôte de mon foyer. » Le vin de, main en main va roulant à la ronde; Lycus lui-môme emplit une coupe profonde, L'envoie à. l'étranger: « Salut, mon hôte, bois. 52 IDYLLES. » De ta ville bientôt tu reverras les toits, » Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase. » Des mains de l'échanson l'étranger prend le vase, Se lève; sur eux tous il invoque les dieux. On boit; il se rassied. Et jusques sur les yeux Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage, De sourire et de plainte il mêle son langage. « Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits, » De l'importun besoin j'ai calmé les abois, » Oserai-je à ma langue abandonner les rênes? » Je n'ai plus ni pays, ni parens, ni domaines. » Mais écoute: le vin, par toi-même versé, M'ouvre la bouche. Ainsi, puisque j'ai commencé, » Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire. » Excuse enfin ma langue, excuse ma prière; » Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur » Souvent à l'excès même enhardit la pudeur. » Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, » Déchiré de buissons, ou d'insectes avides, » D'un long jeûne flétri; d'un long chemin lassé, » Et de plus d'un grand fleuve en nageant traversé, » Je parais énervé, sans vigueur, sans courage;. » Mais je suis né robuste et n'ai point passé l'âgé. » La force et le travail, que je n'ai point perdus, » Par un peu de repos me vont être rendus. » Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques. » Je puis dresser au char tes coursiers olympiques, » Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon, » Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon. IDYLLES. 53 » Je puis même, tournant la meule nourricière, » Broyer le° pur froment en farine légère. » Je puis, la serpe en main, planter et diriger » Et le cep et la treille, espoir de ton verger. » Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée, » Et devant mes pas, l'herbe ou la moisson tombée » Viendra remplir ta grange en la belle saison; » Afin que. nul mortel ne dise en ta maison, » Me regardant d'un oeil insultant et colère: » O vorace étranger! qu'on nourrit à rien faire. » -Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi » N'oserait élever sa langue contre toi. » Tu peux ici rester, même oisif et tranquille, » Sans craindre qu'un affront ne trouble ton asile. » - L'indigent se méfie. - Il n'est plus de danger. » -L'homme est né pour souffrir.-Il est né pour changer. » - Il change d'infortune! -Ami, reprends courage: » Toujours un vent glacé ne souffle point l'orage. » Le ciel d'un jour à l'autre est humide ou serein, » Et tel pleure aujourd'hui qui sourira demain. » -Mon hôte, en tes discours préside la sagesse. » Mais quoi! la confiante et paisible richesse » Parle ainsi. L'indigent espère en vain du sort; » En espérant toujours il arrive à la mort. » Dévoré de besoin, de projets, d'insomnie, » Il vieillit dans l'opprobre et dans l'ignominie. » Rebuté des humains durs, envieux, ingrats, » Il a recours aux dieux qui ne l'entendent pas. 54 IDYLLES. » Toutefois ta richesse accueille mes misères; » Et puisque ton- coeur s'ouvre à la voix des prières, » Puisqu'il sait, ménageant le faible humilié, » D'indulgence et d'égards tempérer la pitié, » S'il est des dieux du pauvre, 6 Lycus! que ta vie » Soit un objet pour tous et d'amour et d'envie. » - Je te le dis encore, espérons, étranger. Que mon exemple au moins serve à t'encourager. » Des changemens du sort j'ai fait l'expérience. » Toujours un même éclat n'a point à l'indigence » Fait du riche Lycus envier le destin » J'ai moi-même été pauvre et j'ai tendu la main. » Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses, » Offrit à mon travail de justes récompenses. » Jeune ami, j'ai trouvé quelques vertus en toi; » Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi. » Oui, oui, je m'en souviens: Cléotas fut mon père; » Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère. » A tous les malheureux je rendrai désormais » Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits. » Dieux, l'homme bienfaisant est votre cher ouvrage, » Vous n'avez point ici d'autre visible image; » Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains » Pour vous représenter aux regards des humains. » Veillez sur Cléotas! Qu'une fleur éternelle, » Fille d'une ame pure, en ses traits étincelle; » Que nombre de bienfaits, cc sont là ses amours, » Fassent une couronne à chacun de ses jours; » Et quand une mort douce et d'amis entourée, IDYLLES. 55 » Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée, » Qu'il laisse avec ses biens ses vertus pour appui » A des fils s'il se peut encor meilleurs que lui. » -- Hôte des malheureux, le sort inexorable » Ne prend point Ies avis de l'homme secourable. » Tous, par sa main de fer en aveugles poussés, » Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés. » Cléotas est perdu, son injuste patrie » L'a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie. » De ses concitoyens dès long-temps envié, » De ses nombreux amis en un jour oublié, » Au lieu de ces tapis qu'avait tissus l'Euphrate, » Au lien de ces festins brillans d'or et d'agathe, Où ses hôtes, parmi les chants, harmonieux, » Savouraient jusqu'au jour les vins délicieux, » Seul maintenant, sa faim visitant les feuillages, » Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages; » Ou chez le riche altier apportant ses douleurs, » Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs. » Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire » Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire, » Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, » Seul, d'exil en exil, de déserts en déserts, » Pauvre et semblable à moi, languissant et débile, » Sans appui qu'un bâton, sans foyer, sans asile, » Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux, » Et sans que nul mortel attendri sur ses maux, » D'un souhait de bonheur le flatte et l'encourage; » Les torrens et la mer, l'aquilon et l'orage, 56 IDYLLES. » Des corbeaux et des loups les tristes hurlemens » Répondant seuls la nuit à ses gémissemens; » N'ayant d'autres amis que les bois solitaires, » D'autres consolateurs que ses larmes amères, » Il se traîne; et souvent sur la pierre il s'endort » A la porte d'un temple, en invoquant la mort. » -Que m'as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête. » Dieux! ah grands dieux! partons Plus de jeux plus de fête, » Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs; » Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs. » Ah dieux! quand dans le vin, les festins, l'abondance, » Enivré des vapeurs d'une folle opulence, » Celui qui lui, doit tout chante et s'oublie et rit, » Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit, » Maudissant, cornue ingrat, son vieil ami qui l'aime. » Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même? » En quels lieux était-il? où portait-il ses pas? » Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas? » Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je; » Où l'as-tu vu? Mon hôte, à regret je t'afflige. » C'était lui, je l'ai vu » Les douleurs de son ame » Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme, » A Delphes, confiés au ministre du dieu, » Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu. » Par des sentiers secrets fuyant l'aspect des villes, » On les avait suivis jusques aux Thermopyles. » Il en gardait encore un douloureux effroi. 57 IDYLLES. » Je le connais; je fus son ami comme toi. » D'un même sort jaloux une même injustice » Nous a tous deux plongés au même précipice. » Il me donna jadis (ce bien seul m'est resté) » Sa marque d'alliance et d'hospitalité. » Vois si tu la connais.» O surprise! Immobile, Lycus a reconnu son propre sceau d'argile; Ce sceau, don mutuel d'immortelle amitié, Jadis à Cléotas par lui-même envoyé. Il ouvre un oeil avide, et long-temps envisage L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage. « Est-ce toi, Cléotas? toi, qu'ainsi je revoi? » Tout ici t'appartient. O mon père! est-ce toi? » Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. » O Cléotas! mon père! ô toi, qui fus mon maître » Viens; je n'ai fait ici que garder ton trésor; » Et ton ancien Lycus veut te servir encor. » J'ai honte à ma fortune en regardant la tienne. » Et dépouillant soudain la pourpre tyrienne Que tient sur son épaule une agrafe d'argent, Il l'attache lui-même à l'auguste indigent. Les convives levés l'entourent; l'allégresse Rayonne en tous les yeux. La famille s'empresse; On cherche des habits, on réchauffe le bain. La jeune enfant approche, il rit; lui tend la main. << Car c'est toi, lui dit-il, c'est toi qui la première » Ma fille, m'as ouvert la porte hospitalière.» 58 IDYLLES. MNAZILE ET CHLOÉ CHLOÉ. Fleurs, bocage sonore, et mobiles roseaux Où murmure zéphyr au murmure des eaux, Parlez; le beau Mnazile est-il sous vos ombrages? Il visite souvent vos paisibles rivages. Souvent j'écoute, et l'air qui gémit dans vos bois A mon oreille au loin vient apporter sa voix. MNAZILE. Onde, mère des fleurs, naïade transparente Qui pressez mollement cette enceinte odorante, Amenez-y Chloé, l'amour de mes regards. Vos bords m'offrent souvent ses vestiges épars. Souvent ma bouche vient sous vos sombres allées Baiser l'herbe et les fleurs que ses pas ont foulées. CHLOÉ. Oh! s'il pouvait savoir quel amoureux ennui Me rend cher ce bocage où je rêve de lui! Peut-être je devais d'un souris favorable L'inviter, l'engager à me trouver aimable. 59 IDYLLES. MNAZILE. Si pour m'encourager quelque dieu bienfaiteur Lui disait que son nom fait palpiter mon coeur! J'aurais dû l'inviter, d'une voix douce et tendre, A se laisser aimer, à m'aimer, à m'entendre. CHLOÉ. Ah! je l'ai vu; c'est lui. Dieux! je vais lui parler! O ma bouche! ô mes yeux! gardez de vous troubler. MNAZILE. Le feuillage a frémi. Quelque robe légère C'est elle! O! mes regards ayez soin de vous taire. CHLOÉ. Quoi, Mnazile est ici? Seule, errante, mes pas Cherchaient ici le frais et ne t'y croyaient pas. MNaZILE. Seul, au bord de ces flots que le tilleul couronne J'avais fui le soleil et n'attendais personne. 60 IDYLLES. LYDÉ Mon visage est flétri des regards du soleil. Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil. J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée; Des bélemens lointains partout m'ont appelée. J'ai couru: tu fuyais sans doute loin de moi: C'était d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître. O jeune adolescent! tu rougis devant moi. Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence; Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance. O jeune adolescent, viens savoir que mon coeur N'a pu de ton visage oublier la douceur. Bel enfant, sur ton front la volupté réside. Ton regard est celui d'une vierge timide. Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour, Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour. Viens le savoir de moi. Viens, je veux te l'apprendre; Viens remettre en mes mains ton ame vierge et tendre, IDYLLES. 61 Afin que mes leçons moins timides que toi Te fassent soupirer et languir comme moi; Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine. O je voudrais qu'ici tu vinsses un matin Reposer mollement ta tête sur mon sein Je te verrais dormir, retenant mon haleine; De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine. Mon écharpe de lin que je ferais flotter, Loin de ton beau, visage aurait soin d'écarter Lés insectes volans et la jalouse abeille. ARCAS ET PALÉMON. PALÉMON. Tu poursuis Damalis: mais cette blonde tète Pour le joug de Vénus n'est point encore prête. C'est une enfant encore; elle fuit tes liens, Et ses yeux innocens n'entendent pas les tiens. Ta génisse naissante au sein du pâturage Ne cherche aux bords des eaux que le saule et l'ombrage; Sans répondre à la voix des époux mugissans, Elle se mêle aux jeux de ses frères naissans. 62 IDYLLES. Le fruit encore verd, la vigne encore acide Tentent de ton palais l'inquiétude avide. Va, l'automne bientôt succédant à des fleurs Saura mûrir pour toi leurs mielleuses liqueurs. Tu la verras bientôt, lascive et caressante, Tourner vers les baisers sa tête languissante. Attends. Le jeune épi n'est point couronné d'or; Le sang du doux mûrier ne jaillit point encor; La fleur n'a point percé sa tunique sauvage; Le jeune oiseau n'a point encore de plumage. Qui prévient le moment l'empêche d'arriver. ARCAS. Qui le laisse échapper ne peut le retrouver. Les fleurs ne sont pas tout! le verger vient d'éclore, Et l'automne a tenu les promesses de Flore. Le fruit est mûr, et garde en sa douce âpreté D'un fruit à peine mûr l'aimable crudité. L'oiseau d'un doux plumage enveloppe son aile. Du milieu des bourgeons le feuillage étincelle. La rose et Damalis de leur jeune prison Ont ensemble percé la jalouse cloison. Effrayée et confuse, et versant quelques larmes, Sa mère en souriant a calmé ses alarmes. L'hyménée a souri quand il a vu son sein, Pouvoir bientôt remplir une amoureuse main. Sur le coin'g parfumé le doux printemps colore Une molle toison intacte et vierge encore. La grenade en.ir'ouverte au fond de ses réseaux Nous laisse voir l'éclat de ses rubis nouveaux. IDYLLES. 63 BAC CHUS. Viens, O divin Bacchus, 6 jeune Thyonée, 0 Dyonise, Evan, Iacchus et Lénée, Viens, tel que tu parus aux déserts de N Quand ta voix rassurait la fille de Minos., Le superbe éléphant, en proie à ta victoire, Avait de ses débris formé ton char d'ivoire. De pampres, de raisins mollement enchaîné, Le tigre aux larges flancs de taches sillonné, Et le lynx étoilé, la panthère sauvage Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. L'or reluisait partout aux axes de tes chars. Les ménades couraient en longs cheveux épars, Et chantaient Evoè, Bacchus et Thyonée, Et Dyonise, Evan, Iacchus et Lénée; Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms, Et la voix des rochers répétait leurs chansons. Et le rauque tambour, les sonores cymbales? Les hautbois tortueux et les doubles crotales, Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin Le faune, le satyre et le jeune sylvain, Au hasard attroupés autour du vieux Silène, 64 IDYLLES. Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne, Toujours ivre, toujours débile, chancelant, Pas à pas cheminait sur son âne indolent. EUPHROSINE. Ah! ce n'est point à moi qu'on s'occupe de plaire. Ma soeur plutôt que moi dut le jour à ma mère. Si quelques beaux bergers apportent une fleur, Je sais qu'en me l'offrant ils regardent ma soeur. S'ils vantent les attraits dont brille mon visage, Ils disent à ma soeur: C'est ta vivante image. Ah! pourquoi n'ai-je encor vu que douze moissons! Nul amant ne me flatte en ses douces chansons; Nul ne dit qu'il mourra si je suis infidèle. Mais j'attends. L'âge vient. Je sais que je suis belle. Je sais qu'on ne voit point d'attraits plus désirés Qu'un visage arrondi, de longs cheveux dorés. Dans une bouche étroite un double rang d'ivoire, Et sur de beaux yeux bleus une paupière noire. IDYLLES. 65 HYLAS. AU CHEVALIER DE PANGE. LE navire éloquent fils des bois du Pénée, Qui portait à Colchos la Grèce fortunée, Craignant près de l'Euxin les menaces du nord, S'arrête; et se confie au doux calme d'un port. Aux regards des héros le rivage est tranquille; Ils descendent. Hylas prend un vase d'argille, Et va, pour leurs banquets sur l'herbe préparés, Chercher une onde pure en ces bords ignorés. Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine Trois naÏades l'ont vu s'avancer dans la plaine. Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant, Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphire, Un murmure plus doux l'avertit et l'attire. Il accourt. Devant lui l'herbe jette des fleurs: Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs; Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande, Et s'égare à cueillir une belle guirlande. 66 IDYLLES. Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler. Sur l'immobile arène il l'admire couler, Se courbe; et s'appuyant à la rive penchante, Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain. Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la min En un lit de jonc frais et de mousses nouvelles. Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles, Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté Le rassure et le loue et flatte sa beauté. Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine De la jeunesse en fleur la première étamine, On sèchent en riant quelques pleurs gracieux,, Dont la frayeur subite avait rempli ses yeux. « Quand ces trois corps d'albâtre atteignaient le rivage, » D'abord j'ai cru, dit-il, que c'était mon image » Qui, de cent flots brisés, prompte à suivre la loi, » Ondoyante, volait et s'élançait vers moi. ». Mais Alcide inquiet, que presse un noir augure, Va, vient, le cherche, crie auprès de l'onde pure: Hylas! Hylas! Il crie et mille et mille fois. Le jeune enfant de loin croit entendre sa voix, Et du fond des roseaux, pour adoucir sa peine, Lui répond d'une voix inentendue et vaine. De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil. Vas trouver mon ami, vas, nia fille nouvelle, IDYLLES 67 Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle, L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillans; D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs, Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête, Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête A défier un jour les pipeaux de Ségrais, Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts, NÉERE. Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois; Un beau cygne soupire, et de sa douce voix, De sa voix qui bientôt lui doit être ravie, Chante, avant de partir, ses adieux à la vie Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort, Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort. « O vous, du Sébéthus naïades vagabondes, » Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes. » Adieu, mon Clinias; moi, celle qui te plus, » Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus. » O cieux, 6 terre, ô mer, prés, montagnes, rivages, » Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages, » Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours 68 IDYLLES. » Néere tout son bien, Néere ses amours, » Cette Néere hélas! qu'il nommait sa" Néere, » Qui pour lui criminelle abandonna sa mère; » Qui pour lui fugitive, errant de lieux en lieux, » Aux regards des humains n'osa lever les yeux. » O! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène » Calme sous ton vaisseau la vague ionienne; » Soit qu'aux bords de Poestum, sous ta soigneuse main » Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin; » Au coucher du soleil, si ton ame attendrie » Tombe en une muette et molle rêverie, » Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi. » Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi. » Mon ame vagabonde, à travers le feuillage » Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage » Tu la verras descendre; ou du sein de la mer » S'élevant comme un songe,étinceler dans l'air. » Et ma voix toujours tendre et doucement plaintive » Caresser en fuyant ton oreille attentive. » 69 IDYLLES. FRAGMENS Oeta, mont ennobli par cette nuit ardente, Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente Reçut de son amour un présent trop jaloux, Victime du centaure immolé par ses coups. Il brise tes forêts: ta cime, épaisse et sombre En un bûcher immense amoncèle sans nombre Les sapins résineux que son bras a ployés. Il y porte la flamme; il monte: sous ses piés Etend du vieux lion la dépouille héroÏque; Et l'oeil au ciel, la main sur fa massue antique, Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu Brille autour du héros; et la flamme rapide Porte aux palais divins l'ame du grand Alcide! J'étais un faible enfant qu'elle était grande et belle: Elle me souriait et m'appelait près d'elle. Debout sur ses genoux, mon innocente main Parcourait ses cheveux, son visage, son sein, 70 IDYLLES. Et sa main quelquefois aimable et caressante Feignait de châtier mon enfance imprudente. C'est devant ses amans, auprès d'elle confus, Que la fière beauté me caressait le plus. Que de fois (mais hélas! que sent-on à cet âge?) Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage; Et les bergers disaient, me voyant triomphant: « O que de biens perdus! O trop heureux enfant! » Toujours ce souvenir m'attendrit et me touche, Quand lui-même appliquant la flûte sur ma bouche, Riant et m'asseyant sur lui, près de son coeur, M'appelait son rival et déjà son vainqueur. 11 façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre A souffler une haleine harmonieuse et pure. Et ses savantes mains prenant mes jeunes doigts, Les levaient, les baissaient, recommençaient vingt fois, Leur enseignant ainsi, quoique faibles encore, A fermer tour â tour les trous du buis sonore. (IMITÉ DE PLATON.) LA reposait l'Amour, et sur sa joue en fleur B D'une pomme brillante éclatait la couleur. Je vis, dès que j'entrai sous cet épais bocage, Son arc et son carquois suspendus au feuillage. 71 IDYLLES. Sur des monceaux de rose, au calice embaumé, Il dormait. Un souris sur sa bouche formé L'entr'ouvrait mollement; et de jeunes abeilles Venaient cueillir le miel de ses lèvres vermeilles. J'apprends, pour disputer un prix si glorieux, Le bel art d'Erychton, mortel prodigieux, Qui sur l'herbe glissante, en longs anneaux mobiles, Jadis homme et serpent traînait ses pieds agiles. Elevé sur un axe Erychton le premier Aux liens du timon attacha le coursier, Et vainqueur près des mers, sur les sables arides, Fit voler à grand bruit les quadriges rapides. Le Lapithe hardi dans ses jeux turbulens Le premier des coursiers osa presser les flancs. Sous lui dans un long cercle achevant leur carrière Ils surent aux liens livrer leur. tête altière, Blanchir un frein d'écume, et légers, bondissans, Agiter, mesurer leurs pas retentissans. Je sais, quand le midi leur fait désirer l'ombre, Entrer â pas muets sous le roc frais et sombre, D'où parmi le cresson et l'humide gravier La naïade se fraie un oblique sentier. Là j'épie à loisir -la nymphe blanche et nue Sur un banc de gazon mollement étendue, 72 IDYLLES. Qui dort; et sur sa main, au murmure des eaux, Laisse tomber son front couronné de roseaux. Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée, O reine! ô de Minos épouse désolée! Heureuse si jamais, dans ses riches travaux, Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux! Tu voles épier sous quelle yeuse obscure Tranquille il ruminait son antique pâture, Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalans, Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs. O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète, De ces vallons fermez, entourez la retraite. O craignez que vers lui des vestiges épars Ne viennent à guider ses pas et ses regards. Insensée, à travers ronces, forêts, montagnes, Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes, Une belle génisse, â son superbe amant, Adressait devant elle un doux mugissement. La perfide mourra. Jupiter la demande. Elle-même à son front attache la guirlande, L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur « Sois belle maintenant, et plais â mon vainqueur. » Elle frappe. Et sa haine à la flamme lustrale Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale. An! prends un coeur humain, laboureur trop avide, j Lorsque d'un pas tremblant l'indigence timide De tes larges moissons vient, le regard confus, Recueillir après toi les restes superflus. Souviens-toi que Cybèle est la mère commune. Laisse la probité, que trahit la fortune, Comme l'oiseau du ciel se nourrir. à tes pieds De quelques grains épars sur la terre oubliés. (IMITÉ DE THOMPSON.) IDYLLES. 73 (TRADUIT D'EURIPIDE.) Au sang de ses enfans, de, vengeance égarée, Une mère plongea sa main dénaturée. Et l'amour, l'amour seul avait conduit sa main. Mère, tu fus impie, et l'amour inhumain. Mère! amour! qui des deux eut plus de barbarie? L'amour fut inhumain; mère tu fus impie. Plût aux dieux que la Thrace aux rameurs de Jason Eût fermé le Bosphore, orageuse prison; Que Minerve abjurant leur fatale entreprise, Pélion n'eût jamais, aux bords du bel Amphryse, Vu le chêne, le pin,, ses plus antiques fils, Former, lancer aux flots, sous la main de Typhis, Ce navire animé, fier conquérant du Phase, Qui sut ravir aux bois du menaçant Caucase 74 IDYLLES. L'or du bélier divin, présent de Néphélé, Téméraire nageur qui fit périr Hellé! FILLE du vieux pasteur, qui d'une main agile Le soir emplis de lait trente vases d'argile, Crains la génisse pourpre, au farouche regard, Qui marche toujours seule et qui paît à l'écart. Libre, elle lutte et fuit intraitable et rebelle; Tu ne presseras point sa féconde mamelle, A moins qu'avec adresse un de ses pieds lié Sous un cuir souple et lent ne demeure plié. (TIRÉ DE MOSCHUS. ) Nouveau cultivateur, armé d'un aiguillon L'Amour guide le soc et trace le sillon; Il presse sous le joug les taureaux qu'il enchaîne. Son bras porte le grain qu'il sème dans la plaine. Levant le front, il crie au monarque des dieux: « Toi, mûris mes moissons, de peur que loin des cieux Au joug d'Europe encor ma vengeance puissante. » Ne te fasse courber ta tête mugissante. » IDYLLES. 75 ÉPILOGUE. MA muse pastorale aux regards des Français Osait ne point rougir d'habiter les forêts. Elle eût voulu montrer aux belles de nos villes La champêtre innocence et les plaisirs tranquilles; Et ramenant Palès des climats étrangers, Faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers. Elle a vu, me suivant dans mes courses rustiques, Tous les lieux illustrés par des chants bucoliques. Ses pas de l'Arcadie ont visité les bois, Et ceux du Mincius, que Virgile autrefois Vit à ses doux accens incliner leur feuillage; Et d'Hermus aux flots d'or l'harmonieux rivage, Où Dion, de Vénus répétant les douleurs, Du beau sang d'Adonis a fait naître des fleurs. Vous, Aréthuse aussi, que de toute fontaine Théocrite et Moschus firent la souveraine. Et les bords montueux de ce lac enchanté, Des vallons de Zurich pure divinité, Qui du sage Gesner à ses nymphes avides Murmure les chansons sous leurs antres humides. Elle s'est abreuvée à ces savantes eaux; 76 IDYLLES. Et partout, sur leurs bords, a coupé des roseaux. Puisse-t-elle en avoir pris sur les mêmes tiges Que ces chanteurs divins, dont les doctes prestiges Ont aux fleuves charmés fait oublier leur cours, Aux troupeaux l'herbe tendre, au pasteur ses amours. De ces roseaux liés par des noeuds de fougère Elle osait composer sa flûte bocagère, Et voulait, sous ses doigts exhalant de doux sons, Chanter Pomone et Pan, les ruisseaux, les moissons, Les vierges aux doux yeux, et les grottes muettes, Et de l'âge d'amour les ardeurs inquiettes. 77 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE PREMIÈRE. Abel, doux confident de mes jeunes mystères, Vois; Mai nous a rendu nos courses solitaires. Viens à l'ombre écouter mes nouvelles amours; Viens. Tout aime au printemps et moi j'aime toujours. Tant que du sombre hiver dura le froid empire, Tu sais si l'aquilon s'unit avec ma lyre. Ma muse aux durs glaçons ne livre point ses pas; Délicate, elle tremble à l'aspect des frimats, Et, près d'un pur foyer, cachée en sa retraite, Entend les vents mugir et sa voix est muette.. Mais sitôt que Procné ramène les oiseaux, Dès qu'au riant murmure et des bois et des eaux, Les champs ont revêtu leur robe d'hyménée, A ses caprices vains, sans crainte abandonnée Elle renaît; sa voix a retrouvé des sons; Et comme la cigale, amante des buissons, De rameaux eu rameaux, tour à tour reposée,, 78 ÉLÉGIES. D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée, S'égaie; et des beaux jours prophète harmonieux, Aux chants du laboureur mêle son chant joyeux. Ainsi, courant partout sous les nouveaux ombrages, Je vais chantant Zéphir, les nymphes, les bocages; Et les fleurs du printemps et leurs riches couleurs, Et mes belles amours plus belles que les fleurs. ELEGIE II TIRÉE D'UNE IDYLLE DE BION. Loi N des bords trop fleuris de Gnide et de Paphos, Effrayé d'un bonheur ennemi du repos, J'allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse Invoquer dans mes vers la nymphe d'Aréthusé. Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris, Sans armes, sans carquois, vint m'amener son fils. Tous deux ils souriaient: « Tiens, berger, me dit-elle, » Je te laisse mon fils, sois son guide fidèle; » Des champêtres douceurs instruis ses jeunes ans; ÉLÉGIES. 79 » Montre-lui la sagesse; elle habite les champs.» Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide, J'appelle près de moi l'enfant doux et timide. Je lui dis nos plaisirs, et la paix des hameaux; Un Dieu même au Pénée abreuvant des troupeaux; Bacchus et les moissons. Quel Dieu, sur le Ménale, Forma de neuf roseaux une hâte inégale. Mais lui, sans écouter mes rustiques leçons, M'apprenait, à son tour, d'amoureuses chansons; La douceur d'un baiser, et l'empire des belles; Tout l'Olympe soumis à des beautés mortelles; Des flammes de Vénus Pluton même animé; Et le plaisir divin d'aimer et d'être aimé. Que ses chants étaient doux! je m'y laissai surprendre. Mon ame ne pouvait se lasser de l'entendre. Tous mes préceptes vains, bannis de mon esprit, Pour jamais firent place à tout ce qu'il m'apprit. Il connaît sa victoire; et sa bouche embaumée Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée. Il coula dans mon coeur; et, de cet heureux jour, Et ma bouche et mon coeur n'ont respiré qu'amour. 80 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE III. O lignes que sa main, que son coeur a tracées! O nom baisé cent fois! craintes bientôt chassées! Oui: cette longue routé, et ces nouveaux séjours, Je craignais... Mais enfin mes lettres, nos amours, Ma mémoire, partout sont tes chères compagnes. Dis vrai? suis-je avec toi dans ces riches campagnes Où du Rhône indompté l'Arve trouble et fangeux Vient grossir et souiller le cristal orageux? Ta lettre se promet qu'en ces nobles rivages Où Sennar épaissit ses immenses feuillages, Des vers pleins de ton nom attendent ton retour, Tout trempés de douceurs, de caresses, d'amour. Heureux qui, tourmenté de flammes inquiètes, Peut du Permesse encor visiter les retraites; Et loin de son amante, égayant sa langueur, Calmer par des chansons les troubles de son coeur! Camille, où tu n'es point, moi je n'ai pas de muse. Sans toi, dans ses bosquets Hélicon me refuse; Les cordes de la lyre ont oublié mes doigts, Et les choeurs d'Apollon méconnaissent ma voix. ÉLÉGIES, 81 Ces regards purs et doux, que sur ce coin du monde Verse d'un ciel ami l'indulgence féconde; N'éveillent plus mes sens ni mon -ame. Ces bords Ont beau de leur Cybèle étaler les trésors; Ces ombrages n'ont plus d'aimables rêveries, Et l'ennui taciturne habite ces prairies. Tu fis tous leurs attraits; ils fuyaient avec toi Sur le rapide char qui t'éloignait de moi. Errant et fugitif je demande Camille A ces antres, souvent notre commun asile; Ou je vais te cherchant dans ces murs attristés, Sous tes lambris, jamais par moi seul habités, Où ta harpe se tait, où la voûte sonore Fut pleine de ta voix et la répète encore; Où tous ces souvenirs cruels et précieux D'un humide nuage obscurcissent mes yeux. Mais pleurer est amer pour une belle absente; Il n'est doux de pleurer qu'aux pieds de son amante, Pour la voir s'attendrir, caresser vos douleurs Et de sa belle main vous essuyer vos pleurs; Vous baiser, vous gronder, jurer qu'elle vous aime, Vous défendre une larme et pleurer elle-même. Eh bien! sont-ils bien tous empressés à te voir? as-tu sur bien des coeurs promené ton pouvoir? Vois-tu tes jours suivis de plaisirs et de gloire, Et chacun de tes pas compter une victoire? Oh quel est mon bonheur si, dans un bal bruyant, Quelque belle tout bas te reproche en riant D'un silence distrait ton ame enveloppée, 82 ÉLÉGIES. Et que sans doute ailleurs elle est mieux occupée! Mais dieux, puisses-tu voir, sous un ennui rongeur, De ta chère beauté flétrir toute la fleur, Plutôt que d'être heureuse à grossir tes conquêtes; D'aller chercher toi-même et désirer des fêtes, Ou sourire le soir, assise au coin d'un bois, Aux éloges rusés d'une flatteuse voix, Comme font trop souvent de jeunes infidèles, Sans songer que le Ciel n'épargne point les belles. Invisible, inconnu, dieux! pourquoi n'ai-je pas Sous un voile étranger accompagné tes pas J'ai pu de ton esclave, ardent, épris de-zèle, Porter, comme le coeur, le vêtement fidèle. Quoi! d'autres loin de moi te prodiguent leurs soins, Devinent tes pensers, tes ordres, tes besoins! Et quand d'âpres cailloux la pénible rudesse De tes pieds délicats offense la faiblesse, Mes bras ne sont point là pour presser lentement Ce fardeau cher et doux et fait pour un amant! Ah! ce n'est pas aimer que prendre sur soi-même De pouvoir vivre ainsi loin de l'objet qu'on aime. Il fut un temps, Camille, où plutôt qu'à me fuir - Tout le pouvoir des dieux t'eût contrainte, à mourir! Et puis d'un ton charmant ta lettre me demande Ce que je veux de toi, ce que je te commande. Cc que je veux? di-tu. Je veux que ton retour Te paraisse bien lent; je veux que nuit et jour Tu m'aimes. (Nuit et jour; hélas! je me tourmente.). Présente au milieu d'eux, sois seule, sois absente; ELEGIES Dors en pensant à moi; rêve-moi près de toi; Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi. ELEGIE IV Ah! je les reconnais et mon coeur réveille. 0 sons! O douces voix chères à mon oreille, 0 mes Muses, c'est vous. Vous, mon premier amont, Vous, qui m'avez aimé dès que j'ai vu le jour. Leurs bras, à mon berceau dérobant mon enfance, Me portaient sous la grotte où Virgile eut naissance, Où j'entendais le bois murmurer et frémir, Où leurs yeux dans les fleurs me regardaient dormir.- Ingrat! ô de l'amour trop coupable folie! Souvent je les outrage et fuis et les oublie; Et sitôt que mon coeur est en proie au chagrin. Je les vois revenir le front doux et serein'. J'étais seul, je mourais. Seul, Lycoris absent, . De soupçons inquiets m'agite et me tourmente. Je vois tous ses appas et je vois mes dangers; Ah! je la vois livrée à des bras étrangers. Elles viennent! leurs voix, leur aspect me rassure;. Leur chant mélodieux: assoupit ma blessure Je me fuis, je m'oublie, et mes esprits distraits 84 ÉLÉGIES. Se plaisent à les suivre et retrouvent la paix. Par vous, Muses, par vous, franchissant les collines, Soit que j'aime l'aspect des campagnes Sabines, Soit Catile ou Falerne et leurs riches côteaux, Ou l'air de Blandusie et l'azur de ses eaux: Par vous de l'Anio j'admire le rivage, Par vous de Tivoli le poétique ombrage, Et de Bacchus assis sous des antres profonds, La Nymphe et le Satyre écoutant les chansons. Par vous la rêverie errante, vagabonde, Livre à vos favoris la nature et le monde; Par vous, mon ame au gré de ses illusions Vole et franchit les temps, les mers, les nations Va vivre en d'autres corps, s'égare, se promène; Est tout ce qu'il lui plaît, car tout est son domaine. Ainsi, bruyante abeille, au retour du matin Je vais changer en miel les délices du thim. Rose, un sein palpitant est ma tombe divine. Frêle atome d'oiseau, dé leur molle étamine Je vais sous d'autres cieux dépouiller d'autres fleurs.. Le papillon plus grand offre moins de couleurs. Et l'Orénoque impur, la Floride fertile, Admirent qu'un oiseau si tendre, si débile; Mêle tant d'or, de pourpre, en ses riches habits; Et pensent dans les airs voir nager des rubis. Sur un fleuve souvent l'éclat de môn plumage Fait à quelque Léda souhaiter mon hommage. Souvent, fleuve. moi-même, en mes humides bras Je presse mollement des membres délicats, 85 ÉLÉGIES Mille fraîches beautés que partout j'environne; Je les tiens, les soulève, et murmure et bouillonne. Mais surtout, Lycoris, Protée insidieux Partout autour de toi je veille, j'ai des yeux. Partout, Sylphe ou Zéphire, invisible et rapide, Je te vois. Si ton coeur complaisant et perfide Livre à d'autres baisers une infidèle main, Je suis là. C'est moi seul dont le transport soudain, Agitant tes rideaux ou ta porte secrète, Par un bruit imprévu t'épouvante et t'arrête. C'est moi, remords jaloux, qui rappelle en ton coeur Mon nom et tes sermens et ma juste fureur. Mais périsse l'amant que satisfait la crainte. Périsse la beauté qui m'aime par contrainte, Qui voit dans ses sermens une pénible loi, Et n'a point de plaisir à me garder sa foi! ÉLÉGIE V JE u NE fille, ton coeur avec nous veut se taire. Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire. La soie à tes travaux offre en vain des couleurs; L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs. 86 ÉLÉGIES. Tu n'aimes qu'à rever, muette, seule, errante; Et la rose pâlit sur ta bouche mourante. Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour, Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour. Les belles font aimer; elles aiment. Les belles Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles! Sois tendre; même faible; on doit l'être un moment; Fidèle si tu peux. Mais conte-moi comment, Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé, sans audace, Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grace... Tu rougis? on dirait que je t'ai dit son nom. Je le connais pourtant. Autour de ta maison C'est lui qui va, qui vient, et laissant ton ouvrage, Tu cours, sans te montrer, épier son passage. Il fuit vite; et ton oeil sur sa trace accouru, Le suit encor long temps quand il a disparu. Nul, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes Font voler au printemps nos nymphes triomphantes, Nul n'a sa noble aisance et son habile main A soumettre un coursier; aux volontés du frein. 87 ÉLÉGIES. ÉLÉGIE VI. Vous restez, mes amis, dans ces murs où la Seine Voit sans cesse embellir les bords dont elle est reine, Et près d'elle partout voit changer tous les jours Les fêtes, les nivaux, les belles, les amours. Moi, l'espoir du repos et du bonheur peut-être, Cette fureur d'errer, de voir et de connaître, La santé que j'appelle et qui fuit mes douleurs (Bien sans qui tous les biens n'ont aucunes douceurs) A mes pas inquiets tout me livre et m'engage. C'est au milieu des soins compagnons du voyage, Que m'attend une sainte et studieuse paix Que les flèches d'amour ne troubleront jamais. Je suivrai des amis; mais mon ame d'avance; Vous, mes autres amis, pleure de votre absence, Et voudrait, partagée en des penchans si doux, Et partir avec eux et rester près de vous. Ce couple fraternel, ces ames que j'embrasse D'un lien qui du temps craignant peu les menaces, Se perd dans notre enfance, unit nos premiers jours, Sont mes guides encore; ils le furent toujours. 88 ÉLÉGIES. Toujours leur amitié, généreuse, empressée, A porté mes ennuis et ne s'est point lassée. Quand Phoebus, que l'hiver chasse de vos remparts, Va de loin vous jeter quelques faibles regards, Nous allons, sur ses pas, visiter d'autres rives, Et poursuivre au midi ses chaleurs fugitives. Nous verrons tous ces lieux dont les brillans destins Occupent la mémoire ou les yeux des humains. Marseille où l'Orient amène la fortune; Et Venise élevée à l'hymen de Neptune; Le Tibre fleuve-roi, Rome fille de Mars, Qui régna par le glaive et règne par les arts; Athènes qui n'est plus, et Bysance ma mère; Smyrne qu'habite encor le souvenir d'Homère. Croyez, car en tous lieux mon coeur m'aura suivi, Que partout où je suis vous avez un ami. Mais le sort est secret! Quel mortel peut connaître Ce que lui porte l'heure et l'instant qui va naître? Souvent ce souffle