Le Petit Pierre. Par Anatole France (1844-1924) TABLE DES MATIERES CHAPITRE I CHAPITRE II CHAPITRE III CHAPITRE IV CHAPITRE V CHAPITRE VI CHAPITRE VII CHAPITRE VIII CHAPITRE IX CHAPITRE X CHAPITRE XI CHAPITRE XII CHAPITRE XIII CHAPITRE XIV CHAPITRE XV CHAPITRE XVI CHAPITRE XVII CHAPITRE XVIII CHAPITRE XIX CHAPITRE XX CHAPITRE XXI CHAPITRE XXII CHAPITRE XXIII CHAPITRE XXIV CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXVIII CHAPITRE XXIX CHAPITRE XXX CHAPITRE XXXI CHAPITRE XXXII CHAPITRE XXXIII CHAPITRE XXXIV CHAPITRE XXXV CHAPITRE I Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem ma mère m' a souvent rapporté diverses circonstances de ma naissance qui ne m' ont pas paru aussi considérables qu' elle se le figurait. Je n' y ai guère pris garde et elles m' ont échappé. quand vient l' enfant à recevoir, il faut la sage-femme avoir et des commères un grand tas... du moins puis-je affirmer, par ouï-dire, que, à la fin du règne de Louis-philippe, l' usage dont parlent ces vers d' un vieux Parisien n' était pas tout à fait perdu. Car il y eut grande assemblée de dames respectables dans la chambre de Madame Nozière pour y attendre ma venue. On était en avril ; il faisait frais. Quatre ou cinq commères du quartier, entre autres Madame Caumont, la libraire, Madame veuve Chandelier, Madame Danquin, mettaient des bûches dans la cheminée et buvaient du vin chaud pendant que ma mère ressentait les grandes douleurs. -criez, Madame Nozière, criez tout votre saoul, disait Madame Caumont ; cela vous soulagera. Madame Chandelier, ne sachant où mettre sa fille Elvire, âgée de douze ans, l' avait amenée dans la chambre, d' où elle la faisait sortir à chaque instant, de crainte que je ne me présentasse tout à coup à une si jeune demoiselle, ce qui n' eût pas été convenable. Ces dames n' avaient pas le bec gelé et caquetaient, à ce qu' on m' a rapporté, comme au vieux temps. Madame Caumont contait abondamment, au grand déplaisir de ma mère, de terribles histoires de regards. une femme enceinte de sa connaissance, ayant rencontré un cul-de-jatte qui tenait un fer à repasser dans chaque main et demandait l' aumône, accoucha d' un enfant sans jambes. Elle-même, portant sa fille Noémi, avait eu peur d' un lièvre qui lui était parti dans les jambes ; et Noémi était née avec des oreilles pointues, qui remuaient. à minuit les douleurs cessèrent et le travail s' interrompit. On avait d' autant plus sujet d' inquiétude que ma mère avait accouché précédemment d' un enfant mort et failli mourir. Toutes les femmes donnaient leur avis ; Madame Mathias, la vieille bonne, ne savait à qui entendre. Mon père entrait toutes les cinq minutes dans la chambre, très pâle, et sortait sans dire un mot. Médecin, habile praticien, et accoucheur quand il en était requis, il s' interdisait d' intervenir dans les couches de sa femme et avait appelé son confrère le vieux Fournier, élève de Cabanis. Dans la nuit, le travail reprit. Je vins au monde à cinq heures du matin. -c' est un garçon, dit le vieux Fournier. Et toutes les commères s' écrièrent ensemble qu' elles l' avaient bien dit. Madame Morin me lava avec une grosse éponge dans un bassin de cuivre. Cela fait songer aux vieilles peintures qui représentent la nativité de Marie. Mais, à vrai dire, je fus trempé dans un chaudron à faire les confitures. Madame Morin annonça que je portais une tache rouge sur le rein gauche due à une envie de cerises qu' avait eue ma mère dans le jardin de la tante Chausson, tandis qu' elle me portait. à quoi le vieux Fournier, qui tenait en grand mépris les préjugés populaires, répliqua qu' il était heureux que Madame Nozière s' en fût tenue, pendant la gestation, à un désir si modique, car, si elle se fût laissée aller à souhaiter des plumes, des bijoux, un cachemire, une calèche à quatre chevaux, un hôtel, un château, un parc, je n' eusse point eu assez de peau dans toute ma chétive personne pour porter l' empreinte de ces vastes envies. -vous direz ce que vous voudrez, docteur, fit Madame Caumont ; mais, la nuit de Noël, ma soeur Malvina étant dans une position intéressante fut prise d' une envie irrésistible de faire réveillon et sa fille... -naquit avec un boudin pendu au bout du nez, n' est-ce pas ? Interrompit le docteur. Et il recommanda à Madame Morin de ne pas m' emmailloter trop serré. Cependant, je criais si fort qu' on crut que j' allais étouffer. J' étais rouge comme une tomate et, de l' aveu de tous, un vilain petit animal. Ma mère demanda à me voir, se souleva à demi, me tendit les bras, me sourit et laissa retomber sur l' oreiller sa tête fatiguée. Je reçus ainsi, pour ma bienvenue, de sa bouche tendre et pure, ce sourire sans lequel on n' est digne, selon le poète, ni de la table des dieux, ni du lit des déesses. La circonstance de ma naissance qui m' a paru la plus remarquable, c' est que Puck, qui depuis fut nommé Caire, vint au monde en même temps que moi, dans la chambre voisine, sur un vieux tapis. De basse extraction, Finette, sa mère, avait beaucoup d' esprit. Un vieil ami de mon père, M. Adelestan Bricou, qui était libéral et réclamait la réforme, vantait, sur l' exemple de Finette, l' intelligence du peuple. Puck ne ressemblait pas à sa mère brune et frisée ; il avait le poil jaune, court et rude, mais il tenait d' elle des manières communes et un esprit distingué. Nous grandîmes ensemble et mon père fut obligé de reconnaître que l' intelligence de son chien se développait plus rapidement que celle de son fils et qu' au bout de cinq et six années entières, pour le sens de la vie et la connaissance de la nature, Puck l' emportait encore de beaucoup sur le petit Pierre Nozière. Cette constatation lui était pénible parce qu' il était père et aussi que sa doctrine n' accordait pas volontiers aux animaux une part de cette sagesse qu' elle proclamait le propre de l' homme. Napoléon, à Sainte-hélène, se montra surpris qu' O' Méara, qui était médecin, ne fût point athée. S' il eût vu mon père, il eût vu un médecin spiritualiste, qui, comme tel, croyait en un dieu distinct du monde et à une âme distincte du corps. -l' âme, disait-il, est la substance ; le corps, l' apparence. Les mots l' expriment d' eux- mêmes : l' apparence est ce qui se voit, et qui dit substance dit chose cachée. Malheureusement, je n' ai jamais pu m' intéresser à la métaphysique. Mon esprit se modela sur celui de mon père comme cette coupe moulée sur le sein d' une amante ; il en reproduisit en creux les plus suaves rondeurs. Mon père se faisait de l' âme humaine et de sa destinée une idée sublime ; il la croyait faite pour les cieux ; cette foi le rendait optimiste. Mais, dans le commerce ordinaire de la vie, il se montrait grave et parfois sombre. Comme Lamartine, il riait rarement, n' avait nul sens du comique, ne pouvait souffrir la caricature et ne goûtait ni Rabelais, ni La Fontaine. Enveloppé d' une sorte de mélancolie poétique, il était vraiment un fils du siècle ; il en avait l' esprit et l' attitude. Sa coiffure comme son habit était en harmonie avec le génie de l' heure romantique. Les hommes de cette génération se coiffaient en coup de vent. Sans doute une brosse savante imprimait ce désordre à leur chevelure ; mais ils semblaient toujours exposés aux orages et battus de l' aquilon. Mon père, tout simple qu' il était, avait sa part de coup de vent et de mélancolie. En m' ajustant sur lui, je devins pessimiste et joyeux, comme il était optimiste et mélancolique. En toutes choses, d' instinct, je m' opposais à lui. Il se plaisait, avec les romantiques, dans le vague et l' indéterminé. Je me mis à aimer la raison ornée et la belle ordonnance de l' art classique. Au cours des années, ces contrastes s' accentuèrent et nous rendirent la conversation un peu difficile, sans altérer nos sentiments réciproques. Je dois ainsi à cet excellent père quelques qualités et beaucoup de défauts. Ma mère, bien qu' elle n' eût pas beaucoup de lait, désirait ardemment me nourrir elle-même. Elle y fut autorisée par le vieux Fournier, disciple de Jean-jacques. Elle me donna le sein avec une vive allégresse. Ma santé s' en trouva bien, et j' aurais lieu de m' en féliciter si, comme beaucoup le prétendent, les qualités de l' âme se sucent avec le lait. Ma mère avait un esprit charmant, l' âme belle et généreuse et le caractère difficile. Trop sensible, trop aimante, trop facile à émouvoir pour trouver la paix en elle-même, la religion, disait-elle, lui apportait une tranquillité heureuse. Sobre de pratiques extérieures, elle était profondément pieuse. La vérité m' oblige à dire qu' elle ne croyait pas à l' enfer. Mais c' était sans obstination ni malice, puisque l' abbé Moinier, son confesseur, ne lui refusait pas les sacrements. Encline à la gaîté, une enfance sans joies, puis les soins du ménage et les soucis d' un amour maternel poussé jusqu' à la passion assombrirent son caractère et troublèrent sa santé naturellement bonne. Elle affligea mon enfance par des accès de mélancolie et des crises de larmes. Sa tendresse pour moi allait jusqu' à troubler sa raison, si lucide et si ferme en toutes choses. Elle aurait voulu que je ne grandisse pas pour mieux me serrer toujours contre elle. Et tout en me souhaitant du génie, elle se réjouissait que je fusse sans esprit et que le sien me fût nécessaire. Tout ce qui m' offrait un peu d' indépendance et de liberté lui donnait de l' ombrage. Elle se représentait avec une terreur folle les dangers que je courais sans elle, et je ne suis jamais revenu d' une promenade un peu trop prolongée sans la trouver la tête en feu et les yeux égarés. Elle s' exagérait démesurément mes bonnes qualités et laissait voir à tout propos cette exaltation qui m' était pénible, car, de tout temps, j' ai reçu comme une cruelle humiliation les témoignages d' une estime qui ne m' était pas due. Mais le pis était que ma pauvre mère grossissait dans les mêmes proportions mes torts et mes fautes. Elle ne m' en punissait jamais, mais elle me les reprochait avec un accent si douloureux que j' en avais le coeur déchiré. Maintes fois, il n' a tenu qu' à elle que je ne me crusse un grand coupable et elle m' aurait rendu scrupuleux à l' excès, si je ne m' étais pas fait de bonne heure, pour mon usage, une morale indulgente. Loin d' en éprouver aucun regret, je n' ai point cessé de m' en féliciter. Ceux-là seuls sont doux à autrui qui sont doux à eux-mêmes. Je fus baptisé en l' église Saint-germain- des-prés et tenu sur les fonts par une marraine qui était fée. Elle se nommait Marcelle parmi les hommes, était belle comme le jour et avait épousé un magot nommé Dupont, dont elle était folle, car les fées raffolent des magots. Elle jeta un sort sur mon berceau et partit aussitôt pour les pays d' outre-mer, avec son magot. Je l' ai entrevue un moment au commencement de mon adolescence, comme l' ombre blessée de Didon dans la forêt de myrtes, comme un rayon de lune dans la clairière. Ce ne fut qu' un éclair et ma mémoire en reste toute colorée et parfumée. Mon parrain, M. Pierre Danquin, m' a laissé des souvenirs moins rares. Je le vois encore, gros, court, ses cheveux gris tout bouclés, les joues rondes et lourdes, le regard doux et fin derrière ses lunettes d' or. Son ventre, à la Grimod De La Reynière, était couvert d' un beau gilet de satin à fleurs, brodé par les mains de Madame Danquin. Il portait une grande cravate de soie noire qui faisait sept fois le tour de son cou et son col de chemise enveloppait comme un bouquet son visage fleuri. Il avait vu Napoléon à Lyon en 1815 ; il appartenait au parti libéral et s' occupait de géologie. Dans une des rues qui descendent à ces quais de la Seine où naissait l' enfant qui ne sait encore aujourd' hui, après tant d' années, s' il a bien ou mal fait de venir au monde, parmi cette multitude d' humains qui vivaient leur vie obscure, un homme au vaste crâne, rude et nu comme un bloc de granit breton, et dont les yeux, profondément enfoncés dans des orbites en ogive, naguère jetaient des flammes et maintenant gardaient à peine une faible lumière, un vieillard, morose, infirme, superbe, Chateaubriand, après avoir rempli son siècle de sa gloire, s' éteignait plein d' ennui. Parfois, descendu des hauteurs de Passy, passait sur ces mêmes quais un vieux promeneur chauve avec de longs cheveux blancs, les joues bourgeonnées, une rose à sa boutonnière, un sourire aux lèvres, bonhomme, aussi plébéien d' allures que l' autre était gentilhomme. Et les passants s' arrêtaient pour voir le chansonnier populaire. Chateaubriand, catholique et monarchiste, Béranger, napoléonien, républicain et libre penseur, voilà les deux signes sous lesquels je suis né. CHAPITRE II Les temps primitifs mon plus ancien souvenir me représente un chapeau haut de forme, à longs poils, à larges bords, doublé de soie verte, dont la coiffe de cuir fauve se découpait, à sa partie supérieure, en languettes recourbées comme les fleurons d' une couronne fermée, à cela près qu' elles ne se rejoignaient pas tout à fait et laissaient apercevoir par une ouverture circulaire un foulard rouge introduit entre la coiffe et le fond armorié du chapeau. Un vieux monsieur tout blanc entrait dans le salon, tenant à la main ce chapeau dont il tirait devant moi le foulard de soie, moucheté de tabac à priser, qui, déployé, laissait voir Napoléon en redingote grise sur la colonne Vendôme. Puis le vieux monsieur faisait sortir du fond du chapeau un petit gâteau sec qu' il élevait lentement au-dessus de sa tête, un petit gâteau rond et plat, luisant et strié sur une de ses faces. Je levais les bras pour le saisir ; mais le vieux monsieur ne me l' abandonnait qu' après avoir joui à loisir de mes inutiles efforts et du gémissement de mes désirs frustrés. Enfin, il se divertissait de moi comme d' un petit chien. Et je crois que, sitôt que je m' en aperçus, je m' en fâchai, me sentant de cette race audacieuse qui domine tous les animaux. Ces gâteaux, quand on y mordait, mettaient comme du sable dans la bouche ; mais ce sable se réduisait bientôt en une pâte sucrée d' un goût assez agréable, malgré l' âcreté du tabac qui s' y faisait fortuitement sentir. Je les aimai ou crus les aimer jusqu' à ce que je découvrisse qu' ils venaient d' une vieille boulangerie de la rue de Seine où ils étaient conservés tristement dans un bocal verdâtre. Le dégoût m' en prit alors ; et je ne le cachai pas assez au vieux monsieur qui en fut contristé. J' ai su depuis que le vieux monsieur s' appelait Morisson, et avait été médecin-major dans l' armée anglaise en 1815. Après la bataille de Waterloo, dînant à la table des officiers, comme on déplorait des pertes illustres, M. Morisson dit : -messieurs, vous oubliez un mort, le plus regrettable de tous et celui que nous devons pleurer le plus amèrement. Et chacun de s' enquérir quel était ce mort. -l' avancement, messieurs. Notre victoire, en terminant la carrière de Bonaparte, met fin aux guerres où nous gagnions rapidement nos grades. L' avancement a été tué à Waterloo. Pleurons-le, messieurs. M. Morisson donna sa démission et vint habiter Paris, où il se maria et exerça la médecine. Il y mourut du choléra, avec sa femme, en 1848. Il me souvient aussi que, vers ce temps-là, cheminant accroché au tablier de Madame Mathias, je vis un jour dans le salon un homme brun, à gros favoris (c' était M. Debas, surnommé Simon De Nantua), raccommodant, avec un pinceau trempé de colle, le papier vert à ramages qui, fendu et soulevé sur une longueur de deux doigts environ, laissait voir un canevas de toile grossière tout crevé, et, derrière le canevas, de sombres profondeurs. Ces choses m' apparurent avec une extrême netteté, et elles demeurent encore étrangement distinctes dans ma mémoire après l' entière disparition de tant d' autres spectacles offerts à mes yeux en ces temps primitifs. Sans doute n' y fis- je pas réflexion sur le moment, n' étant point en âge de penser. Mais quelque temps après, sur mes quatre ans, quand j' eus acquis une force d' esprit suffisante pour me tromper et l' éducation qu' il faut pour interpréter faussement les phénomènes, je conçus l' idée que, derrière ce canevas grossier, recouvert de papier à ramages, des êtres inconnus flottaient dans l' ombre, différents des hommes, des oiseaux, des poissons et des insectes, indistincts, subtils, animés de pensées malveillantes. Et je ne m' approchais point sans curiosité ni terreur de l' endroit du salon où M. Debas avait bouché la fente, qui néanmoins restait visible : les bords du papier vert ne s' étaient pas si bien rejoints que l' on n' aperçût, dans l' intervalle, une partie du morceau de journal dont on les avait doublés, objet déplaisant à voir, mais précieux, puisqu' il fermait l' accès de la chambre aux esprits des ténèbres, créatures à deux dimensions, obscures et pernicieuses. Un jour d' entre les jours (ainsi que disent les conteurs orientaux, incertains comme moi de la chronologie), un jour d' entre les jours de ma quatrième année, j' observai que, près du piano, le papier vert à ramages, crevé en étoile, laissait paraître quelques fils de serpillière, croisés sur un trou noir plus effrayant encore que la fente bouchée autrefois par M. Debas. Avec une impiété digne de la race audacieuse de Iapet, j' approchai l' oeil de cette ouverture et vis des ténèbres vivantes qui me firent dresser les cheveux sur la tête ; j' y appliquai ensuite l' oreille et entendis une sinistre rumeur, tandis qu' un souffle glacial passait sur ma joue ; ce qui me confirma dans la croyance qu' il y avait derrière la tenture un autre monde. Mon existence, à cette époque, était double. Naturelle et banale, parfois fastidieuse durant le jour, elle devenait surnaturelle et terrible la nuit. Autour de mon petit lit, que de ses belles mains bordait sur moi ma mère, passaient d' une allure grotesque et farouche, mais non sans rythme ni mesure, de petits personnages difformes, bossus, tortus, vêtus à une mode très ancienne, et tels enfin que je les ai retrouvés depuis dans les gravures de Callot. Certes, je ne les avais point réinventés. Le voisinage de Madame Letort, marchande d' estampes, qui étalait ses gravures sur le terrain vague où s' élève aujourd' hui l' école des beaux- arts, explique cette rencontre. Cependant, mon imagination y mettait du sien ; elle armait mes persécuteurs nocturnes de broches, de seringues, de petits balais et de divers autres ustensiles domestiques. Ils n' en défilaient pas avec moins de gravité, le nez fleuri de verrues et chaussé de lunettes rondes, au reste, très pressés et n' ayant pas l' air de me voir. Un soir, quand la lampe brûlait encore, mon père s' approcha de mon petit lit et me regarda avec le sourire exquis des hommes tristes qui sourient rarement. Je sommeillais déjà, il me chatouilla le creux de la main et me fit une petite amusette où je n' entendis rien sinon ces mots : " je te vends une vache. " et, ne voyant pas de vache, je demandai raisonnablement : -papa, où est donc la vache que tu m' as vendue ? Je m' endormis et revis mon père dans mon sommeil. Cette fois, il tenait dans le creux de sa main une petite vache rousse et blanche, animée et vivante, et si vivante que je sentais la chaleur de son souffle et une odeur d' étable. Durant bien des nuits, j' ai revu la petite vache rousse et blanche. CHAPITRE III p21 Alphonsine Alphonsine Dusuel, de sept ans plus âgée que moi, était maigrichonne et souffreteuse ; elle avait des cheveux gras et le visage taché de son. Ou je me trompe bien, ou ce durent être, par la suite, ses torts les plus impardonnables aux yeux du monde. Je lui en connus d' autres moins graves, tels que l' hypocrisie et la méchanceté, si naturels en elle qu' ils y avaient de la grâce. Un jour que ma chère maman me promenait sur le quai, nous rencontrâmes Madame Dusuel et sa fille. On s' arrêta et les deux dames firent un bout de conversation. -ce trésor ! Comme il est joli ! S' écria la jeune Alphonsine en m' embrassant. Sans avoir alors autant d' intelligence qu' un chien ou un chat, j' étais comme eux un animal domestique, et, comme eux, j' aimais la louange que les bêtes sauvages dédaignent. Dans un transport qui toucha les deux mères, la jeune Alphonsine me souleva de terre, me pressa sur son coeur et me couvrit de baisers en vantant ma gentillesse. Et, dans le même moment, elle me piquait les mollets avec une épingle. Et moi de me débattre, de frapper Alphonsine des poings et des pieds, de hurler, de fondre en larmes. à cette vue, Madame Dusuel laissait paraître dans ses yeux et dans son silence de la surprise et de l' indignation. Ma mère me regardait douloureusement, se demandait comment elle avait pu mettre au jour un enfant si dénaturé, et tantôt accusait le ciel de ce malheur immérité, et tantôt s' accusait de l' avoir mérité par ses fautes. Enfin, elle demeurait interdite et troublée devant le mystère de ma perversité. Je ne pouvais pourtant pas le lui expliquer, si je ne savais pas parler. Le peu de mots que je parvenais à balbutier ne m' étaient d' aucun secours en cette circonstance. Planté sur mes pieds, je demeurais haletant et plein de larmes ; et la jeune Alphonsine, penchée sur moi, m' essuyait les joues, me plaignait, m' excusait : -il est si petit ! Ne le grondez pas, Madame Nozière. J' en aurais du chagrin. Je l' aime tant ! Ce ne fut pas une fois, mais vingt fois qu' Alphonsine m' embrassa avec transports en m' enfonçant une épingle dans les mollets. Plus tard, quand je pus parler, je dénonçai cette perfidie à ma mère, et à Madame Mathias qui prenait soin de moi. Mais on ne me crut pas ; on me reprocha de calomnier l' innocence pour pallier mes torts. Il y a longtemps que j' ai pardonné à la jeune Alphonsine sa perfide cruauté et même ses cheveux gras. Bien plus, je lui sais gré de m' avoir beaucoup avancé, quand j' avais deux ans, dans la connaissance de la nature humaine. CHAPITRE IV Le petit Pierre est dans le journal tant que je n' ai pas su lire, le journal a exercé sur moi un mystérieux attrait. Quand je voyais mon père déployer ces grandes feuilles couvertes de petits signes noirs, et lorsqu' on en lisait des parties à haute voix, et que de ces signes sortaient des idées, je croyais assister à une opération magique. De cette feuille si mince, couverte de lignes si fines, sans aucune signification à mes yeux, s' échappaient des crimes, des désastres, des aventures, des fêtes, Napoléon Bonaparte s' évadant du fort de Ham, Tom-pouce habillé en général, le boeuf gras Dagobert promené dans Paris, la duchesse De Praslin assassinée ! Tout cela dans une feuille de papier et mille choses encore, moins solennelles, plus familières, et qui piquaient ma curiosité, tous ces sieurs qui donnaient ou recevaient des coups, qui se faisaient écraser par des voitures, qui tombaient des toits ou portaient chez le commissaire de police le porte-monnaie qu' ils avaient trouvé. Comment tant de sieurs, quand je n' en voyais aucun ? Et je m' efforçais vainement de me représenter un sieur. je demandais ce que c' était, mais on ne me répondait rien de satisfaisant. En ces temps reculés, Madame Mathias venait à la maison aider Mélanie, avec qui elle s' accordait d' ailleurs fort mal. Madame Mathias, d' un caractère difficile, violente et sensible, me montrait beaucoup d' intérêt. Elle avait imaginé diverses supercheries édifiantes et morales pour me rendre meilleur. Elle feignait, par exemple, de trouver rapporté dans le journal, parmi les faits divers, entre un incendie " attribué à la malveillance " et un accident arrivé " au Sieur Duchesne, journalier, " le récit de ma conduite de la veille. Elle lisait : " le jeune Pierre Nozière s' est montré hier, aux Tuileries, désobéissant et colère, mais il a promis de se corriger de ces vilains défauts. " ma raison était assez ferme, à deux ans, pour que je ne crusse pas facilement être dans les feuilles, comme Monsieur Guizot et le Sieur Duchesne, journalier. Je remarquais que Madame Mathias, qui déchiffrait, en ânonnant un peu mais sans trop se reprendre, les nouvelles diverses, était prise subitement d' hésitations singulières quand elle en arrivait à celles qui me concernaient, et j' en concluais que ces dernières, elle ne les trouvait point imprimées dans le journal, mais les improvisait avec une insuffisante habileté. Enfin, je n' étais point dupe, mais il m' en coûtait de renoncer à la gloire d' être imprimé dans le journal, et j' aimais mieux tenir la chose pour incertaine que de la savoir fausse. CHAPITRE V Les effets d' un faux jugement voici ce que je retrouve encore dans la nuit des temps primitifs. C' est peu de chose, mais toutes les origines ont pour nous l' intérêt du mystère et, ne pouvant connaître les commencements de la pensée humaine, on se plaît à suivre du moins l' éveil de l' intelligence chez un enfant. Et si l' enfant ne présente rien de singulier ni d' extraordinaire, il en offre un sujet plus précieux d' observation, puisqu' il représente à lui seul une multitude d' enfants. C' est pour cette raison que je vais conter mon anecdote, et aussi parce que j' y prendrai un vif plaisir. Un jour... je ne puis m' exprimer plus précisément, car la place de ce jour dans l' ordre des temps est perdue et ne se retrouvera jamais... un jour, dis-je, revenant de la promenade avec Mélanie, ma vieille bonne, j' entrai, comme de coutume, dans la chambre de ma mère et j' y sentis une odeur que je ne sus point reconnaître et qui venait, comme je l' ai appris depuis, de la fumée de charbon, une odeur non point âcre et suffocante, mais ténue, sournoise, écoeurante, et qui toutefois ne m' importunait guère, car, pour l' odorat, j' étais alors plus semblable au petit chien Caire qu' à M. Robert De Montesquiou, le poète des parfums. Or, en même temps que cette odeur inconnue ou plutôt méconnue de moi chatouillait mes narines inhabiles, ma chère maman, après m' avoir demandé si j' avais été bien sage à la promenade, me mit dans la main une sorte de tige d' un vert émeraude, de la longueur d' une lame de couteau à dessert, mais beaucoup plus épaisse, toute étincelante de sucre, et qui m' apparut comme une merveilleuse friandise, empreinte des charmes de l' inconnu : je n' avais encore rien vu d' approchant. -goûte, me dit ma mère, c' est très bon. C' était très bon, en effet. Cette tige, quand on y mordait, se rompait en fibres sucrées d' un goût vraiment agréable et plus fin que tout ce que j' avais goûté alors de confiseries et de sucreries. Et cette plante d' une telle douceur me fit songer aux fruits de la contrée où coulent des ruisseaux de sirop de groseilles à travers des rochers de caramel, bien qu' à vrai dire je crusse aussi peu au pays de Cocagne que Virgile aux champs élyséens, admirés des Grecs, quamvis elysios miretur graecia campos ; mais je me plaisais, comme Virgile, à des fictions enchanteresses, et mon esprit s' émerveillait, ignorant le traitement que les confiseurs font subir à un pied d' angélique pour le rendre plaisant au palais. Car ce bâton d' émeraude tant délectable n' était autre chose qu' un morceau d' angélique offert à ma chère maman par Madame Caumont qui en avait reçu de Niort toute une caisse. à quelques jours de là, revenant pareillement de la promenade avec ma bonne Mélanie, je sentis dans la chambre de ma mère cette particulière odeur de fumée douceâtre et sournoise, que j' avais sentie en voyant de l' angélique pour la première fois, et que je crus être l' odeur de l' angélique. J' embrassai ma chère maman avec une exactitude rituelle. Elle me demanda si je m' étais bien amusé à la promenade, et je répondis qu' oui ; si je n' avais pas trop tourmenté Mélanie, et je répondis que non. Et, ayant rempli mes devoirs filiaux, j' attendis que maman me donnât un morceau d' angélique. Comme elle avait repris sa broderie et ne paraissait pas disposée à faire le joli geste que j' attendais, je me décidai à réclamer mon angélique, ce que je ne fis pas sans déplaisir, tant était grande la délicatesse de mes sentiments. Maman leva les yeux de dessus son ouvrage, me regarda un peu surprise et me dit qu' elle n' en avait pas. Plutôt que de la soupçonner d' un mensonge, même léger, je pensai qu' elle plaisantait et différait le contentement de mon désir soit pour le rendre plus grand, soit en cédant à cette mauvaise habitude qu' ont les personnes sérieuses de jouir de l' impatience des chiens et des enfants. Je la pressai de me donner mon angélique. Elle me répéta qu' elle n' avait point d' angélique et visiblement elle parlait p34 pour tout de bon. Sûr, hélas ! Du témoignage de mes sens et des lumières de ma raison, je répliquai avec assurance qu' il y avait de l' angélique dans la chambre puisque je la sentais. L' histoire des sciences abonde en exemples d' une semblable aberration ; et les plus grands génies de l' humanité se sont souvent trompés de la même manière que le petit Pierre Nozière. Le petit Pierre attribuait à un corps certaine propriété qui appartient à un autre corps. Il y a en physique et en chimie des lois aussi mal fondées et qui sont respectées et le seront encore jusqu' à leur tardive abrogation. Ces considérations n' entrèrent pas dans l' esprit de ma chère maman qui haussa les épaules et me traita de petit imbécile. Je fus outré et déclarai que je n' étais pas un petit imbécile et qu' il y avait de l' angélique puisque je la sentais, et que ce n' était pas bien à une maman de mentir à son petit garçon. En entendant ce reproche, ma mère me regarda avec une surprise et une tristesse profondes. Je fus soudain convaincu par ce regard que ma chère maman ne m' avait pas trompé et qu' en dépit des apparences il n' y avait pas d' angélique dans la maison. Ainsi, pour cette fois, mon coeur éclaira ma raison. Je voudrais en conclure que toujours on doit se gouverner sur les lumières du coeur. Ce serait la morale de cette histoire ; les âmes tendres s' en délecteraient. Mais il faut dire la vérité au risque de déplaire. Le coeur se trompe comme l' esprit ; ses erreurs ne sont pas moins funestes et l' on a plus de mal à s' en défaire à cause de la douceur qui s' y mêle. CHAPITRE VI Le génie est voué à l' injustice le génie est voué à l' injustice et au mépris ; j' en fis de bonne heure l' expérience. à l' âge de quatre ans, je dessinais avec ardeur ; mais, loin de retracer tous les objets qui s' offraient à mes regards, je représentais uniquement des soldats. à vrai dire, je ne les dessinais pas d' après nature : la nature est complexe et ne se laisse pas imiter facilement. Je ne les dessinais pas non plus d' après les images d' épinal que j' achetais un sou la pièce. Il y avait encore là trop de lignes dans lesquelles je me serais perdu. Je me proposais pour modèle le souvenir simplifié de ces images. Mes soldats se composaient d' un rond pour la tête, d' un trait pour le corps, et d' un trait pour chaque bras et pour chaque jambe. Une ligne brisée comme un éclair figurait le fusil avec sa baïonnette et c' était très expressif. Je ne faisais pas entrer le shako sur la tête ; je le mettais dessus, pour montrer toute ma science et spécifier à la fois la forme de la tête et celle de la coiffure. J' en dessinais un grand nombre de ce style, commun à tous les dessins d' enfants. C' étaient, si l' on veut, des squelettes et même des squelettes très sommaires. Tels quels, mes soldats me paraissaient assez bien faits. Je les traçais à la mine de plomb, en mouillant excessivement mon crayon pour le faire marquer. J' eusse préféré dessiner à la plume, mais l' encre m' était interdite, de peur des taches. Cependant, j' étais content de mon oeuvre et me trouvais du talent. J' allais bientôt m' étonner moi-même. Un soir, soir mémorable, je dessinais sur la table de la salle à manger, que Mélanie venait de desservir. C' était l' hiver ; la lampe, coiffée d' un abat-jour vert à Chinois, éclairait mon papier d' une chaude lumière. J' avais déjà tracé cinq ou six soldats, par ma méthode ordinaire que je pratiquais avec facilité. Tout à coup, dans un éclair de génie, j' eus l' idée de représenter les bras et les jambes, non plus par un seul trait, mais au moyen de deux lignes parallèles. J' obtins ainsi une surface qui donnait l' illusion de la réalité. C' était la vie même. J' en demeurai ravi. Dédale, quand il fit des statues qui marchaient, ne fut pas plus content du travail de ses mains. J' aurais pu me demander si j' avais été le premier à imaginer un si bel artifice et si je n' en avais pas déjà vu des exemples. Mais je ne me le demandai pas. Je ne me demandai rien, et les yeux écarquillés et tirant une langue d' une aune, stupide, je contemplai mon ouvrage. Puis, comme il est dans la nature des artistes de proposer leurs oeuvres à l' admiration des hommes, je m' approchai de ma mère qui lisait dans un livre et, lui présentant mon papier barbouillé, je criai : -regarde ! Voyant qu' elle ne faisait aucune attention à ce que je lui montrais, je mis mon soldat sur le livre qu' elle lisait. Elle était la patience même. -c' est très bien, me dit-elle avec douceur, mais d' un ton qui montrait qu' elle ne s' apercevait pas assez de la révolution que je venais d' opérer dans les arts du dessin. Je répétai plusieurs fois : -maman, regarde ! -c' est bien, je vois. Laisse-moi tranquille. -non ! Tu ne vois pas, maman ! Et je voulus lui arracher le livre qui la détournait de mon chef-d' oeuvre. Elle me défendit de toucher à ce livre avec mes mains sales. Je lui criai désespérément : -tu ne vois donc pas ! Elle ne daignait rien voir et m' ordonnait de me taire. Outré d' un tel aveuglement et d' une telle injustice, je frappai du pied, je fondis en larmes, je déchirai mon chef-d' oeuvre. -que cet enfant est nerveux ! Soupira ma mère. Et elle me mena coucher. J' étais en proie à un sombre désespoir. Songez donc ! Avoir fait faire aux arts un bond immense, avoir créé un moyen prodigieux d' exprimer la vie, et, pour tout salaire et pour toute gloire, être envoyé coucher ! Peu de temps après cette disgrâce, il m' en arriva une autre qui ne me fut pas moins cruelle. Voici dans quelle circonstance : ma mère m' avait appris assez vite à former passablement mes lettres. Sachant un peu écrire, je pensai que rien ne m' empêchait de composer un livre. J' entrepris, sous les yeux de ma chère maman, un petit traité théologique et moral. Je le commençai en ces termes : " qu' est-ce que Dieu... " et aussitôt je le portai à ma mère pour lui demander si cela était bien ainsi. Ma mère me répondit que c' était bien, mais qu' à la fin de cette phrase il fallait un point d' interrogation. Je demandai ce que c' était qu' un point d' interrogation. -c' est, dit ma mère, un signe qui marque qu' on interroge, qu' on demande quelque chose. Il se met après toute phrase interrogative. Tu dois mettre un point d' interrogation puisque tu demandes : " qu' est-ce que Dieu ? " ma réponse fut superbe : -je ne le demande pas. Je le sais. -mais si ! Tu le demandes, mon enfant. Je répétai vingt fois que je ne le demandais pas, puisque je le savais, et je me refusai absolument à mettre ce point d' interrogation qui m' apparaissait comme un signe d' ignorance. Ma mère me reprocha vivement mon obstination et me dit que je n' étais qu' un sot. Mon amour-propre d' auteur en souffrit et je répliquai par je ne sais quelle impertinence pour laquelle je fus mis en pénitence. J' ai bien changé depuis lors ; je ne me refuse plus à placer des points d' interrogation à tous les endroits où c' est l' usage d' en mettre. Je serais même tenté d' en tracer de très grands au bout de tout ce que j' écris, de tout ce que je dis et de tout ce que je pense. Ma pauvre mère, si elle vivait, me dirait peut-être que maintenant j' en mets trop. CHAPITRE VII Navarin j' avais connu de tout temps Madame Laroque qui, dans notre maison, habitait avec sa fille un petit appartement au fond de la cour. C' était une vieille dame normande, veuve d' un capitaine de la garde impériale. Elle n' avait plus de dents et ses lèvres molles rentraient sous ses gencives ; mais ses joues étaient rondes et empourprées comme les pommes de son pays. N' ayant aucune idée de l' instabilité de la nature et de l' écoulement des choses, je la croyais contemporaine des premiers âges du monde et en possession d' une impérissable vieillesse. On voyait de la chambre de ma mère la fenêtre encadrée de capucines, au bord de laquelle le perroquet de Madame Laroque se dandinait sur son perchoir en chantant des couplets grivois et patriotiques. Apporté des Grandes Indes en 1827, il avait reçu le nom de Navarin, en mémoire de la victoire navale remportée sur les Turcs par les flottes de la France et de l' Angleterre, et dont on apporta la nouvelle à Paris le jour même de son arrivée. On supposait que Navarin n' était déjà plus jeune lors de sa venue en Europe. Aux petits soins pour lui, Madame Laroque le mettait tous les matins à la fenêtre, afin que le vieillard pût jouir du spectacle animé de la cour. Je ne sais en vérité quel plaisir cet Américain goûtait à voir Auguste laver la voiture de M. Bellaguet et le père Alexandre arracher l' herbe qui croissait entre les pavés. Dans le fait, il ne semblait guère attristé de son long exil. Sans prétendre deviner sa pensée, on eût dit qu' il se réjouissait de sa force ; et c' était assurément un animal étrangement robuste. Quand de ses petites mains grises il empoignait un morceau de bois, il avait bientôt fait de le briser avec son bec. J' ai toujours aimé les bêtes ; mais alors elles m' inspiraient de la vénération et une sorte de terreur religieuse. Je leur devinais une intelligence plus sûre que la mienne et un sentiment plus profond de la nature. Le caniche Zerbin me paraissait comprendre bien des choses qui m' échappaient et je prêtais à notre bel angora, Sultan Mahmoud, qui connaissait le langage des oiseaux, un génie mystérieux et le don de pénétrer l' avenir. M' ayant une fois mené au musée du Louvre, ma mère me montra dans les salles égyptiennes des animaux domestiques enveloppés de bandelettes et enduits d' aromates : -les égyptiens, me dit-elle, les adoraient comme des divinités, et, quand ils mouraient, les embaumaient soigneusement. Je ne sais ce que les anciens égyptiens pensaient des ibis et des chats ; je ne sais si, comme on le veut aujourd' hui, les animaux furent les premiers dieux des hommes, mais j' étais bien près d' attribuer à Sultan Mahmoud et au caniche Zerbin une puissance surnaturelle. Ce qui surtout me les rendait merveilleux, c' est qu' ils m' apparaissaient dans mon sommeil et conversaient avec moi. Une nuit, je vis en rêve Zerbin gratter la terre de ses pattes et déterrer un oignon de jacinthe : -c' est ainsi, me dit-il, que sont les petits enfants dans la terre avant leur naissance, et ils éclosent comme des fleurs. On le voit : j' aimais les animaux, j' admirais leur sagesse et les interrogeais assez anxieusement durant le jour pour qu' ils vinssent, dans la nuit, m' enseigner la philosophie naturelle. Les oiseaux n' étaient point exceptés de mon amitié ni de ma vénération : j' aurais chéri Navarin comme un père, j' aurais comblé ce vieux Cacique de respects et d' égards, je me serais fait son disciple docile, s' il l' eût permis. Mais il ne me permettait pas même de le contempler. à mon approche, il se balançait impatiemment sur son perchoir, hérissait les plumes de son cou, me dévisageait avec des yeux de feu, ouvrait un bec menaçant et montrait une langue noire, grosse comme un haricot. J' aurais voulu connaître la cause de cette inimitié. Madame Laroque en attribuait l' origine à ce que jadis, enfant sans connaissance et ne pouvant encore marcher, je me faisais porter près de lui, approchais mes petits doigts de sa tête pour toucher ses yeux, qui brillaient comme des rubis, et poussais des cris déchirants du regret de ne pouvoir les prendre. Elle l' aimait et lui cherchait des excuses. Mais pouvait-on croire à une rancune si profonde et si tenace ? Enfin, quelle qu' en fût la cause, l' inimitié de Navarin me semblait injuste et cruelle. Désireux de rentrer en grâce auprès de cette puissance terrible, je pensai que des présents pourraient l' apaiser et que du sucre lui serait une offrande agréable. Malgré la défense de ma mère, j' ouvris le buffet de la salle à manger et choisis le plus gros et le plus beau morceau de sucre qui se trouvât dans le sucrier. Car il faut dire qu' en ce temps-là on ne cassait pas le sucre à la mécanique ; les ménagères l' achetaient en pain et, chez nous, la vieille Mélanie, armée d' un marteau et d' un vieux couteau ébréché et sans manche, brisait le pain en fragments inégaux, non sans faire jaillir d' innombrables éclats, comme les géologues détachent de la roche des échantillons minéralogiques. Il convient d' ajouter que le sucre coûtait alors très cher. D' une âme bienveillante et tenant mon présent caché dans la poche de mon tablier, je me rendis chez Madame Laroque et trouvai Navarin à sa fenêtre. Il écossait nonchalamment de son bec des grains de chènevis. Jugeant l' occasion favorable, je présentai le sucre au vieux Cacique, mais il ne reçut pas mon offrande. Il me regarda longtemps de profil dans le silence et l' immobilité, puis soudain fondit sur mon doigt et le mordit. Le sang coula. Madame Laroque m' a dit plusieurs fois qu' en voyant mon sang je poussai des cris affreux, versai des larmes abondantes et demandai si j' en mourrais. Je n' ai jamais voulu l' en croire ; il se peut pourtant qu' il y ait quelque chose de vrai dans ses paroles. Elle me rassura et me mit une poupée au doigt. Je sortis indigné, le coeur gros de colère et de haine. à compter de ce jour, ce fut entre Navarin et moi la guerre sans merci. à chaque rencontre, je l' insultais et le provoquais, et il se mettait en fureur : c' est une satisfaction qu' il ne me refusait jamais. Tantôt je lui chatouillais le cou avec une paille, tantôt je lui jetais des boulettes de pain et il ouvrait un large bec et proférait d' une voix rauque des menaces inintelligibles. Madame Laroque, tricotant, à sa coutume, un lé de jupon de laine, m' observait par-dessus ses besicles et me disait, en me menaçant de son aiguille de bois : -Pierre, laisse cet animal tranquille. Tu sais ce qu' il t' est déjà arrivé avec lui. Crois- m' en : il t' arrivera pis, si tu continues. Je négligeais ces sages avertissements, et j' eus lieu de m' en repentir. Un jour que je ravageais sa mangeoire et en dissipais indignement les grains de maïs, le vieux Cacique sauta sur moi, embarrassa ses mains dans ma chevelure et de ses ongles aigus me laboura la tête. Si l' aigle ravissant effraya l' enfant Ganymède en le prenant amoureusement dans ses serres de velours, qu' on juge de l' effroi que je ressentis, quand Navarin me tenailla de ses doigts de fer. Je poussai des cris qui retentirent jusque sur les berges de la Seine. Madame Laroque, quittant son éternel tricot, détacha l' Américain de sa proie et le ramena sur son épaule au perchoir. Là, le cou gonflé d' orgueil et les dépouilles de ma chevelure attachées à ses griffes, il me jeta, de son oeil flamboyant, un regard de triomphe. Ma défaite était complète, mon humiliation profonde. à peu de temps de là, m' étant introduit dans notre cuisine où sans cesse mille charmes m' attiraient, j' y trouvai la vieille Mélanie qui hachait avec un couteau du persil sur une planche. Je fis diverses questions touchant cette herbe dont l' âcre parfum me chatouillait les narines. Mélanie me répondait abondamment : elle m' apprit que le persil était employé dans les ragoûts et servait d' assaisonnement aux viandes grillées, et m' enseigna enfin qu' il était pour les perroquets un poison mortel. à cette nouvelle, je saisis de cette herbe odorante un brin que le couteau avait épargné et l' emportai dans le cabinet des roses où je méditai seul et en silence. Je tenais dans mes mains la mort de Navarin. Après une longue délibération avec moi-même, je sortis de l' appartement et me rendis chez Madame Laroque. Là, montrant à Navarin l' herbe vénéneuse : -regarde : c' est du persil, lui dis-je. Si je mêlais ces petites feuilles vertes et frisées à ton chènevis, tu mourrais et je serais vengé. Mais je veux me venger autrement. Je me vengerai en te laissant la vie. Je dis et jetai par la fenêtre l' herbe funeste. Depuis lors je cessai de tourmenter Navarin. Je ne voulais pas gâter ma clémence. Nous devînmes amis. CHAPITRE VIII Comment il parut de bonne heure que je manquais du sens des affaires c' était avant la révolution de 48 : je n' avais pas encore quatre ans, cela est sûr ; mais en avais-je trois ou trois et demi ? Ce point est douteux pour moi, et, depuis de longues années, il ne demeure plus personne sur la terre capable de l' éclaircir. Il faut prendre son parti de cette incertitude et se dire, en manière de consolation, qu' on trouve de plus grandes et de plus fâcheuses indéterminations dans les éphémérides des peuples. La chronologie et la géographie, a-t-on dit, sont les deux yeux de l' histoire. Si la chose est vraie, tout porte à croire qu' en dépit des Bénédictins de la congrégation de Saint-maur, qui ont inventé l' art de vérifier les dates, l' histoire est pour le moins borgne. Et j' ajouterai que c' est son moindre défaut. Clio, la muse Clio, est une personne d' allure grave et même quelquefois un peu sévère, dont la parole instruit (à ce qu' on prétend), intéresse, émeut, amuse ; on l' écouterait volontiers toute la journée. Mais je me suis aperçu, pour l' avoir assidûment fréquentée, qu' elle se laissait surprendre trop souvent oublieuse, vaine, partiale, ignorante et menteuse. Malgré ses travers, je l' ai beaucoup aimée et je l' aime encore. Ce sont les seuls liens qui m' attachent à cette muse. Elle n' a rien à retenir de mon enfance, ni du reste de ma vie. Je ne suis point, par bonheur, un personnage historique et cette hautaine Clio ne recherchera jamais si je touchais au commencement, au milieu ou à la fin de ma troisième année quand je donnai de mon caractère un signe qui frappa profondément ma mère. J' étais alors un petit garçon très ordinaire, de qui la seule originalité, si je ne me trompe, était une disposition à ne pas croire tout ce qu' on lui disait : et cette manière d' être, qui annonçait un esprit investigateur, le faisait mal juger ; car ce n' est pas le sens critique qu' on apprécie d' ordinaire chez un enfant de trois ans ou trois ans et demi. Je pouvais me dispenser de faire ici ces remarques qui ne se rapportent guère au récit que je commence, non plus que la chronologie, l' art de vérifier les dates et la muse Clio. En faisant tant de détours, en m' égarant par de tels méandres, je n' arriverai jamais ; mais si je ne m' amuse pas en route, si je suis droit mon chemin, je serai tout de suite arrivé ; j' aurai fini en un clin d' oeil. Et ce sera dommage, du moins pour moi, qui aime à flâner ; je ne sais rien de plus agréable ni de plus utile à la fois. De toutes les écoles que j' ai fréquentées, c' est l' école buissonnière qui m' a paru la meilleure et dont j' ai le mieux profité. Il n' est tel que de muser, ô mes amis ! On y gagne toujours quelque chose. Si le petit Chaperon Rouge avait traversé le bois sans cueillir la noisette, le loup ne l' aurait pas mangé ; et, pour un petit Chaperon Rouge, en bonne morale, le sort le plus heureux est d' être mangé par le loup. Cette pensée nous ramène heureusement au sujet de ce discours. Car j' étais sur le point de vous dire que dans la troisième année de mon âge, dix-huitième et dernière du règne de Louis-philippe premier, roi des Français, mon plus grand plaisir était la promenade. On ne m' envoyait pas au bois comme le petit Chaperon Rouge. J' étais moins agreste, hélas ! Né et nourri dans le coeur de Paris, sur le beau quai Malaquais, j' ignorais les plaisirs des champs. Mais la ville a bien son charme aussi ; ma chère maman me conduisait par la main le long des rues aux bruits sans nombre, pleines de couleurs vives, et tout égayées du mouvement des passants ; et, quand elle avait quelque emplette à faire, elle me menait avec elle dans les magasins. Nous n' étions pas riches ; elle ne faisait pas grande dépense ; mais les magasins où elle fréquentait me semblaient d' une étendue et d' une magnificence impossibles à surpasser. Le bon marché, le Louvre, le printemps, les galeries n' existaient pas encore. Les plus vastes établissements de ce genre, dans les dernières années de la royauté constitutionnelle, n' avaient qu' une clientèle de quartier. Ma mère, qui était du faubourg Saint-germain, allait aux deux-magots et au Petit-saint-thomas. De ces deux magasins, situés l' un rue de Seine, l' autre rue du bac, ce dernier seul subsiste encore, mais tellement agrandi et si différent, avec les mufles de lions qui horrifient sa façade, de ce qu' il était dans sa nouveauté gracile, que je ne reconnais plus. Les deux-magots ont disparu et peut-être suis-je le seul au monde à me rappeler la grande peinture à l' huile qui servait d' enseigne et représentait une jeune Chinoise entre deux de ses compatriotes. Sentant déjà avec vivacité la beauté des femmes, je trouvais cette jeune Chinoise charmante avec ses cheveux relevés par un grand peigne et ses accroche-coeur sur les tempes. Mais des deux galants, de leur maintien, de leur regard, de leurs gestes, de leurs intentions, je ne saurais rien dire. J' ignorais tout de l' art de séduire. Ce magasin me paraissait immense et rempli de trésors. C' est là, peut-être, que j' ai pris le goût des arts somptueux qui est devenu très fort en moi et ne m' a jamais quitté. La vue des étoffes, des tapis, des broderies, des plumes, des fleurs, me jetait dans une sorte d' extase, et j' admirais de toute mon âme les messieurs affables et les gracieuses demoiselles qui offraient en souriant ces merveilles aux clients indécis. Quand un commis, pour servir ma mère, mesurait une étoffe sur un mètre fixé horizontalement à une tige de cuivre qui descendait du plafond, j' estimais son sort magnifique et sa destinée glorieuse. J' admirais aussi M. Augris, le tailleur de la rue du bac, qui m' essayait des vestes et des culottes courtes. J' eusse préféré qu' il me fît un pantalon et une redingote comme en portaient les messieurs ; et ce désir devint très ardent un peu plus tard, quand je lus un conte de Bouilly sur un malheureux petit garçon recueilli par un savant bienfaisant et respectable qui l' employait comme secrétaire et l' habillait de ses vieux habits. Ce conte du bon Bouilly me fit faire une grande folie que je dirai une autre fois. Plein d' estime pour les arts et métiers, j' admirais M. Augris, le tailleur de la rue du bac, qui n' était pas admirable, car il taillait ses étoffes tout de travers. Pour dire vrai, dans les habits de sa façon, j' avais l' air d' un singe. Ma chère maman achetait elle-même, en bonne ménagère, l' épicerie chez Courcelles, rue Bonaparte, le café chez Corcelet, au palais-royal, et le chocolat chez Debeauve et Gallais, rue des saints-pères. Soit qu' il donnât libéralement ses pruneaux à goûter, soit qu' il fît briller au soleil les cristaux d' un pain de sucre, soit que, d' un geste élégant et hardi, il tînt renversé un pot de gelée de groseilles pour en éprouver la consistance, M. Courcelles me charmait par ses grâces persuasives et ses démonstrations péremptoires. J' en voulais presque à ma chère maman d' accueillir avec un air de doute et d' incrédulité les affirmations toujours illustrées d' exemples que lui faisait cet éloquent épicier. J' ai su depuis que le scepticisme de ma chère maman était fondé. Je vois encore la boutique de Corcelet à l' enseigne du " gourmand, " petite et basse, avec son inscription en lettres d' or sur fond rouge. Elle exhalait un délicieux arome de café et l' on y voyait une peinture déjà vieille à cette époque, qui représentait un gourmand, habillé à la mode de mon grand-père. Il était assis devant une table couverte de bouteilles, chargée d' un pâté monstrueux et ornée d' un ananas décoratif. Je puis dire, grâce à des clartés qui me sont venues beaucoup plus tard, que c' était un portrait de Grimod De La Reynière peint par Boilly. J' entrais avec respect dans cette maison qui me semblait d' un autre âge et me faisait remonter jusqu' au directoire. L' employé de Corcelet pesait et servait en silence. Sa simplicité, qui contrastait avec les façons emphatiques de M. Courcelles, faisait impression sur moi, et il se peut qu' un vieux garçon épicier m' ait enseigné des premiers le goût et la mesure. Je ne sortais jamais de chez Corcelet sans avoir pris un grain de café que je mâchais en chemin. Je me disais que c' était très bon et m' en croyais à demi. Je sentais intérieurement que c' était exécrable, mais n' étais pas encore capable de tirer au jour les vérités enfouies au dedans de moi-même. Si plaisant que me fût le magasin de Corcelet, à l' enseigne du " gourmand, " celui de Debeauve et Gallais, fournisseurs des rois de France, m' agréait davantage et me charmait plus que tout autre. Il me semblait si beau que je ne m' estimais pas digne d' y entrer sans mes habits du dimanche, et j' examinais sur le seuil la toilette de ma chère maman pour m' assurer qu' elle était suffisamment élégante. Eh ! Bien, je n' avais pas le goût si mauvais ! La chocolaterie Debeauve et Gallais, fournisseurs des rois de France, existe encore, et le décor n' en a pas beaucoup changé. Je puis donc en parler en toute connaissance et non sur des souvenirs infidèles. Elle a très bon air ; sa décoration date des premières années de la restauration, alors que le style ne s' était pas encore trop alourdi ; elle est dans le caractère de Percier et Fontaine. Je songe, avec tristesse, en voyant ces motifs un peu secs, mais fins, mais purs et bien ordonnés, combien le goût a décliné en France depuis un siècle. Que nous sommes loin aujourd' hui de cet art décoratif de l' empire, pourtant bien inférieur au Louis Xvi et au directoire ! Il faut louer dans ce vieux magasin l' enseigne en lettres bien proportionnées, bien carrées, les fenêtres cintrées et leur imposte en éventail, le fond du magasin arrondi comme un petit temple, et le comptoir en hémicycle qui suit la forme de la salle. Je ne sais si je rêve ; mais je crois y avoir vu des trumeaux avec des renommées qui pouvaient aussi bien célébrer Arcole et Lodi que la crème de cacao et les chocolats pralinés. Enfin tout cela relève d' un style, offre un caractère, présente une signification. Que fait-on à cette heure ? Il y a toujours des artistes de génie, mais les arts décoratifs sont tombés dans une ignominieuse décadence. Le style troisième république fait regretter le Napoléon Iii, qui faisait regretter le Louis-philippe, qui faisait regretter le Charles X, qui faisait regretter l' empire, qui faisait regretter le directoire, qui faisait regretter le Louis Xvi. Le sens des lignes et des proportions est entièrement perdu. Aussi vois-je venir avec joie l' art nouveau, moins certes pour ce qu' il crée que pour ce qu' il détruit. Ai-je besoin de dire que, à trois ou quatre ans, je ne raisonnais pas sur la décoration ? Mais, en pénétrant dans la maison Debeauve et Gallais, je croyais entrer dans un palais de fées. Ce qui ajoutait à mon illusion c' était d' y voir de belles demoiselles en robe noire, et les cheveux tout brillants, assises derrière le comptoir en hémicycle avec une gracieuse solennité. Au milieu d' elles se tenait, douce et grave, une dame âgée qui écrivait dans des registres sur un grand pupitre et maniait des pièces de monnaie et des billets de banque. Il va bientôt paraître que je n' acquis point une suffisante intelligence des opérations qu' effectuait cette dame vénérable. à ses côtés, les jeunes filles brunes ou blondes s' occupaient, les unes à recouvrir les tablettes de chocolat d' une mince feuille de métal clair comme l' argent, les autres à envelopper deux par deux ces mêmes tablettes dans du papier blanc à vignettes et à fermer ces enveloppes avec de la cire qu' elles chauffaient à la flamme d' une petite lampe en fer-blanc. Elles accomplissaient ces tâches très adroitement et avec une célérité qui ressemblait à de l' allégresse. Je pense aujourd' hui qu' elles ne travaillaient point ainsi pour leur plaisir. Alors je pouvais m' y tromper, enclin comme j' étais à prendre tous les travaux pour des amusements. Il est certain du moins que c' était une joie des yeux que de voir courir les doigts fuselés de ces jeunes filles. Quand maman avait fait son emplette, la matrone qui présidait cette assemblée de vierges sages prenait dans une coupe de cristal placée à son côté une pastille de chocolat qu' elle m' offrait avec un pâle sourire. Et ce présent solennel me faisait aimer et admirer plus que tout le reste la maison de Mm. Debeauve et Gallais, fournisseurs des rois de France. Ayant du goût pour les magasins, il était bien naturel que, rentré à la maison, j' essayasse dans mes jeux l' imitation des scènes que j' avais observées pendant que ma mère faisait ses emplettes. Aussi étais-je, au logis, pour moi seul et à l' insu de tout le monde, tour à tour tailleur, épicier, commis de nouveautés et même, sans plus d' embarras, marchande de modes et chocolatière. Or, un soir, dans le petit cabinet tendu de boutons de roses où se tenait ma mère, sa broderie à la main, je m' appliquai avec plus de soin que de coutume à contrefaire les belles demoiselles de la maison Debeauve et Gallais. M' étant procuré des morceaux de chocolat en aussi grande quantité que possible, des bouts de papier, et même des lambeaux de ces feuilles métalliques que j' appelais emphatiquement du papier d' argent, le tout à vrai dire fort défraîchi, je m' installai dans ma petite chaise, don de ma tante Chausson, devant un tabouret garni de molesquine, et cela représentait à mes yeux l' élégant hémicycle du magasin de la rue des saints-pères. Enfant unique, habitué à jouer seul et toujours enfoncé dans quelque rêverie, vivant beaucoup enfin dans le monde des songes, il ne me fut pas difficile d' imaginer le magasin absent, ses lambris, ses vitrines, ses trumeaux ornés de renommées et même les acheteurs qui affluaient, femmes, enfants, vieillards, tant je possédais le don d' évoquer à mon gré les scènes et les personnes. Je n' eus point de peine à devenir à moi seul les demoiselles, toutes les demoiselles chocolatières et la dame respectable qui tenait les registres et disposait de l' argent. Mon pouvoir magique était sans bornes et dépassait tout ce que j' ai lu depuis, dans l' âne d' or, des sorcières de Thessalie. Je changeais à mon gré de nature : j' étais capable de revêtir les figures les plus étranges et les plus extraordinaires, de devenir, par enchantement, roi, dragon, diable, fée... que dis-je ? De me changer en une armée, en un fleuve, en une forêt, en une montagne. Aussi ce que je tentais ce soir-là était pur badinage et ne souffrait pas la moindre difficulté. Donc, j' enveloppai, je cachetai, je servis la clientèle innombrable, femmes, enfants, vieillards. Pénétré de mon importance (dois-je l' avouer ? ) je parlais fort sèchement à mes compagnes imaginaires, pressant leurs lenteurs et relevant sans bienveillance leurs méprises. Mais, quand il s' agit de faire la dame âgée et respectable, préposée à la caisse, je me trouvai soudain embarrassé. En cette conjoncture, je sortis du magasin et allai demander à ma chère maman un éclaircissement sur le point qui restait obscur pour moi. J' avais bien vu la dame âgée ouvrir son tiroir et remuer des pièces d' or et d' argent ; mais je ne me faisais pas une idée suffisamment exacte des opérations qu' elle effectuait. Agenouillé aux pieds de ma chère maman qui, dans sa bergère, brodait un mouchoir, je lui demandai : - maman, dans les magasins, est-ce celui qui vend ou celui qui achète, qui donne de l' argent ? Maman me regarda avec une surprise qui lui arrondit les yeux et lui fit remonter les sourcils, et sourit sans me répondre. Puis elle demeura pensive. Mon père entra, en ce moment, dans la chambre : -mon ami, lui dit-elle, sais-tu ce que Pierrot vient de me demander ? ... tu ne le devinerais jamais... il m' a demandé si c' est celui qui vend ou celui qui achète qui donne de l' argent. -oh ! Le petit nigaud ! Fit mon père. Ma mère reprit d' un ton sérieux, avec une sorte d' inquiétude sur le visage : -mon ami, ce n' est pas seulement une bêtise d' enfant ; c' est un trait de caractère. Pierre ne saura jamais le prix de l' argent. Ma bonne mère avait reconnu mon génie et deviné ma destinée : elle prophétisait. Je ne devais jamais connaître le prix de l' argent. Tel j' étais à trois ans ou trois ans et demi dans le cabinet tapissé de boutons de roses, tel je restai jusqu' à la vieillesse, qui m' est légère, comme elle l' est à toutes les âmes exemptes d' avarice et d' orgueil. Non, maman, je n' ai jamais connu le prix de l' argent. Je ne le connais pas encore, ou plutôt je le connais trop bien. Je sais que l' argent est cause de tous les maux qui désolent nos sociétés si cruelles et dont nous sommes si fiers. Ce petit garçon que j' étais, qui, dans ses jeux, ignorait lequel doit payer du vendeur ou de l' acheteur, me fait songer tout à coup au fabricant de pipes que nous montre William Morris dans son beau conte prophétique, ce sculpteur ingénu qui, dans la cité future, fait des pipes d' une beauté non pareille parce qu' il les fait avec amour, et qu' il les donne et ne les vend pas. CHAPITRE IX Le tambour vivre, c' est désirer. Et, selon que l' on croira que le désir est doux ou qu' il est amer, on jugera la vie bonne ou mauvaise. à chacun de nous d' en décider sur son propre sentiment. Raisonner, en ce cas, est vain ; c' est affaire aux métaphysiciens. à cinq ans, je désirais un tambour. Ce désir était-il doux, était-il amer ? Je n' en sais rien. Disons qu' il était amer en ce qu' il résultait d' une privation et qu' il était doux puisqu' il représentait à mon imagination l' objet désiré. Pour qu' on ne s' y trompe pas, je voulais avoir un tambour, sans me sentir aucune envie d' être tambour. Du métier je ne considérais ni la gloire ni les risques. Bien qu' assez versé, pour mon âge, dans les fastes militaires de la France, je n' avais encore entendu parler ni du jeune Bara mort en pressant ses baguettes sur son coeur, ni de ce tambour de quinze ans qui, à la bataille de Zurich, le bras percé d' une balle, continua de battre la charge, reçut du premier consul, à l' une des revues du décadi, une baguette d' honneur, et, pour la mériter, se fit tuer à la première occasion. Nourri dans une période de paix, je ne connaissais de tambours que les deux tambours de la garde nationale qui, le premier de l' an, présentaient à mon père, aide-major au 2e bataillon, et à son épouse une lettre de compliments ornée d' une vignette coloriée. Cette vignette représentait les deux tambours, très embellis, saluant, dans un salon tout doré, un monsieur en redingote verte et une dame en crinoline et volants de dentelle. Dans la réalité, ils avaient l' oeil émerillonné, de grosses moustaches et le nez rouge. Mon père leur donnait une pièce de cent sous et les envoyait boire un verre de vin, que la vieille Mélanie leur servait dans la cuisine. Ils buvaient tout d' un trait, faisaient claquer leur langue et s' essuyaient la bouche à leur manche. Tout en me plaisant assez par un certain air jovial, ils ne m' inspiraient aucun désir de me rendre semblable à eux. Non, je ne voulais pas être tambour ; je voulais plutôt être général, et, si je désirais ardemment une caisse et des baguettes noires, c' est que j' associais à ces objets mille images guerrières. On ne pouvait me reprocher alors de préférer le lit de Cassandre à la lance d' Achille. Je ne respirais qu' armes et combats ; je me réjouissais dans le carnage ; je devenais un héros, si les destins " qui gênent nos pensées " l' eussent permis. Ils ne le permirent point. Dès l' année suivante, ils me détournèrent d' un si beau chemin et m' inspirèrent d' aimer les poupées. Malgré la honte qu' on m' en fit, j' en achetai plusieurs sur mes économies. Je les aimais toutes ; j' en préférais une, et ma bonne mère m' a dit que ce n' était pas la plus jolie. Mais pourquoi me hâter de ternir ainsi la gloire si pure de ma quatrième année, alors qu' un tambour faisait toute mon envie ? Comme je n' étais pas stoïque, je confiais souvent mon désir aux personnes capables de le satisfaire. Elles faisaient mine de ne rien entendre, ou me répondaient d' une manière vraiment désespérante. -tu sais bien, me disait ma chère maman, que ton père n' aime pas les jouets qui font du bruit. Ce qu' elle me refusait par piété conjugale, je le demandai à ma tante Chausson, qui ne craignait nullement d' être désagréable à mon père. Je m' en étais fort bien aperçu, et c' est sur quoi je comptais pour obtenir ce que je désirais si ardemment. Par malheur, la tante Chausson, parcimonieuse, donnait rarement et peu. -qu' est-ce que tu ferais d' un tambour ? Me dit-elle. N' as-tu pas assez de jouets ? Tu en as des armoires pleines. De mon temps on ne gâtait pas ainsi les enfants ; mes petites compagnes et moi, nous faisions des poupées avec des feuilles... n' as-tu pas une belle arche de Noé ? Elle parlait d' une arche de Noé qu' elle m' avait donnée le 1er janvier d' antan et qui m' avait paru d' abord, je dois le dire, quelque chose de surnaturel. Elle contenait le patriarche et sa famille et un couple de tous les animaux de la création. Mais les papillons y étaient plus grands que les éléphants, ce qui, à la longue, choquait mon sens des proportions ; et, maintenant que, par ma faute, les quadrupèdes ne se tenaient plus que sur trois pattes et que Noé avait perdu son bâton, l' arche ne me charmait plus. Un jour qu' étant enrhumé je gardais la chambre, mon bonnet de nuit noué sous le menton, je me fis un tambour et des baguettes d' un pot de grès et d' une cuiller de bois. Ce devait être d' un style assez hollandais et dans le sentiment de Brauwer et de Jean Steen. J' avais le goût plus noble et, quand ma vieille Mélanie indignée me reprit son pot à beurre et sa cuiller à pot, j' en étais déjà dégoûté. Environ ce temps, mon père m' apporta certain soir un petit biscuit peint, qui représentait un pierrot battant de la grosse caisse. Je ne sais s' il pensait que l' image tenait lieu de la réalité ou s' il voulait se moquer de moi. Il souriait, selon sa coutume, avec un peu de tristesse. Quoi qu' il en soit, je reçus son présent de mauvais coeur et ce biscuit, horrible au toucher, m' inspira une soudaine aversion. Je n' espérais plus posséder l' objet de mes voeux, quand, un clair jour d' été, ma mère, après le déjeuner, m' embrassa tendrement, me recommanda d' être sage et m' envoya promener avec la vieille Mélanie, après m' avoir tendu un objet en forme de cylindre, enveloppé dans du papier gris. J' ouvris le paquet. C' était un tambour. Ma mère n' était déjà plus dans la chambre. Je suspendis ce cher instrument à mon épaule par la ficelle qui servait de bandoulière et ne me demandai point ce que le sort exigerait en retour ; je croyais alors que les dons de la fortune sont gratuits. Je n' avais pas appris à connaître dans Hérodote la Némésis céleste, et j' ignorais cette maxime du poète, que j' ai, par la suite, beaucoup méditée : c' est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt de nous vendre bien cher les grands biens qu' ils nous font. heureux et fier, la caisse à mon flanc, les baguettes à la main, je m' élançai dehors et marchai devant Mélanie en tambourinant. J' allais au pas de charge, sûr d' entraîner des armées à la victoire. J' avais bien toutefois, sans me l' avouer à moi-même, quelque sentiment que ma caisse n' était pas très sonore et ne s' entendait pas à une lieue à la ronde. Et, dans le fait, la peau d' âne (si c' était une peau, ce dont je doute véhémentement aujourd' hui), mal tendue, ne retentissait point sous le choc de baguettes si petites et si légères que je ne les sentais pas entre mes doigts. Je reconnaissais là le génie paisible et vigilant de ma mère et son zèle à bannir de la maison les jouets bruyants. Elle en avait écarté déjà les fusils, les pistolets et les carabines à mon grand regret, car je me délectais dans le vacarme, et mon âme s' exaltait aux détonations. Sans doute on ne voudrait pas qu' un tambour fût muet ; mais l' enthousiasme supplée à tout. Le tumulte de mon coeur emplissait mes oreilles d' un bruit de gloire. J' imaginais une cadence qui faisait marcher d' un seul pas des milliers d' hommes, j' imaginais des roulements qui pénétraient les âmes d' héroïsme et d' horreur. J' imaginais, dans le jardin fleuri du Luxembourg, des colonnes s' avançant à perte de vue par la plaine infinie ; j' imaginais des chevaux, des canons, des caissons défonçant les routes, des casques étincelants aux noires crinières, des bonnets à poil, des plumets, des aigrettes, des panaches, des lances, des baïonnettes. Je voyais, je sentais, je créais tout cela. Et, présent dans mon oeuvre, j' étais moi-même tout cela, les hommes, les chevaux, les canons, les poudrières et le ciel embrasé et la terre ensanglantée. Voilà ce que je tirais de ma caisse ! Et ma tante Chausson me demandait ce que je ferais d' un tambour ! Quand je rentrai à la maison, elle était silencieuse. J' appelai maman, qui ne me répondit pas. Je courus à sa chambre et à celle des boutons de roses et ne vis personne. J' entrai dans le cabinet de mon père, il était vide. Debout sur la pendule du salon, le Spartacus de Foyatier répondit seul à mon regard inquiet par le geste de son éternelle indignation. Je criai : -maman ! Où es-tu, maman ? Et je me mis à pleurer. La vieille Mélanie m' apprit alors que mon père et ma mère étaient partis par la diligence de la rue du Bouloi pour le Havre, avec Monsieur et Madame Danquin, et qu' ils y passeraient huit jours. Cette nouvelle m' abîma de désespoir, et je connus à quel prix le sort m' avait accordé un tambour ; je compris que ma mère m' avait donné un jouet pour me dissimuler son départ et me distraire de son absence. Et, me rappelant le ton grave et un peu triste avec lequel elle m' avait dit en m' embrassant : " sois sage ! " , je me demandai comment je n' avais point eu de soupçons. Et je pensais : " si j' avais su, je l' aurais empêchée de partir. " j' étais désolé et honteux aussi de m' être laissé tromper. Pourtant, que de signes auraient dû m' instruire ! Depuis plusieurs jours, j' entendais chuchoter mes parents, j' entendais chanter les portes des armoires, je voyais des piles de linge sur les lits, des malles, des valises dans les chambres. Le couvercle bombé d' une de ces malles était tendu d' une peau de bête galeuse et pelée sur laquelle passaient des traverses de bois noir très sale, et c' était hideux. Tant de présages m' étaient vainement apparus, dont un pauvre chien se serait inquiété. J' avais ouï dire à mon père que Finette prévoyait les départs. L' appartement était grand et froid. L' horrible silence qui y régnait me glaçait le coeur. Et, pour l' emplir, Mélanie était vraiment trop petite : à peine son bonnet tuyauté dépassait-il ma tête. Je l' aimais, Mélanie, je l' aimais de toutes les forces de mon égoïsme enfantin ; mais elle n' occupait pas assez mon esprit. Ses paroles me semblaient insipides. Avec ses cheveux gris et son dos qui se faisait rond, elle me semblait plus puérile que moi. L' idée de vivre une semaine entière seul avec elle me désespérait. Elle essaya de me consoler : elle me dit qu' une semaine était vite passée ; que ma mère me rapporterait un joli petit bateau que je ferais naviguer sur le bassin du Luxembourg ; que mon père et ma mère me conteraient leurs aventures de voyage, et me décriraient si bien le beau port du Havre, que j' y croirais être moi-même. Et il faut reconnaître que ce dernier trait n' était pas mauvais, puisque le pigeon du fabuliste l' employa pour consoler de son absence sa tendre compagne. Mais je ne voulais pas être consolé. Je ne croyais pas que ce fût possible et je jugeais que ce serait moins beau. Ma tante Chausson vint dîner avec moi. Je n' éprouvai aucun plaisir à voir sa face de chouette. Elle me donna aussi des consolations, mais les siennes avaient l' air de vieux rogatons comme tout ce qu' elle donnait. C' était une nature trop avare pour apporter des consolations abondantes, fraîches et pures. à table, elle prit la place de ma mère, empêchant ainsi que sur la chaise de cette chère maman s' élevât une lueur imperceptible d' elle, une ombre impalpable, une invisible image, enfin ce qui reste des absents aimés sur les choses qui leur étaient familières. Cette incongruité m' exaspéra. Dans mon désespoir, je refusai de manger ma soupe et m' enorgueillis de ce refus. Je ne sais plus si je songeai alors qu' en pareille circonstance Finette en aurait fait autant ; mais cela n' était pas de nature à m' humilier, car je reconnaissais que, pour l' instinct et le sentiment, les bêtes l' emportaient de beaucoup sur moi. Ma mère avait commandé un vol-au-vent et de la crème qu' elle avait jugés propres à me distraire de mon chagrin. J' avais refusé la soupe ; j' acceptai le vol-au-vent et la crème et y trouvai quelque soulagement à mes maux. Après dîner, ma tante Chausson me conseilla de jouer avec mon arche de Noé ; ce conseil m' enflamma de fureur. Je répondis de la façon la plus impertinente et, par surcroît, lançai mal à propos des injures à Mélanie, qui dans toute sa sainte vie ne mérita que des louanges. La pauvre créature me coucha avec un soin délicat, essuya mes larmes et dressa son lit de sangle dans ma chambre. Néanmoins, je ne tardai pas à m' apercevoir des effets terribles de l' abandon où ma mère m' avait laissé. Mais, pour comprendre ce qui m' advint, il faut se rappeler que toutes les nuits, dans cette même chambre, avant de m' endormir, je voyais de mon lit une troupe de petits hommes à grosse tête, bossus, bancals, étrangement difformes, coiffés de feutres à plume, le nez chaussé d' énormes lunettes rondes, qui tenaient divers instruments tels que broches, mandolines, casseroles, tambours de basque, scies, trompettes, béquilles, dont ils tiraient des sons étranges, en dansant des danses grotesques. Leur apparition dans cette chambre, à cette heure, ne m' étonnait plus : je ne connaissais pas assez les lois de la nature pour savoir qu' elle y était contraire. Et, puisqu' elle se produisait régulièrement toutes les nuits, je ne la trouvais pas extraordinaire, mais elle m' effrayait, sans pourtant que ma peur fût assez forte pour m' arracher des cris. Ce qui calmait beaucoup mon épouvante, c' est que j' observais que ces petits musiciens rasaient le mur et n' approchaient point de mon lit. Telle était leur coutume. Ils ne faisaient pas mine de me voir et je retenais mon souffle pour ne pas attirer leur attention. C' était assurément la bonne influence de ma mère qui les tenait éloignés de moi, et la vieille Mélanie n' exerçait pas, sans doute, le même empire sur ces esprits malins, car, en cette nuit affreuse où la diligence de la rue du Bouloi emportait mes chers parents vers de lointains rivages, ces petits musiciens s' aperçurent pour la première fois de ma présence. L' un d' eux, qui avait une jambe de bois et un emplâtre sur l' oeil, me montra du doigt à son voisin, et tous, l' un après l' autre, s' étant tournés vers moi, chaussèrent d' énormes besicles rondes et m' examinèrent curieusement sans nulle bienveillance. Je commençai de trembler de tous mes membres. Mais, quand ils s' approchèrent de mon lit en dansant et en brandissant broches, scies, casseroles et lorsque l' un d' eux, qui avait un nez en forme de clarinette, braqua sur moi une seringue grande comme la lunette de l' observatoire, glacé d' épouvante, je criai : -maman ! La vieille Mélanie accourut à mon appel. à sa vue, je fondis en larmes. Puis je me rendormis. Quand je me réveillai au chant des moineaux, j' avais tout oublié, la triste absence et ma solitude. Hélas ! Le visage clair de ma chère maman ne se pencha pas sur mon lit, les boucles noires de ses cheveux ne caressèrent point mes joues, je ne respirai point l' iris qui parfumait son peignoir. Mais les joues semblables à des pommes d' hiver de ma vieille Mélanie m' apparurent dans un énorme bonnet à bavolet, et je vis sur la camisole de la bonne créature des temples et des amours. Ils étaient imprimés en rose sur le fond beige et elle les portait innocemment. Cette vue renouvela mes douleurs. Toute la matinée j' errai mélancoliquement dans la demeure muette. Ayant trouvé mon tambour sur une chaise de la salle à manger, je le jetai à terre avec fureur et, d' un coup de talon, le crevai. Plus tard, devenu homme, il m' arriva peut- être de souhaiter encore quelque chose de semblable à cet instrument sonore et creux que j' avais tant désiré dans ma petite enfance, les tympanons de la gloire, les cymbales de la faveur publique. Mais, dès que je sentais ce désir naître et remuer en moi, je me rappelais le tambour de mes quatre ans et le prix dont je l' avais payé et, aussitôt je cessais de désirer des biens que le sort ne nous accorde pas gratuitement. Jean Racine, en lisant sa bible latine, a souligné cet endroit : et tribuit eis petitionem eorum. et il se l' est rappelé quand il a mis dans la bouche d' Aricie ces mots qui font pâlir l' imprudent Thésée : craignez, seigneur, craignez que le ciel rigoureux ne vous haïsse assez pour exaucer vos voeux. souvent dans sa colère il reçoit nos victimes : ses présents sont souvent la peine de nos crimes. CHAPITRE X une troupe comique étroitement unie en ce temps-là, quand je restais au lit sans dormir pour quelque indisposition ou seulement pour m' être réveillé plus tôt que de coutume, j' étais regardé par une figure grise et morne, par un visage vaste et sans forme, par un fantôme enfin plus redoutable que la douleur et la crainte, l' ennui. Et non pas un ennui tel que les ennuis chantés par les poètes, ces ennuis colorés de haine et d' amour et beaux et fiers ; non, mais l' invariable ennui, le profond ennui, le brouillard intérieur, le néant devenu sensible. Pour conjurer la visite du spectre, j' appelais ma mère et Mélanie ; hélas ! Elles ne venaient point ou ne restaient qu' un moment près de moi, et me disaient, comme l' abeille au petit garçon de Madame Desbordes-valmore : ... je suis très pressée... ... on ne rit pas toujours. et ma mère ajoutait : -mon enfant, pour te distraire, repasse ta table de multiplication. C' était une extrémité à laquelle je ne pouvais me résoudre. Je préférais imaginer un voyage autour du monde et des aventures extraordinaires. Je faisais naufrage et j' abordais à la nage un rivage peuplé de tigres et de lions. Avec le concours d' une imagination puissante, c' eût été suffisant pour me garantir de l' ennui. Par malheur, les images que j' évoquais étaient si pâles, si ténues, qu' elles ne me cachaient ni le papier de ma chambre ni le visage de brume que je redoutais. Avec le temps, je trouvai mieux et je parvins à me procurer, dans ma couchette, un divertissement agréable, spirituel, très goûté par tous les peuples policés : je me donnai la comédie. Mon théâtre, ai-je besoin de le dire, ne fut pas porté d' un coup à la perfection. La tragédie grecque sortit du chariot de Thespis. Je chantonnai en marquant la mesure d' un mouvement de ma main : telle fut l' origine de mon odéon. Il naissait humblement. Une rougeole bénigne me retint à propos au lit pour le perfectionner. Je dirigeais cinq acteurs ou plutôt cinq caractères comme ceux de la comédie italienne. C' étaient les cinq doigts de ma main droite. Chacun avait son nom comme sa physionomie. Et, ainsi que les masques du théâtre italien auxquels je ne saurais trop les comparer, mes personnages gardaient leur nom dans les rôles qu' ils tenaient, à moins toutefois que la pièce ne les obligeât à en changer, ce qui arrivait, par exemple, dans les drames historiques. Mais ils conservaient invariablement leur caractère propre. à cet égard, sans les flatter, ils ne se sont jamais démentis. Le pouce s' appelait Rappart. Pourquoi ? Je n' en sais rien. N' espérons pas tout éclaircir. On ne peut donner des raisons de tout. Rappart, court, large, trapu, d' une force prodigieuse, était un individu sans éducation, violent, querelleur, ivrogne, un vrai Caliban, forgeron, commissionnaire, déménageur, brigand, soldat, selon le rôle qu' il remplissait ; il ne commettait que violences et cruautés. Au besoin, il tenait le rôle des animaux féroces, celui du loup dans le petit Chaperon Rouge, et de l' ours dans une comédie assez belle où l' on voyait une jeune bergère surprendre un ours blanc endormi, lui passer un anneau dans le nez et le mener captif et dansant au palais du roi, qui l' épouse aussitôt. L' index, qui se nommait Mitoufle, offrait avec Rappart un contraste frappant, au moral comme au physique. Mitoufle n' était ni le plus grand ni le plus beau de la troupe ; il semblait même un peu altéré et déformé par quelque métier manuel, qu' il avait exercé trop jeune. Mais, pour la vivacité des mouvements et l' esprit de repartie, c' était mon meilleur acteur. D' un naturel généreux, son premier mouvement le portait à défendre les opprimés. Sa bravoure allait jusqu' à la témérité et le dramaturge lui donnait des occasions fréquentes de l' exercer. Il n' y avait pas son pareil, dans un incendie, pour arracher un enfant des flammes et le rapporter à sa mère. Son seul défaut était une vivacité excessive ; mais on le lui pardonnait, ou plutôt on l' aimait mieux ainsi. Achille déplairait moins bouillant et moins prompt. le médius, élégant, droit, d' une taille haute et superbe, renfermait, sous ces heureux dehors, une âme chevaleresque. Issu des plus illustres aïeux, il se nommait Dunois. Et, pour le coup, je crains bien de savoir pourquoi, et ne puis guère douter que ma chère maman en fût la cause. Ma chère maman ne chantait pas très bien et ne chantait que quand j' étais seul à l' entendre. Elle chantait : partant pour la Syrie, le jeune et beau Dunois alla prier Marie de bénir ses exploits. et elle chantait aussi : reposez-vous, bons chevaliers. et elle chantait encore : en soupirant, j' ai vu naître l' aurore. ma chère maman raffolait des chansons de la reine Hortense, qui étaient charmantes, en ce temps-là. Excusez mes lenteurs : c' est tout un art que j' expose. à l' annulaire, qui n' avait point d' anneau, s' identifiait une dame d' une grande beauté, nommée Blanche De Castille. C' était peut-être un pseudonyme. étant la seule femme de la troupe, elle jouait les mères, les épouses, les amantes. Vertueuse et persécutée, le jeune et beau Dunois la sauvait maintes fois des plus grands périls avec le concours empressé et désintéressé de Mitoufle. Elle épousait souvent Dunois, rarement Mitoufle. Un caractère encore et j' en aurai fini avec ma troupe. Jeannot, le petit doigt, était un jeune garçon plein d' innocence, dont à l' occasion on faisait une fillette, comme, par exemple, lorsqu' on jouait le petit Chaperon Rouge. et je crois qu' en devenant fille il lui venait de l' esprit. Les pièces faites pour les interprètes que je viens d' énumérer se rapprochaient de la commedia dell' arte en ce sens que j' en composais le canevas et que mes acteurs improvisaient le dialogue en se conformant à leur caractère et à leur situation. Toutefois, il s' en fallait de beaucoup qu' elles ressemblassent aux farces italiennes et à ces pièces du théâtre de la foire qui mettent aux prises Arlequin, Colombine et le docteur pour de vils intérêts et des passions basses. Mes ouvrages, plus nobles, appartenaient au genre héroïque, et c' est en effet celui qui convient le mieux aux êtres innocents et simples. J' étais lyrique et pathétique, tragique et très tragique. Quand les passions s' élevaient à des hauteurs où la parole manquait, on chantait. Il y avait aussi dans ces drames des scènes comiques. Je travaillais à mon insu dans le système de Shakespeare ; il m' aurait été beaucoup plus difficile de travailler dans celui de Racine. Je n' avais pas, comme M. De Lamartine, la bouffonnerie en horreur. Loin de là ! Mais mon comique était très simple et il ne s' y mêlait pas d' ironie. Les mêmes situations revenaient souvent dans mon théâtre. Je n' avais pas le courage de me le reprocher : elles étaient si touchantes ! Princesses captives, délivrées par un vaillant chevalier, enfants volés et rendus à leur mère, tels étaient mes sujets de prédilection. Cependant, je courais d' autres carrières. Je composais des drames d' amour, où je semais de grandes beautés. Les pièces de ce genre manquaient d' action et surtout de dénouement ; ces défauts tenaient à la pureté de mon âme qui, concevant que l' amour est à lui-même tout son objet et tout son contentement, ne lui faisait désirer aucune satisfaction. C' était beau, mais monotone. Je traitais aussi les sujets militaires et ne craignais point d' aborder l' épopée napoléonienne que je recueillais sur les lèvres des survivants de la grande époque, si nombreux autour de mon berceau. Dunois faisait Napoléon ; Blanche De Castille, Joséphine (je ne connaissais pas Marie-louise) ; Mitoufle, un grenadier ; Jeannot, un fifre ; Rappart faisait les Anglais, les Prussiens, les Autrichiens et les Russes, l' ennemi. Et, avec ces ressources, je trouvais le moyen de remporter les victoires d' Austerlitz, d' Iéna, de Friedland, de Wagram, d' entrer à Vienne et à Berlin. D' ordinaire, on ne jouait pas deux fois la même pièce. J' en avais toujours une toute prête. Pour la fécondité, j' étais un Calderon. L' on pense bien que, grâce aux jeux de ce théâtre où j' étais à la fois directeur, auteur, troupe et spectateur, je ne m' ennuyais plus au lit. J' y restais au contraire le plus longtemps possible et feignais des maladies pour ne pas me lever. Ma chère maman, qui ne me reconnaissait plus, me demandait d' où venait cette paresse nouvelle. Faute de connaître mon art et mesurer mon génie, elle appelait paresse ce qui était action et mouvement. Ce théâtre, ayant atteint son apogée vers ma sixième année, entra tout aussitôt dans une rapide décadence, dont il importe d' exposer les causes. Sur mes six ans, donc, pendant quelques légers troubles de croissance, retenu plusieurs jours au lit et ayant près de moi, sur une petite table, une boîte de couleurs et des rubans, je résolus d' employer les moyens qui se trouvaient sous ma main à embellir mon théâtre et à le porter à un état inouï de perfection. Je me mis aussitôt à l' oeuvre et exécutai ardemment mes conceptions fiévreuses. Je ne m' étais jamais aperçu que mes acteurs n' avaient pas plus de visage qu' un oeuf ; m' en avisant soudain, je leur fis des yeux, un nez, une bouche, et, voyant qu' ils étaient nus, je les habillai de soie et d' or. Il m' apparut alors qu' il fallait les coiffer, et je leur fis des chapeaux ou des bonnets, de formes diverses, mais généralement pointus. Je ne m' arrêtai pas dans ces recherches de l' effet pittoresque : je construisis une scène, je peignis des décors, je fabriquai des accessoires. Et, tout ému, je montai une pièce qui s' appelait les barons du saint-sépulcre et devait réunir l' Orient et l' Occident en une action formidable. Hélas ! Je ne pus pas même achever la première scène. L' inspiration s' était glacée : l' âme et le mouvement, tout avait disparu. Plus de passion, plus de vie. Mon théâtre, tant qu' il était sans artifices, se revêtait de toutes les couleurs et de toutes les formes de l' illusion. Quand le luxe apparut, l' illusion se dissipa. Les muses s' envolèrent. Elles ne revinrent plus. Quel enseignement ! Il faut laisser à l' art sa noble nudité. La richesse des costumes et l' éclat des décors étouffent le drame qui ne veut pour parure que la grandeur de l' action et la vérité des caractères. CHAPITRE XI La charpie je n' avais pas encore accompli mes quatre ans : un matin, ma mère me souleva de mon lit, et mon cher papa, qui avait revêtu son uniforme de garde national, m' embrassa tendrement. Il avait un coq d' or et un pompon rouge à son shako. On battait le rappel sur le quai ; le galop des chevaux retentissait sur le pavé ; par moments passaient des chants et des clameurs farouches et l' on entendait au loin le crépitement de la fusillade. Mon père sortit. Ma mère s' approcha de la fenêtre, souleva le rideau de mousseline et sanglota. C' était la révolution. Les journées de février m' ont laissé peu de souvenirs. On ne m' a pas fait sortir une seule fois pendant le combat des rues. Nos fenêtres donnaient sur la cour, et les événements qui s' accomplissaient au dehors étaient pour moi infiniment mystérieux. Tous les locataires de la maison fraternisaient. Madame Caumont, la femme du libraire-éditeur, Mademoiselle Mathilde, la fille déjà vieille de Madame Laroque, Mademoiselle Cécile, la couturière, la très élégante Madame Petitpas, la belle Madame Moser, qu' on ne fréquentait pas en temps ordinaire, se réunissaient l' après-midi chez ma mère, où elles faisaient de la charpie pour les blessés dont le nombre augmentait de minute en minute. L' usage alors suivi dans tous les hôpitaux était d' appliquer sur les plaies des filaments de toile, et personne ne doutait de l' excellence de ce procédé avant la révolution médicale qui a proscrit les pansements humides. Ces dames apportaient chacune son paquet de linge ; elles s' asseyaient dans la salle à manger autour de la table ronde et, là, déchiraient la toile par bandes étroites, puis l' effilaient. On admire, quand on y songe, que ces ménagères eussent tant de vieux linge. Madame Petitpas lut, sur un morceau de drap de lit qu' elle avait apporté, le chiffre de son aïeule maternelle et la date de 1745. Maman travaillait avec ses invitées. Nous participions, le jeune Octave Caumont et moi, à cette oeuvre charitable, sous la surveillance de la vieille Mélanie, qui, de ses doigts rudes, effilait le chiffon à quelque distance de la table, par déférence. Pour ma part, je m' acquittais de ma tâche avec zèle et mon orgueil grandissait à chaque fil que je tirais. Mais, quand je vis que le tas d' Octave Caumont était plus gros que le mien, j' en souffris dans mon amour-propre, et ma satisfaction de préparer le soulagement des blessés en fut beaucoup diminuée. De temps en temps des personnes de notre intimité, M. Debas, surnommé Simon De Nantua, et M. Caumont, l' éditeur, venaient nous apporter des nouvelles. M. Caumont était habillé en garde national ; mais il s' en fallait qu' il portât l' uniforme avec autant d' élégance que mon cher papa. Mon papa avait le teint pâle et la taille fine. M. Caumont, le visage bourgeonné, étalait trois mentons sur le devant de sa tunique qui, ne pouvant pas se boutonner, s' ouvrait inglorieusement sur le ventre. -la situation est terrible, nous dit-il, Paris en feu, ses rues hérissées de sept cents barricades, le peuple assiège le château que le maréchal Bugeaud défend avec quatre mille hommes et six pièces de canon. Ces nouvelles furent accueillies par de grands mouvements de terreur et de pitié. La vieille Mélanie, à l' écart, faisait des signes de croix et remuait les lèvres en silence. Ma mère fit servir du vin de Madère et des gâteaux secs. (en ce temps-là, on ne buvait guère de thé et les dames craignaient moins le vin qu' à présent.) un doigt de vin de Madère anima les regards, fit sourire les lèvres. Ce n' étaient plus les mêmes visages ; ce n' étaient plus les mêmes âmes. Pendant le goûter, M. Clérot, l' encadreur du quai Malaquais, se présenta devant nous. C' était un très gros homme, bien plus gros que M. Caumont, et que sa blouse blanche faisait paraître encore plus rond. Il salua la compagnie et demanda le secours du docteur Nozière pour les blessés du palais-royal, qui manquaient de tout. Ma mère lui répondit que le docteur Nozière était à l' hôpital de la charité. M. Clérot nous fit un tableau horrible de ce qu' il avait vu aux abords des Tuileries. çà et là des morts, des blessés, des chevaux qui se soulevaient, une jambe brisée, le ventre ouvert, et retombaient, et cependant les curieux emplissant les cafés et une troupe de gamins s' amusant d' un chien qui hurlait près d' un cadavre. Il conta que, assiégé par une profonde colonne d' insurgés avec armes et munitions, le poste du château-d' eau, sur la place du palais-royal, était enveloppé de flammes quand ses défenseurs mirent bas les armes. M. Clérot poursuivit à peu près en ces termes : -après la reddition du poste, des hommes de bonne volonté furent requis pour éteindre l' incendie ; je me trouvai du nombre ; on se procura des seaux et nous fîmes la chaîne. J' étais placé à cinquante pas environ du brasier, entre un respectable citoyen d' un certain âge et un gamin qui portait en sautoir la giberne d' un soldat. Les seaux faisaient la navette. Et je disais : " attention, citoyens ! Attention ! " je ne me sentais pas bien ; le vent rabattait sur nous la flamme et la fumée ; j' avais les pieds gelés, et par moments il me coulait le long de la jambe un froid mortel, dont je cherchais la cause, que je ne pouvais trouver, et j' allais jusqu' à me demander si je n' avais pas reçu sans m' en apercevoir une blessure dans le combat et si je ne perdais pas tout mon sang. Et, en faisant la chaîne, je me disais : " ce que j' éprouve n' est pas naturel ; " et je tournais l' oeil devant, derrière, à droite et à gauche pour me rendre compte de ce qui m' arrivait. Mais voilà-t-il pas que tout à coup je vois mon voisin de gauche, le gamin, occupé à vider dans la poche de ma blouse le seau que je venais de lui passer... mesdames, le polisson reçut sur la joue une giroflée à cinq feuilles qu' il pourra montrer à son amoureuse. " c' est pourquoi, conclut M. Clérot, si c' était un effet de votre bonté, Madame Nozière, je me chaufferais bien volontiers un moment à votre poêle. Ce morveux m' a glacé jusqu' aux os. Une jeunesse pareille, qui a perdu à ce point le respect, cela fait frémir ! Et le gros homme, ayant tiré de sa poche un mètre, un diamant à tailler le verre et un journal réduit en pâte, la retourna dégouttante. Il souleva sa blouse et bientôt ses vêtements commencèrent à fumer à la chaleur du poêle. Ma mère lui versa un verre d' eau-de-vie, qu' il but à la santé de la compagnie, car il avait de l' usage. J' étais ravi de ce que j' entendais, et je vis fort bien Madame Caumont cacher un fou rire. à ce moment M. Debas, surnommé Simon De Nantua, parut avec une buffleterie sur sa redingote et un fusil à la main. Il empruntait aux événements une énorme importance, et c' est d' un accent solennel qu' il annonça à Madame Nozière que le docteur, retenu à l' hôpital, ne reviendrait pas dîner. Il nous rapporta ce qu' il avait vu ou connu et s' étendit de préférence sur les faits auxquels il avait participé : six gardes municipaux poursuivis par les insurgés et qu' il avait cachés dans une cave de la rue de Beaune ; un piqueur du roi, que son habit rouge désignait aux fureurs du peuple et qu' il avait revêtu d' un bourgeron emprunté au marchand de vin du coin de la rue de Verneuil. Il nous apprit que Firmin, le valet de chambre de M. Bellaguet, venait d' être tué, sur le quai, d' une balle perdue. Et, comme nous sommes particulièrement touchés de ce qui se passe près de nous, la nouvelle de cette mort fut reçue avec un profond émoi. Je me rappelle aussi que, quelques instants plus tard, à nuit close, étant avec ma chère maman chez Madame Caumont, je vis par la fenêtre de l' entresol, qui donnait sur le quai, une voiture très haute et largement évasée sortir toute en feu du guichet du Louvre. Une troupe d' hommes la traîna sur le pont des Saints- pères entre les deux statues assises, et, avant d' avoir atteint le milieu du pont, la fit basculer. Elle rebondit deux fois sur ses ressorts, puis, emportant la balustrade de fonte, tomba dans la Seine. Et ce spectacle, auquel succédèrent soudain les ténèbres profondes, me parut splendide et mystérieux. Voilà mes souvenirs du 24 février 1848, tels qu' ils se sont imprimés dans mes faibles esprits, et tels que ma mère me les a maintes fois rafraîchis ; les voilà dans leur candide indigence. J' ai pris grand soin de ne les point orner, de ne les point enrichir. La manière dont j' appris alors les événements contemporains exerça une influence durable sur mon intelligence de la vie publique et contribua grandement à former ma philosophie de l' histoire. Dans ma première enfance, les Français avaient un sentiment du ridicule qu' ils ont perdu depuis, sous l' empire de causes que je ne saurais démêler. Le pamphlet, la gravure et la chanson exprimaient leur esprit moqueur. Je naquis à l' âge d' or de la caricature et c' est par les lithographies du charivari et par les moqueries de mon parrain, M. Pierre Danquin, bourgeois de Paris, que je me fis une idée de la vie nationale ; elle me parut comique en dépit des émeutes et des révolutions, parmi lesquelles je fus nourri. Mon parrain appelait Louis-napoléon Bonaparte le perroquet mélancolique. Je me plaisais à imaginer cet oiseau combattant le spectre rouge, représenté comme un épouvantail à moineaux, promené sur un manche à balai. Et, autour d' eux, je voyais s' agiter les orléanistes ayant pour tête une poire, M. Thiers en nain, Girardin en paillasse, et le président Dupin avec une face de passoire et des souliers grands comme des bateaux. Mais je m' intéressais surtout à Victor Considérant que je savais habiter près de nous, sur le quai Voltaire, et qui m' était figuré se suspendant aux arbres par une longue queue que terminait un gros oeil. CHAPITRE XII Les deux soeurs en ce temps-là, maman m' emmenait très souvent dans la rue du bac. L' hiver approchait. Elle achetait, dans cette rue marchande, des tricots et toutes sortes de lainages et me faisait faire un vêtement chaud par M. Augris, tailleur plein de politesse et d' inexactitude, qui demeurait vis-à-vis de l' hôtel où l' année précédente M. De Chateaubriand était mort. Ce souvenir ne me touchait guère et je regardais négligemment la porte à médaillons, d' un style noble et pur, qui s' était ouverte pour le laisser passer sans retour. Ce qui me ravissait dans la belle rue du bac, c' étaient les boutiques pleines d' objets merveilleux par la forme et la couleur, mille ouvrages de tapisserie, du papier à lettres chiffré d' or et d' azur, des lions et des panthères sur des descentes de lit, des figures de cire artistement coiffées, des biscuits de Savoie dont le dôme, pareil à celui du Panthéon, portait une rose épanouie ; c' étaient enfin des petits fours prodigieux, en façon de tricorne, de dominos, de mandolines. En me faisant voir ces merveilles, ma mère me les rendait d' un mot plus merveilleuses encore. Elle avait ce don rare d' animer toutes choses et de faire naître des symboles. Il y avait alors dans cette rue, au coin de la rue de l' université, un marchand de tableaux chez qui l' on pénétrait par une porte assez étroite, peinte en jaune et décorée dans le style du temps, non sans richesse. De la corniche qui la surmontait je ne dirai rien, n' en ayant gardé nul souvenir ; mais il est certain qu' aux deux consoles qui supportaient cette corniche s' adossaient des figurines longues comme le bras, bizarrement composées de parties empruntées à l' homme, au quadrupède et à l' oiseau. Ce n' étaient pas proprement des chimères, car elles ne procédaient en rien du lion ni de la chèvre ; ce n' étaient pas non plus des griffons, puisqu' elles avaient un sein de femme. De longues oreilles coiffaient leur tête qui tenait de la chauve-souris ; leur corps délié participait du lévrier. On voit aujourd' hui sur les candélabres du pont de Suresnes de petites bêtes fantastiques assez semblables à celles-là, qu' on pourrait aussi rapprocher du monstre qui soutient une lanterne sur la façade du palais Riccardi à Florence. Enfin, c' étaient de petites figures décoratives exécutées, vers 1840, par un sculpteur comme Feuchère ; mais elles étaient douées d' une physionomie très singulière, et elles tiennent trop de place dans ma vie pour que je les confonde avec aucune autre figure de ce genre. C' est ma mère qui me les fit remarquer un jour en passant : -Pierre, regarde ces petites bêtes, me dit- elle. Elles ont beaucoup d' expression. Leur mine est pleine de malice et de gaieté. On passerait des heures à les regarder tant elles ont l' air spirituel et semblent vivantes ! Vois comme elles rient. Je demandai comment elles s' appelaient. Ma mère me répondit qu' elles n' avaient point de nom en histoire naturelle parce qu' elles n' existaient pas dans la nature. Je dis : -ce sont les deux soeurs. Il nous fallut retourner le lendemain chez M. Augris pour essayer une fois encore mon vêtement d' hiver. Quand nous repassâmes devant les deux soeurs, ma chère maman me les montra gravement du doigt. -vois ; elles ne rient plus. Et maman disait vrai. Les soeurs avaient changé d' expression, elles ne riaient plus et leur visage se faisait sévère et menaçant. Je demandai pourquoi elles ne riaient plus. -parce que tu n' as pas été sage aujourd' hui. Nul doute à cet égard. Je n' avais pas été sage ce jour-là. J' étais allé dans la cuisine où mon coeur m' attirait, j' y avais trouvé la vieille Mélanie qui épluchait les navets. Je voulus les éplucher aussi, ou plutôt les sculpter ; car je méditais de les tailler en forme d' hommes et d' animaux. Mélanie s' y opposa. Irrité de ce refus, je lui arrachai son bonnet tuyauté, à bavolet de dentelle. Ce pouvait être là le mouvement d' un génie fougueux ; ce n' était pas assurément un acte de sagesse. Je contemplai les deux soeurs, et, soit qu' en effet elles me parussent douées d' une puissance surnaturelle, soit plutôt que mon esprit avide de merveilleux se prêtât à l' illusion, un petit frisson de peur, aigre-doux, me secoua la poitrine. -elles ne savent pas tes fautes, reprit ma mère, mais tu les lis dans leurs yeux. Sois bon, et elles te souriront, comme te sourira la nature entière. Depuis lors, chaque fois que nous passions, ma mère et moi, devant les deux soeurs, nous nous inquiétions de voir si elles se montraient irritées ou sereines, et toujours leur expression répondait exactement à l' état de ma conscience. Je les consultais avec une entière bonne foi et trouvais dans leur visage, ou souriant ou sombre, le loyer de ma sagesse ou la peine de mes fautes. De longues années s' écoulèrent. Devenu un homme et ayant acquis une pleine liberté d' esprit, aux heures de trouble et d' irrésolution, je consultais encore les deux soeurs. Un jour que j' avais un particulier besoin de voir clair en moi-même, j' allai les interroger. Je ne les trouvai plus : elles avaient disparu avec la porte qu' elles ornaient. Je m' en retournai, plein d' incertitude et d' hésitation, et pris un mauvais parti. CHAPITRE XIII Catherine et Marianne la mer, quand je la vis pour la première fois, ne me parut vaste que par la tristesse immense que je sentis à la regarder et à la respirer. C' était la mer sauvage. Nous étions allés passer un mois d' été dans un petit village breton. Un aspect de la côte s' est gravé à l' eau-forte dans ma mémoire, l' aspect d' une rangée d' arbres flagellés par le vent du large et tendant, sous le ciel bas, vers la terre plate et nue, leur tronc courbé et leurs maigres rameaux. Ce spectacle me mordit au coeur ; il reste en moi comme le symbole d' une incomparable infortune. Les rumeurs et les odeurs marines me troublaient. Chaque jour, à toute heure, la mer m' apparaissait transformée, tantôt lisse et bleue, tantôt couverte de petites lames tranquilles, azurées d' un côté, argentées de l' autre, tantôt comme cachée sous une toile cirée verte, tantôt lourde et sombre et portant sur ses crêtes agitées les moutons farouches de Nérée ; hier fuyant en souriant, aujourd' hui s' avançant en tumulte. Tout enfant que j' étais et parce que j' étais un pauvre enfant, cette perfide instabilité diminua beaucoup la confiance et l' amitié que m' inspirait la nature. La faune marine, les poissons, les coquillages, les crustacés surtout, ces animaux plus effrayants que les monstres des Tentations de Saint Antoine, que, sur mon quai Malaquais, j' examinais si curieusement à l' étalage de Madame Letort, ces langoustes, ces poulpes, ces étoiles de mer, ces crabes, me révélaient des formes de la vie trop étonnantes et des animaux moins fraternels vraiment que mon petit chien Caire, que le poney de Madame Caumont, que les ânes de Robinson, que les moineaux de Paris, et moins amis même que le lion de ma bible en estampes et les couples de mon arche de Noé. Les monstres marins me poursuivaient dans mon sommeil et m' apparaissaient, la nuit, immenses en leur carapaces d' un bleu noir, épineuses et chevelues, tout armés de pinces, de dards, de scies, et sans visage et plus effrayants de n' avoir pas de visage que de tout le reste. Dès le lendemain de mon arrivée, je fus enrôlé par un grand garçon dans une troupe d' enfants qui, munis de pelles et de pioches, construisaient sur la plage une forteresse de sable, y plantaient le drapeau français et la défendaient contre la mer montante. Nous fûmes vaincus avec gloire. Je sortis un des derniers du fort démantelé, ayant fait mon devoir, mais acceptant la défaite avec une facilité qui n' annonçait point un grand homme de guerre. Un jour, j' allai en barque pêcher des coquillages avec Jean élô qui avait des yeux d' un bleu pâle dans un visage tanné et boucané. Ses mains étaient si rudes qu' elles me râpaient la peau quand elles tenaient les miennes, en signe d' affection. Il pêchait au large, raccommodait ses filets, calfatait sa barque et, à ses heures de loisirs, construisait dans une carafe une goélette parfaitement gréée. Bien qu' il se servît peu de la parole, il me conta son histoire qui se composait uniquement de la mort de ses proches, qui avaient péri en mer. Trois de ses frères et son père s' étaient noyés ensemble, le précédent hiver, à une encablure du port. En quoi il ne voyait que du bien comme en tout événement. Ce que j' avais de religion me fit découvrir en Jean élô une sagesse céleste. Un dimanche soir, nous le trouvâmes étendu ivre-mort en travers du chemin et nous dûmes l' enjamber. Il n' en resta pas moins pour moi un être parfait. Sentiment empreint, il se peut, de quiétisme. à d' autres d' en juger : je n' étais guère théologien alors, et je le suis bien moins encore aujourd' hui. Mes plaisirs les plus chers étaient de pêcher la crevette en compagnie de deux fillettes qui m' inspiraient une amitié émerveillée et fugitive. L' une, Marianne Le Guerrec, était fille d' une dame de Quimper avec qui ma mère avait fait connaissance sur cette plage ; l' autre, Catherine O' Brien, était Irlandaise. Toutes deux blondes et les yeux bleus. Elles se ressemblaient, ce qui n' était pas pour surprendre : car les vierges d' érin et les vierges d' Armor sont des fruits détachés du même rameau d' or. averties par un secret instinct de leur grâce à entrelier leurs mouvements, elles se montraient constamment enlacées. Agitant de concert leurs minces jambes nues, brûlées du soleil et de l' eau de mer, elles couraient sur le sable avec des ondulations et des sinuosités comme pour former des figures de danse. Catherine O' Brien était la plus jolie, mais elle parlait mal le français, ce dont s' offusquait mon ignorance. Je cherchais, pour les leur offrir, de beaux coquillages qu' elles dédaignaient. Je m' ingéniais à leur rendre des soins dont elles feignaient ou de ne pas s' apercevoir ou d' être obsédées. Quand je les regardais, elles détournaient la tête ; mais si, à mon tour, je faisais semblant de ne pas les voir, elles attiraient mon attention par quelques agaceries. Elles m' intimidaient ; à leur approche, je ne trouvais plus les mots que j' avais préparés pour elles. Si je leur parlais quelquefois avec rudesse, c' était par peur, par dépit ou par une perversité inexplicable. Marianne et Catherine s' entendaient pour se moquer et rire des petites baigneuses de leur âge. Sur tout autre sujet, elles se querellaient plus souvent qu' elles ne s' accordaient. Elles se faisaient un grief mutuel de n' être pas nées dans le même pays. Marianne reprochait vivement à Catherine d' être Anglaise. Catherine, ennemie de l' Angleterre, bondissait sous l' insulte, frappait du pied, grinçait des dents et criait qu' elle était Irlandaise. Mais Marianne n' y voyait pas de différence. Un jour, dans le chalet de Madame O' Brien, leur dispute pour la patrie finit par des coups. Marianne nous rejoignit sur la plage, les joues égratignées. Sa mère, en la voyant, s' écria : -miséricorde ! Que t' est-il arrivé ? Marianne répondit très simplement : -Catherine m' a griffée parce que je suis Française. Alors je l' ai appelée vilaine Anglaise, et je lui ai donné un coup de poing sur le nez qui l' a fait saigner. Madame O' Brien nous a envoyées nous laver dans la chambre de Catherine. Et nous nous sommes réconciliées, parce qu' il n' y avait qu' une cuvette pour nous deux. CHAPITRE XIV Le monde inconnu chaque jour, après le déjeuner, la vieille Mélanie, dans sa chambre sous les combles, chaussait ses souliers plats qui reluisaient, nouait devant sa glace les brides de son bonnet blanc à bavolet de dentelle, croisait sur sa poitrine son petit châle noir et l' y fixait par une épingle. Elle prenait ces soins avec une studieuse application, car, en toutes choses, l' art est difficile, et Mélanie n' abandonnait au hasard rien de ce qu' elle jugeait de nature à rendre la personne humaine respectable, décente et digne de sa divine origine. Assurée enfin d' avoir satisfait à toutes les convenances de son sexe, de son âge et de son état, elle fermait à clef la porte de sa chambre, descendait avec moi l' escalier, s' arrêtait, stupide, dans le vestibule en poussant un grand cri et remontait précipitamment l' escalier jusqu' à sa mansarde pour y prendre son cabas qu' elle avait oublié selon son antique coutume. Elle n' aurait jamais consenti à sortir sans ce cabas de velours grenat, qui contenait son tricot sempiternel, où elle trouvait au besoin des ciseaux, du fil et des aiguilles et dont, une fois, elle tira un petit carré de taffetas d' Angleterre pour le mettre à mon doigt qui saignait. Elle conservait encore dans ce sac un sou percé, une de mes dents de lait et son adresse sur un bout de papier, afin, disait-elle, que, si elle mourait subitement dans la rue, on ne la portât pas à la morgue. Quand, descendus sur le quai, nous tournions à gauche, nous donnions le bonjour à Madame Petit, la marchande de lunettes qui, siégeant en plein air, contre le mur de l' hôtel de Chimay, près de sa vitrine, sur sa haute chaise de bois, droite, immobile, le visage brûlé du soleil et de la gelée, gardait une tristesse sévère. Et les deux femmes échangeaient des propos qui variaient peu d' une rencontre à l' autre, sans doute parce qu' ils se rapportaient au fond immuable de la nature. Elles s' entretenaient d' enfants atteints de la coqueluche ou du croup ou consumés par une fièvre lente, de femmes sujettes à des troubles plus secrets, de journaliers victimes de terribles accidents. Elles disaient l' influence maligne des saisons sur les tempéraments, l' enchérissement des vivres, la cupidité croissante des hommes devenus de jour en jour plus mauvais et les crimes multipliés épouvantant le monde. Je me suis aperçu plus tard, en lisant Hésiode, que la marchande de lunettes du quai Malaquais pensait et parlait comme les vieux poètes gnomiques de la Grèce. Loin de m' émouvoir, cette sagesse m' accablait d' ennui et je tirais ma bonne par sa jupe pour y échapper. Quand, au contraire, descendus sur le quai, nous tournions à droite, je voulais m' arrêter devant les gravures que Madame Letort étalait le long d' une palissade de bois qui fermait le terrain vague sur lequel s' élève aujourd' hui le palais des beaux-arts. Ces images me remplissaient de surprise et d' admiration. Et spécialement les adieux de Fontainebleau, la création d' ève, la montagne qui présente l' aspect d' une tête d' homme, la mort de Virginie me causaient une émotion que les ans n' ont pas encore tout à fait calmée. Mais la vieille Mélanie me tirait en avant, soit qu' elle ne me jugeât pas d' âge à examiner toutes ces gravures, soit plutôt qu' elle-même n' y sût rien distinguer. Car il est de fait qu' elle n' y donnait pas plus d' attention que notre petit chien Caire. Nous allions soit aux Tuileries, soit au Luxembourg. Par les temps clairs et tempérés, nous poussions jusqu' au jardin des plantes ou jusqu' au Trocadéro qui élevait alors, au bord de la Seine, dans la solitude, sa colline verte et fleurie. En des jours fortunés, on me menait jouer dans le jardin de M. De La B... qui m' en accordait l' accès en son absence. Ce jardin frais et désert, planté de grands arbres, s' étendait derrière un bel hôtel de la rue Saint-dominique. J' apportais une pelle de bois, large comme ma main, et, quand c' était la saison où les troncs des platanes se dépouillent de leur écorce mince et lisse, et, lorsque, à leur pied, la pluie avait amolli la terre et creusé de légers sillons ondulés, qui devenaient dans mes jeux des ravins, des précipices, j' y jetais des ponts de bois, je bâtissais sur leurs bords, avec l' écorce fine, des villages, des remparts, des églises ; j' y plantais des herbes et des branches qui représentaient des arbres et formaient des jardins, des avenues, des forêts ; et je me réjouissais de mon oeuvre. Ces promenades dans la ville et les faubourgs me semblaient tantôt lentes et monotones, tantôt agitées, parfois pénibles, parfois riantes et pleines de gaieté. Parcourant de vastes espaces, nous suivions cette longue avenue tout en fête bordée de boutiques de pains d' épice, de bâtons de sucre de pomme, de mirlitons et de cerfs-volants, ces Champs-élysées où passait la voiture aux chèvres, où les chevaux de bois tournaient au son de l' orgue, où Guignol, dans son théâtre, se battait avec le diable. Puis nous nous trouvions sur les berges poudreuses où les grues déchargeaient des pierres tandis que, sur le chemin de halage, les percherons remorquaient les chalands. Les pays succédaient aux pays, les contrées aux contrées ; nous en traversions de populeuses et de désertes, d' arides et de fleuries. Mais il y en avait une où je souhaitais de pénétrer préférablement à toute autre, que je me croyais, à certains moments, près d' atteindre et que je n' atteignais jamais. J' ignorais tout de cette contrée et j' étais sûr qu' en la voyant je la reconnaîtrais. Je ne l' imaginais ni plus belle ni plus agréable que celles que je connaissais, bien au contraire, mais tout autre, et j' aspirais ardemment à la découvrir. Cette contrée, ce monde, que je sentais inaccessible et proche, ce n' était pas le monde divin que m' enseignait ma mère. Pour moi, celui-là, le monde spirituel, se confondait avec le monde sensible. Dieu le père, Jésus, la sainte vierge, les anges, les saints, les bienheureux, les âmes du purgatoire, les démons, les damnés n' avaient pas de mystère. Je savais leur histoire, je trouvais partout des images à leur ressemblance. La rue Saint-sulpice m' en offrait seule des milliers. Non ! Le monde qui m' inspirait une folle curiosité, le monde de mes rêves, était un monde inconnu, sombre, muet, dont la seule idée me faisait éprouver les délices de la peur. J' avais de bien petites jambes pour l' atteindre et ma vieille Mélanie, que je tirais par sa jupe, trottait menu. Pourtant, je ne me décourageais pas ; j' espérais pénétrer un jour dans ces contrées que cherchaient mon désir et mon effroi. à certains moments, en certaines régions, je m' imaginais que quelques pas de plus en avant m' y amèneraient. Pour y entraîner Mélanie avec moi, j' employais la ruse ou la violence, et, quand la sainte créature prenait déjà le chemin du retour, je la rebroussais violemment vers des frontières mystérieuses, au risque de déchirer sa robe ; et comme elle ne comprenait rien à ma fureur sacrée, doutant de mon coeur et de mon esprit, elle levait au ciel des yeux pleins de larmes. Je ne pouvais cependant lui donner les raisons de ma conduite. Je ne pouvais pas lui crier : " un pas encore et nous pénétrons dans l' empire innomé. " hélas ! Combien de fois depuis lors ai-je dû dévorer désespérément le secret de mon désir ! Certes, je ne traçais pas dans mon esprit la carte de l' inconnu, je n' en savais pas la géographie, mais je croyais reconnaître quelques points où ce monde touchait au nôtre. Et ces confins supposés n' étaient pas tous très éloignés des lieux que j' habitais. Je ne sais à quoi je les reconnaissais, sinon à leur étrangeté, à leur charme inquiétant, à la curiosité mêlée de crainte qu' ils m' inspiraient. L' un de ces bords, que je n' avais pu franchir, était marqué par deux maisons que reliait une grille de fer, et qui ne ressemblaient pas aux autres maisons, deux maisons de pierre carrées, lourdes, tristes, ceintes d' une belle frise de femmes qui se tenaient par la main entre de grands écussons muets. Et c' était là, en réalité, sinon la barrière du monde sensible, du moins une de ces barrières de Paris construites sous le règne de Louis Xvi par l' architecte Ledoux, la barrière d' enfer. Dans les humides Tuileries, non loin du sanglier de marbre assis à l' ombre des marronniers, il est, sous la terrasse du bord de l' eau, un caveau glacial, où dort une femme blanche, un serpent enroulé autour du bras. Je soupçonnais que ce caveau communiquait avec le monde inconnu, mais qu' il fallait, pour y descendre, soulever une lourde pierre. Dans les caves de la maison même que j' habitais, une porte inquiétait ma vue ; elle était à peu près semblable aux portes des caves voisines ; la serrure en était rouillée ; des cloportes luisaient sur le seuil et dans les fentes du bois qui pourrissait ; mais, au contraire des autres portes, personne ne la venait ouvrir. Il en est ainsi de toutes les portes du mystère ; elles ne s' ouvrent jamais. Enfin, dans la chambre où je couchais, parfois, des fentes du parquet montaient des formes, non pas même des formes, des ombres, non pas même des ombres, des influences qui me terrassaient d' épouvante et ne pouvaient venir que de ce monde si proche et pourtant inaccessible. Peut-être, ce que je dis là ne paraîtra pas clair. En ce moment, c' est à moi seul que je parle ; et, pour une fois, je m' écoute avec intérêt, avec émotion. Désespérant, à certaines heures, de découvrir le monde inconnu, je souhaitais le connaître du moins par ouï-dire. Un jour que Mélanie tricotait, assise sur un banc du Luxembourg, je lui demandai si elle ne savait rien de ce qui existait dans le caveau de la femme blanche couchée, un serpent autour du bras, ni derrière la porte qui ne s' ouvrait jamais. Elle semblait ne pas me comprendre. J' insistai : -et les deux maisons des femmes de pierre, qu' y a-t-il après qu' on les a passées ? N' ayant point obtenu de réponse, je donnai un autre tour à mes questions. -Mélanie, conte-moi un conte du pays inconnu ? Mélanie sourit : -mon petit monsieur, je ne sais pas de conte du pays inconnu. Comme je la pressais et devenais importun : -mon petit monsieur, écoute une chanson. Et elle fredonna imperceptiblement : compère Guilleri, te lairreras-tu mouri' ? hélas ! La vie, cette reine des métamorphoses, m' a laissé semblable à l' enfant qui demandait à sa bonne ce que nul ne sait. J' ai traîné une longue chaîne de jours sans renoncer à trouver le pays inconnu. Dans toutes mes promenades je l' ai cherché. Combien de fois, lorsque, au bord de la Gironde argentée, j' errais sur l' océan onduleux des vignes, avec mon compagnon, mon ami, le petit chien jaune Mitzi, combien de fois n' ai-je pas tressailli au tournant de la voie nouvelle et du sentier inexploré. Tu m' as vu, Mitzi, épier à tous les carrefours, à tous les angles du chemin, à tous les détours des sentiers dans les bois, l' apparition terrible, sans forme, et pareille au néant, et qui m' eût soulagé un moment de l' ennui de vivre. Et toi, mon ami, mon frère, ne cherchais-tu pas aussi quelque chose que tu ne trouvais jamais ? Je n' ai pas pénétré tous les secrets de ton âme ; mais j' y ai découvert trop de ressemblances avec la mienne pour ne pas croire qu' elle était inquiète et tourmentée. Comme moi, tu cherchais en vain. On a beau chercher, on ne trouve jamais que soi-même. Le monde, pour chacun de nous, est ce que nous en contenons. Pauvre Mitzi, tu n' avais pas comme moi, pour conduire tes recherches, un cerveau aux circonvolutions nombreuses, la parole, des appareils savants et ces trésors d' observation contenus dans nos livres. Tes yeux se sont éteints et le monde avec eux, ce monde dont tu ne savais presque rien. Oh ! Si ta chère petite ombre pouvait m' entendre, je lui dirais : bientôt mes yeux aussi se fermeront pour l' éternité, sans que j' en aie appris beaucoup plus que toi sur la vie et la mort. Quant à ce monde inconnu que je cherchais, j' avais bien raison, quand j' étais enfant, de le croire près de moi. Le monde inconnu nous enveloppe, c' est tout ce qui est hors de nous. Et, puisque nous ne pouvons sortir de nous-mêmes, nous ne l' atteindrons jamais. CHAPITRE XV Monsieur Ménage administrée par le propriétaire lui-même, M. Bellaguet, notre maison du quai était honnête, paisible et, comme on dit, bourgeoisement habitée. Bien qu' il comptât parmi les grands financiers de la restauration et du gouvernement de juillet, M. Bellaguet s' occupait seul des locations, rédigeait les baux, dirigeait les réparations avec parcimonie et surveillait les travaux chaque fois qu' un appartement était mis à neuf, ce qui arrivait rarement. Il ne se posait pas dans l' immeuble vingt mètres de papier à huit sous le rouleau qu' il n' y fût présent. Au reste, bienveillant, affable et s' efforçant d' obliger ses locataires quand il ne lui en coûtait rien. Il habitait parmi nous comme un père au milieu de ses enfants, et je voyais de ma fenêtre les rideaux de sa chambre à coucher qui étaient d' un bleu vif. On ne lui en voulait pas d' être grand ménager de son bien ; et peut-être l' en estimait-on davantage. Ce que l' on considère chez les riches, c' est leur richesse. Leur avarice, en les faisant riches, les rend plus considérables, tandis que leur libéralité, qui diminue leur trésor, diminue en même temps leur crédit et leur renommée. M. Bellaguet avait fait toutes sortes de métiers, dans sa jeunesse, à l' époque de la révolution. Il était, comme son roi, un peu apothicaire. En cas d' urgence, il donnait les premiers soins aux blessés et aux asphyxiés, et les bonnes gens lui en avaient de la reconnaissance. On ne pouvait voir plus beau vieillard, plus vénérable et de plus noble maintien. Il savait être simple. On citait de lui des traits dignes de Napoléon. Un soir, il avait tiré le cordon lui-même plutôt que de réveiller son portier. Il était bon père de famille ; ses deux filles, par leur air de joie et de bonheur, témoignaient de la tendresse de leur père. Enfin M. Bellaguet jouissait de l' estime générale dans sa maison et était regardé avec considération sur toute l' étendue d' où l' on pouvait apercevoir son bonnet grec et sa robe de chambre à ramages. Par le reste de la terre, on ne l' appelait jamais que ce vieux filou de Bellaguet. Il avait acquis une célébrité de cet ordre en participant à une affaire d' escroquerie et de corruption qui couvrit le gouvernement de juillet des éclats d' un fulgurant scandale. M. Bellaguet était soucieux de l' honneur de son immeuble, et n' y admettait que des locataires irréprochables. Et si, seule entre toutes les habitantes, la belle Madame Moser n' avait pas une très bonne renommée, un ambassadeur répondait pour elle, et elle se tenait parfaitement bien. Mais la maison était vaste et divisée en de nombreux appartements dont plusieurs petits, bas et sombres. Les mansardes, plus nombreuses qu' il ne fallait pour loger les gens de service, étaient étroites, incommodes, mal closes, chaudes l' été, froides l' hiver. Sagement, M. Bellaguet réservait petits logements, soupentes et mansardes à des personnes comme Monsieur et Madame Debas, et Madame Petit, la marchande de lunettes, gens de peu, qui ne payaient pas cher, mais qui payaient tous les trois mois. M. Bellaguet, qui était ingénieux, avait même établi dans la gouttière un petit atelier où M. Ménage faisait de la peinture. Cet atelier se trouvait porte à porte avec la chambre de ma bonne Mélanie, dont il n' était séparé que par la largeur d' un étroit corridor gluant, visqueux, aimé des araignées, où traînaient des odeurs lentes d' évier. L' escalier y finissait en se raidissant. La première porte qu' on trouvait devant soi était celle de la chambre de ma bonne Mélanie. Cette chambre, très lambrissée, s' éclairait par une fenêtre à tabatière vitrée de vitres verdâtres, cassées en plusieurs endroits, raccommodées avec du papier, poudreuses, et qui salissaient le ciel. Le lit de Mélanie était couvert d' une courtepointe en toile de Jouy où l' on voyait, imprimé en rouge et plusieurs fois répété, le couronnement d' une rosière. C' était avec une armoire de noyer tout le bien de ma chère bonne. En face de cette chambre s' ouvrait l' atelier de peinture. Une carte de visite portant le nom de M. Ménage était clouée à la porte. à main droite, quand on se tournait vers cette po