Nouvelles (1889) Par Anatole France (1844-1924) TABLE DES MATIERES Balthasar Le Réséda Du Curé M. Pigeonneau La Fille De Lilith Læta Acilia L’oeuf rouge Abeille Chapitre I Chapitre II Chapitre III Chapitre IV Chapitre V Chapitre VI Chapitre VII Chapitre VIII Chapitre IX Chapitre X Chapitre XI Chapitre XII Chapitre XIII Chapitre XIV Chapitre XV Chapitre XVI Chapitre XVII Chapitre XVIII Chapitre XIX Chapitre XX Chapitre XXI Chapitre XXII BALTHASAR Au vicomte Eugène-Melchior de Vogüé. Magos reges fere habuit Oriens. TERTULL. En ce temps-là, Balthasar, que les Grecs ont nommé Saracin, régnait en Éthiopie. Il était noir, mais beau de visage. Il avait l’esprit simple et le coeur généreux. La troisième année de son règne, qui était la vingt-deuxième de son âge, il alla rendre visite à Balkis, reine de Saba. Le mage Sembobitis et l’eunuque Menkéra l’accompagnaient. Il était suivi de soixante-quinze chameaux, portant du cinnamome, de la myrrhe, de la poudre d’or et des dents d’éléphant. Pendant qu’ils cheminaient, Sembobitis lui enseignait tant l’influence des planètes que les vertus des pierres, et Menkéra lui chantait des chansons liturgiques ; mais il ne les écoutait pas et il s’amusait à voir les petits chacals assis sur leur derrière, les oreilles droites, à l’horizon des sables. Enfin, après douze jours de marche, Balthasar et ses compagnons sentirent une odeur de roses, et bientôt ils virent les jardins qui entourent la ville de Saba. Là, ils rencontrèrent des jeunes filles qui dansaient sous des grenadiers en fleurs. - La danse est une prière, dit le mage Sembobitis. - On vendrait ces femmes un très grand prix, dit l’eunuque Menkéra. Étant entrés dans la ville, ils furent émerveillés de la grandeur des magasins, des hangars et des chantiers qui s’étendaient devant eux, ainsi que de la quantité de marchandises qui y étaient entassées. Ils marchèrent longtemps dans des rues pleines de chariots, de portefaix, d’ânes et d’âniers, et découvrirent tout à coup les murailles de marbre, les tentes de pourpre, les coupoles d’or, du palais de Balkis. La reine de Saba les reçut dans une cour rafraîchie par des jets d’eau parfumée qui retombaient en perles avec un murmure clair. Debout dans une robe de pierreries, elle souriait. Balthasar, en la voyant, fut saisi d’un grand trouble. Elle lui sembla plus douce que le rêve et plus belle que le désir. - Seigneur, lui dit tout bas Sembobitis, songez à conclure avec la reine un bon traité de commerce. - Prenez garde, seigneur, ajouta Menkéra. On dit qu’elle emploie la magie pour se faire aimer des hommes. Puis, s’étant prosternés, le mage et l’eunuque se retirèrent. Balthasar, resté seul avec Balkis, essaya de parler, il ouvrit la bouche, mais il ne put prononcer une seule parole. Il se dit : « La reine sera irritée de mon silence. » Pourtant la reine souriait encore et n’avait pas l’air fâché. Elle parla la première et dit d’une voix plus suave que la plus suave musique : - Soyez le bienvenu et seyez-vous près de moi. Et d’un doigt, qui semblait un rayon de lumière blanche, elle lui montra des coussins de pourpre étendus à terre. Balthasar s’assit, poussa un grand soupir et, saisissant un coussin dans chaque main, s’écria très vite : - Madame, je voudrais que ces deux coussins fussent deux géants, vos ennemis. Car je leur tordrais le cou. Et, en parlant ainsi, il serra si fort les coussins dans ses poings que l’étoffe se creva et qu’il en sortit une nuée de duvet blanc. Une des petites plumes voltigea un moment dans l’air ; puis elle vint se poser sur le sein de la reine. - Seigneur Balthasar, dit Balkis en rougissant, pourquoi donc voulez-vous tuer des géants ? - Parce que je vous aime, répondit Balthasar. - Dites-moi, demanda Balkis, si dans votre capitale l’eau des puits est bonne ? - Oui, répondit Balthasar surpris. - Je suis curieuse aussi de savoir, reprit Balkis, comment on fait les confitures sèches en Éthiopie. Le roi ne savait que répondre. Elle le pressa : - Dites, dites, pour me faire plaisir. Alors, il fit un grand effort de mémoire et décrivit les pratiques des cuisiniers éthiopiens, qui font confire des coings dans du miel. Mais elle ne l’écoutait pas. Tout à coup elle l’interrompit : - Seigneur, on dit que vous aimez la reine Candace, votre voisine. Ne me trompez pas : est-elle plus belle que moi ? - Plus belle, madame, s’écria Balthasar en tombant aux pieds de Balkis, est-il possible ?- La reine poursuivit : - Ainsi ! ses yeux ? sa bouche ? son teint ? sa gorge ?- Balthasar étendit les bras vers elle et s’écria : - Laissez-moi prendre la petite plume qui s’est posée sur votre cou et je vous donnerai la moitié de mon royaume avec le sage Sembobitis et l’eunuque Menkéra. Mais elle se leva et s’enfuit en riant d’un rire clair. Quand le mage et l’eunuque revinrent, ils trouvèrent leur maître dans une attitude pensive, qui ne lui était pas habituelle. - Seigneur, n’auriez-vous conclu un bon traité de commerce ? demanda Sembobitis. Ce jour-là, Balthasar soupa avec la reine de Saba et but du vin de palmier. - Il est donc vrai ? lui dit Balkis, tandis qu’ils soupaient : la reine Candace n’est pas aussi belle que moi ? - La reine Candace est noire, répondit Balthasar. Balkis regarda vivement Balthasar et dit : - On peut être noir sans être laid. - Balkis ! s’écria le roi- Il n’en dit pas davantage. L’ayant saisie dans ses bras, il tenait renversé sous ses lèvres le front de la reine. Mais il vit qu’elle pleurait. Alors il lui parla tout bas d’une voix caressante, en chantant un peu, comme font les nourrices. Il l’appela sa petite fleur et sa petite étoile. - Pourquoi pleurez-vous ? lui dit-il. Et que faut-il faire pour que vous ne pleuriez plus ? Si vous aviez quelque désir, faites-le-moi connaître et je le contenterai. Elle ne pleurait plus et restait songeuse. Il la pressa longtemps de lui confier son désir. Enfin elle lui dit : - Je voudrais avoir peur. Comme Balthasar semblait ne pas comprendre, elle lui expliqua que depuis longtemps elle avait envie de courir quelque danger inconnu, mais qu’elle ne pouvait pas, parce que les hommes et les dieux sabéens veillaient sur elle. - Pourtant, ajouta-t-elle en soupirant, je voudrais sentir pendant la nuit le froid délicieux de l’épouvante pénétrer dans ma chair. Je voudrais sentir mes cheveux se dresser sur ma tête. Oh ! ce serait si bon d’avoir peur ! Elle noua ses bras au cou du roi noir et dit de la voix d’un enfant qui supplie : - Voici la nuit venue. Allons tous deux par la ville sous un déguisement. Voulez-vous ? Il voulut. Aussitôt elle courut à la fenêtre et regarda, à travers le treillis, sur la place publique. - Un mendiant, dit-elle, est couché contre le mur du palais. Donnez-lui vos vêtements et demandez-lui en échange son turban en poil de chameau et l’étoffe grossière dont il se ceint les reins. Faites vite, je vais m’apprêter. Et elle courut hors de la salle du banquet en frappant ses mains l’une contre l’autre pour marquer sa joie. Balthasar quitta sa tunique de lin, brodée d’or, et ceignit le jupon du mendiant. Il avait l’air ainsi d’un véritable esclave. La reine reparut bientôt, vêtue de la robe bleue sans couture des femmes qui travaillent aux champs. - Allons ! dit-elle. Et elle entraîna Balthasar par d’étroits corridors, jusqu’à une petite porte qui s’ouvrait sur les champs. La nuit était noire. Balkis était toute petite dans la nuit. Elle conduisit Balthasar dans un des cabarets où les crocheteurs et les portefaix de la ville s’assemblent avec des prostituées. Là, s’étant assis tous à une table, ils voyaient, à la lueur d’une lampe infecte, dans l’air épais, les brutes puantes qui se frappaient à coups de poing et à coups de couteau pour une femme ou pour une tasse de boisson fermentée, tandis que d’autres ronflaient, les poings fermés, sous les tables. Le cabaretier, couché sur des sacs, observait prudemment, du coin de l’oeil, les rixes des buveurs. Balkis, ayant vu des poissons salés qui pendaient aux solives du toit, dit à son compagnon : - Je voudrais bien manger un de ces poissons, avec de l’oignon pilé. Balthasar la fit servir. Quand elle eut mangé, il s’aperçut qu’il n’avait point emporté d’argent. Il en prit peu de souci et pensa sortir avec elle sans payer son écot. Mais le cabaretier leur barra le chemin, en les appelant vilain esclave et méchante ânesse. Balthasar l’abattit à terre d’un coup de poing. Plusieurs buveurs, le couteau levé, se jetèrent alors sur les deux inconnus. Mais le noir, s’étant armé d’un énorme pilon qui servait à piler les oignons d’Égypte, assomma deux de ses agresseurs et força les autres à reculer. Cependant il sentait la chaleur du corps de Balkis blottie contre lui ; c’est pourquoi il était invincible. Les amis du cabaretier, n’osant plus approcher, firent voler sur lui, du fond de la boutique, les jarres d’huiles, les tasses d’étain, les lampes allumées et même l’énorme marmite de bronze où cuisait un mouton tout entier. Cette marmite tomba avec un bruit horrible sur la tête de Balthasar, qui en eut le crâne fendu. Il resta un moment étonné, puis rassemblant ses forces, il renvoya la marmite avec tant de vigueur que le poids en fut décuplé. Au choc de l’airain se mêlèrent des hurlements inouïs et des râles de mort. Profitant de l’épouvante des survivants et craignant que Balkis ne reçût quelque blessure, il la prit dans ses bras et s’enfuit avec elle par des ruelles sombres et désertes. Le silence de la nuit enveloppait la terre, et les fugitifs entendaient décroître derrière eux les clameurs des buveurs et des femmes, qui les poursuivaient au hasard, dans l’ombre. Bientôt ils n’entendirent plus que le bruit léger des gouttes de sang qui tombaient une à une du front de Balthasar sur la gorge de Balkis. - Je t’aime, murmura la reine. Et la lune, sortant d’un nuage, fit voir au roi une lueur humide et blanche dans les yeux demi-clos de Balkis. Ils descendaient le lit desséché d’un torrent. Tout à coup, le pied de Balthasar glissa dans la mousse. Ils tombèrent tous deux embrassés. Ils crurent s’abîmer sans fin dans un néant délicieux et le monde des vivants cessa d’exister pour eux. Ils goûtaient encore l’oubli charmant du temps, du nombre et de l’espace, quand les gazelles vinrent, à l’aube, boire dans le creux des pierres. À ce moment, des brigands qui passaient virent les deux amants couchés dans la mousse. - Ils sont pauvres, se dirent ces brigands, mais nous les vendrons un grand prix, à cause de leur jeunesse et de leur beauté. Alors ils s’approchèrent d’eux, les chargèrent de liens et, les ayant attachés à la queue d’un âne, ils poursuivirent leur chemin. Le noir, enchaîné, proférait contre les brigands des menaces de mort. Mais Balkis, frissonnant dans l’air frais du matin, semblait sourire à quelque chose d’invisible. Ils marchèrent dans d’affreuses solitudes jusqu’à ce que la chaleur du jour se fît sentir. Le soleil était déjà haut quand les brigands délièrent leurs prisonniers et, les faisant asseoir près d’eux à l’ombre d’un rocher, leur jetèrent un peu de pain moisi, que Balthasar dédaigna de ramasser, mais dont Balkis mangea avidement. Elle riait. Et le chef des brigands lui ayant demandé pourquoi elle riait : - Je ris, lui répondit-elle, à la pensée que je vous ferai tous pendre. - Vraiment ! s’écria le chef des brigands, voilà un propos étrange dans la bouche d’une laveuse d’écuelles comme toi, ma mie ! C’est sans doute avec l’aide de ton galant noir que tu nous feras tous pendre ? En entendant ces paroles outrageantes, Balthasar entra dans une grande fureur ; il se jeta sur le brigand et lui pressa le cou si fort qu’il l’étrangla presque. Mais celui-ci lui enfonça son couteau dans le ventre jusqu’au manche. Le pauvre roi, roulant à terre, tourna vers Balkis un regard mourant qui s’éteignit presque aussitôt. À ce moment, il se fit un grand bruit d’hommes, de chevaux et d’armes, et Balkis reconnut le brave Abner qui venait à la tête de sa garde délivrer sa reine, dont il avait appris dès la veille la disparition mystérieuse. Il se prosterna trois fois aux pieds de Balkis et fit avancer près d’elle une litière préparée pour la recevoir. Cependant, les gardes liaient les mains des brigands. La reine se tourna vers le chef et lui dit avec douceur : - Vous ne me reprocherez pas, mon ami, de vous avoir fait une vaine promesse, quand je vous ai dit que vous seriez pendu. Le mage Sembobitis et l’eunuque Menkéra, qui se tenaient aux côtés d’Abner, poussèrent de grands cris en voyant leur prince étendu à terre, immobile, un couteau planté dans le ventre. Ils le soulevèrent avec précaution. Sembobitis, qui excellait dans l’art de la médecine, vit qu’il respirait encore. Il fit un premier pansement, tandis que Menkéra essuyait l’écume qui souillait la bouche du roi. Ensuite ils le lièrent sur un cheval et le conduisirent doucement jusqu’au palais de la reine. Balthasar resta pendant quinze jours en proie à un délire violent. Il parlait sans cesse de la marmite fumante et de la mousse du ravin, et il appelait Balkis à grands cris. Enfin, le seizième jour, ayant rouvert les yeux, il vit à son chevet Sembobitis et Menkéra, et il ne vit pas la reine. - Où est-elle ? Que fait-elle ? - Seigneur, répondit Menkéra, elle est enfermée avec le roi de Comagène. - Ils conviennent, sans doute, d’échanger des marchandises, ajouta le sage Sembobitis. Mais ne vous troublez point ainsi, seigneur, car votre fièvre en redoublerait. - Je veux la voir ! s’écria Balthasar. Et il s’élança vers l’appartement de la reine, sans que ni le vieillard ni l’eunuque pussent le retenir. Arrivé près de la chambre à coucher, il vit le roi de Comagène qui en sortait, tout couvert d’or et brillant comme un soleil. Balkis, étendue sur un lit de pourpre, souriait, les yeux clos. - Ma Balkis, ma Balkis ! cria Balthasar. Mais elle ne détournait pas la tête et elle semblait prolonger un songe. Balthasar s’approcha et lui prit une main qu’elle retira brusquement. - Que me voulez-vous ? lui dit-elle. - Vous le demandez ! répondit le roi noir en fondant en larmes. Elle tourna vers lui des yeux tranquilles et durs. Il comprit qu’elle avait tout oublié et il lui rappela la nuit du torrent. Mais elle : - Je ne sais, en vérité, ce que vous voulez dire, seigneur. Le vin de palmier ne vous vaut rien. Il faut que vous ayez rêvé. - Quoi ! s’écria le malheureux prince en se tordant les bras, tes baisers et le couteau dont j’ai gardé la marque, ce sont des rêves !- Elle se leva ; les pierreries de sa robe firent le bruit de la grêle et lancèrent des éclairs. - Seigneur, dit-elle, voici l’heure où s’as semble mon conseil. Je n’ai pas le loisir d’éclaircir les songes de votre cerveau malade. Prenez du repos. Adieu ! Balthasar, se sentant défaillir, fit effort pour ne point montrer sa faiblesse à cette méchante femme et il courut dans sa chambre où il tomba évanoui, sa blessure rouverte. Il resta trois semaines insensible et comme mort, puis, s’étant ranimé le vingt- deuxième jour, il saisit la main de Sembobitis, qui le veillait en compagnie de Menkéra, et il s’écria en pleurant : - Oh ! mes amis, que vous êtes heureux tous deux, l’un d’être vieux et l’autre d’être semblable aux vieillards !- Mais non ! il n’est pas de bonheur au monde, et tout y est mauvais, puisque l’amour est un mal et que Balkis est méchante. - La sagesse rend heureux, répondit Sembobitis. - J’en veux essayer, dit Balthasar. Mais partons tout de suite pour l’Éthiopie. Et, comme il avait perdu ce qu’il aimait, il résolut de se consacrer à la sagesse et de devenir un mage. Si cette résolution ne lui donnait point de plaisir, du moins lui rendait-elle un peu de calme. Chaque soir, assis sur la terrasse de son palais, en compagnie du mage Sembobitis et de l’eunuque Menkéra, il contemplait les palmiers immobiles à l’horizon, ou bien il regardait, à la clarté de la lune, les crocodiles flotter sur le Nil comme des troncs d’arbres. - On ne se lasse point d’admirer la nature, disait Sembobitis. - Sans doute, répondait Balthasar. Mais il y a dans la nature quelque chose de plus beau que les palmiers et que les crocodiles. Il parlait ainsi parce qu’il lui souvenait de Balkis. Et Sembobitis, qui était vieux, disait : - Il y a le phénomène des crues du Nil qui est admirable et que j’ai expliqué. L’homme est fait pour comprendre. - Il est fait pour aimer, répondait Balthasar en soupirant. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas. - Lesquelles ? demanda Sembobitis. - La trahison d’une femme, répondit le roi. Pourtant Balthasar, ayant résolu d’être un mage, fit construire une tour du haut de laquelle on découvrait plusieurs royaumes et tous les espaces du ciel. Cette tour était de brique et elle s’élevait au-dessus de toutes les autres tours. Elle ne fut pas construite en moins de deux ans, et Balthasar avait dépensé pour l’élever le trésor entier du roi son père. Chaque nuit il montait au faîte de cette tour et, là, il observait le ciel sous la direction du sage Sembobitis. - Les figures du ciel sont les signes de nos destinées, lui disait Sembobitis. Et il lui répondait : - Il faut le reconnaître : ces signes sont obscurs. Mais, tandis que je les étudie, je ne pense pas à Balkis, et c’est un grand avantage. Le mage lui enseignait, entre autres vérités utiles à connaître, que les étoiles sont fixées comme des clous dans la voûte du ciel et qu’il y a cinq planètes, savoir : Bel, Mérodach et Nébo, qui sont mâles ; Sin et Mylitta, qui sont femelles. - L’argent, lui disait-il encore, correspond à Sin, qui est la lune, le fer à Mérodach, l’étain à Bel. Et le bon Balthasar disait : - Voilà des connaissances que je veux acquérir. Pendant que j’étudie l’astronomie, je ne pense ni à Balkis, ni à quoi que ce soit au monde. Les sciences sont bienfaisantes : elles empêchent les hommes de penser. Sembobitis, enseigne-moi les connaissances qui détruisent le sentiment chez les hommes, et je t’élèverai en honneurs parmi mon peuple. C’est pourquoi Sembobitis enseigna la sagesse au roi. Il lui apprit l’apotélesmatique, d’après les principes d’Astrampsychos, de Gobryas et de Pazatas. Balthasar, à mesure qu’il observait les douze maisons du soleil, songeait moins à Balkis. Menkéra, qui s’en aperçut, en conçut une grande joie. - Avouez, seigneur, dit-il un jour, que la reine Balkis cachait sous sa robe d’or des pieds fourchus comme en ont les chèvres. - Qui t’a conté une pareille sottise ? demanda le roi. - C’est la créance publique, seigneur, en Saba, comme en Éthiopie, répondit l’eunuque. Chacun y dit couramment que la reine Balkis a la jambe velue et le pied fait de deux cornes noires. Balthasar haussa les épaules. Il savait que les jambes et les pieds de Balkis étaient faits comme les pieds et les jambes des autres femmes et parfaitement beaux. Pourtant cette idée lui gâta le souvenir de celle qu’il avait tant aimée. Il fit comme un grief à Balkis de ce que sa beauté n’était pas sans offense dans l’imagination de ceux qui l’ignoraient. À la pensée qu’il avait possédé une femme, bien faite en réalité, mais qui passait pour monstrueuse, il éprouva un véritable malaise et il ne désira plus revoir Balkis. Balthasar avait l’âme simple ; mais l’amour est toujours un sentiment très compliqué. À compter de ce jour, le roi fit de grands progrès en magie et en astrologie. Il était extrêmement attentif aux conjonctions des astres et il tirait les horoscopes aussi exactement que le sage Sembobitis lui-même. - Sembobitis, disait-il, réponds-tu sur ta tête de la vérité de mes horoscopes ? Et le sage Sembobitis répondait : - Seigneur, la science est infaillible ; mais les savants se trompent toujours. Balthasar avait un beau génie naturel. Il disait : - Il n’y a de vrai que ce qui est divin et le divin nous est caché. Nous cherchons vainement la vérité. Pourtant voici que j’ai découvert une étoile nouvelle dans le ciel. Elle est belle, elle semble vivante et, quand elle scintille, on dirait un oeil céleste qui cligne avec douceur. Je crois l’entendre qui m’appelle. Heureux, heureux, heureux, qui naîtra sous cette étoile ! Sembobitis, vois quel regard nous jette cet astre charmant et magnifique. Mais Sembobitis ne vit pas l’étoile parce qu’il ne voulait pas la voir. Savant et vieux, il n’aimait pas les nouveautés. Et Balthasar répétait seul dans le silence de la nuit : - Heureux, heureux, heureux, qui naîtra sous cette étoile ! Or, le bruit s’était répandu dans toute l’Éthiopie et dans les royaumes voisins que le roi Balthasar n’avait plus d’amour pour Balkis. Quand la nouvelle en parvint au pays des Sabéens, Balkis s’indigna comme si elle était trahie. Elle courut vers le roi de Comagène qui oubliait son empire dans la ville de Saba, et elle lui cria : - Mon ami, savez-vous ce que je viens d’apprendre ? Balthasar ne m’aime plus. - Qu’importe ! répondit en souriant le roi de Comagène, puisque nous nous aimons. - Mais vous ne sentez donc pas l’affront que ce noir me fait ? - Non, répondit le roi de Comagène, je ne le sens pas. Elle le chassa ignominieusement et ordonna à son grand vizir de tout préparer pour un voyage en Éthiopie. - Nous partons cette nuit même, dit-elle. Je te fais couper la tête si tout n’est pas prêt avant le coucher du soleil. Puis, quand elle fut seule, elle se mit à sangloter. - Je l’aime ! Il ne m’aime plus, et je l’aime ! soupirait-elle dans la sincérité de son coeur. Or, une nuit qu’il était sur sa tour, pour observer l’étoile miraculeuse, Balthasar, abaissant le regard vers la terre, vit une longue file noire qui serpentait au loin sur le sable du désert comme une armée de fourmis. Peu à peu, ce qui semblait des fourmis grandit et devint assez net pour que le roi reconnût des chevaux, des chameaux et des éléphants. La caravane s’étant approchée de la ville, Balthasar distingua les cimeterres luisants et les chevaux noirs des gardes de la reine de Saba. Il la reconnut elle-même. Et il fut saisi d’un grand trouble. Il sentit qu’il allait l’aimer encore. L’étoile brillait au zénith d’un éclat merveilleux. En bas, Balkis, couchée dans une litière de pourpre et d’or, était petite et brillante comme l’étoile. Balthasar se sentait attiré vers elle par une force terrible. Pourtant, il détourna la tête en un effort désespéré et, levant les yeux, il revit l’étoile. Alors l’étoile parla et dit : « Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! » Prends une mesure de myrrhe, doux roi Balthasar, et suis-moi. Je te conduirai aux pieds du petit enfant qui vient de naître dans une étable, entre l’âne et le boeuf. » Et ce petit enfant est le roi des rois. Il consolera ceux qui veulent être consolés. » Il t’appelle à lui, ô toi, Balthasar, dont l’âme est aussi obscure que le visage, mais dont le coeur est simple comme celui d’un enfant. » Il t’a choisi parce que tu as souffert, et il te donnera la richesse, la joie et l’amour. » Il te dira : Sois pauvre avec allégresse ; c’est là la richesse véritable. Il te dira encore : La véritable joie est dans le renoncement à la joie. Aime-moi, et n’aime les créatures qu’en moi, car seul je suis l’amour. » À ces mots, une paix divine se répandit comme une lumière sur le visage sombre du roi. Balthasar, ravi, écoutait l’étoile. Et il se sentait devenir un homme nouveau. Sembobitis et Menkéra, prosternés le front contre la pierre, adoraient à son côté. La reine Balkis observait Balthasar. Elle comprit qu’il n’y aurait plus jamais d’amour pour elle dans ce coeur rempli par l’amour divin. Elle pâlit de dépit et donna l’ordre à la caravane de retourner immédiatement au pays de Saba. Quand l’étoile eut cessé de parler, le roi et ses deux compagnons descendirent de la tour. Puis, ayant préparé une mesure de myrrhe, ils formèrent une caravane et s’en allèrent où les conduisait l’étoile. Ils voyagèrent longtemps par des contrées inconnues, et l’étoile marchait devant eux. Un jour, se trouvant à un endroit où trois chemins se rencontraient, ils virent deux rois qui s’avançaient avec une suite nombreuse. L’un était jeune et blanc de visage. Il salua Balthasar et lui dit : - Je me nomme Gaspar, je suis roi et je vais porter de l’or en présent à l’enfant qui vient de naître dans Bethléem de Juda. Le second roi s’avança à son tour. C’était un vieillard dont la barbe blanche couvrait la poitrine. - Je me nomme Melchior, dit-il, je suis roi et je vais porter de l’encens à l’enfant divin qui vient enseigner la vérité aux hommes. - J’y vais comme vous, répondit Balthasar ; j’ai vaincu ma luxure, c’est pourquoi l’étoile m’a parlé. - Moi, dit Melchior, j’ai vaincu mon orgueil, et c’est pourquoi j’ai été appelé. - Moi, dit Gaspar, j’ai vaincu ma cruauté, c’est pourquoi je vais avec vous. Et les trois mages continuèrent ensemble leur voyage. L’étoile qu’ils avaient vue en Orient les précédait jusqu’à ce que, venant au-dessus du lieu où était l’enfant, elle s’y arrêta. Or, en voyant l’étoile s’arrêter, ils se réjouirent d’une grande joie. Et, entrant dans la maison, ils trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l’adorèrent. Et, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe, ainsi qu’il est dit dans l’Évangile. LE RÉSÉDA DU CURÉ À Jules Lemaître. J’ai connu jadis, dans un village du Bocage, un saint homme de curé qui se refusait toute sensualité, pratiquait le renoncement avec allégresse et ne connaissait de joie que celle du sacrifice. Il cultivait dans son jardin des arbres fruitiers, des légumes et des plantes médicinales. Mais, craignant la beauté jusque dans les fleurs, il ne voulait ni roses ni jasmin. Il se permettait seulement l’innocente vanité de quelques pieds de réséda, dont la tige tortueuse, si humblement fleurie, n’attirait point son regard quand il lisait son bréviaire entre ses carrés de choux, sous le ciel du bon Dieu. Le saint homme se défiait si peu de son réséda que, bien souvent, en passant, il en cueillait un brin et le respirait longtemps. Cette plante ne demande qu’à croître. Une branche coupée en fait renaître quatre. Si bien que, le diable aidant, le réséda du curé en vint à couvrir un vaste carré du jardin. Il débordait sur l’allée et tirait au passage par sa soutane le bon prêtre qui, distrait par cette plante folle, s’arrêtait vingt fois l’heure de lire ou de prier. Du printemps à l’automne, le presbytère fut tout embaumé de réséda. Voyez ce que c’est que de nous, et combien nous sommes fragiles ! On a raison de dire qu’une inclination naturelle nous porte tous au péché. L’homme de Dieu avait su garder ses yeux ; mais il avait laissé ses narines sans défense, et voilà que le démon le tenait par le nez. Ce saint respirait maintenant l’odeur du réséda avec sensualité et concupiscence, c’est-à-dire avec ce mauvais instinct qui nous fait désirer la jouissance des biens sensibles et nous induit en toutes sortes de tentations. Il goûtait dès lors avec moins d’ardeur les odeurs du ciel et les parfums de Marie ; sa sainteté en était diminuée, et il serait peut-être tombé dans la mollesse, son âme serait devenue peu à peu semblable à ces âmes tièdes que le ciel vomit, sans un secours qui lui vint à point. Jadis, dans la Thébaïde, un ange vola à un ermite la coupe d’or par laquelle le saint homme tenait encore aux vanités de ce monde. Pareille grâce fut faite au curé du Bocage. Une poule blanche gratta tant et si bien la terre au pied du réséda, qu’elle le fit tout mourir. On ignore d’où venait cet oiseau. Pour moi, j’incline à croire que l’ange qui déroba, dans le désert, la coupe de l’ermite se changea en poule blanche pour détruire l’obstacle qui barrait au bon prêtre le chemin de la perfection. M. PIGEONNEAU À Gilbert Augustin-Thierry. J’ai voué, comme on sait, ma vie entière à l’archéologie égyptienne. Je serais bien ingrat envers la patrie, la science et moi-même, si je regrettais d’avoir été appelé, dès ma jeunesse, dans la voie que je suis avec honneur depuis quarante ans. Mes travaux n’ont pas été stériles. Je dirai, sans me flatter, que mon Mémoire sur un manche de miroir égyptien, du musée du Louvre, peut encore être consulté avec fruit, bien qu’il date de mes débuts. Quant à l’étude assez volumineuse que j’ai consacrée postérieurement à l’un des poids de bronze trouvés, en 1851, dans les fouilles du Sérapéon, j’aurais mauvaise grâce à n’en penser aucun bien, puisqu’elle m’ouvrit les portes de l’Institut. Encouragé par l’accueil flatteur que mes recherches en ce sens avaient reçu de plusieurs de mes nouveaux collègues, je fus tenté, un moment, d’embrasser dans un travail d’ensemble les poids et mesures en usage à Alexandrie sous le règne de Ptolémée Aulète (80-52). Mais je reconnus bientôt qu’un sujet si général ne peut être traité par un véritable érudit, et que la science sérieuse ne saurait l’aborder sans risquer de se compromettre dans toutes sortes d’aventures. Je sentis qu’en considérant plusieurs objets à la fois, je sortais des principes fondamentaux de l’archéologie. Si je confesse aujourd’hui mon erreur, si j’avoue l’enthousiasme inconcevable que m’inspira une conception tout à fait démesurée, je le fais dans l’intérêt des jeunes gens, qui apprendront, sur mon exemple, à vaincre l’imagination. Elle est notre plus cruelle ennemie. Tout savant qui n’a pas réussi à l’étouffer en lui est à jamais perdu pour l’érudition. Je frémis encore à la pensée des abîmes dans lesquels mon esprit aventureux allait me précipiter. J’étais à deux doigts de ce qu’on appelle l’histoire. Quelle chute ! J’allais tomber dans l’art. Car l’histoire n’est qu’un art, ou tout au plus une fausse science. Qui ne sait aujourd’hui que les historiens ont précédé les archéologues, comme les astrologues ont précédé les astronomes, comme les alchimistes ont précédé les chimistes, comme les singes ont précédé les hommes ? Dieu merci ! j’en fus quitte pour la peur. Mon troisième ouvrage, je me hâte de le dire, était sagement conçu. C’était un mémoire intitulé : De la toilette d’une dame égyptienne, dans le moyen empire, d’après une peinture inédite. Je traitai le sujet de façon à ne point m’égarer. Je n’y introduisis pas une seule idée générale. Je me gardai de ces considérations, de ces rapprochements et de ces vues dont certains de mes collègues gâtent l’exposé des plus belles découvertes. Pourquoi fallut-il qu’une oeuvre si saine eût une destinée si bizarre ? Par quel jeu du sort devait-elle être pour mon esprit la cause des égarements les plus monstrueux ? Mais n’anticipons pas sur les faits et ne brouillons point les dates. Mon mémoire fut désigné pour être lu dans une séance publique des cinq académies, honneur d’autant plus précieux qu’il échoit rarement à des productions d’un tel caractère. Ces réunions académiques sont très suivies depuis quelques années par les gens du monde. Le jour où je fis ma lecture, la salle était envahie par un public d’élite. Les femmes s’y trouvaient en grand nombre. De jolis visages et d’élégantes toilettes brillaient dans les tribunes. Ma lecture fut écoutée avec respect. Elle ne fut pas coupée par ces manifestations irréfléchies et bruyantes que soulèvent naturellement les morceaux littéraires. Non ; le public garda une attitude mieux en harmonie avec la nature de l’oeuvre qui lui était présentée. Il se montra sérieux et grave. Comme, pour mieux détacher les pensées, je mettais des pauses entre les phrases, j’eus le loisir d’examiner attentivement par-dessus mes lunettes la salle entière. Je puis dire qu’on ne voyait point errer des sourires légers sur les lèvres. Loin de là ! Les plus frais visages prenaient une expression austère. Il semblait que j’eusse mûri tous les esprits par enchantement. Çà et là, tandis que je lisais, des jeunes gens chuchotaient à l’oreille de leur voisine. Ils l’entretenaient sans doute de quelque point spécial traité dans mon mémoire. Bien plus ! une belle personne de vingt-deux à vingt-quatre ans, assise à l’angle gauche de la tribune du Nord, tendait l’oreille et prenait des notes. Son visage présentait une finesse de traits et une mobilité d’expression vraiment remarquables. L’attention qu’elle prêtait à ma parole ajoutait au charme de sa physionomie étrange. Elle n’était pas seule. Un homme grand et robuste, portant, comme les rois assyriens, une longue barbe bouclée et de longs cheveux noirs, se tenait près d’elle et lui adressait de temps en temps la parole à voix basse. Mon attention, partagée d’abord entre tout mon public, se concentra peu à peu sur cette jeune femme. Elle m’inspirait, je l’avoue, un intérêt que certains de mes collègues pourront considérer comme indigne du caractère scientifique qui est le mien, mais j’affirme qu’ils n’auraient pas été plus indifférents que moi s’ils s’étaient trouvés à pareille fête. À mesure que je parlais, elle griffonnait sur un petit carnet de poche ; visiblement elle passait, en écoutant mon mémoire, par les sentiments les plus contraires, depuis le contentement et la joie jusqu’à la surprise et même l’inquiétude. Je l’examinais avec une curiosité croissante. Plût à Dieu que je n’eusse plus regardé qu’elle, ce jour-là, sous la coupole ! J’avais presque terminé ; il ne me restait que vingt-cinq ou trente pages tout au plus à lire, quand mes yeux rencontrèrent tout à coup ceux de l’homme à la barbe assyrienne. Comment vous expliquer ce qui se passa alors, puisque je ne le conçois pas moi-même ? Tout ce que je puis dire, c’est que le regard de ce personnage me jeta instantanément dans un trouble inconcevable. Les prunelles qui me regardaient étaient fixes et verdâtres. Je ne pus en détourner les miennes. Je restai muet, le nez en l’air ! Comme je me taisais, on applaudit. Le silence s’étant rétabli, je voulus reprendre ma lecture. Mais, malgré le plus violent effort, je ne parvins pas à arracher mes regards des deux vivantes lumières auxquelles ils étaient mystérieusement rivés. Ce n’est pas tout. Par un phénomène plus inconcevable encore, je me jetai, contrairement à l’usage de toute ma vie, dans une improvisation. Dieu sait si celle-là fut involontaire ! Sous l’influence d’une force étrangère, inconnue, irrésistible, je récitai avec élégance et chaleur des considérations philosophiques sur la toilette des femmes à travers les âges ; je généralisai, je poétisai, je parlai, Dieu me pardonne ! de l’éternel féminin et du désir errant comme un souffle autour des voiles parfumés dont la femme sait parer sa beauté. L’homme à la barbe assyrienne ne cessait de me regarder fixement. Et je parlais. Enfin il baissa les yeux et je me tus. Il m’est pénible d’ajouter que ce morceau, aussi étranger à ma propre inspiration que contraire à l’esprit scientifique, fut couvert d’applaudissements enthousiastes. La jeune femme de la tribune du Nord battait des mains et souriait. Je fus remplacé au pupitre par un membre de l’Académie française, visiblement contrarié d’avoir à se faire entendre après moi. Ses craintes étaient peut-être exagérées. La pièce qu’il lut fut écoutée sans trop d’impatience. J’ai bien cru m’apercevoir qu’elle était en vers. La séance ayant été levée, je quittai la salle en compagnie de plusieurs de mes confrères, qui me renouvelèrent des félicitations à la sincérité desquelles je veux croire. M’étant arrêté un moment sur le quai, auprès des lions du Creusot, pour échanger quelques poignées de main, je vis l’homme à la barbe assyrienne et sa belle compagne monter en coupé. Je me trouvai alors, par hasard, au côté d’un éloquent philosophe qu’on dit aussi versé dans les éloquences mondaines que dans les théories cosmiques. La jeune femme, passant à travers la portière sa tête fine et sa petite main, l’appela par son nom, et lui dit avec un léger accent anglais : - Très cher, vous m’oubliez, c’est mal ! Quand le coupé se fut éloigné, je demandai à mon illustre confrère qui étaient cette charmante personne et son compagnon. - Quoi ! me répondit-il, vous ne connaissez pas miss Morgan et son médecin Daoud, qui traite toutes les maladies par le magnétisme, l’hypnotisme et la suggestion. Annie Morgan est la fille du plus riche négociant de Chicago. Elle est venue à Paris avec sa mère, il y a deux ans, et elle a fait construire un hôtel merveilleux sur l’avenue de l’Impératrice. C’est une personne très instruite et d’une intelligence remarquable. - Vous ne me surprenez pas, répondis-je. J’avais déjà quelque raison de croire que cette Américaine est d’un esprit très sérieux. Mon brillant confrère sourit en me serrant la main. Je regagnai à pied la rue Saint-Jacques, où j’habite depuis trente ans un modeste logis du haut duquel je découvre la cime des arbres du Luxembourg, et je m’assis à ma table de travail. J’y restai trois jours assidu, en face d’une statuette représentant la déesse Pacht avec sa tête de chat. Ce petit monument porte une inscription mal comprise par M. Grébault. J’en préparai une bonne lecture avec commentaire. Mon aventure de l’Institut me laissait une impression moins vive qu’on n’aurait pu craindre. Je n’en étais point troublé outre mesure. À dire vrai, je l’avais même un peu oubliée, et il a fallu des circonstances nouvelles pour m’en raviver le souvenir. J’eus donc le loisir de mener à bien, pendant ces trois jours, ma lecture et mon commentaire. Je n’interrompais mon labeur archéologique que pour lire les journaux, tout remplis de mes louanges. Les feuilles les plus étrangères à l’érudition parlaient avec éloge du « charmant morceau » qui terminait mon mémoire. « C’est une révélation, disaient-elles, et M. Pigeonneau nous a ménagé la plus agréable surprise. » Je ne sais pourquoi je rapporte de semblables bagatelles, car je reste tout à fait indifférent à ce qu’on dit de moi dans la presse. Or, j’étais renfermé dans mon cabinet depuis trois jours quand un coup de sonnette me fit tressaillir. La secousse imprimée au cordon avait quelque chose d’impérieux, de fantasque et d’inconnu, qui me troubla, et c’est avec une véritable anxiété que j’allai moi-même ouvrir la porte. Qui trouvai-je sur le palier ? La jeune Américaine naguère si attentive à la lecture de mon mémoire, miss Morgan en personne. - Monsieur Pigeonneau ! - C’est moi-même. - Je vous reconnais bien, quoique vous n’ayez plus votre bel habit à palmes vertes. Mais, de grâce, n’allez pas le mettre pour moi. Je vous aime beaucoup mieux avec votre robe de chambre. Je la fis entrer dans mon cabinet. Elle jeta un regard curieux sur les papyrus, les estampages et les figurations de toute sorte qui le tapissent jusqu’au plafond, puis elle considéra quelque temps en silence la déesse Pacht, qui était sur ma table. Enfin : - Elle est charmante, me dit-elle. - Vous voulez parler, mademoiselle, de ce petit monument ? Il présente en effet une particularité épigraphique assez curieuse. Mais pourrai-je savoir ce qui me vaut l’honneur de votre visite ? - Oh ! me répondit-elle, je me moque des particularités épigraphiques. Elle a une figure de chatte d’une finesse exquise. Vous ne doutez pas que ce ne soit une vraie déesse, n’est-ce pas, monsieur Pigeonneau ? Je me défendis contre ce soupçon injurieux. - Pareille croyance, dis-je, serait du fétichisme. Elle me regarda avec surprise de ses grands yeux verts. - Ah ! vous n’êtes pas fétichiste. Je ne croyais pas qu’on pût être archéologue sans être fétichiste. Comment Pacht peut-elle vous intéresser si vous ne croyez pas que c’est une déesse ? Mais laissons cela. Je suis venue vous voir, monsieur Pigeonneau, pour une affaire très importante. - Très importante ? - Oui, pour un costume. Regardez-moi. - Avec plaisir. - Est-ce que vous ne trouvez pas que j’ai dans le profil certains caractères de la race kouschite ? Je ne savais que répondre. Un semblable entretien sortait tout à fait de mes habitudes. Elle reprit : - Oh ! ce n’est pas étonnant. Je me rappelle avoir été Égyptienne. Et vous, monsieur Pigeonneau, avez-vous été Égyptien ? Vous ne vous souvenez pas ? C’est étrange. Vous ne doutez pas, du moins, que nous ne passions par une série d’incarnations successives ? - Je ne sais, mademoiselle. - Vous me surprenez, monsieur Pigeonneau. - M’apprendrez-vous, mademoiselle, ce qui me vaut l’honneur ?- - C’est vrai, je ne vous ai pas encore dit que je venais vous prier de m’aider à composer un costume égyptien pour le bal costumé de la comtesse N***. Je veux un costume d’une vérité exacte et d’une beauté stupéfiante. J’y ai déjà beaucoup travaillé, monsieur Pigeonneau. J’ai consulté mes souvenirs, car je me rappelle fort bien avoir vécu à Thèbes il y a six mille ans. J’ai fait venir des dessins de Londres, de Boulaq et de New-York. - C’était plus sûr. - Non ! Rien n’est plus sûr que la révélation intérieure. J’ai étudié aussi le musée égyptien du Louvre. Il est plein de choses ravissantes ! Des formes grêles et pures, des profils d’une finesse aiguë, des femmes qui ont l’air de fleurs, avec je ne sais quoi de raide et de souple à la fois ! Et un dieu Bès qui ressemble à Sarcey ! Mon Dieu ! que tout cela est joli ! - Mademoiselle, je ne sais pas bien encore- - Ce n’est pas tout. Je suis allée entendre votre mémoire sur la toilette d’une femme du moyen empire et j’ai pris des notes. Il était un peu dur, votre mémoire ! Mais je l’ai pioché ferme. Avec tous ces documents j’ai composé un costume. Il n’est pas encore tout à fait bien. Je viens vous prier de me le corriger. Venez demain chez moi, cher monsieur. Faites cela pour l’amour de l’Égypte. C’est entendu. À demain ! Je vous quitte vite. Maman m’attend dans la voiture. En prononçant ces derniers mots, elle s’était envolée ; je la suivis. Quand j’atteignis l’antichambre, elle était déjà au bas de l’escalier, d’où montait sa voix claire : - À demain ! avenue du Bois-de-Boulogne, au coin de la villa Saïd. - Je n’irai point chez cette folle, me dis-je. Le lendemain, à quatre heures, je sonnais à la porte de son hôtel. Un laquais m’introduisit dans un immense hall vitré où s’entassaient des tableaux, des statues de marbre ou de bronze ; des chaises à porteur en vernis Martin chargées de porcelaines ; des momies péruviennes ; douze mannequins d’hommes et de chevaux couverts d’armures, que dominaient de leur haute taille un cavalier polonais portant au dos des ailes blanches et un chevalier français en costume de tournoi, le casque surmonté d’une tête de femme en hennin, peinte et voilée. Tout un bois de palmiers en caisse s’élevait dans cette salle, au centre de laquelle siégeait un gigantesque Bouddha d’or. Au pied du dieu, une vieille femme, sordidement vêtue, lisait la Bible. J’étais encore ébloui par tant de merveilles quand mademoiselle Morgan, soulevant une portière de drap pourpre, m’apparut en peignoir blanc, garni de cygne. Elle s’avança vers moi. Deux grands danois à long museau la suivaient. - Je savais bien que vous viendriez, monsieur Pigeonneau. Je balbutiai un compliment : - Comment refuser à une si charmante personne ? - Oh ! ce n’est pas parce que je suis jolie qu’on ne me refuse rien. Mais j’ai des secrets pour me faire obéir. Puis, me désignant la vieille dame qui lisait la Bible : - Ne faites pas attention, c’est maman. Je ne vous présente pas. Si vous lui parliez, elle ne pourrait pas vous répondre ; elle est d’une secte religieuse qui interdit les paroles vaines. C’est une secte de la dernière nouveauté. Les adhérents s’habillent d’un sac et mangent dans des écuelles de bois. Maman se plaît beaucoup à ces pratiques. Mais vous concevez que je ne vous ai pas fait venir pour vous parler de maman. Je vais mettre mon costume égyptien. Ce ne sera pas long. Regardez, en attendant, ces petites choses. Et elle me fit asseoir devant une armoire qui contenait un cercueil de momie, plusieurs statuettes du moyen empire, des scarabées et quelques fragments d’un beau rituel funéraire. Resté seul, j’examinai ce papyrus avec d’autant plus d’intérêt qu’il porte un nom que j’avais déjà lu sur un cachet. C’est le nom d’un scribe du roi Séti Ier. Je me mis aussitôt à relever diverses particularités intéressantes du document. J’étais plongé dans ce travail depuis un temps que je ne saurais mesurer avec exactitude, quand je fus averti par une sorte d’instinct que quelqu’un se tenait derrière moi. Je me retournai et je vis une merveilleuse créature coiffée d’un épervier d’or, et prise dans une gaine étroite, toute blanche, qui révélait l’adorable et chaste jeunesse de son corps. Sur cette gaine, une légère tunique rose, serrée à la taille par une ceinture de pierreries, descendait en s’écartant et faisait des plis symétriques. Les bras, les pieds étaient nus et chargés de bagues. Elle se montrait à moi de face en tournant la tête sur son épaule droite dans une attitude hiératique qui donnait à sa délicieuse beauté je ne sais quoi de divin. - Quoi ! m’écriai-je, c’est vous, miss Morgan ? - À moins que ce ne soit Néférou-Ra en personne. Vous savez, la Néférou-Ra de Leconte de Lisle, la Beauté du Soleil ?- Voici qu’elle languit sur son lit virginal, Très pâle, enveloppée avec des fines toiles. » Mais non, vous ne savez pas ! vous ne savez pas de vers. C’est pourtant joli les vers !- Allons, travaillons. Ayant maîtrisé mon émotion, je fis à cette charmante personne quelques remarques sur son ravissant costume. J’osai en contester plusieurs détails comme s’éloignant de l’exactitude archéologique. Je proposai de remplacer, au chaton des bagues, certaines pierres par d’autres d’un usage plus constant dans le moyen empire. Enfin, je m’opposai décidément au maintien d’une agrafe en émail cloisonné. En effet, ce bijou constituait un odieux anachronisme. Nous convînmes d’y substituer une plaque de pierres précieuses serties dans de minces alvéoles d’or. Elle m’écouta avec une docilité extrême et se montra satisfaite de moi jusqu’à vouloir me retenir à dîner. Je m’excusai sur la régularité de mes habitudes et la frugalité de mon régime, et je pris congé. J’étais déjà dans l’antichambre quand elle me cria : - Hein ? est-il assez nitide, mon costume ? N’est-ce pas qu’au bal de la comtesse N***, je ferai bisquer les autres femmes ? Je fus choqué d’un tel propos. Mais, m’étant retourné vers elle, je la revis et je retombai sous le charme. Elle me rappela. - Monsieur Pigeonneau, vous êtes un aimable homme. Faites-moi un petit conte, et je vous aimerai beaucoup, beaucoup, beaucoup. - Je ne saurais, lui répondis-je. Elle haussa ses belles épaules, et s’écria : - De quelle utilité serait donc la science, si elle ne servait à faire des contes ? Vous me ferez un conte, monsieur Pigeonneau. Ne jugeant point utile de renouveler mon refus absolu, je me retirai sans rien répondre. Je me croisai à la porte avec cet homme à la barbe assyrienne, le docteur Daoud, dont le regard m’avait si étrangement troublé sous la coupole de l’Institut. Il me fit l’effet d’un homme des plus vulgaires et sa rencontre me fut pénible. Le bal de la comtesse N*** eut lieu quinze jours environ après ma visite. Je ne fus point surpris de lire dans les journaux que la belle miss Morgan y avait fait sensation dans le costume de Néférou-Ra. Je n’entendis plus parler d’elle tout le reste de l’année 1886. Mais, le premier jour du nouvel an, comme j’écrivais dans mon cabinet, un valet m’apporta une lettre et un panier. - De la part de miss Morgan, me dit-il. Et il se retira. Le panier étant posé sur ma table, il en sortit un miaulement. Je l’ouvris ; un petit chat gris s’en échappa. Ce n’était pas un angora. C’était un chat d’une espèce orientale plus svelte que les nôtres, et fort ressemblant, autant que j’en pus juger, à ceux de ses congénères dont on trouve en si grand nombre, dans les hypogées de Thèbes, les momies enveloppées de bandelettes grossières. Il se secoua, regarda autour de lui, fit le gros dos, bâilla, puis s’alla frotter en ronronnant contre la déesse Pacht, qui élevait sur ma table sa taille pure et son fin museau. Bien que de couleur sombre et de pelage ras, il était gracieux. Il semblait intelligent et se montrait aussi peu sauvage que possible. Je ne pouvais concevoir les raisons d’un si bizarre présent. La lettre de miss Morgan ne m’instruisit pas beaucoup à cet égard. Elle était ainsi conçue : « Cher monsieur, » Je vous envoie un petit chat que le docteur Daoud a rapporté d’Égypte et que j’aime beaucoup. Traitez-le bien par amour pour moi. Baudelaire, le plus grand poète français après Stéphane Mallarmé, a dit : Les amoureux fervents et les savants austères Aiment également, dans leur mûre saison, Les chats puissants et doux, orgueil de la maison, Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires. » Je n’ai pas besoin de vous rappeler que vous devez me faire un conte. Vous me l’apporterez le jour des Rois. Nous dînerons ensemble. » ANNIE MORGAN. » P.-S. - Votre petit chat se nomme Porou. » Après avoir lu cette lettre, je regardai Porou qui, debout sur ses pattes de derrière, léchait le museau noir de Pacht, sa soeur divine. Il me regarda, et je dois dire que, de nous deux, ce n’était pas lui le plus étonné. Je me demandais en moi-même : « Qu’est-ce que cela veut dire ? » Mais je renonçai bientôt à y rien comprendre. Je suis bien bon, me dis-je, de chercher un sens aux folies d’une jeune détraquée. Travaillons. Quant à ce petit animal, madame Magloire, ma gouvernante, pourvoira à ses besoins. Je me remis à un travail de chronologie d’autant plus intéressant pour moi que j’y malmène quelque peu mon éminent confrère, M. Maspéro. Porou ne quitta pas ma table. Assis sur son derrière, les oreilles droites, il me regardait écrire. Chose incroyable, je ne fis rien de bon ce jour-là. Mes idées se brouillaient ; il me venait à l’esprit des bribes de chansons et des lambeaux de contes bleus. J’allai me coucher assez mécontent de moi. Le lendemain je retrouvai Porou assis sur ma table et se léchant la patte. Ce jour-là encore, je travaillai mal ; Porou et moi nous passâmes le plus clair des heures à nous regarder. Le lendemain alla de même et le surlendemain, bref, toute la semaine. J’aurais dû m’en affliger ; mais il faut confesser que peu à peu je prenais mon mal en patience et même en gaieté. La rapidité avec laquelle un honnête homme se déprave est quelque chose d’effrayant. Le dimanche de l’Épiphanie, je me levai tout joyeux et je courus à ma table, où Porou m’avait précédé selon sa coutume. Je pris un beau cahier de papier blanc, je trempai ma plume dans l’encre et j’écrivis en grandes lettres, sous le regard de mon nouvel ami : Mésaventures d’un commissionnaire borgne. Puis, sans que mes yeux quittassent le regard de Porou, j’écrivis tout le jour, avec une prodigieuse rapidité, un récit d’aventures si merveilleuses, si plaisantes, si diverses, que j’en étais moi- même tout égayé. Mon crocheteur borgne se trompait de fardeaux et commettait les méprises les plus comiques. Des amoureux placés dans une situation critique recevaient de lui, sans qu’il s’en doutât, un secours imprévu. Il transportait des armoires avec des hommes cachés dedans. Et ceux-ci, introduits dans un nouveau domicile, effrayaient des vieilles dames. Mais comment analyser un conte si joyeux ? Vingt fois j’éclatai de rire en l’écrivant. Si Porou, lui, ne riait pas, son air grave était aussi plaisant que les mines les plus hilares. Il était sept heures du soir quand je traçai la dernière ligne de cet aimable ouvrage. Depuis une heure, la chambre n’était éclairée que par les yeux phosphorescents de Porou. J’avais écrit aussi facilement dans l’obscurité que je l’eusse pu faire à la clarté d’une bonne lampe. Mon conte une fois terminé, je m’habillai ; je mis mon habit noir et ma cravate blanche, puis prenant congé de Porou, je descendis rapidement mon escalier et m’élançai dans la rue. Je n’y avais pas fait vingt pas que je me sentis tiré par la manche. - Où courez-vous ainsi, mon oncle, comme un somnambule ? C’était mon neveu Marcel qui m’interpellait de la sorte, un honnête et intelligent jeune homme, interne à la Salpêtrière. On dit qu’il réussira dans la médecine. Et, de fait, il aurait l’esprit assez bon s’il se défiait davantage de son imagination capricieuse. - Mais, lui répondis-je, je vais porter un conte de ma façon à miss Morgan. - Quoi ! mon oncle, vous faites des contes et vous connaissez miss Morgan ? Elle est bien jolie. Connaissez-vous aussi le docteur Daoud, qui la suit partout ? - Un empirique, un charlatan ! - Sans doute, mon oncle, mais à coup sûr un expérimentateur extraordinaire. Ni Bernheim, ni Liégeois, ni Charcot lui- même n’ont obtenu les phénomènes qu’il produit à volonté. Il produit l’hypnotisme et la suggestion sans contact, sans action directe, par l’intermédiaire d’un animal. Il se sert ordinairement pour ses expériences de petits chats à poils ras. Voici comment il procède : il suggère un acte quelconque à un chat, puis il envoie l’animal dans un panier au sujet sur lequel il veut agir. L’animal transmet la suggestion qu’il a reçue, et le patient, sous l’influence de la bête, exécute ce que l’opérateur a commandé. - En vérité, mon neveu ? - En vérité, mon oncle. - Et quelle est la part de miss Morgan dans ces belles expériences ? - Miss Morgan, mon oncle, fait travailler Daoud à son profit et se sert de l’hypnotisme et de la suggestion pour faire faire des bêtises aux gens, comme si sa beauté n’y suffisait pas. Je n’en entendis pas davantage. Une force irrésistible m’entraînait vers miss Morgan. LA FILLE DE LILITH À Jean Psichari. J’avais quitté Paris la veille au soir et passé dans un coin de wagon une longue et muette nuit de neige. J’attendis six mortelles heures à X- et trouvai dans l’après-midi seulement une carriole de paysan pour me conduire à Artigues. La plaine, dont les plis s’élèvent et s’abaissent tour à tour des deux côtés de la route et que j’avais vue jadis riante au grand soleil, était maintenant couverte d’un voile épais de neige sur laquelle se tordaient les pieds noirs des vignes. Mon guide poussait mollement son vieux cheval, et nous allions, enveloppés d’un silence infini que déchirait par intervalles le cri plaintif d’un oiseau. Triste jusqu’à la mort, je murmurai dans mon coeur cette prière : « Mon Dieu, Dieu de miséricorde, préservez-moi du désespoir et ne me laissez pas commettre, après tant de fautes, le seul péché que vous ne pardonniez pas. » Alors je vis le soleil, rouge et sans rayons, descendre comme une hostie sanglante à l’horizon et, me rappelant le divin sacrifice du Calvaire, je sentis l’espérance entrer dans mon âme. Les roues continuèrent quelque temps encore à faire craquer la neige. Enfin, le voiturier me montra du bout de son fouet le clocher d’Artigues qui se dressait comme une ombre dans la brume rougeâtre. - Eh ! donc, me dit cet homme, vous descendez au presbytère ? Vous connaissez monsieur le curé ? - Je le connais depuis mon enfance. Il était mon maître quand j’étais écolier. - Il est savant dans les livres ? - Mon ami, monsieur le curé Safrac est aussi savant qu’il est vertueux. - On le dit. On dit pareillement autre chose. - Que dit-on, mon ami ? - On dit ce qu’on veut, et moi je laisse dire. - Quoi encore ? - Donc, il y en a qui croient que monsieur le curé est devin et qu’il jette des sorts. - Quelle folie ! - Moi, monsieur, je ne dis rien. Mais, si monsieur Safrac n’est pas un devin qui jette des sorts, pourquoi lit-il dans les livres, donc ? La carriole s’arrêta devant le presbytère. Je laissai cet imbécile et suivis la servante du curé, qui me conduisit à son maître, dans la salle où déjà la table était servie. Je trouvai M. Safrac bien changé depuis trois ans que je ne l’avais vu. Son grand corps s’était voûté. Sa maigreur devenait excessive. Deux yeux perçants luisaient sur son visage émacié. Son nez, qui semblait agrandi, descendait sur la bouche amincie. Je tombai dans ses bras et je m’écriai en sanglotant : « Mon père, mon père ! je viens à vous parce que j’ai péché. Mon père, mon vieux maître, ô vous, dont la science profonde et mystérieuse épouvantait mon esprit, mais qui rassuriez mon âme en me montrant votre coeur maternel, tirez votre enfant du bord de l’abîme. Ô mon seul ami, sauvez-moi ; éclairez-moi, ô mon unique lumière ! » Il m’embrassa, me sourit avec cette exquise bonté dont il m’avait donné tant de preuves dans ma première jeunesse, et, reculant d’un pas comme pour mieux me voir : - Eh ! adieu ! me dit-il, en me saluant à la mode de son pays, car M. Safrac est né sur le bord de la Garonne, au milieu de ces vins illustres qui semblent l’emblème de son âme généreuse et parfumée. Après avoir professé la philosophie avec éclat à Bordeaux, à Poitiers et à Paris, il demanda pour unique faveur une pauvre cure dans le pays où il était né et où il voulait mourir. Curé d’Artigues depuis six ans, il pratique dans ce village perdu la plus humble piété et la science la plus haute. - Eh ! adieu ! mon enfant, répétait-il. Vous m’avez écrit, pour m’annoncer votre arrivée, une lettre qui m’a bien touché. Il est donc vrai que vous n’avez point oublié votre vieux maître ? Je voulus me jeter à ses pieds, en balbutiant encore. « Sauvez-moi ! sauvez-moi ! » Mais il m’arrêta d’un geste à la fois impérieux et doux. - Ary, me dit-il, vous me direz demain ce que vous avez à me dire. Présentement, chauf fez-vous. Puis nous souperons, car vous devez avoir grand froid et grand’faim ! La servante apporta sur la table la soupière, d’où montait une colonne de vapeur odorante. C’était une vieille femme dont les cheveux étaient cachés sous un foulard noir et qui mêlait étrangement sur sa face ridée la beauté du type à la laideur de la décrépitude. J’étais profondément troublé ; pourtant la paix de la sainte demeure, la gaieté du feu de sarment, de la nappe blanche, du vin versé et des plats fumants entrèrent peu à peu dans mon âme. Tout en mangeant, j’oubliais presque que j’étais venu au foyer de ce prêtre changer l’aridité de mes remords en la rosée féconde du repentir. M. Safrac me rappela les heures déjà lointaines qui nous avaient réunis sous le toit du collège, où il professait la philosophie. - Ary, me dit-il, vous étiez mon meilleur élève. Votre prompte intelligence allait sans cesse au delà de la pensée du maître. C’est pourquoi je m’attachai tout de suite à vous. J’aime la hardiesse chez un chrétien. Il ne faut pas que la foi soit timide quand l’impiété montre une indomptable audace. L’Église n’a plus aujourd’hui que des agneaux : il lui faut des lions. Qui nous rendra les pères et les docteurs dont le regard embrassait toutes les sciences ? La vérité est comme le soleil ; elle veut l’oeil de l’aigle pour la contempler. - Ah ! monsieur Safrac, vous portiez, vous, sur toutes les questions cet oeil audacieux que rien n’éblouit. Je me rappelle que vos opinions effrayaient parfois ceux mêmes de vos confrères que la sainteté de votre vie remplissait d’admiration. Vous ne redoutiez pas les nouveautés. C’est ainsi, par exemple, que vous incliniez à admettre la pluralité des mondes habités. Son oeil s’alluma. - Que diront les timides quand ils liront mon livre ? Ary, sous ce beau ciel, dans ce pays que Dieu fit avec un spécial amour, j’ai médité, j’ai travaillé. Vous savez que je possède assez bien l’hébreu, l’arabe, le persan et plusieurs idiomes de l’Inde. Vous savez aussi que j’ai transporté ici une bibliothèque riche en manuscrits anciens. Je suis entré profondément dans la connaissance des langues et des traditions de l’Orient primitif. Ce grand labeur, avec l’aide de Dieu, n’aura pas été sans fruit. Je viens de terminer mon livre des Origines qui répare et soutient cette exégèse sacrée dont la science impie croyait voir la ruine imminente. Ary, Dieu a voulu, dans sa miséricorde, que la science et la foi fussent enfin réconciliées. Pour opérer un tel rapprochement, je suis parti de cette idée : La Bible, inspirée par le Saint-Esprit, ne dit rien que de vrai, mais elle ne dit pas tout ce qui est vrai. Et comment le dirait-elle, puisqu’elle se propose, pour objet unique, de nous informer de ce qui est nécessaire à notre salut éternel ? Hors de ce grand dessein, il n’existe rien pour elle. Son plan est aussi simple qu’il est immense. Il embrasse la chute et la rédemption. C’est l’histoire divine de l’homme. Elle est complète et limitée. Rien n’y a été admis pour satisfaire de profanes curiosités. Or, il ne faut pas que la science impie triomphe plus longtemps du silence de Dieu. Il est temps de dire : « Non, la Bible n’a pas menti, parce qu’elle n’a pas tout révélé. » Telle est la vérité que je proclame. M’aidant de la géologie, de l’archéologie préhistorique, des cosmogonies orientales, des monuments hittites et sumériens, des traditions chaldéennes et babyloniennes, des antiques légendes conservées dans le Talmud, j’ai affirmé l’existence des préadamites, dont l’auteur inspiré de la Genèse ne parle point pour la seule raison que leur existence n’intéressait point le salut éternel des enfants d’Adam. Bien plus, un examen minutieux des premiers chapitres de la Genèse m’a démontré l’existence de deux créations successives, séparées par de longs âges, et dont la seconde n’est, pour ainsi dire, que l’adaptation d’un canton de la terre aux besoins d’Adam et de sa postérité. Il s’arrêta une seconde et reprit à voix basse, avec une gravité vraiment religieuse : - Moi, Martial Safrac, prêtre indigne, docteur en théologie, soumis comme un enfant obéissant à l’autorité de notre sainte mère l’Église, j’affirme avec une certitude absolue - sous la réserve expresse de l’autorité de notre saint père le Pape et des conciles - qu’Adam, créé à l’image de Dieu, eut deux femmes, dont Ève est la seconde. Ces paroles singulières me tiraient peu à peu hors de moi-même et j’y prenais un étrange intérêt. Aussi éprouvai-je quelque déception quand M. Safrac, laissant tomber ses coudes sur la table, me dit : - C’en est assez sur ce sujet. Peut-être lirez-vous un jour mon livre qui vous instruira sur ce point. J’ai dû, pour obéir à un strict devoir, soumettre cet ouvrage à Monseigneur et solliciter l’approbation de Sa Grandeur. Le manuscrit est à cette heure à l’archevêché et j’attends d’un moment à l’autre une réponse que j’ai tout lieu de croire favorable. Mon cher enfant, goûtez ces cèpes de nos bois et ce vin de nos crus et dites si ce pays n’est pas la seconde terre promise, dont la première n’était que l’image et la prophétie. À partir de ce moment, la conversation, plus familière, roula sur nos souvenirs communs. - Oui, mon enfant, me dit M. Safrac, vous étiez mon élève de prédilection. Dieu permet les préférences quand elles sont fondées sur un jugement équitable. Or, je jugeai tout de suite qu’il y avait en vous l’étoffe d’un homme et d’un chrétien. Ce n’est pas qu’il ne parût en vous de grandes imperfections. Vous étiez inégal, incertain, prompt à vous troubler. Des ardeurs, encore secrètes, couvaient dans votre âme. Je vous aimais pour votre grande inquiétude, comme un autre de mes élèves pour des qualités contraires. Je chérissais Paul d’Ervy pour l’inébranlable fermeté de son esprit et de son coeur. À ce nom, je rougis, je pâlis, j’eus peine à retenir un cri, et, quand je voulus répondre, il me fut impossible de parler. M. Safrac ne parut pas s’apercevoir de mon trouble. - Si j’ai bonne mémoire, c’était votre meilleur camarade, ajouta-t-il. Vous êtes resté lié intimement avec lui, n’est-il pas vrai ? Je sais qu’il est entré dans la carrière diplomatique où on lui présage un bel avenir. Je souhaite qu’il soit appelé dans des temps meilleurs auprès du Saint-Siège. Vous avez en lui un ami fidèle et dévoué. - Mon père, répondis-je avec effort, je vous parlerai demain de Paul d’Ervy et d’une autre personne. M. Safrac me serra la main. Nous nous séparâmes et je me retirai dans la chambre qu’il m’avait fait préparer. Dans mon lit parfumé de lavande, je rêvai que j’étais encore enfant et qu’agenouillé dans la chapelle du collège j’admirais les femmes blanches et lumineuses dont la tribune était remplie, quand tout à coup une voix, - sortie d’un nuage, parla au-dessus de ma tête et dit : « Ary, tu crois les aimer en Dieu, mais c’est Dieu que tu aimes en elles. » Le matin à mon réveil, je trouvai M. Safrac debout au chevet de mon lit. - Ary, me dit-il, venez entendre la messe que je célébrerai à votre intention. À l’issue du saint sacrifice, je serai prêt à écouter ce que vous avez à me dire. L’église d’Artigues est un petit sanctuaire de ce style roman qui fleurissait encore en Aquitaine au XIIe siècle. Restaurée il y a vingt ans, elle reçut un clocher qui n’était point prévu dans le plan primitif. Du moins, étant pauvre, elle garda sa pure nudité. Je m’associai, autant que mon esprit me le permettait, aux prières du célébrant, puis je rentrai avec lui au presbytère. Là, nous déjeunâmes d’un peu de pain et de lait, puis nous entrâmes dans la chambre de M. Safrac. Ayant approché une chaise de la cheminée, au-dessus de laquelle un crucifix était suspendu, il m’invita à m’asseoir, et, s’étant assis lui-même près de moi, il me fit signe de parler. Au dehors, la neige tombait. Je commençai ainsi : - Mon père, il y a dix ans qu’au sortir de vos mains je suis entré dans le monde. J’y ai gardé ma foi ; hélas ! non pas ma pureté. Mais je n’ai pas besoin de vous retracer mon existence ; vous la connaissez, vous mon guide spirituel, l’unique directeur de ma conscience. D’ailleurs, j’ai hâte d’arriver à l’événement qui a bouleversé ma vie. L’année dernière, ma famille avait résolu de me marier et j’y avais moi-même consenti volontiers. La jeune fille qui m’était destinée présentait tous les avantages que recherchent d’ordinaire les parents. De plus, elle était jolie ; elle me plaisait, en sorte qu’au lieu d’un mariage de convenance, j’allais faire un mariage d’inclination. Ma demande fut agréée. On nous fiança. Le bonheur et le repos de ma vie semblaient assurés, quand je reçus une lettre de Paul d’Ervy qui, revenu de Constantinople, m’annonçait son arrivée à Paris et témoignait une grande envie de me voir. Je courus chez lui et lui annonçai mon mariage. Il me félicita cordialement. » - Mon vieux frère, me dit-il, je me réjouis de ton bonheur. » Je lui dis que je comptais qu’il serait mon témoin, il accepta bien volontiers. La date de mon mariage était fixée au 15 mai et il ne devait rejoindre son poste que dans les premiers jours de juin. » - Voilà qui va bien, lui dis-je. Et toi ?- » - Oh ! moi, répondit-il avec un sourire qui exprimait à la fois la joie et la tristesse, moi, quel changement !- je suis fou- une femme- Ary, je suis bien heureux ou bien malheureux ! Quel nom donner au bonheur qu’on a acheté par une mauvaise action ? J’ai trahi, j’ai désolé un excellent ami- j’ai enlevé, là-bas, à Constantinople, la- M. Safrac m’interrompit : - Mon fils, retranchez de votre récit les fautes des autres et ne nommez personne. Je promis d’obéir et je continuai de la sorte : - Paul avait à peine achevé de parler quand une femme entra dans la chambre. C’était elle, manifestement : vêtue d’un long peignoir bleu, elle semblait chez elle. Je vous peindrai d’un seul mot l’impression terrible qu’elle me fit. Elle ne me parut pas naturelle. Je sens combien ce terme est obscur et rend mal ma pensée. Mais peut-être deviendra-t-il plus intelligible par la suite de mon récit. En vérité, dans l’expression de ses yeux d’or qui jetaient par moments des gerbes d’étincelles, dans la courbe de sa bouche énigmatique, dans le tissu de sa chair à la fois brune et lumineuse, dans le jeu des lignes heurtées et pourtant harmonieuses de son corps, dans la légèreté aérienne de ses pas, jusque dans ses bras nus auxquels des ailes invisibles semblaient attachées ; enfin dans tout son être ardent et fluide, je sentis je ne sais quoi d’étranger à la nature humaine, je ne sais quoi d’inférieur et de supérieur à la femme telle que Dieu l’a faite, en sa bonté redoutable, pour qu’elle fût notre compagne sur cette terre d’exil. Du moment que je la vis, un sentiment monta dans mon âme et l’emplit toute : je ressentis le dégoût infini de tout ce qui n’était pas cette femme. » En la voyant entrer, Paul avait froncé légèrement le sourcil ; mais, se ravisant tout aussitôt, il essaya de sourire. » - Leila, je vous présente mon meilleur ami. » Leila répondit : » - Je connais monsieur Ary. » Cette parole devait sembler étrange, puisque certainement nous ne nous étions jamais vus ; mais l’accent dont elle fut dite était plus étrange encore. Si le cristal pensait, il parlerait ainsi. » - Mon ami Ary, ajouta Paul, se marie dans six semaines. » À ces mots, Leila me regarda et je vis clairement que ses yeux d’or disaient non. » Je sortis fort troublé, sans que mon ami montrât la moindre envie de me retenir. Tout le jour, j’errai au hasard dans les rues, le coeur vide et désolé ; puis, me trouvant, par hasard, le soir sur le boulevard devant une boutique de fleuriste, je me rappelai ma fiancée et j’entrai prendre pour elle une branche de lilas blanc. J’avais à peine la fleur entre les doigts qu’une petite main me l’arracha et je vis Leila qui s’en allait en riant. Elle était vêtue d’une courte robe grise, d’une veste également grise et d’un petit chapeau rond. Ce costume de Parisienne en course allait, je dois le dire, aussi mal que possible à la beauté féerique de cette créature et semblait sur elle une sorte de déguisement. C’est pourtant en la voyant ainsi que je sentis que je l’aimais d’un inextinguible amour. Je voulus la rejoindre, mais elle m’échappa au milieu des passants et des voitures. » À compter de ce moment, je ne vécus plus. J’allai plusieurs fois chez Paul, sans revoir Leila. Il me recevait amicalement, mais il ne me parlait pas d’elle. Nous n’avions rien à nous dire et je le quittais tristement. Un jour enfin, le valet de chambre me dit : « Monsieur est sorti. » Et il ajouta : « Monsieur veut-il parler à madame ? » Je répondis oui. Oh ! mon père, ce mot, ce petit mot, quelles larmes de sang pourront jamais l’expier ? J’entrai. Je la trouvai dans le salon, à demi couchée sur un divan, dans une robe jaune comme l’or, sous laquelle elle avait ramené ses pieds. Je la vis- Mais non, je ne voyais plus. Ma gorge s’était tout à coup séchée, je ne pouvais parler. Une odeur de myrrhe et d’aromates qui venait d’elle m’enivra de langueur et de désirs, comme si tous les parfums du mystique Orient étaient entrés à la fois dans mes narines frémissantes. Non, certes, ce n’était pas là une femme naturelle, car rien d’humain ne transparaissait en elle ; son visage n’exprimait aucun sentiment bon ou mauvais, hors celui d’une volupté à la fois sensuelle et céleste. Sans doute, elle vit mon trouble, car elle me demanda, de sa voix plus pure que le chant des ruisseaux dans les bois : » - Qu’avez-vous ? » Je me jetai à ses pieds et je m’écriai dans les larmes : » - Je vous aime éperdument !- » Alors elle ouvrit les bras ; puis, répandant sur moi le regard de ses yeux voluptueux et candides : » - Pourquoi ne l’avez-vous pas dit plus tôt, mon ami ? » Heure sans nom ! Je pressai Leila renversée dans mes bras. Et il me sembla que, tous deux emportés ensemble en plein ciel, nous le remplissions tout entier. Je me sentis devenir l’égal de Dieu, et je crus posséder en mon sein toute la beauté du monde et toutes les harmonies de la nature, les étoiles et les fleurs, et les forêts qui chantent, et les fleuves et les mers profondes. J’avais mis l’infini dans un baiser- À ces mots, M. Safrac, qui m’écoutait depuis quelques instants avec une impatience visible, se leva et, debout contre la cheminée, ayant retroussé sa soutane jusqu’aux genoux pour se chauffer les jambes, il me dit avec une sévérité qui allait jusqu’au mépris : - Vous êtes un misérable blasphémateur et, loin de détester vos crimes, vous ne les confessez que par orgueil et par délectation. Je ne vous écoute plus. À ces mots, je fondis en larmes et lui demandai pardon. Reconnaissant que mon humilité était sincère, il m’autorisa à poursuivre mes aveux, à la condition de m’y déplaire. Je repris mon récit comme il suit, avec la résolution de l’abréger le plus possible : - Mon père, je quittai Leila, déchiré de remords. Mais, dès le lendemain, elle vint chez moi, et alors commença une vie qui me brisa de délices et de tortures. J’étais jaloux de Paul, que j’avais trahi, et je souffrais cruellement. Je ne crois pas qu’il y ait un mal plus avilissant que la jalousie, ni qui remplisse l’âme de plus odieuses images. Leila ne daignait même pas mentir pour me soulager. D’ailleurs sa conduite était inconcevable. Je n’oublie pas à qui je parle, et je me garderai bien d’offenser les oreilles du plus vénérable des prêtres. Je dirai seulement que Leila semblait étrangère à l’amour qu’elle me laissait prendre. Mais elle avait répandu dans mon être tous les poisons de la volupté. Je ne pouvais me passer d’elle, et je tremblais de la perdre. Leila était absolument dénuée de ce que nous appelons le sens moral. Il ne faut pas croire pour cela qu’elle se montrât méchante ou cruelle. Elle était, au contraire, douce et pleine de pitié. Elle n’était pas non plus inintelligente, mais son intelligence n’était pas de même nature que la nôtre. Elle parlait peu, refusait de répondre à toute question qu’on lui faisait sur son passé. Elle ne savait rien de ce que nous savons. Par contre, elle savait beaucoup de choses que nous ignorons. Elevée en Orient, elle connaissait toute sorte de légendes hindoues et persanes qu’elle contait d’une voix monotone avec une grâce infinie. À l’entendre raconter l’aurore charmante du monde, on l’aurait dite contemporaine de la jeunesse de l’univers. Je lui en fis un jour la remarque. Elle répondit en souriant : » - Je suis vieille, il est vrai. M. Safrac, toujours debout devant la cheminée, se penchait depuis quelque temps vers moi dans l’attitude d’une vive attention. - Continuez, me dit-il. - Plusieurs fois, mon père, j’interrogeai Leila sur sa religion. Elle me répondit qu’elle n’en avait pas et qu’elle n’avait pas besoin d’en avoir ; que sa mère et ses soeurs étaient filles de Dieu, et que pourtant elles n’étaient liées à lui par aucun culte. Elle portait à son cou un médaillon rempli d’un peu de terre rouge, qu’elle disait avoir recueilli pieusement pour l’amour de sa mère. À peine avais-je prononcé ces mots que M. Safrac, pâle et tremblant, bondit et, me pressant le bras, me cria aux oreilles : - Elle disait vrai ! Je sais, je sais maintenant quelle était cette créature. Ary, votre instinct ne vous trompait pas. Ce n’était pas une femme. Achevez, achevez, je vous prie ! - Mon père, j’ai presque terminé. Hélas ! j’avais rompu, pour l’amour de Leila, des fiançailles solennelles, j’avais trahi mon meilleur ami. J’avais offensé Dieu. Paul, ayant appris l’infidélité de Leila, en devint fou de douleur. Il menaça de la tuer, mais elle lui répondit doucement : » - Essayez, mon ami ; je souhaiterais mourir, et je ne peux pas. » - Six mois elle se donna à moi ; puis un matin, elle m’annonça qu’elle retournait en Perse et qu’elle ne me verrait plus. Je pleurai, je gémis, je m’écriai : « Vous ne m’avez jamais aimé ! » Et elle me répondit avec douceur : » - Non, mon ami. Mais combien de femmes, qui ne vous ont pas aimé davantage, ne vous ont pas donné ce que vous avez reçu de moi ! Vous me devez encore de la reconnaissance. Adieu. » - Je demeurai deux jours entre la fureur et la stupidité. Puis, songeant au salut de mon âme, je courus à vous, mon père. Me voici : purifiez, élevez, fortifiez mon coeur ! Je l’aime encore ! Je cessai de parler. M. Safrac restait pensif, le front dans la main. Le premier, il rompit le silence : - Mon fils, voilà qui confirme mes grandes découvertes. Voilà de quoi confondre la superbe de nos modernes sceptiques. Écoutez-moi. Nous vivons aujourd’hui dans les prodiges, comme les premiers-nés des hommes. Écoutez, écoutez ! Adam eut, comme je vous l’ai dit, une première femme dont la Bible ne parle pas, mais que le Talmud nous fait connaître. Elle se nommait Lilith. Formée, non d’une de ses côtes, mais de la terre rouge dont lui-même était pétri, elle n’était pas la chair de sa chair. Elle se sépara volontairement de lui. Il vivait encore dans l’innocence quand elle le quitta pour aller en ces régions où les Perses s’établirent de longues années après et qu’habitaient alors des préadamites plus intelligents et plus beaux que les hommes. Elle n’eut donc pas de part à la faute de notre premier père et ne fut point souillée du péché originel. Aussi échappa-t-elle à la malédiction prononcée contre Ève et sa postérité. Elle est exempte de douleur et de mort ; n’ayant point d’âme à sauver, elle est incapable de mérite comme de démérite. Quoi qu’elle fasse, elle ne fait ni bien ni mal. Ses filles, qu’elle eut d’un hymen mystérieux, sont immortelles comme elle et, comme elle, libres de leurs actes et de leurs pensées, puisqu’elles ne peuvent ni gagner ni perdre devant Dieu. Or, mon fils, je le reconnais à des signes certains, la créature qui vous fit tomber, cette Leila, était une fille de Lilith. Priez, je vous entendrai demain en confession. Il resta songeur un moment, puis, tirant de sa poche un papier, il reprit : - Cette nuit, après vous avoir souhaité le bonsoir, j’ai reçu du facteur, qui s’était attardé dans les neiges, une lettre pénible. Monsieur le premier vicaire m’écrit que mon livre a contristé Monseigneur et assombri par avance, dans son âme, les joies du Carmel. Cet écrit, ajoute-t-il, est plein de propositions téméraires et d’opinions déjà condamnées par les docteurs. Sa Grandeur ne saurait approuver des élucubrations si malsaines. Voilà ce qu’on m’écrit. Mais je raconterai votre aventure à Monseigneur. Elle lui prouvera que Lilith existe et que je ne rêve pas. Je priai M. Safrac de m’écouter un moment encore : - Leila, mon père, m’a laissé, en partant, une feuille de cyprès sur laquelle des caractères que je ne puis lire sont gravés à la pointe du style. Voici cette espèce d’amulette- M. Safrac prit le léger copeau que je lui tendais, l’examina attentivement, puis : - Ceci, dit-il, est écrit en langue persane de la belle époque et se traduit sans peine ainsi : PRIÈRE DE LEILA, FILLE DE LILITH Mon Dieu, promettez-moi la mort, afin que je goûte la vie. Mon Dieu, donnez-moi le remords, afin que je trouve le plaisir. Mon Dieu, faites-moi l’égale des filles d’Eve ! Læta Acilia La bibliothèque libre. Aller à : Navigation, Rechercher Anatole France Læta Acilia? La Fille de Lilith Balthasar L’oeuf rouge ? LÆTA ACILIA À Ary Renan. I Læta Acilia vivait à Marseille, sous Tibère empereur. Mariée depuis plusieurs années à un chevalier romain nommé Helvius, elle n’avait point encore d’enfant et elle souhaitait ardemment d’être mère. Un jour qu’elle se rendait au temple pour adorer les dieux, elle vit le portique envahi par une troupe d’hommes demi- nus, décharnés, rongés de lèpre et d’ulcères. Elle s’arrêta effrayée sur le premier degré du monument. Læta Acilia n’était point impitoyable. Elle plaignait les pauvres, mais elle en avait peur. Or, elle n’avait jamais vu de mendiants aussi farouches que ceux qui se pres saient en ce moment devant elle, livides, inertes, leurs besaces vides jetées à leurs pieds. Elle pâlit et porta la main à son coeur. Incapable d’avancer ni de fuir, elle sentait ses jambes fléchir, lorsqu’une femme d’une beauté éclatante, se détachant du groupe des malheureux, s’avança vers elle. - Ne crains rien, ô jeune femme, dit cette inconnue d’une voix grave et douce, ceux que tu vois ici ne sont point des hommes cruels. Ils apportent, non la fraude et l’injure, mais la vérité et l’amour. Nous venons de Judée, où le fils de Dieu est mort et ressuscité. Quand il fut remonté à la droite de son père, ceux qui croyaient en lui souffrirent de grands maux. Étienne fut lapidé par le peuple. Quant à nous, les prêtres nous mirent dans un navire sans voiles et sans gouvernail, et nous fûmes livrés aux flots de la mer afin d’y périr. Mais le Dieu qui nous aimait en sa vie mortelle nous conduisit heureusement au port de cette ville. Hélas ! les Massaliotes sont avares, idolâtres et cruels. Ils laissent mourir de faim et de froid les disciples de Jésus. Et si nous n’étions réfugiés dans ce temple, qu’ils tiennent pour un asile sacré, ils nous auraient déjà traînés dans de sombres pri sons. Pourtant il conviendrait de nous souhaiter la bienvenue, puisque nous apportons la bonne nouvelle. Ayant ainsi parlé, l’étrangère étendit le bras vers ses compagnons, et, désignant chacun d’eux tour à tour : - Ce vieillard, dit-elle, qui tourne vers toi, femme, son regard lumineux, c’est Cédon, l’aveugle de naissance que le maître a guéri. Cédon voit aujourd’hui avec une égale clarté les choses visibles et les choses invisibles. Cet autre vieillard, dont la barbe est blanche comme la neige des monts, c’est Maximin. Cet homme jeune encore et qui semble si las, c’est mon frère. Il possédait de grandes richesses à Jérusalem ; près de lui se tiennent Marthe, ma soeur, et Mantille, la fidèle servante qui, dans les jours heureux, cueillait les olives sur les collines de Béthanie. - Et toi, demanda Læta Acilia, toi, dont la voix est si douce et le visage si beau, quel est ton nom ? La juive répondit : - Je me nomme Marie-Madeleine. J’ai deviné aux broderies d’or de ta robe et à l’innocente fierté de ton regard que tu étais la femme d’un des principaux citoyens de cette ville. C’est pourquoi je suis venue à toi, afin que tu émeuves le coeur de ton époux en faveur des disciples de Jésus-Christ. Dis à cet homme riche : « Seigneur, ils sont nus, vêtons-les ; ils ont faim et soif, donnons-leur le pain et le vin, et Dieu nous rendra dans son royaume ce qui nous aura été emprunté en son nom. » Læta Acilia répondit : - Marie, je ferai ce que tu demandes. Mon mari se nomme Helvius, il est chevalier et c’est un des plus riches citoyens de la ville ; jamais il ne me refuse longtemps ce que je veux, car il m’aime. Maintenant tes compagnons, ô Marie, ne me font plus peur, j’oserai passer tout près d’eux, bien que des ulcères dévorent leurs membres, et j’irai dans le temple prier les dieux immortels, afin qu’ils m’accordent ce que je désire. Hélas ! ils me l’ont refusé jusqu’à ce jour !- Marie, de ses deux bras étendus, lui barra le chemin. - Femme, garde-toi bien, s’écria-t-elle, d’adorer de vaines idoles. Ne demande pas à des simulacres de marbre les paroles d’espérance et de vie. Il n’y a qu’un Dieu, et ce Dieu fut un homme, et mes cheveux ont essuyé ses pieds. À ces mots, des éclairs et des larmes jaillirent ensemble de ses yeux, plus sombres qu’un ciel d’orage, et Læta Acilia se dit en elle-même : « Je suis pieuse, j’accomplis exactement les cérémonies que la religion prescrit, mais il y a en cette femme un étrange sentiment de l’amour divin. » Et la Madeleine poursuivit dans l’extase : - C’était le Dieu du ciel et de la terre, et il disait des paraboles, assis sur le banc du seuil, à l’ombre du vieux figuier. Il était jeune et beau ; il voulait bien être aimé. Quand il venait souper dans la maison de ma soeur, je m’asseyais à ses pieds, et les paroles coulaient de ses lèvres comme l’eau du torrent. Et quand ma soeur, se plaignant de ma paresse, s’écriait : « Nabi, dites-lui qu’il est juste qu’elle m’aide à préparer le souper », il m’excusait en souriant, me gardait à ses pieds et me disait que j’avais pris la bonne part. On eût cru voir un jeune berger de la montagne, et pourtant ses prunelles jetaient des flammes pareilles à celles qui sortaient du front de Moïse. Sa douceur ressemblait à la paix des nuits et sa colère était plus terrible que la foudre. Il aimait les humbles et les petits. Les enfants couraient au-devant de lui sur les routes et s’attachaient à sa robe. C’était le Dieu d’Abraham et de Jacob. Et de ces mêmes mains qui avaient fait le soleil et les étoiles, il caressait sur la joue les nouveau-nés que lui tendaient, au seuil des cabanes, les mères joyeuses. Lui-même, il était simple comme un enfant et il ressuscitait les morts. Tu vois ici, parmi nos compagnons, mon frère qu’il a tiré du tombeau. Regarde, ô femme ! Lazare conserve sur son front la pâleur de la mort et dans ses yeux l’horreur d’avoir vu les limbes. Mais depuis quelques instants Læta Acilia n’écoutait plus. Elle leva vers la juive ses yeux candides et son petit front poli : - Marie, lui dit-elle, je suis une femme pieuse, attachée à la religion de mes pères. L’impiété est mauvaise pour mon sexe. Et il ne conviendrait pas à l’épouse d’un chevalier romain d’embrasser des nouveautés religieuses. J’avoue pourtant qu’il y a dans l’Orient des dieux aimables. Le tien, Marie, me semble de ceux-là. Tu m’as dit qu’il aimait les petits enfants, et qu’il les baisait sur la joue dans les bras des jeunes mères. À cela, je reconnais qu’il est un dieu propice aux femmes, je regrette qu’il ne soit pas en honneur dans l’aristocratie et parmi les fonctionnaires, car je lui ferais volontiers des offrandes de gâteaux au miel. Mais, écoute, Marie la Juive, invoque-le, toi qu’il aime, et demande-lui pour moi ce que je n’ose lui demander et ce que mes déesses m’ont refusé. Læta Acilia avait prononcé ces paroles en hésitant. Elle s’arrêta et rougit. - Qu’est-ce donc, demanda vivement la Madeleine, et que manque-t-il, femme, à ton âme inquiète ? Se rassurant peu à peu, Læta Acilia répondit : - Marie, tu es femme, et, bien que je ne te connaisse point, il m’est permis de te confier un secret de femme. Depuis six ans que je suis mariée, je n’ai point encore d’enfant et c’est un grand chagrin pour moi. Il me faut un enfant à aimer ; l’amour que j’ai là au coeur pour le petit être que j’attends et qui ne viendra peut-être jamais m’étouffe. Si ton dieu, Marie, m’accorde, par ton entremise, ce que mes déesses m’ont refusé, je dirai qu’il est un bon dieu, et je l’aimerai et je le ferai aimer par mes amies, qui sont comme moi jeunes, riches, et des premières familles de la ville. Madeleine répondit gravement : - Fille des Romains, quand tu auras reçu ce que tu demandes, qu’il te souvienne de la promesse que tu viens de faire à la servante de Jésus ! - Il m’en souviendra, répondit la Massaliote. En attendant, Marie, prends cette bourse et partage avec tes compagnons les pièces d’argent qu’elle renferme. Adieu, je retourne dans ma maison. Dès que j’y serai, je ferai envoyer à tes compagnons et à toi des corbeilles pleines de pains et de viandes. Dis à ton frère, à ta soeur, à tes amis qu’ils peuvent quitter sans crainte l’asile où ils se sont réfugiés et se rendre dans quelque hôtellerie des faubourgs. Helvius, qui est puissant dans la ville, empêchera qu’on leur fasse aucun mal. Que les dieux te gardent, Marie-Madeleine ! Quand il te plaira de me revoir, demande aux passants la maison de Læta Acilia ; tous les citoyens te l’indiqueront sans peine. II Or, à six mois de là, Læta Acilia, couchée sur un lit de pourpre dans la cour de sa maison, murmurait une chanson qui n’avait point de sens et que sa mère chantait autrefois. L’eau de la vasque d’où s’élevaient de jeunes tritons de marbre chantait gaiement, et l’air tiède agitait avec douceur les feuilles bruissantes du vieux platane. Lasse, alanguie, heureuse, lourde comme l’abeille au sortir du verger, la jeune femme, croisant les bras sur sa taille arrondie, ayant cessé son chant, promena ses regards tout autour d’elle et soupira de joie et d’orgueil. À ses pieds, ses esclaves noires, jaunes ou blanches s’empressaient à manier l’aiguille, la navette et le fuseau, et travaillaient à l’envi au trousseau de l’enfant attendu. Læta, allongeant le bras, prit le petit bonnet qu’une vieille esclave noire lui présentait en riant. Elle en coiffa son poing fermé et rit à son tour. C’était un petit bonnet de pourpre, d’or, d’argent et de perles, magnifique comme les rêves d’une pauvre Africaine. En ce moment une femme étrangère parut dans cette cour intérieure. Elle était vêtue d’une robe d’une seule pièce, semblable par sa couleur à la poussière des chemins. Ses longs cheveux étaient couverts de cendre, mais son visage, brûlé par les larmes, rayonnait encore de gloire et de beauté. Les esclaves, la prenant pour une mendiante, se levaient déjà pour la chasser, quand Læta Acilia, la reconnaissant du premier coup d’oeil, se leva et courut à elle en s’écriant : - Marie, Marie, il est vrai que tu fus la préférée d’un dieu. Celui que tu aimas sur la terre t’a entendue dans son ciel et il m’a accordé ce que j’avais demandé par ton entremise. Vois ! ajouta-t-elle. Et elle montra le petit bonnet qu’elle tenait encore dans sa main. - Comme je suis heureuse et combien je te rends grâce ! - Je le savais, répondit Marie-Madeleine, et je viens, Læta Acilia, t’instruire dans la vérité du Christ Jésus. Alors la Massaliote renvoya ses esclaves et tendit à la juive un fauteuil d’ivoire dont les coussins étaient brodés d’or. Mais Madeleine, repoussant ce siège avec dégoût, s’assit à terre, les jambes croisées, au pied du grand platane, que les souffles de l’air remplissaient de murmures. - Fille des gentils, dit-elle, tu n’as pas méprisé les disciples du Seigneur. Ils avaient soif et tu leur as donné à boire ; ils étaient affamés et tu leur as donné à manger. C’est pourquoi je te ferai connaître Jésus comme je l’ai connu, afin que tu l’aimes comme je l’aime. J’étais une pécheresse quand je vis pour la première fois le plus beau des fils des hommes. Et elle conta comment elle s’était jetée aux genoux de Jésus, dans la maison de Simon le Lépreux, et comment elle avait versé sur les pieds adorés du nabi tout le nard contenu dans un vase d’albâtre. Elle rapporta les paroles que le doux maître avait prononcées alors, en réponse aux murmures de ses disciples grossiers. - Pourquoi reprenez-vous cette femme ? avait-il dit. Ce qu’elle m’a fait est bien fait. Car vous aurez toujours parmi vous des pauvres ; mais moi, vous ne m’aurez pas toujours. Elle a d’avance parfumé mon corps pour ma sépulture. En vérité, je vous le dis, dans le monde entier, partout où sera prêché cet Évangile, on racontera ce qu’elle a fait et elle en sera louée. Elle expliqua ensuite comment Jésus avait chassé les sept démons qui s’agitaient en elle. Elle ajouta : - Depuis lors, ravie, consumée par toutes les joies de la foi et de l’amour, j’ai vécu dans l’ombre du maître comme dans un nouvel Éden. Elle parla des lis des champs qu’ils contemplaient ensemble et du bonheur infini, du seul bonheur de croire. Puis elle dit comment il avait été trahi et mis à mort pour le salut de son peuple. Elle rappela les scènes ineffables de la passion, de la mise au tombeau et de la résurrection. - C’est moi, s’écria-t-elle, c’est moi qui l’ai vu la première. J’ai trouvé deux anges vêtus de blanc, assis, l’un à la tête, l’autre aux pieds, là où l’on avait porté le corps de Jésus. Et ils me dirent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » - « Je pleure parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l’ont mis. » Ô joie ! Jésus vint à moi et je crus d’abord que c’était le jardinier. Mais il m’appela « Marie » et je le reconnus à sa voix. Je m’écriai : « Nabi ! » et j’étendis les bras ; mais il me répondit doucement : « Ne me touche point, car je ne suis pas encore monté vers mon père. » En écoutant ce récit, Læta Acilia perdait peu à peu sa joie et sa quiétude. Faisant un retour sur elle-même, elle examinait sa vie, et elle la trouvait bien monotone auprès de la vie de cette femme qui avait aimé un dieu. Les jours qui marquaient pour elle, jeune et pieuse patricienne, étaient ceux où elle mangeait des gâteaux avec ses amies. Les jeux du cirque, l’amour d’Helvius et les travaux d’aiguille occupaient aussi son existence. Mais qu’était-ce que tout cela auprès des scènes dont la Madeleine échauffait ses sens et son âme ? Elle se sentit monter au coeur d’amères jalousies et d’obscurs regrets. Elle enviait les divines aven tures et jusqu’aux douleurs sans nom de cette juive dont l’ardente beauté brillait encore sous les cendres de la pénitence. - Va-t’en ! juive, s’écria-t-elle en retenant les larmes dans ses yeux avec les poings, va-t’en ! J’étais si tranquille tout à l’heure ! Je me croyais heureuse. Je ne savais pas qu’il y eût au monde d’autres bonheurs que ceux que j’ai goûtés. Je ne connaissais pas d’autre amour que celui de mon excellent Helvius et pas d’autre joie sainte que de célébrer les mystères des déesses à la mode de ma mère et de mon aïeule. Oh ! c’était bien simple. Méchante femme, tu voulais me donner le dégoût de la bonne vie que j’ai menée. Mais tu n’as pas réussi. Que viens-tu me parler de tes amours avec un dieu visible ? Pourquoi te vantes-tu devant moi, d’avoir vu le nabi ressuscité, puisque je ne le verrai pas, moi ? Tu espérais me gâter jusqu’à la joie d’avoir un enfant. C’était mal ! Je ne veux pas connaître ton dieu. Tu l’as trop aimé ; il faut pour lui plaire se prosterner échevelée à ses pieds. Ce n’est pas là une attitude convenable à la femme d’un chevalier. Helvius se fâcherait si j’étais jamais une telle adorante. Je ne veux pas d’une reli gion qui dérange les coiffures. Non, certes, je ne ferai pas connaître ton Christ au petit enfant que je porte dans mon sein. Si ce pauvre petit être est une fille, je lui ferai aimer nos petites déesses de terre cuite, qui ne sont pas plus hautes que le doigt et avec lesquelles elle pourra jouer sans crainte. Voilà les divinités qu’il faut aux mères et aux enfants. Tu es bien audacieuse de me vanter tes amours, et de m’inviter à les partager. Comment ton dieu pourrait-il être le mien ? Je n’ai pas mené la vie d’une pécheresse, je n’ai pas été possédée de sept démons, je n’ai pas erré par les chemins ; je suis une femme respectable. Va-t’en ! Madeleine, voyant que l’apostolat n’était point dans ses voies, se retira dans une grotte sauvage qui fut dite depuis la Sainte-Baume. Les hagiographes pensent unanimement que Læta Acilia ne fut convertie à la foi chrétienne que de longues années après l’entretien que j’ai fidèlement rapporté. NOTE SUR UN POINT D’EXÉGÈSE Quelques personnes m’ont reproché d’avoir confondu dans ce conte Marie de Béthanie, soeur de Marthe, et Marie-Madeleine. Je dois convenir tout d’abord que l’Évangile semble faire de la Marie qui répandit du parfum de nard sur les pieds de Jésus et de la Marie à qui le Maître dit : Noli me tangere, deux femmes absolument distinctes. Sur ce point je donne satisfaction à ceux qui m’ont fait l’honneur de me reprendre. Il se trouve dans le nombre une princesse attachée à l’orthodoxie grecque. Je n’en suis pas surpris. Les Grecs ont de tout temps distingué deux Marie. Il n’en fut pas de même pour l’Église d’Occident. Là, au contraire, l’identification de la soeur de Marthe et de Madeleine la Pécheresse se fit de bonne heure. Les textes s’y prêtaient assez mal, mais les difficultés opposées par les textes ne gênent jamais que les savants ; la poésie populaire est plus subtile que la science ; rien ne l’arrête, elle sait tourner les obstacles devant lesquels la critique vient se heurter. Par un tour heureux de son imagination, le populaire fondit ensemble les deux Marie et créa ainsi le type merveilleux de la Madeleine. La légende l’a consacré, et c’est de la légende que je m’inspire dans mon petit conte. En cela, je me crois absolument irréprochable. Ce n’est pas tout. Je puis encore invoquer l’autorité des docteurs. Sans me flatter, j’ai pour moi la Sorbonne. Elle déclara, le 1er décembre 1521, qu’il n’y a qu’une Marie. L’OEUF ROUGE À Samuel Pozzi. Le docteur N*** posa sa tasse de café sur la cheminée, jeta son cigare dans le feu et me dit : - Cher ami, vous avez raconté jadis l’étrange suicide d’une femme bourrelée de terreur et de remords. Sa nature était fine et sa culture exquise. Soupçonnée de complicité dans un crime dont elle avait été le muet témoin, désespérée de son irréparable lâcheté, agitée par de perpétuels cauchemars qui lui représentaient son mari mort et décomposé la désignant du doigt aux magistrats curieux, elle était la proie inerte de sa sensibilité exaspérée. Dans cet état, une circonstance insignifiante et fortuite décida de son sort. Son neveu, un enfant, vivait chez elle. Un matin, il fit, comme à son ordinaire, ses devoirs dans la salle à manger. Elle s’y trouvait elle-même. L’enfant se mit à traduire mot à mot des vers de Sophocle. Il prononçait tout haut les termes grecs et français à mesure qu’il les écrivait : ???a ?e???, la tête divine ; ????st??, de Jocaste ; t?????e, est morte- Sp?sa ??µ??, déchirant sa chevelure ; ???e?, elle appelle ; ????? ?e????, Laïs mort- ??se?d?µe?, nous vîmes ; t?? ???a??a ??eµast??, la femme pendue. Il fit un paraphe qui troua le papier, tira une langue toute violacée d’encre, puis il chanta : « Pendue ! pendue ! pendue ! » La malheureuse, dont la volonté était détruite, obéit sans défense à la suggestion du mot qu’elle avait entendu trois fois. Elle se leva droite, sans voix, sans regard, et elle entra dans sa chambre. Quelques heures après, le commissaire de police, appelé pour constater la mort violente, fit cette réflexion : « J’ai vu bien des femmes suicidées ; c’est la première fois que j’en vois une pendue. » On parle de suggestion. C’en est là de la plus naturelle et de la plus croyable. Je me méfie un peu, malgré tout, de celle qui est préparée dans les cliniques. Mais qu’un être chez qui la volonté est morte obéisse à toutes les excitations extérieures, c’est une vérité que la raison admet et que démontre l’expérience. L’exemple que vous en apportez m’en rappelle un autre assez analogue. C’est celui de mon malheureux camarade Alexandre Le Mansel. Un vers de Sophocle tua votre héroïne. Une phrase de Lampride perdit l’ami dont je veux vous parler. Le Mansel, avec qui j’ai fait mes classes au lycée d’Avranches, ne ressemblait à aucun de ses camarades. Il paraissait à la fois plus jeune et plus vieux qu’il n’était en réalité. Petit et fluet, il avait peur, à quinze ans, de tout ce dont les petits enfants s’effrayent. L’obscurité lui causait une épouvante invincible. Il ne pouvait rencontrer, sans fondre en larmes, un des domestiques du lycée qui avait une grosse loupe au sommet du crâne. Mais par moments, à le voir de près, il avait l’air presque vieux. Sa peau aride, collée sur les tempes, nourrissait mal ses maigres cheveux. Son front était poli comme le front des hommes mûrs. Quant à ses yeux, ils étaient sans regard. Maintes fois des étrangers le prirent pour un aveugle. Sa bouche donnait seule une physionomie à son visage. Ses lèvres mobiles exprimaient tour à tour une joie enfantine et de mystérieuses souffrances. Le timbre de sa voix était clair et charmant. Quand il récitait ses leçons, il donnait aux vers leur nombre et leur rythme, ce qui nous faisait beaucoup rire. Pendant les récréations, il partageait volontiers nos jeux, et il n’y était pas maladroit, mais il y apportait une ardeur fébrile et des allures de somnambule qui inspiraient à quelques-uns d’entre nous une antipathie insurmontable. Il n’était pas aimé ; nous en aurions fait notre souffre-douleur, s’il ne nous eût imposé par je ne sais quelle fierté sauvage et par son renom d’élève fort. Bien qu’inégal dans son travail, il tenait souvent la tête de la classe. On disait qu’il parlait, la nuit, dans le dortoir, et que même il sortait tout endormi de son lit. C’est ce qu’aucun de nous n’avait guère observé de ses propres yeux, car nous étions à l’âge des profonds sommeils. Il m’inspira longtemps plus de surprise que de sympathie. Nous devînmes subitement amis dans une promenade que nous fîmes avec toute la classe à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Nous étions venus pieds nus par la grève, portant nos souliers et notre pain au bout d’un bâton et chantant à tue-tête. Nous passâmes sous la poterne, puis, ayant jeté notre baluchon au pied des Michelettes, nous nous assîmes côte à côte sur une de ces vieilles bombardes de fer que la pluie et l’embrun écaillent depuis cinq siècles. Là, promenant des vieilles pierres au ciel son regard vague, et balançant ses pieds nus, il me dit : « J’aurais voulu vivre du temps de ces guerres et être un chevalier. J’aurais pris les deux Michelettes, j’en aurais pris vingt, j’en aurais pris cent ; j’aurais pris tous les canons des Anglais. J’aurais combattu seul devant la poterne. Et l’archange saint Michel se serait tenu au-dessus de ma tête comme un nuage blanc. » Ces paroles et le chant traînant dont il les disait me firent tressaillir. Je lui dis : « J’aurais été ton écuyer. Le Mansel, tu me plais ; veux-tu être mon ami ? » Et je lui tendis la main, qu’il prit avec solennité. Au commandement du maître, nous chaussâmes nos souliers et notre petite troupe gravit la rampe étroite qui mène à l’abbaye. À mi-chemin, près d’un figuier rampant, nous vîmes la maisonnette où Tiphaine Raguenel, veuve de Bertrand du Guesclin, vécut, au péril de la mer. Ce logis est si étroit que c’est merveille s’il a été habité. Il faut que, pour y vivre, la bonne Tiphaine ait été une étrange petite vieille ou plutôt une sainte, menant une existence toute spirituelle. Le Mansel ouvrit les bras, comme pour embrasser cette bicoque angélique ; puis s’étant agenouillé, il se mit à baiser les pierres sans entendre les rires de ses camarades qui, dans leur gaieté, commençaient à lui jeter des cailloux. Je ne raconterai pas notre promenade à travers les cachots, le cloître, les salles et la chapelle. Le Mansel semblait ne rien voir. D’ailleurs je n’ai rappelé cet épisode que pour vous montrer comment notre amitié était née. Le lendemain, au dortoir, je fus réveillé par une voix qui me disait à l’oreille : « Tiphaine n’est pas morte. » Je me frottai les yeux et vis à côté de moi Le Mansel en chemise. Je l’invitai rudement à me laisser dormir et ne songeai plus à cette bizarre confidence. À compter de ce jour, je compris le caractère de notre condisciple beaucoup mieux que je n’avais fait jusqu’alors, et j’y découvris un orgueil immense, que je n’avais pas soupçonné. Je ne vous surprendrai pas en vous disant qu’à quinze ans j’étais un médiocre psychologue ; mais l’orgueil de Le Mansel était trop subtil pour qu’on pût en être frappé tout d’abord. Il s’étendait sur de lointaines chimères et n’avait point de forme tangible. Cependant il inspirait tous les sentiments de mon ami et il donnait une espèce d’unité à ses idées baroques et incohérentes. Pendant les vacances qui suivirent notre promenade au Mont-Saint-Michel, Le Mansel m’invita à passer une journée chez ses parents, cultivateurs et propriétaires à Saint-Julien. Ma mère me le permit, non sans quelque répugnance. Saint-Julien est à six kilomètres de la ville. Ayant mis un gilet blanc et une belle cravate bleue, je m’y rendis un dimanche, de bon matin. Alexandre m’attendait sur le seuil, en souriant comme un petit enfant. Il me prit par la main et me fit entrer dans la « salle ». La maison, à demi rustique, à demi bourgeoise, n’était ni pauvre ni mal tenue. Pourtant j’eus le coeur serré en y entrant, tant il y régnait de silence et de tristesse. Là, près de la fenêtre, dont les rideaux étaient un peu soulevés, comme par une curiosité timide, je vis une femme qui me sembla vieille. Je ne répondrais pas qu’elle le fût alors autant qu’il me parut. Elle était maigre et jaune ; ses yeux brillaient dans leur orbite noire, sous des paupières rouges. Bien qu’on fût en été, son corps et sa tête disparaissaient sous de sombres vêtements de laine. Mais ce qui la rendait tout à fait étrange, c’est la lame de métal qui cerclait son front comme un diadème. - C’est maman, me dit Le Mansel. Elle a sa migraine. Madame Le Mansel me fit un compliment d’une voix gémissante et, remarquant sans doute mon regard étonné qui s’attachait à son front : - Mon jeune monsieur, me dit-elle en souriant, ce que je porte aux tempes n’est point une couronne ; c’est un cercle magnétique pour guérir les maux de tête. Je cherchais à répondre de mon mieux, quand Le Mansel m’entraîna dans le jardin, où nous trouvâmes un petit homme chauve qui glissait dans les allées comme un fantôme. Il était si mince et si léger qu’on pouvait craindre que le vent l’emportât. Son allure timide, son long cou décharné qu’il tendait en avant, sa tête grosse comme le poing, ses regards de côté, son pas sautillant, ses bras courts soulevés comme des ailerons, lui donnaient, autant que possible et plus que de raison, l’aspect d’une volaille plumée. Mon ami Le Mansel me dit que c’était son papa, mais qu’il fallait le laisser aller à la basse-cour, parce qu’il ne vivait que dans la compagnie de ses poules et qu’il avait perdu près d’elle l’habitude de causer avec les hommes. Pendant qu’il parlait, monsieur Le Mansel père disparut à nos yeux, et nous entendîmes bientôt des gloussements joyeux s’élever dans l’air. Il était dans sa cour. Le Mansel fit avec moi quelques tours de jardin et m’avertit que tout à l’heure, au dîner, je verrais sa grand’mère ; que c’était une bonne dame, mais qu’il ne faudrait pas faire attention à ce qu’elle dirait, parce qu’elle avait quelquefois l’esprit dérangé. Puis il me mena dans une jolie charmille, et là il me dit à l’oreille, en rougissant : - J’ai fait des vers sur Tiphaine Raguenel ; je te les dirai une autre fois. Tu verras ! tu verras ! La cloche sonna le dîner. Nous rentrâmes dans la salle. Monsieur Le Mansel père y entra après nous avec un panier plein d’oeufs. - Dix-huit ce matin, dit-il d’une voix qui gloussait. On nous servit une omelette délicieuse. J’étais assis entre madame Le Mansel, qui soupirait sous son diadème, et sa mère, une vieille Normande aux joues rondes, qui, n’ayant plus de dents, souriait des yeux. Elle me parut tout à fait avenante. Pendant que nous mangions le canard rôti et le poulet à la crème, la bonne dame nous faisait des contes agréables, et je ne remarquai pas que son esprit fût le moins du monde dérangé comme l’avait dit son petit-fils. Il me sembla au contraire qu’elle était la gaieté de la maison. Après le dîner, nous passâmes dans un petit salon dont les meubles de noyer étaient garnis de velours d’Utrecht jaune. Une pendule à sujet brillait sur la cheminée entre deux flambeaux. Sur le socle noir de la pendule reposait, protégé par le globe qui la recouvrait, un oeuf rouge. Je ne sais pourquoi, ayant une fois remarqué cet oeuf, je me mis à le considérer attentivement. Les enfants ont de ces curiosités inexplicables. Je dois dire aussi que cet oeuf était d’une couleur extraordinaire et magnifique. Il ne ressemblait en rien à ces oeufs de Pâques qui, trempés dans du jus de betterave, y prennent cette teinte vineuse qu’admirent les marmots arrêtés devant l’étalage des fruitiers. Il était teint d’une pourpre royale. Je ne pus m’empêcher d’en faire la remarque avec l’indiscrétion de mon âge. Monsieur Le Mansel père y répondit par une sorte de cocorico qui trahissait son admiration. - Mon jeune monsieur, ajouta-t-il, cet oeuf n’est point teint, comme vous semblez le croire. Il a été pondu tel que vous le voyez par une poule ceylandaise de mon poulailler. C’est un oeuf phénoménal. - Il ne faut point oublier de dire, mon ami, ajouta madame Le Mansel d’une voix dolente, que cet oeuf fut pondu le jour même de la naissance de notre Alexandre. - C’est positif, reprit monsieur Le Mansel. Cependant la vieille grand’mère me regardait avec des yeux moqueurs et, pinçant ses lèvres molles, me faisait signe de n’en rien croire. - Hum ! fit-elle tout bas, les poules couvent quelquefois ce qu’elles n’ont point pondu, et si quelque malin voisin glisse dans leur nitée un- Son petit-fils l’interrompit avec violence. Il était pâle, ses mains tremblaient. - Ne l’écoute pas, me cria-t-il. Tu sais ce que je t’ai dit. Ne l’écoute pas ! - C’est positif, répétait monsieur Le Mansel en fixant de côté son oeil rond sur l’oeuf pourpre. La suite de mes relations avec Alexandre Le Mansel ne présente rien qui mérite d’être conté. Mon ami me parla souvent de ses vers à Tiphaine, mais il ne me les montra jamais. D’ailleurs je le perdis bientôt de vue. Ma mère m’envoya terminer mes études à Paris. J’y passai mes deux baccalauréats et j’y étudiai la médecine. Dans le temps que je préparais ma thèse de doctorat, je reçus une lettre de ma mère qui m’annonçait que ce pauvre Alexandre avait été très malade et qu’à la suite d’une terrible crise il était devenu craintif et défiant à l’excès, qu’il restait d’ailleurs tout à fait inoffensif et que, malgré le trouble de sa santé et de sa raison, il montrait une aptitude extraordinaire pour les mathématiques. Ces nouvelles n’étaient pas pour me surprendre. Bien des fois, en étudiant les troubles des centres nerveux, j’avais fait un retour sur mon pauvre ami de Saint-Julien et pronostiqué malgré moi la paralysie générale qui menaçait cet enfant d’une migraineuse et d’un microcéphale rhumatisant. Les apparences ne me donnèrent pas raison d’abord. Alexandre Le Mansel, ainsi qu’on me le manda d’Avranches, retrouva à l’âge adulte une santé normale et donna des preuves certaines de la beauté de son intelligence. Il poussa très avant ses études mathématiques ; même il envoya à l’Académie des sciences la solution de plusieurs équations non encore résolues, qui fut trouvée aussi élégante que juste. Absorbé par ces travaux, il ne trouvait que rarement le temps de m’écrire. Ses lettres étaient affectueuses, claires, bien ordonnées ; il ne s’y rencontrait rien qui pût être suspect au neurologiste le plus soupçonneux. Mais bientôt notre correspondance cessa tout à fait et je restai dix ans sans entendre parler de lui. Je fus bien surpris, l’an passé, quand mon domestique me remit la carte d’Alexandre Le Mansel en me disant que ce monsieur attendait dans l’antichambre. J’étais dans mon cabinet, et je traitais avec un de mes confrères une affaire professionnelle d’une certaine importance. Toutefois, je priai mon confrère de m’attendre une minute et je courus embrasser mon ancien camarade. Je le trouvai bien vieilli, chauve, hâve, d’une excessive maigreur. Je le pris par le bras et le conduisis dans le salon. - Je suis bien content de te revoir, me dit-il, et j’ai beaucoup à te dire. Je suis en butte à des persécutions inouïes. Mais j’ai du courage, je lutterai vaillamment, je triompherai de mes ennemis ! Ces paroles m’inquiétèrent comme elles eussent inquiété à ma place tout autre médecin neurologiste. J’y découvrais un symptôme de l’affection dont mon ami était menacé par les lois fatales de l’hérédité, et qui avait paru enrayée. - Cher ami, nous causerons de tout cela, lui dis-je. Reste ici un moment. Je termine une affaire. Prends un livre pour te distraire en attendant. Vous savez que j’ai beaucoup de livres et que mon salon contient, dans trois bibliothèques d’acajou, six mille volumes environ. Pourquoi fallut-il que mon malheureux ami prit justement celui qui pouvait lui faire du mal et l’ouvrit à la page funeste ? Je conférai vingt minutes environ avec mon collègue, puis, l’ayant congédié, je rentrai dans le salon où j’avais laissé Le Mansel. Je trouvai le malheureux dans l’état le plus effrayant. Il frappait un livre ouvert devant lui, que je reconnus tout de suite pour être la traduction de l’Histoire Auguste. Et il récitait à haute voix cette phrase de Lampride : « Le jour de la naissance d’Alexandre Sévère, une poule appartenant au père du nouveau-né pondit un oeuf rouge, présage de la pourpre impériale que l’enfant devait revêtir. » Son exaltation allait jusqu’à la fureur. Il écumait. Il criait : « L’oeuf, l’oeuf de mon jour natal ! Je suis empereur. Je sais que tu veux me tuer. N’approche pas, misérable ! » Il faisait les cent pas. Puis, revenant vers moi, les bras ouverts : « Mon ami, me disait-il, mon vieux camarade, que veux-tu que je te donne ?- Empereur- Empereur- Mon père avait raison- L’oeuf pourpre- Empereur, il faut l’être- Scélérat ! pourquoi me cachais-tu ce livre ? Je châtierai ce crime de haute trahison- Empereur ! Empereur ! Je dois l’être. Oui, c’est le devoir. Allons, allons !- » Il sortit. J’essayai en vain de le retenir. Il m’échappa. Vous savez le reste. Tous les journaux ont raconté comment, en sortant de chez moi, il acheta un revolver et brûla la cervelle au factionnaire qui lui barrait la porte de l’Élysée. Ainsi une phrase écrite au ive siècle par un historien latin occasionne quinze cents ans plus tard la mort d’un malheureux pioupiou de notre pays. Qui démêlera jamais l’écheveau des causes et des effets ? Qui peut se flatter de dire en accomplissant un acte quelconque : Je sais ce que je fais ? Mon cher ami, c’est tout ce que j’avais à vous conter. Le reste n’intéresse que les statistiques médicales et peut se dire en deux mots. Le Mansel, enfermé dans une maison de santé, resta quinze jours en proie à une folie furieuse. Puis il tomba dans une imbécillité complète, pendant laquelle sa gloutonnerie était telle qu’il dévorait jusqu’à la cire à frotter le parquet. Il s’est étouffé il y a trois mois en avalant une éponge. Le docteur se tut et alluma une cigarette. Après un moment de silence : - Docteur, lui dis-je, vous nous avez conté là une affreuse histoire. - Elle est affreuse, répondit le docteur, mais elle est vraie. Je prendrais bien un petit verre de cognac. ABEILLE À Florentin Lorot. CHAPITRE PREMIER Qui traite de la figure de la terre et sert d’introduction. La mer recouvre aujourd’hui le sol où fut le duché des Clarides. Nul vestige de la ville et du château. Mais on dit qu’à une lieue au large, on voit, par les temps calmes, d’énormes troncs d’arbres debout au fond de l’eau. Un endroit du rivage qui sert de poste aux douaniers se nomme encore en ce temps-ci l’Échoppe- du-Tailleur. Il est extrêmement probable que ce nom est un souvenir d’un certain maître Jean dont il est parlé dans notre récit. La mer, qui gagne tous les ans de ce côté, recouvrira bientôt ce lieu si singulièrement nommé. De tels changements sont dans la nature des choses. Les montagnes s’affaissent dans le cours des âges ; le fond de la mer se soulève au contraire et porte jusqu’à la région des nuées et des glaces les coquillages et les madrépores. Rien ne dure. La figure des terres et des mers change sans cesse. Seul le souvenir des âmes et des formes traverse les âges et nous rend présent ce qui n’était plus depuis longtemps. En vous parlant des Clarides, c’est vers un passé très ancien que je veux vous ramener. Je commence : La comtesse de Blanchelande, ayant mis sur ses cheveux d’or un chaperon noir brodé de perles- Mais, avant d’aller plus avant, je supplie les personnes graves de ne point me lire. Ceci n’est pas écrit pour elles. Ceci n’est point écrit pour les âmes raisonnables qui méprisent les bagatelles et veulent qu’on les instruise toujours. Je n’ose offrir cette histoire qu’aux gens qui veulent bien qu’on les amuse et dont l’esprit est jeune et joue parfois. Ceux à qui suffisent des amusements pleins d’innocence me liront seuls jusqu’au bout. Je les prie, ceux-là, de faire connaître mon Abeille à leurs enfants, s’ils en ont de petits. Je souhaite que ce récit plaise aux jeunes garçons et aux jeunes filles ; mais, à vrai dire, je n’ose l’espérer. Il est trop frivole pour eux et bon seulement pour les enfants du vieux temps. J’ai une jolie petite voisine de neuf ans dont j’ai examiné l’autre jour la bibliothèque particulière. J’y ai trouvé beaucoup de livres sur le microscope et les zoophytes, ainsi que plusieurs romans scientifiques. J’ouvris un de ces derniers et je tombai sur ces lignes : « La sèche, Sepia officinalis, est un mollusque céphalopode dont le corps contient un organe spongieux à trame de chiline associé à du carbonate de chaux. » Ma jolie petite voisine trouve ce roman très intéressant. Je la supplie, si elle ne veut pas me faire mourir de honte, de ne jamais lire l’histoire d’Abeille. CHAPITRE II Où l’on voit ce que la rose blanche annonce à la comtesse de Blanchelande. Ayant mis sur ses cheveux d’or un chaperon noir brodé de perles et noué à sa taille les cordelières des veuves, la comtesse de Blanchelande entra dans l’oratoire où elle avait coutume de prier chaque jour pour l’âme de son mari, tué en combat singulier par un géant d’Irlande. Ce jour-là, elle vit une rose blanche sur le coussin de son prie-Dieu : à cette vue, elle pâlit ; son regard se voila ; elle renversa la tête et se tordit les mains. Car elle savait que lorsqu’une comtesse de Blanchelande doit mourir, elle trouve une rose blanche sur son prie-Dieu. Connaissant par là que son heure était venue de quitter ce monde où elle avait été en si peu de jours épouse, mère et veuve, elle alla dans la chambre où son fils Georges dormait sous la garde des servantes. Il avait trois ans ; ses longs cils faisaient une ombre charmante sur ses joues, et sa bouche ressemblait à une fleur. En le voyant si petit et si beau, elle se mit à pleurer. - Mon petit enfant, lui dit-elle d’une voix éteinte, mon cher petit enfant, tu ne m’auras pas connue et mon image va s’effacer à jamais de tes doux yeux. Pourtant je t’ai nourri de mon lait, afin d’être vraiment ta mère, et j’ai refusé pour l’amour de toi la main des meilleurs chevaliers. Ce disant, elle baisa un médaillon où étaient son portrait et une boucle de ses cheveux, et elle le passa au cou de son fils. Alors une larme de la mère tomba sur la joue de l’enfant, qui s’agita dans son berceau et se frotta les paupières avec ses petits poings. Mais la comtesse détourna la tête et s’échappa de la chambre. Comment deux yeux qui allaient s’éteindre eussent-ils supporté l’éclat de deux yeux adorés où l’esprit commençait à poindre ? Elle fit seller un cheval, et, suivie de son écuyer Francoeur, elle se rendit au château des Clarides. La duchesse des Clarides embrassa la comtesse de Blanchelande : - Ma belle, quelle bonne fortune vous amène ? - La fortune qui m’amène n’est point bonne ; écoutez-moi, amie. Nous fûmes mariées à peu d’années de distance et nous devînmes veuves par semblable aventure. Car en ce temps de chevalerie, les meilleurs périssent les premiers, et il faut être moine pour vivre longtemps. Quand vous devîntes mère, je l’étais depuis deux ans. Votre fille Abeille est belle comme le jour et mon petit Georges est sans méchanceté. Je vous aime et vous m’aimez. Or, apprenez que j’ai trouvé une rose blanche sur le coussin de mon prie-Dieu. Je vais mourir : je vous laisse mon fils. La duchesse n’ignorait pas ce que la rose blanche annonce aux dames de Blanchelande. Elle se mit à pleurer et elle promit, au milieu des larmes, d’élever Abeille et Georges comme frère et soeur, et de ne rien donner à l’un sans que l’autre en eût la moitié. Alors se tenant embrassées, les deux femmes approchèrent du berceau où, sous de légers rideaux bleus comme le ciel, dormait la petite Abeille, qui, sans ouvrir les yeux, agita ses petits bras. Et, comme elle écartait les doigts, on voyait sortir de chaque manche cinq petits rayons roses. - Il la défendra, dit la mère de Georges. - Et elle l’aimera, répondit la mère d’Abeille. - Elle l’aimera, répéta une petite voix claire que la duchesse reconnut pour celle d’un Esprit logé depuis longtemps sous une pierre du foyer. À son retour au manoir, la dame de Blanchelande distribua ses bijoux à ses femmes et, s’étant fait oindre d’essences parfumées et habiller de ses plus beaux vêtements afin d’honorer ce corps qui doit ressusciter au jour du jugement dernier, elle se coucha sur son lit et s’endormit pour ne plus s’éveiller. CHAPITRE III Où commencent les amours de Georges de Blanchelande et d’Abeille des Clarides. Contrairement au sort commun, qui est d’avoir plus de bonté que de beauté, ou plus de beauté que de bonté, la duchesse des Clarides était aussi bonne que belle, et elle était si belle que, pour avoir vu seulement son portrait, des princes la demandaient en mariage. Mais, à toutes les demandes, elle répondait : - Je n’aurai qu’un mari, parce que je n’ai qu’une âme. Pourtant, après cinq ans de deuil, elle quitta son long voile et ses vêtements noirs, afin de ne pas gâter la joie de ceux qui l’entouraient, et pour qu’on pût sourire et s’égayer librement en sa présence. Son duché comprenait une grande surface de terres avec des landes dont la bruyère couvrait l’étendue désolée, des lacs où les pêcheurs prenaient des poissons dont quelques-uns étaient magiques, et des montagnes qui s’élevaient dans des solitudes horribles au-dessus des régions souterraines habitées par les Nains. Elle gouvernait les Clarides par les conseils d’un vieux moine échappé de Constantinople, lequel, ayant vu beaucoup de violences et de perfidies, croyait peu à la sagesse des hommes. Il vivait enfermé dans une tour avec ses oiseaux et ses livres, et, de là, il remplissait son office de conseiller d’après un petit nombre de maximes. Ses règles étaient : « Ne jamais remettre en vigueur une loi tombée en désuétude ; céder aux voeux des populations de peur des émeutes, et y céder le plus lentement possible parce que, dès qu’une réforme est accordée, le public en réclame une autre, et qu’on est renversé pour avoir cédé trop vite, de même que pour avoir résisté trop longtemps. » La duchesse le laissait faire, n’entendant rien elle-même à la politique. Elle était compatissante et, ne pouvant estimer tous les hommes, elle plaignait ceux qui avaient le malheur d’être mauvais. Elle aidait les malheureux de toutes les manières, visitant les malades, consolant les veuves et recueillant les pauvres orphelins. Elle élevait sa fille Abeille avec une sagesse charmante. Ayant formé cette enfant à n’avoir de plaisir qu’à bien faire, elle ne lui refusait aucun plaisir. Cette excellente femme tint la promesse qu’elle avait faite à la pauvre comtesse de Blanchelande. Elle servit de mère à Georges et ne fit point de différence entre Abeille et lui. Ils grandissaient ensemble et Georges trouvait Abeille à son goût, bien que trop petite. Un jour, comme ils étaient encore au temps de leur première enfance, il s’approcha d’elle et lui dit : - Veux-tu jouer avec moi ? - Je veux bien, dit Abeille. - Nous ferons des pâtés avec de la terre, dit Georges. Et ils en firent. Mais, comme Abeille ne faisait pas bien les siens, Georges lui frappa les doigts avec sa pelle. Abeille poussa des cris affreux, et l’écuyer Francoeur, qui se promenait dans le jardin, dit à son jeune maître : - Battre les demoiselles n’est pas le fait d’un comte de Blanchelande, monseigneur. Georges eut d’abord envie de passer sa pelle à travers le corps de l’écuyer. Mais, l’entreprise présentant des difficultés insurmontables, il se résigna à accomplir une action plus aisée, qui fut de se mettre le nez contre un gros arbre et de pleurer abondamment. Pendant ce temps, Abeille prenait soin d’entretenir ses larmes en s’enfonçant les poings dans les yeux ; et, dans son désespoir, elle se frottait le nez contre le tronc d’un arbre voisin. Quand la nuit vint envelopper la terre, Abeille et Georges pleuraient encore, chacun devant son arbre. Il fallut que la duchesse des Clarides prît sa fille d’une main et Georges de l’autre pour les ramener au château. Ils avaient les yeux rouges, le nez rouge, les joues luisantes ; ils soupiraient et reniflaient à fendre l’âme. Ils soupèrent de bon appétit ; après quoi on les mit chacun dans son lit. Mais ils en sortirent comme de petits fantômes dès que la chandelle eut été soufflée, et ils s’embrassèrent en chemise de nuit, avec de grands éclats de rire. Ainsi commencèrent les amours d’Abeille des Clarides et de Georges de Blanchelande. CHAPITRE IV Qui traite de l’éducation en général et de celle de Georges en particulier. Georges grandit dans le château au côté d’Abeille, qu’il nommait sa soeur en manière d’amitié et bien qu’il sût qu’elle ne l’était pas. Il eut des maîtres en escrime, équitation, natation, gymnastique, danse, vénerie, fauconnerie, paume, et généralement en tous les arts. Il avait même un maître d’écriture. C’était un vieux clerc, humble de manière et très fier intérieurement, qui lui enseigna diverses écritures d’autant moins lisibles qu’elles étaient plus belles. Georges prit peu de plaisir et partant peu de profit aux leçons de ce vieux clerc, non plus qu’à celles d’un moine qui professait la grammaire en termes barbares. Georges ne concevait pas qu’on prît de la peine à apprendre une langue qu’on parle naturellement et qu’on nomme maternelle. Il ne se plaisait qu’avec l’écuyer Francoeur, qui, ayant beaucoup chevauché par le monde, connaissait les moeurs des hommes et des animaux, décrivait toutes sortes de pays et composait des chansons qu’il ne savait pas écrire. Francoeur fut de tous les maîtres de Georges le seul qui lui apprit quelque chose, parce que c’était le seul qui l’aimât vraiment et qu’il n’y a de bonnes leçons que celles qui sont données avec amour. Mais les deux porte-lunettes, le maître d’écriture et le maître de grammaire, qui se haïssaient l’un l’autre de tout leur coeur, se réunirent pourtant tous deux dans une commune haine contre le vieil écuyer, qu’ils accusèrent d’ivrognerie. Il est vrai que Francoeur fréquentait un peu trop le cabaret du Pot-d’Étain. C’est là qu’il oubliait ses chagrins et qu’il composait ses chansons. Il avait tort assurément. Homère faisait les vers encore mieux que Francoeur, et Homère ne buvait que l’eau des sources. Quant aux chagrins, tout le monde en a, et ce qui peut les faire oublier, ce n’est pas le vin qu’on boit, c’est le bonheur qu’on donne aux autres. Mais Francoeur était un vieil homme blanchi sous le harnais, fidèle, plein de mérite, et les deux maîtres d’écriture et de grammaire devaient cacher ses faiblesses au lieu d’en faire à la duchesse un rapport exagéré. - Francoeur est un ivrogne, disait le maître d’écriture, et, quand il revient de la taverne du Pot-d’Étain, il fait en marchant des S sur la route. C’est d’ailleurs la seule lettre qu’il ait jamais tracée ; car cet ivrogne est un âne, madame la duchesse. Le maître de grammaire ajoutait : - Francoeur chante, en titubant, des chansons qui pèchent par les règles et ne sont sur aucun modèle. Il ignore la synecdoche, madame la duchesse. La duchesse avait un dégoût naturel des cuistres et des délateurs. Elle fit ce que chacun de nous eût fait à sa place : elle ne les écouta pas d’abord ; mais, comme ils recommençaient sans cesse leurs rapports, elle finit par les croire et résolut d’éloigner Francoeur. Toutefois, pour lui donner un exil honorable, elle l’envoya à Rome chercher la bénédiction du pape. Ce voyage étai