La Rôtisserie De La Reine Pédauque (1) (1893) Par Anatole France (1844-1924) Sixième édition 1893 TABLE DES MATIERES Introduction I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV XV XVI XVII XVIII XIX XX XXI XXII XXIII Épilogue (1) Note : Le manuscrit original, d’une belle écriture du XVIIIe siècle, porte en sous-titre : Vie et opinions de M. l’abbé Jérôme Coignard. (Note de l’éditeur.) Introduction J’ai dessein de rapporter les rencontres singulières de ma vie. Il y en a de belles et d’étranges. En les remémorant, je doute moi-même si je n’ai pas rêvé. J’ai connu un cabbaliste gascon dont je ne puis dire qu’il était sage, car il périt malheureusement, mais qui me tint, une nuit, dans l’île aux Cygnes, des discours sublimes que j’ai eu le bonheur de retenir et le soin de mettre par écrit. Ces discours avaient trait à la magie et aux sciences occultes, dont on est aujourd’hui fort entêté. On ne parle que de Rose-Croix.(1) Au reste, je ne me flatte pas de tirer grand honneur de ces révélations. Les uns diront que j’ai tout inventé et que ce n’est pas la vraie doctrine ; les autres que je n’ai dit que ce que tout le monde savait. J’avoue que je ne suis pas très instruit dans la cabbale, mon maître ayant péri au début de mon initiation. Mais le peu que j’ai appris de son art me fait véhémentement soupçonner que tout en est illusion, abus et vanité. Il suffit, d’ailleurs, que la magie soit contraire à la religion pour que je la repousse de toutes mes forces. Néanmoins, je crois devoir m’expliquer sur un point de cette fausse science, pour qu’on ne m’y juge pas plus ignorant encore que je ne le suis. Je sais que les cabbalistes pensent généralement que les Sylphes, les Salamandres, les Elfes, les Gnomes et les Gnomides naissent avec une âme périssable comme leur corps et qu’ils acquièrent l’immortalité par leur commerce avec les mages.(2) Mon cabaliste enseignait, au contraire, que la vie éternelle n’est le partage d’aucune créature, soit terrestre, soit aérienne. J’ai suivi son sentiment sans prétendre m’en faire juge. Il avait coutume de dire que les Elfes tuent ceux qui révèlent leurs mystères et il attribuait à la vengeance de ces esprits la mort de M. l’abbé Coignard, qui fut assassiné sur la route de Lyon. Mais je sais bien que cette mort, à jamais déplorable, eut une cause plus naturelle. Je parlerai librement des Génies de l’air et du feu. Il faut savoir courir quelques risques dans la vie, et celui des Elfes est extrêmement petit. J’ai recueilli avec zèle les propos de mon bon maître, M. l’abbé Jérôme Coignard, qui périt comme je viens de le dire. C’était un homme plein de science et de piété. S’il avait eu l’âme moins inquiète, il aurait égalé en vertu M. l’abbé Rollin, qu’il surpassait de beaucoup par l’étendue du savoir et la profondeur de l’intelligence. Il eut du moins, dans les agitations d’une vie troublée, l’avantage sur M. Rollin de ne point tomber dans le jansénisme. Car la solidité de son esprit ne se laissait point ébranler par la violence des doctrines téméraires, et je puis attester devant Dieu la pureté de sa foi. Il avait une grande connaissance du monde, acquise dans la fréquentation de toutes sortes de compagnies. Cette expérience l’aurait beaucoup servi dans les histoires romaines qu’il aurait sans doute composées, à l’exemple de M. Rollin, si le loisir et le temps ne lui eussent fait défaut, et si sa vie eût été mieux assortie à son génie. Ce que je rapporterai d’un si excellent homme fera l’ornement de ces mémoires. Et comme Aulu-Gelle, qui conféra les plus beaux endroits des philosophes en ses Nuits attiques, comme Apulée, qui mit dans sa Métamorphose les meilleures fables des Grecs, je me donne un travail d’abeille et je veux recueillir un miel exquis. Je ne saurais néanmoins me flatter au point de me croire l’émule de ces deux grands auteurs, puisque c’est uniquement dans les propres souvenirs de ma vie et non dans d’abondantes lectures, que je puise toutes mes richesses. Ce que je fournis de mon propre fonds c’est la bonne foi. Si jamais quelque curieux lit mes mémoires, il reconnaîtra qu’une âme candide pouvait seule s’exprimer dans un langage si simple et si uni. J’ai toujours passé pour très naïf dans les compagnies où j’ai vécu. Cet écrit ne peut que continuer cette opinion après ma mort. (1) Ceci fut écrit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. (Note de l’éditeur.) (2) Cette opinion est soutenue notamment dans un petit livre de l’abbé Montfaucon de Villars : Le comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes et mystérieuses suivant les principes des anciens mages ou sages cabbalistes. Il y en a plusieurs éditions. Je me contenterai de signaler celle d’Amsterdam (chez Jacques Le Jeune, 1700, in-18, figures) qui contient une seconde partie, qui n’est pas dans l’édition originale. (Note de l’éditeur.) I J’ai nom Elme-Laurent-Jacques Ménétrier. Mon père, Léonard Ménétrier, était rôtisseur rue Saint-Jacques à l’enseigne de la Reine Pédauque, qui, comme on sait, avait les pieds palmés à la façon des oies et des canards. Son auvent s’élevait vis-à-vis de Saint-Benoît-le-Bétourné, entre madame Gilles, mercière aux Trois-Pucelles, et M. Blaizot, libraire à l’Image Sainte-Catherine, non loin du Petit Bacchus, dont la grille, ornée de pampres, faisait le coin de la rue des Cordiers. Il m’aimait beaucoup et quand, après souper, j’étais couché dans mon petit lit, il me prenait la main, soulevait l’un après l’autre mes doigts, en commençant par le pouce, et disait : - Celui-là l’a tué, celui-là l’a plumé, celui-là l’a fricassé, celui-là l’a mangé. Et le petit Riquiqui, qui n’a rien du tout. « Sauce, sauce, sauce, ajoutait-il en me chatouillant, avec le bout de mon petit doigt, le creux de la main. Et il riait très fort. Je riais aussi en m’endormant, et ma mère affirmait que le sourire restait encore sur mes lèvres le lendemain matin. Mon père était bon rôtisseur et craignait Dieu. C’est pourquoi il portait, aux jours de fête, la bannière des rôtisseurs, sur laquelle un beau saint Laurent était brodé avec son gril et une palme d’or. Il avait coutume de me dire : - Jacquot, ta mère est une sainte et digne femme. C’est un propos qu’il se plaisait à répéter. Et il est vrai que ma mère allait tous les dimanches à l’église avec un livre imprimé en grosses lettres. Car elle savait mal lire le petit caractère qui, disait-elle, lui tirait les yeux hors de la tête. Mon père passait, chaque soir, une heure ou deux au cabaret du Petit Bacchus, que fréquentaient Jeannette la vielleuse et Catherine la dentellière. Et, chaque fois qu’il en revenait un peu plus tard que de coutume, il disait d’une voix attendrie en mettant son bonnet de coton : - Barbe, dormez en paix. Je le disais tantôt encore au coutelier boiteux : Vous êtes une sainte et digne femme. J’avais six ans, quand, un jour, rajustant son tablier, ce qui était en lui signe de résolution, il me parla de la sorte : - Miraut, notre bon chien, a tourné ma broche pendant quatorze ans. Je n’ai pas de reproche à lui faire. C’est un bon serviteur qui ne m’a jamais volé le moindre morceau de dinde ni d’oie. Il se contentait pour prix de sa peine de lécher la rôtissoire. Mais il se fait vieux. Sa patte devient raide, il n’y voit goutte et ne vaut plus rien pour tourner la manivelle. Jacquot, c’est à toi, mon fils, de prendre sa place. Avec de la réflexion et quelque usage, tu y réussiras sans faute aussi bien que lui. Miraut écoutait ces paroles et secouait la queue en signe d’approbation. Mon père poursuivit : - Donc, assis sur cet escabeau, tu tourneras la broche. Cependant, afin de te former l’esprit, tu repasseras ta Croix de Dieu, et quand, par la suite, tu sauras lire toutes les lettres moulées, tu apprendras par coeur quelque livre de grammaire ou de morale ou encore les belles maximes de l’Ancien et Nouveau Testament. Car la connaissance de Dieu et la distinction du bien et du mal sont nécessaires même dans un état mécanique, de petit renom sans doute, mais honnête comme est le mien, qui fut celui de mon père et qui sera le tien, s’il plaît à Dieu. À compter de ce jour, assis du matin au soir, au coin de la cheminée, je tournai la broche, ma Croix de Dieu ouverte sur mes genoux. Un bon capucin, qui venait, avec son sac, quêter chez mon père, m’aidait à épeler. Il le faisait d’autant plus volontiers que mon père, qui estimait le savoir, lui payait ses leçons d’un beau morceau de dinde et d’un grand verre de vin, tant qu’enfin le petit frère, voyant que je formais assez bien les syllabes et les mots, m’apporta une belle Vie de sainte Marguerite, où il m’enseigna à lire couramment. Un jour, ayant posé, comme de coutume, sa besace sur le comptoir, il vint s’asseoir près de moi, et, chauffant ses pieds nus dans la cendre du foyer, il me fit dire pour la centième fois : Pucelle sage, nette et fine, Aide des femmes en gésine, Ayez pitié de nous. À ce moment, un homme d’une taille épaisse et pourtant assez noble, vêtu de l’habit ecclésiastique, entra dans la rôtisserie et cria d’une voix ample : - Holà ! l’hôte, servez-moi un bon morceau. Il paraissait, sous ses cheveux gris, dans le plein de l’âge et de la force. Sa bouche était riante et ses yeux vifs. Ses joues un peu lourdes et ses trois mentons descendaient majestueusement sur un rabat, devenu par sympathie aussi gras que le cou qui s’y répandait. Mon père, courtois par profession, tira son bonnet et dit en s’inclinant : - Si Votre Révérence veut se chauffer un moment à mon feu, je lui servirai ce qu’elle désire. Sans se faire prier davantage, l’abbé prit place devant la cheminée à côté du capucin. Entendant le bon frère qui lisait : Pucelle sage, nette et fine, Aide des femmes en gésine..., il frappa dans ses mains et dit : - Oh, l’oiseau rare ! l’homme unique ! Un capucin qui sait lire ! Eh ! petit frère, comment vous nommez-vous ? - Frère Ange, capucin indigne, répondit mon maître. Ma mère, qui de la chambre haute entendit des voix, descendit dans la boutique, attirée par la curiosité. L’abbé la salua avec une politesse déjà familière et lui dit : - Voilà qui est admirable, madame : Frère Ange est capucin et il sait lire ! - Il sait même lire toutes les écritures, répondit ma mère. Et, s’approchant du frère, elle reconnut l’oraison de sainte Marguerite à l’image, qui représentait la vierge martyre, un goupillon à la main. - Cette prière, ajouta-t-elle, est difficile à lire, parce que les mots en sont tout petits et à peine séparés. Par bonheur, il suffit, dans les douleurs, de se l’appliquer comme un emplâtre à l’endroit où l’on ressent le plus de mal, et elle opère de la sorte aussi bien et mieux même que si on la récitait. J’en ai fait l’épreuve, monsieur, lors de la naissance de mon fils Jacquot, ici présent. - N’en doutez point, ma bonne dame, répondit frère Ange : L’oraison de sainte Marguerite est souveraine pour ce que vous dites, à la condition expresse de faire l’aumône aux capucins. Sur ces mots, frère Ange vida le gobelet que ma mère lui avait rempli jusqu’au bord, jeta sa besace sur son épaule et s’en alla du côté du Petit Bacchus. Mon père servit un quartier de volaille à l’abbé, qui, tirant de sa poche un morceau de pain, un flacon de vin et un couteau dont le manche de cuivre représentait le feu roi en empereur romain sur une colonne antique, commença de souper. Mais, à peine avait-il mis le premier morceau dans sa bouche, qu’il se tourna vers mon père, et lui demanda du sel, surpris qu’on ne lui eût point d’abord présenté la salière. - Ainsi, dit-il, en usaient les anciens. Ils offraient le sel en signe d’hospitalité. Ils plaçaient aussi des salières dans les temples, sur la nappe des dieux. Mon père lui présenta du sel gris dans le sabot, qui était accroché à la cheminée. L’abbé en prit à sa convenance et dit : - Les anciens considéraient le sel comme l’assaisonnement nécessaire de tous les repas et ils le tenaient en telle estime qu’ils appelaient sel, par métaphore, les traits d’esprit qui donnent de la saveur au discours. - Ah ! dit mon père, en quelque estime que vos anciens l’aient tenu, la gabelle aujourd’hui le met encore à plus haut prix. Ma mère, qui écoutait en tricotant un bas de laine, fut contente de placer son mot. - Il faut croire, dit-elle, que le sel est une bonne chose, puisque le prêtre en met un grain sur la langue des enfants qu’on tient sur les fonts du baptême. Quand mon Jacquot sentit ce sel sur sa langue, il fit la grimace, car, tout petit qu’il était, il avait déjà de l’esprit. Je parle, monsieur l’abbé, de mon fils Jacques, ici présent. L’abbé me regarda et dit : - C’est maintenant un grand garçon. La modestie est peinte sur son visage, et il lit attentivement la Vie de sainte Marguerite. - Oh ! reprit ma mère, il lit aussi l’oraison pour les engelures et la prière de saint Hubert, que frère Ange lui a données, et l’histoire de celui qui a été dévoré, au faubourg Saint-Marcel, par plusieurs diables, pour avoir blasphémé le saint nom de Dieu. Mon père me regarda avec admiration, puis il coula dans l’oreille de l’abbé que j’apprenais tout ce que je voulais, par une facilité native et naturelle. - Ainsi donc, répliqua l’abbé, le faut-il former aux bonnes lettres, qui sont l’honneur de l’homme, la consolation de la vie et le remède à tous les maux, même à ceux de l’amour, ainsi que l’affirme le poète Théocrite. - Tout rôtisseur que je suis, répondit mon père, j’estime le savoir et je veux bien croire qu’il est, comme dit Votre Grâce, un remède à l’amour. Mais je ne crois pas qu’il soit un remède à la faim. - Il n’y est peut-être pas un onguent souverain, répondit l’abbé ; mais il y porte quelque soulagement à la manière d’un baume très doux, quoique imparfait. Comme il parlait ainsi, Catherine la dentellière parut au seuil, le bonnet sur l’oreille et son fichu très chiffonné. À sa vue, ma mère fronça le sourcil et laissa tomber trois mailles de son tricot. - Monsieur Ménétrier, dit Catherine à mon père, venez dire un mot aux sergents du guet. Si vous ne le faites, ils conduiront sans faute frère Ange en prison. Le bon frère est entré tantôt au Petit Bacchus, où il a bu deux ou trois pots qu’il n’a point payés, de peur, disait-il, de manquer à la règle de saint François. Mais le pis de l’affaire est que, me voyant sous la tonnelle en compagnie, il s’approcha de moi pour m’apprendre certaine oraison nouvelle. Je lui dis que ce n’était pas le moment, et, comme il devenait pressant, le coutelier boiteux, qui se trouvait tout à côté de moi, le tira très fort par la barbe. Alors, frère Ange se jeta sur le coutelier, qui roula à terré, emportant la table et les brocs. Le cabaretier accourut au bruit et, voyant la table culbutée, le vin répandu et frère Ange, un pied sur la tête du coutelier, brandissant un escabeau dont il frappait tous ceux qui l’approchaient, ce méchant hôte jura comme un diable et s’en fut appeler la garde. Monsieur Ménétrier, venez sans tarder, venez tirer le petit frère de la main des sergents. C’est un saint homme et il est excusable dans cette affaire. Mon père était enclin à faire plaisir à Catherine. Mais cette fois les paroles de la dentellière n’eurent point l’effet qu’elle en attendait. Il répondit net qu’il ne trouvait pas d’excuse à ce capucin et qu’il lui souhaitait une bonne pénitence au pain et à l’eau, au plus noir cul de basse-fosse du couvent dont il était l’opprobre et la honte. Il s’échauffait en parlant : - Un ivrogne et un débauché à qui je donne tous les jours du bon vin et de bons morceaux et qui s’en va au cabaret lutiner des guilledines assez abandonnées pour préférer la société d’un coutelier ambulant et d’un capucin à celle des honnêtes marchands jurés du quartier ! Fi ! fi ! Il s’arrêta court à cet endroit de ses invectives et regarda à la dérobée ma mère qui, debout et droite contre l’escalier, poussait à petits coups secs l’aiguille à tricoter. Catherine, surprise par ce mauvais accueil, dit sèchement : - Ainsi, vous ne voulez pas dire une bonne parole au cabaretier et aux sergents ? - Je leur dirai, si vous voulez, qu’ils emmènent le coutelier avec le capucin. - Mais, fit-elle en riant, le coutelier est votre ami. - Moins mon ami que le vôtre, dit mon père irrité. Un gueux qui tire la bricole et va clochant ! - Oh ! pour cela s’écria-t-elle, c’est bien vrai qu’il cloche. Il cloche, il cloche, il cloche ! Et elle sortit de la rôtisserie, en éclatant de rire. Mon père, se tournant alors vers l’abbé, qui grattait un os avec son couteau : - C’est comme j’ai l’honneur de le dire à Votre Grâce : chaque leçon de lecture et d’écriture que ce capucin donne à mon enfant, je la paie d’un gobelet de vin et d’un fin morceau, lièvre, lapin, oie, voire géline ou chapon. C’est un ivrogne et un débauché ! - N’en doutez point, répondit l’abbé. - Mais s’il ose jamais mettre le pied sur mon seuil, je le chasserai à grands coups de balai. - Ce sera bien fait, dit l’abbé. Ce capucin est un âne, et il enseignait à votre fils bien moins à parler qu’à braire. Vous ferez sagement de jeter au feu cette Vie de sainte Catherine, cette prière pour les engelures et cette histoire de loup-garou, dont le frocard empoisonnait l’esprit de votre fils. Au prix où frère Ange donnait ses leçons, je donnerai les miennes ; j’enseignerai à cet enfant le latin et le grec, et même le français, que Voiture et Balzac ont porté à sa perfection. Ainsi, par une fortune doublement singulière et favorable, ce Jacquot Tournebroche deviendra savant et je mangerai tous les jours. - Topez là ! dit mon père. Barbe, apportez deux gobelets. Il n’y a point d’affaire conclue quand les parties n’ont pas trinqué en signe d’accord. Nous boirons ici. Je ne veux de ma vie remettre le pied au Petit Bacchus, tant ce coutelier et ce moine m’inspirent d’éloignement. L’abbé se leva, et, les mains posées sur le dossier de sa chaise, dit d’un ton lent et grave : - Avant tout, je remercie Dieu, créateur et conservateur de toutes choses, de m’avoir conduit dans cette maison nourricière. C’est lui seul qui nous gouverne, et nous devons reconnaître sa providence dans les affaires humaines, encore qu’il soit téméraire et parfois incongru de l’y suivre de trop près. Car, étant universelle, elle se trouve dans toutes sortes de rencontres, sublimes assurément pour la conduite que Dieu y tient, mais obscènes ou ridicules pour la part que les hommes y prennent, et qui est le seul endroit par où elles nous apparaissent. Aussi, ne faut-il pas crier, à la façon des capucins et des bonnes femmes, qu’on voit Dieu à tous les chats qu’on fouette. Louons le Seigneur ; prions-le de m’éclairer dans les enseignements que je donnerai à cet enfant, et, pour le reste, remettons-nous-en à sa sainte volonté, sans chercher à la comprendre par le menu. Puis, soulevant son gobelet, il but un grand coup de vin. - Ce vin, dit-il, porte dans l’économie du corps humain une chaleur douce et salutaire. C’est une liqueur digne d’être chantée à Téos et au Temple, par les princes des poètes bachiques, Anacréon et Chaulieu. J’en veux frotter les lèvres de mon jeune disciple. Il me mit le gobelet sous le menton et s’écria : - Abeilles de l’Académie, venez, venez vous poser en harmonieux essaims sur la bouche, désormais sacrée aux Muses, de Jacobus Tournebroche. - Oh ! monsieur l’abbé, dit ma mère, il est vrai que le vin attire les abeilles, surtout quand il est doux. Mais il ne faut pas souhaiter que ces méchantes mouches se posent sur les lèvres de mon Jacquot, car leur piqûre est cruelle. Un jour que je mordais dans une pêche, je fus piquée à la langue par une abeille et je souffris les tourments de l’enfer. Je ne fus soulagée que par un peu de terre, mêlée de salive, que frère Ange me mît dans la bouche, en récitant l’oraison de saint Côme. L’abbé lui fit entendre qu’il parlait d’abeilles au sens allégorique. Et mon père dit sur un ton de reproche : - Barbe, vous êtes une sainte et digne femme, mais j’ai maintes fois remarqué que vous aviez un fâcheux penchant à vous jeter étourdiment dans les entretiens sérieux comme un chien dans un jeu de quilles. - Il se peut, répondit ma mère. Mais si vous aviez mieux suivi mes conseils, Léonard, vous vous en seriez bien trouvé. Je puis ne pas connaître toutes les espèces d’abeilles, mais je m’entends au gouvernement de la maison et aux convenances que doit garder dans ses moeurs un homme d’âge, père de famille et porte-bannière de sa confrérie. Mon père se gratta l’oreille et versa du vin à l’abbé qui dit en soupirant : - Certes, le savoir n’est pas de nos jours honoré dans le royaume de France comme il l’était chez le peuple romain, pourtant dégénéré de sa vertu première, au temps où la rhétorique porta Eugène à l’Empire. Il n’est pas rare de voir en notre siècle un habile homme dans un grenier sans feu ni chandelle. Exemplum ut talpa. J’en suis un exemple. Il nous fit alors un récit de sa vie, que je rapporterai tel qu’il sortit de sa bouche, à cela près qu’il s’y trouvait des endroits que la faiblesse de mon âge m’empêcha de bien entendre, et, par suite, de garder dans ma mémoire. J’ai cru pouvoir les rétablir d’après les confidences qu’il me fit plus tard quand il m’accorda l’honneur de son amitié. II - Tel que vous me voyez, dit-il, ou pour mieux dire, tout autre que vous ne me voyez, jeune, svelte, l’oeil vif et les cheveux noirs, j’ai enseigné les arts libéraux au collège de Beauvais, sous MM. Dugué, Guérin, Coffin et Baffier. J’avais reçu les ordres et je pensais me faire un grand renom dans les lettres. Mais une femme renversa mes espérances. Elle se nommait Nicole Pigoreau et tenait une boutique de librairie à la Bible d’or, sur la place, devant le collège. J’y fréquentais, feuilletant sans cesse les livres qu’elle recevait de Hollande, et aussi ces éditions bipontiques, illustrées de notes, gloses et commentaires très savants. J’étais aimable, madame Pigoreau s’en aperçut pour mon malheur. Elle avait été jolie et savait plaire encore. Ses yeux parlaient. Un jour, les Cicéron et les Tite-Live, les Platon et les Aristote, Thucydide, Polybe et Varron, Épictète, Sénèque, Boèce et Cassiodore, Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide, Plaute et Térence, Diodore de Sicile et Denys d’Halicarnasse, saint Jean Chrysostôme et saint Basile, saint Jérôme et saint Augustin, Erasme, Saumaise, Turnèbe et Scaliger, saint Thomas-d’Aquin, Saint- Bonaventure, Bossuet traînant Ferri à sa suite, Lenain, Godefroy, Mézeray, Mainbourg, Fabricius, le père Lelong et le père Pitou, tous les poètes, tous les orateurs, tous les historiens, tous les pères, tous les docteurs, tous les théologiens, tous les humanistes, tous les compilateurs, assemblés du haut en bas des murs, furent témoins de nos baisers. « - Je n’ai pu vous résister, me dit-elle, n’en prenez pas une mauvaise opinion de moi. « Elle m’exprimait son amour avec des transports inconcevables. Une fois, elle me fit essayer un rabat et des manchettes de dentelle, et trouvant qu’ils m’allaient à ravir, elle me pressa de les garder. Je n’en voulus rien faire. Mais comme elle s’irritait de mes refus, où elle voyait une offense à l’amour, je consentis à prendre ce qu’elle m’offrait, de peur de la fâcher. « Ma bonne fortune dura jusqu’au temps où je fus remplacé par un officier. J’en conçus un violent dépit, et dans l’ardeur de me venger, je fis savoir aux régents du collège que je n’allais plus à la Bible d’or, de peur d’y voir des spectacles propres à offenser la modestie d’un jeune ecclésiastique. À vrai dire, je n’eus pas à me féliciter de cet artifice. Car madame Pigoreau, apprenant comme j’en usais à son égard, publia que je lui avais volé des manchettes et un rabat de dentelle. Ses fausses plaintes allèrent aux oreilles des régents qui firent fouiller mon coffre et y trouvèrent la parure, qui était d’un assez grand prix. Ils me chassèrent, et c’est ainsi que j’éprouvai, à l’exemple d’Hippolyte et de Bellérophon, la ruse et la méchanceté des femmes. Me trouvant dans la rue avec mes hardes et mes cahiers d’éloquence, j’étais en grand risque d’y mourir de faim, lorsque, laissant le petit collet, je me recommandai à un seigneur huguenot, qui me prit pour secrétaire et me dicta des libelles sur la religion. - Ah ! pour cela ! s’écria mon père, c’était mal à vous, monsieur l’abbé. Un honnête homme ne doit pas prêter la main à ces abominations. Et, pour ma part, bien qu’ignorant et de condition mécanique, je ne puis sentir la vache à Colas. - Vous avez raison, mon hôte, reprit l’abbé. Cet endroit est le plus mauvais de ma vie. C’est celui qui me donne le plus de repentir. Mais mon homme était calviniste. Il ne m’employait qu’à écrire contre les luthériens et les sociniens, qu’il ne pouvait souffrir, et je vous assure qu’il m’obligea à traiter ces hérétiques plus durement qu’on ne le fit jamais en Sorbonne. - Amen, dit mon père. Les agneaux paissent en paix, tandis que les loups se dévorent entre eux. L’abbé poursuivit son récit : - Au reste, dit-il, je ne demeurai pas longtemps chez ce seigneur, qui faisait plus de cas des lettres d’Ulric de Hutten que des harangues de Démosthène et chez qui on ne buvait que de l’eau. Je fis ensuite divers métiers dont aucun ne me réussit. Je fus successivement colporteur, comédien, moine, laquais. Puis, reprenant le petit collet, je devins secrétaire de l’évêque de Séez et je rédigeai le catalogue des manuscrits précieux renfermés dans sa bibliothèque. Ce catalogue forme deux volumes in-folio, qu’il plaça dans sa galerie, reliés en maroquin rouge, à ses armes, et dorés sur tranches. J’ose dire que c’est un bon ouvrage. « Il n’aurait tenu qu’à moi de vieillir dans l’étude et la paix auprès de monseigneur. Mais j’aimais la chambrière de madame la baillive. Ne m’en blâmez pas avec trop de sévérité. Brune, grasse, vive, fraîche, saint Pacôme lui-même l’eût aimée. Un jour, elle prit le coche pour aller chercher fortune à Paris. Je l’y suivis. Mais je n’y fis point mes affaires aussi bien qu’elle fit les siennes. J’entrai, sur sa recommandation, au service de madame de Saint-Ernest, danseuse de l’Opéra, qui, connaissant mes talents, me chargea d’écrire, sous sa dictée, un libelle contre mademoiselle Davilliers, de qui elle avait à se plaindre. Je fus un assez bon secrétaire, et méritai bien les cinquante écus qui m’avaient été promis. Le livre fut imprimé à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, avec un frontispice allégorique, et mademoiselle Davilliers reçut le premier exemplaire au moment où elle entrait en scène pour chanter le grand air d’Àrmide. La colère rendit sa voix rauque et tremblante. Elle chanta faux et fut sifflée. Son rôle fini, elle courut avec sa poudre et ses paniers chez l’intendant des me*nus, qui n’avait rien à lui refuser. Elle se jeta tout en larmes à ses pieds et cria vengeance. On sut bientôt que le coup partait de madame de Saint-Ernest. « Interrogée, pressée, menacée, elle me dénonça et je fus mis à la Bastille, où je restai quatre ans. J’y trouvai quelque consolation à lire Boèce et Cassiodore. « Depuis j’ai tenu une échoppe d’écrivain public au cimetière des Saints- Innocents et prêté aux servantes amoureuses une plume, qui devait plutôt peindre les hommes illustres de Rome et commenter les écrits des Pères. Je gagne deux liards par lettre d’amour et c’est un métier dont je meurs plutôt que je n’en vis. Mais je n’oublie pas qu’Épictète fut esclave et Pyrrhon jardinier. « Tantôt j’ai reçu, par grand hasard, un écu pour une lettre anonyme. Je n’avais pas mangé depuis deux jours. Aussi me suis-je mis tout de suite en quête d’un traiteur. J’ai vu, de la rue, votre enseigne enluminée et le feu de votre cheminée, qui faisait flamber joyeusement les vitres. J’ai senti sur votre seuil une odeur délicieuse. Je suis entré. Mon cher hôte, vous connaissez maintenant ma vie. - Je vois qu’elle est d’un brave homme, dit mon père, et, hors la vache à Colas, il n’y a trop rien à y reprendre. Votre main ! Nous sommes amis. Comment vous appelez-vous ? - Jérôme Coignard, docteur en théologie, licencié ès arts. III Ce qu’il y a de merveilleux dans les affaires humaines, c’est l’enchaînement des effets et des causes. M. Jérôme Coignard avait bien raison de le dire : À considérer cette suite bizarre de coups et de contre-coups où s’entre-choquent nos destinées, on est obligé de reconnaître que Dieu, dans sa perfection, ne manque ni d’esprit ni de fantaisie, ni de force comique ; qu’il excelle au contraire dans l’imbroglio comme en tout le reste, et qu’après avoir inspiré Moïse, David et les prophètes, s’il daignait inspirer M. Le Sage et les poètes de la foire, il leur dicterait les pièces les plus divertissantes pour Arlequin. C’est ainsi que je devins latiniste parce que frère Ange fut pris par les sergents et mis en chartre ecclésiastique, pour avoir assommé un coutelier sous la tonnelle du Petit Bacchus. M. Jérôme Coignard accomplit sa promesse. Il me donna ses leçons, et, me trouvant docile et intelligent, il prit plaisir à m’enseigner les lettres anciennes. En peu d’années il fit de moi un assez bon latiniste. J’ai gardé à sa mémoire une reconnaissance qui ne finira qu’avec ma vie. On concevra toute l’obligation que je lui ai, quand j’aurai dit qu’il ne négligea rien pour former mon coeur et mon âme en même temps que mon esprit. Il me récitait les Maximes d’Epictète, les Homélies de saint Basile et les Consolations de Boèce. Il m’exposait, par de beaux extraits, la philosophie des stoïciens ; mais il ne la faisait paraître dans sa sublimité que pour l’abattre de plus haut devant la philosophie chrétienne. Il était subtil théologien et bon catholique. Sa foi demeurait entière sur les débris de ses plus chères illusions et de ses plus légitimes espérances. Ses faiblesses, ses erreurs, ses fautes, qu’il n’essayait ni de dissimuler ni de colorer, n’avaient point ébranlé sa confiance en la bonté divine. Et, pour le bien connaître, il faut savoir qu’il gardait le soin de son salut éternel dans les occasions où il devait, en apparence, s’en soucier le moins. Il m’inculqua les principes d’une piété éclairée. Il s’efforçait aussi de m’attacher à la vertu et de me la rendre, pour ainsi dire, domestique et familière par des exemples tirés de la vie de Zénon. Pour m’instruire des dangers du vice, il puisait ses arguments dans une source plus voisine, me confiant que, pour avoir trop aimé le vin et les femmes, il avait perdu l’honneur de monter dans une chaire de collège, en robe longue et en bonnet carré. À ces rares mérites il joignait la constance et l’assiduité, et il donnait ses leçons avec une exactitude qu’on n’eût pas attendue d’un homme livré comme lui à tous les caprices d’une vie errante et sans cesse emporté dans les agitations d’une fortune moins doctorale que picaresque. Ce zèle était l’effet de sa bonté et aussi du goût qu’il avait pour cette bonne rue Saint-Jacques, où il trouvait à satisfaire tout ensemble les appétits de son corps et ceux de son esprit. Après m’avoir donné quelque profitable leçon en prenant un repas succulent, il faisait un tour au Petit Bacchus et à l’Image Sainte-Catherine, trouvant réunis ainsi dans un petit espace de terre, qui était son paradis, du vin frais et des livres. Il était devenu l’hôte assidu de M. Blaizot, le libraire, qui lui faisait bon accueil, bien qu’il feuilletât tous les livres sans faire emplette d’aucun. Et c’était un merveilleux spectacle de voir mon bon maître, au fond de la boutique, le nez enfoui dans quelque petit livre fraîchement venu de Hollande et relevant la tête pour disserter selon l’occurrence, avec la même science abondante et riante, soit des plans de monarchie universelle attribués au feu roi, soit des aventures galantes d’un financier et d’une fille de théâtre. M. Blaizot ne se lassait pas de l’écouter. Ce M. Blaizot était un petit vieillard sec et propre, en habit et culotte puce et bas de laine gris. Je l’admirais beaucoup et je n’imaginais rien de plus beau au monde que de vendre comme lui des livres, à l’Image Sainte-Catherine. Un souvenir contribuait à revêtir pour moi la boutique de M. Blaizot d’un charme mystérieux. C’est là qu’un jour, étant très jeune, j’avais vu pour la première fois une femme nue. Je la vois encore. C’était l’Ève d’une Bible en estampes. Elle avait un gros ventre et les jambes un peu courtes, et elle s’entretenait avec le serpent dans un paysage hollandais. Le possesseur de cette estampe m’inspira dès lors une considération qui se soutint par la suite, quand je pris, grâce à M. Coignard, le goût des livres. À seize ans, je savais assez de latin et un peu de grec. Mon bon maître dit à mon père : - Ne pensez-vous point, mon hôte, qu’il est indécent de laisser un jeune cicéronien en habit de marmiton ? - Je n’y avais pas songé, répondit mon père. - Il est vrai, dit ma mère, qu’il conviendrait de donner à notre fils une veste de basin. Il est agréable de sa personne, de bonnes manières et bien instruit. Il fera honneur à ses habits. Mon père demeura pensif un moment, puis il demanda s’il serait bien séant à un rôtisseur de porter une veste de basin. Mais l’abbé Coignard lui représenta que, nourrisson des Muses, je ne deviendrais jamais rôtisseur, et que les temps étaient proches où je porterais le petit collet. Mon père soupira en songeant que je ne serais point, après lui, porte-bannière de la confrérie des rôtisseurs parisiens. Et ma mère devint toute ruisselante de joie et d’orgueil à l’idée que son fils serait d’église. Le premier effet de ma veste de basin fut de me donner de l’assurance et de m’encourager à prendre des femmes une idée plus complète que celle que m’avait donnée jadis l’Ève de M. Blaizot. Je songeais raisonnablement pour cela à Jeannette la vielleuse et à Catherine la dentellière, que je voyais passer vingt fois le jour devant la rôtisserie, montrant quand il pleuvait une fine cheville et un petit pied dont la pointe sautillait d’un pavé à l’autre. Jeannette était moins jolie que Catherine. Elle était aussi moins jeune et moins brave en ses habits. Elle venait de Savoie et se coiffait en marmotte, avec un mouchoir à carreaux qui lui cachait les cheveux. Mais elle avait le mérite de ne point faire de façons et d’entendre ce qu’on voulait d’elle avant qu’on eût parlé. Ce caractère était extrêmement convenable à ma timidité. Un soir, sous le porche de Saint-Benoît-le-Bétourné, qui est garni de bancs de pierre, elle m’apprit ce que je ne savais pas encore et qu’elle savait depuis longtemps. Mais je ne lui en fus pas aussi reconnaissant que j’aurais dû, et je ne songeais qu’à porter à d’autres plus jolies la science qu’elle m’avait inculquée. Je dois dire, pour excuser mon ingratitude, que Jeannette la vielleuse n’attachait pas à ces leçons plus de prix que je n’y donnais moi-même, et qu’elle les prodiguait à tous les polissons du quartier. Catherine était plus réservée dans ses façons ; elle me faisait grand’peur et je n’osais pas lui dire combien je la trouvais jolie. Ce qui redoublait mon embarras, c’est qu’elle se moquait sans cesse de moi et ne perdait pas une occasion de me taquiner. Elle me plaisantait de ce que je n’avais pas de poil au menton. Cela me faisait rougir et j’aurais voulu être sous terre. J’affectais en la voyant un air sombre et chagrin. Je feignais de la mépriser. Mais elle était bien trop jolie pour que ce mépris fût véritable. IV Cette nuit-là, nuit de l’Épiphanie et dix-neuvième anniversaire de ma naissance, tandis que le ciel versait avec la neige fondue une froide humeur dont on était pénétré jusqu’aux os et qu’un vent glacial faisait grincer l’enseigne de la Reine Pédauque, un feu clair, parfumé de graisse d’oie, brillait dans la rôtisserie et la soupière fumait sur la nappe blanche, autour de laquelle M. Jérôme Coignard, mon père et moi, étions assis. Ma mère, selon sa coutume, se tenait debout derrière le maître du logis, prête à le servir. Il avait déjà rempli l’écuelle de l’abbé, quand, la porte s’étant ouverte, nous vîmes frère Ange très pâle, le nez rouge et la barbe ruisselante. Mon père en leva de surprise sa cuiller à pot jusqu’aux poutres enfumées du plancher. La surprise de mon père s’expliquait aisément. Frère Ange, qui, une première fois, avait disparu pendant six mois après l’assommade du coutelier boiteux, était demeuré cette fois deux ans entiers sans donner de ses nouvelles. Il s’en était allé au printemps avec un âne chargé de reliques, et le pis est qu’il avait emmené Catherine habillée en béguine. On ne savait ce qu’ils étaient devenus, mais il y avait vent au Petit Bacchus que le petit frère et la petite soeur avaient eu des démêlés avec l’official entre Tours et Orléans. Sans compter qu’un vicaire de Saint-Benoît criait comme un diable que ce pendard de capucin lui avait volé son âne. - Quoi, s’écria mon père, ce coquin n’est pas dans un cul de basse-fosse ? Il n’y a plus de justice dans le royaume. Mais frère Ange disait le Bénédicité et faisait le signe de la croix sur la soupière. - Holà ! reprit mon père, trêve de grimaces, beau moine ! Et confessez que vous passâtes en prison d’église à tout le moins une des deux années durant lesquelles on ne vit point dans la paroisse votre face de Belzébuth. La rue Saint-Jacques en était plus honnête, et le quartier plus respectable. Ardez le bel Olibrius qui mène aux champs l’âne d’autrui et la fille à tout le monde. - Peut-être, répondit frère Ange, les yeux baissés et les mains dans ses manches, peut-être, maître Léonard, voulez-vous parler de Catherine, que j’eus le bonheur de convertir et de tourner à une meilleure vie, tant et si bien qu’elle souhaita ardemment de me suivre avec les reliques que je portais et de faire avec moi de beaux pèlerinages, notamment à la Vierge noire de Chartres ? J’y consentis à la condition qu’elle prît un habit ecclésiastique. Ce qu’elle fit sans murmurer. - Taisez-vous ! répondit mon père, vous êtes un débauché. Vous n’avez point le respect de votre habit. Retournez d’où vous venez et allez voir, s’il vous plaît, dans la rue si la reine Pédauque a des engelures. Mais ma mère fit signe au frère de s’asseoir sous le manteau de la cheminée, ce qu’il fit tout doucement. - Il faut beaucoup pardonner aux capucins, dit l’abbé, car ils pèchent sans malice. Mon père pria M. Coignard de ne plus parler de cette engeance, dont le seul nom lui échauffait les oreilles. - Maître Léonard, dit l’abbé, la philosophie induit l’âme à la clémence. Pour ma part, j’absous volontiers les fripons, les coquins et tous les misérables. Et même je ne garde pas rancune aux gens de bien, quoiqu’il y ait beaucoup d’insolence dans leur cas. Et si, comme moi, maître Léonard, vous aviez fréquenté les personnes respectables, vous sauriez qu’elles ne valent pas mieux que les autres et qu’elles sont d’un commerce souvent moins agréable. Je me suis assis à la troisième table de M. l’évêque de Séez, et deux serviteurs, vêtus de noir, s’y tenaient à mon côté : la Contrainte et l’Ennui. - Il faut convenir, dit ma mère, que les valets de monseigneur portaient des noms fâcheux. Que ne les nommait-il Champagne, l’Olive ou Frontin, selon l’usage ! L’abbé reprit : - Il est vrai que certaines personnes s’arrangent aisément des incommodités qu’on éprouve à vivre parmi les grands. Il y avait à la deuxième table de M. l’évêque de Séez un chanoine fort poli, qui demeura jusqu’à son dernier moment sur le pied cérémonieux. Apprenant qu’il était au plus mal, monseigneur l’alla voir dans sa chambre et le trouva à toute extrémité : « Hélas ! dit le chanoine, je demande pardon à Votre Grandeur d’être obligé de mourir devant Elle. - Faites, faites ! ne vous gênez point, » répondit monseigneur avec bonté. À ce moment, ma mère apporta le rôti et le posa sur la table avec un geste empreint de gravité domestique dont mon père fut ému, car il s’écria brusquement et la bouche pleine : - Barbe, vous êtes une sainte et digne femme. - Madame, dit mon bon maître, est en effet comparable aux femmes fortes de l’Écriture. C’est une épouse selon Dieu. - Dieu merci ! dit ma mère, je n’ai jamais trahi la fidélité que j’ai jurée à Léonard Ménétrier, mon mari, et je compte bien, maintenant que le plus difficile est fait, n’y point manquer jusqu’à l’heure de la mort. Je voudrais qu’il me gardât sa foi comme je lui garde la mienne. - Madame, j’avais vu, du premier coup d’oeil, que vous étiez une honnête femme, repartit l’abbé, car j’ai ressenti près de vous une quiétude qui tenait plus du ciel que de la terre. Ma mère, qui était simple, mais point sotte, entendit fort bien ce qu’il voulait dire et lui répliqua que, s’il l’avait connue vingt ans en çà, il l’aurait trouvée toute autre qu’elle n’était devenue dans cette rôtisserie, où sa bonne mine s’en était allée au feu des broches et à la fumée des écuelles. Et, comme elle était piquée, elle conta que le boulanger d’Auneau la trouvait assez à son goût pour lui offrir des gâteaux chaque fois qu’elle passait devant son four. Elle ajouta vivement qu’au reste, il n’est fille ou femme si laide qui ne puisse mal faire quand l’envie lui en prend. - Cette bonne femme a raison, dit mon père. Je me rappelle qu’étant apprenti dans la rôtisserie de l’Oie Royale, proche la porte Saint-Denis, mon patron, qui était en ce temps-là porte-bannière de la confrérie, comme je le suis aujourd’hui, me dit : « Je ne serai jamais cocu, ma femme est trop laide". Cette parole me donna l’idée de faire ce qu’il croyait impossible. J’y réussis, dès le premier essai, un matin qu’il était à la Vallée. Il disait vrai : sa femme était bien laide ; mais elle avait de l’esprit et elle était reconnaissante. À cette anecdote, ma mère se fâcha tout de bon, disant que ce n’étaient point là des propos qu’un père de famille dût tenir à sa femme et à son fils, s’il voulait garder leur estime. M. Jérôme Coignard, la voyant toute rouge de colère, détourna la conversation avec une adroite bonté. Interpellant de façon soudaine le frère Ange qui, les mains dans ses manches, se tenait humblement au coin du feu : - Petit frère, lui dit-il, quelles reliques portiez-vous sur l’âne du second vicaire, en compagnie de soeur Catherine ? N’était-ce point votre culotte que vous donniez à baiser aux dévotes, sur l’exemple d’un certain corelier dont Henry Estienne a conté l’aventure ? - Ah ! monsieur l’abbé, répondit frère Ange de l’air d’un martyr qui souffre pour la vérité, ce n’était point ma culotte, mais un pied de saint Eustache. - Je l’eusse juré, si ce n’était péché, s’écria l’abbé en agitant un pilon de volaille. Ces capucins vous dénichent des saints que les bons auteurs, qui ont traité de l’histoire ecclésiastique, ignorent. Ni Tillemont, ni Fleury ne parlent de ce saint Eustache, à qui l’on eut bien tort de dédier une église de Paris, quand il est tant de saints reconnus par les écrivains dignes de foi, qui attendent encore un tel honneur. La vie de cet Eustache est un tissu de fables ridicules. Il en est de même de celle de sainte Catherine, qui n’a jamais existé que dans l’imagination de quelque méchant moine byzantin. Je ne la veux pourtant pas trop attaquer parce qu’elle est la patronne des écrivains et qu’elle sert d’enseigne à la boutique du bon M. Blaizot, qui est le lieu le plus délectable du monde. - J’avais aussi, reprit tranquillement le petit frère, une côte de sainte Marie l’Égyptienne. - Ah ! ah ! pour celle-là, s’écria l’abbé en jetant son os par la chambre, je la tiens pour très sainte, car elle donna dans sa vie un bel exemple d’humilité. « Vous savez, madame, ajouta-t-il en tirant ma mère par la manche, que sainte Marie l’Égyptienne, se rendant en pèlerinage au tombeau de Notre Seigneur, fut arrêtée par une rivière profonde, et que, n’ayant pas un denier pour passer le bac, elle offrit son corps en paiement aux bateliers. Qu’en dites-vous, ma bonne dame ? Ma mère demanda d’abord si l’histoire était bien vraie. Quand on lui donna l’assurance qu’elle était imprimée dans les livres et peinte sur une fenêtre de l’église de la Jussienne, elle la tint pour véritable. - Je pense, dit-elle, qu’il faut être aussi sainte qu’elle pour en faire autant sans pécher. Aussi, ne m’y risquerais-je point. - Pour moi, dit l’abbé, d’accord avec les docteurs les plus subtils, j’approuve la conduite de cette sainte. Elle est une leçon aux honnêtes femmes, qui s’obstinent avec trop de superbe dans leur altière vertu. Il y a quelque sensualisme, si l’on y songe, à donner trop de prix à la chair et à garder avec un soin excessif ce qu’on doit mépriser. On voit des matrones qui croient avoir en elles un trésor à garder et qui exagèrent visiblement l’intérêt que portent à leur personne Dieu et les anges. Elles se croient une façon de Saint-Sacrement naturel. Sainte Marie l’Égyptienne en jugeait mieux. Bien que jolie et faite à ravir, elle estima qu’il y aurait trop de superbe à s’arrêter dans son saint pèlerinage pour une chose indifférente en soi et qui n’est qu’un endroit à mortifier, loin d’être un joyau précieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de la sorte, par une admirable humilité, dans la voie de la pénitence où elle accomplit des travaux merveilleux. - Monsieur l’abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes trop savant pour moi. - Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grâce de Dieu, de poils longs et épais. On en a tiré des portraits dont je vous apporterai un tout béni, ma bonne dame. Ma mère attendrie lui passa la soupière sur le dos du maître. Et le bon frère, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le bouillon aromatique. - C’est le moment, dit mon père, de déboucher une de ces bouteilles, que je tiens en réserve pour les grandes fêtes, qui sont la Noël, les Rois et la Saint- Laurent. Rien n’est plus agréable que de boire du bon vin, quand on est tranquille chez soi, et à l’abri des importuns. À peine avait-il prononcé ces paroles, que la porte s’ouvrit et qu’un grand homme noir aborda la rôtisserie, dans une rafale de neige et de vent. - Une Salamandre ! une Salamandre ! s’écriait-il. Et, sans prendre garde à personne, il se pencha sur le foyer dont il fouilla les tisons du bout de sa canne, au grand dommage de frère Ange, qui, avalant des cendres et des charbons avec son potage, toussait à rendre l’âme. Et l’homme noir remuait encore le feu, en criant : « Une Salamandre !... Je vois une Salamandre", tandis que la flamme agitée faisait trembler au plafond son ombre en forme de grand oiseau de proie. Mon père était surpris et même choqué des façons de ce visiteur. Mais il savait se contraindre. Il se leva donc, sa serviette sous le bras, et, s’étant approché de la cheminée, il se courba vers l’âtre, les deux poings sur les cuisses. Quand il eut suffisamment considéré son foyer bouleversé et frère Ange couvert de cendres : - Que Votre Seigneurie m’excuse, dit-il, je ne vois ici qu’un méchant moine et point de Salamandre. « Au demeurant, j’en ai peu de regret, ajouta mon père. Car, à ce que j’ai ouï dire, c’est une vilaine bête, velue et cornue, avec de grandes griffes. - Quelle erreur ! répondit l’homme noir, les Salamandres ressemblent à des femmes, ou, pour mieux dire, à des Nymphes, et elles sont parfaitement belles. Mais je suis bien simple de vous demander si vous apercevez celle-ci. Il faut être philosophe pour voir une Salamandre, et je ne pense pas qu’il y ait des philosophes dans cette cuisine. - Vous pourriez vous tromper, monsieur, dit l’abbé Coignard. Je suis docteur en théologie, maître ès arts ; j’ai assez étudié les moralistes grecs et latins, dont les maximes ont fortifié mon âme dans les vicissitudes de ma vie, et j’ai particulièrement appliqué Boèce, comme un topique, aux maux de l’existence. Et voici près de moi Jacobus Tournebroche, mon élève, qui sait par coeur les sentences de Publius Syrus. L’inconnu tourna vers l’abbé des yeux jaunes, qui brillaient étrangement sur un nez en bec d’aigle, et s’excusa, avec plus de politesse que sa mine farouche n’en annonçait, de n’avoir pas tout de suite reconnu une personne de mérite. - Il est extrêmement probable, ajouta-t-il, que cette Salamandre est venue pour vous ou pour votre élève. Je l’ai vue très distinctement de la rue en passant devant cette rôtisserie. Elle serait plus apparente si le feu était plus vif. C’est pourquoi il faut tisonner vivement dès qu’on croit qu’une Salamandre est dans la cheminée. Au premier mouvement que l’inconnu fit pour remuer de nouveau les cendres, frère Ange, inquiet, couvrit la soupière d’un pan de sa robe et ferma les yeux. - Monsieur, poursuivit l’homme à la Salamandre, souffrez que votre jeune élève approche du foyer et dise s’il ne voit pas quelque ressemblance d’une femme au- dessus des flammes. En ce moment, la fumée qui montait sous la hotte de la cheminée se recourbait avec une grâce particulière et formait des rondeurs qui pouvaient simuler des reins bien cambrés, à la condition qu’on y eût l’esprit extrêmement tendu. Je ne mentis donc pas tout à fait en disant que, peut-être, je voyais quelque chose. À peine avais-je fait cette réponse que l’inconnu, levant son bras démesuré, me frappa du poing l’épaule si rudement que je pensai en avoir la clavicule brisée. - Mon enfant, me dit-il aussitôt, d’une voix très douce, en me regardant d’un air de bienveillance, j’ai dû faire sur vous cette forte impression, afin que vous n’oubliiez jamais que vous avez vu une Salamandre. C’est signe que vous êtes destiné è devenir un savant et, peut-être, un mage. Aussi bien votre figure me faisait-elle augurer favorablement de votre intelligence. - Monsieur, dit ma mère, il apprend tout ce qu’il veut, et il sera abbé s’il plaît à Dieu. M. Jérôme Coignard ajouta que j’avais tiré quelque profit de ses leçons et mon père demanda à l’étranger si sa Seigneurie ne voulait pas manger un morceau. - Je n’en ai nul besoin, dit l’homme, et il m’est facile de passer un an et plus sans prendre aucune nourriture, hors un certain élixir dont la composition n’est connue que des philosophes. Cette faculté ne m’est point particulière ; elle est commune à tous les sages, et l’on sait que l’illustre Cardan s’abstint de tout aliment pendant plusieurs années, sans être incommodé. Au contraire, son esprit acquit pendant ce temps une vivacité singulière. Toutefois, ajouta le philosophe, je mangerai de ce que vous m’offrirez, à seule fin de vous complaire. Et il s’assit sans façon à notre table. Dans le même moment, frère Ange poussa sans bruit un escabeau entre ma chaise et celle de mon maître et s’y coula à point pour recevoir sa part du pâté de perdreaux que ma mère venait de servir. Le philosophe ayant rejeté son manteau sur le dossier de sa chaise, nous vîmes qu’il avait des boutons de diamant à son habit. Il demeurait songeur. L’ombre de son nez descendait sur sa bouche, et ses joues creuses rentraient dans ses mâchoires. Son humeur sombre gagnait la compagnie. Mon bon maître lui-même buvait en silence. On n’entendait plus que le bruit que faisait le petit frère en mâchant son pâté. Tout à coup, le philosophe dit : - Plus j’y songe et plus je me persuade que cette Salamandre est venue pour ce jeune garçon. Et il me désigna de la pointe de son couteau. - Monsieur, lui dis-je, si les Salamandres sont vraiment telles que vous le dites, c’est bien de l’honneur que celle-ci me fait, et je lui ai beaucoup d’obligation. Mais, à vrai dire, je l’ai plutôt devinée que vue, et cette première rencontre a éveillé ma curiosité sans la satisfaire. Faute de parler à son aise, mon bon maître étouffait. - Monsieur, dit-il tout à coup au philosophe, avec un grand éclat : J’ai cinquante et un ans, je suis licencié ès arts et docteur en théologie ; j’ai lu tous les auteurs grecs et latins qui n’ont point péri par l’injure du temps ou la malice de l’homme, et je n’y ai point vu de Salamandre, d’où je conclus raisonnablement qu’il n’en existe point. - Pardonnez-moi, dit frère Ange à demi étouffé de perdreau et d’épouvanté. Pardonnez-moi. Il existe malheureusement des Salamandres, et un père jésuite dont j’ai oublié le nom a traité de leurs apparitions. J’ai vu moi-même, en un lieu nommé Saint-Claude, chez des villageois, une Salamandre dans une cheminée, tout contre la marmite. Elle avait une tête de chat, un corps de crapaud et une queue de poisson. J’ai jeté une potée d’eau bénite sur cette bête et aussitôt elle s’est évanouie dans les airs avec un bruit épouvantable comme de friture et au milieu d’une fumée très acre, dont j’eus, peu s’en faut, les yeux brûlés. Et ce que je dis est si véritable que pendant huit jours, pour le moins, ma barbe en sentit le roussi, ce qui prouve mieux que tout le reste la nature maligne de cette bête. - Vous vous moquez de nous, petit frère, dit l’abbé, votre crapaud à tête de chat n’est pas plus véritable que la Nymphe de monsieur que voici. Et, de plus, c’est une invention dégoûtante. Le philosophe se mit à rire. - Le frère Ange, dit-il, n’a pu voir la Salamandre des sages. Quand les Nymphes du feu rencontrent des capucins, elles leur tournent le dos. - Oh ! oh ! dit mon père en riant très fort, un dos de Nymphe, c’est encore trop bon pour un capucin. Et, comme il était de bonne humeur, il envoya une grosse tranche de pâté au petit frère. Ma mère posa le rôti au milieu de la table et elle en prit avantage pour demander si les Salamandres étaient bonnes chrétiennes, ce dont elle doutait, n’ayant jamais ouï dire que les habitants du feu louassent le Seigneur. - Madame, répondit l’abbé, plusieurs théologiens de la Compagnie de Jésus ont reconnu l’existence d’un peuple d’incubes et de succubes, qui ne sont point proprement des démons, puisqu’ils ne se laissent pas mettre en déroute par une aspersion d’eau bénite et qui n’appartiennent pas à l’église triomphante, car des esprits glorieux n’eussent point, comme il s’est vu à Pérouse, tenté de séduire la femme d’un boulanger. Mais, si vous voulez mon avis, ce sont là plutôt les sales imaginations d’un cafard que les vues d’un docteur. Il faut haïr ces diableries ridicules et déplorer que des fils de l’Eglise, nés dans la lumière, se fassent du monde et de Dieu une idée moins sublime que celle qu’en formèrent un Platon ou un Cicéron, dans les ténèbres du paganisme. Dieu, j’ose le dire, est moins absent du Songe de Scipion que de ces noirs traités de démonologie dont les auteurs se disent chrétiens et catholiques. - Monsieur l’abbé, prenez-y garde, dit le philosophe. Votre Cicéron parlait avec abondance et facilité, mais c’était un esprit banal, et il n’était pas beaucoup avancé dans les sciences sacrées. Avez-vous jamais ouï parler d’Hermès Trismégiste et de la Table d’Émeraude ? - Monsieur, dit l’abbé, j’ai trouvé un très vieux manuscrit de la Table d’Émeraude dans la bibliothèque de M. l’évêque de Séez, et je l’aurais déchiffré un jour ou l’autre sans la chambrière de madame la baillive qui s’en fut à Paris chercher fortune et me fit monter dans le coche avec elle. Il n’y eut point là de sorcellerie, monsieur le philosophe, et je n’obéis qu’à des charmes naturels : Non facit hoc verbis ; facie tenerisque lacertis Devovet et flavis nostra puella comis. - C’est une nouvelle preuve, dit le philosophe, que les femmes sont grandes ennemies de la science. Aussi le sage doit-il se garder de tous rapports avec elles. - Même en légitime mariage ? demanda mon père. - Surtout en légitime mariage, répondit le philosophe. - Hélas ! demanda encore mon père, que reste-t-il donc à vos pauvres sages, quand ils sont d’humeur à rire un peu ? Le philosophe dit : - Il leur reste les Salamandres. À ces mots, frère Ange leva de dessus son assiette un nez épouvanté. - Ne parlez pas ainsi, mon bon monsieur, murmura-t-il ; au nom de tous les saints de mon ordre, ne parlez pas ainsi ! Et ne perdez point de vue que la Salamandre n’est autre que le diable, qui revêt, comme on sait, les formes les plus diverses, tantôt agréables, quand il parvient à déguiser sa laideur naturelle, tantôt hideuses, s’il laisse voir sa vraie constitution. - Prenez garde à votre tour, frère Ange, répondit le philosophe ; et puisque vous craignez le diable, ne le fâchez pas trop et ne l’excitez pas contre vous par des propos inconsidérés. Vous savez que le vieil Adversaire, que le grand Contradicteur garde, dans le monde spirituel, une telle puissance, que Dieu même compte avec lui. Je dirai plus : Dieu, qui le craignait, en a fait son homme d’affaires. Méfiez-vous, petit frère ; ils s’entendent. En écoutant ce discours, le pauvre capucin crut ouïr et voir le diable en personne, à qui l’inconnu ressemblait précisément par ses yeux de feu, son nez crochu, son teint noir et toute sa longue et maigre personne. Son âme, déjà étonnée, acheva de s’abîmer dans une sainte terreur. Sentant sur lui la griffe du Malin, il se mit à trembler de tous ses membres, coula dans sa poche ce qu’il put ramasser de bons morceaux, se leva tout doucement et gagna la porte à reculons, en marmonnant des exorcismes. Le philosophe n’y prit pas garde. Il tira de sa veste un petit livre couvert de parchemin racorni, qu’il tendit tout ouvert à mon bon maître et à moi. C’était un vieux texte grec, plein d’abréviations et de ligatures, et qui me fit tout d’abord l’effet d’un grimoire. Mais M. l’abbé Goignard ayant chaussé ses besicles et placé le livre à la bonne distance, commença de lire aisément ces caractères, plus semblables à des pelotons de fil à demi dévidés par un chat, qu’aux simples et tranquilles lettres de mon saint Jean-Chrysostôme où j’apprenais la langue de Platon et de l’Évangile. Quand il eut terminé sa lecture : - Monsieur, dit-il, cet endroit s’entend de cette sorte : « Ceux qui sont instruits parmi les Égyptiens apprennent avant tout les lettres appelées épistolographiques, en second lieu l’hiératique, dont se servent les hiérogrammates, et enfin l’hiéroglyphique." Puis, tirant ses besicles et les secouant d’un air de triomphe : - Ah ! ah ! monsieur le philosophe, ajouta-t-il, on ne me prend pas sans vert. Ceci est tiré du cinquième livre des Stromates, dont l’auteur, Clément d’Alexandrie, n’est point inscrit au martyrologe, pour diverses raisons que S. S. Benoît XI a savamment déduites, et dont la principale est que ce Père errait souvent en matière de foi. Cette exclusion doit lui être médiocrement sensible, si l’on considère quel éloignement philosophique, durant sa vie, lui inspirait le martyre. Il y préférait l’exil et avait soin d’épargner un crime à ses persécuteurs, car c’était un fort honnête homme. Il écrivait avec élégance ; son génie était vif, ses moeurs étaient pures, et même austères. Il avait un goût excessif pour les allégories et pour la laitue. Le philosophe étendit le bras, qui, s’allongeant d’une manière prodigieuse, autant du moins qu’il me parut, traversa toute la table pour reprendre le livre des mains de mon savant maître. - Il suffit, dit-il en remettant les Stromates dans sa poche. Je vois, monsieur l’abbé, que vous entendez le grec. Vous avez assez bien rendu ce passage, du moins quant au sens vulgaire et littéral. Je veux faire votre fortune et celle de votre élève. Je vous emploierai tous deux à traduire, dans ma maison, des textes grecs que j’ai reçus d’Égypte. Et se tournant vers mon père : - Je pense, monsieur le rôtisseur, que vous consentirez à me donner votre fils pour que j’en fasse un savant et un homme de bien. S’il en coûte trop à votre amour paternel de me l’abandonner tout à fait, j’entretiendrai de mes deniers un marmiton pour le remplacer dans votre rôtisserie. - Puisque votre Seigneurie l’entend ainsi, répondit mon père, je ne l’empêcherai point de faire du bien à mon fils. - À condition, dit ma mère, que ce ne soit point aux dépens de son âme. Il faut me jurer, monsieur, que vous êtes bon chrétien. - Barbe, lui dit mon père, vous êtes une sainte et digne femme, mais vous m’obligez à faire des excuses à ce seigneur sur votre impolitesse, qui provient moins, à la vérité, de votre naturel qui est bon que de votre éducation négligée. - Laissez parler cette bonne femme, dit le philosophe, et qu’elle se tranquillise, je suis un homme très religieux. - Voilà qui est bon ! dit ma mère. Il faut adorer le saint nom de Dieu. - J’adore tous ses noms, ma bonne dame, car il en a plusieurs. Il se nomme Adonaï, Tetragrammaton, Jehovah, Otheos, Athanatos et Schyros. Et il a beaucoup d’autres noms encore. - Je n’en savais rien, dit ma mère. Mais ce que vous en dites, monsieur, ne me surprend pas ; car j’ai remarqué que les personnes de condition portaient beaucoup plus de noms que les gens du commun. Je suis native d’Auneau, proche la ville de Chartres, et j’étais bien petite quand le seigneur du village vint à trépasser de ce monde à l’autre ; or je me souviens très bien que, lorsque le héraut cria le décès du défunt seigneur, il lui donna autant de noms, peu s’en faut, qu’il s’en trouve dans les litanies des saints. Je crois volontiers que Dieu a plus de noms que le seigneur d’Auneau, puisqu’il est d’une condition encore plus haute. Les gens instruits sont bien heureux de les savoir tous. Et, si vous avancez mon fils Jacques dans cette connaissance, je vous en aurai, monsieur, beaucoup d’obligation. - C’est donc une affaire entendue, dit le philosophe. Et vous, monsieur l’abbé, il ne vous déplaira pas sans doute de traduire du grec ; moyennant salaire, s’entend. Mon bon maître qui rassemblait depuis quelques moments les rares esprits de sa cervelle qui n’étaient point déjà mêlés désespérément aux fumées des vins, remplit son gobelet, se leva et dit : - Monsieur le philosophe, j’accepte de grand coeur vos offres généreuses. Vous êtes un mortel magnifique ; je m’honore, monsieur, d’être à vous. Il y a deux meubles que je tiens en haute estime, c’est le lit et la table. La table qui, tour à tour chargée de doctes livres et de mets succulents, sert de support à la nourriture du corps et à celle de l’esprit ; le lit, propice au doux repos comme au cruel amour. C’est assurément un homme divin qui donna aux fils de Deucalion le lit et la table. Si je trouve chez vous, monsieur, ces deux meubles précieux, je poursuivrai votre nom, comme celui de mon bienfaiteur, d’une louange immortelle et je vous célébrerai dans des vers grecs et latins de mètres divers. Il dit, et but un grand coup de vin. - Voilà donc qui est bien, reprit le philosophe. Je vous attends tous deux demain matin chez moi. Vous suivrez la route de Saint-Germain jusqu’à la croix des Sablons. Du pied de cette croix vous compterez cent pas en allant vers l’Occident et vous trouverez une petite porte verte dans un mur de jardin. Vous soulèverez le marteau qui est formé d’une figure voilée tenant un doigt sur la bouche. Au vieillard qui vous ouvrira cette porte vous demanderez M. d’Astarac. - Mon fils, me dit mon bon maître, en me tirant par la manche, rangez tout cela dans votre mémoire, mettez-y croix, marteau et le reste, afin que nous puissions trouver demain cette porte fortunée. Et vous, monsieur le Mécène... Mais le philosophe était déjà parti sans que personne l’eût vu sortir. V Le lendemain, nous cheminions de bonne heure, mon maître et moi, sur la route de Saint-Germain. La neige qui couvrait la terre, sous la lumière rousse du ciel, rendait l’air muet et sourd. La route était déserte. Nous marchions dans de larges sillons de roues, entre des murs de potagers, des palissades chancelantes et des maisons basses dont les fenêtres nous regardaient d’un oeil louche. Puis, ayant laissé derrière nous deux ou trois masures de terre et de paille à demi écroulées, nous vîmes, au milieu d’une plaine désolée, la croix des Sablons. À cinquante pas au delà commençait un parc très vaste, clos par un mur en ruines. Ce mur était percé d’une petite porte verte dont le marteau représentait une figure horrible, un doigt sur la bouche. Nous la reconnûmes facilement pour celle que le philosophe nous avait décrite et nous soulevâmes le marteau. Après un assez long temps, un vieux valet vint nous ouvrir, et nous fit signe de le suivre à travers un parc abandonné. Des statues de Nymphes, qui avaient vu la jeunesse du feu roi, cachaient sous le lierre leur tristesse et leurs blessures. Au bout de l’allée, dont les fondrières étaient recouvertes de neige, s’élevait un château de pierre et de brique, aussi morose que celui de Madrid, son voisin, et qui, coiffé tout de travers d’un haut toit d’ardoises, semblait le château de la Belle au Bois dormant. Tandis que nous suivions les pas du valet silencieux, l’abbé me dit à l’oreille : - Je vous confesse, mon fils, que le logis ne rit point aux yeux. Il témoigne de la rudesse dans laquelle les moeurs des Français étaient encore endurcies au temps du roi Henri IV, et il porte l’âme à la tristesse et même à la mélancolie, par l’état d’abandon où il a été laissé malheureusement. Qu’il nous serait plus doux de gravir les coteaux enchanteurs de Tusculum, avec l’espoir d’entendre Cicéron discourir de la vertu sous les pins et les térébinthes de sa villa, chère aux philosophes. Et n’avez-vous point observé, mon fils, qu’il ne se rencontre sur cette route ni cabaret, ni hôtellerie d’aucune sorte, et qu’il faudra passer le pont et monter la côte jusqu’au rond-point des Bergères pour boire du vin frais ? Il se trouve en effet à cet endroit une auberge du Cheval- Rouge où il me souvient qu’un jour madame de Saint-Ernest m’emmena dîner avec son singe et son amant. Vous ne pouvez concevoir, Tournebroche, à quel point la chère y est fine. Le Cheval-Rouge est autant renommé pour les dîners du matin qu’on y fait, que pour l’abondance des chevaux et des voitures de poste qu’on y loue. Je m’en suis assuré par moi-même, en poursuivant dans l’écurie une certaine servante qui me semblait jolie. Mais elle ne l’était point ; on l’eût mieux jugée en la disant laide. Je la colorais du feu de mes désirs, mon fils. Telle est la condition des hommes livrés à eux-mêmes : ils errent pitoyablement. Nous sommes abusés par de vaines images ; nous poursuivons des songes et nous embrassons des ombres ; en Dieu seul est la vérité et la stabilité. Cependant nous montâmes, à la suite du vieux valet, les degrés disjoints du perron. - Hélas ! me dit l’abbé dans le creux de l’oreille, je commence à regretter la rôtisserie de monsieur votre père, où nous mangions de bons morceaux en expliquant Quintilien. Après avoir gravi le premier étage d’un large escalier de pierre, nous fûmes introduits dans un salon, où M. d’Astarac était occupé à écrire près d’un grand feu, au milieu de cercueils égyptiens, de forme humaine, qui dressaient contre les murs leur gaine peinte de figures sacrées et leur face d’or, aux longs yeux luisants. M. d’Astarac nous invita poliment à nous asseoir et dit : - Messieurs, je vous attendais. Et puisque vous voulez bien tous deux m’accorder la faveur d’être à moi, je vous prie de considérer cette maison comme vôtre. Vous y serez occupés à traduire des textes grecs que j’ai rapportés d’Egypte. Je ne doute point que vous ne mettiez tout votre zèle à accomplir ce travail quand vous saurez qu’il se rapporte à l’oeuvre que j’ai entreprise et qui est de retrouver la science perdue, par laquelle l’homme sera rétabli dans sa première puissance sur les éléments. Bien que je n’aie pas dessein aujourd’hui de soulever à vos yeux les voiles de la nature et de vous montrer Isis dans son éblouissante nudité, je vous confierai l’objet de mes études, sans craindre que vous en trahissiez le mystère, car je m’assure en votre probité, et, aussi, dans ce pouvoir que j’ai de deviner et de prévenir tout ce qu’on pourrait tenter contre moi, et de disposer, pour ma vengeance, de forces secrètes et terribles. À défaut d’une fidélité dont je ne doute point, ma puissance, messieurs, m’assure de votre silence, et je ne risque rien à me découvrir à vous. Sachez donc que l’homme sortit des mains de Jéhovah avec la science parfaite, qu’il a perdue depuis. Il était très puissant et très sage à sa naissance. C’est ce qu’on voit dans les livres de Moïse. Mais encore faut-il les comprendre. Tout d’abord, il est clair que Jéhovah n’est pas Dieu, mais qu’il est un grand Démon, puisqu’il a créé ce monde. L’idée d’un Dieu à la fois parfait et créateur n’est qu’une rêverie gothique, d’une barbarie digne d’un Welche ou d’un Saxon. On n’admet point, si peu qu’on ait l’esprit poli, qu’un être parfait ajoute quoi que ce soit à sa perfection, fût-ce une noisette. Cela tombe sous le sens. Dieu n’a point d’entendement. Car, étant infini, que pourrait-il bien entendre ? Il ne crée point, car il ignore le temps et l’espace, conditions nécessaires à toute construction. Moïse était trop bon philosophe pour enseigner que le monde a été créé par Dieu. Il tenait Jéhovah pour ce qu’il est en réalité, c’est-à-dire pour un puissant Démon, et, s’il faut le nommer, pour le Démiurge. « Or donc, quand Jéhovah créa l’homme, il lui donna la connaissance du monde visible et du monde invisible. La chute d’Adam et d’Ève, que je vous expliquerai un autre jour, ne détruisit pas tout à fait cette connaissance chez le premier homme et chez la première femme, dont les enseignements passèrent à leurs enfants. Ces enseignements, d’où dépend la domination de la nature, ont été consignés dans le livre d’Enoch. Les prêtres égyptiens en avaient gardé la tradition, qu’ils fixèrent en signes mystérieux, sur les murs des temples et dans les cercueils des morts. Moïse, élevé dans les sanctuaires de Memphis, fut un de leurs initiés. Ses livres, au nombre de cinq et même de six, renferment, comme autant d’arches précieuses, les trésors de la science divine. On y découvre les plus beaux secrets, si toutefois, après les avoir purgés des interpolations qui les déshonorent, on dédaigne le sens littéral et grossier pour ne s’attacher qu’au sens plus subtil, que j’ai pénétré en grande partie, ainsi qu’il vous apparaîtra plus tard. Cependant, les vérités gardées, comme des vierges, dans les temples de l’Egypte, passèrent aux sages d’Alexandrie, qui les enrichirent encore et les couronnèrent de tout l’or pur légué à la Grèce par Pythagore et ses disciples, avec qui les puissances de l’air conversaient familièrement. Il convient donc, messieurs, d’explorer les livres des Hébreux, les hiéroglyphes des Égyptiens et les traités de ces Grecs qu’on nomme gnostiques, précisément parce qu’ils eurent la connaissance. Je me suis réservé, comme il était juste, la part la plus ardue de ce vaste travail. Je m’applique à déchiffrer ces hiéroglyphes, que les Égyptiens inscrivaient dans les temples des dieux et sur les tombeaux des prêtres. Ayant rapporté d’Egypte beaucoup de ces inscriptions, j’en pénètre le sens au moyen de la clé que j’ai su découvrir chez Clément d’Alexandrie. « Le rabbin Mosaïde, qui vit retiré chez moi, travaille à rétablir le sens véritable du Pentateuque. C’est un vieillard très savant en magie, qui vécut enfermé pendant dix-sept années dans les cryptes de la grande Pyramide, où il lut les livres de Toth. Quant à vous, messieurs, je compte employer votre science à lire les manuscrits alexandrins que j’ai moi-même recueillis en grand nombre. Vous y trouverez, sans doute, des secrets merveilleux, et je ne doute point qu’à l’aide de ces trois sources de lumières, l’égyptienne, l’hébraïque et la grecque, je ne parvienne bientôt à acquérir les moyens qui me manquent encore de commander absolument à la nature tant visible qu’invisible. Croyez bien que je saurai reconnaître vos services en vous faisant participer de quelque manière à ma puissance. « Je ne vous parle pas d’un moyen plus vulgaire de les reconnaître. Au point où j’en suis de mes travaux philosophiques, l’argent n’est pour moi qu’une bagatelle. Quand M. d’Astarac en fut à cet endroit de son discours, mon bon maître l’interrompit : - Monsieur, dit-il, je ne vous cèlerai point que cet argent, qui vous semble une bagatelle, est pour moi un cuisant souci, car j’ai éprouvé qu’il était malaisé d’en gagner en demeurant honnête homme, ou même différemment. Je vous serai donc reconnaissant des assurances que vous voudrez bien me donner à ce sujet. M. d’Astarac, d’un geste qui semblait écarter quelque objet invisible, rassura M. Jérôme Coignard. Pour moi, curieux de tout ce que je voyais, je ne souhaitais que d’entrer dans ma nouvelle vie. À l’appel du maître, le vieux serviteur, qui nous avait ouvert la porte, parut dans le cabinet. - Messieurs, reprit notre hôte, je vous donne votre liberté jusqu’au dîner de midi. Je vous serais fort obligé cependant de monter dans les chambres que je vous ai fait préparer et de me dire s’il n’y manque rien. Criton vous conduira. Après s’être assuré que nous le suivions, le silencieux Criton sortit et commença de monter l’escalier. Il le gravit jusqu’aux combles. Puis, ayant fait quelques pas dans un long couloir, il nous désigna deux chambres très propres où brillait un bon feu. Je n’aurais jamais cru qu’un château aussi délabré au dehors, et qui ne laissait voir sur sa façade que des murs lézardés et des fenêtres borgnes, fût aussi habitable dans quelques-unes de ses parties. Mon premier soin fut de me reconnaître. Nos chambres donnaient sur les champs, et la vue, répandue sur les pentes marécageuses de la Seine, s’étendait jusqu’au Calvaire du mont Valérien. En donnant un regard à nos meubles, je vis, étendu sur le lit, un habit gris, une culotte assortie, un chapeau et une épée. Sur le tapis, des souliers à boucles se tenaient gentiment accouplés, les talons réunis et les pointes séparées, comme s’ils eussent d’eux-mêmes le sentiment du beau maintien. J’en augurai favorablement de la libéralité de notre maître. Pour lui faire honneur, je donnai grand soin à ma toilette et je répandis abondamment sur mes cheveux de la poudre dont j’avais trouvé une boîte pleine sur une petite table. Je découvris à propos, dans un tiroir de la commode, une chemise de dentelle et des bas blancs. Ayant vêtu chemise, bas, culotte, veste, habit, je me mis à tourner dans ma chambre, le chapeau sous le bras, la main sur la garde de mon épée, me penchant, à chaque instant, sur mon miroir et regrettant que Catherine la dentellière ne pût me voir en si galant équipage. Je faisais depuis quelque temps ce manège, quand M. Jérôme Coignard entra dans ma chambre avec un rabat neuf et un petit collet fort respectable. - Tournebroche, s’écria-t-il, est-ce vous, mon fils ? N’oubliez jamais que vous devez ces beaux habits au savoir que je vous ai donné. Ils conviennent à un humaniste comme vous, car humanités veut dire élégances. Mais regardez-moi, je vous prie, et dites si j’ai bon air. Je me sens fort honnête homme dans cet habit. Ce M. d’Astarac semble assez magnifique. Il est dommage qu’il soit fou. Mais il est sage du moins par un endroit, puisqu’il nomme son valet Criton, c’est-à-dire le juge. Et il est bien vrai que nos valets sont les témoins de toutes nos actions. Ils en sont parfois les guides. Quand milord Verulam, chancelier d’Angleterre dont je goûte peu la philosophie, mais qui était savant homme, entra dans la grand’chambre pour y être jugé, ses laquais, vêtus avec une richesse qui faisait juger du faste avec lequel le chancelier gouvernait sa maison, se levèrent pour lui faire honneur. Mais le milord Verulam leur dit : « Asseyez-vous ! Votre élévation fait mon abaissement. » En effet, ces coquins l’avaient, par leur dépense, poussé à la ruine et contraint à des actes pour lesquels il était poursuivi comme concussionnaire. Tournebroche, mon fils, que l’exemple du milord Verulam, chancelier d’Angleterre et auteur du Novum organum, vous soit toujours présent. Mais, pour en revenir à ce seigneur d’Astarac, à qui nous sommes, c’est grand dommage qu’il soit sorcier, et adonné aux sciences maudites. Vous savez, mon fils, que je me pique de délicatesse en matière de foi. Il m’en coûte de servir un cabbaliste qui met nos saintes écritures cul par-dessus tête, sous prétexte de les mieux entendre ainsi. Toutefois, si comme son nom et son parler l’indiquent, c’est un gentilhomme gascon, nous n’avons rien à craindre. Un Gascon peut faire un pacte avec le diable ; soyez sûr que c’est le diable qui sera dupé. La cloche du déjeuner interrompit nos propos. - Tournebroche, mon fils, me dit mon bon maître en descendant les escaliers, songez, pendant le repas, à suivre tous mes mouvements, afin de les imiter. Ayant mangé à la troisième table de M. l’évêque de Séez, je sais comment m’y prendre. C’est un art difficile. Il est plus malaisé de manger comme un gentilhomme que de parler comme lui. VI Nous trouvâmes dans la salle à manger une table de trois couverts où M. d’Astarac nous fit prendre place. Criton, qui faisait office de maître d’hôtel, servit des gelées, des coulis et des purées douze fois passées au tamis. Nous ne vîmes point venir le rôti. Bien que nous fûmes, mon bon maître et moi, très attentifs à cacher notre surprise, M. d’Astarac la devina et nous dit : - Messieurs, ceci n’est qu’un essai et, pour peu qu’il vous semble malheureux, je ne m’y entêterai point. Je vous ferai servir des mets plus ordinaires, et je ne dédaignerai pas moi-même d’y toucher. Si les plats que je vous offre aujourd’hui sont mal préparés, c’est moins la faute de mon cuisinier que celle de la chimie, qui est encore dans l’enfance. Ceci peut toutefois vous donner quelque idée de ce qui sera à l’avenir. Pour le présent, les hommes mangent sans philosophie. Ils ne se nourrissent point comme des êtres raisonnables. Ils n’y songent même pas. Mais à quoi songent-ils ? Ils vivent presque tous dans la stupidité, et ceux mêmes qui sont capables de réflexion occupent leur esprit à des sottises, telles que la controverse ou la poétique. Considérez, messieurs, les hommes dans leurs repas depuis les temps reculés où ils cessèrent tout commerce avec les Sylphes et les Salamandres. Abandonnés par les Génies de l’air, ils s’appesantirent dans l’ignorance et dans la barbarie. Sans police et sans art, ils vivaient nus et misérables dans les cavernes, au bord des torrents, ou dans les arbres des forêts. La chasse était leur unique industrie. Quand ils avaient surpris ou gagné de vitesse un animal timide, ils dévoraient cette proie encore palpitante. « Ils mangeaient aussi la chair de leurs compagnons et de leurs parents infirmes, et les premières sépultures des humains furent des tombeaux vivants, des entrailles affamées et sourdes. Après de longs siècles farouches, un homme divin parut, que les Grecs ont nommé Prométhée. Il n’est point douteux que ce sage n’ait eu commerce, dans les asiles des Nymphes, avec le peuple des Salamandres. Il apprit d’elles et enseigna aux malheureux mortels l’art de produire et de conserver le feu. Parmi les avantages innombrables que les hommes tirèrent de ce présent céleste, un des plus heureux fut de pouvoir cuire les aliments et de les rendre par ce traitement plus légers et plus subtils. Et c’est en grande partie par l’effet d’une nourriture soumise à l’action de la flamme, que les humains devinrent lentement et par degrés intelligents, industrieux, méditatifs, aptes à cultiver les arts et les sciences. Mais ce n’était là qu’un premier pas, et il est affligeant de penser que tant de millions d’années se sont écoulées sans qu’on en ait fait un second. Depuis le temps où nos ancêtres cuisaient des quartiers d’ours sur un feu de broussailles, à l’abri d’un rocher, nous n’avons point accompli de véritable progrès en cuisine. Car sûrement vous ne comptez pour rien, messieurs, les inventions de Lucullus et cette tourte épaisse à laquelle Vitellius donnait le nom de bouclier de Minerve, non plus que nos rôtis, nos pâtés, nos daubes, nos viandes farcies, et toutes ces fricassées qui se ressentent de l’ancienne barbarie. « À Fontainebleau, la table du Roi, où l’on dresse un cerf entier dans son pelage, avec sa ramure, présente au regard du philosophe un spectacle aussi grossier que celui des troglodytes accroupis dans les cendres et rongeant des os de cheval. Les peintures brillantes de la salle, les gardes, les officiers richement vêtus, les musiciens jouant dans les tribunes des airs de Lambert et de Lulli, les nappes de soie, les vaisselles d’argent, les hanaps d’or, les verres de Venise, les flambeaux, les surtouts ciselés et chargés de fleurs, ne peuvent vous donner le change ni jeter un charme qui dissimule la véritable nature de ce charnier immonde, où des hommes et des femmes s’assemblent devant des cadavres d’animaux, des os rompus et des chairs déchirées, pour s’en repaître avidement. Oh ! que c’est là une nourriture peu philosophique. Nous avalons avec une gloutonnerie stupide les muscles, la graisse, les entrailles des bêtes, sans distinguer dans ces substances les parties qui sont vraiment propres à notre nourriture et celles, beaucoup plus abondantes, qu’il faudrait rejeter ; et nous engloutissons dans notre ventre indistinctement le bon et le mauvais, l’utile et le nuisible. C’est ici pourtant qu’il conviendrait de faire une séparation, et, s’il se trouvait dans toute la faculté un seul médecin chimiste et philosophe, nous ne serions plus contraints de nous asseoir à ces festins dégoûtants. « Il nous préparerait, messieurs, des viandes distillées, ne contenant que ce qui est en sympathie et affinité avec notre corps. On ne prendrait que la quintessence des boeufs et des cochons, que l’élixir des perdrix et des poulardes, et tout ce qui serait avalé, pourrait être digéré. C’est à quoi, messieurs, je ne désespère point de parvenir un jour, en méditant sur la chimie et la médecine un peu plus que je n’ai eu le loisir de le faire jusqu’ici. À ces mots de notre hôte, M. Jérôme Coignard, levant les yeux de dessus le brouet noir qui couvrait son assiette, regarda M. d’Astarac avec inquiétude. - Ce ne sera là, poursuivit celui-ci, qu’un progrès encore bien insuffisant. Un honnête homme ne peut sans dégoût manger la chair des animaux et les peuples ne peuvent se dire polis tant qu’ils auront dans leurs villes des abattoirs et des boucheries. Mais nous saurons un jour nous débarrasser de ces industries barbares. Quand nous connaîtrons exactement les substances nourrissantes qui sont contenues dans le corps des animaux, il deviendra possible de tirer ces mêmes substances des corps qui n’ont point de vie et qui les fourniront en abondance. Ces corps contiennent, en effet, tout ce qui se rencontre dans les êtres animés, puisque l’animal a été formé du végétal, qui a lui-même tiré sa substance de la matière inerte. « On se nourrira alors d’extraits de métaux et de minéraux traités convenablement par des physiciens. Ne doutez point que le goût n’en soit exquis et l’absorption salutaire. La cuisine se fera dans des cornues et dans des alambics, et nous aurons des alchimistes pour maîtres-queux. N’êtes-vous point bien pressés, messieurs, de voir ces merveilles ? Je vous les promets pour un temps prochain. Mais vous ne démêlez point encore les effets excellents qu’elles produiront. - À la vérité, monsieur, je ne les démêle point, dit mon bon maître en buvant un coup de vin. - Veuillez, en ce cas, dit M. d’Astarac, m’écouter un moment. N’étant plus appesantis par de lentes digestions, les hommes seront merveilleusement agiles ; leur vue deviendra singulièrement perçante, et ils verront des navires glisser sur les mers de la lune. Leur entendement sera plus clair, leurs moeurs s’adouciront. Ils s’avanceront beaucoup dans la connaissance de Dieu et de la nature. « Mais il faut envisager tous les changements qui ne manqueront pas de se produire. La structure même du corps humain sera modifiée. C’est un fait que, faute de s’exercer, les organes s’amincissent et finissent même par disparaître. On a observé que les poissons privés de lumière devenaient aveugles ; et j’ai vu, dans le Valais, des pâtres qui, ne se nourrissant que de lait caillé, perdent leurs dents de bonne heure ; quelques-uns d’entre eux n’en ont jamais eu. Il faut admirer en cela la nature, qui ne souffre rien d’inutile. Quand les hommes se nourriront du baume que j’ai dit, leurs intestins ne manqueront pas de se raccourcir de plusieurs aunes, et le volume du ventre en sera considérablement diminué. - Pour le coup ! dit mon bon maître, vous allez trop vite, monsieur, et risquez de faire de mauvaise besogne. Je n’ai jamais trouvé fâcheux que les femmes eussent un peu de ventre, pourvu que le reste y fût proportionné. C’est une beauté qui m’est sensible. N’y taillez pas inconsidérément. - Qu’à cela ne tienne ! Nous laisserons la taille et les flancs des femmes se former sur le canon des sculpteurs grecs. Ce sera pour vous faire plaisir, monsieur l’abbé, et en considération des travaux de la maternité ; bien que, à vrai dire, j’aie dessein d’opérer aussi de ce côté divers changements dont je vous entretiendrai quelque jour. Pour revenir à notre sujet, je dois vous avouer que tout ce que je vous ai annoncé jusqu’à présent n’est qu’un acheminement à la véritable nourriture, qui est celle des Sylphes et de tous les Esprits aériens. Ils boivent la lumière, qui suffit à communiquer à leur corps une force et une souplesse merveilleuses. C’est leur unique potion. Ce sera un jour la nôtre, messieurs. Il s’agit seulement de rendre potables les rayons du soleil. Je confesse ne pas voir avec une suffisante clarté les moyens d’y parvenir et je prévois de nombreux embarras et de grands obstacles sur cette route. Si toutefois quelque sage touche le but, les hommes égaleront les Sylphes et les Salamandres en intelligence et en beauté. Mon bon maître écoutait ces paroles, replié sur lui-même et la tête tristement baissée. Il semblait méditer les changements qu’apporterait un jour à sa personne la nourriture imaginée par notre hôte. - Monsieur, dit-il enfin, ne parlâtes-vous pas hier à la rôtisserie d’un certain élixir qui dispense de toute autre nourriture ? - Il est vrai, dit M. d’Astarac, mais cette liqueur n’est bonne que pour les philosophes ; et vous concevez par là combien l’usage s’en trouve restreint. Il vaut mieux n’en point parler. Cependant, un doute me tourmentait ; je demandai à mon hôte la permission de le lui soumettre, certain qu’il l’éclaircirait tout de suite. Il me permit de parler, et je lui dis : - Monsieur, ces Salamandres, que vous dites si belles et dont je me fais, sur votre rapport, une si charmante idée, ont-elles malheureusement gâté leurs dents à boire de la lumière, comme les paysans du Valais ont perdu les leurs en ne mangeant que du laitage ? Je vous avoue que j’en suis inquiet. - Mon fils, répondit M. d’Astarac, votre curiosité me plaît et je veux la satisfaire. Les Salamandres n’ont point de dents, à proprement parler. Mais leurs gencives sont garnies de deux rangs de perles, très blanches et très brillantes, qui donnent à leur sourire une grâce inconcevable. Sachez encore que ces perles sont de la lumière durcie. Je dis à M. d’Astarac que j’en étais bien aise. Il poursuivit : - Les dents de l’homme sont un signe de sa férocité. Quand on se nourrira comme il faut, ces dents feront place à quelque ornement semblable aux perles des Salamandres. Alors on ne concevra plus qu’un amant ait pu voir sans horreur et sans dégoût des dents de chien dans la bouche de sa maîtresse. VII Après le dîner, notre hôte nous conduisit dans une vaste galerie contiguë à son cabinet et qui servait de bibliothèque. On y voyait, rangée sur des tablettes de chêne, une armée innombrable ou plutôt un grand concile de livres in-douze, in- octavo, in-quarto, in-folio, vêtus de veau, de basane, de maroquin, de parchemin, de peau de truie. Six fenêtres éclairaient cette assemblée silencieuse, qui s’étendait d’un bout de la salle à l’autre, tout le long des hautes murailles. De grandes tables, alternant avec des sphères célestes et des machines astronomiques, occupaient le milieu de la galerie. M. d’Astarac nous pria de choisir l’endroit qui nous parût le plus commode pour travailler. Mais mon bon maître, la tête renversée, du regard et du souffle aspirant tous les livres, bavait de joie. - Par Apollon ! s’écria-t-il, voilà une magnifique librairie ! La bibliothèque de M. l’évêque de Séez, bien que riche en ouvrages de droit canon, ne peut être comparée à celle-ci. Il n’est point de séjour plus plaisant, à mon gré, non point même les Champs-Elysées décrits par Virgile. J’y distingue, à première vue, tant d’ouvrages rares et tant de précieuses collections, que je doute presque, monsieur, qu’aucune bibliothèque particulière l’emporte sur celle-ci, qui le cède seulement, en France, à la Mazarine et à la Royale. J’ose dire même qu’à voir ces manuscrits latins et grecs, qui se pressent en foule à cet angle, on peut, après la Bodléienne, l’Ambroisienne, la Laurentienne et la Vaticane, nommer encore, monsieur, l’Astaracienne. Sans me flatter, je flaire d’assez loin les truffes et les livres, et je vous tiens, dès à présent, pour l’égal de Peiresc, de Groslier et de Canevarius, princes des bibliophiles. - Je l’emporte de beaucoup sur eux, répondit doucement M. d’Astarac, et cette bibliothèque est infiniment plus précieuse que toutes celles que vous venez de nommer. La bibliothèque du Roi n’est qu’une bouquinerie auprès de la mienne, à moins que vous considériez uniquement le nombre des volumes et la masse du papier noirci. Gabriel Naudé et votre abbé Bignon, bibliothécaires renommés, n’étaient près de moi que les pasteurs indolents d’un vil troupeau de livres moutonniers. Quant aux Bénédictins, j’accorde qu’ils sont appliqués, mais ils n’ont point d’esprit et leurs bibliothèques se ressentent de la médiocrité des âmes qui les ont formées. Ma galerie, monsieur, n’est point sur le modèle des autres. Les ouvrages que j’y ai rassemblés composent un tout qui me procurera sans faute la Connaissance. Elle est gnostique, oecuménique et spirituelle. Si toutes les lignes tracées sur ces innombrables feuilles de papier et de parchemin vous entraient en bon ordre dans la cervelle, monsieur, vous sauriez tout, vous pourriez tout, vous seriez le maître de la nature, le plasmateur des choses ; vous tiendriez le monde entre les deux doigts de votre main, comme je tiens ces grains de tabac. À ces mots, il tendit sa boîte à mon bon maître. - Vous êtes bien honnête, dit M. l’abbé Coignard. Et, promenant encore ses regards ravis sur ces murailles savantes : - Voici, s’écria-t-il, entre la troisième fenêtre et la quatrième, des tablettes qui portent un illustre faix. Les manuscrits orientaux s’y sont donné rendez- vous et semblent converser ensemble. J’en vois dix ou douze très vénérables, sous les lambeaux de pourpre et de soie brochée d’or qui les revêtent. Il en est qui portent à leur manteau, comme un empereur byzantin, des agrafes de pierreries. D’autres sont renfermés dans des plaques d’ivoire. - Ce sont, dit M. d’Astarac, les cabbalistes juifs, arabes et persans. Vous venez d’ouvrir la Puissante Main. Vous trouverez à côté la Table couverte, le Fidèle Pasteur, les Fragments du Temple et la Lumière dans les ténèbres. Une place est vide : celle des Eaux lentes, traité précieux, que Mosaïde étudie en ce moment. Mosaïde, comme je vous l’ai dit, messieurs, est occupé dans ma maison à découvrir les plus profonds secrets contenus dans les écrits des Hébreux et, bien qu’âgé de plus d’un siècle, ce rabbin consent à ne point mourir avant d’avoir pénétré le sens de tous les symboles cabbalistiques. Je lui en ai beaucoup d’obligation, et je vous prie, messieurs, de lui montrer, quand vous le verrez, les sentiments que j’ai moi-même. « Mais laissons cela, et venons-en à ce qui vous regarde particulièrement. J’ai songé à vous, monsieur l’abbé, pour transcrire et mettre en latin des manuscrits grecs d’un prix inestimable. J’ai confiance en votre savoir et dans votre zèle, et je ne doute point que votre jeune élève ne vous soit bientôt d’un grand secours. Et, s’adressant à moi : - Oui, mon fils, je mets sur vous de grandes espérances. Elles sont fondées en bonne partie sur l’éducation que vous avez reçue. Car vous fûtes nourri, pour ainsi dire, dans les flammes, sous le manteau d’une cheminée hantée par les Salamandres. Cette circonstance est considérable. Tout en parlant, il saisissait une brassée de manuscrits qu’il déposa sur la table. - Ceci, dit-il, en désignant un rouleau de papyrus, vient d’Egypte. C’est un livre de Zozime le Panopolitain, qu’on croyait perdu, et que j’ai trouvé moi- même dans le cercueil d’un prêtre de Sérapis. « Et ce que vous voyez là, ajouta-t-il en nous montrant des lambeaux de feuilles luisantes et fibreuses sur lesquelles on distinguait à peine des lettres grecques tracées au pinceau, ce sont des révélations inouïes, dues, l’une à Sophar le Perse, l’autre à Jean, l’archiprêtre de la Sainte-Évagie. « Je vous serai infiniment obligé de vous occuper d’abord de ces travaux. Nous étudierons ensuite les manuscrits de Synésius, évêque de Ptolémaïs, d’Olympiodore et de Stéphanus, que j’ai découverts à Ravenne dans un caveau où ils étaient renfermés depuis le règne de l’ignare Théodose, qu’on a surnommé le Grand. « Prenez, messieurs, s’il vous plaît, une première idée de ce vaste travail. Vous trouverez au fond de la salle, à droite de la cheminée, les grammaires et les lexiques que j’ai pu rassembler et qui vous donneront quelque aide. Souffrez que je vous quitte ; il y a dans mon cabinet quatre ou cinq Sylphes qui m’attendent. Criton veillera à ce qu’il ne vous manque rien. Adieu ! Dès que M. d’Astarac fut dehors, mon bon maître s’assit devant le papyrus de Zozime et, s’armant d’une loupe qu’il trouva sur la table, il commença le déchiffrement. Je lui demandai s’il n’était pas surpris de ce qu’il venait d’entendre. Il me répondit sans relever la tête : - Mon fils, j’ai connu trop de sortes de personnes et traversé des fortunes trop diverses pour m’étonner de rien. Ce gentilhomme paraît fou, moins parce qu’il l’est réellement que parce que ses pensées diffèrent à l’excès de celles du vulgaire. Mais, si l’on prêtait attention aux discours qui se tiennent communément dans le monde, on y trouverait moins de sens encore que dans ceux que tient ce philosophe. Livrée à elle-même, la raison humaine la plus sublime fait ses palais et ses temples avec des nuages, et vraiment M. d’Astarac est un assez bel assembleur de nuées. Il n’y a de vérité qu’en Dieu ; ne l’oubliez pas, mon fils. Mais ceci est véritablement le livre Imouth, que Zozime le Panopolitain écrivit pour sa soeur Théosébie. Quelle gloire et quelles délices de lire ce manuscrit unique, retrouvé par une sorte de prodige ! J’y veux consacrer mes jours et mes veilles. Je plains, mon fils, les hommes ignorants que l’oisiveté jette dans la débauche. Ils mènent une vie misérable. Qu’est-ce qu’une femme auprès d’un papyrus alexandrin ? Comparez, s’il vous plaît, cette bibliothèque très noble au cabaret du Petit Bacchus et l’entretien de ce précieux manuscrit aux caresses que l’on fait aux filles sous la tonnelle, et dites-moi, mon fils, de quel côté se trouve le véritable contentement. Pour moi, convive des Muses et admis à ces silencieuses orgies de la méditation que le rhéteur de Madaura célébrait avec éloquence, je rends grâce à Dieu de m’avoir fait honnête homme. VIII Tout le long d’un mois ou de six semaines, M. Coignard demeura appliqué, jours et nuits, comme il l’avait promis, à la lecture de Zozime le Panopolitain. Pendant les repas que nous prenions à la table de M. d’Astarac, l’entretien ne roulait que sur les opinions des gnostiques et sur les connaissances des anciens Égyptiens. N’étant qu’un écolier fort ignorant, je rendais peu de services à mon bon maître. Mais je m’appliquais à faire de mon mieux les recherches qu’il m’indiquait ; j’y prenais quelque plaisir. Et il est vrai que nous vivions heureux et tranquilles. Vers la septième semaine, M. d’Astarac me donna congé d’aller voir mes parents à la rôtisserie. La boutique me parut étrangement rapetissée. Ma mère y était seule et triste. Elle fit un grand cri en me voyant équipé comme un prince. - Mon Jacques, me dit-elle, je suis bien heureuse ! Et elle se mit à pleurer. Nous nous embrassâmes. Puis, s’étant essuyé les yeux avec un coin de son tablier de serpillière : - Ton père, me dit-elle, est au Petit Bacchus. Il y va beaucoup depuis ton départ, en raison de ce que la maison lui est moins plaisante en ton absence. Il sera content de te revoir. Mais, dis-moi, mon Jacquot, es-tu satisfait de ta nouvelle condition ? J’ai eu du regret de t’avoir laissé partir chez ce seigneur ; même je me suis accusée en confession, à M. le troisième vicaire, d’avoir préféré le bien de ta chair à celui de ton âme et de n’avoir pas assez pensé à Dieu dans ton établissement. M. le troisième vicaire m’en a reprise avec bonté, et il m’a exhortée à suivre l’exemple des femmes fortes de l’Écriture, dont il m’a nommé plusieurs ; mais ce sont là des noms que je vois bien que je ne retiendrai jamais. Il ne s’est pas expliqué tout au long, parce que c’était le samedi soir et que l’église était pleine de pénitentes. Je rassurai ma bonne mère du mieux qu’il me fut possible, et lui représentai que M. d’Astarac me faisait travailler dans le grec, qui est la langue de l’Évangile. Cette idée lui fut agréable. Pourtant elle demeura soucieuse. - Tu ne devinerais jamais, mon Jacquot, me dit-elle, qui m’a parlé de M. d’Astarac. C’est Cadette Saint-Avit, la servante de M. le curé de Saint-Benoît. Elle est de Gascogne, et native d’un lieu nommé Laroque-Timbaut, tout proche Sainte-Eulalie, dont M. d’Astarac est seigneur. Tu sais que Cadette Saint-Avit est ancienne, comme il convient à la servante d’un curé. Elle a connu dans sa jeunesse, au pays, les trois messieurs d’Astarac, dont l’un, qui commandait un navire, s’est noyé depuis dans la mer. C’était le plus jeune. Le cadet, étant colonel d’un régiment, s’en alla en guerre et y fut tué. L’aîné, Hercule d’Astarac, est seul survivant des trois. C’est donc celui à qui tu appartiens, pour ton bien, mon Jacques, du moins je l’espère. Il était, durant sa jeunesse, magnifique en ses habits, libéral dans ses moeurs, mais d’humeur sombre. Il se tint éloigné des emplois publics et ne se montra point jaloux d’entrer au service du Roi, comme avaient fait messieurs ses frères, qui y trouvèrent une fin honorable. Il avait coutume de dire qu’il n’y avait pas de gloire à porter une épée au côté, qu’il ne savait point de métier plus ignoble que le noble métier des armes et qu’un rebouteux de village était, à son avis, bien au-dessus d’un brigadier ou d’un maréchal de France. Tels étaient ses propos. J’avoue qu’ils ne me semblèrent ni mauvais ni malicieux, mais plutôt hardis et bizarres. Pourtant il faut bien qu’ils soient condamnables en quelque chose, puisque Cadette Saint-Avit disait que M. le curé les reprenait comme contraires à l’ordre établi par Dieu dans ce monde et opposés aux endroits de la Bible où Dieu est nommé d’un nom qui veut dire maréchal de camp. Et ce serait un grand péché. Ce M. Hercule avait tant d’éloignement pour la cour, qu’il refusa de faire le voyage de Versailles pour être présenté à Sa Majesté, selon les droits de sa naissance. Il disait : « Le roi ne vient point chez moi, je ne vais pas chez lui. » Et il tombe sous le sens, mon Jacquot, que ce n’est pas là un discours naturel. Ma bonne mère m’interrogea du regard avec inquiétude et poursuivit de la sorte : - Ce qu’il me reste à t’apprendre, mon Jacquot, est moins croyable encore. Pourtant Cadette Saint-Avit m’en a parlé comme d’une chose certaine. Je te dirai donc que M. Hercule d’Astarac, demeuré sur ses terres, n’avait d’autres soins que de mettre dans des carafes la lumière du soleil. Cadette Saint-Avit ne sait pas comme il s’y prenait, mais ce dont elle est sûre, c’est qu’avec le temps, il se formait dans ces carafes, bien bouchées et chauffées au bain-marie, des femmes toutes petites, mais faites à ravir, et vêtues comme des princesses de théâtre... Tu ris, mon Jacquot ; pourtant on ne peut pas plaisanter de ces choses, quand on en voit les conséquences. C’est un grand péché de fabriquer ainsi des créatures qui ne peuvent être baptisées et qui ne sauraient participer à la béatitude éternelle. Car tu n’imagines pas que M. d’Astarac ait porté ces marmousets au prêtre, dans leur bouteille, pour les tenir sur les fonts baptismaux. On n’aurait pas trouvé de marraine. - Mais, chère maman, répondis-je, les poupées de M. d’Astarac n’avaient pas besoin de baptême, n’ayant pas eu de part au péché originel. - C’est à quoi je n’avais pas songé, dit ma mère, et Cadette Saint-Avit elle- même ne m’en a rien dit, bien qu’elle soit la servante d’un curé. Malheureusement, elle quitta toute jeune la Gascogne pour venir en France, et elle n’eut plus de nouvelles de M. d’Astarac, de ses carafes et de ses marmousets. J’espère bien, mon Jacquot, qu’il a renoncé à ces oeuvres maudites, qu’on ne peut accomplir sans l’aide du démon. Je demandai : - Dites-moi, ma bonne mère, Cadette Saint-Avit, la servante de M. le curé, a-t- elle vu de ses yeux les dames dans les carafes ? - Non point, mon enfant. M. d’Astarac était bien trop secret pour montrer ces poupées. Mais elle en a ouï parler par un homme d’église, du nom de Fulgence, qui hantait le château et jurait avoir vu ces petites personnes sortir de leur prison de verre pour danser un menuet. Et elle n’avait en cela que plus de raison d’y croire. Car on peut douter de ce qu’on voit, mais non pas de la parole d’un honnête homme, surtout quand il est d’église. Il y a encore un malheur à ces pratiques, c’est qu’elles sont extrêmement coûteuses et l’on ne s’imagine point, m’a dit Cadette Saint-Avit, les dépenses que fit ce monsieur Hercule pour se procurer les bouteilles de diverses formes, les fourneaux et les grimoires dont il avait rempli son château. Mais il était devenu par la mort de ses frères le plus riche gentilhomme de sa province, et pendant qu’il dissipait son bien en folies, ses bonnes terres travaillaient pour lui. Cadette Saint-Avit estime que, malgré ses dépenses, il doit encore être fort riche aujourd’hui. Sur ces mots, mon père entra dans la rôtisserie. Il m’embrassa tendrement et me confia que la maison avait perdu la moitié de son agrément par suite de mon départ et de celui de M. Jérôme Coignard, qui était honnête et jovial. Il me fit compliment de mes habits et me donna une leçon de maintien, assurant que le négoce l’avait accoutumé aux manières affables, par l’obligation continuelle où il était tenu de saluer les chalands comme des gentilshommes, alors même qu’ils appartenaient à la vile canaille. Il me donna pour précepte d’arrondir le coude et de tenir les pieds en dehors, et me conseilla, au surplus, d’aller voir Léandre, à la foire Saint-Germain, afin de m’ajuster exactement sur lui. Nous dînâmes ensemble de bon appétit et nous nous séparâmes en versant des torrents de larmes. Je les aimais bien tous deux, et ce qui me faisait surtout pleurer, c’est que je sentais qu’en six semaines d’absence, ils m’étaient devenus à peu près étrangers. Et je crois que leur tristesse venait du même sentiment. IX Quand je sortis de la rôtisserie, il faisait nuit noire. À l’angle de la rue des Écrivains, j’entendis une voix grasse et profonde qui chantait : Si ton honneur elle est perdue, La bell’, c’est qu’ tu l’as bien voulu. Et je ne tardai pas à voir, du côté d’où venait cette voix, frère Ange qui, son bissac ballant sur l’épaule, et tenant par la taille Catherine la dentellière, marchait dans l’ombre d’un pas chancelant et triomphal, faisant jaillir sous ses sandales l’eau du ruisseau en magnifiques gerbes de boue qui semblaient célébrer sa gloire crapuleuse, comme les bassins de Versailles font jouer leurs machines en l’honneur des rois. Je me rangeai contre une borne dans un coin de porte, pour qu’ils ne me vissent point. C’était prendre un soin inutile, car ils étaient assez occupés l’un de l’autre. La tête renversée sur l’épaule du moine, Catherine riait. Un rayon de lune tremblait sur ses lèvres humides et dans ses yeux comme dans l’eau des fontaines. Et je poursuivis mon chemin, l’âme irritée et le coeur serré, songeant à la taille ronde de cette belle fille, que pressait dans ses bras un sale capucin. - Est-il possible, me dis-je, qu’une si jolie chose soit en de si laides mains ? et si Catherine me dédaigne, faut-il encore qu’elle me rende ses mépris plus cruels par le goût qu’elle a de ce vilain frère Ange ? Cette préférence me semblait étonnante et j’en concevais autant de surprise que de dégoût. Mais je n’étais pas en vain l’élève de M. Jérôme Coignard. Ce maître incomparable avait formé mon esprit à la méditation. Je me représentai les Satyres qu’on voit dans les jardins ravissant des Nymphes, et fis réflexion que, si Catherine était faite comme une Nymphe, ces Satyres, tels qu’on nous les montre, étaient aussi affreux que ce capucin. J’en conclus que je ne devais pas m’étonner excessivement de ce que je venais de voir. Pourtant mon chagrin ne fut point dissipé par ma raison, sans doute parce qu’il n’y avait point sa source. Ces méditations me conduisirent, à travers les ombres de la nuit et les boues du dégel, jusqu’à la route de Saint-Germain, où je rencontrai M. l’abbé Jérôme Coignard qui, ayant soupé en ville, rentrait de nuit à la Croix-des-Sablons. - Mon fils, me dit-il, je viens de m’entretenir de Zozime et des gnostiques à la table d’un ecclésiastique très docte, d’un autre Pereisc. Le vin était rude et la chère médiocre. Mais le nectar et l’ambroisie coulaient de tous les discours. Mon bon maître me parla ensuite du Panopolitain avec une éloquence inconcevable. Hélas ! je l’écoutai mal, songeant à cette goutte de clair de lune qui était tombée dans la nuit sur les lèvres de Catherine. Enfin, il s’arrêta et je lui demandai sur quel fondement les Grecs avaient établi le goût des Nymphes pour les Satyres. Mon bon maître était prêt à répondre sur toutes les questions, tant son savoir avait d’étendue. Il me dit : - Mon fils, ce goût est fondé sur une sympathie naturelle. Il est vif, bien que moins ardent que le goût des Satyres pour les Nymphes, auquel il correspond. Les poètes ont très bien observé cette distinction. A ce propos, je vous conterai une singulière aventure que j’ai lue dans un manuscrit qui faisait partie de la bibliothèque de M. l’évêque de Séez. C’était, (je le vois encore) un recueil in- folio, d’une bonne écriture du siècle dernier. Voici le fait singulier qui y est rapporté. Un gentilhomme normand et sa femme prirent part à un divertissement public, déguisés l’un en Satyre, l’autre en Nymphe. On sait, par Ovide, avec quelle ardeur les Satyres poursuivent les Nymphes. Ce gentilhomme avait lu les Métamorphoses. Il entra si bien dans l’esprit de son déguisement que, neuf mois après, sa femme lui donna un enfant qui avait le front cornu et des pieds de bouc. Nous ne savons ce qu’il advint du père, sinon que, par un sort commun à toute créature, il mourut, laissant avec son petit capripède un autre enfant plus jeune, chrétien celui-là, et de forme humaine. Ce cadet demanda à la justice que son frère fût déchu de l’héritage paternel pour cette raison qu’il n’appartenait pas à l’espèce rachetée par le sang de Jésus-Christ. Le Parlement de Normandie siégeant à Rouen lui donna gain de cause, et l’arrêt fut enregistré. Je demandai à mon bon maître s’il était possible qu’un travestissement pût avoir un tel effet sur la nature, et que la façon d’un enfant résultât de celle d’un habit. M. l’abbé Coignard m’engagea à n’en rien croire. - Jacques Tournebroche, mon fils, me dit-il, qu’il vous souvienne qu’un bon esprit repousse tout ce qui est contraire à la raison, hors, en matière de foi, où il convient de croire aveuglément. Dieu merci ! je n’ai jamais erré sur les dogmes de notre très sainte religion, et j’espère bien me trouver en cette disposition à l’article de la mort. En devisant de la sorte, nous arrivâmes au château. Le toit apparaissait éclairé par une lueur rouge, au milieu des ténèbres. D’une des cheminées sortaient des étincelles qui montaient en gerbes pour retomber en pluie d’or sous une fumée épaisse dont le ciel était voilé. Nous crûmes l’un et l’autre que les flammes dévoraient l’édifice. Mon bon maître s’arrachait les cheveux et gémissait. - Mon Zozime, mes papyrus et mes manuscrits grecs ! Au secours ! au secours ! mon Zozime ! Courant par la grande allée, sur les flaques d’eau qui reflétaient des lueurs d’incendie, nous traversâmes le parc, enseveli dans une ombre épaisse. Il était calme et désert. Dans le château tout semblait dormir. Nous entendions le ronflement du feu, qui remplissait l’escalier obscur. Nous montâmes deux à deux les degrés, nous arrêtant par moments pour écouter d’où venait ce bruit épouvantable. Il nous parut sortir d’un corridor du premier étage où nous n’avions jamais mis les pieds. Nous nous dirigeâmes à tâtons de ce côté, et, voyant par les fentes d’une porte close des clartés rouges, nous heurtâmes de toutes nos forces les battants. Ils cédèrent tout à coup. M. d’Astarac, qui venait de les ouvrir, se tenait tranquille devant nous. Sa longue forme noire se dressait dans un air enflammé. Il nous demanda doucement pour quelle affaire pressante nous le cherchions à cette heure. Il n’y avait point d’incendie, mais un feu terrible, qui sortait d’un grand fourneau à réverbère, que j’ai su depuis s’appeler athanor. Toute cette salle, assez vaste, était pleine de bouteilles de verre au long col, sur lequel serpentaient des tubes de verre à bec de canard, des cornues semblables à des visages joufflus, d’où partait un nez comme une trompe, des creusets, des matras, des coupelles, des cucurbites, et des vases de formes inconnues. Mon bon maître dit, en s’épongeant le visage, qui luisait comme braise : - Ah ! monsieur, nous avons cru que le château flambait ainsi qu’une paille sèche. Dieu merci, la bibliothèque n’est pas brûlée. Mais je vois que vous pratiquez, monsieur, l’art spagyrique. - Je ne vous celerai pas, répondit M. d’Astarac, que j’y ai fait de grands progrès, sans avoir trouvé toutefois le thélème qui rendra mes travaux parfaits. Au moment même où vous avez heurté cette porte, je recueillais, messieurs, l’Esprit du Monde et la Fleur du Ciel, qui est la vraie Fontaine de Jouvence. Entendez-vous un peu l’alchimie, monsieur Coignard ? L’abbé répondit qu’il en avait pris quelque teinture dans les livres, mais qu’il en tenait la pratique pour pernicieuse et contraire à la religion. M. d’Astarac sourit et dit encore : - Vous êtes trop habile homme, monsieur Coignard, pour ne pas connaître l’Aigle volante, l’Oiseau d’Hermès, le Poulet d’Hermogène, la Tête de Corbeau, le Lion vert et le Phénix. - J’ai ouï dire, répondit mon bon maître, que ces noms désignaient la pierre philosophale, à ses divers états. Mais je doute qu’il soit possible de transmuter les métaux. M. d’Astarac répliqua avec beaucoup d’assurance : - Rien ne me sera plus facile, monsieur, que de mettre fin à votre incertitude. Il alla ouvrir un vieux bahut boiteux, adossé au mur, y prit une pièce de cuivre à l’effigie du feu roi et nous fit remarquer une tache ronde qui la traversait de part en part. - C’est, dit-il, l’effet de la pierre qui a changé le cuivre en argent. Mais ce n’est là qu’une bagatelle. Il retourna au bahut et en tira un saphir de la grosseur d’un oeuf, une opale d’une merveilleuse grandeur et une poignée d’émeraudes parfaitement belles. - Voici, dit-il, quelques-uns de mes ouvrages, qui vous prouvent suffisamment que l’art spagyrique n’est pas le rêve d’un cerveau creux. Il y avait au fond de la sébile où ces pierres étaient jetées cinq ou six petits diamants, dont M. d’Astarac ne nous parla même point. Mon bon maître lui demanda s’ils étaient aussi de sa façon. Et l’alchimiste ayant répondu que oui : - Monsieur, dit l’abbé, je vous conseillerais de montrer ceux-là en premier lieu aux curieux, par prudence. Si vous faites paraître d’abord le saphir, l’opale et le rubis, on vous dira que le diable seul a pu produire de telles pierres, et l’on vous intentera un procès en sorcellerie. Aussi bien le diable seul pourrait vivre à l’aise sur ces fourneaux où l’on respire la flamme. Pour moi, qui y suis depuis un quart d’heure, je me sens déjà à moitié cuit. M. d’Astarac sourit avec bienveillance et s’exprima de la sorte en nous mettant dehors : - Bien que sachant à quoi m’en tenir sur la réalité du diable et de l’Autre, je consens volontiers à parler d’eux avec les personnes qui y croient. Le diable et l’Autre, ce sont là, comme on dit, des caractères ; et l’on en peut discourir ainsi que d’Achille et de Thersite. Soyez assurés, messieurs, que, si le diable est tel qu’on le dit, il n’habite pas un élément si subtil que le feu. C’est un grand contresens que de mettre une si vilaine bête dans du soleil. Mais, comme j’avais l’honneur de le dire, monsieur Tournebroche, au capucin de madame votre mère, j’estime que les chrétiens calomnient Satan et les démons. Qu’il puisse être, en quelque monde inconnu, des êtres plus méchants encore que les hommes, c’est possible, bien que presque inconcevable. Assurément, s’ils existent, ils habitent des régions privées de lumière et, s’ils brûlent, c’est dans les glaces, qui, en effet, causent des douleurs cuisantes, non dans les flammes illustres, parmi les filles ardentes des astres. Ils souffrent, puisqu’ils sont méchants et que la méchanceté est un mal ; mais ce ne peut être que d’engelures. Quant à votre Satan, messieurs, qui est en horreur à vos théologiens, je ne l’estime pas si méprisable à le juger par tout ce que vous en dites, et, s’il existait d’aventure, je le tiendrais non pour une vilaine bête, mais pour un petit Sylphe ou tout au moins pour un Gnome métallurgiste un peu moqueur et très intelligent. Mon bon maître se boucha les oreilles et s’enfuit pour n’en point entendre davantage. - Quelle impiété, Tournebroche, mon fils, s’écria-t-il dans l’escalier, quels blasphèmes ! Avez-vous bien senti tout ce qu’il y avait de détestable dans les maximes de ce philosophe ? Il pousse l’athéisme jusqu’à une sorte de frénésie joyeuse, qui m’étonne. Mais cela même le rend presque innocent. Car étant séparé de toute croyance, il ne peut déchirer la sainte Église comme ceux qui y restent attachés par quelque membre à demi tranché et saignant encore. Tels sont, mon fils, les Luthériens et les Calvinistes, qui gangrènent l’Église au point de rupture. Au contraire, les athées se damnent tout seuls, et l’on peut dîner chez eux sans péché. En sorte qu’il ne nous faut pas faire scrupule de vivre chez ce M. d’Astarac, qui ne croit ni à Dieu ni au diable. Mais avez-vous vu, Tournebroche, mon fils, qu’il se trouvait au fond de la sébile une poignée de petits diamants, dont il semble lui-même ignorer le nombre et qui me paraissent d’une assez belle eau ? Je doute de l’opale et des saphirs. Quant à ces petits diamants, ils vous ont un air de vérité. Arrivés à nos chambres hautes, nous nous souhaitâmes l’un à l’autre le bonsoir. X Nous menâmes, mon bon maître et moi, jusqu’au printemps une vie exacte et recluse. Nous travaillions toute la matinée, enfermés dans la galerie, et nous y retournions après le dîner comme au spectacle, selon l’expression même de M. Jérôme Coignard ; non point, disait cet homme excellent, pour nous donner, à la mode des gentilshommes et des laquais, un spectacle scurrile, mais pour entendre les dialogues sublimes, encore que contradictoires, des auteurs anciens. De ce train, la lecture et la traduction du Panopolitain avançaient merveilleusement. Je n’y contribuais guère. Un tel travail passait mes connaissances, et j’avais assez d’apprendre la figure que les caractères grecs ont sur le papyrus. J’aidai toutefois mon maître à consulter les auteurs qui pouvaient l’éclairer dans ses recherches, et notamment Olympiodore et Photius, qui, depuis ce temps, me sont restés familiers. Les petits services que je lui rendais me haussaient beaucoup dans ma propre estime. Après un âpre et long hiver, j’étais en passe de devenir un savant, quand le printemps survint tout à coup, avec son galant équipage de lumière, de tendre verdure et de chants d’oiseaux. L’odeur des lilas, qui montait dans la bibliothèque, me faisait tomber en de vagues rêveries, dont mon bon maître me tirait brusquement en me disant : - Jacquot Tournebroche, grimpez s’il vous plaît à l’échelle et dites-moi si ce coquin de Manéthon ne parle point d’un dieu Imhotep qui, par ses contradictions, me tourmente comme un diable ? Et mon bon maître s’emplissait le nez de tabac avec un air de contentement. - Mon fils, me dit-il encore, il est remarquable que nos habits ont une grande influence sur notre état moral. Depuis que mon petit collet est taché de diverses sauces que j’y ai laissé couler, je me sens moins honnête homme. Tournebroche, maintenant que vous êtes vêtu comme un marquis, n’êtes-vous point chatouillé de l’envie d’assister à la toilette d’une fille d’Opéra et de pousser un rouleau de faux louis sur une table de pharaon ; en un mot, ne vous sentez- vous point homme de qualité ? Ne prenez pas ce que je vous dis en mauvaise part, et considérez qu’il suffit de donner un bonnet à poil à un couard pour qu’il aille aussitôt se faire casser la tête au service du Roi. Tournebroche, nos sentiments sont formés de mille choses qui nous échappent par leur petitesse, et la destinée de notre âme immortelle dépend parfois d’un souffle trop léger pour courber un brin d’herbe. Nous sommes le jouet des vents. Mais passez-moi, s’il vous plaît, les Rudiments de Vossius, dont je vois les tranches rouges bâiller là, sous votre bras gauche. Ce jour-là, après le dîner de trois heures, M. d’Astarac nous mena, mon bon maître et moi, faire un tour de promenade dans le parc. Il nous conduisit du côté occidental, qui regardait Rueil et le Mont-Valérien. C’était le plus profond et le plus désolé. Le lierre et l’herbe, tondus par les lapins, couvraient les allées, que barraient ça et là de grands troncs d’arbres morts. Les statues de marbre qui les bordaient souriaient sans rien savoir de leur ruine. Une Nymphe de sa main brisée, qu’elle approchait de ses lèvres, faisait signe à un berger d’être discret. Un jeune Faune, dont la tête gisait sur le sol, cherchait encore à porter sa flûte à sa bouche. Et tous ces êtres divins semblaient nous enseigner à mépriser l’injure du temps et de la fortune. Nous suivions le bord d’un canal où l’eau des pluies nourrissait les rainettes. Autour d’un rond-point, des vasques penchantes s’élevaient où buvaient les colombes. Parvenus à cet endroit, nous prîmes un étroit sentier pratiqué dans les taillis. - Marchez avec précaution, nous dit M. d’Astarac. Ce sentier a ceci de dangereux, qu’il est bordé de Mandragores qui, la nuit, chantent au pied des arbres. Elles sont cachées dans la terre. Gardez-vous d’y mettre le pied : vous y prendriez le mal d’aimer ou la soif des richesses, et vous seriez perdus, car les passions qu’inspire la mandragore sont mélancoliques. Je demandai comment il était possible d’éviter ce danger invisible. M. d’Astarac me répondit qu’on y pouvait échapper par intuitive divination, et point autrement. - Au reste, ajouta-t-il, ce sentier est funeste. Il conduisait tout droit à un pavillon de brique, caché sous le lierre, qui, sans doute, avait servi jadis de maison à un garde. Là finissait le parc sur les marais monotones de la Seine. - Vous voyez ce pavillon, nous dit M. d’Astarac. Il renferme le plus savant des hommes. C’est là que Mosaïde, âgé de cent douze ans, pénètre, avec une majestueuse opiniâtreté, les arcanes de la nature. Il a laissé bien loin derrière lui Imbonatus et Bartoloni. Je voulais m’honorer, messieurs, en gardant sous mon toit le plus grand des cabbalistes après Enoch, fils de Caïn. Mais des scrupules de religion ont empêché Mosaïde de s’asseoir à ma table, qu’il tient pour chrétienne, en quoi il lui fait trop d’honneur. Vous ne sauriez concevoir à quelle violence la haine des chrétiens est portée chez ce sage. C’est à grand’peine qu’il a consenti à loger dans ce pavillon, où il vit seul avec sa nièce Jahel. Messieurs, vous ne devez pas tarder davantage à connaître Mosaïde, et je vais vous présenter tout de suite, l’un et l’autre, à cet homme divin. Ayant ainsi parlé, M. d’Astarac nous poussa dans le pavillon et nous fit monter, par un escalier à vis, dans une chambre où se tenait, au milieu de manuscrits épars, dans un grand fauteuil à oreilles, un vieillard aux yeux vifs, au nez busqué, dont le menton fuyant laissait échapper deux maigres ruisseaux de barbe blanche. Un bonnet de velours, en forme de couronne impériale, couvrait sa tête chauve, et son corps, d’une maigreur qui n’était point humaine, s’enveloppait d’une vieille robe de soie jaune, éblouissante et sordide. Bien que ses regards perçants fussent tournés vers nous, il ne marqua par aucun signe qu’il s’apercevait de notre venue. Son visage exprimait un entêtement douloureux, et il roulait lentement, entre ses doigts ridés, le roseau qui lui servait à écrire. - N’attendez pas de Mosaïde des paroles vaines, nous dit M. d’Astarac. Depuis longtemps, ce sage ne s’entretient plus qu’avec les Génies et moi. Ses discours sont sublimes. Comme il ne consentira pas, sans doute, à converser avec vous, messieurs, je vous donnerai en peu de mots une idée de son mérite. Le premier, il a pénétré le sens spirituel des livres de Moïse, d’après la valeur des caractères hébraïques, laquelle dépend de l’ordre des lettres dans l’alphabet. Cet ordre avait été brouillé à partir de la onzième lettre. Mosaïde l’a rétabli, ce que n’avaient pu faire Atrabis, Philon, Avicenne, Raymond Lulle, Pic de la Mirandole, Reuchelin, Henri Morus et Robert Flydd. Mosaïde sait le nombre de l’or qui correspond à Jéhovah dans le monde des Esprits. Et vous concevez, messieurs, que cela est d’une conséquence infinie. Mon bon maître tira sa boîte de sa poche et, nous l’ayant présentée avec civilité, huma une prise de tabac et dit : - Ne croyez-vous pas, monsieur d’Astarac, que ces connaissances sont extrêmement propres à vous mener au diable, à l’issue de cette vie transitoire. Car enfin, ce seigneur Mosaïde erre visiblement dans l’interprétation des saintes écritures. Quand Notre Seigneur mourut sur la croix pour le salut des hommes, la synagogue sentit un bandeau descendre sur ses yeux ; elle chancela comme une femme ivre, et sa couronne tomba de sa tête. Depuis lors, l’intelligence de l’Ancien Testament est renfermée dans l’Église catholique à laquelle j’appartiens malgré mes iniquités multiples. À ces mots, Mosaïde, semblable à un dieu bouc, sourit d’une manière effrayante et dit à mon bon maître d’une voix lente, aigre et comme lointaine : - La Mashore ne t’a pas confié ses secrets et la Mischna ne t’a pas révélé ses mystères. - Mosaïde, reprit M. d’Astarac, interprète avec clarté, non seulement les livres de Moïse, mais celui d’Enoch, qui est bien plus considérable, et que les chrétiens ont rejeté faute de le comprendre, comme le coq de la fable arabe dédaigna la perle tombée dans son grain. Ce livre d’Enoch, monsieur l’abbé Coignard, est d’autant plus précieux qu’on y voit les premiers entretiens des filles des hommes avec les Sylphes. Car vous entendez bien que ces anges, qu’Enoch nous montre liant avec des femmes un commerce d’amour, sont des Sylphes et des Salamandres. - Je l’entendrai, monsieur, répondit mon bon maître, pour ne pas vous contrarier. Mais par ce qui nous a été conservé du livre d’Enoch, qui est visiblement apocryphe, je soupçonne que ces anges étaient, non point des Sylphes, mais des marchands phéniciens. - Et sur quoi, demanda M. d’Astarac, fondez-vous une opinion si singulière ? - Je la fonde, monsieur, sur ce qu’il est dit dans ce livre que les anges apprirent aux femmes l’usage des bracelets et des colliers, l’art de se peindre les sourcils et d’employer toute sorte de teintures. Il est dit encore au même livre, que les anges enseignèrent aux filles des hommes les propriétés des racines et des arbres, les enchantements, l’art d’observer les étoiles. De bonne foi, monsieur, ces anges-là n’ont-ils pas tout l’air de Tyriens ou de Sidoniens débarquant sur quelque côte à demi déserte et déballant au pied des rochers leur pacotille pour tenter les filles des tribus sauvages ? Ces trafiquants leur donnaient des colliers de cuivre, des amulettes et des médicaments, contre de l’ambre, de l’encens et des pelleteries, et ils étonnaient ces belles créatures ignorantes en leur parlant des étoiles avec une connaissance acquise dans la navigation. Voilà qui est clair et je voudrais bien savoir par quel endroit M. Mosaïde y pourrait contredire. Mosaïde garda le silence et M. d’Astarac sourit de nouveau. - Monsieur Coignard, dit-il, vous ne raisonnez pas trop mal, dans l’ignorance où vous êtes encore de la gnose et de la cabbale. Et ce que vous dites me fait songer qu’il pouvait se trouver quelques Gnomes métallurgistes et orfèvres parmi ces Sylphes qui s’unirent d’amour aux filles des hommes. Les Gnomes, en effet, s’occupent volontiers d’orfèvrerie, et il est probable que ce furent ces ingénieux démons qui forgèrent ces bracelets que vous croyez de fabrication phénicienne. Mais vous aurez quelque désavantage, monsieur, je vous en préviens, à vous mesurer avec Mosaïde sur la connaissance des antiquités humaines. Il en a retrouvé les monuments qu’on croyait perdus et, entre autres, la colonne de Seth et les oracles de Sambéthé, fille de Noé, la plus ancienne des Sibylles. - Oh ! s’écria mon bon maître en bondissant sur le plancher poudreux d’où s’éleva un nuage de poussière, oh ! que de rêveries ! C’en est trop, vous vous moquez ! et M. Mosaïde ne peut emmagasiner tant de folies dans sa tête, sous son grand bonnet qui ressemble à la couronne de Charlemagne. Cette colonne de Seth est une invention ridicule de ce plat Flavius Josèphe, un conte absurde qui n’avait encore trompé personne avant vous. Quant aux prédictions de Sambéthé, fille de Noé, je serais bien curieux de les connaître, et M. Mosaïde, qui paraît assez avare de ses paroles, m’obligerait en en faisant passer quelques-unes par sa bouche, car il ne lui est pas possible, je me plais à le reconnaître, de les proférer par la voie plus secrète à travers laquelle les sibylles anciennes avaient coutume de faire passer leurs mystérieuses réponses. Mosaïde, qui ne semblait point entendre, dit tout à coup : - La fille de Noé a parlé ; Sambéthé a dit : « L’homme vain qui rit et qui raille n’entendra pas la voix qui sort du septième tabernacle ; l’impie ira misérablement à sa ruine." Sur cet oracle nous prîmes tous trois congé de Mosaïde. XI Cette année-là, l’été fut radieux, d’où me vint l’envi