Daphné (1912) Seconde consultation du Docteur Noir (Posthume) DE Alfred de Vigny (1797-1863) TABLE DES MATIERES Chapitre I Chapitre II Chapitre III Première lettre Deuxième lettre Troisième lettre Quatrième lettre Chapitre I La foule C’était un soir de fête. Le peuple de Paris marchait avec tristesse sur les places publiques et le long des rues. Les familles se tenant par la main allaient en avant, sans savoir où elles allaient, et passaient, sans s’arrêter, en regardant devant elles. Les hommes étaient ennuyés, les femmes fatiguées, les enfants tout en pleurs. Des lampions sinistres s’éteignaient sous une large pluie et répandaient une fumée noire au lieu d’une flamme livide. Les murs étaient teints de lueurs pareilles à celles d’un incendie qui s’apaise. La voûte du ciel était violette et comme irritée. La foule glissait sur un pavé tout humide. Les têtes noires se touchaient et n’avançaient qu’avec un mouvement insensible. Le murmure des voix était sourd et inarticulé comme un long gémissement. Chacun paraissait chercher et demander quel désir l’avait amené, et vers quel plaisir. Aucun n’était satisfait, aucun n’entrevoyait même ce qui lui pourrait plaire. Tous s’en allaient l’oeil vague et la bouche béante ; tous incapables de s’arrêter dans leur route perpétuelle qui ne menait à rien. « C’est là une immense question », dit tout à coup le Docteur Noir dans le silence de la nuit. La voix douce, mais très grave d’un jeune homme lui répondit avec résignation : Eh bien ! puisque je me suis soumis à vous, pourquoi ne pas penser cette nuit à une immense question ? Puisque mon coeur s’est uni à votre intelligence comme un esclave à son maître, que ne l’enivrez-vous de cette idée pour engourdir sa peine ? Que suis-je à présent, que suis-je sinon une machine à penser ? Trouvez- moi du chagrin, je pense à ce chagrin avec un étonnement profond ; donnez-moi du bonheur, je réfléchis à ce bonheur, je m’attache à lui, je le travaille, je le creuse, je l’examine comme une solution d’algèbre, et je finis par recevoir autant de peine et de labeur de lui que j’en aurais eu d’une infortune. La meule infatigable de votre âme broya naguère sous elle le grain que le rêveur Stello lui porta. Que va-t-elle moudre à présent ? Va-t-elle se broyer elle-même comme le craignit un jour Luther ? O Docteur Noir, lumière que je recherche et que je redoute à la fois, laissez la meule rouler de tout son poids, puisqu’il le faut, sur l’idée qui se présente entre nous deux et que vient de faire rouler sous elle le vent d’une conversation distraite. Laissez-la écraser l’idée jusqu’à ce qu’elle en ait exprimé tout ce qu’elle renferme de consolant et de divin. Je veux recevoir les coups de votre parole, marteau terrible, vous rebondissez, chassé par moi comme par une enclume gémissante, mais ce n’est que pour retomber plus dur que jamais. Je ne sais pourquoi l’Enthousiasme qui vibre et frémit dans mon coeur voudrait vous fuir et vous désire cependant comme une femme désire et fuit à moitié son maître. Je sens encore la blessure de vos paroles, les dernières que vous avez prononcées. Mais je ne sais pourquoi, tout amères qu’elles étaient, elles me consolaient. Et pourtant, qui donc était écrasé sous votre impitoyable force, si ce n’est l’autre enthousiaste, le Poète ? - Non pas lui, mais la société ingrate qui l’a fait si misérable, dit le froid Docteur, tandis qu’il comptait avec sa canne et semblait diviser la foule par troupes, par compagnies, par familles, du haut du balcon où tous deux étaient appuyés dans l’ombre. - Pauvre être inoffensif, reprit l’autre voix, vous l’avez pris, vous l’avez frappé, tordu tout enflammé qu’il était, et j’ai caché son image désolée au fond de mon coeur. - Vous l’y avez donc placé vengé, dit le Docteur Noir en regardant ailleurs. Je l’ai quitté pour vous. Parlons d’autre chose et livrons un combat sacré. Pour nous, ce combat, c’est la discussion philosophique. - J’y consens, dit Stello d’une voix douce et profonde, la nuit est revenue ; elle a commencé son règne ténébreux. Avec elle, je renais, avec elle s’allume sur mon front comme une étoile brûlante qui darde sa flamme sur toutes choses. Que cherchez-vous dans cette foule, et d’où vient que vous la considérez avec des yeux pénétrants ? Pour moi, plus je la regarde, et plus je sens pour elle une sympathique pitié : ne vous semble-t-il pas voir la funèbre marche des corps qui seront éveillés à Josaphat, et à demi animés iront devant eux, sans savoir où, les yeux entrouverts et aveugles ? Oh ! quelles fêtes sans joies ! quels regards sans espérance ! quels mouvements sans but ! combien tout cela est digne de commisération ! - Ce que vous dites ne prouve rien, répondit le Docteur Noir, en frottant la pomme de sa canne avec le dos de sa main, si ce n’est que l’Enthousiasme est bon à garder enfermé au plus profond de son âme, comme une mauvaise pensée, dans le siècle froid où nous sommes. - Eh ! comment peut-on voir les frères et les soeurs enfants de Dieu errer ainsi dans l’ombre, incertains de tout, ignorants de tant de choses, étrangers à tant de divines pensées, noyés dans de grossières sensations, sevrés des adorations universelles qui devraient les unir en une bienheureuse famille, sans sentir un désir presque invincible de leur parler et de les enseigner ? - Enseigner ! dit l’impassible, ah ! le mot admirable que voilà, et le plus vide de tous ! nul n’enseigne, puisque nul ne sait. Enthousiaste rêveur ! Poète en cela du moins que votre enthousiasme est inactif et (par grand bonheur !) inapplicable ! Voilà donc que, cette nuit, les Blue Devils qui vous obsèdent vous ont voulu remplir de cette passion factice qui se répand dans plusieurs cerveaux honorables à moi connus, et leur cause une irritation bien dangereuse pour eux et pour nous ! - Puisque la Pitié divine est en moi, dit Stello, puisque le désir du bonheur des autres y est mille fois plus fort que l’instinct de mes propres félicités, puisqu’il suffit du présage de la moindre infortune pour me faire tressaillir jusqu’au fond du coeur plus que ceux même qu’elle a menacés ; puisque c’est assez de la plus légère apparence de grandeur et de glorieuse illustration pour que l’Enthousiasme humecte mes yeux de ses pleurs divins qui brillent comme des étoiles et ne s’écoulent pas comme les larmes des afflictions mortelles ; puisque cette foule mélancolique qui se croit gaie et ne sait si elle est heureuse m’intéresse pour un moment, et puisque je sens en moi trembler, frémir, gémir, sangloter à la fois ses mille douleurs et les mille flots de son sang couler par mille plaies, et mille voix s’écrier : « Où donc est l’Inconnu ? où donc est le Maître ? où donc est le Législateur, où le Demi-dieu, où le Prophète ? » - pourquoi ne pas laisser toute mon âme s’imprégner et se remplir de ce vaste amour de nos frères ? Pourquoi ne pas évoquer mes forces, et ne pas me mettre à chercher avec eux ? Que les heureux, les triomphants et les dominateurs abandonnent et haïssent le Poète, à la bonne heure ; mais sera-ce une raison pour lui d’abandonner les malheureux et de laisser dans la nuit les yeux qu’il peut ouvrir ? - La vie serait encore trop belle, dit paisiblement le Docteur, si les hommes politiques de tous les partis étaient les seuls ennemis de l’enthousiasme et des épanchements dévoués de l’âme. Mais l’avez-vous pu croire ? Avez-vous pensé qu’il fallût tant de choses à la Multitude sans nom dont nous avons déjà parlé, en passant ? Avez-vous cru que son Ostracisme perpétuel n’écrivît sur ses coquilles que les noms des Poètes, des grands écrivains et des artistes immortels ? Ah ! qu’il lui faut moins que cela ! » En ce moment, un double accident attirait son attention et se passait sous les yeux des deux inséparables ennemis. Un homme marchait devant une colonne de la multitude, le pied lui manqua, elle passa sur lui et le foula sous ses talons ; un autre homme voulut remonter le torrent, il arriva, en fendant la presse, jusqu’au milieu de la rue, mais le pied lui manqua, il tomba ; la foule passa sur lui et mit ses talons sur sa tête. Tous deux avaient disparu en deux minutes. Le noir Docteur sourit avec amertume et regarda la foule rouler encore dans l’ombre : « Voyez ces aveugles, dit-il, ils ont bien l’instinct vague de leur chemin, mais ils écrasent sans pitié l’homme qui les devance et l’homme qui remonte leur courant. - Eh ! qu’importe, dit Stello, si le bien est accompli, que l’on soit ou non foulé aux pieds ? » Comme il parlait, on entendit un léger soupir dans l’intérieur de la chambre qu’ils avaient tous deux quittée. Stello se retourna et vit une jeune religieuse qui attendait debout, à la porte d’entrée. Ses deux bras étaient croisés sur la ceinture de sa robe bleue et au-dessus de tous ses chapelets à tête de mort. Elle penchait la tête de côté, avec un air placide et résigné. Lorsqu’elle vit qu’on s’était aperçu de son entrée, elle sourit, et salua en s’inclinant, comme un homme ; mais elle ne leva pas les yeux une fois sur l’un ni l’autre, ses cils noirs ne cessèrent d’ombrager les joues les plus pâles du monde, et sa révérence banale n’était adressée à personne en apparence. Sa taille assez élégante était surchargée de vêtements et comme emmaillotée dans les pesants habits de l’ordre, et un oeil attentif eût aisément deviné des formes hardies, fermes et saines sous les plis raides de la bure et de la flanelle grossière, lourde et d’odeur tiède et maladive. « Les médecins du corps ont-ils tout à fait abandonné ce jeune homme ? » dit le Docteur Noir d’une voix ferme et sonore. La religieuse ouvrit les bras sans parler comme pour dire : « Hélas ! oui ! » laissa retomber ensuite le long de son tablier ses mains découragées et se mit à rouler humblement son chapelet sur le bout des doigts. « C’est donc mon tour et je vais continuer sa guérison », dit celui qui ne s’était voué qu’à la cure des âmes ; et prenant Stello par la main : « Venez, vous êtes seul aujourd’hui. Or les Poètes fuient leur maison, tantôt parce qu’elle est vide, tantôt parce qu’elle est pleine. Venez donc lui rendre ce précieux dépôt que vous ne vouliez pas me confier à moi-même, et hâtons-nous. » Stello mit sous son bras une petite cassette de fer et la cacha soigneusement. « Venez, poursuivit le Docteur, car je vois si mauvaise cette Destinée, que l’une de vos idées mise en action ne la pouvait faire pire. Venez, je serais trop rude à ce jeune homme si vous n’étiez là, et j’achèverais par trop vite l’oeuvre des médecins qui se sont attachés en vain à une enveloppe vigoureuse en apparence, mais en réalité fort avariée. Vous seul pouvez supporter, sans être entamé, les coups que je donne involontairement, et, comme vous l’avez dit, l’enclume solide chasse violemment le marteau que je laisse tomber sur vous sans relâche, et le lance quelquefois jusqu’au ciel. Venez et sortez de vous-même. Oubliez le Poète, ou plutôt soyez-le véritablement, par le coeur, en venant consoler votre ami et le sauver, si nous pouvons, de tout ce qu’il a de combats intérieurs qui le dévorent. Si je le rencontre, je le maltraiterai le moins possible, et si je ne le guéris, je vous aurai du moins montré sur le terrain, et dans son application soudaine, l’une de ces longues idées que vous savez si bien tendre, messieurs, comme des fils d’araignée et sur lesquels ne se pourraient soutenir que des êtres aussi diaphanes, aussi éthérés, aussi souples et aussi puissants que les rêves de vos nuits, c’est-à-dire des Demi-dieux. - Qui me dira jamais dit Stello en s’enveloppant d’un long manteau, pourquoi le Poète et le Philosophe doivent être condamnés à tout penser et à ne rien faire, et pourquoi d’âge en âge on doit voir l’inspiration et la théorie passer, comme deux nuages, au-dessus du monde et tourner sans cesse autour du globe, chassés par tous les vents, de terres en terres, sans rien laisser tomber que des rosées bientôt sèches ou des pluies peu fécondes, et sans jamais voir leurs moissons ? Nuages sombres où brillent quelques éclairs magnifiques mais sans chaleur, nuages orageux et menaçants, toujours admirés mais trop redoutés de la terre, exilés par elle et retenus à la cime de ses montagnes, autour du front des Prophètes et des pieds de Dieu ! - Vos pieds sont sur le haut de notre escalier, dit le noir Docteur en lui prenant la main. La soeur grise est déjà tout en bas, bien avant nous ; et les massifs rassemblements des hommes bruissent à notre porte ; la voilà qui s’ouvre, et le mugissement des voix entre dans les échos de la maison comme celui des vagues dont l’écluse est ouverte. Il ne s’agit plus de rêver, mais de voir et d’entendre avec moi. La race errante et incertaine, que vous croyez souffrante, que tout le monde veut conduire et sur laquelle chacun veut opérer, est là qui passe devant notre porte. Descendez. » Chapitre II Les livres Les figures parisiennes passaient, en effet, sous les flammes rougeâtres des lampions et des réverbères. Elle se teignaient de cette lueur, et comme la nuit était très sombre et dérobait entièrement les corps à la vue, les deux observateurs crurent voir s’écouler mille milliers de têtes flottantes et ballottées sur les vagues d’une grande mer. Sur ces figures énergiques mais usées, vives mais pâlies, la Tristesse et l’Insomnie, la Sagacité, la Défiance et la Ruse se lisaient au premier regard. Chaque front portait quelque empreinte de ce découragement remuant d’une population sans joie et sans mélancolie, vigoureuse d’action, incertaine de ses vouloirs, abreuvée et soûlée d’idées et d’émotions, jusqu’à en perdre le goût et jusqu’à ne plus sentir poison ni contre-poison. Comme tous s’en allaient au plaisir lentement et tristement ! Comme ils attendaient et désiraient quelque spectacle avec lequel ils pussent engager ce défi secret : « Pourras-tu m’émouvoir ? pourras-tu m’attendrir, m’effrayer ou m’enchanter ? » Les yeux dévorants regardaient à vide et flamboyaient sur des joues dévorées. De temps en temps des jeunes gens fatigués passaient vite et renversaient ce qui était devant eux, sans savoir pourquoi ils faisaient cela. Ils se mettaient à courir en se tenant six de front, jetaient des cris sauvages dont ils ignoraient eux-mêmes le sens, puis s’arrêtaient et se regardaient entre eux, étonnés de n’être pas gais après des cris si joyeux. Abattus tout d’un coup, ils suivaient, la tête basse, le flot des autres têtes et ne parlaient plus. Des hommes, forts et larges d’épaules, arrivaient au milieu de tout cela et se faisaient place par leur propre masse. Ils élevaient au-dessus des têtes des fronts chauves et des bras robustes, et agitaient leurs chapeaux en signe de fête et d’allégresse coutumière qui semblait une menace à quelqu’un ou quelque chose. Ensuite l’ennui les prenait et ils regardaient autour d’eux, d’un oeil stupide et endormi. Les femmes enveloppaient leurs enfants dans leurs tabliers et se consolaient de la joie publique par leurs caresses secrètes ; elles promettaient à ces pauvres petits affligés un repos prochain ou cherchaient à leur faire trouver beaux les feux grossiers et les noires fumées des lampions, dont l’odeur faisait pleurer et reculer ces malheureux à demi assoupis. Au milieu de tous, se parlaient à voix basse des hommes graves, dont les regards ne savaient où se prendre et qui cherchaient où se réfugier, forcés de descendre avec le courant. Mais lorsque les deux inséparables parvinrent aux bords de la rivière, ce fut là qu’ils trouvèrent la joie franche et qu’en s’approchant, il leur fut facile de démêler la cause des rires âcres, rudes, convulsifs, inextinguibles qu’ils entendirent. Des enfants et des femmes tiraient de l’eau des livres déchirés et des manuscrits souillés et mutilés par la fange, le plâtre et le sable. Des hommes à qui ils les passaient les rejetaient par plaisir au milieu du fleuve, et quand on voyait, dans la nuit, ces livres faire jaillir une petite lueur et s’engloutir, c’étaient de grands cris de joie. L’un de ces hommes, vêtu d’une blouse grisâtre, y mettait plus d’ardeur que les autres et jouait ce jeu avec une sorte de haine sérieuse et réfléchie dont les deux observateurs s’étonnèrent. Ils s’approchèrent et le contemplèrent. Il était petit, musculeux, mais pâle et maigre et roulant autour de lui des yeux défiants sous des tempes creusées. Trois jeunes garçons se jouaient avec des torches, à côté de lui, et s’amusaient à faire sécher des gravures coloriées et des dessins inconnus, que l’homme à la blouse poussait ensuite du pied et faisait glisser dans la boue jusqu’à la rivière. « Voyons ce qu’il fait ainsi rouler sous ses sabots, » dit le noir Docteur, et il se baissa pour prendre un des grands parchemins. Et, lisant tout bas les premières paroles qui s’y trouvèrent : « Plaisanterie sanglante du hasard ! » dit l’éternel Contempteur. L’INCENDIE DE LA BIBLIOTHEQUE D’ALEXANDRIE PAR OMAR « En voici un, dit l’ouvrier en ricanant, dont j’ai déjà déchiré la moitié, voulez-vous le reste ? cela vient de l’Archevêché. » Le Docteur Noir fut un instant sans répondre, parce qu’il cherchait dans les traits de cet homme s’il avait dans les veines le sang des Arabes ou celui des Huns. Puis sortant de sa distraction, tout d’un coup : « C’est encore trop gros, dit-il, vous pouvez en déchirer encore un peu pour rallumer les lampions qui s’éteignent. - Oui ? dit l’homme, vous faites l’indifférent pour l’avoir tout entier, mais, non pas ! Encore une poignée de paroles, dit-il ; à la rivière ! » Et il fit sauter les lettres grecques de la main la plus vigoureuse qui jamais ait découpé en pièces les feuilles d’un livre méprisé et sublime. « A nous deux, dit le noir Docteur avec un sang-froid plus hardi que jamais. Il croit nous faire peine, poursuivait-il en regardant Stello, comme si personne pouvait savoir mieux que nous l’inutilité des idées dites ou écrites. - A nous deux, l’ami ! déchirons et noyons les livres, ces ennemis de la liberté de chacun de nous, ces ennemis du loisir qui prétendent nous forcer de penser, chose odieuse, fatigante et maudite ! nous forcer de savoir ce que l’on a senti avant nous, et nous faire croire que l’on gagne quelque chose à se connaître ! Fi donc ! nous sommes bien au-dessus du passé à présent ! » Ici l’homme ne comprit plus et, quand il vit le Docteur arracher lui-même des feuilles et les jeter à l’eau, il resta stupéfait. « Prenez le reste si vous voulez », dit-il, et pour quelques pièces d’argent il lâcha les manuscrits ses ennemis, comme un os sur lequel il n’avait plus de joie à mordre. « Après tout, dit-il en haussant les épaules et regardant ses trois enfants, qu’est-ce que ça nous fait à nous ? Nous ne savons pas ce qu’on veut, mais nous savons bien ce qu’on nous ôte. Tiens, Paul, voilà l’argent, va jouer avec ça. Ne t’inquiète pas de demain, va. Tous les jours j’ai à recommencer, j’y suis habitué ; va jouer, va avec tes frères, va, Paul. Messieurs, je me nomme Jean Loir, ouvrier tourneur. » Et il s’en alla sans saluer. Les trois enfants laissèrent s’éloigner leur père et vinrent apporter à Stello le reste des parchemins qui volaient sur les pavés ; ils coururent à lui, dès qu’ils le virent, les bras ouverts et le coeur en confiance, sans savoir pourquoi ; et sans le savoir non plus, ils firent le tour du Docteur Noir à quelques pieds de distance, comme on s’éloigne d’un feu trop ardent. Puis ils retournèrent au bord de l’eau, pour rattraper les livres qui nageaient et que depuis deux jours charriait la rivière. C’était un des divertissements les plus grands, dans ces jours-là, parmi cette partie du Peuple, que de voir les livres venus du côté de l’île Saint-Louis se heurter contre les arches des ponts et flotter à côté des radeaux. Rien n’eût pu remplacer ces joies de la destruction, et le sourire de la victoire, sur le visage de la plupart des spectateurs, semblait poursuivre les ombres des immortels qui avaient passé les courtes heures de leur vie à léguer leurs pensées et leurs adieux aux ingrats qui les faisaient périr une seconde fois. Stello et le Docteur Noir marchaient de front au milieu de cette multitude et suivaient, aussi vite qu’ils le pouvaient faire, la jeune soeur grise qui passait, les yeux baissés, et à qui les plus gais ou les plus irrités faisaient place. Des deux rêveurs, l’un voyait avec commisération, l’autre avec mépris cette masse confuse. La nuit devenait plus sombre et la pluie ne cessait de laver les quais et d’éteindre les lampions, mais des groupes se formaient autour des lanternes des boutiques ambulantes, sous les arcades des palais et les portes des grandes maisons. Les femmes mettaient leurs robes sur leurs têtes ou se cachaient sous des parapluies rouges, larges à couvrir une famille, mais leur curiosité ardente les tenait amassées autour de l’accident inespéré, qui retenait les hommes dans les chemins. L’essentiel était de ne pas rentrer chez soi. Le mobile de la plupart des actions de la rue est l’ennui de la maison. L’occasion était rare et avidement saisie. On n’a pas tous les soirs de ces émotions ; chaque homme voulant voir agir les autres, personne ne s’en allait. Ces spectateurs de rien étaient spectacle l’un à l’autre. Les seules victimes de cette nuit étaient des victimes muettes, des feuilles éparses et dédaignées qui roulaient, dans l’ombre, vers la mer, entre les hautes murailles du fleuve. On les voyait passer par entassements énormes quelquefois, et figurer de larges radeaux, sur lesquels un homme aurait pu s’embarquer. Elles voyageaient ainsi de concert entre les quais, et puis elles se séparaient comme désespérant de leur salut. Quelques agrafes dorées se décrochaient, et tout s’enfonçait dans l’eau paisible et se perdait aux yeux parmi les nuances pâles des lames de la rivière. Parfois de longues pages des manuscrits antiques se déroulaient lentement sur les vagues et traînaient comme les voiles d’une Vestale ; leur plis paraissaient se gonfler en nageant et faire des efforts pour montrer les trésors que l’esprit du temps allait perdre pour toujours. Quelques enfants alors se jetaient à la nage, mais il y avait des hommes qui les suivaient et leur défendaient de secourir les feuilles à demi submergées ; pauvres restes du passé qui avaient glorieusement traversé l’océan des siècles barbares et qui devaient ainsi faire naufrage dans la cité des lumières. Chapitre III Le Pays latin A mesure que les silencieux observateurs s’éloignaient des quais, la foule devenait moins épaisse, les groupes plus rares, les rues plus étroites et plus sombres. Les maisons hautes et sans lumières, avec leurs toits aigus, n’avaient d’éveillé que quelques mansardes où brillait de loin en loin un flambeau mélancolique, isolé, ouvert comme un oeil, s’éteignant et se rallumant comme sous les efforts d’une paupière fatiguée, dans une veille pénible. Les vieux murs allongeaient partout leurs angles tout usés et leurs hautes bornes où se plaçaient en embuscade autrefois les tumultueux étudiants de vieilles universités. Les gouttières prolongeaient leurs longs museaux et faisaient tomber leurs ruisseaux sur les petits pavés aigus ; et les petites portes, ornées de quelques rares sculptures, s’enfonçaient sous de arcades basses et noires. « C’est ici que tout respire la passion du Savoir ! C’est ici, c’est dans l’une des ruelles où nous sommes, disait Stello, en marchant, que rôdait la nuit Abailard amoureux, fuyant ses élèves enthousiastes qui, cachés derrière les hautes bornes, cherchaient à le voir passer, et dont le coeur battait en distinguant, à l’angle des murs, le profil romain du jeune sage. Il marchait, comme nous, en rêvant, et rêvait à l’Optimisme ressuscité depuis et dont il fut le premier chef ; il rêvait au péché originel et tâchait de s’affermir dans ses distinctions subtiles, se répétant que les hommes naissent sujets à la peine du péché mais non au péché même. Mais son coeur l’interrompait en battant violemment, le dialecticien faisait un faux pas et l’amoureux voyait Héloïse et ses pénitences voluptueuses. Elle était à genoux, s’humiliant comme pécheresse et brûlante comme adorée maîtresse ; l’extase commencée par la prière allait s’achever par l’amour. Son front était appuyé sur le marbre, ses mains blanches étaient jointes au-dessus de ses cheveux noirs et sortaient jusqu’au coude des larges manches de son ample robe brune ; ses genoux ramassés sous les plis du vêtement touchaient presque sa poitrine ; un fouet chargé de rudes lanières de cuir était auprès d’elle, et elle attendait son maître en soupirant. Abailard n’y voulait pas penser trop tôt, et s’arrêtait en s’appuyant sur cette pierre où nous voilà tous deux appuyés aussi, il se rappelait saint Bernard, son grand ennemi, et le dialecticien marchait d’un pas plus ferme et plus lent. Possédé par l’étude, son démon familier, il préparait pour le lendemain les triomphes de sa parole et, se souvenant de cette armée jeune et savante qu’il avait à conduire, il songeait à provoquer saint Bernard dans un terrible duel théologique devant le Pape. Ce tournoi futur enflammait sa pensée et l’empêchait de sentir l’autre aiguillon d’amour qui le faisait marcher. Sur chacune de ces petites fenêtres de la rue où nous sommes, il voyait la tête étonnée d’un Cardinal vaincu, et les ornements de ces grillages lui paraissaient les cordons rouges des barrettes qui s’inclinaient pour le saluer au concile de Soissons. Il lui arrivait de prononcer à haute voix des paroles latines qui lui devaient servir à résumer fortement son audacieuse pensée d’examen et de liberté. Il étendait les bras et disait d’une voix sombre ces mots mémorables, par lesquels il déclara que le témoignage de la raison pouvait s’élever contre la révélation : Argumentum est ratio quoe rei dubioe fidem facit. « Ensuite il s’arrêtait comme pour écouter les applaudissement de ses trois mille élèves, à Saint-Denis. Et il reprenait sa marche et touchait du plat de la main ce vieux pan de muraille que je touche, en disant : Ils n’auront rien à me répondre ! Ils sont abattus ! » et puis il frappait sa poitrine et voyait une triple couronne d’étoiles sur sa tête quand il parcourait d’un regard intérieur son Traité de la Trinité. Le Paraclet, colombe divine, volait devant lui, toute blanche, à travers les ombres et, sur une maison que surmontaient trois petites flèches aiguës, tournoyait et voltigeait, en soupirant, l’Esprit divin. Une porte pesante, étroite, verrouillée, cadenassée, chargée de barres de fer, comme celle-ci, s’ouvrait doucement, et il entrait sans faire plus de bruit que n’en fait cette jeune religieuse en soulevant son voile noir pour regarder si nous la suivons. Des tapis épais prévenaient le bruit de ses chaussures éperonnées, des tapisseries lourdes et doubles servaient de portes aux petites chambres, et une main amoureuse les soulevait devant lui, tout le long des corridors tournants. O profanations involontaires ! mélanges ineffables de l’amour, de la sainteté et de la science que personne encore n’a compris entièrement ! Soupirs mystiques et passionnés d’un amour énergique et pieux à la fois ! Doubles Extases des âmes exaltées et des jeunes corps enflammés d’amour ! Cris et sanglots échappés à la jeune fille savante et amoureuse, vous étiez jetés en langage romain par ces lèvres françaises, exhalés en paroles mortes de ce coeur où redoublait la vie, et dont les flammes eussent suffi pour la rendre à un monde éteint. O Héloïssa ! Héloïssa ! ô mademoiselle de Montmorency ! vous parlez, vous aimez, vous priez, vous gémissez comme une vestale, comme une Martyre latine enivrée par les Bacchantes. O sainte ! O amante ! O savante sublime de dix-sept ans ! je vous entends, je vous vois, triple Déesse ! trois fois purifiée par l’expiation du cloître ! Vous ouvrez vos bras au maître adoré qui vous a tout enseigné des choses du ciel et de la terre. Vous êtes agenouillée devant lui, vous lui baisez les mains en pleurant. « Ancilla ! Soror, uxor tua ! oui, ta servante, ta soeur, ta femme ! Abailard ! Non... pas ta femme, non, cela m’ôterait la gloire d’aimer ! - amore ! amore immoderato complexa sum ! Je veux, je veux tes volontés, tes voluptés ! - voluntates, voluptates tuas ! En vérité, en vérité je crains plus, mon unique ami, de vous offenser que d’offenser Dieu, j’aime mieux plaire à vous qu’à lui : - te magis offendere quam Deum vereor. » - Mais lui, épouvanté de ces paroles, posait sa main sur la bouche impie de sa brûlante élève et l’asseyait toute tremblante sur ses genoux, assis lui-même sur un long fauteuil près des hauts chenets de fer doré, sous la voûte d’une grande cheminée noire ; et la flamme jetait des rougeurs vacillantes sur les joues brunes d’Héloïse, et pénétrait sous les arcs réguliers de ses sourcils, et l’âtre se peignait dans ses larges prunelles sombres, tantôt endormies, tantôt foudroyantes. Et bientôt perdus dans des échanges célestes de pensées mystiques et de caresses dévorantes, ravis à la fois par l’âme et les sens, ils ne parlaient plus, ils ne pensaient plus, ils ne voyaient plus. - Voilà, voilà le côté divin de cette histoire, interrompit le noir Docteur, mais le côté humain, où est-il ? Ne le verrez-vous jamais, ô Stello, Stello ! Ce pays latin où nous marchons l’a vu au XIIe siècle, quand l’homme était précisément ce qu’il est ce soir et sera dans douze autres âges, et si... » En parlant il frappait les murs et les pavés de sa canne avec un froid dédain, comme fatigué d’eux, de ce qu’il venait de dire et même de ce qu’il pensait intérieurement, et se tut pendant environ cent pas. Puis se souvenant tout à coup de ce dont il avait parlé, et rattrapant au vol ses idées dont il faisait peu de cas : « Vos chers vieux murs à ogives moresques et arabes, ogives avec lesquelles les Poètes de notre temps ne cessent de faire joujou en enfants qu’ils sont, vos chères colonnettes, vos gargouilles grossières comme leurs noms, tous ces trèfles de l’Alhambra dont les personnages du moyen âge sont les rois, les dames et les valets que vous ne cessez de mêler, couper et mêler jusqu’à satiété complète ; tous ces chers, vieux, sales murs, ont revu Abailard bien différent de ce qu’il est dans votre souvenir. Il fut tel, il est vrai, dans la fraîcheur de cet amour. Mais, ô égoïste et tyrannique professeur ! il n’était plus homme, et par sombre jalousie il ne voulut pas que la belle Héloïse fût encore femme. Combien elle lui fut supérieure, grand Dieu ! et combien le coeur de la femme est plus près que le nôtre du coeur de l’Ange ! Cette Magdeleine sans repentir est-elle assez au-dessus de cet homme que des arguments et des arguties consolent ; elle qui ne veut pas et ne voulut jamais être consolée, dans sa naïve et franche désolation ? Le coeur de la femme brûle et fume sans cesse sur l’autel comme une sainte hostie toujours saignante ; elle obéit, elle prie, elle est Abbesse, mais toujours, toujours amante, elle écrit et supplie pour obtenir la grâce d’une réponse. Le cerveau l’emporte chez l’homme, et il se félicite d’être débarrassé du reste. Sa victime est incarcérée, il est tranquille. Il ne se désespère point, il ne souhaite point de mourir, au contraire, il se félicite d’être aussi dégagé de la chair que le saint rhéteur Origène, sans avoir à se le reprocher, et de n’avoir plus une distraction à sa Dialectique, sa vraie maîtresse. C’est la Dialectique qu’il adore et pour laquelle il veut vivre, vivre gras et honoré. S’il s’afflige encore, car cela lui arrive, de quoi s’afflige-t-il ? - C’est d’une thèse. Une thèse blâmée par un concile. Il souffre dans sa chère Dialectique. - La veuve religieuse, éloquente sans le vouloir être, s’était prêtée à l’étude par amour de son amant ; mais une fois l’amant retranché du monde, elle n’aime plus rien, elle ne peut même plus prier parce que les ailes de l’amour n’emportent plus au ciel ses oraisons. Au milieu du sacrifice divin, intermissarum solemnia, elle ne se repent pas des fautes commises, mais se représente en rêve et regrette les fautes perdues. Voluptatum phantasmata ! les fantômes de ses voluptés ! Elle se frappe, elle s’accuse, pleine d’une bonté adorable, d’avoir causé l’infortune de son amant. Les grands hommes trouveront-ils toujours leur perte dans les femmes ! s’écrie-t-elle ; la femme est plus amère que la mort ! » Elle se déteste, elle se maudit. - Et lui ! c’était de son ennemi saint Bernard qu’il était occupé lorsqu’il revint, ici, dans ce pays latin où nous passons, ce pays des thèses, des synthèses et des hypothèses, ce royaume de la dispute inutile. - Dites : de la recherche perpétuelle de la vérité ! interrompit l’exalté Stello en marchant à plus grands pas. Ici les murs ont tous été frappés par des fronts et des crânes remplis d’ardentes pensées. Quel est celui de ces murs qui n’a pas reçu mille coups de canif en dedans et de poignard en dehors ? Ah ! courage de la pensée conquérante, oserons-nous encore vous méconnaître ? - Non ! - S’il semble moins faible par le coeur, Abailard ne fut pas moins passionné ; mais, en grand homme, il fut maître de son malheur, et maître de sa maîtresse. Il s’éleva au-dessus de son infortune en faisant plus grand bruit de ses oeuvres que de son demi-assassinat, et, vaincu par six bourreaux dans un des angles de ces murailles, il fut vainqueur par l’éloquence, à ce couvent de Cluny, dont les moines voulurent l’empoisonner pour se venger de son éclat. Il eut cette récompense divine de trouver sur la terre une femme digne de lui et assez forte pour lui obéir, pour enlever à la vue des hommes un corps inutile à leur amour, et pour lui conserver son âme ardente et chaste comme un brûlant séraphin. En elle alors, il put verser en paix, et en toute confiance, les grandes douleurs des combats de la pensée et les nobles peines du génie trahi. - Marchons, marchons, dit le docteur Noir, en pressant ses pas, tout ceci nous conduit à la question qui nous occupait mais ne saurait la résoudre encore. Il semble que tout s’unisse pour nous entretenir dans une seule idée : le chemin, les rues nous en parlent ; les hommes, les accidents, les eaux, les pierres, tout s’en mêle. Voyez cette rue ! voyez ! ici Ramus fut lapidé, égorgé et jeté par les fenêtres pour avoir séparé l’I du J et l’U du V, et attaqué Aristote outre cela. Il est vrai que l’on prit pour prétexte son Calvinisme et la Saint- Barthélemy pour occasion, mais le fond de la chose est qu’il avait médit d’Aristote. Ce n’était pas peu de chose que ce crime, car Aristote, c’est l’immobilisation même de l’espèce humaine, et quand une fois on l’avait bien étudié et enseigné comme les braves théologiens de la Faculté, on le défendait unguibus et rostro, et l’on faisait gaiement arracher les entrailles de Pierre de La Ramée par ses jolis petits élèves. - Mais, marchons, marchons toujours. C’est l’éternel frottement de l’homme esprit et de l’homme matière, rude étreinte dans laquelle le premier doit longtemps encore succomber. Mais nous examinerons cela plus tard. - Je vous en conjure, marchons. - Voyez-moi cette innocente religieuse qui se retourne timidement et ne se hasarderait pas à nous parler quand il s’agirait de sa part du paradis. Elle nous fait seulement comprendre qu’il est bien cruel à nous de la faire ainsi rester les pieds sur le pavé mouillé et l’épaule à pluie, tandis que nous pourrions hâter le pas et que la foule ne nous obsède plus. Elle ne pense qu’à notre arrivée. Elle va droit à son lit de malade, où est son devoir. La voilà qui frappe à la grande porte cochère. Elle attend à présent et se retourne de notre côté. Sa guimpe blanche et empesée paraît de loin éclairée par une lumière intérieure de la maison. Elle reste là pour nous. Bonne fille ! elle ne réfléchit point comme vous à chaque pas et sur chaque pavé. Elle n’a qu’une bonne grosse idée bien solide, une fois pour toutes et qui lui durera toute sa vie ! Dieu la tienne en joie ! Dépêchons- nous, nous approchons. Elle tient la porte plus ouverte. Elle nous a aperçus. Allons, nous voilà chez lui. Passez. » La religieuse les fit entrer tous deux et referma la lourde porte cochère. Trivulce Le docteur Noir dit en entrant : « Vous voici chez un jeune étudiant en droit qui se nomme Trivulce. Contre la coutume de ses camarades, que leurs parents jettent sans argent au milieu des tentations, il est riche. Il y a ici un banquier sur lequel il tire autant d’or qu’il lui en prend fantaisie, et cela dure ainsi depuis qu’il a atteint l’âge de dix-sept ans. Il en a vingt-deux aujourd’hui. De cette source de fortune, de cette bourse magique où se trouve toujours un or intarissable, il ne s’occupe pas plus que si cela était tout naturel, et une dette que la Providence lui paie par quartiers et très exactement. - Quand il a vu qu’autour de lui cela ne se passait jamais ainsi, il a bien fait d’abord quelques vagues questions, mais s’est contenté aussi de vagues réponses et s’est habitué parfaitement à voir ainsi pleuvoir sur lui la manne du ciel. L’étude l’a possédé dès l’enfance et les autres passions ont glissé sur lui. Avec les femmes il a toujours été brusque et dur par gaucherie, comme se montrent en général ceux qu’une mauvaise honte et l’amour du sans-gêne empêchent d’aller dans le grand monde. Quelques jeunes filles qu’il encensait de vers médiocres en les appelant vierges pour rimer richement à cierges, l’ont toujours traité avec tant d’égards, grâce à son or, qu’il n’a jamais trouvé l’occasion qu’il désirait ardemment de donner un coup de poignard à une infidèle ou de le recevoir d’une jalouse. Elles étaient d’une constance qui lui rendit quelquefois nécessaires des voyages imprévus. A présent il se croit revenu des grandes passions, depuis plus de cinq ans ; il est négligé dans sa mise, sobre dans sa vie, modeste dans les dépenses de sa maison, il s’avoue et se proclame hautement un homme pur et il se regarde sincèrement comme un homme grave. Il parle beaucoup et à tout propos de la théologie et de toutes les théogonies, cosmogonies et mythologies du monde, depuis le Brahmanisme, l’Hermétisme égyptien, le Bouddhisme, le Lamaïsme, jusqu’aux doctrines d’attractions passionnelles et de Panthéisme ; mais gardez-vous de croire qu’il ait l’esprit assez fort et assez calme pour avoir étudié ce dont il parle, et pour avoir remonté aux sources antiques afin d’y trouver quelque jet de vérité, lui creuser un lit, le conduire toujours grossissant d’âge en âge comme de fleuve en fleuve, et l’amener jusqu’à nos jours. Il en est incapable parce que sa passion lui porte à la tête et l’étourdit sans cesse. Il se croit toujours au moment d’atteindre ce qu’il cherche, et c’est un monde céleste qu’il a dans l’esprit depuis une certaine lecture qu’il a eu le malheur de faire d’un vieux manuscrit égaré dans les papiers de son curateur millionnaire. C’est du reste une assez dangereuse lecture et d’autres s’en seraient troublés. Vous pourrez bien, Stello, en être préoccupé pendant quelques nuits. » Il parlait encore en soulevant une tenture épaisse et de sombre couleur qui cachait une petite porte. Tous deux la passèrent après la jeune religieuse. Le Christ et l’Antéchrist La chambre où furent introduits les deux inséparables ressemblait à une cellule. La soeur les y laissa un moment. Stello et le Docteur Noir se mirent à la contempler en silence. Il n’y avait que peu de meubles. Dans une alcôve très profonde, un lit antique, large, pesant, en bois noir et lourd dans les formes de ses moulures et de ses colonnes ; un tapis épais et des rideaux de couleur brune. Nulle glace, nul ornement, nulle image hors une seule placée au-dessus du lit. Là vieillissait dans une poussière toujours amassée et respectée un grand Christ dont bien des religieux avaient sans doute baisé les pieds en mourant. La stature était presque à demi la stature humaine, la croix d’ébène qui le portait était fendue en maint endroit ; l’éponge et la lance étaient brisées, comme les ornements d’un meuble inutile. Le cadavre d’ivoire était jaune, et sa tête abattue avait perdu jusqu’à sa couronne d’épines, sa douloureuse couronne dont les mille pointes n’étaient pourtant pas tournées contre le ciel comme celles des Rois, mais enfoncées dans son front saignant et ses cheveux pendants, aplatis et déchirés. Ses mains clouées étaient bleues, ses pieds noirs étaient fendus et l’un d’eux tombait en poudre. Une décrépitude effroyable sillonnait, par des veines longues et sombres, le corps suspendu de l’Expiateur. La plaie de son côté s’était largement agrandie et découvrait une place sans coeur et sans entrailles. Une destruction livide régnait sur le Christ tout entier. La tête bleuâtre, abattue et sans auréole, était comme cachée et reployée sous le bras droit du crucifié, les traits en étaient morts, une grosse larme seulement luisait sur le bord de la paupière fermée et se prolongeait sur la joue. L’enthousiaste Stello ne put détourner les yeux de cette image désolée. - Malgré lui, ce fut l’homme qu’il vit ; pour un moment, il oublia le Dieu. Il vit l’homme de trente-trois ans sacrifié par la multitude des hommes pour avoir cru en elle, l’avoir aimée et lui avoir parlé de s’aimer ; l’homme sauveur et médiateur des hommes, le grand-prêtre éternel des peuples écrasé par eux, et il le considérait avec une douleur muette. Mais en même temps le noir Docteur, soulevant un rideau opposé tendu dans la chambre, découvrit et lui montra silencieusement une statue inconnue qui sembla, dès qu’elle fut à la lumière, considérer le Christ et lui parler. C’était un jeune empereur sans couronne. Il était mourant, mais il avait voulu mourir debout. Sa tête était belle, son grand front avait des veines gonflées et des nerfs irrités de mille pensées fortes ; ce front paraissait un globe sillonné de fleuves majestueux ; ses yeux étaient levés au ciel comme par une révolte indomptable et, protégés par deux sourcils pesamment abaissés sur la paupière, ils recevaient un plus puissant éclat, aperçus sous ce voile mélancolique. Ses joues paraissaient amaigries par de perpétuels travaux, et sa bouche régulière, mollement entrouverte, semblait laisser passer, sur ses lèvres larges et belles, des paroles pleines d’une éloquence désespérée mais d’une sagesse durable. Ses cheveux courts et bouclés étaient négligés et sa tête, tonsurée comme celle d’un jeune prêtre, contrastait singulièrement avec son attitude guerrière et le bouclier placé debout à ses pieds. Son manteau impérial découvrait un sein nu ; au-dessous de son coeur était enfoncé un javelot qu’il arrachait de la main gauche, tandis que sa main droite étendue était pleine de son sang puisé dans cette blessure et qu’il paraissait offrir en libation à la terre, ou jeter au ciel avec reproche, ou montrer au Christ suspendu sur le bois sacré, en lui disant quelque chose. Deux signes donnaient un caractère étrange à cette statue mystérieuse : l’extrémité du javelot qui lui perçait la poitrine portait, au lieu de plumes, la forme d’une croix, et l’Empereur avait à sa ceinture un rouleau de papyrus sur lequel on lisait ce seul mot : Quel statuaire inspiré avait donc osé faire une telle oeuvre ? point de nom. Elle était taillée dans un porphyre dont les bords étaient transparents. La chair semblait palpiter, les yeux pensaient et voyaient, et quelle pensée, quel souffle les animait ! C’était avec une douceur candide, l’esprit d’une insatiable recherche, d’un regret inconsolable et la fière conviction d’une vertu sublime. La conscience d’une haute sagesse et d’une force plus qu’humaine rayonnait dans cette ineffable statue, et la grandeur de l’âme n’ôtait rien à toutes les grâces de jeunesse dont le sculpteur antique avait paré son corps délicat. Le Docteur Noir posa son doigt sur une colonne d’ordre dorique couchée au pied du jeune Romain et brisée par le milieu. Le mot grec Daphné était encore écrit sur le fût de la belle colonne. Il le répéta plusieurs fois à haute voix. « Voilà, dit-il, le mot qui agite si profondément le malade. Il est épris de Daphné. Oui, il est amoureux fou de l’être que représente ce nom charmant, ce nom grec, ce nom de l’amante d’Apollon. C’est ce nom, surtout avec l’idée qu’il y attache, qui a ravi dans une perpétuelle extase ce beau Trivulce, ce jeune homme d’âme ardente, généreuse, autrefois gaie, prompte, vive et impétueuse aux bons sentiments, mais dévorée aujourd’hui du désir insatiable d’une rencontre imaginaire. Pour cette Daphné dont il n’a que le nom devant lui, il a tout repoussé, jusqu’à l’étude qu’il aimait. Voyez. Il n’a pas un livre chez lui, ce sage ! » Et le Docteur Noir se laissa tomber sur un fauteuil de bois noir sculpté comme une colonne gothique et tout semblable au trône du Roi Dagobert. Ici Stello porta la main à son front très involontairement, et y sentit un frémissement qui lui annonçait un de ces coups dont son âme, pauvre enclume, était frappée par l’impitoyable marteau du Docteur. « Tous les hommes sont malades de la tête, poursuivit celui-ci, en se couchant presque sur le dos, et j’en sais qui se croient bien sains qui, je le déclare, sont incurables à jamais. Sous la boîte osseuse du crâne circule sans cesse, comme un orage invisible, la pauvre âme qui n’en peut sortir qu’avec tant de peines et n’y peut rester qu’avec tant d’ennui ! Elle tourbillonne, elle tourne, elle bruit, elle gémit et s’enfourne presque toujours dans une petite case favorite. » Première lettre Joseph Jechaïah à Benjamin Elul d’Alexandrie. Que le Seigneur veille à jamais sur tes jours. Si tu es bien tout est bien. Après avoir échangé mes marchandises à Suse, le huitième jour du mois de Shébath, j’ai quitté la Perse en ne voyageant que la nuit et faisant reposer mes serviteurs et mes dromadaires, durant tout le jour, sous les tentes qui sont établies d’espace en espace par les marchands de toutes les nations. C’est surtout dans la province que l’on nomme la Ceinture de la Reine, et qui paie à cette princesse les plus forts revenus, que j’ai trouvé le plus grand nombre de sources, de rivières et d’ombrages ; mais la Robe de la Reine est un pays plus désert où les habitations sont rares, et le Voile de la Reine, malgré la richesse de ses villes dont les impôts sont aussi consacrés en entier à la parure de la grande Reine qui leur donne ces noms, a des plaines si arides et si rudes à traverser que l’on se croit déjà arrivé au désert, et que la nuit même y est aussi étouffante que dans la solitude de Madian. J’ai remonté l’Euphrate comme de coutume et, après vingt-quatre nuits de voyage, tant sur le fleuve que dans le désert, inquiété assez souvent par la vue des Isaures qui dévastent toute la Syrie et dont les cavaliers se montraient sans cesse à l’horizon, je suis entré à Antioche, n’ayant perdu que trois esclaves et aucune de mes marchandises, ni des étoffes de Perse. J’ai pris à peine quatre jours de repos et de sommeil chez mes frères. J’ai laissé ma suite dans notre maison accoutumée et le sixième jour du mois Adar je me suis disposé à sortir avant le lever du soleil pour me rendre seul et à pied au faubourg de Daphné, selon que je me l’étais promis. Jusqu’au moment où je résolus de traverser Antioche, j’étais resté enfermé avec nos frères et n’étais même pas monté sur la terrasse pour voir l’état actuel de la ville. Mais ainsi que je te l’écris, le sixième jour je fus averti qu’un mouvement extraordinaire se faisait au-dehors, par les cris que j’entendis et le grand bruit des clairons et des trompettes qui résonnaient dans l’éloignement. Nous montâmes tous sur la terrasse d’où nous découvrîmes toute la ville couchée à nos pieds dans l’ombre ; à l’orient les sables, à l’occident la ligne bleue de la mer et, devant nous, se détachait sur la poudre de la plaine, comme une île chargée de palmes, de cèdres, de cyprès et de lauriers, la retraite de Daphné où j’étais attendu. Antioche était plus que jamais en rumeur. Cette ville inquiète était prise d’un redoublement d’ivresse moqueuse que je ne pouvais m’expliquer. Les rues étaient pleines d’une grande multitude d’hommes qui chantaient et couraient en tenant par le bras des femmes sans voile, que le nouveau culte a délivrées de la retraite sévère du gynécée. Les chrétiennes effrontées d’Antioche regardent les hommes avec une telle audace qu’elles leur font baisser les yeux. Il y avait encore beaucoup de maisons fermées, c’étaient celles des anciennes familles demeurées fidèles à la première idolâtrie qu’il nomment à présent l’Hellénisme. Mais ces maisons étaient en bien petit nombre et l’on ne voyait guère sur leurs terrasses que les hommes. Les femmes ne montraient que leurs têtes, leurs voiles et leurs yeux derrière des grillages. On voyait revenir des campagnes, par troupes de cent ou deux cents hommes, des jeunes gens vêtus de robes noires ceintes d’une corde. Les femmes nazaréennes allaient au-devant d’eux et témoignaient beaucoup d’effroi en écoutant leurs récits. Ces hommes avaient l’air irrité et, comme s’ils avaient voulu se venger d’un affront qu’ils venaient de recevoir, je les vis, sous notre terrasse, ramasser des pierres et s’en servir pour briser une statue de Vesta placée à la porte d’une petite maison hellénienne. Le maître de cette maison se contenta de fermer les fenêtres et de faire ôter de sa terrasse une statue de Mercure. Notre frère Siméon de Gad m’apprit que ces hommes venaient de courir les campagnes voisines d’Antioche, comme ils ne cessent de faire chaque jour, pour forcer les campagnards à briser les statues de leurs Dieux, mais il leur faut pour cela livrer de rudes combats. Les villages ne cèdent pas sur ce point aussi promptement que les villes, et leurs habitants qui n’ont pas la mollesse des citadins, tuent, à coups d’arbalète et de piques, les Nazaréens qui veulent toucher à leurs petits temples, et défendent mieux leurs Dieux de bois que les riches leurs Dieux de marbre et d’or. Cette fois les Nazaréens à robe noire ont été repoussés dans Antioche plus vigoureusement que jamais, à cause du débarquement inattendu d’un corps d’armée de l’Empereur, qui ne s’élève pas à moins de soixante et dix mille hommes. Ces Chrétiens se vengeaient donc sur la ville où ils règnent en maîtres, et au milieu d’une troupe de ces compagnons que beaucoup de femmes du peuple entouraient, je vis l’un de ces jeunes furieux monter sur une pierre et haranguer pendant plus d’une heure, en prononçant des imprécations qui paraissaient s’adresser à l’Empereur, car il montrait l’orient où l’on apercevait les premiers travaux du camp romain que ce jeune prince fait toujours asseoir à la manière de Jules César. Les habitants d’Antioche ont un amour incroyable pour les longs discours, et leurs Prêtres leur reprochent de ne chercher que cela dans leurs temples, et non la prière. Après celui que fit devant nous ce nouvel orateur, le Peuple jeta des cris de joie et prit des pierres pour courir à une nouvelle destruction où le guidaient les jeunes Nazaréens en robe noire. Notre frère Siméon de Gad, à qui je demandai le nom de ces étranges personnages, me dit, avec un léger sourire qu’il ne put s’empêcher de laisser percer sous l’habituelle gravité de son langage, que ces hommes qui couraient en foule et vivent par troupes nombreuses s’appelaient depuis quelques années : solitaires ou moine. Pour moi cela ne me paraît pas surprenant, quand je vois s’établir aussi peu à peu, dans tout l’Empire, la coutume de nommer Paysans, en langue de Rome, tous les adorateurs des Dieux, de quelque rang qu’ils soient, à cause de la résistance obstinée des villageois, des Pagani. Je craignis un moment de voir ici des massacres pareils à ceux dont nous fûmes témoins à Alexandrie, mais les habitants d’Antioche sont querelleurs, disputeurs et moqueurs comme les Athéniens, sans que leurs emportements soient empreints de la cruauté du Peuple d’Alexandrie. Après les moines passèrent des bandes plus joyeuses qui chantaient des vers grossiers contre l’Empereur qu’ils nommaient le Boucher et le Victimaire. Ils recevaient des poignée d’argent que leur jetaient de leur terrasse deux eunuques très riches de la cour de Constance, que le jeune Empereur fit chasser à son avènement et qui cependant s’étaient empressés de passer par le Taurobole, avant qu’on ne le leur demandât. A présent, disgraciés sans retour, ils sont devenus plus fervent Chrétiens que jamais, et font une guerre timide et honteuse au prince qui purgea Constantinople des espions et des dénonciateurs dont ils faisaient partie. Les coureurs de rues désoeuvrés et gorgés de vin étaient au plus fort de leurs chansons sur la barbe de Julien, lorsque les trompettes ont résonné aux portes de la ville et les chemins se sont vidés à l’instant. Toute la foule s’est jetée dans les maisons et s’est mise à charger les toits et les terrasses pour voir passer une des cohortes de l’armée qui va entrer en Perse dans quelques jours, et qui traversait Antioche en silence. Je n’avais jamais vu ces vieux légionnaires qui ont fait Auguste, malgré lui, le jeune César. J’ai compris l’étonnement que leur vue a causé à ces Syriens qui sont vêtus de soie, parfumés et épilés comme des femmes, que les Huns et les Isaures auraient déjà faits esclaves sans cet Empereur qu’ils maudissent, et qui iront bientôt, après lui, tourner des meules de moulin chez les Barbares qui leur crèveront les yeux. La cohorte qui passait était celle des hoplites. Ces hommes dont le front est chauve marchaient la tête nue, portant leur casque suspendu au col. Leurs crânes jaunâtres et cicatrisés reluisaient comme la cime de ces vieux rochers que baigne la mer. Ils marchaient aussi légèrement que les jeunes lutteurs quand ils sont nus et huilés pour la course. Ruben de Theman me fit remarquer que celui qui tenait l’aigle, vieux centurion à cheveux blancs, portait au cou, près de son casque, le collier d’or que les légions romaines attachèrent de force au front du César de vingt-trois ans, lorsqu’ils le firent Auguste à Lutecia, qui est une petite ville de l’occident, dans les Gaules. Ils estiment cet ornement d’un grand prix, mais il ne me paraît pas valoir plus de soixante mines, et je rapporte deux colliers qui ne m’ont coûté qu’un talent et qui eussent été plus dignes de couronner un Empereur. Mais chez les Barbares de la Gaule on fut trop heureux de trouver ce collier à substituer au diadème. Je vis aussi que tous les soldats qui avaient été chrétiens sous Constance et qui avaient renié le Nazaréen portaient un bracelet de fer, sur lequel un taureau est gravé pour rappeler le baptême sanglant du Taurobole qu’ils ont reçu. Tous ces hommes dont le visage était grave, la taille haute, les membres robustes, la marche rapide et infatigable, me parurent des hommes d’un autre âge, et sortis des tombes de la vieille Rome ; il me sembla voir l’une de ces légions à qui Jules donnait pour délassement la conquête des Gaules entre la construction d’une ville de guerre et celle d’un port. J’éprouvai pendant tout le passage de ces hommes d’airain ce que l’on sentirait à Jérusalem à la vue des guerriers ressuscités de Judas Machabée. Après eux passèrent six cents éléphants, qui portaient les tentes et des vivres pour l’armée dans le désert. Cent autres éléphants couverts de longues housses de pourpre et couronnés d’algue marine étaient conduits par de beaux enfants vêtus de lin qui les guidaient de la voix et avec une baguette d’or. Ces animaux devaient être sacrifiés le lendemain au bord de la mer et, par ordre de l’Empereur, immolés à Neptune. Cette légion traversa seule la ville, tandis que le reste de l’armée en faisait le tour, et elle ne daigna pas laisser une garde dans cette cité vaine et tumultueuse d’Antioche dont la force se perd en paroles et en querelles. On n’entendait plus le pas des troupes et les clairons perdaient leurs voix dans l’éloignement, que la ville était encore muette de stupeur et ses rues aussi désertes que si la peste les eût dévastées. Mais peu à peu quelques portes s’ouvrirent et l’on se hasarda à sortir et marcher d’une maison à l’autre. On se parla des toits et les rumeurs recommencèrent. Quelques enfants vinrent avant tous examiner les rues désertes, puis des femmes et, après elles, quelques esclaves, puis des hommes qui marchaient nonchalamment à l’ombre, vêtus de robes peintes, tenant des fleurs à la main, et montrant avec un orgueil voluptueux la blancheur de leurs bras et de leurs jambes ornées de bracelets d’or. Les plus riches Syriens se traînent ainsi quelquefois en public et se font suivre d’une foule de baladins et d’esclaves à qui ils font exécuter des scènes comiques, en les travestissant très vite et de façon à montrer un esprit prompt et satirique. Cette fois ils tentèrent de faire rire le peuple d’Antioche aux dépens du jeune conquérant dont ils avaient peur, et les bouffons arrivèrent au milieu des rues en costume de sacrificateurs grecs, portant de longues barbes mal démêlées à la façon des Cyniques ; ils récitaient des vers du Misopogon, mais je remarquai qu’ils se gardaient bien de dire ceux où l’Empereur a répondu avec un atticisme si fin aux grossières attaques d’Antioche ; d’autres se travestissaient comme les douze Césars sur qui Julien a fait un poème et se plaignaient qu’ils manquaient de victimes ; des bergers désolés venaient gémir de ce que leurs troupeaux avaient été égorgés par le souverain sacrificateur ; le peuple se chargeait avec joie de ces rôles ironiques qu’il joua tout le jour sur les places publiques et jusque dans le cirque. Chaque mot heureux était accueilli par des rires et des huées, et le dernier acte de ces comédies était toujours le même. Le bouffon qui représentait Julien demandait une victime à grands cris ; on n’en trouvait plus, tous les animaux du pays ayant été immolés. Alors s’avançait un grossier porteur de fardeaux, vêtu en centurion et portant au lieu de l’aigle romaine une oie, que le boucher immolait au milieu des éclats de rire de toute la multitude. Cette singerie dégoûtante faisait allusion à ce qui était arrivé nouvellement au jeune Empereur. Il visitait un temple de Cybèle autrefois fort honoré et le trouva tellement délaissé aujourd’hui, que le pauvre prêtre, ne recevant plus de victimes du peuple, fut forcé d’offrir les animaux domestiques de sa basse-cour. Il y avait deux heures que les insultes populaires duraient, lorsqu’un corps de cavalerie vint y mettre fin en passant avec gravité au milieu des rues. Les habitants résolus à montrer toujours aux troupes de l’Empereur la même aversion se retirèrent encore dans leurs maisons et, de peur que la curiosité ne ressemblât trop à l’admiration, ils s’y renfermèrent comme à l’approche d’un grand orage... Les chevaux, fatigués de la mer, bondissaient en sentant le sable et la poussière sous leurs pieds ; ils hennissaient avec joie et enlevaient leurs cavaliers comme les chevaux ailés des statues grecques. Ces troupes étaient gauloises, et bien aimées du glorieux Empereur. Cette race d’hommes de l’Occident ne ressemble point à la nôtre. Ces corps gigantesques sont posés sur leurs forts chevaux comme des tours. Leur poitrine, leurs bras, leurs jambes sont revêtus de mailles de fer. Ce tissu de petites agrafes garantit jusqu’à leurs mains et permet le libre mouvement des doigts. Leur tête et leur visage sont défendus par un masque de fer, qui leur donne la figure et le poli des simulacres. Quand ce masque est relevé, on voit des fronts aussi blancs que ceux des femmes, des cheveux ardents ou blonds et comme dorés par le soleil, et des yeux clairs, bleus et énergiques. Je demeurai tout le jour sur les terrasses pour observer les changements de ce peuple timide et rusé. Puis lorsque je vis s’approcher l’heure de la première veille, je sortis secrètement de la maison et de la ville et je m’enfonçai dans le bois qui conduit à Daphné. II Comme je passais à grand pas sous les palmiers, j’entendis quelque chose de semblable à des gémissements. Je m’arrêtai pour écouter, mais je ne distinguai plus que le soupir du vent dans les longues branches des arbres et les mugissements lointains de la mer. La chaleur ne se faisait plus sentir sous ces grandes ombres, et, les palmes ne cessant jamais de battre l’air comme de larges mains, l’air faisait passer autour de moi les odeurs délicieuses des plantes et les parfums du lotos. De temps en temps seulement, lorsque le vent de l’occident envoyé par la mer venait à faire ployer tous les palmiers à la fois, les rayons rouges du soleil se plongeaient dans l’ombre, comme des épées de feu, et leur passagère ardeur rendait plus délicieuses la fraîcheur et l’ombre qui n’étaient troublées et traversées ainsi que par de rares éclairs. Je m’avançais lentement, en méditant sur le spectacle que m’avait donné cette ville capricieuse et efféminée d’Antioche, et j’allais calculant en moi-même combien de trésors vient de perdre cette folle cité, l’innombrable quantité de statues d’or et d’argent que les Nazaréens ont brisés, celles que les Helléniens ont enfouies par frayeur, et celles que nos frères ont reçues pour les fondre et les échanger contre les monnaies romaines ; et je ne pouvais m’empêcher d’admirer comment tous les changements des idolâtres tournaient d’une manière inévitable à l’accroissement de notre puissance sur le monde. Je me livrais à ces calculs lorsque j’entendis un petit bruit d’armure et un pas lourd et rapide derrière moi, dans le sentier que je suivais. Je vis, en me retournant, un soldat de Rome qui me salua en passant. Il arriva devant un arbre au pied duquel était assis un homme d’Antioche occupé à creuser la terre avec une bêche. Comme il avait planté une petite croix dans les herbes hautes, le soldat le reconnaissant pour chrétien lui dit, tout en marchant, sans daigner s’arrêter : « Eh bien ! que fait à cette heure le fils du charpentier ? - Un cercueil pour ton Empereur », répondit le fossoyeur, sans lever les yeux ; et il continu son ouvrage, comme l’autre son chemin. Je m’étais arrêté et j’avais cru un moment que ces deux hommes allaient en venir aux mains ; mais non. Les deux religions vivent en paix à présent dans tout l’Empire. Seulement elles sont, l’une vis-à-vis de l’autre, dans un état de défiance fort curieux à observer. Elles ne frappent et ne persécutent que lorsque l’une des deux se croit bien assurée de son règne éternel. Or, depuis que Julien est Auguste, les adorateurs des Dieux, ou les Païens comme on les nomme, sont les maîtres de l’Etat, mais n’ont pas confiance dans leur triomphe ; les Nazaréens de leur côté sont épouvantés, en secret, de la promptitude avec laquelle la moitié des leurs, au moins, a été ramenée à l’ancien culte par la douceur du jeune prince Julien et surtout par le désir des honneurs dont le Taurobole est le seul chemin ; et, dans les villes comme Antioche, où ils sont en majorité, ils sont divisés en tant de sectes que, se haïssant les uns les autres, ils en viennent à préférer les Païens aux hérétiques et trouvent en eux souvent plus de bonne foi. Tout cela m’était un spectacle étrange dont je ne pouvais me détacher et dont j’observais les moindres traits avec une attention vive et passionnée. Je m’approchai de l’homme qui creusait la terre et je lui demandai de qui ce serait la tombe. Il s’arrêta et me regarda fixement du haut en bas. Puis il passa le dos de sa main sur son front et ses yeux et me dit que c’était la fosse de son frère ; et, quand je lui demandai s’il ne serait pas inhumé avec les honneurs de son culte, il me dit qu’il était malheureusement Valentinien et avait été tué par les Ariens. Comme je voulais arriver avant la chute du jour, je ne m’arrêtai pas plus longtemps pour demander ce que c’était qu’un Valentinien, et je m’enfonçai de plus en plus dans le bois sacré, pressé d’entendre le seul homme qui pût me faire comprendre toutes ces choses qui me troublaient un peu malgré moi et que je n’apercevais qu’imparfaitement encore... Je pris bientôt une petite route bordée de tombeaux helléniens. Autour des cyprès étaient pressés les grands arbres et les belles plantes des Indes : je reconnus le majestueux amra dont les fleurs sont plus rares et plus belles que celles du lys des eaux ; le mallika et le madhavi serpentaient à ses pieds ; le sandal parfumait l’air, et j’y retrouvai même le dur sami et l’ingudi dont je vous ai envoyé le bois précieux et les huiles si rares. Je rencontrais partout des sources d’une limpidité si merveilleuse que je pouvais voir clairement, sur leur sable doré, à une grande profondeur, les insectes bleus qui se jouent dans les rayons toujours étincelants et pareils à ceux de l’arc-en-ciel. Les prêtres helléniens enseignent que leur Déesse Iris ayant prêté sa ceinture à la belle Daphné, celle-ci la laissa tomber pour toujours dans la source divine, lorsqu’elle s’y vint plonger pour fuir le Dieu qui l’aimait. A chaque pas les arbres étaient marqués de signes sacrés, et comme les lauriers devenaient plus nombreux, je devinai que j’approchais du temple de Daphné ; mais je n’en vis pas même les colonnes, parce que l’entrée en est sévèrement interdite dans la crainte continuelle où l’on est des attaques des chrétiens. Je m’étais arrêté pour chercher la voie de l’occident qui devait me conduire à la maison de notre vieil ami, lorsque j’aperçus une troupe légère d’antilopes et de biches blanches qui passait dans le bois et volait comme chassée par le vent frais de la mer. Je les vis s’arrêter à peu de distance, et deux beaux enfants vêtus de robes de lin vinrent au-devant d’elles et les firent manger dans leurs mains. Mon approche ne mit en fuite ni les antilopes ni les enfants. Ceux-ci me saluèrent gravement en croisant leurs bras sur la poitrine et marchèrent devant moi en se tenant la main, pour me conduire à la demeure de Libanius, tandis que les biches et les gazelles rentraient à pas lents dans les bois en nous regardant la tête haute. Tout était paisible dans ces silencieuses demeures et, comme notre Tabernacle, elles me semblaient à l’abri des hommes autant que si les chérubins les avaient gardées sous leurs ailes. Les deux petits esclaves me conduisirent droit à la maison de Libanius. Je distinguai bientôt ce petit bâtiment carré, que vous connaissez, isolé des vingt ou trente maisons qui entourent de loin le temple de Daphné. Les enfants saluèrent en passant le petit autel de Mercure posé à l’entrée du péristyle et me firent asseoir dans une chambre assez grande qui servait de bibliothèque au savant solitaire. Ils me laissèrent seul pour aller l’avertir de mon arrivée et le chercher dans les bois. Le soleil se couchait. Les ombres s’étendaient, et le silence était profond. Je me plaçai sur les tapis, dans un angle obscur de la chambre où j’étais et d’où l’on apercevait les sentiers qui venaient se réunir au pied de la maison, à travers les touffes de cyprès, de lauriers et de palmiers. Le ciel était sombre d’un côté et enflammé de l’autre, vers la mer. Les cyprès s’y découpaient en noir comme les petites pyramides de la Nécropolis de Thèbes. Tout me rappelait la ville des morts. En ce moment, je vis passer à grands pas, dans une allée, deux hommes vêtus de robes brunes pareilles l’une à l’autre. Ils vinrent sous la fenêtre où j’étais couché, et l’un d’eux dit à son ami : « Ceci est véritablement étrange, et je ne puis m’empêcher d’en être effrayé ; ces hommes ont-ils vu et entendu, ou ne font-ils que répéter les paroles des autres ? - Ils ont vu et entendu, répondit le second, et leur témoignage ne peut être mis en doute. Ils sont de Jérusalem tous les deux et n’ont point d’intérêt à mentir. - S’il en est ainsi, que fera notre Julien ? Pourquoi Paul de Larisse n’est-il pas revenu à Daphné s’entretenir avec nous pour lui reporter nos paroles ? Ah ! Jean ! nous sommes bien jeunes ; mais notre vie ne sera peut-être pas assez longue pour réparer le mal qu’il me semble avoir fait ; où donc est Libanius ? » Ils allaient s’éloigner, lorsque la voix de notre vieux maître retentit près de moi. Je me sentis prendre la tête dans ses deux mains qui tremblaient. « Viens ici, Jean, cria-t-il, te voilà donc revenu du désert, enfin ! et Basile te ramène ! Venez, vous ne serez pas seuls, car voilà un étranger, qui est aussi un de mes enfants. » Je me levai à demi d’abord et sur mes genoux, pour lui baiser les mains ; puis, me tenant debout près de lui, j’appuyai son bras sur mon épaule et le conduisis, en le soutenant, jusqu’à la salle des repas où il voulait recevoir ses deux amis et moi. Lorsque nous arrivâmes aux flambeaux, je fus frappé du changement de ce visage si connu de moi dans l’enfance ; et tandis que ses deux disciples le saluaient avec une vénération profonde, je considérais tristement son front plus courbé et plus chargé de rides, sa taille plus voûtée, sa démarche plus lente et plus pénible, sa voix moins assurée, ses joues sans couleur, ses yeux rouges, à demi fermés, et dont les regards incertains distinguaient avec peine les traits des personnages les plus proches de lui. Libanius accueillit avec une bonté paternelle les deux jeunes gens qui venaient souper avec lui et qui, à mon aspect, devinrent froids et réservés d’abord, mais restèrent toutefois remplis, dans leurs manières, de cette politesse d’Athènes et de Byzance que nous autres Hébreux saurions mal imiter. Le premier et le plus jeune des deux amis, qui me parut le plus tendrement aimé de Libanius, se nomme Jean. Il prit place sur le lit le plus élevé de la table. Il est d’une famille patricienne d’Antioche, et passe pour le plus éloquent des avocats de cette ville querelleuse et loquace, si bien que ses lèvres dorées l’ont fait surnommer Chrysostome. Il a vingt ans et son teint brun, ses grands yeux noirs pleins de flammes tiennent de l’homme asiatique, mais ses joues creuses et sans barbe, son sourire gracieux annoncent l’élève des écoles savantes et polies. Basile, le plus âgé et qui a, m’a-t-il dit, trente-cinq ans, est né à Césarée où il est avocat ainsi que Jean, sur l’esprit duquel il semble avoir quelque empire. Il est grave et d’une gravité solennelle et imperturbable, surprenante à voir dans un habitant de la moins austère des villes. Libanius demanda d’abord des fruits de Damas, des brabyles de Rhodes, des coquillages et du vin de Thasos que l’on apporta dans des amphores étrusques jaunes et noires, très simples, et qui nous fut versé dans des coupes semblables et dans des scyphes de bois et d’argent par des esclaves enfants. Nous gardions tous le silence en nous observant mutuellement, comme si nous avions mesuré intérieurement tout ce qui nous séparait, lorsque Libanius, me prenant la main, dit à ses deux convives : « Ce jeune homme est Joseph Jechaïah ; il a vingt ans comme Jean, mais il a vu plus que nous trois, mes enfants. Son peuple est voyageur ; il en suit l’instinct et il a raison, n’ayant pas encore beaucoup parlé avec nous et ne sachant guère ce qui s’est fait jusqu’ici. » Ces premiers mots me troublèrent un peu, parce qu’il me semblait bien qu’il régnait entre eux tous quelque chose que je ne pouvais comprendre qu’à la longue. Jean pressa les mains de Libanius dans les siennes : « Ce jeune Israélite a-t-il vu Julien, dit-il, et arrive-t-il avec lui ? - Je viens de la Perse, dis-je, et je ne sais plus rien de Jérusalem ni de la Grèce depuis deux ans. - Où fuirons-nous Julien, poursuivit Jean, et comment ne pas lui parler, s’il veut nous appeler à lui ? Pourquoi Basile est-il venu me chercher dans la solitude où j’étais ? » Libanius frappa légèrement la tête de Jean du bout des doigts : « J’ai, dit-il, un conseil à te donner qui valait la peine de revenir me voir à Daphné. » Basile se pencha sur son lit et s’appuyant sur ses deux coudes, parla avec un accent ferme et bref : je remarquai qu’il s’exprimait selon la mode d’Antioche adoptée des Païens même, qui est de parler à une seule personne comme à plusieurs, ce que les Chrétiens ont mis en usage par mémoire de la trinité de Dieu qu’ils enseignent. « Il était temps, il était temps de vous ramener Jean. Il était perdu si nous l’eussions laissé à lui-même un mois de plus. Il était atteint de ce noir esprit qui précipite tant de nos pareils dans la solitude et qui les envoie dans les déserts, brûler, user leur âme par des méditations inutiles, dessécher leur crâne sous le soleil, et y laisser leurs squelettes au sable et au vent. Notre pauvre Jean, le plus jeune d’entre nous, était le plus vieux hier quand je l’ai retrouvé enfin et pris par la main pour vous l’amener. J’espère que le Dieu éternel fera qu’il soit sauvé ainsi, puisque vous m’avez envoyé à lui comme vous avez envoyé autrefois Paul de Larisse à Julien notre ami. - Bien à plaindre à présent, dit Libanius en soupirant et en laissant tomber sur la table la coupe qu’il tenait en main. Il n’a plus de communication avec nous, avec Daphné la demeure sacrée. - Ecrivez-lui, et peut-être vous le remettrez dans la route s’il s’est écarté, mon père, reprit Basile. - Hélas ! cela n’est plus possible », dit Libanius. Jean écoutait attentivement et ses yeux se remplirent de larmes ; une sorte de tremblement le saisit et il dit avec une grande douleur : « Que nous servent donc les enseignements que nous recevons, et comment oserai- je en donner jamais à mon tour s’ils sont impuissants contre les tourments intérieurs qui accablent les hommes de nos jours ? Julien, ton disciple comme moi, voulait-il aussi s’enfuir dans le désert comme je l’ai fait ? voulait-il s’y laisser mourir ? qu’as-tu fait, mon Père, pour le sauver ? Quelles paroles as-tu prononcées ? par quel sentiment ou par quelle pensée est-il retombé ? Quel supplice secret le tourmente comme moi ? a-t-il perdu tous ses Dieux ? Pour moi (et là il s’assit sur le lit de repos, jetant à terre le coussin un peu usé sur lequel il reposait son coude), pour moi, je me laisse conduire ici par Basile, mais sans espoir, car il me semble que nous sommes tous perdus. » Libanius sourit en baissant les yeux et passa le bord de ses lèvres sur sa coupe, puis la faisant circuler par Basile et moi d’abord : « A Vénus-Uranie ! » dit-il. Et il prit une couronne de violettes et de lierre qu’il mit sur la tête de Chrysostome. « A Vénus-Uranie, reprit-il, levant alors sur nous un regard bon et paisible ; Vénus-Uranie qui est la Sagesse éternelle, la Vénus céleste, la fille du ciel que le ciel engendra seul, qui n’a jamais eu de mère, Celle que les premiers des hommes, les Princes par l’esprit, adorent dans tout l’univers ancien et l’univers qui commence, Celle qu’invoquent les âmes viriles de toutes les croyances et qu’avant toute prière aux Dieux inférieurs, viennent encenser les Helléniens et les Chrétiens de Rome et d’Alexandrie, d’Athènes et de Carthage ; à la Vénus-Uranie, à la Beauté impérissable et céleste ! » Basile prit la coupe avec ardeur, moi avec une crainte secrète, mais sans amertume, et avec l’émotion d’un homme qui s’approcherait de l’arche sainte. Jean la reçut comme un enfant docile reçoit une jatte de lait apportée par sa nourrice, et rougit légèrement en y buvant, ne perdant pas de vue le visage de son maître. Je connaissais trop bien Libanius pour regarder cette invocation comme sérieuse, et souvent je l’avais entendu plaisanter sur les Dieux, fils des Poètes ainsi qu’il les nommait, et je savais qu’il n’avait aucune foi dans les divinités grecques. Je crus donc ne pas lui déplaire en laissant apercevoir un sourire d’incrédulité. Mais Basile de Césarée me regarda très gravement et me dit à demi-voix : « Jeune homme, jeune homme, ne soyez pas incrédule et ne souriez pas. Mais songez que tout ce qui peut se penser a été pensé ici. » Libanius l’avait entendu et me tendit la main avec amitié, mais sans beaucoup penser à moi, et cela me fit un peu de honte ; je sentis qu’il ne me regardait pas comme digne d’être combattu, même en passant, du moindre coup de flèche, ni secouru, et couvert seulement du pan de son manteau, et que je ne pouvais être encore pour un tel homme ni un adversaire assez grand pour être mesuré, ni un assez noble infortuné pour être secouru. Il avança la tête vers Jean, uniquement occupé de lui. « As-tu vu quelquefois, mon enfant, lui dit-il, un homme enivré du vin de Chypre s’écrier que la terre tourne, parce que l’intérieur de sa faible tête tourne sur lui-même comme la roue d’un moulin ? Eh bien ! mon ami, tu ressembles beaucoup à cet homme. Tu ne vois plus assez clair au milieu des paradoxes que l’on te fait et de ceux que tu enfantes pour marcher droit, et tu en conclus que le monde chancelle, que les Peuples tremblent et que les villes tournent autour de toi. J’en ai honte, dit Jean, en pâlissant de plus en plus, j’en ai honte, mais cela est vrai. Je ne puis plus soutenir la vue des grandes villes et je ne les comprends plus. Moi, avocat, moi chargé de défendre ceux que l’on dépouille, comment puis-je le faire, quand le juste et l’injuste sont confondus ? Le droit vacille et change à tout instant, et ses formes sont tous les matins nouvelles, comme les formes de l’horizon dans nos sables, lorsque le vent d’Afrique vient mettre les montagnes à la place des vallées. J’ai senti la raison crouler sous mon pied, comme une maison ruinée ; alors j’ai brûlé mes livres, j’ai brûlé mes écrits ; j’ai fermé ma porte à mes clients, je me suis enfui pour être oublié des hommes. - Mon ami, notre pauvre Julien disait comme toi il y a seulement treize ans, et tu vas voir, en quelques paroles, comment il eût mieux valu qu’il demeurât dans cet abattement que de n’en être tiré qu’à moitié. Ah ! mon enfant ! ah ! mes enfants ! que n’ai-je été là moi-même ! Combien je l’aime ! mais combien je le plains ! Heureuse retraite que celle qui m’empêchera de le revoir ! Que lui dirais-je, s’il était là ? Saurais-je mentir pour le calmer, et peut-on mentir lorsqu’il s’agit de choses divines et lorsque l’on tient, comme nous le faisons, ses yeux toujours élevés vers ce monde invisible où tout est expliqué ? Et d’un autre côté comment désoler cet enfant qui maintenant est heureux de ce qu’il a fait, se réjouit de voir à ses pieds le monde vulgaire et croit sincèrement avoir changé ses Dieux en changeant les Statues ? Ah ! ce n’est pas pour rien que j’ai cessé de lui écrire et de lui faire savoir nos entretiens. J’ai vu en avant... j’ai vu, et il n’est plus temps qu’il voie comme moi... Qu’il aille, qu’il aille toujours et tant qu’il pourra avec ses armées. Je ne le reverrai pas. Voyez Paul de Larisse, il ne m’a pas écrit, il ne m’est pas venu. C’est qu’il est inquiet et se doute bien de quelque chose que j’aurai à dire. Ah ! je ne voudrais pas le voir : plutôt être lapidé ou boire la ciguë ! » Les suppliants En ce moment-là, un esclave éthiopien souleva la portière et dit qu’il y avait deux familles de suppliants qui venaient de s’asseoir au foyer après avoir touché le coin de l’autel, dans le péristyle. Nous nous retournâmes et, de notre table, nous pûmes apercevoir en effet huit ou dix étrangers à qui les esclaves lavaient les pieds. Le maître ordonna qu’on leur servît tout ce qu’ils demanderaient, qu’ils fussent conduits aux logements des hôtes, et ajouta qu’au lever du jour il irait les visiter. Un des esclaves enfants chargé de ce message revint apporter un papyrus attaché d’un ruban doré. Libanius ouvrit le sceau et nous dit, après avoir parcouru des yeux les caractères romains : « Voici encore une de ces actions qui jettent le trouble dans l’âme des plus justes et pour lesquelles ils ne sauraient quel avis donner. Sur quel droit s’appuyer pour blâmer ou approuver ? Notre temps n’est vraiment semblable à aucun temps, si l’on ne sait pas regarder plus haut que les événements. Deux familles viennent se réfugier à Daphné. Ces deux familles demandent à Antioche asile et protection. Et voici un homme, le père et le chef de la première famille, un Publius Claudius, un Patricien, citoyen romain de l’ancienne race des Claudiens qui avait trois branches Patriciennes et une Plébéienne, lui qui était beau-frère du dernier comte d’Orient sous Constantin, le voici, parce que sa fortune est réduite à une petite terre en Syrie, qui donne sa terre, sa personne, ses enfants, sa postérité, ses serviteurs et les fils et filles de ses serviteurs, à titre de sujets, redevables envers leur maître, à perpétuité, d’un dixième de leur bien ou du produit de leurs travaux ; et ce maître, ce possesseur souverain, est l’affranchi Théodore de Batné, autrefois joueur de la flûte double, qui a des propriétés d’une immense étendue et qui les a toujours défendues contre les Barbares, à l’aide de la faveur des Empereurs, de ses richesses, de ses esclaves armés et des remparts dont il a entouré ses terres et ses châteaux. Or ce Publius Claudius est Chrétien et se donne ainsi corps et biens à un Hellénien qu’il nomme Païen ou Paysan quand il en parle ; et ce Théodore de Batné, par souvenir de son ancien état, ne cesse d’affranchir ses esclaves Chrétiens et autres, et n’exige d’eux qu’un travail assez modéré qu’il leur paie par journées. Quelquefois il leur donne des terres qu’ils cultivent et, l’un d’eux s’étant fait Chrétien, favorisé par le duc d’Egypte et par Athanase, ce factieux Patriarche, banni d’Alexandrie, s’est trouvé assez riche pour vendre sa protection à une autre famille Hellénienne qui est là aussi, près de mon foyer. Voici dans ma main les deux traités de ces familles suppliantes avec les familles souveraines qui au nom de leur richesse et de leur force vont les recevoir esclaves, mais esclaves d’une nouvelle sorte : c’est un esclavage volontaire pareil à celui de l’enfant sur le bras de la femme, de la femme sur le bras de l’homme. Et tout cela n’est consacré par aucune loi des Dieux ni des hommes, et cependant tout cela était nécessaire et doit vivre à travers tout, et cet ordre inconnu prend naissance au milieu des désordres. Et cette vue trouble jusqu’au fond de l’âme Jean et Basile qui m’écoutent, et la confusion qui bourdonne et tourbillonne autour d’eux les rend incertains de ce qu’ils doivent faire pour la défense du Bien et du Juste qu’ils ne distinguent plus. Ce que je dis n’est-il pas vrai ? ajouta-t-il en souriant avec une douce malice. Pour moi, je crois bien faire et suivre les volontés immuables du Dieu Créateur en ouvrant toujours au plus faible le bras du plus fort, et je me suis chargé de faire recevoir dès demain à Antioche ces deux familles suppliantes chez leurs maîtres et protecteurs futurs. C’était la vue de choses pareilles qui d’abord avait, comme vous, jeté Julien dans un grand effroi, mais il y avait encore d’autres choses que vous ignorez. Enfants, dit-il en parlant aux esclaves adolescents, s’il vient de nouveaux étrangers, conduisez-les avec respect, quels qu’ils soient, et j’irai leur parler et leur donner le salut du soir. » Les jeunes garçons nous servirent en revenant des colocases d’Egypte dans des ciboires d’argent, et des langoustes et d’autres poissons de mer dans des bassins. On nous versait des vins de Chio, de Myndie et d’Halicarnasse au moindre signe, mais sans insistance, et Libanius ni aucun de nous ne prononça le nom d’aucun mets ni pour offrir ni pour accepter, tant que le souper dura. Nous entendions les étrangers parler à demi-voix, et j’en voyais passer quelques-uns qui se promenaient dans le péristyle en se donnant le bras, et s’entretenaient avec gravité et aussi avec mystère. Ils venaient jusqu’à la porte de la salle que nous occupions, sans qu’on y prêtât la moindre attention et, soit que les tapis fussent levés ou abaissés, ils ne jetaient aucun regard sur nous, au-delà du seuil, et se tenaient entre eux avec le respect toujours en usage. « L’heure s’avance, dit le bon Libanius, en regardant la clepsydre qui versait goutte à goutte les instants de cette nuit inquiète. Basile, dis à Jean et à nous la première entrevue de Julien avec les nôtres. Je te ferai voir la source de l’erreur. Te souviens-tu bien de Julien et crois-tu qu’il soit content de lui, toi le moins jeune ; toi Basile de Césarée, toi stoïcien sévère ? Tu le vis, je crois, avant nous tous, lorsque j’envoyai Paul de Larisse à Macella ? Il est temps, il est temps de faire attention à lui et de lui écrire ou de l’aller trouver, car plus je songe à lui, plus il me semble qu’il ne comprend plus sa vie et ses chemins. - J’y pensais », répondit gravement Basile, et il se tut, ainsi que nous, se recueillant pendant quelques moments. Lorsqu’il répondit, ce fut en ces termes : Ce que dit Basile de Césarée « Il y avait bien un mois que Paul de Larisse et moi cherchions à pénétrer au château de Macella pour saisir une occasion de parler à l’un des deux Princes, mais jamais ils ne sortaient sans escorte et l’on n’ouvrait les tours de la forteresse à personne. Nous allions quitter la Cappadoce et revenir à Daphné vous rendre compte de nos essais inutiles, lorsqu’un jour, en marchant dans les rues de Nicomédie, nous vîmes des chrétiens entrer dans leur église et nous les suivîmes pour les observer. On nous dit que pour la première fois les deux neveux de Constantin l’Apostat allaient remplir leur office de lecteurs. Paul frémissait et s’arrêta, sur le seuil, s’appuyant aux premières colonnes et n’osait offenser les Dieux en mettant le pied dans le temple du Nazaréen. » Ici Basile de Césarée se tourna vers moi : « Paul de Larisse, dit-il, avait à peine dix-sept ans. C’était un des esclaves de Libanius, acheté à l’âge de deux ans dans la ville de Larisse en Thessalie à des Hébreux vos frères. Libanius l’a élevé parmi nous, il a attaché à son front les ailes de Platon, et vraiment il a pris aussi son vol. Il a écrit avec une grande sagesse dès l’âge de quinze ans, son éloquence est plus forte souvent que celle d’Iamblique et de Maxime lui-même. Il a lutté avec Athanase, et ses actions et ses propos ont plus de beauté et de perfection encore que ses écrits. Il n’a jamais voulu être affranchi, et tu vas savoir comment nous avons cessé de le voir et d’entendre parler de lui. Comme il me retenait à l’entrée du temple, je lui dis : Crains-tu d’offenser Théia, la mère du Soleil, en te mettant à l’ombre ? - Non, me dit-il, mais je crains de voir crouler ce temple sur ces impies. Regarde-les ! » « Il y avait à l’entrée de l’Eglise des jeunes filles vêtues à demi, le visage découvert, les bras nus, et soutenues par des esclaves ; elles s’avançaient comme à l’amphithéâtre, tenant leurs miroirs à la main, parfumées et ornées de pierreries sur leurs sandales et les doigts des pieds. Chacune d’elles attendait son amant qui devait sortir de l’église, et d’instant en instant il venait un jeune homme la prendre en souriant et l’introduire avec orgueil. Il la précédait, la nommant sa soeur adoptive, selon l’usage hypocrite introduit nouvellement et qui vous a tant indigné, Jean. Chaque frère pressait sa soeur, lui parlait à haute voix, malgré les chants religieux qu’ils ne craignaient pas de troubler ; puis la faisait asseoir entourée d’hommes, sur de petits lits de soie où les autres femmes venaient se coucher à demi, s’étudiant à ces poses voluptueuses que savent prendre les jeunes filles au théâtre. Paul s’étonnait qu’elles ne fussent pas chassées honteusement : c’est qu’il ne voyait pas qu’à Nicomédie comme à Antioche, à Constantinople, à Carthage, à Alexandrie, à Athènes, il faut bien que la religion nouvelle laisse prendre cette liberté effrontée pour se faire aimer de la jeunesse qui lui est utile et la défend. Cependant une procession nombreuse d’hommes vêtus de robes noires et portant des croix blanches sur la poitrine nous annonça quelque chose de plus grave. Ils chantaient un cantique funèbre sur le chant des Euménides poursuivantes d’Eschyle, ce chant qui faisait mourir les mères de terreur. Un silence profond suivit leur entrée dans le temple et, prenant Paul par la main, je le forçai de les suivre et de se placer avec moi derrière une de ces colonnes torses de marbre vert que Constantin l’Apostat a multipliées à Nicomédie, lorsqu’il fit planter une croix sur l’ancien temple de Cérès-Dêo. Paul mit quelques grenades dans sa poitrine en expiation secrète à Cora et Dêo, les deux déesses dont il croyait offenser le nom mystique, et, le front enveloppé dans son manteau, il observa ainsi que moi ce qui se passait. Le Prêtre ayant quitté l’autel de la Mort, car à Nicomédie comme dans toutes les villes chrétiennes il a la forme d’un tombeau, vint s’asseoir avec les autres religieux et se tourna ainsi que tous les assistants vers une tribune placée au pied d’une colonne, et qui avait au-dessous d’elle une autre tribune plus petite. Dans la plus élevée monta un vieillard chauve, dans la plus basse vinrent deux adolescents. L’aîné était Gallus, le second Julien. Gallus était dès lors ce qu’il a toujours été. Sa taille était élevée et mal prise comme s’il eût trop vite grandi, son teint pâle et blafard comme celui de Constance Chlore son grand-père, ses regards éteints, sa voix étouffée. Il lut rapidement et en balbutiant une homélie que je crus reconnaître pour l’oeuvre d’Athanase à l’emphase du discours, et il se hâta de s’asseoir derrière son frère sans que personne eût pu entendre autre chose, de son oraison, que quelques phrases brisées par ses bégaiements. Julien s’avança. Il avait été ordonné Lecteur de l’Eglise en même temps que son frère. Mais, plus ardent dans sa piété, il s’était fait tonsurer, et il était moine. Revêtu de la robe noire, la tête rasée, les yeux baissés, les bras croisés sur la poitrine, il se jeta à genoux sur le bord de la chaire et demeura longtemps enseveli dans ses méditations. Il parut pénétré d’une adoration profonde et il oublia longtemps l’assemblée qui le regardait avec curiosité. Ensuite il se releva tout d’un coup, étendit ses bras en croix et, levant ses yeux au ciel, il prononça une prière en langue latine à la Vierge Deipara. » Ici le jeune Jean sourit légèrement, et Libanius, interrompant Basile de Césarée, lui dit avec gravité : « Ce qui te fait sourire est beau et vraiment divin, enfant ! De quoi t’étonnes- tu ? N’as-tu pas toute ta vie appris et enseigné que la Vénus terrestre est fille de Jupiter et de Diane, et Diane n’est-elle pas ainsi la Vierge-Mère ? Vois Joseph Jechaïah, il est juif et il a écouté avec une attention plus exaltée, plus sérieuse et plus digne des choses sacrées qui nous occupent. » Jean rougit un peu, baissa les yeux et s’inclina avec vénération. Nous redoublâmes de recueillement et Basile de Césarée continua, après avoir humecté ses lèvres du vin noir de Pramnie mêlé d’eau de mer. « Le moine adolescent, le religieux Julien prononça cette prière avec une ferveur si grande qu’il semblait prêt à s’enlever au ciel. Paul de Larisse l’écoutait avec douleur et, comme il s’appuyait sur mon bras, je le sentais trembler. « Quelle âme ! quelle âme nous a enlevée Constantin l’Apostat ! » me dit-il tout bas. « Tais-toi, tais-toi ! répondis-je, mais écoute-le et regarde- le bien. » Julien avait les joues couvertes de larmes, ses yeux bleus étaient en ce moment touchés par un rayon échappé des voûtes du temple, et sa tête seule, éclairée jusqu’aux épaules, paraissait ne plus tenir à un corps humain. Quelque chose de l’enfance, quelque chose de naïf et de pur était visible à tous, et le demi-sourire du berceau errait entre ses lèvres entrouvertes et se dents qui frémissaient comme s’il eût répondu, tout bas, à une déesse maternelle qui lui parlait, ou comme si ce Prince enfant eût reçu quelques gouttes d’un lait invisible et divin que son extase paraissait lui faire goûter. Son teint, blanc comme celui d’une femme, s’était animé tout à coup et enflammé comme le visage des jeunes filles à qui l’on arrache le voile, son front large était humide et renvoyait près de lui, sur la colonne, un peu de la clarté pure du rayon d’en haut. « Le son de sa voix était tendre et clair à la fois comme le son de la voix des vierges, et il devint comme une sorte de chant lorsque le jeune Lecteur, prenant le livre, se mit à réciter, selon la cadence usitée parmi les Chrétiens, le livre qu’ils appellent : Livre de la Sagesse. » Je me sentis rougir et ne pus m’empêcher de m’écrier : « Ah ! certes, il ne leur appartient pas, Seigneurs. Ce livre est notre ouvrage, et nous autres Juifs d’Alexandrie, l’avons vu sortir de l’école de nos Thérapeutes. Ils l’écrivirent en grec, jamais Salomon n’en fut l’auteur, et l’original hébreu ne s’est jamais vu. Cette sagesse est celle de nos Esséniens. Ne savez-vous pas que la Synagogue est divisée par dogmes philosophiques ? les Saducéens sont Epicuriens, les Pharisiens, Stoïciens, et les Esséniens, Pythagoriciens. Les purs Esséniens sont de chastes cénobites. Tous leurs biens sont en commun. Ils n’ont point de serviteurs et se servent l’un l’autre. Ils passent leur vie dans le travail des mains, le silence, la prière et l’étude de l’Ecriture sainte. Ils regardent comme une imperfection d’aimer les femmes et de se marier ; ce sont eux que les apôtres se sont efforcés d’imiter, et Jésus de Nazareth était nourri de leur doctrine. » Basile de Césarée continua : « Paul en l’écoutant eut, comme moi, un vif sentiment de joie, car nous y retrouvions les préceptes du divin Platon. Mais à cette lecture en succéda une qui me remplit d’une terreur et d’un étonnement qui dure encore, lorsque Julien, écartant le livre, en prit un autre et, se tenant debout ainsi que l’assemblée entière qui se leva avec lui, lut, en s’inclinant chaque fois que passait sur ses lèvres le nom de Jésus, la déclaration la plus audacieuse qui jamais ait été faite à la terre au nom du ciel : Le verbe ! le verbe divin, la raison émanée des cieux, l’esprit, la parole, le logos adoré de Socrate et de Platon, l’âme du monde, le Dieu créateur, a été fait chair en Jésus ! » « Je n’avais jamais jusqu’à ce jour entendu lire ces paroles devant les assemblées publiques, et ce témoignage hardi m’émut et me fit frémir jusque dans les os. Paul me serrait la main. Je le regardai : il avait les yeux en larmes, il fut obligé de serrer dans ses bras la colonne du temple pour se soutenir et se cacher. Un trouble si grand le saisit, qu’il lui parut que la lumière cessait dans l’église et que Dieu offensé allait se retirer et abandonner le monde. Je le soutins et, par quelques mots dits à voix basse, je raffermis ce jeune homme. Nous nous remîmes à observer. Julien, le jeune Julien tenait ses bras élevés vers la voûte du temple et semblait ravi en extase. Ses joues pâlissaient et rougissaient tour à tour à chaque parole qu’il lisait ; quelquefois il parlait avec une vitesse involontaire, comme dans la fièvre ; sur d’autres mots, lentement, pesamment, sans raison ; par moments, entre deux syllabes s’arrêtait, comme écoutant quelque chose qu’on n’entendait pas et qu’il paraissait entendre. Ses deux lèvres d’enfant, épanouies, roses et animées, restaient entrouvertes comme si elles eussent reçu un souffle divin qui le pénétrait jusques au coeur. On voyait frémir ses dents blanches éclairées par un rayon, et ses blonds cheveux et son front étaient humectés de je ne sais quelle chaleur pareille à celle des femmes enivrées par l’amour. L’adolescent paraissait heureux. Il semblait avoir une vue claire, précise et radieuse de la Divinité. Sa respiration suspendue suspendait la nôtre ; son silence fit régner un silence morne et sans frémissement ; une larme de félicité coulait sur sa joue, sortie du fond de ses yeux bleus et, lorsqu’elle tomba sur son livre, on l’entendit. Sa voix s’éleva de nouveau, purement et distinctement, pour dire avec suavité : En vérité, en vérité, vous verrez le ciel ouvert et les Anges de Dieu monter et descendre. » « Après quoi, plein de son rêve et de sa vue céleste, tout souriant et bienheureux, il se laissa aller à genoux et l’assemblée avec lui. Qu’allions-nous faire ? me dit tout bas Paul de Larisse, dans quel bonheur l’allions-nous chercher pour le conduire à nos voies incertaines ? » Et nous nous taisions avec une crainte remplie de pitié et de bonté. « Bientôt Julien se releva, s’assit près de son frère Gallus, et l’assemblée, assise comme lui, se disposa par de nouveaux chuchotements à écouter l’Evêque qui s’avança suivi d’un grand nombre de prêtres. Il y eut une chose en ce moment qui me montra que les hommes de notre temps ne sont pas changés par leurs transformations extérieures ; ce fut la froideur et la nonchalance de l’assemblée. Tandis que le jeune Lecteur était enflammé et ravi, et que les choses du ciel, annoncées fermement par sa voix, le faisaient trembler, pâlir, et l’épouvantaient de la grandeur de sa propre conviction, tandis que ce saint étonnement nous attendrissait sur lui, tandis que je méditais avec terreur sur les suites de ces considérations énormes, tandis que Paul de Larisse, l’adorateur le plus fervent de l’ESSENCE DIVINE qui se soit trouvé parmi nous et peut-être jamais chez les hommes, était offensé dans son coeur, offensé pour Dieu, comme un fils pour son père, et rougissait de ce qu’il croyait la dégradation de l’Eternel Créateur, cette foule indolente, molle d’esprit, molle de coeur, faible, petite et pauvre d’intelligence, se remit à promener des regards à demi curieux, à demi assoupis, sur les prêtres et les orateurs comme sur des acteurs, puis les ramenait vite sur elle-même, se considérant et s’aimant plus que toute chose du ciel. On ne prêtait qu’avec dédain aux discours une oreille distraite, et l’on donnait tous ses yeux aux objets avec une ardeur furtive. On parlait bas de ceux qui entraient, on se saluait de la main, on s’apprêtait avec soin une place voisine des femmes préférées, on souriait à telle parure, on applaudissait à telle autre de l’oeil, de la tête et du geste, on était à tout, hors à la pensée divine. Les mollesses de l’ennui, les grâces de l’amour efféminé, les puérilités d’une vie oisive, c’était tout. Et ces grandes saintetés que nous n’écoutons qu’avec un étonnement perpétuel, que nous ne répétons qu’en hésitant, que nous portons en nous avec terreur comme une femme porte l’enfant qu’elle croit Divin, ces grandes choses qui leur étaient données chaque jour étaient, pour ces esprits fatigués et vulgaires, une vulgaire nourriture, et je ne vis le sentiment céleste que dans les yeux de Paul et dans les regards troublés de Julien. Julien est timide et sauvage de caractère. C’était la première fois qu’il venait entendre d’autres enseignements que ceux qu’il avait reçus à Macella des rhéteurs chrétiens, maîtres imposés par l’eunuque Mardonius, ce misérable intrigant que vous connaissez. Julien se penchait sur sa tribune, pressant son frère du geste et des yeux de redoubler d’attention au discours de l’Evêque de Nicomédie dont il reçut de loin la bénédiction en se prosternant, le front sur ses mains jointes. Cet évêque est un apostat très savant nommé Aétius. Autrefois esclave, puis chaudronnier ambulant, orfèvre, médecin, maître d’école ; depuis, Prêtre d’Apollon Musagète, et enfin théologien nazaréen, il avait apostasié comme Constantin, et fut nommé Evêque par le dernier Empereur. Depuis le commencement des prières, et pendant la lecture de Julien, il était uniquement occupé de quelques disputes qu’il suivait, à demi-voix, avec les sophistes chrétiens des sectes différentes de la sienne. L’ardeur des controverses l’animait d’une façon extraordinaire. Il raturait sur ses genoux des manuscrits qui lui étaient présentés et répondait en marge, avec son stylet. Sa figure ne m’était pas entièrement inconnue. Il était grand, maigre et fort laid. Son visage bilieux et ridé avait quelque chose de la fouine et du loup, et semblait recouvert d’un parchemin sec et usé. Il n’avait de vie que dans ses petits yeux ardents où la ruse et la défiance perçaient par d’obliques regards. Un rire prompt et ironique agrandissait quelquefois démesurément sa bouche, puis il reprenait l’air et l’attitude de la méditation et se préparait à prendre la parole dans un discours bref qu’il commença tout à coup d’une voix enrouée, en roulant et remuant des feuilles de papyrus dans ses doigts. Voici, dit-il, en montrant ces lettres, une épître de l’Evêque Athanase d’Alexandrie qui déclare que son esprit se fatigue à méditer sur la divinité du Verbe, qu’il sent ses efforts repoussés par une résistance invincible, et que plus il réfléchit, moins il comprend. Preuve nouvelle que la sagesse et la vérité sont dans la doctrine d’Arius. Alexandrie même va le reconnaître, et ce que pense le divin Auguste Constance qui règne sur l’Empire va être aussi la pensée du monde, comme elle est la nôtre dans cette Eglise. » Je remarquai une grande pâleur sur la figure de Julien, que nous ne perdions pas de vue. En cet endroit et dès son début, l’Evêque Aétius s’arrêta tout à coup, ayant besoin de reprendre des forces pour ce qu’il allait dire et reculant comme un sauteur habile devant le plus large fossé qui lui reste à franchir. Avec une volubilité de langage digne des parleurs des rues d’Athènes, il reprit en un moment et résuma toutes ses anciennes disputes les plus glorieuses, avec autant d’orgueil qu’en met un conquérant à nommer ses champs de bataille. « Honorons à jamais le nom d’Arius, dit-il d’abord, car lorsqu’il n’avait pour disciples que deux évêques d’Egypte, sept prêtres, douze diacres et sept cents jeunes vierges, il était aussi courageux que lorsque l’Empereur le vint recevoir à pied et le déclara maître de la foi chrétienne bien comprise. Le concile de Nicée n’a rien changé à notre doctrine. L’Empereur et l’Impératrice Eusébie la Grande sont Ariens ainsi que nous. Quoique nos grands chemins soient couverts de troupes d’Evêques qui parcourent les provinces pour se rendre aux synodes, qu’ils épuisent les chevaux de poste et se fatiguent inutilement, ils sont un objet de moqueries universelles, et c’est tout leur succès. Dans toute conférence ils ont été vaincus. Enfin, l’Homoousion est détruit ! » « Un murmure d’approbation sorti de tous les coins de l’assemblée nous surprit beaucoup. Car cette multitude exercée aux controverses chrétiennes entendait dès l’abord ce qui nous était impossible à comprendre. « L’Homoousion ? » me dit à demi-voix Paul de Larisse étonné. « L’Homoousion, l’Homoousion ! « répétait à demi-voix toute l’Eglise avec une satisfaction triomphante. Aétius poursuivit rapidement : Où sont les Sabelliens, comme Athanase, avec leur substance unique ? Les Trithéistes avec leurs trois esprits, et les Docètes qui nient la nature humaine du Fils et ne font de lui qu’un fantôme ? Les Gnostiques ont en vain produit cinquante sectes, les Basilidiens, les Valentiniens et les Marcionites sont vaincus aussi bien qu’eux. Arius, Arius a forcé la Théologie entière à tourner dans un cercle fatal où sa raison l’a enfermée. Les Sabelliens finissent où commencent les Ebionites, et puisqu’ils reconnaissent que l’incarnation du Verbe n’est qu’une simple inspiration de la sagesse divine, c’est avouer, comme Arius l’a déclaré, que le Fils ne fut qu’une image visible de la perfection invisible, et que, doué de toutes les perfections inhérentes que la philosophie suppose à la Divinité, il n’a brillé cependant que d’une lumière réfléchie. Tous le reconnaissent aujourd’hui pour le plus divin des sages et la plus parfaite des créatures. Il est donc vrai (et nos ennemis le crient jusque dans les déserts) que l’univers s’étonne aujourd’hui de se trouver Arien. » « Un grand cri se fit entendre après ces dernières paroles, et avant que personne le pût voir et l’arrêter, le jeune Julien jeta du haut de sa tribune le livre des Testaments qu’il tenait ouvert devant lui, et s’écria en pleurant et se tordant les bras : « Où est mon Dieu ? où est mon Dieu ? qu’avez-vous fait du Dieu ? » « Son frère et son gouverneur, ses esclaves et leurs amis se pressèrent autour de lui, mais rien n’arrêtait ses marques extraordinaires de désespoir : l’assemblée se troubla, et les gardes sévères dont l’Empereur avait fait entourer les neveux de Constantin se hâtèrent de se placer entre eux et la foule. Nous suivîmes Julien des yeux aussi longtemps qu’il nous fut possible, et nous étions sur les degrés du temple lorsqu’il passa. La vue des soldats qui l’entouraient et celle de l’eunuque Mardonius l’avaient fait taire tout à coup. Il marchait les bras croisés en jetant sur eux des regards terribles. Gallus le suivait la tête baissée avec un regard indifférent et presque stupide. En passant, il se pressa contre Julien et lui prit le bras d’un air suppliant. Nous nous souvînmes du massacre de leurs autres frères, et nous hâtant de nous retirer de peur de les perdre, par un intérêt trop marqué, aux yeux des affidés de Constance, nous marchions en silence, voulant nous cacher dans un faubourg de Nicomédie pour y attendre une occasion meilleure d’aborder Julien. On ne nous reconnut point pour étrangers, et nous étions si occupés de ce que nous venions d’entendre, que longtemps après nous être enfermés seuls dans notre retraite, nous ne cessions d’y réfléchir sans parler. A dater de ce jour, la surveillance des eunuques auprès de Julien et de Gallus devint si sévère que la moindre sortie du Château de Macella leur fut interdite. On fit courir dans la ville de Nicomédie le bruit que l’un des princes était mort, et on laissait entendre que c’était le jeune moine. Les Eunuques chrétiens affectaient de gémir sur l’égarement de sa raison. Nous ne doutâmes pas que l’on ne voulût, par ces propos, préparer tous les esprits à quelque funeste nouvelle, et nous ne cessions de nous informer inutilement par les rues de ce qui se passait dans la sombre forteresse. Paul de Larisse était plongé dans une amère tristesse. Je ne pouvais le décider à quitter Macella, et jour et nuit il rôdait autour des vieilles murailles comme un malfaiteur. Rien ne pouvait calmer le chagrin que lui avait causé cet emportement désespéré du jeune religieux. Nous pensions que le dernier espoir était perdu pour nous, et que cette publique imprudence allait servir de motif à la disparition du seul rejeton impérial en qui les pensées philosophiques pussent avoir accès. Vois, me disait Paul de Larisse, une nuit que nous marchions sous les murs de Macella, vois cette religion chrétienne qui n’est pas contente de dévorer l’Empire et de le livrer aux Barbares, mais qui se dévore elle-même par ses schismes. - L’esprit des hommes de notre temps, lui disais-je, est trop subtil et trop pénétrant pour qu’une fable y soit adoptée sans contestation. Les Nazaréens ont déjà autant de sectes qu’il y a eu de sophistes pour examiner et prêcher leur culte. Et à peine Jean l’évangéliste a dit : Jésus est Dieu, qu’Arius dit : Jésus est homme. Et la majorité immense des Nazaréens dit comme Arius : il est homme. Et cependant ils persécutent et massacrent nos frères pour avoir dit cela, et ils renversent les temples des Dieux, et ils ne veulent plus de Dieu sur la terre, et tout va périr de ce qui est beau parmi les hommes. » « Alors Paul de Larisse s’arrachait les cheveux et se livrait à des colères impuissantes ; car nous pensions en ce temps-là que tout serait sauvé si un des maîtres futurs du monde recevait une seule de vos pensées, Libanius, et, regardant cet ancien Empire s’écrouler, nous étions comme les habitants d’une grande ville inondée qui se réfugient sur une montagne voisine et regardent l’eau, en apparence peu redoutable, s’élever par degrés et emporter lentement et par débris épars, tantôt un pont utile, tantôt une statue héroïque, ici un aqueduc, là un théâtre, bientôt le toit d’une maison et peu après celui d’un temple. Tous les jours nous étions témoins d’une destruction nouvelle dans cette province plus frappée que les autres des deux plaies qui nous rongent. Quelquefois nous étions éveillés par de grands cris et nous entendions un bruit d’armes qui nous avertissait que l’on courait aux remparts de la ville. Montés sur les terrasses, nous apercevions à l’horizon des nuages immenses de poussière blanche. C’étaient des troupeaux de Huns qui s’avançaient dans les plaines avec des hurlements de loups ; hommes et chevaux, tout était noir et sombre dans ces masses épaisses, ardentes et folles qui couraient toujours comme sans savoir où elles allaient, et toutes pareilles aux troupes d’éléphants sauvages. Les Barbares s’écoulaient par dix mille à la fois, écrasant comme un ouragan les récoltes, les maisons isolées, les villages épars. Ils venaient jusque sous les tours des grandes villes et, passant par-dessus l’autre horizon, s’enfuyaient on ne sait où, pour ne plus reparaître de longtemps. Ce qu’il y avait de plus fatal à nos yeux, c’est que le Peuple de Nicomédie, comme celui d’Antioche que nous voyons à présent, s’était lâchement habitué à ces passages de la mort, et que son indolence s’était accrue des raisonnements de ses prêtres sur la résignation. Les femmes et les hommes avaient une conduite pareille. Tout s’enfermait et barricadait les grandes portes des remparts et des maisons. Les paysans accouraient tantôt avant tantôt après, tant mieux pour les plus agiles, les autres étaient livrés à la lance des Huns et aux pieds des chevaux. Les soldats des remparts ne savaient rien faire pour leur défense que lancer des flèches et des pierres maladroites ; et l’orage passé, les portes se rouvraient aux curieux qui allaient regarder de près, mais avec prudence, les toits brûlés, les maisons rasées, les cadavres mutilés et les moissons broyées, puis les spectacles et les fêtes recommençaient, dans cette pauvre population élégante, flagellée par la Barbarie et énervée par le Christianisme. Cependant Paul de Larisse ne pouvait se détacher du Château de Macella, cette prison des religieux enfants, et une nuit, après avoir considéré attentivement des esclaves que l’on amenait deux à deux pour les vendre au marché de Nicomédie, il me quitta pour quelques heures, disait-il. Je l’attendis vainement pendant plusieurs jours et, caché dans la ville où j’étais étranger, je n’osais m’informer de lui ouvertement, et je le cherchais sans espoir de succès, lorsque je me vis aborder un soir par un marchand éthiopien qui me donna une lettre, passa et disparut avec crainte, sans me regarder ni me dire un seul mot. La lettre était de Paul de Larisse. Il s’était donné pour esclave en laissant au marchand tout ce qu’il possédait d’argent pour qu’il gardât son secret et pour être vendu parmi les esclaves qui étaient destinés à servir Julien. Il avait été acheté des premiers, et avec son laconisme accoutumé me chargeait de revenir vous dire, Libanius, par quel sacrifice il avait voulu vous obéir et que la suite ferait voir s’il y avait réussi. Je ne l’ai pas revu depuis ce jour, ajouta Basile de Césarée, mais ce que Julien a fait de bien jusqu’ici, l’Empire le doit peut-être à ce dévouement de votre disciple le plus cher. Cependant il est cruel pour nous et pour tous qu’il ne soit pas revenu chercher les entretiens de Daphné. » Affliction de Libanius Le vieux Libanius ne répondait pas et sa tristesse s’accroissait d’instant en instant. Il y avait déjà longtemps que Basile ne parlait plus lorsque le vieux maître leva ses yeux appesantis et sombres où je crus voir rouler une larme, et dit à Jean qui était assis près de lui et qui avait écouté Basile avec une attention passionnée : « Et toi, depuis ce temps dont a parlé Basile, n’est-ce pas à Athènes que tu l’as vu ? N’était-il pas alors accompagné de Paul de Larisse ? Cherche bien à te souvenir de ce qu’il t’a dit. N’étais-tu pas son ami ? - Non, dit Jean Chrysostome, en se soulevant sur le coude et repoussant, loin de lui, le cotyle à demi rempli. Grégoire de Nazianze y étudiait avec Julien et Basile, je crois aussi ; mais moi qui avais alors onze ans, je ne fis que le voir avec un étonnement qui me reste encore... Il était simple et bon, il avait, me disait-on, vingt-quatre ans. Il était triste et moqueur autant que je l’osai juger. Souvent, assis avec vous, Basile, il me prit sur ses genoux et je l’entendis parler beaucoup sur la nature de Dieu avec Grégoire de Nazianze et vous, et tous ses discours étaient si nouveaux et si rapides que je ne pouvais les comprendre assez vite pour les retenir. Je me souviens seulement qu’il regretta que nous ne fussions pas chrétiens. - En effet, reprit Basile en souriant ; Grégoire et lui parlaient beaucoup et s’entendaient fort bien, étant tous deux Nazaréens, et moi je m’amusais à les embarrasser par des questions difficiles. Alors Julien avec sa finesse d’esprit feignait d’abandonner Grégoire pour passer de mon côté, et Grégoire l’embrassait en l’appelant déserteur et en riant. - Et il le tirait par les longues boucles de ses cheveux blonds, reprit Jean Chrysostome. Je vois encore Julien, ses yeux bleus si doux et si pénétrants, son teint pâle, son col penché du côté gauche, ses épaules un peu élevées, sa démarche capricieuse comme son langage, tantôt indolente et tantôt vive et emportée. Ses pensées étaient si rapides que sa parole ne les pouvait quelquefois atteindre. D’autres fois il se taisait pendant plusieurs jours et il paraissait dépérir, usé par l’idée qui l’occupait. Grégoire s’en attristait quelquefois et me demandait ce que j’en pensais. - Voilà tout ce que je me rappelle, et encore est-ce entouré d’un tel nuage qu’il ne s’en échappe que quelques traits épars. Ainsi je fus quelquefois frappé de voir le peuple d’Athènes suivre Julien dans les rues, et lui, baissant la tête et rougissant, se retirer dans la plus prochaine maison. Il me paraissait timide, comme Basile vous l’a dit, car il ne commençait jamais à parler sans rougir beaucoup. - Et cela ajoutait à la sincérité de ses paroles un témoignage presque irrésistible, interrompit Basile de Césarée ; je l’ai souvent éprouvé. - Un matin, reprit Jean Chrysostome, comme nous étions au théâtre tous les quatre, je remarquai que Julien était plus triste que de coutume. Grégoire lui avait parlé la veille de Gallus, son frère, que l’Empereur avait fait décapiter en Dalmatie, et il avait les yeux rouges et humides de pleurs. Cependant, comme on jouait le Prométhée d’Eschyle, il écoutait avec attention, moi j’écoutais avec une terreur profonde, et j’oubliais vous et Julien. Mais tout d’un coup il me prit dans ses bras et me plaça debout entre ses genoux. « Ecoute ceci », me dit-il. C’était le moment où Prométhée s’écrie : « Tout chargé que je suis des plus honteuses chaînes, ce prince des immortels, Jupiter, sera contraint de recourir à moi pour connaître le nouvel ennemi qui doit lui enlever son sceptre et ses honneurs. » « Sais-tu, me dit Julien, quel est celui-là qu’a prédit Eschyle par la bouche de Prométhée ? - Non, Julien, je ne le sais pas, lui dis-je, craignant d’offenser les Dieux. - Eh bien ! me dit-il, petit enfant, ne vois-tu pas que c’est Jésus-Christ ! » Et possédé de cette idée, il se leva brusquement et sortit seul. « Oui, je me souviens de ce jour-là, dit Basile en pâlissant. Il sortit ainsi brusquement, mais je ne savais pas qu’il t’eût dit cela. Ce fut une étrange pensée. » Et Basile tomba dans une rêverie si profonde que, tordant une coupe d’argent dans ses doigts, il n’écouta plus. « Je ne sais, continua Jean, si Paul de Larisse dont Basile a parlé se trouvait alors à la suite de Julien, mais je ne le vis pas. Ce fut peu de jours après que l’Empereur fit venir Julien à la cour au milieu des assassins de toute sa famille, le nomma César, en l’entourant d’espions, et l’envoya dans les Gaules où il croyait l’exiler. Mais s’il partit César, il est revenu bientôt Auguste, s’écria Jean s’animant. Il a chassé les Alamans des Gaules, ce philosophe aux yeux baissés. Il prend ses repas debout avec les soldats, dort peu, s’éveille quand il veut, et couche sur un tapis jeté par terre ; il marche avec un livre de Platon sous son bras, le rhéteur ; il écrit en marchant, et gagne des batailles entre deux Poèmes qu’il compose. Il est Empereur du monde avec humilité ; il a corrigé, éclairci les anciennes lois de sa main, et il en a fait faire de nouvelles. Il a réalisé la pensée de Marc-Aurèle, le règne des philosophes. Il n’a pas persécuté et, en deux ans de règne, il a plus qu’à moitié détruit le Christianisme ; mais dites- moi, Libanius, dites-moi, si c’était une foi sincère que la sienne, pourquoi il l’a rejetée comme un masque. Si c’était un masque, comment l’a-t-il porté en comédien de façon à tromper jusqu’à ses amis les plus chers par un faux enthousiasme ? Et est-il vraiment digne encore de nous si, pour arriver à l’Empire, il s’est ainsi appliqué à simuler la dévotion des martyrs chrétiens qui se sont fait lapider, et s’il a employé la prodigieuse souplesse de son esprit à feindre même leur exaltation ascétique et leur habitude de rechercher partout les Prophéties, comme faisait sincèrement Grégoire de Nazianze, que nous ne cessions d’en plaisanter ? - C’est ce que nous voulions te demander », dit Basile plus gravement. Libanius, avant de répondre, sourit, en jetant devant lui, et sans regarder aucun de nous, un regard d’une extrême finesse qu’animait un feu jeune et vif avec une pénétration exquise ; il me paraît avoir ainsi tout à coup une vue claire de toute une chaîne d’idées ; puis il la connaît, la sait et la dit. Tandis qu’on brûlait devant lui une cassolette dont il ramenait l’encens sur sa barbe avec l’une de ses mains, il se tourna vers Jean Chrysostome et lui répondit : « Ne crois pas, mon cher Jean, que Julien ait trompé personne ; ne crois pas que ce soit sans effort qu’une âme comme la sienne puisse rompre ce noeud dont les religions entourent et pressent notre enfance. Les prestiges merveilleux des cultes, qui sont excellents pour soulever de terre les âmes vulgaires, ont cela de fatal aux plus grandes âmes qu’elles les emportent trop haut. A l’âge où les rêves et les désirs s’échappent de nos esprits avec tous les amours et s’élèvent au ciel aussi naturellement que le parfum des plantes, on prend en passion telle merveille, enseignée au berceau, on la craint et on l’adore ; et selon la force de son imagination, on ne cesse de doubler sa grandeur et ses beautés et de l’entourer des magiques peintures de son délire, jusqu’au moment où le rayon de la vraie lumière écarte les vapeurs éblouissantes et trompeuses. Julien a cru tout voir et n’a vu qu’à demi parce qu’il est trop dominé par sa mystique exaltation. Tu l’as rencontré bien désespéré à Nicomédie, Basile : eh bien ! les combats intérieurs qu’il livrait à sa croyance n’étaient pas encore achevés lorsque Jean le vit à Athènes dix ans après. Son amour du Christ luttait encore dans son coeur, et partout il le retrouvait, jusque dans les cris de Prométhée. Il est difficile de dire à quel point il lui est naturel de s’élever et de vivre dans les régions divines : n’as-tu pas remarqué, Basile, que ce n’est qu’avec effort qu’il en descend, tandis que chez le commun des hommes et même les plus habiles philosophes l’effort est de se détacher d’en bas pour monter ? Les rares sentiments d’amour et d’amitié que nous avons connus de lui me semblent avoir été touchés en passant par son âme dans un de ses élans, et emportés sur son char dans ses voyages parmi les sphères et dans les régions supérieures. Si jamais une pensée eut des ailes, c’est assurément la sienne. Aussi tout lui est- il facile dans les choses de la terre. Il pourrait presque contempler face à face et sans cesse l’Essence, l’Essence véritable, autour de laquelle est la vraie science ; il y cherche sans cesse la sagesse, la justice et l’amour. C’est au moment où il était le plus enivré que les divisions des Galiléens l’on troublé. Et, par malheur, une imparfaite lueur de nos idées transmise par Paul de Larisse l’a saisi trop vivement, et il a rejeté sitôt qu’il l’a pu faire les langes chrétiens qui l’enveloppaient, le jour où il apprit qu’Arius triomphait et que le Dieu Jésus n’était qu’un homme sage aux yeux des chrétiens. Dès qu’il n’a plus vu clairement dans Jésus de Nazareth la Divinité pure et le Verbe qu’il adorait, il n’a plus rien voulu de ce culte. Mais il a mal fait. - Dieux tout-puissants ! que dis-tu là ? » dit Jean se levant tout à coup avec une mortelle pâleur sur le front. Basile de Césarée ne put s’empêcher de se jeter en arrière, et moi-même, en entendant ces paroles du plus grand Philosophe païen et du plus habile défenseur des anciens Dieux, je ne pus retenir quelques marques de surprise, malgré ma gêne secrète et mon respect. Les deux jeunes avocats Jean et Basile se regardaient comme s’ils avaient vu s’ébranler la plus forte pierre d’une voûte, d’un dernier abri dans l’écroulement d’une ville. Une stupeur profonde glaçait leurs esprits et leurs visages ; ils se levaient et s’asseyaient tour à tour, ils s’interrogeaient des yeux et se prenaient les bras avec inquiétude comme pour s’abriter l’un contre l’autre. Libanius sourit et touchant la tête de Jean : « Recouche-toi, dit-il, et ne permets jamais, mon enfant, à tes lèvres d’or si justement vantées, de s’ouvrir avant que ton âme leur ait donné ses ordres et qu’elle y ait quelque peu réfléchi. » Jean Chrysostome rougit, laissa reprendre son front entre les deux vieilles mains du maître qui l’embrassa, et il s’étendit, sans rien dire, à ses pieds sur un tapis. La nuit était en ce moment si muette que nous pouvions distinguer le bruit léger des sources de Daphné. Toutes les étoiles éclairaient le ciel par de si larges feux qu’il nous semblait que nous étions placés au milieu d’elles. Je voyais à travers les colonnes du portique les lauriers du bois sacré s’entrelacer en berceaux et se balancer ainsi que les cyprès, les cèdres et les arbres indiens, sous le vent frais qui venait de la mer voisine. Les parfums de l’aloès, du sandal et du lys des eaux pénétraient nos cheveux, nos épaules et nos bras de leurs fraîches odeurs, et nous les sentions apportées par les gouttes invisibles de la rosée nocturne. Comme nous écoutions Libanius avec une attention nouvelle, nous entendîmes distinctement sur la terre un bruit sourd pareil au galop de plusieurs chevaux. Sur un signe de la main, les esclaves se hâtèrent de courir à la haute porte du péristyle où nous étions, mais au moment même où ils en soulevaient les longues tapisseries, deux jeunes gens parurent à l’entrée se tenant par la main. Ils étaient enveloppés de manteaux blancs qui tombaient devant eux et cachaient leurs pieds. L’un d’eux, qui se tint devant l’autre, portait une petite barbe bouclée, légère et terminée en pointe. Sa tête était penchée, son regard cherchait les yeux des trois amis et allait de l’un à l’autre avec vitesse, et ses paupières semblaient chargées de larmes qu’il voulait contenir. Libanius, secouant sa tête avec une agitation qui faisait frémir ses longs cheveux blancs sur ses épaules, se retourna sur son siège avec la lenteur des vieillards, en mettant sa main amaigrie et chargée de grosses veines bleues entre ses yeux et les lampes ; le considéra sans rien dire comme un voyageur regarde un objet lointain et inconnu éclairé par un soleil trop ardent. Basile et Jean Chrysostome se parlaient bas avec incertitude, lorsque l’étranger s’approcha de quelques pas, s’arrêta encore, prit un des pans de son manteau pour essuyer une larme qui coulait malgré lui et dit d’une voix douce et attendrie : « C’est moi qui suis Julien, votre disciple que vous avez condamné. » Libanius jeta un cri qui me remua jusqu’aux entrailles, se leva en s’appuyant sur la table et lui tendit les deux bras en disant : « Seigneur, Seigneur, est-ce vous qui venez dans ma maison ? » Mais Julien se jetant dans ses bras, et à genoux comme un enfant, pressait sa tête contre la poitrine de son vieux maître et disait : « Mon père, mon père, j’ai besoin de toi ! » Et sans chercher davantage à faire parade d’une force vaine et d’une fausse dignité, il laissa couler ses pleurs en liberté. Pour moi je me sentis, je l’avoue, un effroi secret en voyant, devant moi, l’Empereur s’abandonner à ces mouvements impétueux de son caractère. Je craignais qu’un regard jeté sur moi ne l’avertît de la présence d’un étranger et qu’il ne s’indignât contre lui-même et contre moi. Mais il vint se placer sur un des lits circulaires, tout au milieu de nous, et là, souriant avec une grâce ineffable sans vouloir empêcher ses pleurs de descendre en abondance le long de ses joues, et sans les cacher, il donna l’une de ses mains à Jean, l’autre à Basile, et assis entre eux comme un frère, me fit avec la tête un signe de bonté et de confiance qui me rassura, après que Libanius lui eut dit qui j’étais. Cependant nous étions tous sans voix, et Julien, respirant comme après une longue fatigue de l’esprit et goûtant un peu de paix comme pour la première fois depuis bien des années, regardait avec douceur les traits du maître et des disciples tour à tour, puis la maison et ses simples marbres blancs et polis, et surtout, entre les colonnes ioniennes, le bois sacré, les grands cèdres et les lauriers de Daphné. Enfin, sortant de ce silence, il nous dit, en remarquant notre profonde attention à tous ses gestes : « En vérité, je ne vois ici que ce jeune Stoïcien qui puisse parler le premier. » Ce fut alors seulement que Libanius aperçut Paul de Larisse et lui tendit la main. Celui-ci s’avança lentement et mit sa main dans celle du maître qui, voyant sous son manteau entrouvert la saie des serviteurs, dit à Julien : « Eh ! quoi ! Paul est-il donc toujours esclave ? - Toujours et pour toujours, dit Paul de Larisse, mais plus libre que lui qui voulait m’affranchir malgré moi. Ma vie n’est pas en moi mais en lui, et je n’ai voulu revenir à toi que lorsqu’il aurait tout accompli pour te voir satisfait. » Une morne consternation était écrite sur les traits de Libanius ; ses épais sourcils noirs s’étaient abaissés, sur ses yeux rougis, bien plus avant que de coutume. Ses mains bleues et tremblantes cherchaient à se dégager des mains de Paul de Larisse ; et il jetait sur Julien des regards de pitié, et après un moment où nous crûmes qu’il allait enfin parler, il appuya lentement ses coudes sur la table et, prenant un pan de son manteau, il le jeta sur ses cheveux blancs et sur son crâne découvert, et se voila la tête et le visage entièrement. Julien, surpris de plus en plus, nous regarda tous d’abord l’un après l’autre ; il paraissait chercher dans nos yeux le même étonnement que lui causait une aussi sombre réception. Ne trouvant dans nos regards qu’une tristesse qui semblait lui dire que nous savions le secret du silence et de la sévérité de Libanius, il devint lui- même profondément pensif. Le sourire et la rougeur légère de ses joues s’effacèrent tout d’un coup, ses yeux humides se séchèrent aussitôt et devinrent sévères et tout empreints d’une multitude de pensées graves. Son visage semblait aussi immobile que le marbre, et il n’y avait plus de flamme que dans ses yeux ardents et au-dessus de ses sourcils, où deux traits profonds faisaient ressortir la largeur de son front avancé. Adressant d’abord la parole à Paul de Larisse : « Je te l’avais dit, ils ont vu ici ce que les tumultes de ma vie empêchent de voir et, par pitié pour moi, Libanius n’ose me le dire. » Puis à nous tous : « Que croit-on donc ici que nous soyons devenus, pour ne plus pouvoir entendre vos idées dans leur âpre crudité ? Ne suis