L’Étui De Nacre. (1892) Par Anatole France (1844-1924) Le Procurateur de Judée Amycus et Célestin La Légende des saintes Oliverie et Liberette Sainte Euphrosine Scolastica Le Jongleur de Notre-Dame La Messe des ombres Leslie Wood Gestas Le Manuscrit d’un médecin de village Mémoires d’un volontaire L’Aube Madame de Luzy La Mort accordée Anecdote de floréal, an II La Perquisition Le Petit Soldat de plomb Le Procurateur De Judée Ælius Lamia, né en Italie de parents illustres, n’avait pas encore quitté la robe prétexte, quand il alla étudier la philosophie aux écoles d’Athènes. Il demeura ensuite à Rome et mena dans sa maison des Esquilies, parmi de jeunes débauchés, une vie voluptueuse. Mais accusé d’entretenir des relations criminelles avec Lepida, femme de Sulpicius Quirinus, personnage consulaire, et reconnu coupable, il fut exilé par Tibère César. Il entrait alors dans sa vingt- quatrième année. Pendant dix-huit ans que dura son exil, il parcourut la Syrie, la Palestine, la Cappadoce, l’Arménie, et fit de longs séjours à Antioche, à Césarée, à Jérusalem. Quand, après la mort de Tibère, Caïus fut élevé à l’empire, Lamia obtint de rentrer dans la Ville. Il recouvra même une partie de ses biens. Ses misères l’avaient rendu sage. Il évita tout commerce avec les femmes de condition libre, ne brigua point les emplois publics, se tint éloigné des honneurs et vécut caché dans sa maison des Esquilies. Mettant par écrit ce qu’il avait vu de remarquable en ses lointains voyages, il faisait, disait-il, de ses peines passées le divertissement des heures présentes. C’est au milieu de ces paisibles travaux et dans la méditation assidue des livres d’Épicure, qu’avec un peu de surprise et quelque chagrin il vit venir la vieillesse. En sa soixante-deuxième année, tourmenté d’un rhume assez incommode, il alla prendre les eaux de Baies. Ce rivage, jadis cher aux alcyons, était alors fréquenté par les Romains riches et avides de plaisirs. Depuis une semaine, Lamia vivait seul et sans ami dans leur foule brillante, quand, un jour, après dîner, se sentant dispos, il lui prit fantaisie de gravir les collines qui, couvertes de pampres comme des bacchantes, regardent les flots. Ayant atteint le sommet, il s’assit au bord d’un sentier, sous un térébinthe, et laissa errer sa vue sur le beau paysage. À sa gauche s’étendaient livides et nus les champs Phlégréens jusqu’aux ruines de Cumes. À sa droite le cap Misène enfonçait son éperon aigu dans la mer Tyrrhénienne. Sous ses pieds, vers l’occident, la riche Baies, suivant la courbe gracieuse du rivage, étalait ses jardins, ses villas peuplées de statues, ses portiques, ses terrasses de marbre, au bord de la mer bleue où se jouaient les dauphins. Devant lui, de l’autre côté du golfe, sur la côte de Campanie, dorée par le soleil déjà bas, brillaient les temples, que couronnaient au loin les lauriers du Pausilippe, et dans les profondeurs de l’horizon riait le Vésuve. Lamia tira d’un pli de sa toge un rouleau contenant le Traité sur la Nature, s’étendit à terre et commença de lire. Mais les cris d’un esclave l’avertirent de se lever pour laisser passage à une litière qui montait l’étroit sentier des vignes. Comme la litière s’approchait toute ouverte, Lamia vit, étendu sur les coussins, un vieillard d’une vaste corpulence qui, le front dans la main, regardait d’un oeil sombre et fier. Son nez aquilin descendait sur ses lèvres, que pressaient un menton proéminent et des mâchoires puissantes. Tout d’abord, Lamia fut certain de connaître ce visage. Il hésita un moment à le nommer. Puis soudain, s’élançant vers la litière dans un mouvement de surprise et de joie : - Pontius Pilatus ! s’écria-t-il, grâces aux dieux, il m’est donné de te revoir! Le vieillard, faisant signe aux esclaves d’arrêter, fixa un regard attentif sur l’homme qui le saluait. - Pontius, mon cher hôte, reprit celui-ci, vingt années ont assez blanchi mes cheveux et creusé mes joues pour que tu ne reconnaisses plus ton Ælius Lamia. À ce nom, Pontius Pilatus descendit de litière aussi vivement que le permettaient la fatigue de son âge et la gravité de son allure. Et il embrassa deux fois Ælius Lamia. - Certes, il m’est doux de te revoir, dit-il. Hélas ! tu me rappelles les jours anciens, alors que j’étais procurateur de Judée, dans la province de Syrie. Voilà trente ans que je te vis pour la première fois. C’était à Césarée, où tu venais traîner les ennuis de l’exil. Je fus assez heureux pour les adoucir un peu, et, par amitié, Lamia, tu me suivis dans cette triste Jérusalem, où les Juifs m’abreuvèrent d’amertume et de dégoût. Tu demeuras pendant plus de dix ans mon hôte et mon compagnon, et tous deux, parlant de la Ville, nous nous consolions ensemble, toi de tes infortunes, moi de mes grandeurs. Lamia l’embrassa de nouveau. - Tu ne dis pas tout, Pontius : tu ne rappelles point que tu usas en ma faveur de ton crédit auprès d’Hérode Antipas et que tu m’ouvris ta bourse avec libéralité. - N’en parlons point, répondit Pontius, puisque, dès ton retour à Rome, tu m’envoyas par un de tes affranchis une somme d’argent qui me payait avec usure. - Pontius, je ne me crois pas quitte envers toi par une somme d’argent. Mais réponds-moi : les dieux ont-ils comblé tes désirs ? Jouis-tu de tout le bonheur que tu mérites ? Parle-moi de ta famille, de ta fortune, de ta santé. - Retiré en Sicile, où je possède des terres, je cultive et je vends mon blé. Ma fille aînée, ma très chère Pontia, devenue veuve, vit chez moi et gouverne ma maison. J’ai gardé, grâces aux dieux, la vigueur de l’esprit ; ma mémoire n’est point affaiblie. Mais la vieillesse ne vient pas sans un long cortège de douleurs et d’infirmités. Je suis cruellement travaillé de la goutte. Et tu me vois à cette heure allant chercher par les champs Phlégréens un remède à mes maux. Cette terre brûlante, d’où, la nuit, s’échappent des flammes, exhale d’âcres vapeurs de soufre qui, dit-on, calment les douleurs et rendent la souplesse aux jointures des membres. Du moins les médecins l’assurent. - Puisses-tu, Pontius, l’éprouver toi-même ! Mais, en dépit de la goutte et de ses brûlantes morsures, tu sembles à peine aussi âgé que moi, bien qu’en réalité tu sois mon aîné de dix ans. Certes, tu as conservé plus de vigueur que je n’en eus jamais, et je me réjouis de te retrouver si robuste. Pourquoi, très cher, as-tu renoncé avant l’âge aux charges publiques ? Pourquoi, au sortir de ton gouvernement de Judée, as-tu vécu sur tes domaines de Sicile dans un exil volontaire ? Instruis-moi de tes actions à partir du moment où j’ai cessé d’en être le témoin. Tu te préparais à réprimer une révolte des Samaritains lorsque je partis pour la Cappadoce, où j’espérais tirer quelque profit de l’élève des chevaux et des mulets. Je ne t’ai pas revu depuis lors. Quel fut le succès de cette expédition ? Instruis-moi, parle. Tout ce qui te touche m’intéresse. Pontius Pilatus secoua tristement la tête. - Une naturelle sollicitude, dit-il, et le sentiment du devoir m’ont porté à remplir les fonctions publiques non seulement avec diligence, mais encore avec amour. Mais la haine m’a poursuivi sans trêve. L’intrigue et la calomnie ont brisé ma vie en pleine sève et séché les fruits qu’elle devait mûrir. Tu m’interroges sur la révolte des Samaritains. Asseyons-nous sur ce tertre. Je vais te répondre en peu de mots. Ces évènements me sont aussi présents que s’ils s’étaient accomplis hier. » Un homme de la plèbe, puissant par la parole, comme il s’en trouve beaucoup en Syrie, persuada aux Samaritains de s’assembler en armes sur le mont Gazim, qui passe en ce pays pour un lieu saint, et il promit de découvrir à leurs yeux les vases sacrés qu’un héros éponyme, ou plutôt un dieu indigète, nommé Moïse, y avait cachés, aux temps antiques d’Évandre et d’Énée, notre père. Sur cette assurance, les Samaritains se révoltèrent. Mais, averti à temps pour les prévenir, je fis occuper la montagne par des détachements d’infanterie et plaçai des cavaliers pour en surveiller les abords. Ces mesures de prudence étaient urgentes. Déjà les rebelles assiégeaient le bourg de Tyrathaba, situé au pied du Gazim. Je les dispersai aisément et j’étouffai la révolte à peine formée. Puis, pour faire un grand exemple avec peu de victimes, je livrai au supplice les chefs de la sédition. Mais tu sais, Lamia, dans quelle étroite dépendance me tenait le proconsul Vitellius qui, gouvernant la Syrie, non pour Rome mais contre Rome, estimait que les provinces de l’Empire se donnent comme des fermes aux tétrarques. Les principaux d’entre les Samaritains vinrent à ses pieds pleurer en haine de moi. À les entendre, rien n’était plus éloigné de leur pensée que de désobéir à César. J’étais un provocateur, et c’est pour résister à mes violences qu’ils s’étaient assemblés autour de Tyrathaba. Vitellius entendit leurs plaintes et, confiant les affaires de Judée à son ami Marcellus, il m’ordonna d’aller me justifier devant l’empereur. Le coeur gros de douleur et de ressentiment, je pris la mer. Quand j’abordai les côtes d’Italie, Tibère, usé par l’âge et l’empire, mourait subitement sur le cap Misène dont on voit d’ici la corne s’allonger dans la brume du soir. Je demandai justice à Caïus, son successeur, qui avait l’esprit naturellement vif et connaissait les affaires de Syrie. Mais admire avec moi, Lamia, l’injure de la fortune obstinée à ma perte. Caïus retenait alors près de lui, dans la Ville, le juif Agrippa, son compagnon, son ami d’enfance, qu’il chérissait plus que ses yeux. Or, Agrippa favorisait Vitellius parce que Vitellius était l’ennemi d’Antipas qu’Agrippa poursuivait de sa haine. L’empereur suivit le sentiment de son cher asiatique et refusa même de m’entendre. Il me fallut rester sous le coup d’une disgrâce imméritée. Dévorant mes larmes, nourri de fiel, je me retirai dans mes terres de Sicile, où je serais mort de douleur si ma douce Pontia n’était venue consoler son père. J’ai cultivé le blé et fait croître les plus gras épis de toute la province. Aujourd’hui ma vie est faite. L’avenir jugera entre Vitellius et moi. - Pontius, répondit Lamia, je suis persuadé que tu as agi envers les Samaritains selon la droiture de ton esprit et dans le seul intérêt de Rome. Mais n’as-tu pas trop obéi dans cette occasion à ce courage impétueux qui t’entraînait toujours ? Tu sais qu’en Judée, alors que, plus jeune que toi, je devais être plus ardent, il m’arriva souvent de te conseiller la clémence et la douceur. - La douceur envers les Juifs ! s’écria Pontius Pilatus. Bien qu’ayant vécu chez eux, tu connais mal ces ennemis du genre humain. Tout ensemble fiers et vils, unissant une lâcheté ignominieuse à une obstination invincible, ils lassent également l’amour et la haine. Mon esprit s’est formé, Lamia, sur les maximes du divin Auguste. Déjà, quand je fus nommé procurateur de Judée, la majesté de la paix romaine enveloppait la terre. On ne voyait plus, comme au temps de nos discordes civiles, les proconsuls s’enrichir du sac des provinces. Je savais mon devoir. J’étais attentif à n’user que de sagesse et de modération. Les dieux m’en sont témoins : je ne me suis opiniâtré que dans la douceur. De quoi m’ont servi ces pensées bienveillantes ? Tu m’as vu, Lamia, quand, au début de mon gouvernement, éclata la première révolte. Est-il besoin de t’en rappeler les circonstances ? La garnison de Césarée était allée prendre ses quartiers d’hiver à Jérusalem. Les légionnaires portaient sur leurs enseignes les images de César. Cette vue offensa les Hiérosolymites qui ne reconnaissaient point la divinité de l’empereur, comme si, puisqu’il faut obéir, il n’était pas plus honorable d’obéir à un dieu qu’à un homme. Les prêtres de la nation vinrent, devant mon tribunal, me prier avec une humilité hautaine de faire porter les enseignes hors de la ville sainte. Je m’y refusai par respect pour la divinité de César et la majesté de l’Empire. Alors la plèbe, se joignant aux sacerdotes, fit entendre autour du prétoire des supplications menaçantes. J’ordonnai aux soldats de former les piques en faisceaux devant la tour Antonia et d’aller, armés de baguettes, comme des licteurs, disperser cette foule insolente. Mais, insensibles aux coups, les Juifs m’adjuraient encore, et les plus obstinés, se couchant à terre, tendaient la gorge et se laissaient mourir sous les verges. Tu fus alors témoin de mon humiliation, Lamia. Sur l’ordre de Vitellius, je dus renvoyer les enseignes à Césarée. Certes, cette honte ne m’était pas due. À la face des dieux immortels, je jure que je n’ai pas offensé une seule fois, dans mon gouvernement, la justice et les lois. Mais je suis vieux. Mes ennemis et mes délateurs sont morts. Je mourrai non vengé. Qui défendra ma mémoire ? Il gémit et se tut. Lamia répondit : - Il est sage de ne mettre ni crainte, ni espérance dans l’avenir incertain. Qu’importe ce que les hommes penseront de nous ? Nous n’avons de témoins et de juges que nous-mêmes. Assure-toi, Pontius Pilatus, dans le témoignage que tu te rends de ta vertu. Contente-toi de ta propre estime et de celle de tes amis. Au reste, on ne gouverne pas les peuples par la seule douceur. Cette charité du genre humain que conseille la philosophie a peu de part aux actions des hommes publics. - Laissons cela, dit Pontius. Les vapeurs de soufre qui s’exhalent des champs Phlégréens ont plus de force quand elles sortent de la terre encore échauffée par les rayons du soleil. Il faut que je me hâte. Adieu ! Mais, puisque je retrouve un ami, je veux profiter de cette bonne fortune. Ælius Lamia, accorde- moi la faveur de venir souper demain chez moi. Ma maison est située sur le rivage de la mer, à l’extrémité de la ville, du côté de Misène. Tu la reconnaîtras facilement au portique où l’on voit une peinture représentant Orphée parmi les tigres et les lions qu’il charme des sons de sa lyre. À demain, Lamia, dit-il encore en remontant dans sa litière. Demain nous causerons de la Judée. Ælius Lamia se rendit le lendemain à l’heure du souper, dans la maison de Pontius Pilatus. Deux lits seulement attendaient les convives. Servie sans faste, mais honorablement, la table supportait des plats d’argent dans lesquels étaient préparés des becfigues au miel, des grives, des huîtres du Lucrin et des lamproies de Sicile. Pontius et Lamia, tout en mangeant, s’interrogèrent l’un l’autre sur leurs maladies dont ils décrivirent longuement les symptômes, et ils se firent part mutuellement de divers remèdes qu’on leur avait recommandés. Puis, se félicitant d’être réunis à Baies, ils vantèrent à l’envi la beauté de ce rivage et la douceur du jour qu’on y respirait. Lamia célébra la grâce des courtisanes qui passaient sur la plage, chargées d’or et traînant des voiles brodés chez les barbares. Mais le vieux procurateur déplorait une ostentation qui, pour de vaines pierres et des toiles d’araignées tissues de main d’homme, faisait passer l’argent romain chez des peuples étrangers et même chez des ennemis de l’Empire. Ils vinrent ensuite à parler des grands travaux accomplis dans la contrée, de ce pont prodigieux établi par Caïus entre Putéoles et Baies, et de ces canaux creusés par Auguste pour verser les eaux de la mer dans les lacs Averne et Lucrin. - Moi aussi, dit Pontius en soupirant, j’ai voulu entreprendre de grands travaux d’utilité publique. Quand je reçus, pour mon malheur, le gouvernement de la Judée, je traçai le plan d’un aqueduc de deux cents stades qui devait porter à Jérusalem des eaux abondantes et pures. Hauteur des niveaux, capacité des modules, obliquité des calices d’airain auxquels s’adaptent des tuyaux de distribution, j’avais tout étudié, et, sur l’avis des machinistes, tout résolu moi-même. Je préparais un règlement pour la police des eaux, afin qu’aucun particulier ne pût faire des prises illicites. Les architectes et les ouvriers étaient commandés. J’ordonnai qu’on commençât les travaux. Mais, loin de voir s’élever avec satisfaction cette voie qui, sur des arches puissantes, devait porter la santé avec l’eau dans leur ville, les Hiérosolymites poussèrent des hurlements lamentables. Assemblés en tumulte, criant au sacrilège et à l’impiété, ils se ruaient sur les ouvriers et dispersaient les pierres des fondations. Conçois-tu, Lamia, des barbares plus immondes ? Pourtant Vitellius leur donna raison et je reçus l’ordre d’interrompre l’ouvrage. - C’est une grande question, dit Lamia, de savoir si l’on doit faire le bonheur des hommes malgré eux. Pontius Pilatus poursuivit sans l’entendre : - Refuser un aqueduc, quelle folie ! Mais tout ce qui vient des Romains est odieux aux Juifs. Nous sommes pour eux des êtres impurs et notre seule présence leur est une profanation. Tu sais qu’ils n’osaient entrer dans le prétoire de peur de se souiller et qu’il me fallait exercer la magistrature publique dans un tribunal en plein air, sur ce pavé de marbre où tu posas si souvent le pied. Ils nous craignent et nous méprisent. Pourtant Rome n’est-elle pas la mère et la tutrice des peuples, qui tous, comme des enfants, reposent et sourient sur son sein vénérable ? Nos aigles ont porté jusqu’aux bornes de l’univers la paix et la liberté. Ne voyant que des amis dans les vaincus, nous laissons, nous assurons aux peuples conquis leurs coutumes et leurs lois. N’est-ce point seulement depuis que Pompée l’a soumise que la Syrie, autrefois déchirée par une multitude de rois, a commencé de goûter le repos et les heures prospères ? Et quand Rome pouvait vendre ses bienfaits à prix d’or, a-t-elle enlevé les trésors dont regorgent les temples barbares ? A-t-elle dépouillé la déesse Mère à Pessinonte, Jupiter dans la Morimène et dans la Cilicie, le dieu des Juifs à Jérusalem ? Antioche, Palmyre, Apamée, tranquilles malgré leurs richesses, et ne craignant plus les Arabes du désert, élèvent des temples au Génie de Rome et à la Divinité de César. Seuls, les Juifs nous haïssent et nous bravent. Il faut leur arracher le tribut, et ils refusent obstinément le service militaire. - Les Juifs, répondit Lamia, sont très attachés à leurs coutumes antiques. Ils te soupçonnaient, sans raison, j’en conviens, de vouloir abolir leur loi et changer leurs moeurs. Souffre, Pontius, que je te dise que tu n’as pas toujours agi de sorte à dissiper leur malheureuse erreur. Tu te plaisais, malgré toi, à exciter leurs inquiétudes, et je t’ai vu plus d’une fois trahir devant eux le mépris que t’inspiraient leurs croyances et leurs cérémonies religieuses. Tu les vexais particulièrement en faisant garder par des légionnaires, dans la tour Antonia, les habits et les ornements sacerdotaux du grand-prêtre. Il faut reconnaître que, sans s’être élevés comme nous à la contemplation des choses divines, les Juifs célèbrent des mystères vénérables par leur antiquité. Pontius Pilatus haussa les épaules : - Ils n’ont point, dit-il, une exacte connaissance de la nature des dieux. Ils adorent Jupiter, mais sans lui donner de nom ni de figure. Ils ne le vénèrent pas même sous la forme d’une pierre, comme font certains peuples d’Asie. Ils ne savent rien d’Apollon, de Neptune, de Mars, de Pluton, ni d’aucune déesse. Toutefois, je crois qu’ils ont anciennement adoré Vénus. Car encore aujourd’hui les femmes présentent à l’autel des colombes pour victimes, et tu sais comme moi que des marchands, établis sous les portiques du temple, vendent des couples de ces oiseaux pour le sacrifice. On m’avertit même, un jour, qu’un furieux venait de renverser avec leurs cages ces vendeurs d’offrandes. Les prêtres s’en plaignaient comme d’un sacrilège. Je crois que cet usage de sacrifier des tourterelles fut établi en l’honneur de Vénus. Pourquoi ris-tu, Lamia ? - Je ris, dit Lamia, d’une idée plaisante qui, je ne sais comment, m’a traversé la tête. Je songeais qu’un jour le Jupiter des Juifs pourrait bien venir à Rome et t’y poursuivre de sa haine. Pourquoi non ? L’Asie et l’Afrique nous ont déjà donné un grand nombre de dieux. On a vu s’élever à Rome des temples en l’honneur d’Isis et de l’aboyant Anubis. Nous rencontrons dans les carrefours et jusque dans les carrières la Bonne Déesse des Syriens, portée sur un âne. Et ne sais-tu pas que, sous le principat de Tibère, un jeune chevalier se fit passer pour le Jupiter cornu des Égyptiens et obtint sous ce déguisement les faveurs d’une dame illustre, trop vertueuse pour rien refuser aux dieux. Crains, Pontius, que le Jupiter invisible des Juifs ne débarque un jour à Ostie ! À l’idée qu’un dieu pouvait venir de Judée, un rapide sourire glissa sur le visage sévère du procurateur. Puis il répondit gravement : - Comment les Juifs imposeraient-ils leur loi sainte aux peuples du dehors, quand eux-mêmes se déchirent entre eux pour l’interprétation de cette loi ? Divisés en vingt sectes rivales, tu les as vus, Lamia, sur les places publiques, leurs rouleaux à la main, s’injuriant les uns les autres et se tirant par la barbe. Tu les as vus, sur le stylobate du temple, déchirer en signe de désolation leurs robes crasseuses autour de quelque misérable en proie au délire prophétique. Ils ne conçoivent pas qu’on dispute en paix, avec une âme sereine, des choses divines qui, pourtant, sont couvertes de voiles et pleines d’incertitude. Car la nature des Immortels nous demeure cachée et nous ne pouvons la connaître. Je pense toutefois qu’il est sage de croire à la Providence des dieux. Mais les Juifs n’ont point de philosophie et ils ne souffrent pas la diversité des opinions. Au contraire, ils jugent dignes du dernier supplice ceux qui professent sur la divinité des sentiments contraires à leur loi. Et comme, depuis que le Génie de Rome est sur eux, les sentences capitales prononcées par leurs tribunaux ne peuvent être exécutées qu’avec la sanction du proconsul ou du procurateur, ils pressent à tout moment le magistrat romain de souscrire à leurs arrêts funestes ; ils obsèdent le prétoire de leurs cris de mort. Cent fois je les ai vus, en foule, riches et pauvres, tout réconciliés autour de leurs prêtres, assiéger en furieux ma chaise d’ivoire et me tirer par les pans de ma toge, par les courroies de mes sandales, pour réclamer, pour exiger de moi la mort de quelque malheureux dont je ne pouvais discerner le crime et que j’estimais seulement aussi fou que ses accusateurs. Que dis-je, cent fois ! C’était tous les jours, à toutes les heures. Et pourtant, je devais faire exécuter leur loi comme la nôtre, puisque Rome m’instituait non point le destructeur, mais l’appui de leurs coutumes, et que j’étais sur eux les verges et la hache. Dans les premiers temps, j’essayai de leur faire entendre raison ; je tentais d’arracher leurs misérables victimes au supplice. Mais cette douceur les irritait davantage ; ils réclamaient leur proie en battant de l’aile et du bec autour de moi comme des vautours. Leurs prêtres écrivaient à César que je violais leur loi, et leurs suppliques, appuyées par Vitellius, m’attiraient un blâme sévère. Que de fois il me prit envie d’envoyer ensemble, comme disent les Grecs, aux corbeaux les accusés et les juges ! » Ne crois pas, Lamia, que je nourrisse des rancunes impuissantes et des colères séniles contre ce peuple qui a vaincu en moi Rome et la paix. Mais je prévois l’extrémité où ils nous réduiront tôt ou tard. Ne pouvant les gouverner, il faudra les détruire. N’en doute point : toujours insoumis, couvant la révolte dans leur âme échauffée, ils feront éclater un jour contre nous une fureur auprès de laquelle la colère des Numides et les menaces des Parthes ne sont que des caprices d’enfant. Ils nourrissent dans l’ombre des espérances insensées et méditent follement notre ruine. En peut-il être autrement, tant qu’ils attendent, sur la foi d’un oracle, le prince de leur sang qui doit régner sur le monde ? On ne viendra pas à bout de ce peuple. Il faut qu’il ne soit plus. Il faut détruire Jérusalem de fond en comble. Peut-être, tout vieux que je suis, me sera-t-il donné de voir le jour où tomberont ses murailles, où la flamme dévorera ses maisons, où ses habitants seront passés au fil de l’épée, où l’on sèmera le sel sur la place où fut le Temple. Et ce jour-là je serai enfin justifié. Lamia s’efforça de ramener l’entretien sur un ton plus doux. - Pontius, dit-il, je m’explique sans peine et tes vieux ressentiments et tes pressentiments sinistres. Certes, ce que tu as connu du caractère des Juifs n’est pas à leur avantage. Mais moi, qui vivais à Jérusalem, en curieux, et qui me mêlais au peuple, j’ai pu découvrir chez ces hommes des vertus obscures, qui te furent cachées. J’ai connu des Juifs pleins de douceur, dont les moeurs simples et le coeur fidèle me rappelaient ce que nos poètes ont dit du vieillard d’Ébalie. Et toi-même, Pontius, tu as vu expirer sous le bâton de tes légionnaires des hommes simples qui, sans dire leur nom, mouraient pour une cause qu’ils croyaient juste. De tels hommes ne méritent point nos mépris. Je parle ainsi, parce qu’il convient de garder en toutes choses la mesure et l’équité. Mais j’avoue n’avoir jamais éprouvé pour les Juifs une vive sympathie. Les Juives, au contraire, me plaisaient beaucoup. J’étais jeune alors, et les Syriennes me jetaient dans un grand trouble des sens. Leur lèvre rouge, leurs yeux humides et brillant dans l’ombre, leurs longs regards, me pénétraient jusqu’aux moelles. Fardées et peintes, sentant le nard et la myrrhe, macérées dans les aromates, leur chair est d’un goût rare et délicieux. Pontius entendit ces louanges avec impatience. - Je n’étais pas homme à tomber dans les filets des Juives, dit-il, et puisque tu m’amènes à le dire, Lamia, je n’ai jamais approuvé ton incontinence. Si je ne t’ai pas assez marqué autrefois que je te tenais pour très coupable d’avoir séduit, à Rome, la femme d’un consulaire, c’est qu’alors tu expiais durement ta faute. Le mariage est sacré chez les patriciens ; c’est une institution sur laquelle Rome s’appuie. Quant aux femmes esclaves ou étrangères, les relations qu’on peut nouer avec elles seraient de peu de conséquence, si le corps ne s’y habituait à une honteuse mollesse. Souffre que je te dise que tu as trop sacrifié à la Vénus des carrefours ; et ce dont je te blâme surtout, Lamia, c’est de ne t’être pas marié selon la loi et de n’avoir pas donné des enfants à la République, comme tout bon citoyen doit le faire. Mais l’exilé de Tibère n’écoutait plus le vieux magistrat. Ayant vidé sa coupe de falerne, il souriait à quelque image invisible. Après un moment de silence, il reprit d’une voix très basse, qui s’éleva peu à peu : - Elles dansent avec tant de langueur, les femmes de Syrie ! J’ai connu une Juive de Jérusalem qui, dans un bouge, à la lueur d’une petite lampe fumeuse, sur un méchant tapis, dansait en élevant ses bras pour choquer ses cymbales. Les reins cambrés, la tête renversée et comme entraînée par le poids de ses lourds cheveux roux, les yeux noyés de volupté, ardente et languissante, souple, elle aurait fait palir d’envie Cléopâtre elle-même. J’aimais ses danses barbares, son chant un peu rauque et pourtant si doux, son odeur d’encens, le demi-sommeil dans lequel elle semblait vivre. Je la suivais partout. Je me mêlais au monde vil de soldats, de bateleurs et de publicains dont elle était entourée. Elle disparut un jour, et je ne la revis plus. Je la cherchai longtemps dans les ruelles suspectes et dans les tavernes. On avait plus de peine à se déshabituer d’elle que du vin grec. Après quelques mois que je l’avais perdue, j’appris, par hasard, qu’elle s’était jointe à une petite troupe d’hommes et de femmes qui suivaient un jeune thaumaturge galiléen. Il se nommait Jésus ; il était de Nazareth, et il fut mis en croix pour je ne sais quel crime. Pontius, te souvient-il de cet homme ? Pontius Pilatus fronça les sourcils et porta la main à son front comme quelqu’un qui cherche dans sa mémoire. Puis, après quelques instants de silence : - Jésus ? murmura-t-il, Jésus, de Nazareth ? Je ne me rappelle pas. Amycus Et Célestin À Georges de Porto-Riche. Prosterné au seuil de sa grotte sauvage, l'ermite Célestin passa en prières la vigile de Pâques, cette nuit angélique pendant laquelle les démons frémissants sont précipités dans l'abîme. Et tandis que les ombres couvraient la terre, à l'heure où l'Ange exterminateur avait plané sur l'Égypte, Célestin frissonna, saisi d'angoisse et d'inquiétude. Il entendait au loin dans la forêt les miaulements des chats sauvages et la voix flûtée des crapauds ; plongé dans les ténèbres impures, il doutait que le mystère glorieux pût s'accomplir. Mais, quand il vit poindre le jour, l'allégresse avec l'aube entra dans son coeur ; il connut que le Christ était ressuscité et il s'écria : - Jésus est sorti du tombeau ! l'amour a vaincu la mort, alleluia ! Il s'élève radieux du pied de la colline ! alleluia ! La création est refaite et réparée. L'ombre et le mal sont dissipés ; la grâce et la lumière se répandent sur le monde. Alleluia ! Une alouette, qui s'éveillait dans les blés, lui répondit en chantant : - Il est ressuscité. J'ai rêvé de nids et d'oeufs, d'oeufs blancs, tiquetés de brun. Alleluia ! Il est ressuscité ! Et l'ermite Célestin sortit de sa grotte pour aller, à la chapelle voisine, solenniser le saint jour de Pâques. Comme il traversait la forêt, il vit au milieu d'une clairière un beau hêtre dont les bourgeons gonflés laissaient déjà échapper des petites feuilles d'un vert tendre ; des guirlandes de lierre et des bandelettes de laine étaient suspendues aux branches, qui descendaient jusqu'à terre ; des tablettes votives, attachées au tronc noueux, parlaient de jeunesse et d'amour, et, çà et là, des Éros d'argile, les ailes ouvertes et la tunique envolée, se balançaient aux rameaux. A cette vue, l'ermite Célestin fronça ses sourcils blancs : - C'est l'arbre des fées, se dit-il, et les filles du pays l'ont chargé d'offrandes, selon l'antique coutume, Ma vie se passe à lutter contre les fées, et l'on ne s'imagine pas le tracas que ces petites personnes me donnent. Elles ne me résistent pas ouvertement. Chaque année, à la moisson, j'exorcise l'arbre, selon les rites, et je leur chante l'Évangile de saint Jean. "On ne saurait mieux faire ; l'eau bénite et l'Évangile de saint Jean les mettent en fuite, et l'on n'entend plus parler de ces dames de tout l'hiver ; mais elles reviennent au printemps et c'est à recommencer tous les ans. "Elles sont subtiles ; il suffit d'un buisson d'aubépine pour en abriter tout un essaim. Et elles répandent des charmes sur les jeunes garçons et sur les jeunes filles. "Depuis que je suis vieux, ma vue a baissé et je ne les aperçois plus guère. Elles se moquent de moi, me passent sous le nez et rient à ma barbe. Mais, quand j'avais vingt ans, je les voyais dans les clairières, dansant des rondes, en chapeau de fleurs, sous un rayon de lune. Seigneur Dieu, vous qui fîtes le ciel et la rosée, soyez loué dans vos oeuvres ! Mais pourquoi avez-vous fait des arbres païens et des fontaines féeriques ? Pourquoi avez-vous mis sous le coudrier la mandragore qui chante ? Ces choses naturelles induisent la jeunesse au péché et causent des fatigues sans nombre aux anachorètes qui, comme moi, ont entrepris de sanctifier les créatures. Si encore l'Évangile de saint Jean suffisait à chasser les démons ! Mais il n'y suffit pas, et je ne sais plus que faire. Et, comme le bon ermite s'éloignait en soupirant, l'arbre, qui était fée, lui dit dans un frais bruissement : - Célestin, Célestin, mes bourgeons sont des oeufs, de vrais oeufs de Pâques ! Alleluia ! alleluia l Célestin s'enfonça dans le bois, sans tourner la tête. Il s'avançait avec peine, par un étroit sentier, au milieu des épines qui déchiraient sa robe, quand, soudain, bondissant d'un fourré, un jeune garçon lui barra le passage. Il était à demi vêtu d'une peau de bête, et c'était plutôt un faune qu'un garçon ; son regard était perçant, son nez camus, sa face riante. Ses cheveux bouclés cachaient les deux petites cornes de son front têtu ; ses lèvres découvraient des dents aiguës et blanches ; des poils blonds descendaient en deux pointes de son menton. Un duvet d'or brillait sur sa poitrine. Il était agile et svelte ; ses pieds fourchus se dissimulaient dans l'herbe. Célestin, qui possédait toutes les connaissances que donne la méditation, vit aussitôt à qui il avait affaire, et il leva le bras pour décrire le signe de la croix. Mais le faune, lui saisissant la main, l'empêcha d'achever ce geste puissant. - Bon ermite, lui dit-il, ne m'exorcise pas. Ce jour est pour moi comme pour toi un jour de fête. Il ne serait pas charitable de me contrister dans le temps pascal. Si tu veux, nous cheminerons ensemble et tu verras que je ne suis pas méchant. Célestin était, par bonheur, très versé dans les sciences sacrées. Il lui souvint à propos que saint Jérôme avait eu pour compagnons de route, dans le désert, des satyres et des centaures qui avaient confessé la vérité. Il dit au faune : - Faune, sois un hymne de Dieu. Dis : il est ressuscité. - Il est ressuscité, répondit le faune. Et tu m'en vois tout réjoui. Le sentier s'étant élargi, ils cheminaient côte à côte. L'ermite allait pensif et songeait : - Ce n'est point un démon, puisqu'il a confessé la vérité. J'ai bien fait de ne le point contrister. L'exemple du grand saint Jérôme n'a point été perdu pour moi. Et se tournant vers son compagnon capripède, il lui demanda : - Quel est ton nom ? - Je me nomme Amycus, répondit le faune. J'habite ce bois où je suis né. Je suis venu à toi, mon père, parce que tu as l'air assez bonhomme sous ta longue barbe blanche. Il me semble que les ermites sont des faunes accablés par les ans. Quand je serai vieux, je serai semblable à toi. - Il est ressuscité, dit l'ermite. - Il est ressuscité, dit Amycus. Et, s'entretenant ainsi, ils gravirent la colline où s' élevait une chapelle consacrée au vrai Dieu. Elle était petite et de structure grossière ; Célestin l'avait bâtie de ses mains avec les débris d'un temple de Vénus. A l'intérieur, la table du Seigneur se dressait informe et nue. - Prosternons-nous, dit l'ermite, et chantons alleluia, car il est ressuscité. Et toi, créature obscure, reste agenouillé pendant que j'offrirai le sacrifice. Mais le faune, s'approchant de l'ermite, lui caressa la barbe et dit : - Bon vieillard, tu es plus savant que moi et tu vois l'invisible. Mais je connais mieux que toi les bois et fontaines. J'apporterai au dieu des feuillages et des fleurs. Je sais les berges où le cresson entrouvre ses corymbes lilas, les prés où le coucou fleurit en grappes jaunes. Je devine à son odeur légère le gui du pommier sauvage. Déjà, une neige de fleurs couronne les buissons d'épine noire. Attends-moi, vieillard. En trois bonds de chèvre il fut dans les bois et, quand il revint, Célestin crut voir marcher un buisson d'aubépine. Amycus disparaissait sous sa moisson parfumée. Il suspendit des guirlandes de fleurs à l'autel rustique ; il le couvrit de violettes et dit gravement : - Ces fleurs, au dieu qui les fait naître ! Et pendant que Célestin célébrait le sacrifice de la messe, le capripède, inclinant jusqu'à terre son front cornu, adorait le soleil et disait : - La terre est un gros oeuf que tu fécondes, soleil, soleil sacré ! Depuis ce jour, Célestin et Amycus vécurent de compagnie. L'ermite ne parvint jamais, malgré tous ses efforts, à faire comprendre au demi-homme les mystères ineffables ; mais, comme par les soins d'Amycus, la chapelle du vrai Dieu était toujours ornée de guirlandes et mieux fleurie que l'arbre des fées, le saint prêtre disait : "Le faune est un hymne de Dieu." C'est pourquoi il lui donna le saint baptême. Sur la colline où Célestin avait construit l'étroite chapelle qu'Amycus ornait des fleurs des montagnes, des bois et des eaux, s'élève aujourd'hui une église dont la nef remonte au XIe siècle, et dont le porche a été réédifié sous Henri II, dans le style de la Renaissance. C'est un lieu de pèlerinage et les fidèles y vénèrent la mémoire bienheureuse des saints Amic et Célestin. La Légende des saintes Oliverie et Liberette À mademoiselle Jeanne Pouquet. I COMMENT MONSIEUR SAINT BERTAULD, FILS DE THÉODULE, ROI D'ÉCOSSE, VINT DANS LES ARDENNES POUR ÉVANGÉLISER LES HABITANTS DU PAYS PORCIN. LA forêt des Ardennes s'étendait, en ce temps-là, jusqu'à la rivière de l'Aisne et couvrait le pays Porcin, dans lequel s'élève aujourd'hui la ville de Rethel. D'innombrables sangliers en peuplaient les gorges ; des cerfs de haute taille, dont la race est perdue, se réunissaient dans les halliers impénétrables, et des loups, d'une force prodigieuse, se montraient l'hiver à l'orée des bois. Le basilic et la licorne avaient leur retraite dans cette forêt, ainsi qu'un dragon effrayant, qui fut détruit plus tard, par la grâce de Dieu, à la prière d'un saint ermite. Parce qu'alors la nature mystique était révélée aux hommes et que les choses invisibles devenaient visibles pour la gloire du créateur, on rencontrait dans les clairières des nymphes, des satyres, des centaures et des égipans. Et il n'est point douteux que ces êtres malfaisants n'aient été vus tels qu'ils sont décrits dans les fables des païens. Mais il faut savoir que ce sont des diables, comme il apparaît à leur pied, qui est fourchu. Malheureusement, il est moins facile de reconnaître les fées ; elles ressemblent à des dames et, parfois, cette ressemblance est telle, qu'il faut avoir toute la prudence d'un ermite pour ne pas s'y tromper. Les fées sont aussi des démons, et il y en avait beaucoup dans la forêt des Ardennes. C'est pourquoi cette forêt était pleine de mystère et d'horreur. Les Romains, au temps de César, l'avaient consacrée à Diane, et les habitants du pays Porcin adoraient, au bord de l'Aisne, une idole en forme de femme. Ils lui offraient des gâteaux, du lait et du miel, et lui chantaient des hymnes. Or. Bertauld, fils de Théodule, roi d'Écosse, ayant reçu le saint baptême, vivait dans le palais de son père, moins en prince qu'en ermite. Enfermé dans sa chambre, il y passait tout le jour à réciter des prières et à méditer sur les saintes écritures, et il brûlait du désir d'imiter les travaux des apôtres. Ayant appris, par une voie miraculeuse, les abominations du pays Porcin, il. les détesta et résolut de les faire cesser. Il traversa la mer dans une barque sans voile ni gouvernail, conduite par un cygne. Heureusement parvenu dans le pays Porcin, il allait par les villages, les bourgs et les châteaux, annonçant la bonne nouvelle. - Le Dieu que je vous enseigne, disait-il, est le seul véritable. Il est unique en trois personnes, et son fils est né d'une vierge. Mais ces hommes grossiers lui répondaient : - Jeune étranger, c'est une grande simplicité de ta part de croire qu'il n'y a qu'un Dieu. Car les Dieux sont innombrables. Ils habitent les bois, les montagnes et les fleuves. Il y a aussi des dieux plus amis qui prennent place au foyer des hommes pieux. D'autres, enfin, se tiennent dans les étables et dans les écuries, et la race des dieux emplit l'univers. Mais ce que tu dis d'une vierge divine n'est pas sans vérité. Nous connaissons une vierge au triple visage, et nous lui chantons des cantiques et nous lui disons : - "Salut, douce ! Salut, terrible !" Elle se nomme Diane, et son pied d'argent effleure, sous les pâles clartés de la lune, le thym des montagnes. Elle n'a pas dédaigné de recevoir dans son lit d'hyacinthes fleuries des bergers et des chasseurs comme nous. Pourtant elle est toujours vierge. Ainsi parlaient ces hommes ignorants, et ils chassaient l'apôtre hors du village, et ils le poursuivaient avec des paroles railleuses. II DE LA RENCONTRE QUE FIT MONSIEUR SAINT BERTAULD DES DEUX SOEURS OLIVERIE ET LIBERETTE. Or, un jour, comme il s'en allait, accablé de fatigue et de douleur, il rencontra deux jeunes filles qui sortaient de leur château pour se rendre au bois. Ayant fait quelques pas vers elles, il se tint à distance, de peur de les effrayer, et leur dit : - Jeunes vierges, entendez : je suis Bertauld, fils de Théodule, roi d'Écosse. Mais j'ai dédaigné les couronnes périssables, afin d'être digne de recevoir de la main des anges, la couronne éternelle. Et je suis venu, dans une barque conduite par un cygne, vous porter la bonne nouvelle. - Sire Bertauld, répondit l'aînée, je me nomme Oliverie, et ma soeur se nomme Liberette. Notre père, Thierry, qu'on nomme aussi Porphyrodime, est le plus riche seigneur de la contrée. Nous écouterons volontiers tes bonnes paroles. Mais tu sembles accablé de fatigue. Je te conseille d'aller nous attendre chez notre père, qui, en ce moment, boit la cervoise avec ses amis. Il te donnera sans doute une place à sa table, quand il saura que tu es un prince d'Écosse. Au revoir, sire Bertauld. Nous allons, ma soeur et moi, cueillir des fleurs pour les offrir à Diane. Mais l'apôtre Bertauld répondit : - Je n'irai pas m'asseoir à la table d'un païen. Cette Diane, que vous croyez une vierge du ciel, est, en réalité, un démon de l'enfer. Le Dieu véritable est unique en trois personnes ; et Jésus-Christ, son fils, s'est fait homme et est mort sur la croix pour le salut des hommes. Et je vous le dis en vérité, Oliverie et Liberette, une goutte de son sang a coulé pour l'une et l'autre de vous. Et il leur parla avec tant de chaleur des saints mystères que le coeur des deux soeurs en fut ému. L'aînée prit de nouveau la parole : - Sire Bertauld, dit-elle, vous révélez des mystères inouïs. Mais il n'est pas toujours facile de distinguer la vérité de l'erreur. Il nous en coûterait de quitter l'amour de Diane. Toutefois, faites-nous paraître un signe de la vérité de vos paroles et nous croirons en Jésus crucifié. Mais la plus jeune dit à l'apôtre : - Ma soeur Oliverie demande un signe parce qu'elle est prudente et pleine de sagesse. Mais, si votre Dieu est véritable, sire Bertauld, puissé-je le connaître et l'aimer sans y être forcée par un signe ! L'homme de Dieu comprit à ces paroles que Liberette était née pour devenir une grande sainte. C'est pourquoi il répondit : - Soeur Liberette et soeur Oliverie, je suis résolu à me retirer dans cette forêt et à y mener la vie érémitique, qui est belle et singulière. Je vivrai dans une cabane de branchages et me nourrirai de racines. Sans cesse, je demanderai à Dieu de changer le coeur des hommes de cette contrée et je bénirai les fontaines afin que les dames fées n'y puissent plus venir pour la damnation des pécheurs. Cependant, ma soeur Oliverie recevra le signe qu'elle a demandé. Et un guide, envoyé par le Seigneur, vous conduira toutes deux à mon ermitage, afin que je vous instruise dans la foi de Jésus-Christ. Ayant parlé de la sorte, saint Bertauld bénit les deux soeurs par l'imposition des mains. Puis il entra dans la forêt pour n'en plus jamais sortir. III COMMENT LA LICORNE VINT EN LA MAISON DE THIERRY, AUTREMENT NOMMÉ PORPHYRODIME, ET CONDUISIT AUPRES DE MONSIEUR SAINT BERTAULD LES DEUX SOEURS OLIVERIE ET LIBERETTE, ET DE DIVERSES MERVEILLES QUI S'ENSUIVIRENT. Or, un jour que, seule dans la cuisine, Oliverie filait la laine sous le manteau de la cheminée, elle vit venir à elle une bête toute blanche, qui avait le corps d'une chèvre et la tête d'un cheval et qui portait sur le front une épée étincelante. Oliverie reconnut aussitôt quel animal c'était, et, comme elle avait gardé son innocence, elle n'en fut pas effrayée, sachant que la licorne ne fait jamais de mal aux sages demoiselles. En effet, la licorne posa doucement sa tête sur les genoux d'Oliverie. Puis, retournant vers la porte, elle invita de l'oeil la jeune fille à la suivre dehors. Oliverie appela aussitôt sa soeur : mais, quand Liberette entra dans la chambre, la licorne avait disparu, et ainsi Liberette, selon son désir, connut le vrai Dieu sans y avoir été contrainte par un signe. Elles allèrent toutes deux du côté de la forêt, et la licorne redevenue visible, marchait devant elles. Elles suivaient, pour tout chemin, la piste des bêtes féroces. Et il advint que, parvenues déjà très avant dans le bois, elles virent la bête traverser un torrent à la nage. Et quand elles parvinrent au bord, elles s'aperçurent qu'il était large et profond. Elles se penchèrent pour voir s'il ne se trouvait pas quelques pierres sur lesquelles elles pussent passer, et elles n'en découvraient aucune. Mais, tandis qu'en s'appuyant sur un saule elles contemplaient les eaux écumeuses, l'arbre s'inclina soudainement et les porta sans peine sur l'autre bord. Elles parvinrent ainsi à l'ermitage où saint Bertauld leur fit entendre les paroles de vie. A leur retour, le saule, en se redressant, les porta sur l'autre rive. Chaque jour, elles se rendaient auprès du saint homme et, quand elles rentraient à la maison, elles trouvaient qu'une main invisible avait filé tout le lin de leur quenouille. C'est pourquoi, ayant reçu le baptême, elles crurent en Jésus- Christ. Elles recevaient depuis plus d'une année les leçons de saint Bertauld, quand Thierry, leur père, qu'on nomme aussi Porphyrodime, fut atteint d'une cruelle maladie. Connaissant que la fin de leur père était proche, ses filles l'instruisirent dans la foi chrétienne. Il connut la vérité. C'est pourquoi sa mort fut pleine de mérites. Il fut enseveli proche sa demeure mortelle, en un lieu dit la Montagne-du-Géant, et sa sépulture fut vénérée, par la suite, clans le pays Porcin. Cependant les deux soeurs se rendaient chaque jour auprès du saint ermite Bertauld, et elles recueillaient sur ses lèvres les paroles de vie. Mais, un certain jour, comme la fonte des neiges avait beaucoup grossi les rivières, Oliverie, en traversant les vignes, prit un échalas afin de franchir plus sûrement le torrent dont les eaux élargies roulaient avec fureur. Liberette, dédaignant tout secours humain, refusa de l'imiter. Elle s'approcha du torrent la première, les mains armées seulement du signe de la croix. Et le saule s'inclina comme de coutume. Puis il se redressa, et quand Oliverie voulut passer à son tour il resta droit. Et le courant brisa l'échalas comme un fétu de paille et l'emporta. Et Oliverie demeura sur le bord. Comme elle était sage, elle comprit qu'elle était justement punie pour avoir douté de la puissance céleste et pour n'être pas allée à la grâce de Dieu, comme avait fait sa soeur Liberette. Elle ne songea plus qu'à mériter son pardon par les travaux de la pénitence et de l'ascétisme. Résolue à mener, à l'exemple de saint Bertauld, la vie érémitique, qui est belle et singulière, elle resta en-deçà du torrent, dans la forêt, et se bâtit une cabane de branchages en un lieu où jaillit une source, qu'on a nommée depuis "la Source de Sainte-Olive". IV COMMENT MONSIEUR SAINT BERTAULD ET MESDAMES SAINTE LIBERETTE ET SAINTE OLIVERIE EN VINRENT A LEUR FIN BIENHEUREUSE. Liberette, s'étant rendue seule auprès du bienheureux Bertauld, le trouva mort, dans l'attitude de la contemplation. Son corps, exténué par le jeûne, répandait une odeur délicieuse. Elle l'ensevelit de ses mains. A compter de ce jour, la vierge Liberette, renonçant au monde, mena la vie érémitique au-delà du torrent, dans une cabane, au bord d'une source qui a été dite depuis la fontaine Sainte- Liberette ou Libérie, et dont les eaux miraculeuses guérissent la fièvre, ainsi que diverses maladies des bestiaux. Les deux soeurs ne se revirent plus jamais en ce monde. Or, par l'intercession du bienheureux Bertauld, Dieu envoya du pays des Lombards dans les Ardennes le diacre Vulfaï ou Valfroy, qui renversa l'idole de Diane et convertit à la foi chrétienne les habitants du pays Porcin. C'est pourquoi Oliverie et Liberette furent comblées de joie. À peu de temps de là, le Seigneur rappela à lui sa servante Liberette, et il envoya la licorne pour creuser une fosse et ensevelir le corps de la sainte. Oliverie connut, par révélation, la mort bienheureuse de sa soeur Liberette., et une voix lui dit : - Parce que tu as demandé un signe afin de croire et pris un bâton pour appui, l'heure de ta mort bienheureuse sera retardée et le jour de ta glorification reculé. Et Oliverette répondit à la voix : - Que la volonté du Seigneur soit faite sur la terre comme aux cieux ! Elle vécut dix ans encore dans l'attente de la félicité éternelle, qui commença pour elle le 9 d'octobre de l'an de N.-S. 364. Sainte Euphrosine À Gaston Arman de Caillavet. LES ACTES DE LA VIE DE SAINTE EUPHROSINE D'ALEXANDRIE, EN RELIGION FRÈRE SMARAGDE, TELS QU'ILS FURENT RÉDIGÉS DANS LA LAURE DU MONT ATHOS, PAR GEORGES, DIACRE. Euphrosine était la fille unique d'un riche citoyen d'Alexandrie, nommé Romulus, qui prit soin de la faire instruire dans la musique, dans la danse et dans l'arithmétique, en telle manière qu'au sortir de l'enfance elle montrait un esprit subtil et curieusement orné. Elle n'avait pas encore accompli sa onzième année, quand les magistrats d'Alexandrie firent afficher dans les rues qu'une coupe d'or serait donnée en prix à quiconque trouverait une réponse exacte aux trois questions suivantes : "Première question. Je suis l'enfant noir d'un père lumineux ; oiseau sans ailes, je m'élève jusqu'aux nuées. Je fais pleurer, sans motif de chagrin, les yeux que je rencontre. A peine né, je m'évanouis dans l'air, Ami, dis quel est mon nom ? "Deuxième question. J'engendre ma mère et je suis par elle engendré, et tantôt je suis plus long et tantôt plus court. Ami, dis quel est mon nom ? "Troisième question. Antipater possède ce que possède Nicomède et le tiers de la part de Thémistius. Nicomède a ce qu'a Thémistius et le tiers de ce qu'a Antipater. Thémistius a dix mines et le tiers de la part de Nicomède. Quelle somme appartient à chacun ?" Or, au jour fixé pour le concours, plusieurs jeunes hommes se présentèrent devant les juges dans l'espoir de gagner la coupe d'or, mais aucun ne répondit exactement. Le président était près de lever la séance quand la jeune Euphrosine, s'approchant à son tour du tribunal, demanda à être entendue. Chacun admirait la modestie de son maintien et l'aimable pudeur qui colorait ses joues. - Illustrissimes juges, dit-elle en baissant les yeux,après avoir rendu gloire à Notre-Seigneur Jésus-Christ, principe et fin de toute connaissance, j'essayerai de répondre aux questions que Vos Lumières ont posées, et je commencerai par la première. L'enfant noir, c'est la fumée qui naît du feu, s'élève dans les airs et, par son âcreté, fait pleurer les yeux. Voilà pour la première question. "Je vais répondre à la deuxième. Celui qui engendre sa mère et qui est engendré par elle n'est autre que le jour, qui est tantôt long et tantôt court, selon les saisons. Voilà pour la deuxième question. "Je vais répondre à la troisième. Antipater a quarante-cinq mines ; Nicomède en a trente-sept et demie ; Thémistius, vingt-deux et demie. Voilà pour la troisième question." Les juges, admirant l'exactitude de ces réponses, donnèrent le prix à la jeune Euphrosine. En conséquence, le plus ancien d'entre eux, s'étant levé, lui présenta la coupe d'or et lui ceignit le front d'une couronne de papyrus, afin d'honorer en elle la subtilité de l'esprit. Et la vierge fut reconduite à la maison de son père, au son des flûtes, avec un grand concours de peuple. Mais comme elle était chrétienne et d'une piété peu commune, loin de s'enorgueillir de ces honneurs, elle en conçut la vanité et se promit d'appliquer, à l'avenir, la pénétration de son intelligence à résoudre des problèmes plus dignes d'intérêt, comme, par exemple, à faire la somme des nombres représentés par les lettres du nom de Jésus et à considérer les propriétés merveilleuses de ces nombres. Cependant, elle croissait en sagesse et en beauté, et elle était recherchée en mariage par beaucoup de jeunes hommes. L'un d'eux était le comte Longin, qui possédait de grandes richesses. Romulus accueillit ce prétendant avec faveur, espérant qu'une alliance avec cet homme puissant l'aiderait à rétablir ses propres affaires qu'il avait dérangées par le luxe de son palais, de sa vaisselle et de ses jardins. Romulus, qui était un des plus magnifiques parmi les habitants d'Alexandrie, avait surtout dépensé des sommes considérables pour réunir dans sa maison, sous une vaste coupole, les machines les plus admirables, telles qu'une sphère aussi brillante que le saphir avec les constellations du ciel exactement figurées par des pierres précieuses. On remarquait aussi dans cette salle une fontaine d'Héron, qui répandait des eaux parfumées, et deux miroirs si artistement faits qu'ils changeaient quiconque s'y mirait l'un en une personne longue et mince, l'autre en une personne courte et grosse. Mais ce qu'on voyait de plus merveilleux dans cette demeure était un buisson d'aubépine tout couvert d'oiseaux qui, par un mécanisme ingénieux, chantaient en battant des ailes comme s'ils eussent été vivants. Romulus avait dépensé le reste de son bien pour acquérir ces machines dont il était curieux. C'est pourquoi il accueillit avec faveur le comte Longin qui possédait de grandes richesses. Il pressait de toutes ses forces la conclusion d'un mariage dont il attendait le bonheur de sa fille et le repos de sa vieillesse. Mais chaque fois qu'il vantait à Euphrosine les mérites du comte Longin, elle détournait le regard et ne faisait point de réponse. Il lui dit un jour : - Ne me concédez-vous point, ma fille, qu'il est le plus beau, le plus riche, et le plus noble des citoyens d'Alexandrie ? La sage Euphrosine répondit : - Je vous l'accorde volontiers, mon père, et je crois, en effet, que le comte Longin passe en noblesse, en opulence et en beauté tous les citoyens de cette ville. C'est pourquoi, si je le refuse pour époux, il y a peu d'apparence qu'un autre, faisant ce que celui-là n'a pu faire, m'amène à changer ma résolution, qui est de consacrer ma virginité à Jésus-Christ. En entendant ce propos, Romulus entra dans une grande colère et jura qu'il saurait bien obliger Euphrosine à épouser le comte Longin, et, sans se répandre en vaines menaces, il ajouta que, ce mariage, étant résolu dans son coeur, s'accomplirait sans tarder et que, si l'autorité paternelle n'y suffisait point, il y ajouterait celle de l'Empereur, dont La Divinité ne souffrirait point qu'une fille désobéît à son père dans une chose qui, comme le mariage d'une patricienne, intéressait le public et l'État. Euphrosine savait que son père avait beaucoup de crédit auprès de l'Empereur, dont La Divinité habitait Constantinople. Elle comprit qu'elle n'avait, en ce péril, de secours à espérer que du comte Longin lui-même. C'est pourquoi elle le manda près d'elle, dans la basilique, pour un entretien secret. Ému d'espérance et de curiosité le comte Longin se rendit dans la basilique, tout couvert d'or et de pierreries. La vierge ne se fit point attendre. Mais quand il la vit paraître les cheveux dénoués et enveloppée d'un voile noir, comme une suppliante, il en conçut un fâcheux augure et son coeur s'en irrita. Euphrosine parla la première : - Clarissime Longin, lui dit-elle, si vous m'aimez autant que vous le dites, vous craindrez de me déplaire, et ce serait, en effet, me causer un mortel déplaisir que de me traîner dans votre maison et d'user à votre contentement d'un corps que j'ai donné avec mon âme à Notre-Seigneur Jésus-Christ, principe et fin de tout amour. Mais le comte Longin lui répondit : - Clarissime Euphrosine, l'amour est plus fort que la volonté ; c'est pourquoi il convient de lui obéir comme à un maître jaloux. Je ferai à votre égard ce qu'il m'ordonne, qui est de vous prendre pour ma femme. - Convient-il à un homme, même illustre, de prendre la fiancée du Seigneur ? - C'est ce que j'apprendrai des évêques, non de vous. Ces propos jetèrent la jeune fille dans les plus vives alarmes ; elle comprit qu'elle n'avait aucune pitié à attendre de cet homme violent, gouverné par les sens, et que les évêques ne pourraient reconnaître les voeux secrets qu'elle avait faits devant Dieu seul. Et, dans l'excès de son inquiétude, elle eut recours à un artifice si singulier qu'on doit le tenir plus admirable qu'exemplaire. Sa résolution étant prise, elle feignit de céder à la volonté de son père et aux assiduités de son amant. Elle souffrit même qu'on prît jour pour la cérémonie des fiançailles. Le comte Longin faisait déjà placer dans les coffres les joyaux et les parures destinés à l'épouse ; il avait commandé pour elle douze robes sur lesquelles étaient brodées les scènes de l'ancien et du nouveau Testament, les fables des Grecs, l'histoire des animaux ainsi que les Divinités de l'Empereur et de l'Impératrice, avec leur suite d'officiers et de dames. Et l'un de ces coffres contenait des livres de théologie et d'arithmétique, écrits en lettres d'or sur des feuilles de parchemin teint de pourpre, que protégeaient des plaques d'ivoire et d'or. Cependant Euphrosine se tenait tout le jour enfermée seule dans sa chambre. Et elle donnait pour raison de sa retraite qu'il convenait qu'elle apprêtât ses habits de noces. - Il ne serait pas convenable, disait-elle, que certains vêtements fussent taillés et cousus par d'autres mains que les miennes. Et, en effet, elle maniait l'aiguille du matin au soir. Mais ce qu'elle préparait ainsi dans le secret, ce n'était ni le voile virginal, ni la robe blanche des fiancées. C'était le capuchon grossier, la tunique courte, et les caleçons qu'ont coutume de porter les jeunes artisans des villes pour vaquer à leurs travaux. Et elle accomplissait cet ouvrage en invoquant Jésus-Christ, principe et fin de toutes les entreprises des justes. C'est pourquoi elle acheva heureusement sa tâche clandestine le huitième jour avant celui qui avait été fixé pour la solennité du mariage. Elle demeura tout ce jour en prières ; puis, étant allée recevoir, selon sa coutume, le baiser de son père, elle rentra dans sa chambre, se coupa les cheveux, qui tombèrent à ses pieds comme des écheveaux d'or, revêtit la tunique courte, attacha les caleçons autour de ses jambes par des courroies de laine, baissa le capuchon sur ses yeux, et, la nuit étant venue, elle sortit sans bruit de la maison, tandis que tout dormait, maîtres et serviteurs. Seul, le chien veillait ; mais comme il la connaissait, il la suivit quelque temps en silence et rentra dans sa niche. Elle traversa d'un pas rapide la ville déserte où l'on entendait seulement par intervalles les cris des matelots ivres et le pas lourd des soldats du guet qui poursuivaient des voleurs. Parce que Dieu était avec elle, elle ne reçut aucune offense des hommes. Et ayant franchi une des portes d'Alexandrie, elle s'en alla vers le désert, en suivant les canaux couverts de papyrus et de lotus bleus. Au lever du jour, elle passa par un pauvre village d'artisans. Un vieillard chantait devant sa porte en polissant un cercueil de bois de sycomore. Quand elle fut devant lui, il leva sa face camuse et velue et s'écria : - Par Jupiter ! Voici l'enfant Éros qui porte un petit pot d'onguent à sa mère. Qu'il est tendre et beau ! Comme il brille de vénusté ! Ils mentent ceux qui disent que les dieux s'en sont allés. Car ce jeune homme est un vrai petit dieu. Et la sage Euphrosine, connaissant à ce propos que ce vieillard était païen, prit pitié de son ignorance et pria Dieu pour son salut. Cette prière fut exaucée. Ce vieillard, qui était un fabricant de cercueils, du nom de Porou, se convertit par la suite et prit le nom de Philothée. Or, après un jour de marche, Euphrosine parvint au monastère où six cents moines observaient, sous le gouvernement de l'abbé Onuphre, la règle admirable de saint Pacôme. Elle se fit conduire auprès d'Onuphre et lui dit : - Mon père, je me nomme Smaragde et je suis orphelin. Je vous prie de me recevoir dans votre sainte demeure, afin que j'y goûte les délices du jeûne et de la pénitence. L'abbé Onuphre, qui était alors âgé de cent six ans, répondit : Enfant Smaragde, tes pieds sont beaux, puisqu'ils t'ont conduit dans cette maison ; tes mains sont belles, puisqu'elles ont frappé à cette porte. Tu as faim et soif de jeûne et d'abstinence. Viens et tu seras rassasié. Heureux l'enfant qui fuit le siècle dans sa robe d'innocence ! Les âmes des hommes sont exposées à de grands périls dans les villes, et particulièrement à Alexandrie, à cause des femmes qui y sont en grand nombre. La femme est un tel danger pour l'homme, que la seule pensée m'en donne encore à mon âge un frisson qui secoue toute ma chair. S'il s'en trouvait une assez effrontée pour entrer dans cette sainte maison, mon bras retrouverait soudain sa vigueur pour la chasser à grands coups de cette crosse pastorale. Nous devons adorer Dieu, mon fils, dans tous ses ouvrages ; mais c'est un grand mystère de sa providence qu'il ait créé la femme. Demeure, enfant Smaragde, car c'est Dieu qui t'a conduit. Ayant été reçue en cette manière parmi les enfants du saint homme Onuphre, Euphrosine revêtit l'habit monastique. Dans sa cellule, elle louait le Seigneur et se réjouissait de sa fraude pieuse, par cette considération que son père et son fiancé ne manqueraient pas de l'aller rechercher dans tous les monastères de femmes afin de la reprendre par ordre de l'Empereur, et qu'ils ne parviendraient jamais à la découvrir en cet asile où Jésus-Christ, lui-même, l'avait amoureusement cachée. Pendant trois ans, elle mena dans sa cellule la vie la plus édifiante et les vertus de l'enfant Smaragde embaumaient le monastère. C'est pourquoi l'abbé Onuphre lui confia les fonctions d'ostiaire ou de portier, comptant sur la sagesse du jeune moine pour recevoir les étrangers et surtout pour repousser les femmes qui tenteraient d'entrer dans le monastère. Car, disait le saint homme, la femme est impure, et la seule trace de ses pas est une souillure infecte. Or. Smaragde était ostiaire depuis cinq ans, lorsqu'un étranger frappa à la porte du monastère. C'était un homme encore jeune, magnifique dans ses habillements et gardant un reste de fierté, mais pâle, décharné, l'oeil enflammé par une fureur mélancolique. - Frère ostiaire, dit cet homme, conduisez-moi auprès du saint abbé Onuphre, afin qu'il me guérisse, car je suis en proie à un mal mortel. Smaragde ayant prié l'étranger de s'asseoir sur un escabeau, l'avertit qu'Onuphre, parvenu à sa cent quatorzième année, était allé visiter, en vue de sa fin prochaine, les grottes des saints anachorètes Amon et Orcise. À cette nouvelle, le visiteur se laissa tomber sur l'escabeau et se cacha la tête dans les mains. - Je n'espère donc plus guérir, murmura-t-il. Et, relevant la tête, il ajouta : - C'est l'amour d'une femme qui m'a réduit à cet état misérable. Seulement alors, Euphrosine reconnut le comte Longin ; elle craignit qu'il ne la reconnût de même. Mais elle se rassura bientôt et fut prise de pitié à le voir si triste et dans un tel égarement. Après un long silence le comte Longin s'écria: - Je voudrais me faire moine pour échapper au désespoir. Et il lui conta son amour et comment sa fiancée Euphrosine avait disparu soudainement, et qu'il la cherchait depuis huit ans sans pouvoir la trouver, et qu'il était brûlé, desséché d'amour et de douleur. Elle lui répondit avec une douceur céleste : - Seigneur, cette Euphrosine dont vous pleurez si amèrement la perte ne méritait pas tant d'amour. Sa beauté n'est précieuse que par l'idée que vous vous en faites ; elle est vile et méprisable en réalité. Elle était périssable et ce qui en reste ne vaut pas un regret. Vous ne croyez pas pouvoir vivre sans Euphrosine et, s'il vous arrivait de la rencontrer, vous pourriez ne pas même la reconnaître. Le comte Longin ne répondit point, mais ces paroles ou peut-être la voix qui les prononçait fit une heureuse impression sur son âme. Il partit plus tranquille et promit de revenir. Il revint en effet ; et, désireux d'embrasser l'état monastique, il demanda une cellule au saint abbé Onuphre et fit don au monastère de ses biens qui étaient immenses. Euphrosine en éprouva une grande satisfaction. Mais, à quelque temps de là, son coeur fut comblé d'une joie encore plus grande. En effet, un mendiant, courbé sous sa besace et n'ayant pour couvrir sa nudité que des lambeaux sordides, étant venu demander aux moines secourables un morceau de pain, Euphrosine reconnut Romulus, son père ; mais, feignant de ne pas savoir qui il était, elle le fit asseoir, lui lava les pieds et lui donna à manger. - Fils de Dieu, lui dit le mendiant, je ne fus pas toujours un pauvre vagabond tel que tu me vois. J'ai possédé de grandes richesses et une fille très belle, très sage, très savante, qui devinait les énigmes proposées dans les concours publics et qui même reçut un jour des magistrats une couronne de papyrus. Je l'ai perdue ; j'ai perdu tous mes biens. Je suis dévoré du regret de ma fille et de mes richesses. J'avais surtout un buisson d'oiseaux chanteurs d'un artifice merveilleux. Et maintenant je n'ai pas un manteau pour me couvrir. Pourtant je serais consolé si je pouvais, avant de mourir, revoir ma fille bien-aimée. Comme il achevait ces mots, Euphrosine se jeta à ses pieds, et lui dit en pleurant : - Mon père, je suis Euphrosine, votre fille, qui s'est enfuie une nuit de votre maison. Et le chien n'a point aboyé. Pardonnez-moi, mon père. Car je n'ai pas accompli ces choses sans la permission de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et, après avoir conté au vieillard comment elle s'en était allée, déguisée en artisan, jusqu'à cette maison où elle avait vécu depuis paisible et cachée, elle lui montra un signe qu'elle avait au cou. Et Romulus reconnut sa fille à ce signe. Il l'embrassa tendrement et la baigna de ses larmes, admirant les desseins mystérieux du Seigneur. C'est pourquoi il résolut de se faire moine et de demeurer dans le monastère du saint abbé Onuphre. Il se bâtit de ses mains une cellule de roseaux auprès de celle du comte Longin. Ils chantaient des psaumes et bêchaient la terre. Pendant les heures de repos, ils s'entretenaient de la vanité des amours terrestres et des biens de ce monde. Mais jamais Romulus ne révéla rien à personne touchant la reconnaissance merveilleuse de sa fille Euphrosine, estimant qu'il valait mieux que le comte Longin et que l'abbé Onuphre apprissent toute cette aventure dans le Paradis, quand ils auraient une pleine intelligence des voies de Dieu. Longin ne sut point que sa fiancée était près de lui. Ils vécurent tous trois, quelques années encore, dans la pratique de toutes les vertus et, par une faveur spéciale de la Providence, ils s'endormirent dans le Seigneur tous trois presque en même temps ; le comte Longin trépassa le premier, Romulus mourut deux mois plus tard et sainte Euphrosine, après lui avoir fermé les yeux, fut appelée au ciel dans la même semaine par Jésus-Christ qui lui dit : "Viens, ma colombe !" Saint Onuphre les suivit dans la tombe où il descendit, plein de mérites, dans la cent trente-deuxième année de son âge, le saint jour de Pâques de l'année 395e depuis l'Incarnation du Fils de Dieu. Que l'intercession de l'archange saint Michel soit pour nous ! Ici finissent les actes de sainte Euphrosine Amen. Telle est la relation que le diacre Georges écrivit dans la laure du mont Athos, à une époque qui peut aller du VIIe au XIVe siècle de l'ère chrétienne ; je flotte à cet égard dans une grande incertitude. Cette relation est tout à fait inédite : j'ai les meilleures raisons pour le croire. Je voudrais en avoir d'aussi bonnes pour penser qu'elle méritait d'être connue. Je l'ai traduite avec une fidélité qui n'a, sans doute, été que trop sensible, en communiquant à mon style une raideur byzantine dont l'incommodité me semble à moi-même presque intolérable. Le diacre Georges contait avec moins de grâce qu'Hérodote et même que Plutarque. Et l'on voit, par son exemple, que les décadences ont parfois moins de charme et de délicatesse qu'on ne se le figure communément aujourd'hui. Cette démonstration est peut-être le principal mérite de mon travail. Ce travail sera vivement critiqué, et l'on me fera sans doute des questions auxquelles il me sera difficile de répondre. Le texte que j'ai suivi n'est pas de la main du diacre Georges. Je ne sais s'il est complet. Je prévois qu'on signalera des lacunes et des interpolations. M. Schlumberger tiendra pour suspects divers protocoles employés au cours du récit, et M. Alfred Rambaud contestera l'épisode du vieillard Porou. Je réponds d'avance que, n'ayant qu'un seul texte, c'est celui-là que j'ai dû suivre. Il est en fort mauvais état et peu lisible. Mais il faut dire que tous les chefs-d'oeuvre de l'antiquité classique, dont nous faisons nos délices, nous sont parvenus dans cet état. J'ai de bonnes raisons de croire qu'en lisant le texte de mon diacre j'ai fait d'énormes bévues et que ma traduction fourmille de contresens. Elle n'est même, peut-être, qu'un contresens perpétuel. Si cela n'y paraît pas autant qu'on pouvait le craindre, c'est qu'il est constant que le texte le plus inintelligible a toujours un sens pour celui qui le traduit. Sans cela l'érudition n'aurait point de raison d'être. J'ai conféré la relation du diacre Georges avec les endroits de Rufin et de saint Jérôme relatifs à sainte Euphrosine. Je dois dire qu'elle ne concorde pas tout à fait. C'est sans doute pour cela que mon éditeur a inséré ce docte travail dans un léger recueil de contes. Scolastica. À Maurice Spronck. En ce temps-là, qui était le IVe siècle de l'ère chrétienne, le jeune Injuriosus, fils unique d'un sénateur d'Auvergne (on appelait ainsi les officiers municipaux), demanda en mariage une jeune fille du nom de Scolastica, unique enfant comme lui d'un sénateur. Elle lui fut accordée. Et la cérémonie du mariage ayant été célébrée, il l'emmena dans sa maison et lui fit partager sa couche. Mais elle, triste et tournée contre le mur pleurait amèrement. - De quoi te tourmentes-tu, dis-moi, je te prie ? Et, comme elle se taisait, il ajouta : - Je te supplie, par Jésus-Christ, fils de Dieu, de m'exposer clairement le sujet de tes plaintes. Alors elle se retourna vers lui : - Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, dit-elle, je n'aurais pas assez de larmes pour répandre la douleur immense qui remplit mon coeur. J'avais résolu de garder toute pure cette faible chair et d'offrir ma virginité à Jésus-Christ. Malheur à moi, qu'il a tellement abandonnée que je ne puis accomplir ce que je désirais ! 0 jour que je n'aurais jamais dû voir ! Voici que, divorcée d'avec l'époux céleste qui me promettait le paradis pour dot, je suis devenue l'épouse d'un homme mortel, et que cette tête qui devait être couronnée de roses immortelles est ornée ou plutôt flétrie de ces roses déjà effeuillées ; hélas ! ce corps qui, sur le quadruple fleuve de l'agneau, devait revêtir l'étole de pureté, porte comme un vil fardeau le voile nuptial. Pourquoi le premier jour de ma vie n'en fut-il pas le dernier ? Oh ! heureuse si j'avais pu franchir la porte de la mort avant de boire une goutte de lait ! et si les baisers de mes douces nourrices eussent été déposés sur mon cercueil ! Quand tu tends les bras vers moi, je songe aux mains qui furent percées de clous pour le salut du monde. Et, comme elle achevait ces paroles, elle pleura amèrement . Le jeune homme lui répondit avec douceur : - Scolastica, nos parents, qui sont nobles et riches parmi les Arvernes, n'avaient, les tiens qu'une fille et les miens, qu'un fils. Ils ont voulu nous unir pour perpétuer leur famille, de peur qu'après leur mort un étranger ne vînt à hériter de leurs biens. Mais Scolastica lui dit : - Le monde n'est rien ; les richesses ne sont rien ; et cette vie même n'est rien. Est-ce vivre que d'attendre la mort ? Seuls ceux-là vivent qui, dans la béatitude éternelle, boivent la lumière et goûtent la joie angélique de posséder Dieu. En ce moment, touché par la grâce, Injuriosus s'écria : - 0 douces et claires paroles ! la lumière de la vie éternelle brille à mes yeux ! Scolastica, si tu veux tenir ce que tu as promis, je resterai chaste auprès de toi. A demi rassurée et souriant déjà dans les larmes : - Injuriosus, dit-elle, il est difficile à un homme d'accorder une pareille chose à une femme. Mais si tu fais que nous demeurions sans tache dans ce monde, je te donnerai une part de la dot qui m'a été promise par mon époux et seigneur Jésus-Christ. Alors, armé du signe de la croix, il dit : - Je ferai ce que tu désires. Et s'étant donné la main, ils s'endormirent. Et par la suite ils partagèrent le même lit dans une incomparable chasteté. Après dix années d'épreuves, Scolastica mourut. Selon la coutume du temps, elle fut portée dans la basilique en habit de fête et le visage découvert, au chant des psaumes, et suivie de tout le peuple. Agenouillé près d'elle, Injuriosus prononça à haute voix ces paroles : - Je te rends grâce Seigneur jésus, de ce que tu m'as donné la force de garder intact ton trésor. A ces mots, la morte se souleva de son lit funèbre, sourit et murmura doucement : - Mon ami, pourquoi dis-tu ce qu'on ne te demande pas ? Puis elle se rendormit du sommeil éternel. Injuriosus la suivit de près dans la mort. On l'ensevelit non loin d'elle, dans la basilique de Saint-Allire. La première nuit qu'il y reposa, un rosier miraculeux, sorti du cercueil de l'épouse virginale, enlaça les deux tombes de ses bras fleuris. Et le lendemain, le peuple vit qu'elles étaient liées l'une à l'autre par des chaînes de roses. Connaissant à ce signe la sainteté du bienheureux Injuriosus et de la bienheureuse Scolastica, les prêtres d'Auvergne signalèrent ces sépultures à la vénération des fidèles. Mais il y avait encore des païens dans cette province, évangélisée par les saints Allire et Népotien. L'un d'eux, nommé Silvanus, vénérait les fontaines des nymphes, suspendait des tableaux aux branches d'un vieux chêne et gardait à son foyer des petites figures d'argile représentant le soleil et les déesses Mères. A demi caché dans le feuillage, le dieu des jardins protégeait son verger. Silvanus occupait sa vieillesse à faire des poèmes. Il composait des églogues et des élégies d'un style un peu dur, mais d'un tour ingénieux et dans lesquelles il introduisait les vers des anciens chaque fois qu'il en trouvait le moyen. Ayant visité avec la foule la sépulture des époux chrétiens, le bonhomme admira le rosier qui fleurissait les deux tombes. Et, comme il était pieux à sa manière, il y reconnut un signe céleste. Mais il attribua le prodige à ses dieux et il ne douta pas que le rosier n'eût fleuri par la volonté d'Éros. - La triste Scolastica, se dit-il, maintenant qu'elle n'est plus qu'une ombre vaine, regrette le temps d'aimer et les plaisirs perdus. Les roses qui sortent d'elle et qui parlent pour elle, nous disent : Aimez, vous qui vivez. Ce prodige nous enseigne à goûter les joies de la vie, tandis qu'il en est temps encore. Ainsi songeait ce simple païen. Il composa sur ce sujet une élégie que j'ai retrouvée par le plus grand des hasards clans la bibliothèque publique de Tarascon, sur la garde d'une bible du XIe, siècle, cotée : fonds Michel Chasles, Fn, 7439, 17^9 bis. Le précieux feuillet, qui avait échappé jusqu'ici à l'attention des savants, ne compte pas moins de quatre-vingt-quatre lignes d'une cursive mérovingienne assez lisible, qui doit dater du VIIe siècle. Le texte commence par ce vers : Nunc piget ; et quaeris, quod non aut ista voluntas Tunc fuit... et finit par celui-ci : Stringamus maesti carminis obsequio. Je ne manquerai pas de publier le texte complet dès que j'en aurai achevé la lecture. Et je ne doute point que M. Léopold Delisle ne se charge de présenter lui-même cet inestimable document à l'Académie des inscriptions. Le Jongleur De Notre-Dame À Gaston Paris. I Au temps du roi Louis, il y avait en France un pauvre jongleur, natif de Compiègne, nommé Barnabé, qui allait par les villes, faisant des tours de force et d'adresse. Les jours de foire, il étendait sur la place publique un vieux tapis tout usé, et, après avoir attiré les enfants et les badauds par des propos plaisants qu'il tenait d'un très vieux jongleur et auxquels il ne changeait jamais rien, il prenait des attitudes qui n'étaient pas naturelles et il mettait une assiette d'étain en équilibre sur son nez. La foule le regardait d'abord avec indifférence. Mais quand, se tenant sur les mains la tête en bas, il jetait en l'air et rattrapait avec ses pieds six boules de cuivre qui brillaient au soleil, ou quand, se renversant jusqu'à ce que sa nuque touchât ses talons, il donnait à son corps la forme d'une roue parfaite et jonglait, dans cette posture, avec douze couteaux, un murmure d'admiration s'élevait dans l'assistance et les pièces de monnaie pleuvaient sur le tapis. Pourtant, comme la plupart de ceux qui vivent de leurs talents, Barnabé de Compiègne avait grand-peine à vivre. Gagnant son pain à la sueur de son front, il portait plus que sa part des misères attachées à la faute d'Adam, notre père. Encore, ne pouvait-il travailler autant qu'il aurait voulu. Pour montrer son beau savoir, comme aux arbres pour donner des fleurs et des fruits, il lui fallait la chaleur du soleil et la lumière du jour. Dans l'hiver, il n'était plus qu'un arbre dépouillé de ses feuilles et quasi mort. La terre gelée était dure au jongleur. Et, comme la cigale dont parle Marie de France, il souffrait du froid et de la faim dans la mauvaise saison. Mais, comme il avait le coeur simple, il prenait ses maux en patience. Il n'avait jamais réfléchi à l'origine des richesses, ni à l'inégalité des conditions humaines. Il comptait fermement que, si ce monde est mauvais, l'autre ne pourrait manquer d'être bon, et cette espérance le soutenait. Il n'imitait pas les baladins larrons et mécréants, qui ont vendu leur âme au diable. Il ne blasphémait jamais le nom de Dieu ; il vivait honnêtement, et, bien qu'il n'eût pas de femme, il ne convoitait pas celle du voisin, parce que la femme est l'ennemie des hommes forts, comme il apparaît par l'histoire de Samson, qui est rapportée dans l'Écriture. A la vérité, il n'avait pas l'esprit tourné aux désirs charnels, et il lui en coûtait plus de renoncer aux brocs qu'aux dames. Car, sans manquer à la sobriété, il aimait à boire quand il faisait chaud. C'était un homme de bien, craignant Dieu, et très dévot à la Sainte Vierge. Il ne manquait jamais, quand il entrait dans une église, de s'agenouiller devant l'image de la Mère de Dieu, et de lui adresser cette prière : "Madame, prenez soin de ma vie jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu que je meure, et quand je serai mort, faites-moi avoir les joies du paradis." II Or, un certain soir, après une journée de pluie, tandis qu'il s'en allait, triste et courbé, portant sous son bras ses boules et ses couteaux cachés dans son vieux tapis, et cherchant quelque grange pour s'y coucher sans souper, il vit sur la route un moine qui suivait le même chemin, et le salua honnêtement. Comme ils marchaient du même pas, ils se mirent à échanger des propos. - Compagnon, dit le moine, d'où vient que vous êtes habillé tout de vert ? Ne serait-ce point pour faire le personnage d'un fol dans quelque mystère ? - Non point, mon Père, répondit Barnabé. Tel que vous me voyez, je me nomme Barnabé,et je suis jongleur de mon état. Ce serait le plus bel état du monde si on y mangeait tous les jours. - Ami Barnabé, reprit le moine, prenez garde à ce que vous dites. Il n'y a pas de plus bel état que l'état monastique. On y célèbre les louanges de Dieu, de la Vierge et des saints, et la vie du religieux est un perpétuel cantique au Seigneur. Barnabé répondit : - Mon Père, je confesse que j'ai parlé comme un ignorant. Votre état ne se peut comparer au mien et, quoiqu'il y ait du mérite à danser en tenant au bout du nez un denier en équilibre sur un bâton, ce mérite n'approche pas du vôtre. Je voudrais bien comme vous, mon Père, chanter tous les jours l'office, et spécialement l'office de la très sainte Vierge, à qui j'ai voué une dévotion particulière. Je renoncerais bien volontiers à l'art dans lequel je suis connu, de Soissons à Beauvais, dans plus de six cents villes et villages, pour embrasser la vie monastique. Le moine fut touché de la simplicité du jongleur, et, comme il ne manquait pas de discernement, il reconnut en Barnabé un de ces hommes de bonne volonté de qui Notre-Seigneur a dit : "Que la paix soit avec eux sur la terre !" C'est pourquoi il lui répondit : - Ami Barnabé, venez avec moi, et je vous ferai entrer dans le couvent dont je suis prieur. Celui qui conduisit Marie l'Égyptienne dans le désert m'a mis sur votre chemin pour vous mener dans la voie du salut. C'est ainsi que Barnabé devint moine. Dans le couvent où il fut reçu, les religieux célébraient à l'envi le culte de la sainte Vierge, et chacun employait à la servir tout le savoir et toute l'habileté que Dieu lui avait donnés. Le prieur, pour sa part, composait des livres qui traitaient, selon les règles de la scolastique, des vertus de la Mère de Dieu. Le Frère Maurice copiait, d'une main savante, ces traités sur des feuilles de vélin. Le Frère Alexandre y peignait de fines miniatures. On y voyait la Reine du ciel, assise sur le trône de Salomon, au pied duquel veillent quatre lions ; autour de sa tête nimbée voltigeaient sept colombes, qui sont les sept dons du Saint- Esprit : dons de crainte, de piété, de science, de force, de conseil, d'intelligence et de sagesse. Elle avait pour compagnes six vierges aux cheveux d'or : l'Humilité, la Prudence, la Retraite, le Respect, la Virginité et l'Obéissance. A ses pieds, deux petites figures nues et toutes blanches se tenaient dans une attitude suppliante. C'étaient des âmes qui imploraient, pour leur salut et non, certes, en vain, sa toute-puissante intercession. Le Frère Alexandre représentait sur une autre page Ève au regard de Marie, afin qu'on vît en même temps la faute et la rédemption, la femme humiliée et la vierge exaltée. On admirait encore dans ce livre le Puits des eaux vives, la Fontaine, le Lis, la Lune, le Soleil et le jardin clos dont il est parlé dans le cantique, la Porte du Ciel et la Cité de Dieu, et c'étaient là des images de la Vierge. Le Frère Marbode était semblablement un des plus tendres enfants de Marie. Il taillait sans cesse des images de pierre, en sorte qu'il avait la barbe, les sourcils et les cheveux blancs de poussière, et que ses yeux étaient perpétuellement gonflés et larmoyants ; mais il était plein de force et de joie dans un âge avancé et, visiblement, la Reine du paradis protégeait la vieillesse de son enfant. Marbode la représentait assise dans une chaire, le front ceint d'un nimbe à orbe perlé, Et il avait soin que les plis de la robe couvrissent les pieds de celle dont le prophète a dit : "Ma bien-aimée est comme un jardin clos." Parfois aussi il la figurait sous les traits d'un enfant plein de grâce, et elle semblait dire : "Seigneur, vous êtes mon Seigneur ! - Dixi de ventre matris meae : Deus meus es tu. " (Psalm. XXI, II.) Il y avait aussi, dans le couvent, des poètes, qui composaient, en latin, des proses et des hymnes en l'honneur de la bienheureuse vierge Marie, et même il s'y trouvait un Picard qui mettait les miracles de Notre-Dame en langue vulgaire et en vers rimés. III Voyant un tel concours de louanges et une si belle moisson d'oeuvres, Barnabé se lamentait de son ignorance et de sa simplicité. - Hélas, soupirait-il en se promenant seul dans le petit jardin sans ombre du couvent, je suis bien malheureux de ne pouvoir, comme mes frères, louer dignement la sainte Mère de Dieu à laquelle j'ai voué la tendresse de mon coeur. Hélas ! hélas ! je suis un homme rude et sans art, et je n'ai pour votre service, madame la Vierge, ni sermons édifiants, ni traités bien divisés selon les règles, ni fines peintures, ni statues exactement taillées, ni vers comptés par pieds et marchant en mesure. Je n'ai rien, hélas ! Il gémissait de la sorte et s'abandonnait à la tristesse. Un soir que les moines se récréaient en conversant, il entendit l'un d'eux conter l'histoire d'un religieux qui ne savait réciter autre chose qu'Ave Maria. Ce religieux était méprisé pour son ignorance ; mais, étant mort, il lui sortit de la bouche cinq roses en l'honneur des cinq lettres du nom de Marie, et sa sainteté fut ainsi manifestée. En écoutant ce récit, Barnabé admira une fois de plus la bonté de la Vierge ; mais il ne fut pas consolé par l'exemple de cette mort bienheureuse, car son coeur était plein de zèle et il voulait servir la gloire de sa dame qui est aux cieux. Il en cherchait le moyen sans pouvoir le trouver et il s'affligeait chaque jour davantage, quand un matin, s'étant réveillé tout joyeux, il courut à la chapelle et y demeura seul pendant plus d'une heure. Il y retourna l'après-dîner. Et, à compter de ce moment, il allait chaque jour dans cette chapelle, à l'heure où elle était déserte, et il y passait une grande partie du temps que les autres moines consacraient aux arts libéraux et aux arts mécaniques. Il n'était plus triste et il ne gémissait plus. Une conduite si singulière éveilla la curiosité des moines. On se demandait, dans la communauté, pourquoi le frère Barnabé faisait des retraites si fréquentes. Le prieur, dont le devoir est de ne rien ignorer de la conduite de ses religieux, résolut d'observer Barnabé pendant ses solitudes. Un jour donc que celui-ci était renfermé, comme à son ordinaire, dans la chapelle, dom prieur vint, accompagné de deux anciens du couvent, observer, à travers les fentes de la porte, ce qui se passait à l'intérieur. Ils virent Barnabé qui, devant l'autel de la sainte Vierge, la tête en bas, les pieds en l'air, jonglait avec six boules de cuivre et douze couteaux. Il faisait, en l'honneur de la sainte Mère de Dieu, les tours qui lui avaient valu le plus de louanges. Ne comprenant pas que cet homme simple mettait ainsi son talent et son savoir au service de la sainte Vierge, les deux anciens criaient au sacrilège. Le prieur savait que Barnabé avait l'âme innocente ; mais il le croyait tombé en démence. Ils s'apprêtaient tous trois à le tirer vivement de la chapelle, quand ils virent la sainte Vierge descendre les degrés de l'autel pour venir essuyer d'un pan de son manteau bleu la sueur qui dégouttait du front de son jongleur. Alors le prieur, se prosternant le visage contre la dalle, récita ces paroles : - Heureux les simples, car ils verront Dieu ! - Amen ! répondirent les anciens en baisant la terre. La Messe Des Ombres À M. Jean-François Bladé, d'Agen, le "scribe pieux" , qui a recueilli les contes populaires de la Gascogne. Voici ce que le sacristain de l'église Sainte-Eulalie, à la Neuville-d'Aumont, m'a conté sous la treille du Cheval-Blanc, par une belle soirée d'été, en buvant une bouteille de vin vieux à la santé d'un mort très à son aise, qu'il avait le matin même porté en terre avec honneur, sous un drap semé de belles larmes d'argent. - Feu mon pauvre père (c'est le sacristain qui parle) était de son vivant fossoyeur. Il avait l'esprit agréable, et c'était sans doute un effet de son état, car on a remarqué que les personnes qui travaillent dans les cimetières sont d'humeur joviale. La mort ne les effraie point : ils n'y pensent jamais. Moi qui vous parle, monsieur, j'entre dans un cimetière, la nuit, aussi tranquillement que sous la tonnelle du Cheval-Blanc. Et si, d'aventure, je rencontre un revenant, je ne m'en inquiète point, par cette considération qu'il peut bien aller à ses affaires comme je vais aux miennes. Je connais les habitudes des morts et leur caractère. Je sais à ce sujet des choses que les prêtres eux-mêmes ne savent pas. Et si je contais tout ce que j'ai vu, vous seriez étonné. Mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, et mon père, qui pourtant aimait à conter des histoires, n'a pas révélé la vingtième partie de ce qu'il savait. En revanche, il répétait souvent les mêmes récits, et il a bien narré cent fois, à ma connaissance, l'aventure de Catherine Fontaine. Catherine Fontaine était une vieille demoiselle qu'il lui souvenait d'avoir vue quand il était enfant. Je ne serais point étonné qu'il y eût encore dans le pays jusqu'à trois vieillards qui se rappellent avoir ouï parler d'elle, car elle était très connue et de bon renom, quoique pauvre. Elle habitait, au coin de la rue aux Nonnes, la tourelle que vous pouvez voir encore et qui dépend d'un vieil hôtel à demi détruit qui regarde sur le jardin des Ursulines. Il y a sur cette tourelle des figures et des inscriptions a demi effacées. Le défunt curé de Sainte-Eulalie, M. Levasseur, assurait qu'il y est dit en latin que l'amour est plus fort que la mort. Ce qui s'entend, ajoutait-il, de l'amour divin. Catherine Fontaine vivait seule dans ce petit logis. Elle était dentellière. Vous savez que les dentelles de nos pays étaient autrefois très renommées. On ne lui connaissait ni parents ni amis. On disait qu'à dix-huit ans elle avait aimé le jeune chevalier d'Aumont-Cléry, à qui elle avait été secrètement fiancée. Mais les gens de bien n'en voulaient rien croire et ils disaient que c'était un conte qui avait été imaginé parce que Catherine Fontaine avait plutôt l'air d'une dame que d'une ouvrière, qu'elle gardait sous ses cheveux blancs les restes d'une grande beauté, qu'elle avait l'air triste et qu'on lui voyait au doigt une de ces bagues sur lesquelles l'orfèvre a mis deux petites mains unies, et qu'on avait coutume, dans l'ancien temps, d'échanger pour les fiançailles. Vous saurez tout à l'heure ce qu'il en était. Catherine Fontaine vivait saintement. Elle fréquentait les églises, et chaque matin, quelque temps qu'il fît, elle allait entendre la messe de six heures à Sainte-Eulalie. Or, une nuit de décembre, tandis qu'elle était couchée dans sa chambrette, elle fut réveillée par le son des cloches ; ne doutant point qu'elles sonnassent la messe première, la pieuse fille s'habilla et descendit dans la rue, où la nuit était si sombre qu'on ne voyait point les maisons et que pas une lueur ne se montrait dans le ciel noir. Et il y avait un tel silence dans ces ténèbres que pas seulement un chien n'aboyait au loin et qu'on s'y sentait séparé de toute créature vivante. Mais Catherine Fontaine, qui connaissait chaque pierre où elle posait le pied et qui aurait pu aller à l'église les yeux fermés, atteignit sans peine l'angle de la rue des Nonnes et de la rue de la Paroisse, là où s'élève la maison de bois qui porte un arbre de Jessé, sculpté sur une poutre. Arrivée à cet endroit, elle vit que les portes de l'église étaient ouvertes et qu'il en sortait une grande clarté de cierges. Elle continua de marcher et, ayant franchi le porche, elle se trouva dans une assemblée nombreuse qui emplissait l'église. Mais elle ne reconnaissait aucun des assistants, et elle était surprise de voir tous ces gens vêtus de velours et de brocart, avec des plumes au chapeau et portant l'épée à la mode des anciens temps. Il y avait là des seigneurs qui tenaient de hautes cannes à pommes d'or et des dames avec une coiffe de dentelle attachée par un peigne en diadème. Des chevaliers de Saint-Louis donnaient la main à ces dames qui cachaient sous l'éventail un visage peint, dont on ne voyait que la tempe poudrée et une mouche au coin de l'oeil ! Et tous, ils allaient se ranger à leur place sans aucun bruit, et l'on n'entendait, tandis qu'ils marchaient, ni le son des pas sur les dalles ni le frôlement des étoffes. Les bas-côtés s'emplissaient d'une foule de jeunes artisans, en veste brune, culotte de basin et bas bleus, qui tenaient par la taille des jeunes filles très jolies, roses, les yeux baissés. Et, près des bénitiers, des paysannes en jupe rouge, le corsage lacé, s'asseyaient par terre avec la tranquillité des animaux domestiques, tandis que des jeunes gars, debout derrière elles, ouvraient de gros yeux en tournant entre leurs doigts leur chapeau. Et tous ces visages silencieux semblaient éternisés dans la même pensée, douce et triste. Agenouillée à sa place coutumière, Catherine Fontaine vit le prêtre s'avancer vers l'autel, précédé de deux desservants. Elle ne reconnut ni le prêtre, ni les clercs. La messe commença. C'était une messe silencieuse, où l'on n'entendait point le son des lèvres qui remuaient, ni le tintement de la sonnette vainement agitée. Catherine Fontaine se sentait sous la vue et sous l'influence de son voisin mystérieux, et, l'ayant regardé sans presque tourner la tête, elle reconnut le jeune chevalier d'Aumont-Cléry, qui l'avait aimée et qui était mort depuis quarante-cinq ans. Elle le reconnut à un petit signe qu'il avait sous l'oreille gauche et surtout à l'ombre que ses longs cils noirs faisaient sur ses joues. Il était vêtu de l'habit de chasse, rouge, à galons d'or, qu'il portait le jour où, l'ayant rencontrée dans le bois de Saint-Léonard, il lui avait demandé à boire et pris un baiser. Il avait gardé sa jeunesse et sa bonne mine. Son sourire montrait encore des dents de jeune loup. Catherine lui dit tout bas : - Monseigneur, qui fûtes mon ami et à qui je donnai jadis ce qu'une fille a de plus cher, Dieu vous ait en sa grâce ! Puisse-t-il m'inspirer enfin le regret du péché que j'ai commis avec vous ; car il est vrai qu'en cheveux blancs et près de mourir, je ne me repens pas encore de vous avoir aimé. Mais, ami défunt, mon beau seigneur, dites-moi qui sont ces gens à la mode du vieux temps qui entendent ici cette messe silencieuse. Le chevalier d'Aumont-Cléry répondit d'une voix plus faible qu'un souffle et pourtant plus claire que le cristal : - Catherine, ces hommes et ces femmes sont des âmes du purgatoire qui ont offensé Dieu en péchant comme nous par l'amour des créatures, mais qui ne sont point pour cela retranchées de Dieu, parce que leur péché fut, comme le nôtre, sans malice. "Tandis que, séparés de ce qu'ils aimaient sur la terre, ils se purifient dans le feu lustral du purgatoire, ils souffrent les maux de l'absence, et cette souffrance est pour eux la plus cruelle. Ils sont si malheureux qu'un ange du ciel prend pitié de leur peine d'amour. Avec la permission de Dieu, il réunit chaque année, pendant une heure de nuit, l'ami à l'amie dans leur église paroissiale, où il leur est permis d'entendre la messe des ombres en se tenant par la main. Telle est la vérité. S'il m'est donné de te voir ici avant ta mort, Catherine, c'est une chose qui ne s'est pas accomplie sans la permission de Dieu. Et Catherine Fontaine lui répondit : - Je voudrais bien mourir pour redevenir belle comme aux jours, mon défunt seigneur, où je te donnais à boire dans la forêt. Pendant qu'ils parlaient ainsi tout bas, un chanoine très vieux faisait la quête et présentait un grand plat de cuivre aux assistants qui y laissaient tomber tour à tour d'anciennes monnaies qui n'ont plus cours depuis longtemps : écus de six livres, florins, ducats et ducatons, jacobus, nobles à la rose, et les pièces tombaient en silence. Quand le plat de cuivre lui fut présenté, le chevalier mit un louis qui ne sonna pas plus que les autres pièces d'or ou d'argent. Puis le vieux chanoine s'arrêta devant Catherine Fontaine, qui fouilla dans sa poche sans y trouver un liard. Alors, ne voulant refuser son offrande, elle détacha de son doigt l'anneau que le chevalier lui avait donné la veille de sa mort, et le jeta dans le bassin de cuivre. L'anneau d'or, en tombant, sonna comme un lourd battant de cloche et, au bruit retentissant qu'il fit, le chevalier, le chanoine, le célébrant, les clercs, les dames, les cavaliers, l'assistance entière s'évanouit ; les cierges s'éteignirent et Catherine Fontaine demeura seule dans les ténèbres. Ayant achevé de la sorte son récit, le sacristain but un grand coup de vin, resta un moment songeur et puis reprit en ces termes : - Je vous ai conté cette histoire telle que mon père me l'a contée maintes fois, et je crois qu'elle est véritable parce qu'elle est conforme à tout ce que j'ai observé des moeurs et des coutumes particulières aux trépassés. J'ai beaucoup pratiqué les morts depuis mon enfance et je sais que leur usage est de revenir à leurs amours. C'est ainsi que les morts avaricieux errent, la nuit, près des trésors qu'ils ont cachés de leur vivant. Ils font bonne garde autour de leur or ; mais les soins qu'ils se donnent, loin de leur servir, tournent à leur dommage, et il n'est pas rare de découvrir de l'argent enfoui dans la terre en fouillant la place hantée par un fantôme. De même les maris défunts viennent tourmenter, la nuit, leurs femmes mariées en secondes noces, et j'en pourrais nommer plusieurs qui, morts, ont mieux gardé leurs épouses qu'ils n'avaient fait vivants. Ceux-là sont blâmables, car, en bonne justice, les défunts ne devraient point faire les jaloux. Mais je vous rapporte ce que j'ai observé. C'est à quoi il faut prendre garde quand on épouse une veuve. D'ailleurs, l'histoire que je vous ai contée est prouvée dans la manière que voici : Le matin, après cette nuit extraordinaire, Catherine Fontaine fut trouvée morte dans sa chambre. Et le suisse de Sainte-Eulalie trouva dans le plat de cuivre qui servait aux quêtes une bague d'or avec deux mains unies. D'ailleurs, je ne suis pas homme à faire des contes pour rire. Si nous demandions une autre bouteille de vin !... Leslie Wood À madame la comtesse de Martel Janville. Il y avait concert et comédie chez madame N..., boulevard Malesherbes. Tandis qu'autour d'un parterre d'épaules nues les jeunes gens s'étouffaient aux embrasures des portes, dans les parfums chauds, nous autres, vieux habitués un peu grognons, nous nous tenions au frais dans un petit salon d'où l'on ne pouvait rien voir, et où la voix de mademoiselle Réjane ne nous parvenait que comme le bruit légèrement strident du vol d'une libellule. De temps à autre, nous entendions les rires et les applaudissements éclater dans la fournaise, et nous étions enclins à prendre en douce pitié un plaisir que nous ne partagions pas. Nous échangions d'assez jolis riens, quand l'un de nous, un député aimable, M. B..., nous dit : - Vous savez : Wood est ici. A cette nouvelle, chacun se récria : - Wood ? Leslie Wood ? pas possible ! Il y a dix ans qu'on ne l'a vu à Paris. On ne sait ce qu'il est devenu. - On dit qu'il a fondé une république noire au bord du Victoria-Nyanza. - C'est un conte l Vous savez qu'il est prodigieusement riche et que c'est un grand réalisateur d'impossibilités. Il habite, à Ceylan, un palais féerique, au milieu de jardins enchantés où, nuit et jour, dansent des bayadères. - Comment pouvez-vous croire des bêtises pareilles ? La vérité est que Leslie Wood est allé, avec une Bible et une carabine, évangéliser les Zoulous. M. B... reprit à voix basse : - Il est ici ; regardez plutôt. Et il nous désigna, d'un mouvement de la tête et des prunelles, un homme appuyé à l'embrasure de la porte et qui, dominant de sa haute taille les crânes entassés devant lui, semblait attentif au spectacle. Cette stature athlétique, ce visage rouge avec des favoris blancs, cet oeil clair et ce regard tranquille, c'était bien Leslie Wood. Me rappelant les admirables correspondances qu'il donna, pendant dix ans, au World, je dit à B... : - Cet homme est le premier journaliste de ce temps. - Vous avez peut-être raison, me répondit B... ; du moins puis-je vous affirmer qu'il y a dix ans, personne ne connaissait l'Europe comme Leslie Wood. Le baron Moïse, qui nous écoutait, secoua la tête : - Vous ne savez pas ce que c'est que Wood. Je le sais, moi. C'était avant tout un financier. Il entendait les affaires mieux que personne. Pourquoi riez-vous, princesse ? Répandue sur le canapé, dans l'ennui morne de ne pouvoir fumer une cigarette, la princesse Zévorine avait souri. - Vous ne comprenez Wood ni les uns ni les autres, dit-elle. Wood n'a jamais été qu'un mystique et un amoureux. - Je ne crois pas cela, répliqua le baron Moïse. Mais je voudrais bien savoir où ce diable d'homme est allé passer les dix plus belles années de sa vie. - Où mettez-vous les dix plus belles années de la vie ? - De cinquante à soixante ans ; on a sa position faite et l'on peut jouir de l'existence. - Baron, vous pouvez interroger Wood lui-même. Le voici qui vient. Le bruit des applaudissements, cette fois, annonçait que la représentation était terminée. Les habits noirs, dégageant les portes, se répandaient dans le petit salon et, tandis que la procession des couples s'acheminait vers le buffet, Leslie Wood venait à nous. Il nous serra la main avec une cordialité placide. - Un revenant ! un revenant ! s'écriait le baron Moïse. - Oh ! dit Wood, je ne peux pas revenir de bien loin. La terre est petite. - Savez-vous ce que disait la princesse ? Elle disait que vous n'êtes qu'un mystique, mon cher Wood. Est-ce vrai ? - Cela dépend de ce qu'on entend par mystique. - Le mot s'explique de lui-même. Un mystique est celui qui s'occupe des affaires de l'autre monde. Or, vous connaissez trop bien les affaires de ce monde-ci pour vous soucier de celles de l'autre. A ces mots, Wood fronça légèrement le sourcil : - Vous vous trompez, Moïse. Les affaires de l'autre monde sont de beaucoup les plus importantes, de beaucoup, Moïse. - Ce cher Leslie Wood ! s'écria le baron en ricanant. Il a de l'esprit ! La princesse répliqua très gravement : - Wood, n'est-ce pas que vous n'avez pas d'esprit ? J'ai en horreur les gens d'esprit. Elle se leva. - Wood, conduisez-moi au buffet. Une heure plus tard, pendant que G... charmait, par ses chansons, les hommes et les femmes, je retrouvai Leslie Wood et la princesse Zévorine, seuls devant le buffet déserté. La princesse parlait, avec un enthousiasme presque sauvage, du comte Tolstoï, dont elle était l'amie. Elle représentait ce grand homme, devenu un homme simple, revêtant l'habit et l'âme d'un moujik et, de ses mains qui écrivirent des chefs-d'oeuvre, faisant des souliers pour les pauvres. A ma grande surprise, Wood approuvait un genre de vie si contraire au sens commun. De sa voix un peu haletante, à laquelle un commencement d'asthme donnait une singulière douceur : - Oui, disait-il, Tolstoï a raison. Toute la philosophie est dans cette parole : "Que la volonté de Dieu soit faite !" Il a compris que tous les maux de l'humanité lui viennent d'avoir eu une volonté distincte de la volonté divine. Je crains seulement qu'il ne gâte une si belle doctrine par de la fantaisie et de l'extravagance. - Oh ! répliqua la princesse à voix basse, en hésitant un peu, la doctrine du comte n'est extravagante que sur un point ; elle prolonge jusqu'à l'âge le plus avancé les droits et les devoirs des époux et elle impose aux saints des nouveaux jours la vieillesse féconde des patriarches. Le vieux Wood répondit avec une exaltation contenue : - Cela encore est excellent et très saint. L'amour physique et naturel convient à toutes les créatures de Dieu, et s'il ne s'y mêle ni trouble ni inquiétude, il entretient cette simplicité divine, cette sainte animalité sans laquelle il n'est point de salut. L'ascétisme n'est qu'orgueil et révolte. Ayons présent à l'esprit l'exemple de l'homme de bien Booz, et rappelons-nous que la Bible fait de l'amour le pain des vieillards. Et, tout à coup, ravi, illuminé, transfiguré, en extase, appelant des yeux, des bras, de toute l'âme, quelque chose d'invisible : - Annie ! murmura-t-il, Annie, Annie ma bien-aimée, n'est-ce pas que le Seigneur veut que ses saints et ses saintes s'aiment avec l'humilité des animaux des champs ? Puis il tomba accablé dans un fauteuil. Un souffle effrayant secouait sa large poitrine, et il avait l'air ainsi plus robuste que jamais, comme ces machines qui semblent plus formidables quand elles sont détraquées. La princesse Zévorine, sans s'étonner, lui essuya le front avec son mouchoir et lui fit boire un verre d'eau. Pour moi, j'étais stupéfait. Je ne pouvais reconnaître en cet illuminé l'homme qui, tant de fois, dans son cabinet encombré de Blue-Books, m'avait entretenu si lucidement des affaires d'Orient, du traité de Francfort et des perturbations de nos marchés financiers. Comme je laissais voir mon inquiétude à la princesse, elle me dit en haussant les épaules : - Vous êtes bien Français, vous ! Vous tenez pour fous tous ceux qui ne pensent pas exactement ce que vous pensez vous-même. Rassurez-vous : notre ami Wood est raisonnable, très raisonnable. Allons entendre G... Après avoir conduit la princesse dans le grand salon, je me disposai à partir. Dans l'antichambre, je trouvai Wood qui mettait son paletot. Il ne semblait pas se ressentir de sa crise. - Cher ami, me dit-il, je crois que nous sommes voisins. Vous habitez toujours le quai Malaquais, et je suis descendu dans un hôtel de la rue des Saints-Pères. Par un temps sec comme celui-ci, c'est un plaisir que d'aller à pied. Si vous voulez, nous ferons la route ensemble, et nous causerons. J'acceptai de bon coeur. Sur le perron, il m'offrit un cigare et me tendit la flamme d'un briquet électrique. - C'est très commode, me dit-il. Et il m'en exposa clairement la théorie. Je reconnaissais le Wood des anciens jours. Nous fîmes une centaine de pas, dans la rue, en causant de choses indifférentes. Tout à coup, mon compagnon me posa doucement la main sur l'épaule : - Cher ami, quelques-unes des paroles que j'ai prononcées ce soir ont pu vous surprendre. Vous voudrez peut-être que je vous les explique. - Vous m'intéressez vivement, mon cher Wood. - Je le ferai donc volontiers. J'ai de l'estime pour votre esprit. Nous n'envisageons pas la vie de la même façon. Mais les idées ne vous font pas peur, et c'est là un courage assez rare, surtout en France. - Je crois cependant, mon cher Wood, que, pour la liberté de penser... - Oh ! non, vous n'êtes pas, comme l'Angleterre, un peuple de théologiens. Mais laissons cela. Je veux vous faire, en très peu de mots, l'histoire de mes idées. Quand vous m'avez connu, il y a quinze ans, j'étais correspondant du World, de Londres. Le journalisme est, chez nous, plus lucratif et plus considérable que chez vous. Ma situation était bonne, et j'en tirais, je crois, le meilleur parti possible. J'entends les affaires ; j'en fis d'excellentes, et je conquis, en peu d'années, deux choses très enviables : l'influence et la fortune. Vous savez que je suis un homme pratique. "Je n'ai jamais marché sans but. Et j'étais surtout préoccupé d'atteindre le but suprême, le but de la vie. D'assez fortes études théologiques, entreprises dans ma jeunesse, m'indiquaient que ce but est situé au-delà de l'existence terrestre. Mais il me restait des doutes quant aux moyens pratiques de l'atteindre. J'en souffrais cruellement. L'incertitude est tout à fait insupportable à un homme de mon caractère. "En cet état d'esprit, je donnais une sérieuse attention aux recherches psychiques de monsieur William Crookes, un des membres les plus distingués de l'Académie royale. Je le connaissais personnellement et le tenais, avec raison, pour un savant et un gentleman. Il faisait alors des expériences sur une jeune personne douée de facultés psychiques tout à fait singulières, et, comme autrefois Saül, il était favorisé par la présence d'un fantôme authentique. "Une femme charmante, qui avait autrefois vécu de notre vie et qui vivait désormais de la vie d'outre-tombe, se prêtait aux expériences de l'éminent spiritualiste et se soumettait à tout ce qu'il exigeait d'elle dans la limite de la bienséance. Je pensai que de telles investigations, portant sur le point où l'existence terrestre confine aux existences extra-terrestres, me conduiraient, si je les suivais pas à pas, à découvrir ce qu'il est nécessaire de connaître, c'est-à-dire le véritable but de la vie. Mais je ne tardai pas à être déçu dans mes espérances. Les recherches de mon respectable ami, bien que dirigées avec une précision qui ne laissait rien à désirer, n'aboutissaient pas à une conclusion théologique et morale suffisamment nette. "D'ailleurs, William Crookes fut privé, tout à coup, du concours de l'incomparable dame morte qui lui avait gracieusement accordé plusieurs séances de spiritualisme. "Découragé par l'incrédulité publique et offensé par les railleries de ses confrères, il cessa de publier aucune communication relative aux connaissances psychiques. Je fis part de ma déconvenue au révérend Burthogge, avec qui j'étais en relations depuis son retour de l'Afrique australe, qu'il a évangélisée avec un esprit religieux et pratique vraiment digne de la vieille Angleterre. "Le révérend Burthogge est, de tous les hommes, celui dont l'action fut toujours, sur moi, la plus forte et la plus décisive. - Il est donc bien intelligent ? demandai-je. - Il a une grande intelligence doctrinale, reprit Leslie Wood. Il a surtout un grand caractère, et vous n'ignorez pas, cher ami, que c'est par le caractère qu'on agit sur les hommes. Mes mécomptes ne lui causèrent aucune surprise ; il les attribua à mon défaut de méthode, et surtout à la pitoyable infirmité morale dont j'avais fait preuve en cette circonstance. "- Une recherche d'ordre scientifique, me dit-il, n'amènera jamais qu'une découverte du même ordre. Comment n'avez-vous point compris cela ? Vous avez été étrangement léger et frivole, Leslie Wood. L'esprit cherche l'esprit, a dit l'apôtre saint Paul. Pour découvrir les vérités spirituelles, il faut entrer dans la voie spirituelle. "Ces paroles produisirent sur moi une impression profonde. "- Mon révérend père, demandai-je, comment entrerai-je dans la voie spirituelle ? "- Par la pauvreté et par la simplicité ! me répondit Burthogge. Vendez vos biens et donnez-en l'argent aux pauvres. Vous êtes connu. Cachez-vous. Priez, accomplissez des oeuvres de charité. Faites-vous un esprit simple, une âme pure, et vous aurez la vérité. "Je résolus de suivre ces préceptes à la lettre. Je donnai ma démission de correspondant du World. Je réalisai ma fortune qui était engagée, en grande partie, dans les affaires, et, redoutant de renouveler le crime d'Ananias et de Saphira, je conduisis cette difficile opération de manière à ne pas perdre un centime de ces capitaux qui ne m'appartenaient plus. Le baron Moïse, qui me vit à l'oeuvre, conçut de mon génie financier une admiration religieuse. Sur l'ordre du Révérend Burthogge, je versai dans la caisse de la Société évangélique, les sommes que j'avais réalisées. Et, comme je témoignais à cet éminent théologien ma joie d'être pauvre : "- Prenez garde, me dit-il, de ne goûter dans la pauvreté que le triomphe de votre énergie. Que sert de se dépouiller extérieurement, si l'on garde au-dedans de soi l'idole d'or ? Soyez humble." Leslie Wood en était là de son récit quand nous arrivâmes au pont Royal. La Seine, où tremblaient des lumières, coulait sous les arches avec un gémissement sourd. - Il faut que j'abrège, reprit le narrateur nocturne. Chaque épisode de ma nouvelle vie dévorerait une nuit entière. Burthogge, à qui j'obéissais comme un enfant, m'envoya chez les Bassoutos avec la mission de combattre la traite des noirs. J'y vécus sous la tente, seul avec ce généreux compagnon de chevet qui s'appelle le danger, et dans la fièvre et dans la soif, voyant Dieu. "Au bout de cinq ans, le révérend Burthogge me rappela en Angleterre. Sur le bateau, je rencontrai une jeune fille. Quelle vision ! Quelle apparition mille fois plus rayonnante que le fantôme qui se montrait à monsieur William Crookes ! "C'était la fille orpheline et pauvre d'un colonel de l'armée des Indes. Elle n'avait point une particulière beauté de lignes. Son teint pâle, son visage amaigri décelaient la souffrance ; mais ses yeux exprimaient tout ce qu'on peut imaginer du ciel ; sa chair semblait éclairée doucement d'une lumière intérieure. Comme je l'aimai ! Comme, à sa vue, je pénétrai le sens caché de la création tout entière ! Comme cette simple jeune fille me révéla d'un regard le secret de l'harmonie des mondes ! "Oh ! simple, bien simple, mon initiatrice, ma dame bien-aimée, la douce Annie Fraser ! je lus dans son âme transparente la sympathie qu'elle avait pour moi. Une nuit, une nuit limpide, comme nous étions seuls tous deux sur le pont du navire, en présence de l'assemblée séraphique des étoiles, qui palpitaient en choeur dans le ciel, je pris sa main et lui dis : "- Annie Fraser, je vous aime. Je sens qu'il serait bon que vous fussiez ma femme, mais je me suis interdit de faire ma destinée, afin que Dieu la fasse lui-même. Puisse-t-il vouloir nous unir ! J'ai remis ma volonté entre les mains du révérend Burthogge. Quand nous serons en Angleterre, nous irons le trouver tous deux, voulez-vous, Annie Fraser ? et, s'il le permet, nous nous marierons. "Elle y consentit. Tout le reste de la traversée, nous lûmes la Bible ensemble. "Dès notre arrivée à Londres, j'amenai ma compagne de voyage au révérend, et je lui dis ce que l'amour de cette jeune fille était pour moi, et de quelle belle lumière il me pénétrait. Burthogge la considéra longtemps avec bienveillance. "- Vous pouvez vous marier, dit-il enfin. L'apôtre Paul a dit : "Les époux se sanctifieront l'un l'autre." Mais que votre union soit semblable aux unions en honneur parmi les chrétiens de la primitive Église ! Qu'elle reste purement spirituelle et que le glaive de l'ange demeure entre vous dans votre couche. Allez, restez humbles et cachés, et que le monde ignore votre nom. "J'épousai Annie Fraser et je n'ai pas besoin de vous dire que nous observâmes exactement la loi que le révérend Burthogge nous avait imposée. Pendant quatre années je me délectai dans cette union fraternelle. "Par la grâce de la simple, simple Annie Fraser, j'avançai dans la connaissance de Dieu. Rien ne pouvait plus nous faire souffrir. "Annie était malade et ses forces déclinaient, et nous disions avec allégresse : "Que la volonté de Dieu soit faite sur la terre et dans le ciel !" "Après quatre ans de cette union, un jour, le jour de Noël, le révérend Burthogge me fit appeler : "- Leslie Wood, me dit-il, je vous ai imposé une épreuve salutaire. Mais ce serait tomber dans l'erreur des papistes que de croire que l'union des êtres selon la chair ne plaît point à Dieu. Il a béni deux fois, dans le Paradis terrestre et dans l'arche de Noé, les couples des hommes et des animaux. Allez et vivez désormais avec Annie Fraser, votre épouse, comme un mari avec sa femme. "Quand je rentrai chez moi, Annie, mon Annie bien-aimée, était morte... "J'avoue ma faiblesse. Je prononçai des lèvres et non du coeur cette parole : "- - Mon Dieu ! que votre volonté soit faite !" Et, songeant à ce que le révérend Burthogge venait d'accorder à notre amour, je sentis ma bouche amère et mon coeur plein de cendres. "Et c'est l'âme désolée que je m'agenouillai au pied du lit où mon Annie reposait sous une croix de roses, muette, blanche, et les pâles violettes de la mort sur les joues. "Homme de peu de foi, je lui dis adieu et je restai plongé pendant une semaine dans une tristesse stérile qui ressemblait au désespoir. Combien j'aurais dû me réjouir, au contraire, dans mon âme et dans ma chair !... "La nuit du huitième jour, tandis que je pleurais, le front sur le lit vide et froid, j'eus la certitude soudaine que la bien-aimée était près de moi dans ma chambre. "Je ne me trompais pas. Ayant levé la tête, je vis Annie souriante et lumineuse, qui m'ouvrait les deux bras. Mais comment exprimer le reste ? Comment dire l'ineffable ? Et doit-on révéler de tels mystères d'amour ? "Certes, quand le révérend Burthogge m'avait dit : "Vivez avec Annie comme un mari avec sa femme !" il savait que l'amour est plus fort que la mort. "Enfin, mon ami, apprenez que, depuis cette heure de grâce et de joie, mon Annie revient chaque soir près de moi, embaumée de parfums célestes". Il parlait avec une effrayante exaltation. Nous avions ralenti le pas. Il s'arrêta devant un hôtel de pauvre apparence. - C'est ici que j'habite, me dit-il. Voyez-vous à cette fenêtre, au second étage, cette lueur ? Elle m'attend. Et il me quitta brusquement. Huit jours après, j'apprenais par les journaux la mort subite de Leslie Wood, ancien correspondant du World. Gestas À Charles Maurras. Gestas, dixt li Signor, entrez en paradis. "Gestas, dans nos anciens mystères, c'est le nom du larron crucifié à la droite de Jésus-Christ." (Augustin Thierry, La Rédemption de Larmor.) On conte qu'il est en ce temps-ci un mauvais garçon nommé Gestas, qui fait les plus douces chansons du monde. Il était écrit sur sa face camuse qu'il serait un pécheur charnel et, vers le soir, les mauvaises joies luisent dans ses yeux verts. Il n'est plus jeune. Les bosses de son crâne ont pris l'éclat du cuivre ; sur sa nuque pendent de longs cheveux verdis. Pourtant il est ingénu et il a gardé la foi naïve de son enfance. Quand il n'est point à l'hôpital, il loge en quelque chambrette d'hôtel entre le Panthéon et le jardin des Plantes. Là, dans le vieux quartier pauvre, toutes les pierres le connaissent, les ruelles sombres lui sont indulgentes, et l'une de ces ruelles est selon son coeur, car, bordée de mastroquets et de bouges, elle porte, à l'angle d'une maison, une sainte Vierge grillée dans sa niche bleue. Il va le soir de café en café et fait ses stations de bière et d'alcool dans un ordre constant : les grands travaux de la débauche veulent de la méthode et de la régularité. La nuit s'avance quand il a regagné son taudis sans savoir comment, et retrouvé, par un miracle quotidien, le lit de sangles où il tombe tout habillé. Il y dort à poings fermés, du sommeil des vagabonds et des enfants. Mais ce sommeil est court. Dès que l'aube blanchit la fenêtre et jette entre les rideaux, dans la mansarde, ses flèches lumineuses, Gestas ouvre les yeux, se soulève, se secoue comme le chien sans maître qu'un coup de pied réveille, descend à la hâte la longue spirale de l'escalier et revoit avec délices la rue, la bonne rue si complaisante aux vices des humbles et des pauvres. Ses paupières clignent sous la fine pointe du jour ; ses narines de Silène se gonflent d'air matinal. Robuste et droit, la jambe raidie par son vieux rhumatisme, il va s'appuyant sur ce bâton de cornouiller dont il a usé le fer en vingt années de vagabondage. Car, dans ses aventures nocturnes, il n'a jamais perdu ni sa pipe ni sa canne. Alors, il a l'air très bon et très heureux. Et il l'est en effet. En ce monde, sa plus grande joie, qu'il achète au prix de son sommeil, est d'aller dans les cabarets boire avec les ouvriers le vin blanc du matin. Innocence d'ivrogne : ce vin clair, dans le jour pâle, parmi les blouses blanches des maçons, ce sont là des candeurs qui charment son âme restée naïve dans le vice. Or, un matin de printemps, ayant de la sorte cheminé de son garni jusqu'au Petit More, Gestas eut la douceur de voir s'ouvrir la porte que surmontait une tête de Sarrasin en fonte peinte et d'aborder le comptoir d'étain dans la compagnie d'amis qu'il ne connaissait pas : toute une escouade d'ouvriers de la Creuse, qui choquaient leurs verres en parlant du pays et faisaient des gabs comme les douze pairs de Charlemagne. Ils buvaient un verre et cassaient une croûte ; quand l'un d'eux avait une bonne idée, il en riait très fort, et, pour la mieux faire entendre aux camarades, leur donnait de grands coups de poing dans le dos. Cependant les vieux levaient lentement le coude en silence. Quand ces hommes s'en furent allés à leur ouvrage, Gestas sortit le dernier du Petit More et gagna le Bon Coing, dont la grille en fers de lance lui était connue. Il y but encore en aimable compagnie et même il offrit un verre à deux gardiens de la paix méfiants et doux. Il visita ensuite un troisième cabaret dont l'antique enseigne de fer forgé représente deux petits hommes portant une énorme grappe de raisin, et là il fut servi par la belle madame Trubert, célèbre dans tout le quartier pour sa sagesse, sa force et sa jovialité. Puis, s'approchant des fortifications, il but encore chez les distillateurs où l'on voit, dans l'ombre, luire les robinets de cuivre des tonneaux et chez les débitants dont les volets verts demeurent clos entre deux caisses de lauriers. Après quoi, il rentra dans les quartiers populeux et se fit servir le vermouth et le marc en divers cafés. Huit heures sonnaient. Il marchait très droit, d'une allure égale, rigide et solennelle ; étonné quand des femmes, courant aux provisions, nu-tête, le chignon tordu sur la nuque, le poussaient avec leurs lourds paniers ou lorsqu'il heurtait, sans la voir, une petite fille serrant dans ses bras un pain énorme. Parfois encore, s'il traversait la chaussée, la voiture du laitier où dansaient en chantant les boîtes de fer-blanc s'arrêtait si près de lui, qu'il sentait sur sa joue le souffle chaud du cheval. Mais, sans hâte, il suivait son chemin, sous les jurons dédaignés du laitier rustique. Certes, sa démarche, assurée sur le bâton de cornouiller, était fière et tranquille. Mais au-dedans le vieil homme chancelait. Il ne lui restait plus rien de l'allégresse matinale. L'alouette qui avait jeté ses trilles joyeux dans son être avec les premières gouttes du vin paillet s'était envolée à tire-d'aile, et maintenant son âme était une rookery brumeuse où les corbeaux croassaient sur les arbres noirs. Il était mortellement triste. Un grand dégoût de lui-même lui soulevait le coeur. La voix de son repentir et de sa honte lui criait : "Cochon ! cochon ! Tu es un cochon !" Et il admirait cette voix irritée et pure, cette belle voix d'ange qui était en lui mystérieusement et qui répétait : "Cochon ! cochon ! Tu es un cochon !" Il lui naissait un désir infini d'innocence et de pureté. Il pleurait ; de grosses larmes coulaient sur sa barbe de bouc. Il pleurait sur lui-même. Docile à la parole du maître qui a dit : "Pleurez sur vous et sur vos enfants, filles de Jérusalem", il versait la rosée amère de ses yeux sur sa chair prostituée aux sept péchés et sur ses rêves obscènes, enfantés par l'ivresse. La foi de son enfance se ranimait en lui, s'épanouissait toute fraîche et toute fleurie. De ses lèvres coulaient des prières naïves. Il disait tout bas : "Mon Dieu, donnez- moi de redevenir semblable au petit enfant que j'étais." Un jour qu'il faisait cette simple oraison, il se trouva sous le porche d'une église. C'était une vieille église, jadis blanche et belle sous sa dentelle de pierre, que le temps et les hommes ont déchirée. Maintenant elle est devenue noire comme la sulamite et sa beauté ne parle plus qu'au coeur des poètes ; c'était une église "pauvrette et ancienne" comme la mère de François Villon qui, peut-être, en son temps, vint s'y agenouiller et vit sur les murailles, aujourd'hui blanchies à la chaux, ce paradis peint dont elle croyait entendre les harpes, et cet enfer où les damnés sont "bouillus", ce qui faisait grand-peur à la bonne créature. Gestas entra dans la maison de Dieu. Il n'y vit personne, pas même un donneur d'eau bénite, pas même une pauvre femme comme la mère de François Villon. Formée en bon ordre dans la nef, l'assemblée des chaises attestait seule la fidélité des paroissiens et semblait continuer la prière en commun. Dans l'ombre humide et fraîche qui tombait des voûtes, Gestas tourna sur sa droite vers le bas-côté où, près du porche, devant la statue de la Vierge, un if de fer dressait ses dents aiguës, sur lesquelles aucun cierge votif ne brûlait encore. Là, contemplant l'image blanche, bleue et rose, qui souriait au milieu des petits coeurs d'or et d'argent suspendus en offrande, il inclina sa vieille jambe raidie, pleura les larmes de saint Pierre et soupira des paroles très douces qui ne se suivaient pas. "Bonne Vierge, ma mère, Marie, Marie, votre enfant, votre enfant, maman !" Mais très vite, il se releva, fit quelques pas rapides et s'arrêta devant un confessionnal. De chêne bruni par le temps, huilé comme les poutres des pressoirs, ce confessionnal avait l'air honnête, intime et domestique d'une vieille armoire à linge. Sur les panneaux, des emblèmes religieux, sculptés dans des écussons de coquilles et de rocailles, faisaient songer aux bourgeoises de l'ancien temps qui vinrent incliner là leur bonnet à hautes barbes de dentelle et laver à cette piscine symbolique leur âme ménagère. Où elles avaient mis le genou Gestas mit le genou et, les lèvres contre le treillis de bois, il appela à voix basse : "Mon père, mon père !" Comme personne ne répondait à son appel, il frappa tout doucement du doigt au guichet. - Mon père, mon père ! Il s'essuya les yeux pour mieux voir par les trous du grillage, et il crut deviner dans l'ombre le surplis blanc d'un prêtre. Il répétait : - Mon père, mon père, écoutez-moi donc ! Il faut que je me confesse, il faut que je lave mon âme ; elle est noire et sale ; elle me dégoûte, j'en ai le coeur soulevé. Vite, mon père, le bain de la pénitence, le bain du pardon, le bain de Jésus. A la pensée de mes immondices le coeur me monte aux lèvres, et je me sens vomir du dégoût de mes impuretés. Le bain, le bain ! Puis il attendit. Tantôt croyant voir qu'une main lui faisait signe au fond du confessionnal, tantôt ne découvrant plus dans la logette qu'une stalle vide, il attendit longtemps. Il demeurait immobile, cloué par les genoux au degré de bois, le regard attaché sur ce guichet d'où lui devaient venir le pardon, la paix, le rafraîchissement, le salut, l'innocence, la réconciliation avec Dieu et avec lui-même, la joie céleste, le contentement dans l'amour, le souverain bien. Par intervalles, il murmurait des supplications tendres : - Monsieur le curé, mon père, monsieur le curé ! J'ai soif, donnez-moi à boire, j'ai bien soif ! Mon bon monsieur le curé, donnez-moi de quoi vous avez, de l'eau pure, une robe blanche et des ailes pour ma pauvre âme. Donnez-moi la pénitence et le pardon. Ne recevant point de réponse, il frappa plus fort à la grille et dit tout haut : - La confession, s'il vous plaît ! Enfin, il perdit patience, se releva et frappa à grands coups de son bâton de cornouiller les parois du confessionnal en hurlant : - Oh ! hé ! le curé ! Oh ! hé ! le vicaire ! Et, à mesure qu'il parlait, il frappait plus fort, les coups tombaient furieusement sur le confessionnal d'où s'échappaient des nuées de poussière et qui répondait à ces offenses par le gémissement de ses vieux ais vermoulus. Le suisse qui balayait la sacristie accourut au bruit, les manches retroussées. Quand il vit l'homme au bâton, il s'arrêta un moment, puis s'avança vers lui avec la lenteur prudente des serviteurs blanchis dans les devoirs de la plus humble police. Parvenu à portée de voix, il demanda : - Qu'est-ce que vous voulez ? - Je veux me confesser. - On ne se confesse pas à cette heure-ci. - Je veux me confesser. - Allez-vous-en. - Je veux voir le curé. - Pour quoi faire? - Pour me confesser. - Le curé n'est pas visible. - Le