Poèmes Dorés (1873) Par Anatole France (1844-1924) TABLE DES MATIERES À la lumière La Mort d'une libellule La Mort Le Chêne abandonné Le Désir Les Arbres Les Cerfs Les Sapins Sur une signature de Marie Stuart Théra À la lumière Dans l'essaim nébuleux des constellations, Ô toi qui naquis la première, Ô nourrice des fleurs et des fruits, ô Lumière, Blanche mère des visions, Tu nous viens du soleil à travers les doux voiles Des vapeurs flottantes dans l'air : La vie alors s'anime et, sous ton frisson clair, Sourit, ô fille des étoiles ! Salut ! car avant toi les choses n'étaient pas. Salut ! douce ; salut ! puissante. Salut ! de mes regards conductrice innocente Et conseillère de mes pas. Par toi sont les couleurs et les formes divines, Par toi, tout ce que nous aimons. Tu fais briller la neige à la cime des monts, Tu charmes le bord des ravines. Tu fais sous le ciel bleu fleurir les colibris Dans les parfums et la rosée ; Et la grâce décente avec toi s'est posée Sur les choses que tu chéris. Le matin est joyeux de tes bonnes caresses ; Tu donnes aux nuits la douceur, Aux bois l'ombre mouvante et la molle épaisseur Que cherchent les jeunes tendresses. Par toi la mer profonde a de vivantes fleurs Et de blonds nageurs que tu dores. Au ciel humide encore et pur, tes météores Prêtent l'éclat des sept couleurs. Lumière, c'est par toi que les femmes sont belles Sous ton vêtement glorieux ; Et tes chères clartés, en passant par leurs yeux, Versent des délices nouvelles. Leurs oreilles te font un trône oriental Où tu brilles dans une gemme, Et partout où tu luis, tu restes, toi que j'aime, Vierge comme en ton jour natal. Sois ma force, ô Lumière ! et puissent mes pensées, Belles et simples comme toi, Dans la grâce et la paix, dérouler sous ta foi Leurs formes toujours cadencées ! Donne à mes yeux heureux de voir longtemps encor, En une volupté sereine, La Beauté se dressant marcher comme une reine Sous ta chaste couronne d'or. Et, lorsque dans son sein la Nature des choses Formera mes destins futurs, Reviens baigner, reviens nourrir de tes flots purs Mes nouvelles métamorphoses. La Mort d'une libellule Sous les branches de saule en la vase baignées Un peuple impur se tait, glacé dans sa torpeur, Tandis qu'on voit sur l'eau de grêles araignées Fuir vers les nymphéas que voile une vapeur. Mais, planant sur ce monde où la vie apaisée Dort d'un sommeil sans joie et presque sans réveil, Des êtres qui ne sont que lumière et rosée Seuls agitent leur âme éphémère au soleil. Un jour que je voyais ces sveltes demoiselles, Comme nous les nommons, orgueil des calmes eaux, Réjouissant l'air pur de l'éclat de leurs ailes, Se fuir et se chercher par-dessus les roseaux, Un enfant, l'oeil en feu, vint jusque dans la vase Pousser son filet vert à travers les iris, Sur une libellule ; et le réseau de gaze Emprisonna le vol de l'insecte surpris. Le fin corsage vert fut percé d'une épingle ; Mais la frêle blessée, en un farouche effort, Se fit jour, et, prenant ce vol strident qui cingle, Emporta vers les joncs son épingle et sa mort. Il n'eût pas convenu que sur un liège infâme Sa beauté s'étalât aux yeux des écoliers : Elle ouvrit pour mourir ses quatre ailes de flamme, Et son corps se sécha dans les joncs familiers La Mort Si la vierge vers toi jette sous les ramures Le rire par sa mère à ses lèvres appris ; Si, tiède dans son corps dont elle sait le prix, Le désir a gonflé ses formes demi-mûres ; Le soir, dans la forêt pleine de frais murmures, Si, méditant d'unir vos chairs et vos esprits, Vous mêlez, de sang jeune et de baisers fleuris, Vos lèvres, en jouant, teintes du suc des mûres ; Si le besoin d'aimer vous caresse et vous mord, Amants, c'est que déjà plane sur vous la Mort : Son aiguillon fait seul d'un couple un dieu qui crée. Le sein d'un immortel ne saurait s'embraser. Louez, vierges, amants, louez la Mort sacrée, Puisque vous lui devez l'ivresse du baiser. Le Chêne abandonné Dans la tiède forêt que baigne un jour vermeil, Le grand chêne noueux, le père de la race, Penche sur le coteau sa rugueuse cuirasse Et, solitaire aïeul, se réchauffe au soleil. Du fumier de ses fils étouffés sous son ombre, Robuste, il a nourri ses siècles florissants, Fait bouillonner la sève en ses membres puissants, Et respiré le ciel avec sa tête sombre. Mais ses plus fiers rameaux sont morts, squelettes noirs Sinistrement dressés sur sa couronne verte ; Et dans la profondeur de sa poitrine ouverte Les larves ont creusé de vastes entonnoirs. La sève du printemps vient irriter l'ulcère Que suinte la torpeur de ses âcres tissus. Tout un monde pullule en ses membres moussus, Et le fauve lichen de sa rouille l'enserre. Sans cesse un bois inerte et qui vécut en lui Se brise sur son corps et tombe. Un vent d'orage Peut finir de sa mort le séculaire ouvrage, Et peut-être qu'il doit s'écrouler aujourd'hui. Car déjà la chenille aux anneaux d'émeraude Déserte lentement son feuillage peu sûr ; D'insectes soulevant leurs élytres d'azur Tout un peuple inquiet sur son écorce rôde ; Dès hier, un essaim d'abeilles a quitté Sa demeure d'argile aux branches suspendue ; Ce matin, les frelons, colonie éperdue, Sous d'autres pieds rameux transportaient leur cité ; Un lézard, sur le tronc, au bord d'une fissure, Darde sa tête aiguë, observe, hésite, et fuit ; Et voici qu'inondant l'arbre glacé, la nuit Vient hâter sur sa chair la pâle moisissure. Le Désir Je sais la vanité de tout désir profane. A peine gardons-nous de tes amours défunts, Femme, ce que la fleur qui sur ton sein se fane Y laisse d'âme et de parfums. Ils n'ont, les plus beaux bras, que des chaînes d'argile, Indolentes autour du col le plus aimé ; Avant d'être rompu leur doux cercle fragile Ne s'était pas même fermé. Mélancolique nuit des chevelures sombres, A quoi bon s'attarder dans ton enivrement, Si, comme dans la mort, nul ne peut sous tes ombres Se plonger éternellement ? Narines qui gonflez vos ailes de colombe, Avec les longs dédains d'une belle fierté, Pour la dernière fois, à l'odeur de la tombe, Vous aurez déjà palpité. Lèvres, vivantes fleurs, nobles roses sanglantes, Vous épanouissant lorsque nous vous baisons, Quelques feux de cristal en quelques nuits brûlantes Sèchent vos brèves floraisons. Où tend le vain effort de deux bouches unies ? Le plus long des baisers trompe notre dessein ; Et comment appuyer nos langueurs infinies Sur la fragilité d'un sein ? Les Arbres Ô vous qui, dans la paix et la grâce fleuris, Animez et les champs et vos forêts natales, Enfants silencieux des races végétales, Beaux arbres, de rosée et de soleil nourris, La Volupté par qui toute race animée Est conçue et se dresse à la clarté du jour, La mère aux flancs divins de qui sortit l'Amour, Exhale aussi sur vous son haleine embaumée. Fils des fleurs, vous naissez comme nous du Désir, Et le Désir, aux jours sacrés des fleurs écloses, Sait rassembler votre âme éparse dans les choses, Votre âme qui se cherche et ne se peut saisir. Et, tout enveloppés dans la sourde matière Au limon paternel retenus par les pieds, Vers la vie aspirant, vous la multipliez, Sans achever de naître en votre vie entière. Les Cerfs Aux vapeurs du matin, sous les fauves ramures Que le vent automnal emplit de longs murmures, Les rivaux, les deux cerfs luttent dans les halliers : Depuis l'heure du soir où leur fureur errante Les entraîna tous deux vers la biche odorante, Ils se frappent l'un l'autre à grands coups d'andouillers. Suants, fumants, en feu, quand vint l'aube incertaine, Tous deux sont allés boire ensemble à la fontaine, Puis d'un choc plus terrible ils ont mêlé leurs bois. Leurs bonds dans les taillis font le bruit de la grêle ; Ils halettent, ils sont fourbus, leur jarret grêle Flageole du frisson de leurs prochains abois. Et cependant, tranquille et sa robe lustrée, La biche au ventre clair, la bête désirée Attend ; ses jeunes dents mordent les arbrisseaux ; Elle écoute passer les souffles et les râles ; Et, tiède dans le vent, la fauve odeur des mâles D'un prompt frémissement effleure ses naseaux. Enfin l'un des deux cerfs, celui que la Nature Arma trop faiblement pour la lutte future, S'abat, le ventre ouvert, écumant et sanglant. L'oeil terne, il a léché sa mâchoire brisée ; Et la mort vient déjà, dans l'aube et la rosée, Apaiser par degrés son poitrail pantelant. Douce aux destins nouveaux, son âme végétale Se disperse aisément dans la forêt natale ; L'universelle vie accueille ses esprits : Il redonne à la terre, aux vents aromatiques, Aux chênes, aux sapins, ses nourriciers antiques, Aux fontaines, aux fleurs, tout ce qu'il leur a pris. Telle est la guerre au sein des forêts maternelles. Qu'elle ne trouble point nos sereines prunelles : Ce cerf vécut et meurt selon de bonnes lois, Car son âme confuse et vaguement ravie A dans les jours de paix goûté la douce vie : Son âme s'est complu, muette, au sein des bois. Au sein des bois sacrés, le temps coule limpide, La peur est ignorée et la mort est rapide ; Aucun être n'existe ou ne périt en vain. Et le vainqueur sanglant qui brame à la lumière, Et que suit désormais la biche douce et fière, A les reins et le coeur bons pour l'oeuvre divin. L'Amour, l'Amour puissant, la Volupté féconde, Voilà le dieu qui crée incessamment le monde, Le père de la vie et des destins futurs ! C'est par l'Amour fatal, par ses luttes cruelles, Que l'univers s'anime en des formes plus belles, S'achève et se connaît en des esprits plus purs. Les Sapins On entend l'Océan heurter les promontoires ; De lunaires clartés blêmissent le ravin Où l'homme perdu, seul, épars, se cherche en vain ; Le vent du nord, sonnant dans les frondaisons noires, Sur les choses sans forme épand l'effroi divin. Paisibles habitants aux lentes destinées, Les grands sapins, pleins d'ombre et d'agrestes senteurs, De leurs sommets aigus couronnent les hauteurs ; Leurs branches, sans fléchir, vers le gouffre inclinées, Tristes, semblent porter d'iniques pesanteurs. Ils n'ont point de ramure aux nids hospitalière, Ils ne sont pas fleuris d'oiseaux et de soleil, Ils ne sentent jamais rire le jour vermeil ; Et, peuple enveloppé dans la nuit familière, Sur la terre autour d'eux pèse un muet sommeil. La vie, unique bien et part de toute chose, Divine volupté des êtres, don des fleurs, Seule source de joie et trésor de douleurs, Sous leur rigide écorce est cependant enclose Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs. Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre, Sous l'assaut coutumier des orageux hivers, Leurs veines sourdement animent leurs bras verts, Et suscitent en eux cette gloire de vivre Dont le charme puissant exalte l'univers. Pour la fraîcheur du sol d'où leur pied blanc s'élève, Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds Font à peine bouger leurs bras épais et lourds, Et pour l'air, leur pâture, avec la vive sève, Coulent dans tout leur sein d'insensibles amours. En souvenir de l'âge où leurs aïeux antiques, D'un givre séculaire étreints rigidement, Respiraient les frimas, seuls, sur l'escarpement Des glaciers où roulaient des îlots granitiques, L'hiver les réjouit dans l'engourdissement. Mais quand l'air tiédira leurs ténèbres profondes, Ils ne sentiront pas leur être ranimé Multiplier sa vie au doux soleil de mai, En de divines fleurs d'elles-mêmes fécondes, Portant chacune un fruit dans son sein parfumé. Leurs flancs s'épuiseront à former pour les brises Ces nuages perdus et de nouveaux encor, En qui s'envoleront leurs esprits, blond trésor, Afin qu'en la forêt quelques grappes éprises Tressaillent sous un grain de la poussière d'or. Ce fut jadis ainsi que la fleur maternelle Les conçut au frisson d'un vent mystérieux ; C'est ainsi qu'à leur tour, pères laborieux, Ils livrent largement à la brise infidèle La vie, immortel don des antiques aïeux. Car l'ancêtre premier dont ils ont reçu l'être Prit sur la terre avare, en des âges lointains, Une rude nature et de mornes destins ; Et les sapins, encor semblables à l'ancêtre, Éternisent en eux les vieux mondes éteints. Sur une signature de Marie Stuart À Étienne Charavay. Cette relique exhale un parfum d'élégie, Car la reine d'Écosse, aux lèvres de carmin, Qui récitait Ronsard et le missel romain, Y mit en la touchant un peu de sa magie. La reine blonde, avec sa fragile énergie, Signa MARIE au bas de ce vieux parchemin, Et le feuillet heureux a tiédi sous la main Que bleuissait un sang fier et prompt à l'orgie. Là de merveilleux doigts de femme sont passés, Tout empreints du parfum des cheveux caressés Dans le royal orgueil d'un sanglant adultère. J'y retrouve l'odeur et les reflets rosés De ces doigts aujourd'hui muets, décomposés, Changés peut-être en fleurs dans un champ solitaire. Théra Cette outre en peau de chèvre, ô buveur, est gonflée De l'esprit éloquent des vignes que Théra, Se tordant sur les flots, noire, déchevelée Étendit au puissant soleil qui les dora. Théra ne s'orne plus de myrtes ni d'yeuses, Ni de la verte absinthe agréable aux troupeaux, Depuis que, remplissant ses veines furieuses, Le feu plutonien l'agite sans repos. Son front grondeur se perd sous une rouge nue ; Des ruisseaux dévorants ouvrent ses mamelons ; Ainsi qu'une Bacchante, elle est farouche et nue, Et sur ses flancs intacts roule des pampres blonds. Source: http://www.poesies.net