Le Lys Rouge. Par Anatole France (1844-1924) Chapitre I elle donna un coup d' oeil aux fauteuils assemblés devant la cheminée, à la table à thé, qui brillait dans l' ombre, et aux grandes gerbes pâles des fleurs, montant au-dessus des vases de Chine. Elle enfonça la main dans les branches fleuries des obiers pour faire jouer leurs boules argentées. Tout à coup, elle se regarda de loin dans une glace avec une attention sérieuse. La taille cambrée, la joue sur l' épaule, elle suivait de l' oeil les ondulations de sa forme longue dans le fourreau de satin noir autour duquel flottait une tunique légère, semée de perles où tremblaient des feux sombres. Puis elle s' approcha de la glace, curieuse de connaître son visage de ce jour-là. L' image lui renvoya un regard tranquille, comme si cette aimable femme, qu' elle examinait et qui ne lui déplaisait pas, vivait sans joie aiguë et sans tristesse profonde. Aux murs du grand salon vide, les figures des tapisseries, vagues comme des ombres, pâlissaient parmi leurs jeux antiques, en leurs grâces mourantes. Comme elles, les statuettes de terre cuite élevées sur des colonnettes, les groupes de vieux Saxe et les peintures de Sèvres, étagés dans les vitrines, disaient des choses passées. Sur un socle garni de bronzes précieux, le buste de marbre de quelque princesse royale, déguisée en Diane, le visage chiffonné, la poitrine audacieuse, s' échappait de sa draperie tourmentée, tandis qu' au plafond une nuit, poudrée comme une marquise et environnée d' amours, semait des fleurs. Tout sommeillait et l' on n' entendait que le pétillement du feu et le bruissement léger des perles dans la gaze. S' étant détournée de la glace, elle alla soulever le coin d' un rideau et vit par la fenêtre, à travers les arbres noirs du quai, sous un jour blême, la Seine traîner ses moires jaunes. L' ennui du ciel et de l' eau se réfléchissait dans ses prunelles d' un gris fin. Le bateau passa, l' " hirondelle, " débouchant d' une arche du pont de l' Alma et portant d' humbles voyageurs vers Grenelle et Billancourt. Elle le suivit du regard tandis qu' il dérivait dans le courant fangeux, puis elle laissa retomber le rideau et, s' étant assise à son coin accoutumé du canapé, sous les buissons de fleurs, elle prit un livre jeté sur la table, à portée de sa main. Sur la couverture de toile paille brillait ce titre en or : yseult la blonde, par Vivian Bell. C' était un recueil de vers français composés par une anglaise et imprimés à Londres. Elle l' ouvrit et lut au hasard : quand la cloche, faisant comme qui chante et prie, dit dans le ciel ému : " je vous salue, Marie, " la vierge, en visitant les pommiers du verger, frissonne d' avoir vu venir le messager qui lui présente un lys rouge et tel qu' on désire mourir de son parfum sitôt qu' on le respire. la vierge au jardin clos, dans la douceur du soir, sent l' âme lui monter aux lèvres, et croit voir couler sa vie ainsi qu' un ruisseau qui s' épanche en limpide filet de sa poitrine blanche. elle lisait, indifférente, distraite, attendant ses visites et songeant moins à la poésie qu' à la poétesse, cette miss Bell qui était peut-être son amie la plus agréable et qu' elle ne voyait presque jamais, qui, à chacune de leurs rencontres si rares, l' embrassait en l' appelant " darling, " lui donnait brusquement du bec sur la joue, et gazouillait ; qui, laide et séduisante, presque un peu ridicule et tout à fait exquise, vivait à Fiesole, en esthète et en philosophe, cependant que l' Angleterre la célébrait comme sa poétesse la plus aimée. Ainsi que Vernon Lee et que Mary Robinson, elle s' était éprise de la vie et de l' art toscans ; et, sans même achever son Tristan, dont la première partie avait inspiré à Burne Jones de rêveuses aquarelles, elle faisait des vers provençaux et des vers français sur des pensées italiennes. Elle avait envoyé son Yseult la blonde à " darling " avec une lettre pour l' inviter à passer un mois chez elle à Fiesole. Elle avait écrit : " venez, vous verrez les plus belles choses du monde et vous les embellirez. " et " darling " se disait qu' elle n' irait pas, qu' elle était retenue à Paris. Mais l' idée de revoir miss Bell et l' Italie ne lui était pas indifférente. En feuilletant le livre, elle s' arrêta par hasard à ce vers : amour et gentil coeur sont une même chose. et elle se demanda, avec une ironie légère et très douce, si miss Bell avait aimé et ce que pouvaient bien être les amours de miss Bell. La poétesse avait à Fiesole un sigisbée, le prince Albertinelli. Très beau, il semblait bien épais et vulgaire pour plaire à une esthète qui mettait dans le désir d' aimer le mysticisme d' une annonciation. -bonjour, Thérèse ! Je suis vannée. C' était la princesse Seniavine, souple dans ses fourrures qui semblaient tenir à sa chair brune et sauvage. Elle s' assit brusquement et, de sa voix rude, pourtant caressante, où il y avait de l' homme et de l' oiseau : -ce matin, j' ai traversé tout le bois à pied avec le général Larivière. Je l' ai rencontré dans l' allée des Potins et je l' ai mené jusqu' au pont d' Argenteuil, où il voulait absolument acheter au gardien du bois, pour me la donner, une pie savante, qui fait l' exercice avec un petit fusil. Je suis moulue. -mais pourquoi donc avez-vous entraîné le général jusqu' au pont d' Argenteuil ? -parce qu' il avait la goutte à l' orteil. Thérèse haussa les épaules en souriant : -vous gaspillez votre méchanceté. Vous êtes une gâcheuse. -et vous voulez, chérie, que j' économise ma bonté et ma méchanceté en vue d' un placement sérieux ? Elle but du vin de Tokay. Précédé du bruit puissant de son souffle, le général Larivière s' avança, d' un pas lourd, baisa la main aux deux femmes et s' assit entre elles, l' air têtu et satisfait, l' oeil retroussé, riant par tous les petits plis des tempes. -comment va Monsieur Martin-Bellème ? Toujours occupé ? Thérèse croyait qu' il était à la chambre, et même qu' il y faisait un discours. La princesse Seniavine, qui mangeait des sandwichs au caviar, demanda à Madame Martin pourquoi elle n' était pas venue hier chez Madame Meillan. On avait joué la comédie. -une pièce scandinave. Est-ce que c' était réussi ? -oui. Je ne sais pas. J' étais dans le petit salon vert, sous le portrait du duc d' Orléans. Monsieur Le Ménil est venu à moi et il m' a rendu un de ces services qu' on n' oublie pas. Il m' a sauvé de Monsieur Garain. Le général, qui avait la pratique des annuaires et emmagasinait dans sa grosse tête tous les renseignements utiles, dressa l' oreille à ce nom. -Garain, demanda-t-il, le ministre qui faisait partie du cabinet lors de l' exil des princes ? -lui-même. Je lui plaisais excessivement. Il me parlait des besoins de son coeur et me regardait avec une tendresse effrayante. Et, de temps en temps, il contemplait en soupirant le portrait du duc d' Orléans. Je lui ai dit : " Monsieur Garain, vous confondez. C' est ma belle-soeur qui est orléaniste. Je ne le suis pas du tout, moi. " à ce moment, Monsieur Le Ménil est venu me conduire au buffet. Il m' a fait de grands compliments... sur mes chevaux. Il m' a dit aussi qu' il n' y avait rien de plus beau que les bois, l' hiver. Il m' a parlé des loups et des louvarts. Cela m' a rafraîchie. Le général, qui n' aimait pas les jeunes gens, dit qu' il avait rencontré Le Ménil, la veille, au bois, galopant à tombeau ouvert. Il déclara que les vieux cavaliers conservaient seuls la bonne tradition, que les gens du monde avaient maintenant le tort de monter comme des jockeys. -de même pour l' escrime, ajouta-t-il. Autrefois... la princesse Seniavine l' interrompit brusquement : -général, regardez donc comme Madame Martin est jolie. Elle est toujours charmante, mais en ce moment elle l' est plus que jamais. C' est qu' elle s' ennuie. Rien ne lui va mieux que l' ennui. Depuis que nous sommes ici, nous l' embêtons ferme. Aussi voyez-là : le front chargé, le regard vague, la bouche douloureuse. Une victime ! Elle bondit, embrassa tumultueusement Thérèse, et s' enfuit, laissant le général étonné. Madame Martin-Bellème le supplia de ne pas écouter cette folle. Il se remit et demanda : -et vos poètes, Madame ? Il avait peine à pardonner à Madame Martin son goût pour des gens qui écrivaient et n' étaient pas de son monde. -oui, vos poètes ? Qu' est devenu ce Monsieur Choulette, qui vous fait des visites en cache-nez rouge ? -mes poètes, ils m' oublient, ils m' abandonnent. Il ne faut compter sur personne. Les hommes, les choses, rien n' est sûr. La vie est une trahison suivie. Il n' y a que cette pauvre miss Bell qui ne m' oublie pas. Elle m' a écrit de Florence et envoyé son livre. -miss Bell, n' est-ce pas cette jeune personne qui a l' air, avec ses cheveux jaunes frisottés, d' un petit chien d' appartement ? Il calcula de tête et fut d' avis qu' elle devait bien avoir trente ans à cette heure. Une vieille dame, portant avec une dignité modeste sa couronne de cheveux blancs, et un petit homme vif, l' oeil fin, entrèrent coup sur coup : Madame Marmet et M. Paul Vence. Puis, très roide, un carreau dans l' oeil, parut M. Daniel Salomon, l' arbitre des élégances. Le général s' esquiva. On parla du roman de la semaine. Madame Marmet avait plusieurs fois dîné avec l' auteur, un homme jeune et très aimable. Paul Vence trouvait le livre ennuyeux. -oh ! Soupira Mdame Martin, tous les livres sont ennuyeux. Mais les hommes sont plus ennuyeux que les livres. Et ils sont plus exigeants. Madame Marmet fit connaître que son mari, qui avait beaucoup de goût littéraire, avait gardé jusqu' à la fin de ses jours l' horreur du naturalisme. Veuve d' un membre de l' académie des inscriptions, elle se parait dans les salons de son veuvage illustre ; douce et modeste, d' ailleurs, dans sa robe noire et sous ses beaux cheveux blancs. Madame Martin dit à M. Daniel Salomon qu' elle voulait le consulter sur un groupe d' enfants. -c' est du saint-cloud. Vous me direz si cela vous plaît. Vous me donnerez aussi votre avis, Monsieur Vence, à moins que vous ne méprisiez ces bagatelles. M. Daniel Salomon regarda Paul Vence à travers son carreau, avec une hauteur maussade. Paul Vence faisait du regard le tour du salon : -vous avez de belles choses, Madame. Ce ne serait rien encore. Mais vous n' avez que de belles choses et qui vous vont bien. Elle ne cacha pas son plaisir de l' entendre parler de la sorte. Elle tenait Paul Vence pour le seul homme tout à fait intelligent qu' elle reçût. Elle l' avait apprécié avant que ses livres lui eussent donné une grande renommée. Sa mauvaise santé, son humeur noire, son labeur assidu l' éloignaient du monde. Ce petit homme bilieux n' était guère plaisant. Pourtant elle l' attirait. Elle estimait très haut son ironie profonde, sa fierté sauvage, son talent mûri dans la solitude, et elle l' admirait avec raison comme un excellent écrivain, l' auteur de beaux essais sur les arts et les moeurs. Le salon s' emplit peu à peu d' une foule brillante. Il y avait maintenant, dans le grand cercle des fauteuils, Madame de Vresson, dont on contait d' effroyables histoires et qui gardait, après vingt ans de scandale mal étouffés, des yeux d' enfant et des joues virginales ; la vieille Madame De Morlaine, qui poussait en cris perçants ses mots d' esprit, vive, éperdue, agitant ses formes monstrueuses comme une nageuse entourée de vessies ; Madame Raymond, le femme de l' académicien ; Madame Garain, la femme de l' ancien ministre ; trois autres dames encore ; et, debout contre la cheminée, M. Berthier D' Eyzelles, rédacteur du journal des débats, député, qui caressait ses favoris blancs et faisait la roue, tandis que Madame De Morlaine lui criait : -votre article sur le bimétallisme, une perle, un bijou ! La fin surtout, une pure ivresse ! Debout, au fond du salon, des jeunes gens de club, très graves, zézayaient entre eux : -qu' est-ce qu' il a fait pour obtenir le bouton aux chasses du prince ? -lui, rien. Sa femme, tout. Ils avaient leur philosophie. L' un d' eux ne croyait pas aux promesses des hommes : -encore des types qui ne me vont pas du tout : le coeur sur la main et sur la bouche. " vous vous présentez au cercle ? Je vous promets de vous donner une boule blanche... " si elle sera blanche ? Un globe d' albâtre ! Une bille de neige ! On vote : crac ! Une truffe ! La vie est une sale chose, quand j' y pense. -alors n' y pense pas, dit un troisième. Daniel Salomon, qui s' était joint à eux, leur soufflait à l' oreille, de sa voix chaste, des secrets d' alcôve. Et, à chaque révélation étrange sur Madame Raymond, sur Madame Berthier D' Eyzelles et sur la princesse Seniavine, il ajoutait négligemment : -tout le monde le sait. Puis, peu à peu, la foule des visiteurs s' écoula. Il ne restait plus que Madame Marmet et Paul Vence. Celui-ci s' approcha de la comtesse Martin et lui demanda : -quand voulez-vous que je vous présente Dechartre ? C' était la seconde fois qu' il le lui demandait. Elle n' aimait pas à voir de nouveaux visages. Elle répondit avec beaucoup de détachement : -votre sculpteur ? Quand vous voudrez. J' ai vu de lui, au Champ-De-Mars, des médaillons qui sont très bien. Mais il produit peu. C' est un amateur, n' est-ce pas ? -c' est un délicat. Il n' a pas besoin de travailler pour vivre. Il caresse ses figures avec une lenteur amoureuse. Mais ne vous y trompez pas, Madame : il sait et il sent ; ce serait un maître s' il ne vivait pas seul. Je le connais depuis l' enfance. On le croit malveillant et chagrin. C' est un passionné et un timide. Ce qui lui manque, ce qui lui manquera toujours pour atteindre au plus haut de son art, c' est la simplicité d' esprit. Il s' inquiète, se trouble et gâte ses plus belles impressions. à mon avis, il était moins fait pour la statuaire que pour la poésie ou la philosophie. Il sait beaucoup, et vous serez étonné de la richesse de son esprit. Madame Marmet, bienveillante, approuva. Elle plaisait au monde en paraissant s' y plaire. Elle écoutait beaucoup et parlait peu. Très complaisante, elle donnait du prix à sa complaisance en la faisant un peu attendre. Soit qu' elle eût vraiment du goût pour Madame Martin, soit qu' elle sût montrer dans chaque maison où elle allait des marques discrètes de préférence, elle se chauffait, contente, comme une aïeule, au coin de cette cheminée de pur style Louis Xvi, qui convenait à sa beauté de vieille dame indulgente. Il ne lui manquait là que son bichon. -comment va Toby ? Lui demanda Madame Martin. Monsieur Vence, connaissez-vous Toby ? Il a de longs poils de soie et un petit nez d' amour, noir. Madame Marmet goûtait les louanges données à Toby, quand un vieillard rose et blond, aux cheveux bouclés, myope, presque aveugle sous ses lunettes d' or, bas sur jambes, butant contre les meubles, saluant les fauteuils vides, se jetant dans les glaces, poussa son nez crochu jusque devant Madame Marmet qui le regarda, indignée. C' était M. Schmoll, de l' académie des inscriptions. Il souriait, grimaçant et poupin ; il tournait des madrigaux à la comtesse Martin avec cette voix héréditaire, rude et grasse, dont les juifs ses pères pressaient leurs débiteurs, les paysans d' Alsace, de Pologne et de Crimée. Il traînait lourdement ses phrases. Ce grand philologue, membre de l' institut de France, savait toutes les langues excepté le français. Et Madame Martin s' amusait de ces galanteries lourdes et rouillées comme les ferrailles qu' étalent les brocanteurs, et parmi lesquelles tombaient quelques fleurs séchées de l' anthologie. M. Schmoll était amateur des poètes et des femmes, et il avait de l' esprit. Madame Marmet feignit de ne pas le connaître et sortit sans lui rendre son salut. Quand il eut épuisé ses madrigaux, M. Schmoll devint sombre et pitoyable. Il gémit abondamment. Il poussa sur lui-même des plaintes aiguës ; il n' était ni assez décoré, ni assez pourvu de sinécures, ni suffisamment logé aux frais de l' état, lui, Madame Schmoll et leurs cinq filles. Il se lamenta avec quelque grandeur. Un peu de l' âme d' ézéchiel et de Jérémie était en lui. Par malheur, traînant au ras de la table ses yeux lunettés d' or, il découvrit le livre de Vivian Bell. -ah ! Yseult la blonde, s' écria-t-il amèrement : vous lisez ce livre, Madame. Eh bien, sachez que Mademoiselle Vivian Bell m' a volé une inscription, et que, de plus, elle l' a altérée en la mettant en vers ! Vous la trouverez à la page 109 du livre : -ne pleure pas, toi que j' aimais : ce qui n' est plus ne fut jamais. -laisse couler ma douleur sombre ; une ombre peut pleurer une ombre. vous entendez, Madame : une ombre peut pleurer une ombre. eh bien ! Ces mots sont traduits textuellement d' une inscription funéraire que j' ai publiée et illustrée le premier. L' année dernière, un jour que je dînais chez vous, me trouvant placé à table à côté de Mademoiselle Bell, je lui citai cette phrase qui lui plut beaucoup. à sa demande, dès le lendemain, je traduisis en français l' inscription tout entière et je la lui envoyai. Et voilà que je la trouve tronquée et dénaturée, dans ce volume de vers, avec ce titre : sur la voie sacrée ! ... la voie sacrée, c' est moi ! Et il répéta, dans sa mauvaise humeur bouffonne : -c' est moi, Madame, la voie sacrée. Il était contrarié que le poète n' eût pas parlé de lui à propos de cette inscription. Il aurait voulu lire son nom en tête de la pièce, dans les vers, à la rime. Il voulait toujours voir son nom partout. Et il le cherchait dans les journaux dont ses poches étaient bourrées. Mais il n' avait pas de rancune. Il n' en voulait pas à miss Bell. Il convint de bonne grâce que c' était une personne très distinguée et la poétesse qui faisait aujourd' hui le plus d' honneur à l' Angleterre. p17 Quand il fut parti, la comtesse Martin demanda très ingénument à m. Paul Vence s' il savait pourquoi la bonne Madame Marmet, bienveillante d' ordinaire, avait regardé M. Schmoll avec tant de colère et de silence. Il était surpris qu' elle ne sût pas. -je ne sais jamais rien. -mais la querelle de Joseph Schmoll et de Louis Marmet, dont retentit si longtemps l' institut, est restée fameuse. Elle n' a cessé que par la mort de Marmet, que son confrère implacable poursuivit jusqu' au Père-Lachaise. " le jour où l' on enterra ce pauvre Marmet, il tombait de la neige fondue. Nous étions mouillés et glacés jusqu' aux os. Au bord de la fosse, dans la brume, dans le vent, dans la boue, Schmoll lut sous son parapluie un discours plein de cruauté joviale et de pitié triomphante, qu' il porta ensuite aux journaux dans une voiture de deuil. Un ami maladroit le fit voir à la bonne Madame Marmet, qui en tomba évanouie. Est-il possible, madame, que vous n' ayez jamais entendu parler de cette querelle savante et féroce ? " la langue étrusque en fut la cause. Marmet en faisait son unique étude. Il était surnommé Marmet l' étrusque. Ni lui ni personne ne connaissait un seul mot de cette langue perdue jusqu' au dernier vestige. Schmoll répétait sans cesse à Marmet : " vous savez que vous ne savez pas l' étrusque, mon cher confrère ; c' est en cela que vous êtes un savant honorable et un bon esprit. " piqué par ces louanges cruelles, Marmet s' avisa de savoir un peu d' étrusque. Il lut à ses confrères des inscriptions un mémoire sur le rôle des flexions dans l' idiome des anciens toscans. Madame Martin demanda ce que c' était qu' une flexion. -oh ! Madame, si je vous donne des éclaircissements, nous allons tout embrouiller. Qu' il vous suffise de savoir que, dans ce mémoire, le pauvre Marmet citait des textes latins et les citait tout de travers. Or, Schmoll est un latiniste de grande valeur et, après Mommsen, le premier épigraphiste du monde. " il reprocha à son jeune confrère (Marmet n' avait pas cinquante ans) de lire trop bien l' étrusque et pas assez bien le latin. Depuis lors, Marmet n' eut plus de repos. à chaque séance, il était persiflé avec une férocité joyeuse et bafoué de telle sorte que, malgré sa douceur, il se fâcha. Schmoll est sans rancune. C' est une vertu de sa race. Il n' en veut pas à ceux qu' il persécute. Un jour, montant l' escalier de l' institut en compagnie de Renan et d' Oppert, il rencontra Marmet et lui tendit la main. Marmet refusa de la prendre et dit : " je ne vous connais pas. -me prenez-vous pour une inscription latine ? " répliqua Schmoll. C' est un peu de ce mot-là que le pauvre Marmet est mort et enterré. Vous comprenez maintenant que sa veuve, qui garde pieusement son souvenir, voie son ennemi d' un oeil d' horreur. -et moi qui les ai fait dîner ensemble, l' un à côté de l' autre, tout contre ! -Madame, ce n' était pas immoral, non, mais c' était cruel. -cher Monsieur, je vais peut-être vous choquer, mais s' il fallait absolument choisir, j' aimerais mieux faire une chose immorale qu' une chose cruelle. Un homme jeune, grand, maigre, le visage brun, coupé d' une longue moustache, entra, salua avec une brusque souplesse. -Monsieur Vence, je crois que vous connaissez Monsieur Le Ménil. En effet, ils s' étaient déjà trouvés ensemble chez Madame Martin et se voyaient quelquefois à la salle d' armes, où Le Ménil était assidu. La veille encore, ils s' étaient rencontrés chez Madame Meillan. -Madame Meillan, voilà une maison où l' on s' ennuie, dit Paul Vence. -pourtant on y reçoit des académiciens, dit M. Le Ménil. Je ne m' exagère pas leur valeur, mais c' est en somme une élite. Madame Martin sourit : -nous savons Monsieur Le Ménil, que chez Madame Meillan vous vous êtes occupé des femmes plus que des académiciens. Vous avez conduit la princesse Seniavine au buffet et vous lui avez parlé de loups. -comment ? De loups ? -de loups, de louves et de louvarts, et des bois noircis par l' hiver. Nous avons trouvé qu' avec une si jolie personne c' était un entretien un peu farouche. Paul Vence se leva. -ainsi vous me le permettez, Madame ; je vous amènerai mon ami Dechartre. Il a grande envie de vous connaître et j' espère qu' il ne vous déplaira pas. Il a du mouvement et de la vie dans l' esprit. Il est plein d' idées. Madame Martin l' arrêta : -oh ! Je n' en demande pas tant. Les gens qui ont du naturel et qui se montrent tels qu' ils sont m' ennuient rarement, et quelquefois ils m' amusent. Quand Paul Vence fut sorti, Le Ménil écouta décroître le bruit des pas dans l' antichambre et retomber le battant des portes ; puis s' approchant d' elle : -demain à trois heures chez nous, n' est-ce pas ? -vous m' aimez donc encore ? Il la pressa de répondre pendant qu' ils étaient seuls ; elle répliqua, un peu taquine, qu' il était tard, qu' elle n' attendait plus de visites, et qu' il n' y avait que son mari qui pût entrer maintenant. Il la supplia. Alors, sans se faire beaucoup prier : -tu veux ? écoute : je serai libre demain toute la journée. Attends-moi rue Spontini à trois heures. Nous irons nous promener après. Il la remercia d' un regard. Puis, ayant repris sa place devant elle, à l' autre côté de la cheminée, il lui demanda ce que c' était que ce Dechartre qu' elle se faisait présenter. -je ne me le fais pas présenter. On me le présente. C' est un sculpteur. Il se plaignit qu' elle eût besoin de voir de nouveaux visages. -un sculpteur ? Ils sont généralement un peu brutes, les sculpteurs. -oh ! Celui-là sculpte si peu ! Mais, si vous êtes contrarié que je le reçoive, je ne le recevrai pas. -je serais contrarié si le monde vous prenait une partie du temps que vous me donnez. -mon ami, vous n' avez pas à vous plaindre que je sois trop mondaine. Je ne suis pas même allée hier chez Madame Meillan. -vous avez raison de vous y montrer le moins possible : ce n' est pas une maison pour vous. Il s' expliqua. Toutes les femmes qui y allaient avaient eu quelque aventure qu' on savait, qu' on racontait. Au reste, Madame Meillan favorisait les intrigues. Il donna quelques exemples à l' appui. Elle, cependant, les mains étendues sur les bras du fauteuil dans un repos charmant, la tête penchée de côté, regardait mourir le feu. Sa pensée s' était envolée d' elle : il n' en restait plus rien à son visage un peu triste ni sur son corps alangui, plus désirable que jamais dans ce sommeil de l' âme. Elle garda quelque temps une immobilité profonde qui ajoutait à l' attrait de sa chair le charme des choses que l' art a créées. Il lui demanda à quoi elle pensait. échappant à demi à la magie mélancolique des braises et des cendres, elle dit : -nous irons demain, voulez-vous, dans des quartiers lointains, dans ces quartiers bizarres où l' on voit vivre les pauvres gens. J' aime les vieilles rues de misère. Il lui promit de satisfaire son goût, tout en laissant voir qu' il le trouvait absurde. Ces promenades où elle l' entraînait quelquefois l' ennuyaient, et il les jugeait dangereuses ; on pouvait être vu. -et puisque nous avons réussi jusqu' à présent à ne pas faire parler de nous... elle secoua la tête. -croyez-vous qu' on n' a jamais parlé de nous ? Qu' on sache ou qu' on ne sache pas, on parle. Tout ne se sait pas, mais tout se dit. Elle retomba dans sa songerie. Il la crut mécontente, fâchée pour une raison qu' elle ne disait pas. Il se pencha sur les beaux yeux vagues qui reflétaient les lueurs du foyer. Mais elle le rassura : -je ne sais pas du tout si on parle de moi. Et qu' est-ce que cela me fait ? Rien ne fait rien. Il la quitta. Il allait dîner au cercle, où son ami Caumont, de passage à Paris, l' attendait. Elle le suivit des yeux avec une sympathie paisible. Puis elle se remit à lire dans les cendres. Elle y revit les jours de son enfance, le château dans lequel elle passait les grands étés tristes, les bois taillés, le parc humide et sombre, le bassin où dormaient les eaux vertes, les nymphes de marbre sous les marronniers et le banc sur lequel elle pleurait et désirait mourir. Aujourd' hui encore, elle ignorait la cause de ces jeunes désespoirs, alors que l' éveil ardent de son imagination et le travail mystérieux de sa chair la jetaient dans un trouble mêlé de désirs et de craintes. Enfant, la vie lui faisait envie et peur. Et maintenant elle savait que vivre ne vaut pas tant d' inquiétude ni d' espérance, que c' est une chose très ordinaire. Elle devait s' y attendre. Pourquoi ne l' avait-elle pas prévu ? Elle songeait : -je voyais maman. C' était une bonne dame très simple et pas très heureuse. Je rêvais une destinée tout autre que la sienne. Pourquoi ? Je sentais autour de moi le goût fade de la vie, et j' aspirais l' avenir comme un air plein de sel et d' aromes. Pourquoi ? Qu' est-ce que je voulais, et qu' est-ce que j' attendais ? N' étais-je pas assez avertie de la tristesse de tout ? Elle était née riche, dans l' éclat criard d' une fortune trop neuve. Fille de ce Montessuy, qui, d' abord petit employé dans une banque parisienne, fonda, gouverna deux grands établissements de crédit, trouva pour les soutenir aux heures difficiles les ressources d' un esprit fécond, la force invincible du caractère, un alliage unique de ruse et de probité, et traita de puissance à puissance avec le gouvernement, elle avait grandi dans ce château historique de Joinville acheté, restauré, meublé magnifiquement par son père et devenu en six ans, avec son parc et ses grandes eaux, l' égal en splendeur de Vaux-Le-Vicomte. Montessuy faisait rendre à la vie tout ce qu' elle peut donner. Athée instinctif et puissant, il voulait tous les biens de chair et toutes les choses désirables que produit cette terre. Il entassa dans la galerie et dans les salons de Joinville les tableaux de maîtres et les marbres précieux. à cinquante ans, il eut les plus belles femmes de théâtre et quelques femmes du monde dont il releva le luxe. Il jouissait de tout ce qu' il y a de précieux dans la société avec la brutalité de son tempérament et la finesse de son esprit. Cependant, la pauvre Madame Montessuy, économe et soigneuse, languissait à Joinville, l' air chétif et pauvre, au regard des douze cariatides géantes qui, dans sa ruelle fermée par des balustres d' or, soutenaient le plafond où Lebrun avait peint les titans foudroyés par Jupiter. C' est là, dans le lit de fer, dressé au pied du grand lit de parade, qu' elle mourut un soir, de tristesse et d' épuisement, n' ayant jamais aimé sur la terre que son mari et son petit salon de damas rouge de la rue de Maubeuge. Elle n' avait point eu d' intimité avec sa fille, la sentant, d' instinct, trop loin d' elle, trop libre d' esprit, trop hardie de coeur, et devinant, en cette Thérèse, pourtant douce et bonne, le sang fort de Montessuy, cette ardeur d' âme et de chair qui l' avait tant fait souffrir, et qu' elle pardonnait à son mari mieux qu' à sa fille. Mais lui, Montessuy, reconnaissait sa fille et l' aimait. Comme tous les grands carnassiers, il avait ses heures de gaîté charmante. Bien qu' il vécût beaucoup dehors, il s' arrangeait pour déjeuner presque tous les jours avec elle, et quelquefois il la menait promener. Il avait l' entente des bibelots et des chiffons. Du premier coup il voyait, réparait dans les toilettes de la jeune fille les désastres causés par le goût triste et voyant de Madame Montessuy. Il instruisait, formait sa Thérèse. Brutal et savoureux, il l' amusait et l' attachait. Près d' elle son instinct, son appétit de conquêtes l' inspirait encore. Lui qui voulait toujours gagner, il gagnait aussi sa fille. Il l' enlevait à sa mère. Elle l' admirait, l' adorait. Dans sa songerie, elle le revoyait au fond du passé, comme la joie unique de son enfance. Elle était encore persuadée qu' il n' y avait pas au monde un homme aussi aimable que son père. à son entrée dans la vie, elle avait désespéré tout de suite de retrouver ailleurs une telle richesse naturelle, une telle plénitude de forces actives et pensantes. Ce découragement l' avait suivie dans le choix d' un mari, et peut-être, ensuite, dans un choix secret et plus libre. Son mari, vraiment elle ne l' avait pas choisi du tout. Elle ne savait pas : elle s' était laissé marier par son père qui, veuf alors, embarrassé et inquiet du soin délicat d' une fille, au milieu d' une vie affairée et emportée, avait voulu, à son ordinaire, faire vite et bien. Il considéra les avantages extérieurs, les convenances, apprécia les quatre-vingts ans sonnés de noblesse impériale qu' apportait le comte Martin, avec la gloire héréditaire d' une famille qui avait donné des ministres au gouvernement de juillet et à l' empire libéral. L' idée ne lui était pas venue qu' elle pût trouver l' amour dans le mariage. Il se flattait qu' elle y trouverait la satisfaction des désirs fastueux qu' il lui prêtait, la joie d' être et de paraître, cette grandeur commune et forte, cette fierté vulgaire, cette domination matérielle, qui faisaient pour lui tout le prix de la vie, n' ayant pas, au reste, des idées très nettes sur le bonheur d' une honnête femme en ce monde, mais parfaitement sûr que sa fille resterait une honnête femme. C' était là dans son âme un point qu' il n' avait jamais remué, une certitude première. En songeant à cette confiance absurde et naturelle, qui se raccordait si mal aux expériences et aux idées de Montessuy sur les femmes, elle sourit avec une ironie mélancolique. Et elle admirait mieux son père, trop sage pour se faire une sagesse importune. Après tout, il ne l' avait pas si mal mariée, à juger le mariage ce qu' il est pour les gens de loisir. Son mari en valait bien un autre. Il était devenu très supportable. De tout ce qu' elle lisait dans les cendres, à la clarté voilée des lampes, de tous ses souvenirs, celui de la vie commune était le plus effacé. Elle en retrouvait quelques traits isolés d' une précision pénible, quelques images absurdes, une impression vague et fastidieuse. Ce temps avait peu duré et ne laissait rien après lui. Six ans passés, elle ne se rappelait même plus très bien comment elle avait repris sa liberté, tant la conquête en avait été prompte et facile sur ce mari froid, maladif, égoïste et poli, sur cet homme séché, jauni dans les affaires et dans la politique, laborieux, ambitieux, médiocre. Il n' aimait les femmes que par vanité, et il n' avait jamais aimé la sienne. La séparation avait été franche, entière. Et depuis lors, étrangers l' un à l' autre, il se savaient gré tacitement de leur mutuelle délivrance, et elle aurait eu de l' amitié pour lui si elle ne l' avait trouvé rusé, sournois et trop subtil à lui tirer sa signature quand il avait besoin d' argent pour des entreprises où il mettait plus d' ostentation que d' avidité. à cela près, cet homme avec lequel elle dînait, causait tous les jours, habitait, voyageait, ne lui représentait rien, n' avait pas de signification pour elle. Ramassée sur elle-même, la joue dans la main, devant le foyer éteint, comme une curieuse qui consulte une sibylle, tandis qu' elle repassait ces années de solitude, elle revit la figure du marquis De Ré. Elle la revit, celle-là, si nette et si précise qu' elle en resta surprise. Amené chez elle par son père qui le lui vanta, le marquis De Ré lui apparut grand et beau de trente ans de triomphes intimes et de gloires mondaines. Ses aventures lui faisaient cortège. Il avait séduit trois générations de femmes et laissé au coeur de toutes celles qu' il avait aimées un souvenir p27 impérissable. Sa grâce virile, son élégance sobre et l' habitude de plaire prolongeaient sa jeunesse bien au delà du terme ordinaire. Il distingua tout particulièrement la jeune comtesse Martin. Les hommages de ce connaisseur la flattèrent. En ce moment elle se les rappelait encore avec plaisir. Il avait un tour merveilleux de conversation. Il l' amusa : elle le lui laissa voir, et, dès lors, il se promit, dans son héroïque frivolité, de terminer dignement sa vie heureuse par la possession de cette jeune femme qu' il appréciait avant tout le monde, et qui visiblement avait du goût pour lui. Il déploya pour la prendre les roueries les plus savantes. Mais elle lui échappa très facilement. Elle céda, deux ans plus tard, à Robert Le Ménil qui l' avait voulue fortement, avec toute la chaleur de sa jeunesse, toute la simplicité de son âme. Elle se disait : " je me suis donnée à lui parce qu' il m' aimait. " c' était la vérité. La vérité, c' était aussi qu' un instinct sourd et puissant l' avait poussée et qu' elle avait obéi aux forces obscures de son être. Mais cela n' était point d' elle ; ce qui était d' elle et de sa conscience, c' est d' avoir cru, consenti, voulu un sentiment vrai. Elle avait cédé sitôt qu' elle s' était vue aimée jusqu' à la souffrance. Elle s' était donnée vite, avec simplicité. Il crut qu' elle s' était donnée légèrement. Il se trompait. Elle avait senti l' accablement devant l' irréparable, et cette espèce de honte d' avoir subitement quelque chose à cacher. Tout ce qu' on avait chuchoté devant elle sur les femmes qui ont des amants vint bourdonner à ses oreilles brûlantes. Mais, fière et délicate, dans la perfection de son goût, elle eut soin de cacher le prix du don qu' elle faisait et de ne rien dire qui pût engager son ami au delà de ses sentiments. Il ne soupçonna pas ce malaise moral, qui d' ailleurs dura quelques jours à peine et fit place à une tranquilité parfaite. Après trois ans, elle s' approuvait d' une conduite innocente et naturelle. N' ayant fait de tort à personne, elle n' avait point de regrets. Elle était contente. Cette liaison, c' était encore la meilleure affaire de sa vie. Elle aimait, elle était aimée. Sans doute elle n' avait pas ressenti l' ivresse rêvée. Mais l' éprouve-t-on jamais ? Elle était l' amie d' un bon et honnête garçon, fort apprécié des femmes, très recherché dans le monde, qui passait pour dédaigneux et difficile et qui lui montrait un sentiment vrai. Le plaisir qu' elle lui donnait et la joie d' être belle pour lui l' attachait à cet ami. Il lui rendait la vie, non pas constamment délicieuse, mais très facile à supporter, et, par moments, agréable. Ce qu' elle n' avait pas deviné dans sa solitude, malgré l' avertissement des malaises vagues et des tristesses sans causes, sa nature intime, son tempérament, sa vocation véritable, il les lui avait révélés. Elle se connut en le connaissant. Ce fut un étonnement heureux. Leurs sympathies n' étaient ni dans l' esprit ni dans l' âme. Elle avait pour lui un goût simple et précis qui ne s' usait pas vite. Et dans ce moment même elle se plaisait à l' idée de le retrouver le lendemain dans le petit appartement de la rue Spontini, où ils se voyaient depuis trois ans. C' est avec une petite secousse de tête assez violente, avec un haussement d' épaule plus brutal qu' on ne l' eût attendu de cette dame exquise que, seule au coin du feu maintenant éteint, elle se dit à elle-même : " voilà ! J' ai besoin d' amour, moi ! " chapitre II il ne faisait déjà plus jour quand ils sortirent du petit entresol de la rue Spontini. Robert Le Ménil fit signe à un fiacre rôdeur et, jetant sur la bête et sur l' homme un coup d' oeil inquiet, entra avec Thérèse dans la voiture. L' un contre l' autre, ils roulaient entre des ombres vagues, coupées de brusques lumières, par la ville fantôme, n' ayant dans l' âme que des impressions douces et mourantes comme ces clartés qui venaient se mouiller à la buée des glaces. Tout, en dehors d' eux, leur semblait confus et fuyant, et ils sentaient dans leur âme un vide très doux. La voiture toucha près du Pont-Neuf, sur le quai des augustins. Ils descendirent. Un froid sec avivait ce temps morne de janvier. Thérèse respira joyeusement sous sa voilette les souffles qui, traversant le fleuve, balayaient au ras du sol durci une poussière âcre et blanche comme du sel. Elle était contente d' aller libre parmi les choses inconnues. Elle aimait à voir ce paysage de pierres, qu' enveloppait la clarté faible et profonde de l' air ; à marcher vite et ferme, le long du quai où les arbres déployaient le tulle noir de leurs branches sur l' horizon roussi par les fumées de la ville ; à regarder, penchée sur le parapet, le bras étroit de la Seine roulant ses eaux tragiques ; à goûter cette tristesse du fleuve sans berges, et qui n' a là ni saules ni hêtres. Déjà, dans les hauteurs du ciel, les premières étoiles frissonnaient. -on dirait, fit-elle, que le vent va les éteindre. Il remarquait aussi qu' elles scintillaient beaucoup. Il ne pensait pas que ce fût signe de pluie comme le croyaient les paysans. Il avait au contraire observé que neuf fois sur dix la scintillation des étoiles annonçait le beau temps. En approchant du petit-pont, ils trouvèrent à leur droite des échoppes de ferrailles, éclairées par des lampes fumeuses. Elle y courut, fouilla du regard la poussière et la rouille des étalages. Son instinct de chercheuse mis en éveil, elle tourna l' angle de la rue et s' aventura jusque vers une baraque en appentis, dans laquelle, sous les solives humides du plancher, pendaient des loques sombres. Derrière les vitres sales, une bougie éclairait des casseroles, des vases de porcelaine, une clarinette et une couronne de mariée. Il ne comprenait pas le plaisir qu' elle prenait : -vous attraperez de la vermine. Qu' est-ce qui peut vous intéresser là-dedans ? -tout. Je songe à la pauvre mariée dont la couronne est là sous un globe. Le dîner de noces se fit à la porte Maillot. Il y avait un garde républicain dans le cortège. Il y en a dans presque toutes les noces qu' on voit au bois, le samedi. Ils ne vous émeuvent pas, mon ami, tous ces pauvres êtres ridicules et misérables, qui entrent à leur tour dans la grandeur du passé ? Parmi des tasses à fleurs, ébréchées et dépareillées, elle découvrit un petit couteau dont le manche d' ivoire figurait une femme plate et longue, coiffée à la Maintenon. Elle l' acheta pour quelques sous. Ce qui l' enchantait, c' est qu' elle avait la fourchette. Le Ménil avoua qu' il n' entendait rien aux bibelots. Mais sa tante De Lannoix était très connaisseuse. à Caen, les marchands d' antiquités ne parlaient que d' elle. Elle avait restauré et meublé son château dans le style. C' était l' ancienne maison des champs de Jean Le Ménil, conseiller au parlement de Rouen, en 1779. Cette maison, existant avant lui, était mentionnée dans un titre de 1690, sous le nom de maison de bouteille. Dans une salle du rez-de-chaussée, se trouvaient encore, au fond des armoires blanches, sous un treillis, les livres réunis par Jean Le Ménil. Sa tante de Lannois, disait-il, avait voulu les mettre en ordre. Elle y avait trouvé des ouvrages légers, ornés de gravures si libres, qu' elle les avait brûlés. -elle est donc bête, votre tante ? Dit Thérèse. Depuis longtemps les histoires de Madame De Lannoix l' impatientaient. Son ami avait en province une mère, des soeurs, des tantes, une nombreuse famille, qu' elle ne connaissait pas et qui l' irritait. Il en parlait avec admiration. Elle en prenait de l' humeur. Elle s' impatientait des fréquents séjours qu' il faisait dans cette famille, et dont il rapportait, à ce qu' elle imaginait, une odeur de renfermé, des idées étroites, des sentiments qui la blessaient. Et, de son côté, il s' étonnait naïvement et souffrait de cette antipathie. Il se tut. La vue d' un cabaret, dont les vitres flambaient à travers les grilles, lui rappela tout à coup le poète Choulette, qui passait pour ivrogne. Il demanda avec un peu d' humeur à Thérèse si elle voyait encore ce Choulette, qui lui faisait des visites en macfarlane, un cache-nez rouge par-dessus les oreilles. Elle fut contrariée qu' il parlât comme le général Larivière. Elle ne lui avoua pas qu' elle n' avait plus vu Choulette depuis l' automne et qu' il la négligeait avec le sans-gêne d' un homme occupé, capricieux, qui n' était pas du monde. -il a de l' esprit, dit-elle, de la fantaisie et une nature originale. Il me plaît. Et, comme il lui reprochait d' avoir un goût bizarre, elle répondit vivement : -je n' ai pas un goût, j' ai des goûts. Vous ne les blâmez pas tous, je pense. Il ne la blâmait pas. Il craignait seulement qu' elle ne se fît du tort en recevant un bohème de cinquante ans, qui n' avait pas sa place dans une maison respectable. Elle se récria : -pas sa place dans une maison respectable, Choulette ? Vous ne savez donc pas qu' il va, tous les ans, passer un mois en Vendée chez la marquise De Rieu ? ... oui, chez la marquise De Rieu, la catholique, la royaliste, la vieille chouanne, comme elle se nomme elle-même. Mais, puisque Choulette vous intéresse, écoutez sa dernière aventure. La voici telle que Paul Vence me l' a contée. Je la comprends mieux dans cette rue où il y a des camisoles et des pots de fleurs aux fenêtres. " cet hiver, un soir qu' il pleuvait, Choulette rencontra chez un liquoriste, dans une rue dont j' ai oublié le nom, mais qui doit ressembler en misère à celle-ci, une malheureuse fille, dont les garçons du liquoriste n' auraient pas voulu, et qu' il aima pour son humilité. Elle se nomme Maria. Encore ce nom n' est-il point à elle, c' est celui qu' elle trouva cloué sur sa porte au bout de l' escalier d' un garni où elle vint loger. Choulette fut touché de cette perfection de pauvreté et d' infamie. Il l' appela sa soeur et lui baisa les mains. Depuis lors, il ne la quitte plus. Il la mène en cheveux et en fichu dans les cafés du quartier latin où les étudiants riches lisent les revues. Il lui dit des choses très douces. Il pleure ; elle pleure. Ils boivent ; et, quand ils ont bu, ils se battent. Il l' aime. Il l' appelle la très chaste, sa croix et son salut. Elle était nu-pieds ; il lui a donné un écheveau de grosse laine et des aiguilles à tricoter pour se faire des bas. Et il ferre lui-même les souliers de cette malheureuse avec des clous énormes. Il lui apprend des vers très faciles à comprendre. Il craint d' altérer sa beauté morale en la tirant de la honte où elle vit dans une simplicité parfaite et un dénuement admirable. Le Ménil haussa les épaules. -mais il est fou, ce Choulette, et monsieur Paul Vence vous conte de jolies histoires ! Je ne suis pas austère, assurément ; mais il y a des immoralités qui me dégoûtent. Ils marchaient au hasard. Elle devint songeuse : -oui, la morale, je sais, le devoir ! ... mais le devoir, c' est le diable pour le découvrir. Je vous assure que, les trois quarts du temps, je ne sais vraiment pas où il est, le devoir. C' est comme le hérisson de miss, à Joinville : nous passions la soirée à le chercher sous les meubles ; et, quand nous l' avions trouvé, nous allions nous coucher. Selon lui, il y avait du vrai dans ce qu' elle disait là, et plus même qu' elle ne le croyait. Il y pensait quand il était seul. -c' est à ce point, que je regrette quelquefois de n' être pas resté dans l' armée. Je prévois ce que vous allez me dire. On s' abrutit dans ce métier-là. Sans doute, mais on sait exactement ce que l' on a à faire, et c' est beaucoup dans la vie. Je trouve que l' existence de mon oncle, le général De La Briche, est une très belle existence, toute d' honneur, et assez agréable. Mais, maintenant que le pays tout entier s' engouffre dans l' armée, il n' y a ni officiers ni soldats. Cela ressemble à une gare, le dimanche, quand les employés poussent en voiture les voyageurs ahuris. Mon oncle De La Briche connaissait personnellement tous les officiers et tous les soldats de sa brigade. Il a encore leurs noms sur un grand tableau dans sa salle à manger. Il les relit de temps en temps pour se distraire. à présent, comment voulez-vous qu' un officier connaisse ses hommes ? Elle ne l' écoutait plus. Elle regardait au coin de la rue Galande une marchande de pommes de terre frites qui, nichée derrière un châssis vitré, le visage illuminé, au milieu de grandes ombres, par un feu de braise, plongeant l' écumoire dans la friture chantante, en tirait des croissants dorés dont elle remplissait un cornet de papier jaune, où brillaient des brins de paille, tandis qu' une fille rousse, attentive, tendait une pièce de deux sous dans sa main rouge. Quand la fille emporta son cornet, Thérèse jalouse s' aperçut qu' elle avait faim, et elle voulut absolument goûter à ces pommes de terre frites. Il résista d' abord. -on ne sait pas avec quoi c' est fait. Mais il fallut enfin qu' il demandât à la marchande un cornet de deux sous et veillât à ce qu' on y mît du sel. Tandis que, sa voilette retroussée sur le nez, elle mordait aux croissants d' or, il l' entraînait dans les ruelles désertes, loin des becs de gaz. Ils se trouvèrent ainsi ramenés au quai, et virent la masse noire de la cathédrale, s' élevant au delà du bras étroit de la rivière. La lune, suspendue sur la crête dentelée de la nef, argentait les pentes du toit. -notre-dame ! Dit-elle. Voyez, elle est lourde comme un éléphant et fine comme un insecte. La lune grimpe sur elle, et la regarde avec une malice de singe. Elle ne ressemble pas à la lune campagnarde de Joinville. à Joinville, j' ai mon chemin, un chemin plat avec la lune au bout. Elle n' y est pas tous les soirs ; mais elle y revient fidèlement, pleine, rouge, familière. C' est une voisine de campagne, une dame des environs. Je vais très sérieusement au-devant d' elle, par politesse et par amitié ; mais cette lune de Paris, on ne voudrait pas la fréquenter. Ce n' est pas une personne de bonne compagnie. Ce qu' elle a vu, depuis le temps qu' elle se frotte aux toits ! Il sourit d' un sourire tendre : -oh ! Ton petit chemin, où tu te promenais seule et que tu disais aimer parce qu' il y avait le ciel au bout, pas bien haut, pas bien loin, je le vois comme si j' y étais ! C' était au château de Joinville, invité par Montessuy à une chasse, qu' il l' avait vue pour la première fois, qu' il l' avait tout de suite aimée, voulue. C' est là, un soir, sur la lisière du petit bois, qu' il lui avait dit qu' il l' aimait, et qu' elle l' avait écouté, muette, la bouche douloureuse et les yeux vagues. Ce souvenir du petit chemin où elle se promenait seule, en ces nuits d' automne, l' émut, le troubla, lui fit revivre les heures enchantées des premiers désirs et des craintives espérances. Il lui chercha la main dans son manchon et pressa le poignet mince sous les fourrures. Une fillette, qui portait des violettes sur une claie jonchée de branches de sapin, reconnut des amoureux et vint leur offrir des fleurs. Il lui prit un bouquet de deux sous et l' offrit à Thérèse. Elle allait vers la cathédrale. Elle songeait : " c' est une bête énorme ; une bête de l' apocalypse... " à l' autre bout du pont, une bouquetière, ridée, barbue, celle-là, grise d' ans et de poussière, les poursuivit avec son panier chargé de mimosas et de roses de Nice. Thérèse, qui tenait en ce moment ses violettes à la main, cherchant à les glisser dans son corsage, répondit gaiement aux offres de la vieille : -merci, j' ai ce qu' il me faut. -on voit bien que vous êtes jeune ! Lui cria d' un ton canaille la vieille, en s' éloignant. Thérèse comprit presque tout de suite, et il lui vint aux lèvres et à l' oeil un petit sourire. Ils passaient dans l' ombre du parvis devant les figures de pierre qui, rangées aux embrasures, portaient des sceptres et des couronnes. -entrons, dit-elle. Il n' en avait pas envie. Il éprouvait confusément de la gêne, presque de la crainte, à paraître avec elle dans une église. Il affirma que c' était fermé. Il le croyait, le voulait. Elle poussa le tambour et se glissa dans la nef immense où les arbres inanimés des colonnes montaient vers les hautes ténèbres. Au fond, marchaient des cierges devant des fantômes de prêtres, sous les derniers gémissements des orgues qui se turent. Elle frissonna dans le silence, et dit : -la tristesse des églises, la nuit, m' émeut ; j' y sens la grandeur du néant. Il répondit : -nous devons pourtant croire à quelque chose. S' il n' y avait pas de Dieu, si notre âme n' était pas immortelle, ce serait trop triste. Elle resta quelque temps immobile, sous les draps d' ombre qui pendaient des voûtes, puis : -mon pauvre ami, nous ne savons que faire de cette vie si courte, et vous en voulez une autre qui ne finisse pas ! Dans la voiture qui les ramena, il dit gaiement qu' il avait passé une bonne journée. Il l' embrassa, content d' elle et de lui. Mais elle n' était pas gagnée par cette bonne humeur. C' était ce qui arrivait le plus souvent entre eux. Les derniers instants qu' ils passaient ensemble étaient gâtés pour elle par le pressentiment qu' il ne dirait pas en partant le mot qu' il faut dire. D' habitude, il la quittait court, comme si les choses n' avaient pas en lui de prolongements. à chacune de ces séparations, elle avait le sentiment confus d' une rupture. Elle en souffrait à l' avance, et devenait irritable. Sous les arbres du cours-la-reine, il lui prit la main, la baisa à petits coups. -n' est-ce pas, Thérèse, que c' est rare de s' aimer comme nous nous aimons ? -rare, je ne sais pas ; mais je crois que vous m' aimez. -et vous ? -moi aussi je vous aime. -et vous m' aimerez toujours ? -que sait-on jamais ? Et, voyant le visage de son ami s' assombrir : -seriez-vous plus tranquille avec une femme qui jurerait de n' aimer que vous toute la vie ? Il restait inquiet, l' air malheureux. Elle fut bonne, et le rassura tout à fait : -vous le savez bien, mon ami, je ne suis pas légère. Je ne suis pas une gâcheuse, comme la princesse Seniavine. Presque au bout du cours-la-reine, ils se dirent adieu, sous les arbres. Il garda la voiture pour se faire mettre rue royale. Il dînait au cercle et allait au théâtre. Il n' avait pas de temps à perdre. Thérèse rentra chez elle à pied. En vue de la colline du trocadéro, qui lançait des feux comme une parure de diamants, elle se rappela la bouquetière du petit-pont. Cette parole jetée dans le vent noir : " on voit bien que vous êtes jeune ! " lui revenait à la mémoire, non plus gouailleuse et grivoise, mais inquiétante et triste. " on voit bien que vous êtes jeune ! " oui, elle était jeune, elle était aimée, et elle s' ennuyait. Chapitre III au milieu de la table, la corbeille renfermait un massif de fleurs dans son large cercle de bronze doré, où les aigles s' éployaient parmi des étoiles et des abeilles, sous les anses lourdes formées de cornes d' abondance. Sur les côtés, des victoires ailées soutenaient les branches enflammées des candélabres. Ce surtout de style empire avait été donné par Napoléon, en 1812, au comte Martin De L' Aisne, grand-père du comte Martin-Bellème actuel. Martin De L' Aisne, député au corps législatif en 1809, fut nommé l' année suivante membre de la commission des finances, dont les travaux assidus et secrets convenaient à son esprit laborieux et timide. Bien que libéral d' origine et de tendances, il plut à l' empereur par son application et par une exacte probité qui savait n' être pas importune. Deux ans, il fut sous une pluie de faveurs. En 1813, il fit partie de cette majorité modérée qui approuva le rapport dans lequel M. Lainé, donnant à l' empire chancelant des leçons tardives, censurait à la fois la puissance et le malheur. Le 1er janvier 1814, il accompagna ses collègues aux tuileries. L' empereur leur fit un accueil effrayant. Il chargea dans leurs rangs. Violent et sombre, dans l' horreur de sa force présente et de sa chute prochaine, il les accabla de sa colère et de son mépris. Il allait et venait dans leurs lignes consternées, quand, tout à coup, il saisit au hasard le comte Martin par les épaules, le secoua, le traîna, en s' écriant : " un trône, c' est quatre morceaux de bois recouverts de velours ? Non ! Un trône c' est un homme, et cet homme c' est moi ! Vous avez voulu me jeter de la boue. Est-ce le moment de me faire des remontrances quand deux cent mille cosaques franchissent nos frontières ? Votre Monsieur Lainé est un méchant homme. On lave son linge sale en famille. " et, tandis que sa fureur se répandait, sublime ou triviale, il tordait dans sa main le collet brodé du député De L' Aisne. " le peuple me connaît. Il ne vous connaît pas. Je suis l' élu de la nation. Vous êtes les délégués obscurs d' un département. " il leur prédit le sort des girondins. Le bruit de ses éperons accompagnait les éclats de sa voix. Le comte Martin en resta tremblant et bègue pour le reste de sa vie, et c' est en tremblant que, tapi dans sa maison de Laon, il appela les bourbons après la défaite de l' empereur. En vain les deux restaurations, le gouvernement de juillet et le second empire couvrirent de croix et de cordons sa poitrine toujours oppressée. élevé aux plus hautes fonctions, chargé d' honneurs par trois rois et un empereur, il sentit toujours sur son épaule la main du corse. Il mourut sénateur de Napoléon Iii, laissant un fils agité du tremblement héréditaire. Ce fils avait épousé Mademoiselle Bellème, fille du premier président de la cour de Bourges, et, avec elle, les gloires politiques d' une famille qui donna trois ministres à la monarchie tempérée. Les Bellème, gens de robe sous Louis Xv, relevèrent les origines jacobines des Martin. Le deuxième comte Martin fit partie de toutes les assemblées jusqu' à sa mort, survenue en 1881. Charles Martin-Bellème, son fils, prit, sans grand' peine, son siège à la chambre. Ayant épousé Mademoiselle Thérèse Montessuy, dont la dot vint soutenir sa fortune politique, il marqua discrètement parmi ces quatre ou cinq bourgeois titrés et riches qui, ralliés à la démocratie et à la république, furent reçus sans trop de mauvaise grâce par les républicains de carrière, que flattait l' aristocratie des noms et rassurait la médiocrité des esprits. Dans la salle à manger, où, sur les portes, se devinait çà et là, au milieu des ombres, le poil tacheté des chiens d' Oudry, devant le surtout semé d' étoiles et d' abeilles d' or, entre les deux victoires portant des lumières, le comte Martin-Bellème faisait les honneurs de sa table avec cette bonne grâce un peu morne, cette politesse triste, naguère encore désigné à l' élysée pour représenter, auprès d' une grande cour du nord, la France isolée et recueillie. Il adressait, de temps en temps, des paroles pâles, à droite, à Madame Garain, la femme de l' ancien garde des sceaux ; à gauche, à la princesse Seniavine, qui, chargée de diamants, s' ennuyait à crier. Vis-à-vis de lui, de l' autre côté de la corbeille, la comtesse Martin, ayant à ses côtés le général Larivière et M. Schmoll, de l' académie des inscriptions, caressait des souffles de son éventail ses épaules fines et pures. Aux deux demi-cercles, où se prolongeait la table, étaient rangés M. Montessuy, robuste, l' oeil bleu et le teint coloré, une jeune cousine, Madame Bellème De Saint-Nom, embarrassée de ses longs bras maigres, le peintre Duvicquet, M. Daniel Salomon, Paul Vence, le député Garain, M. Bellème De Saint-Nom, un sénateur inconnu, et Dechartre, qui dînait pour la première fois dans la maison. La conversation, d' abord grêle et menue, s' enfla, se prolongea en un murmure confus sur lequel s' éleva la voix de Garain : -toute idée fausse est dangereuse. On croit que les rêveurs ne font point de mal, on se trompe : ils en font beaucoup. Les utopies les plus inoffensives en apparence exercent réellement une action nuisible. Elles tendent à inspirer le dégoût de la réalité. -c' est peut-être aussi, dit Paul Vence, que la réalité n' est pas belle. L' ancien garde des sceaux protesta qu' il était l' homme de toutes les améliorations possibles. Et, sans rappeler qu' il avait demandé sous l' empire la suppression des armées permanentes, et, en 1880, la séparation des églises et de l' état, il déclara que, fidèle à son programme, il restait le serviteur dévoué de la démocratie. Sa devise, disait-il, était : ordre et progrès. Il croyait vraiment l' avoir trouvée. Montessuy répliqua, avec sa rude bonhomie : -allons, Monsieur Garain, soyez sincère. Avouez qu' il n' y a pas une réforme à faire et qu' on peut tout au plus changer la couleur des timbres-poste. Bonnes ou mauvaises, les choses sont ce qu' elles doivent être. Oui, ajouta-t-il, les choses sont ce qu' elles doivent être. Mais elles changent sans cesse. Depuis 1870 la situation industrielle et financière du pays a traversé quatre ou cinq révolutions que les économistes n' avaient pas prévues et qu' ils ne comprennent pas encore. Dans la société comme dans la nature, les transformations s' opèrent par le dedans. En matière de gouvernement, il s' en tenait aux vues courtes et nettes. Fortement attaché au présent et peu soucieux de l' avenir, les socialistes ne le troublaient guère. Sans s' inquiéter si le soleil et le capital s' éteindraient un jour, il en jouissait. Selon lui, il fallait se laisser porter. Il n' y avait que les imbéciles qui résistaient au courant, et que les fous qui le devançaient. Mais le comte Martin, triste par nature, avait de sombres pressentiments. Il annonçait à mots couverts des catastrophes. Ses paroles craintives vinrent, à travers les fleurs de la corbeille, émouvoir M. Schmoll, qui commença de gémir et de prophétiser. Il expliqua que les peuples chrétiens étaient incapables, seuls et par eux-mêmes, de sortir tout à fait de la barbarie, et que, sans les juifs et les arabes, l' Europe serait encore aujourd' hui, comme aux temps des croisades, plongée dans l' ignorance, la misère, la cruauté. -le moyen âge, dit-il, n' est clos que dans les manuels d' histoire qu' on donne aux écoliers pour leur fausser l' esprit. En réalité, les barbares sont toujours les barbares. La mission d' Israël est d' instruire les nations. C' est Israël qui, au moyen âge, apporta en Europe la sagesse de l' Asie. Le socialisme vous effraie. C' est un mal chrétien, comme le monachisme. Et l' anarchie ? N' y reconnaissez-vous pas la vieille lèpre des albigeois et des vaudois ? Les juifs, qui instruisirent et policèrent l' Europe, peuvent seuls aujourd' hui la sauver du mal évangélique dont elle est dévorée. Mais ils ont manqué à leur devoir. Ils se sont faits chrétiens parmi les chrétiens. Et Dieu les punit. Il permet qu' on les exile et qu' on les dépouille. L' antisémitisme fait partout des progrès effrayants. En Russie, mes coreligionnaires sont chassés comme des bêtes sauvages. En France, les emplois civils et militaires se ferment aux juifs. Ils n' ont plus accès dans les cercles aristocratiques. Mon neveu, le jeune Isaac Coblentz, a dû renoncer à la carrière diplomatique, après avoir passé brillamment l' examen d' admission. Les femmes de plusieurs de mes collègues, lorsque Madame Schmoll leur fait visite, étalent sous ses yeux, avec affectation, des feuilles antisémitiques. Et croiriez-vous que le ministre de l' instruction publique m' a refusé la croix de commandeur que je lui demandais ? Voilà l' ingratitude ! Voilà l' aberration ! L' antisémitisme, c' est la mort, entendez-vous, de la civilisation européenne. Ce petit homme avait un naturel qui passait tout l' art du monde. Grotesque et terrible, il consternait la table par sa sincérité. Madame Martin, qu' il amusait, lui en fit compliment : -au moins, lui dit-elle, vous défendez vos coreligionnaires ; vous n' êtes pas, Monsieur Schmoll, comme une très belle dame juive de ma connaissance qui, ayant lu dans un journal qu' elle recevait l' élite de la société israélite, alla crier partout qu' on l' insultait. -je suis sûr que vous ne savez pas, Madame, combien la morale juive est belle et supérieure aux autres morales. Connaissez-vous la parabole des trois anneaux ? Cette question se perdit dans la rumeur des dialogues où se croisaient la politique étrangère, les expositions de peinture, les scandales élégants et les discours académiques. On parla du nouveau roman et de la prochaine pièce. C' était une comédie. Napoléon y avait un rôle épisodique. La conversation se fixa sur Napoléon plusieurs fois mis au théâtre et nouvellement étudié dans des livres très lus, objet de curiosité, personnage à la mode, non plus héros populaire, demi-dieu botté de la patrie, comme aux jours où Norvins et Béranger, Charlet et Raffet composaient sa légende, mais personnage curieux, type amusant dans son intimité vivante, figure dont le style plaisait aux artistes, dont le mouvement attirait les badauds. Garain, qui avait fondé sa fortune politique sur la haine de l' empire, jugeait sincèrement que ce retour du goût national n' était qu' un engouement absurde. Il n' y découvrait aucun danger et n' en éprouvait point de crainte. Chez lui la peur éclatait soudaine et féroce. Pour le moment, il était bien tranquille : car il ne parla ni d' interdire les représentations, ni de saisir les livres, ni d' emprisonner les auteurs, ni de rien réprimer. Calme et sévère, il ne voyait en Napoléon que le condottiere de taine, qui donna à Volney un coup de pied dans le ventre. Chacun voulut définir le vrai Napoléon. Le comte Martin, en face du surtout impérial et des victoires ailées, parla avec convenance de Napoléon organisateur et administrateur et le mit très haut comme président du conseil d' état, où sa parole portait la lumière sur les points obscurs. Garain affirma que dans ces séances trop fameuses, Napoléon, sous prétexte de prendre une prise de tabac, demandait aux conseillers leurs boîtes d' or ornées de miniatures, garnies de diamants, qu' on ne revoyait plus jamais. à la fin, on n' apportait au conseil que des queues-de-rat. Il tenait l' anecdote du fils Mounier lui-même. Montessuy estimait en Napoléon l' esprit d' ordre. -il aimait, dit-il, la besogne bien faite. C' est un goût qu' on n' a plus guère. Le peintre Duvicquet, qui avait des idées de peintre, était embarrassé. Il ne retrouvait pas sur le masque funèbre rapporté de Sainte-Hélène les caractères de cette face belle et puissante, que les médailles et les bustes ont consacrée. On pouvait s' en convaincre, maintenant que le bronze de ce masque, tiré des greniers, se voyait pendu chez tous les brocanteurs, au milieu d' aigles et de sphinx en bois doré. Et selon lui, puisque le vrai visage de Napoléon n' était pas napoléonien, la vraie âme de Napoléon pouvait bien ne pas être napoléonienne. C' était peut-être celle d' un bon bourgeois : on l' avait dit, et il inclinait à le croire. D' ailleurs, Duvicquet, qui se flattait d' avoir fait les portraits du siècle, savait que les hommes célèbres ne ressemblent guère à l' idée qu' on s' en fait. M. Daniel Salomon fit observer que le masque dont parlait Duvicquet, le moulage pris sur le visage inanimé de l' empereur et rapporté en Europe par le docteur Antommarchi, avait été pour la première fois coulé en bronze et édité par souscription sous Louis-Philippe, en 1833, et qu' alors il avait inspiré de la surprise et de la défiance. On soupçonnait cet italien, apothicaire de comédie, bavard et affamé, de s' être moqué du monde. Les disciples du docteur Gall, dont le système était alors en faveur, tenaient le masque pour suspect. Il n' y trouvaient point les bosses du génie, et le front examiné d' après les théories du maître ne présentait dans sa conformation rien de remarquable. -précisément, dit la princesse Seniavine, Napoléon n' est remarquable que pour avoir donné un coup de pied dans le ventre de Volney et volé des tabatières garnies de diamants. C' est Monsieur Garain qui vient de nous l' apprendre. -et encore, dit madame Martin, n' est-on pas bien sûr qu' il ait donné le coup de pied. -comme tout se sait à la longue ! Reprit gaiement la princesse. Napoléon n' a rien fait : il n' a pas même donné un coup de pied à Volney, et il avait la tête d' un crétin. Le général Larivière sentit qu' il devait charger à son tour. Il lança cette phrase : -Napoléon, sa campagne de 1813 est très contestée. Le général avait l' idée de plaire à Garain, et il n' avait pas d' autre idée ; toutefois, il parvint avec un peu d' effort à formuler un jugement d' ensemble : -Napoléon a commis des fautes ; dans sa position il ne devait pas en commettre. Et il se tut, très rouge. Madame Martin demanda : -et vous, Monsieur Vence, que pensez-vous de Napoléon ? -Madame, j' ai peu de goût pour les " trognes à épée " ; et les conquérants me semblent tout bonnement des fous dangereux. Malgré tout, cette figure de l' empereur m' intéresse comme elle intéresse le public. Je lui trouve du caractère et de la vie. Il n' y a pas de poème ni de roman d' aventure qui vaille le mémorial, qui pourtant est écrit d' une manière ridicule. Ce que je pense de Napoléon, puisque vous voulez bien le savoir, c' est que, fait pour la gloire, il s' y montre dans la simplicité brillante d' un héros d' épopée. Un héros doit être humain. Napoléon fut humain. -oh ! Oh ! Fit-on. Mais Paul Vence poursuivit : -il était violent et léger ; et par là profondément humain. Je veux dire semblable à tout le monde. Il voulut avec une force singulière tout ce que le commun des hommes estime et désire. Il eut lui-même les illusions qu' il donna aux peuples. Ce fut sa force et sa faiblesse, ce fut sa beauté. Il croyait à la gloire. Il pensait de la vie et du monde à peu près ce qu' en pensait un de ses grenadiers. Il garda toujours cette gravité enfantine qui se plaît aux jeux des sabres et des tambours, et cette sorte d' innocence qui fait les bons militaires. Il estimait sincèrement la force. Il fut l' homme des hommes, la chair de la chair humaine. Il n' eut pas une pensée qui ne fût une action, et toutes ses actions furent grandes et communes. C' est cette vulgaire grandeur qui fait les héros. Et Napoléon est le héros parfait. Son cerveau ne dépassa jamais sa main, cette main petite et belle, qui broya le monde. Il n' eut pas un seul moment le souci de ce qu' il ne pouvait atteindre. -alors, dit Garain, selon vous, ce n' est pas un génie intellectuel. Je suis de votre avis. -bien sûr, reprit Paul Vence, il avait le génie qu' il faut pour évoluer brillamment dans le cirque civil et militaire du monde. Mais il n' avait pas le génie spéculatif. Ce génie-là, c' est une autre paire de manches, comme dit Buffon. Nous possédons le recueil de ses écrits et de ses paroles. Le style a le mouvement et l' image. Et dans cet amas de pensées il ne se trouve pas une curiosité philosophique, pas un souci de l' inconnaissable, pas une inquiétude du mystère qui enveloppe la destinée. à Sainte-Hélène, quand il parle de Dieu et de l' âme, il semble un bon petit écolier de quatorze ans. Jetée dans le monde, son âme se trouva à la mesure du monde et l' embrassa tout. Rien de cette âme n' alla se perdre dans l' infini. Poète, il ne connut que la poésie de l' action. Il borna à la terre son rêve puissant de la vie. Dans sa puérilité terrible et touchante, il crut qu' un homme peut être grand, et cet enfantillage ne le quitta pas même avec le temps et le malheur. Sa jeunesse, ou plutôt sa sublime adolescence, dura autant que lui, parce que les jours de sa vie ne s' étaient pas ajoutés les uns aux autres pour former une maturité consciente. C' est l' état prodigieux des hommes d' action. Ils sont tout entiers dans le moment qu' ils vivent et leur génie se ramasse sur un point. Ils se renouvellent sans cesse, et ne se prolongent pas. Les heures de leur existence ne sont point liées entre elles par une chaîne de méditations graves et désintéressées. Ils ne continuent pas de vivre ; ils se succèdent dans une suite d' actes. Aussi manquent-ils de vie intérieure. Ce défaut est particulièrement sensible chez Napoléon, qui ne vécut jamais au dedans de lui-même. De là cette légèreté de caractère qui lui fit supporter aisément le poids énorme de ses maux et de ses fautes. Son âme toujours neuve renaissait chaque matin. Il eut plus que tout autre la capacité du divertissement. Le premier jour qu' il vit le soleil se lever sur son rocher funèbre de Sainte-Hélène, il sauta de son lit en sifflant un air de romance. C' était la paix d' une âme supérieure à la fortune, c' était surtout la légèreté d' un esprit prompt à renaître. Il vivait du dehors. Garain, qui n' aimait guère ce tour ingénieux d' esprit et de langage, voulut hâter la conclusion : -en un mot, dit-il, il y avait du monstre en cet homme. -les monstres n' existent pas, répliqua Paul Vence. Et les hommes qui passent pour des monstres inspirent l' horreur. Napoléon fut aimé de tout un peuple. Ce fut sa force de soulever sur ses pas l' amour des hommes. La joie de ses soldats était de mourir pour lui. La comtesse Martin aurait voulu que Dechartre donnât aussi son avis. Mais il s' en défendit avec une espèce d' effroi. -connaissez-vous, dit Schmoll, la parabole des trois anneaux, inspiration sublime d' un juif portugais ? Garain, tout en félicitant Paul Vence de son brillant paradoxe, regrettait que l' esprit s' exerçât ainsi aux dépens de la morale et de la justice. -il y a un principe, dit-il ; c' est que les hommes doivent être jugés sur leurs actions. -et les femmes ? Demanda brusquement la princesse Seniavine, les jugez-vous sur leurs actions ? Et comment savez-vous ce qu' elles font ? Le son des voix se mêlait au tintement clair de l' argenterie. Un air chaud, alourdi de vapeurs, baignait la salle. Les roses appesanties s' effeuillaient sur la nappe. Les pensées montaient plus ardentes aux cerveaux. Le général Larivière fit des rêves. -quand ils m' auront fendu l' oreille, dit-il à sa voisine, j' irai vivre à Tours. J' y cultiverai des fleurs. Et il se vanta d' être un bon jardinier. On avait donné son nom à une rose. Il en était flatté. Schmoll demanda encore si l' on connaissait la parabole des trois anneaux. Cependant la princesse taquinait le député. -vous ne savez donc pas, Monsieur Garain, qu' on fait les mêmes choses pour des raisons très différentes. Montessuy ne lui donna pas tort. -il est bien vrai, comme vous dites, Madame, que les actions ne prouvent rien. Cette pensée est frappante dans un épisode de la vie de don juan, qui n' a été connu ni de Molière ni de Mozart, et que révèle une légende anglaise dont je dois la connaissance à mon ami James Lovell, de Londres. On y apprend que le grand séducteur perdit son temps avec trois femmes. L' une était une bourgeoise : elle aimait son mari ; l' autre, une religieuse : elle ne consentit point à violer ses voeux. La troisième, qui avait longtemps mené une vie de débauche, devenue laide, se trouvait servante dans un bouge. Après ce qu' elle avait fait, après ce qu' elle voyait, l' amour ne lui disait plus rien. Ces trois femmes tinrent la même conduite pour des raisons très différentes. Une action ne prouve rien. C' est la masse des actions, leur poids, leur somme qui fait la valeur d' un être humain. -certaines de nos actions, dit Madame Martin, ont notre air, notre visage : ce sont nos filles. D' autres ne nous ressemblent pas du tout. Elle se leva et prit le bras du général. En passant au salon au bras de Garain, la princesse dit : -elle a raison, Thérèse... d' autres ne nous ressemblent pas du tout. De petites négresses qu' on a eues en dormant. Les nymphes des tapisseries souriaient vainement, dans leur fraîcheur passée, aux hôtes qui ne les voyaient pas. Madame Martin servit le café avec sa jeune cousine, Madame Bellème De Saint-Nom. Elle fit à Paul Vence des compliments sur ce qu' il avait dit à table. -vous avez parlé de Napoléon avec une liberté d' esprit qui est bien rare dans les conversations que j' entends. J' avais remarqué que les petits enfants, quand ils sont très beaux, ont l' air, dès qu' ils boudent, de Napoléon, le soir de Waterloo. Vous m' avez fait sentir les raisons très profondes de cette ressemblance. Puis, se tournant vers Dechartre : -et vous, aimez-vous Napoléon ? -Madame, je n' aime pas la révolution. Et Napoléon, c' est la révolution bottée. -pourquoi, Monsieur Dechartre, n' avez-vous pas dit cela pendant le dîner ? Mais je vois : vous ne consentez à avoir de l' esprit que dans les petits coins. Le comte Martin-Bellème conduisit les hommes au fumoir. Paul Vence resta seul avec les dames. La princesse Seniavine lui demanda s' il avait fini son roman et quel en était le sujet. C' était une étude, dans laquelle il s' efforçait d' atteindre à cette vérité formée d' une suite logique de vraisemblances qui, ajoutées les unes aux autres, atteignent à l' évidence. -par là, dit-il, le roman acquiert une force morale que, dans sa lourde frivolité, n' eut jamais l' histoire. Elle voulut savoir si c' était un livre pour les femmes. Il affirma que non. -vous avez tort, Monsieur Vence, de ne pas écrire pour les femmes. C' est tout ce qu' un homme supérieur peut faire pour elles. Et, comme il voulait savoir ce qui lui donnait cette idée : -c' est, dit-elle, que je vois toutes les femmes intelligentes prendre des imbéciles. -qui les ennuient. -bien sûr ! Mais les hommes supérieurs les ennuieraient davantage. Ils auraient plus de ressources pour y réussir... mais dites-moi le sujet de votre roman. -vous y tenez ? -je ne tiens à rien. -eh bien ! Voilà : c' est une étude de moeurs populaires, l' histoire d' un jeune ouvrier sobre et chaste, beau comme une fille, avec une âme de vierge, une âme close. Il est ciseleur et travaille bien. Le soir, près de sa mère, qu' il aime, il étudie. Il lit des livres. Dans son esprit simple et nu, les idées se logent comme des balles dans un mur. Il n' a pas de besoins. Il n' a ni les passions ni les vices qui nous attachent à la vie. Il est solitaire et pur. Doué de vertus fortes, il lui en vient l' orgueil. Il vit parmi des brutes misérables. Il voit souffrir. Il a du dévouement sans humanité ; il a cette charité froide qu' on nomme l' altruisme ; il n' est pas humain parce qu' il n' est pas sensuel. -ah ! Il faut être sensuel pour être humain ? -certainement, Madame. La pitié est dans les entrailles comme la tendresse est sur la peau. Il n' est pas assez intelligent pour douter. Il est croyant. Il croit ce qu' il a lu. Et il a lu que pour établir le bonheur universel il suffisait de détruire la société. La soif du martyre le dévore. Un matin, ayant embrassé sa mère, il sort ; il va guetter le député socialiste de son arrondissement, le voit, se jette sur lui et lui enfonce un burin dans le ventre en criant : " vive l' anarchie ! " on l' arrête, on le mesure, on le photographie, on l' interroge, on le juge, on le condamne à mort et on le guillotine. Voilà mon roman. -il ne sera pas très amusant, dit la princesse. Mais ce n' est pas de votre faute : vos anarchistes sont aussi timides et modérés que les autres français. Les russes, quand ils s' y mettent, ont plus d' audace et de fantaisie. La comtesse Martin vint demander à Paul Vence s' il connaissait ce Monsieur très doux, qui ne disait rien et promenait autour de lui ses regards de chien perdu. C' est son mari qui l' avait invité. Elle ne savait de lui ni son nom, ni rien. Paul Vence pouvait dire seulement que c' était un sénateur. Il l' avait vu, un jour, par hasard, au Luxembourg, dans la galerie qui sert de bibliothèque. -j' y venais examiner la coupole où Delacroix a peint, dans un bois de myrtes bleuissant, les héros et les sages de l' antiquité. Il avait cet air pauvre et piteux ; il se chauffait. Il sentait le drap mouillé. Il causait avec de vieux collègues, et il disait en se frottant les mains : " pour moi, ce qui prouve que la république est le meilleur des gouvernements, c' est qu' en 1871, elle a pu fusiller, en une semaine, soixante mille insurgés sans devenir impopulaire. Après une telle répression, tout autre régime se serait rendu impossible. " -mais c' est un très méchant homme, dit Madame Martin. Moi qui avait pitié de lui, en le voyant si timide et si gauche ! Madame Garain, le menton mollement assis sur sa poitrine, sommeillait dans la paix de son âme ménagère, et rêvait de son potager sur le coteau de la Loire, où venaient la saluer les orphéons. Joseph Schmoll et le général Larivière sortirent du fumoir, l' oeil encore égayé des propos grivois qu' ils venaient d' échanger. Le général s' assit entre la princesse Seniavine et Madame Martin. -j' ai rencontré ce matin au bois la baronne Warburg, qui montait une bête superbe. Elle m' a dit : " général, comment faites-vous donc pour avoir toujours de beaux chevaux ? " je lui ai répondu : " madame, pour avoir de beaux chevaux, il faut être ou très riche, ou très malin. " il était si content de cette riposte qu' il la répéta deux fois, en clignant de l' oeil. Paul Vence s' approcha de la comtesse Martin : -je sais le nom du sénateur : il s' appelle Loyer, il est vice-président d' un groupe, et auteur d' un livre de propagande intitulé : le crime du 2 décembre. le général poursuivit : -il faisait un temps de chien. Je me suis mis sous le champignon. Le Ménil s' y trouvait. J' étais de mauvaise humeur. Il se moquait de moi, en dedans ; je l' ai bien vu. Il s' imagine que, parce que je suis général, je dois aimer le vent, la grêle et la neige fondue. C' est absurde ! Il m' a dit que le mauvais temps ne lui était pas désagréable, et qu' il allait la semaine prochaine chasser le renard avec des amis. Il y eut un silence ; le général reprit : -je lui souhaite du plaisir, mais je ne l' envie pas. La chasse au renard n' est pas bien agréable. -mais elle est utile, dit Montessuy. Le général haussa les épaules : -le renard n' est dangereux pour les poulaillers qu' au printemps, quand il nourrit sa famille. -le renard, répliqua Montessuy, préfère la garenne à la basse-cour. C' est un fin braconnier, qui fait moins de tort aux fermiers qu' aux chasseurs. J' en sais quelque chose. Thérèse, distraite, n' entendait pas la princesse qui lui parlait. Elle songeait : " il ne m' a pas même avertie qu' il s' en allait ! " -à quoi pensez-vous, chérie ? -à rien d' intéressant. Chapitre IV dans la petite chambre sombre, muette, étouffée de rideaux, de portières, de coussins, de peaux d' ours et de tapis d' Orient, les épées, aux lueurs du feu ranimé, étincelaient sur la cretonne des murs, parmi les cartons de tir et les oripeaux flétris des cotillons de trois hivers. Le chiffonnier de bois de rose était surmonté d' une coupe en argent, prix décerné par quelque société de sport. Sur les plaques de porcelaine peinte du guéridon, un cornet de cristal où couraient des volubilis de cuivre doré, portait des branches de lilas blanc ; et partout des lumières palpitaient dans l' ombre chaude. Thérèse et Robert, les yeux accoutumés à l' obscurité, se mouvaient aisément parmi les objets familiers. Il alluma une cigarette, tandis qu' elle renouait ses cheveux, debout, le dos au feu, devant la psyché où elle se voyait à peine. Mais elle ne voulait ni lampe ni bougies. Elle prenait les épingles dans la petite coupe de verre de bohême qui était sur la table, à portée de sa main, depuis trois ans. Il la regardait qui passait rapidement dans les ruisseaux d' or fauve de sa chevelure des doigts de lumière, tandis que son visage, durci et bronzé par l' ombre, prenait une expression mystérieuse, presque inquiétante. Elle ne parlait pas. Il lui dit : -tu n' es plus contrariée, maintenant, ma bien-aimée ? Et, comme il la pressait de répondre, de dire quelque chose : -que voulez-vous que je vous dise, mon ami ? Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit en venant. Je trouve singulier que je sois informée de vos projets par le général Larivière. Il savait bien qu' elle lui en voulait encore, qu' elle était restée près de lui sèche et contractée, et sans l' abandon qui d' ordinaire la rendait si délicieuse. Mais il affecta de croire que ce n' était qu' une bouderie près de finir. -ma chérie, je vous ai déjà donné des explications. Je vous ai dit et je vous répète que, quand j' ai rencontré Larivière, je venais de recevoir une lettre de Caumont me rappelant ma promesse d' aller détruire les renards dans son bois, et j' y avais répondu courrier par courrier. Je comptais vous en avertir aujourd' hui. Je regrette d' avoir été devancé par le général Larivière, mais cela n' a pas d' importance. Les bras relevés en anse sur sa tête, elle tourna vers lui un regard tranquille, qu' il ne comprit pas. -alors vous partez ? -la semaine prochaine, mardi ou mercredi. Je resterai absent dix jours au plus. Elle mettait sa toque de loutre piquée d' une branche de gui. -c' est une chose qui ne peut pas se retarder ? -oh ! Non, la peau de renard ne vaudrait plus rien dans un mois. Et puis, Caumont a invité de bons camarades à qui mon absence ferait de la peine. Fixant sa toque sur sa tête par une longue épingle, elle fronça le sourcil. -c' est très intéressant, cette chasse ? -oui, très intéressant, parce que le renard a des ruses qu' il faut déjouer. L' intelligence de ces animaux est vraiment admirable. J' ai observé, la nuit, des renards qui chassaient le lapin. Ils avaient organisé une vraie battue, avec des rabatteurs. Je vous assure que ce n' est pas facile de déloger un renard de son terrier. Ces parties de chasse sont très gaies. Caumont a une excellente cave. Pour ma part je ne m' en soucie guère, mais elle est généralement appréciée. Concevez-vous qu' un de ses fermiers est venu lui dire qu' il avait appris d' un sorcier le secret de brider le renard en prononçant des paroles magiques ? Ce n' est pas cette arme-là que j' emploierai, et je m' engage à vous rapporter une demi-douzaine de belles peaux. -qu' est-ce que vous voulez que j' en fasse ? -on en fait de très jolis tapis. -ah ! ... et vous chasserez pendant huit jours ? -pas tout à fait. Me trouvant tout près de Sémanville, j' irai passer deux jours auprès de ma tante de Lannoix. Elle m' attend. L' année dernière, à cette époque, il y avait là-bas une bien belle réunion. Elle avait près d' elle ses deux filles et ses trois nièces, avec leurs maris ; elles sont toutes les cinq jolies, gaies, charmantes et irréprochables. Je les trouverai sans doute, au commencement du mois prochain, tous réunis pour la fête de ma tante, et je m' arrêterai deux jours à Sémanville. -mais, mon ami, restez-y tant que cela vous fera plaisir. Je serais désolée que vous abrégiez à cause de moi un séjour si agréable. -mais vous, Thérèse ! -moi, mon ami, je me tirerai d' affaire. Le feu tombait. L' ombre s' épaississait entre eux. Elle dit avec un ton de rêverie et comme dans une attente : -c' est vrai que ce n' est jamais bien prudent de laisser une femme seule. Il s' approcha d' elle, cherchant son regard dans l' obscurité. Il lui prit la main. -vous m' aimez ? -oh ! Je vous assure que je n' en aime pas un autre... mais... -que voulez-vous dire ? -rien. Je pense... je pense que nous sommes séparés tout l' été, que, l' hiver, vous vivez dans votre famille et chez vos amis la moitié du temps, et que, si l' on doit se voir si peu, ce n' est pas la peine de se voir du tout. Il alluma les bougies. Son visage s' éclaira dur et franc. Il la regardait avec une confiance qui venait moins de la fatuité commune à tous les amants que d' un besoin de dignité régulière qui était en lui. Il croyait en elle par préjugé d' éducation forte et d' intelligence simple. -Thérèse, je vous aime, et vous m' aimez, je le sais. Pourquoi voulez-vous me tourmenter ? Vous avez parfois des sécheresses, des duretés vraiment pénibles. Elle secoua brusquement sa petite tête. -que voulez-vous ? Je suis âpre et volontaire. C' est dans le sang. Je tiens de mon père. Vous connaissez Joinville ; vous avez vu le château, les plafonds de Lebrun, les tapisseries faites au Maincy pour Fouquet, vous avez vu les jardins dessinés sur les plans de Le Nôtre, le parc, les chasses, -vous disiez qu' il n' y en a pas de plus belles en France ; -mais vous n' avez pas vu le cabinet de travail de mon père : une table de bois blanc et un cartonnier en acajou. C' est de là que tout sort, mon ami. Sur cette table, devant ce cartonnier, mon père a fait des chiffres pendant quarante ans, d' abord dans une petite chambre, place de la bastille, puis dans l' appartement de la rue de Maubeuge, où je suis née. Nous n' étions pas encore très riches en ce temps-là. J' ai vu le petit salon de damas rouge avec lequel mon père s' est mis en ménage et que maman aimait tant. Je suis une enfant de parvenu, ou de conquérant, c' est la même chose. Nous sommes des gens intéressés, nous. Mon père a voulu gagner de l' argent, posséder ce qui se paye, c' est-à-dire tout. Moi, je veux gagner et garder... quoi ? ... je n' en sais rien... le bonheur que j' ai... ou que je n' ai pas. Je suis cupide à ma manière, cupide de rêve, d' illusions. Oh ! Je sais bien que tout cela ne vaut pas la peine qu' on se donne, mais c' est la peine qui vaut, parce que ma peine, c' est moi, c' est ma vie. Je suis âpre à jouir de ce que j' aime, de ce que j' ai cru aimer. Je ne veux pas perdre. Je suis comme papa : je réclame ce qu' on me doit. Et puis... elle baissa la voix : -et puis, j' ai des sens, moi. Voilà ! Mon cher. Je vous ennuie. Qu' est-ce que vous voulez ? ... il ne fallait pas me prendre. Ces vivacités de langage auxquelles il était accoutumé lui gâtaient son plaisir. Mais il ne s' en alarmait pas. Sensible à tout ce qu' elle faisait, il ne l' était guère à ce qu' elle disait et n' attachait pas d' importance aux paroles, surtout venant d' une femme. Parlant peu lui-même, il était à mille lieues de s' imaginer que les paroles sont aussi des actions. Bien qu' il l' aimât, ou plutôt parce qu' il l' aimait avec force et confiance, il croyait devoir résister à des fantaisies qu' il jugeait absurdes. Cela lui réussissait de faire le maître quand il ne la contrariait pas ; et, naïvement, il le faisait toujours. -vous savez bien, Thérèse, que je ne veux que vous être agréable en tout. N' ayez donc pas de caprices avec moi. -et pourquoi n' en aurais-je pas avec vous ? Si je me suis laissé prendre... ou donnée, ce n' était pas par raison, bien sûr, ni par devoir. C' était par... caprice. Il la regarda, surpris et attristé. -le mot vous fâche, mon ami ? Mettons que c' était par amour. Et vraiment c' était de bon coeur et parce que je sentais que vous m' aimiez. Mais l' amour doit être un plaisir, et si je n' y trouve pas la satisfaction de ce que vous appelez mes caprices, et de ce qui est mon désir, ma vie, mon amour même, je n' en veux plus, j' aime mieux vivre seule. Vous êtes étonnant ! Mes caprices ! Est-ce qu' il y a autre chose dans la vie ? Votre chasse au renard, ce n' est pas un caprice ? Il répondit très sincèrement : -si je n' avais pas promis, je vous jure, Thérèse, que je vous sacrifierais ce petit plaisir avec bien de la joie. Elle sentit qu' il disait vrai. Elle le savait très exact à tenir ses engagements dans les moindres affaires. Sans cesse enchaîné par sa parole, il portait dans les relations mondaines une minutieuse exactitude de conscience. Elle entrevit qu' en insistant elle obtiendrait qu' il ne partît pas. Mais il était trop tard : elle ne voulait plus gagner. Elle ne cherchait désormais que le plaisir violent de perdre. Elle fit semblant de prendre au sérieux cette raison, qu' elle trouvait assez niaise : -ah ! Vous avez promis ! Et elle céda perfidement. Surpris d' abord, il se félicita bientôt au dedans de lui-même de lui avoir fait entendre raison. Il lui sut gré de ne pas s' entêter. Il lui prit la taille, lui mit sur la nuque et sur les paupières de petits baisers honnêtes comme une récompense. Il montra de l' empressement à lui consacrer ses journées de Paris. -nous pouvons, ma chérie, nous revoir trois ou quatre fois avant mon départ, et plus encore, si vous voulez. Je vous attendrai chez nous aussi souvent que vous voudrez venir. Voulez-vous demain ? Elle se donna la satisfaction de ne pouvoir revenir ni le lendemain ni les autres jours. Très doucement, elle disait les empêchements. L' obstacle paraissait d' abord léger : des visites à rendre, une robe à essayer, une vente de charité, des expositions, des tapisseries qu' elle voulait voir, acheter, peut-être. à l' examen, les difficultés grossirent, s' amassèrent : les visites ne pouvaient se retarder ; ce n' était pas une vente, c' était trois ventes où il fallait aller ; les expositions fermaient ; les tapisseries partaient pour l' Amérique. Enfin, c' était impossible qu' elle le revît avant son départ. Comme il était dans son caractère de s' arrêter à des raisons de ce genre, il ne s' aperçut point que ce n' était guère naturel à Thérèse de les soulever. Embarrassé dans ce tissu léger d' obligations mondaines, il ne résista pas, resta muet, et malheureux. De son bras gauche, élevé sur sa tête, elle souleva la portière, posa la main droite sur la clef de la porte ; et là, dans les grands pans de saphir et de rubis de la laine orientale, la tête tournée vers l' ami qu' elle quittait, elle lui dit, un peu moqueuse et presque tragique : -adieu, Robert ! Amusez-vous bien. Mes visites, mes courses, vos petits voyages, ce n' est rien. Il est vrai que la fatalité est faite de ces riens-là. Adieu ! Elle sortit. Il aurait voulu l' accompagner, mais il se faisait scrupule de se montrer avec elle dans la rue, quand elle ne l' y obligeait pas absolument. Dehors, Thérèse se sentit tout à coup seule, seule au monde, sans joie et sans douleur. Elle rentra chez elle à pied, comme d' habitude. Il faisait nuit, l' air était glacé, clair et tranquille. Mais les avenues qu' elle suivait dans une ombre semée de lumières l' enveloppaient de cette tiédeur des villes, si douce aux citadins, et qu' ils sentent jusque dans le froid de l' hiver. Elle allait entre les lignes de masures, de chalets et de bicoques, restes des temps champêtres d' Auteuil, qu' interrompaient çà et là de hautes maisons montrant avec ennui leurs pierres d' attente. Ces boutiques de petits marchands, ces fenêtres monotones ne lui étaient de rien. Pourtant elle se sentait sous le mystère de l' amitié des choses, et il lui semblait que les pierres, les portes des maisons, ces lumières, là-haut, derrière les vitres, lui étaient favorables. Elle était seule, et elle voulait être seule. Ces pas qu' elle faisait entre les deux demeures dont elle avait une habitude presque égale, ces pas qu' elle avait faits tant de fois, aujourd' hui lui paraissaient sans retour. Pourquoi ? Qu' est-ce que cette journée avait apporté ? à peine une contrariété, pas même une querelle. Et pourtant cette journée avait une saveur faible, étrange, persistante, un goût inconnu qui ne s' en irait plus. Que s' était-il passé ? Rien. Et ce rien effaçait tout. Elle avait une sorte de certitude obscure qu' elle ne retournerait jamais plus dans cette chambre, qui tantôt encore enfermait le plus secret et le plus cher de sa vie. C' était une liaison sérieuse. Elle s' était donnée avec la gravité d' une joie nécessaire. Faite pour l' amour, et très raisonnable, elle n' avait pas perdu, dans l' abandon de sa personne, cet instinct de réflexion, ce besoin de sécurité qui étaient très forts en elle. Elle n' avait pas choisi : on ne choisit guère. Elle ne s' était pas non plus laissé prendre au hasard et par surprise. Elle avait fait ce qu' elle avait voulu, autant qu' on fait ce qu' on veut dans ces affaires-là. Elle n' avait pas à regretter. On avait été pour elle ce qu' on devait être : c' était une justice à rendre à un homme très recherché dans le monde et qui avait toutes les femmes qu' il voulait. Elle sentait malgré tout que c' était fini, et tout naturellement. Elle songeait avec une mélancolie sèche : " trois ans de ma vie, un honnête homme qui m' aime et que j' aimais, car je l' aimais. Il le fallait bien, pour me donner à lui. Je ne suis pas une femme perdue. " mais elle ne pouvait plus retrouver les sentiments de ce temps-là, les mouvements de son âme et de sa chair quand elle s' était donnée. Elle se rappelait des circonstances petites et tout à fait insignifiantes : les fleurs du papier et les tableaux de la chambre ; c' était une chambre d' hôtel. Il lui souvenait des mots un peu ridicules et presque touchants qu' il lui avait dits. Mais il lui semblait que l' aventure était arrivée à une autre femme, à une étrangère qu' elle n' aimait pas beaucoup, qu' elle ne comprenait guère. Et la chose de tout à l' heure, ces caresses qu' elle emportait sur elle, tout cela était loin. Le lit, les lilas dans le cornet de cristal, la petite coupe de verre de bohême où elle trouvait ses épingles, elle voyait tout comme par une fenêtre, quand on passe dans la rue. Elle était sans amertume, et même sans tristesse. Elle n' avait rien à pardonner, hélas ! Cette absence d' une semaine, ce n' était pas une trahison, ce n' était pas une faute contre elle, ce n' était rien, c' était tout. C' était la fin. Elle le savait. Elle voulait rompre. Elle le voulait comme la pierre qui tombe veut tomber. C' était un consentement à toutes les forces secrètes de son être et de la nature. Elle se disait : " je n' ai pas de raisons de l' aimer moins. Est-ce que je ne l' aime plus ? L' ai-je jamais aimé ? " elle ne savait pas et il lui était indifférent de savoir. Trois ans pendant lesquels elle s' était donnée deux et quatre fois par semaine. Il y avait des mois où il s' étaient vus tous les jours. Ce n' était donc rien que cela ? Mais la vie ce n' est pas grand' chose. Et ce qu' on met dedans, ce que c' est peu ! Enfin elle n' avait pas à se plaindre. Mais il valait mieux en finir. Toutes ses réflexions la ramenaient là. Ce n' était pas une résolution ; les résolutions on en change. C' était plus grave : c' était un état de l' esprit et du coeur. Arrivée à la place dont le milieu est rempli par un bassin, et sur un côté de laquelle s' élève une église de style rustique, laissant voir sa cloche dans une arcade ouverte sur le ciel, elle se rappela le bouquet de violettes de deux sous qu' il lui avait offert un soir, sur le petit-pont, près de notre-dame. Ils s' étaient aimés ce jour-là peut-être avec plus d' abandon et de fantaisie que d' habitude. Son coeur s' amollit à ce souvenir. Elle chercha, mais elle ne trouva rien. Le petit bouquet restait seul, pauvre petit squelette de fleurs, dans son souvenir. Tandis qu' elle allait songeant, des passants, trompés à la simplicité de sa mise, la suivaient. L' un d' eux lui fit des propositions : un dîner en cabinet particulier et le théâtre. En dedans, elle en fut amusée et distraite. Elle n' était pas bouleversée du tout : ce n' était pas une crise. Elle pensa : " comment font les autres femmes ? Et moi qui me félicitais de ne pas gâcher ma vie. Pour ce qu' elle vaut, la vie ! " en vue de la lanterne néo-grecque du musée des religions, elle trouva le sol bouleversé par des travaux souterrains. Sur une tranchée profonde, entre des talus de terre noire, des tas de pavés et des monceaux de dalles, une passerelle était jetée, faite d' une planche étroite et flexible. Elle s' y était engagée, quand elle vit au bout, devant elle, un homme arrêté pour l' attendre. Il l' avait reconnue et il la saluait. C' était Dechartre. Elle crut voir, en passant devant lui, qu' il était heureux de cette rencontre ; elle le remercia d' un sourire. Il lui demanda la permission de faire quelques pas avec elle. Et ils entrèrent ensemble dans le large espace que remplissait l' air vif. En cet endroit les hautes maisons reculent, s' effacent et découvrent une partie du ciel. Il lui dit qu' il l' avait reconnue de loin au rythme de ses lignes et de ses mouvements, qui était bien à elle. -les beaux mouvements, ajouta-t-il, c' est la musique des yeux. Elle répondit qu' elle aimait beaucoup la marche ; que c' était son plaisir et sa santé. Lui aussi se plaisait aux longues courses à pied dans les villes populeuses et dans les belles campagnes. Le mystère des grands chemins le tentait. Il aimait les voyages ; bien que devenus maintenant communs et faciles, ils gardaient pour lui leur charme puissant. Il avait vu des jours dorés et des nuits transparentes, la Grèce, l' égypte, et le Bosphore. Mais c' est à l' Italie qu' il revenait toujours comme à la patrie de son âme. -j' y vais la semaine prochaine, dit-il. Je veux revoir Ravenne endormie dans les pins noirs du rivage stérile. êtes-vous allée à Ravenne, madame ? C' est une tombe enchantée, où paraissent des fantômes étincelants. La magie de la mort est là. Les mosaïques de Saint-Vitale, et des deux Saint-apollinaire, avec leurs anges barbares et leurs impératrices nimbées, font sentir les délices monstrueuses de l' Orient. Dépouillé aujourd' hui de ses lames d' argent, le tombeau de Galla Placidia est effrayant, sous sa crypte lumineuse et sombre. Quand on regarde par une fente du sarcophage, on croit y voir encore la fille de Théodose, assise sur sa chaise d' or, droite dans sa robe semée de pierreries et brodée de scènes de l' ancien testament, son beau visage cruel conservé dur et noir par les aromates et ses mains d' ébène immobiles sur ses genoux. Treize siècles elle garda cette majesté funèbre, jusqu' à ce qu' un enfant, en passant une chandelle par l' ouverture du tombeau, brûlât le corps avec la dalmatique. Madame Martin-Bellème demanda ce qu' avait fait de son vivant cette morte si obstinée dans son orgueil. -deux fois esclave, dit Dechartre, elle redevint deux fois impératrice. -elle était sans doute jolie, dit Madame Martin. Vous me l' avez fait trop bien voir dans son tombeau : elle m' effraie. N' irez-vous pas à Venise, Monsieur Dechartre ? Ou êtes-vous las des gondoles, des canaux bordés de palais et des pigeons de la place Saint-Marc ? Je vous avoue que j' aime encore Venise après y être allée plusieurs fois. Il lui donna raison. Il aimait aussi Venise. Chaque fois qu' il y allait, de sculpteur il devenait peintre et faisait des études. C' est l' air qu' il y aurait voulu peindre. -ailleurs, dit-il, même à Florence, le ciel est loin, tout en haut, tout au fond. à Venise, il est partout ; il caresse la terre et l' eau, il enveloppe avec amour les dômes de plomb et les façades de marbre et jette dans l' espace irisé ses perles et ses cristaux. La beauté de Venise, c' est son ciel et ses femmes. Les vénitiennes, quelles jolies créatures ! Et d' un jet si hardi ! Ces formes minces et souples, qu' on sent pleines sous le châle noir. Ne resterait-il de ces femmes-là qu' un os, on retrouverait dans cet os le charme de leur structure exquise. Le dimanche, à l' église, elles forment des groupes rieurs, agités, un fouillis de hanches un peu pointues, de nuques élégantes, de sourires fleuris, de regards enflammés. Et tout cela plie avec une souplesse de jeunes bêtes, au passage d' un prêtre à tête de Vitellius, qui, le menton répandu sur sa chasuble, porte le calice, précédé de deux enfants de choeur. Il allait d' un pas inégal, au gré de ses idées tantôt pressées, tantôt lentes. Elle marchait plus régulièrement et tendait à le dépasser. Et, la regardant de côté, il lui trouvait l' allure souple et ferme qu' il aimait. Il remarquait la petite secousse que par instants sa tête volontaire donnait aux brins de gui piqués à sa toque. Sans y songer, il subissait le charme de cette rencontre presque intime avec une jeune femme presque inconnue. Ils étaient arrivés à l' endroit où la large avenue déploie ses quatre rangs de platanes. Ils suivaient le parapet de pierre surmonté d' un rideau de buis qui cache heureusement la laideur des bâtiments militaires étalés en contre-bas sur le quai. Au delà se devinait le fleuve, à cet air laiteux qui, dans les jours sans brume, repose sur les eaux. Le ciel était clair. Les feux de la ville se mêlaient aux étoiles. Au sud brillaient les trois clous d' or du baudrier d' Orion. -l' année dernière à Venise, chaque matin, en sortant de chez moi, je trouvais devant sa porte, élevée de trois marches sur le canal, une fille admirable, la tête petite, le cou rond et fort, la hanche libre. Elle était là, dans le soleil et la vermine, pure comme une amphore, capiteuse comme une fleur. Elle souriait. Quelle bouche ! Le plus riche joyau dans la plus belle lumière. Je m' aperçus à temps que ce sourire allait à un garçon boucher, campé derrière moi, son panier sur la tête. à l' angle de la rue courte qui descend sur le quai, entre deux rangées de jardinets, Madame Martin ralentit le pas. -c' est vrai qu' à Venise, dit-elle, les femmes sont jolies. -elles sont presque toutes jolies, madame. Je parle des filles du peuple, des cigarières, des petites ouvrières des verreries. Les autres sont comme partout. -les autres, vous voulez dire les femmes du monde, et vous ne les aimez pas, celles-là ? -les femmes du monde ? Oh ! Il y en a de charmantes. Quant à les aimer, c' est toute une affaire. -croyez-vous ? Elle lui tendit la main et tourna brusquement l' angle de la rue. Chapitre V elle dînait ce soir-là seule avec son mari. La table rétrécie ne portait ni la corbeille aux aigles d' or, ni les victoires ailées. Les torchères n' éclairaient pas, au-dessus des portes, les chiens d' Oudry. Tandis qu' il parlait des choses du jour, elle s' enfonçait dans une rêverie morne. Il lui semblait qu' elle traversait un brouillard, et qu' elle allait, perdue et loin de tout. C' était une souffrance paisible et presque douce. Elle voyait vaguement, à travers les brumes, la petite chambre de la rue Spontini transportée par des anges noirs sur un des sommets de l' Himalaya. Et lui, dans le tremblement d' une espèce de fin du monde, il avait disparu, très simple et mettant ses gants. Elle se tâta le poignet pour voir si elle n' avait pas de fièvre. Brusquement, un choc clair d' argenterie sur la table de desserte la réveilla. Elle entendit son mari qui disait : -ma chère amie, Gavaut a prononcé aujourd' hui à la chambre un excellent discours sur la question de la caisse des retraites. C' est extraordinaire à quel point ses idées sont devenues saines et comme maintenant il frappe juste. Oh ! Il a beaucoup gagné. Elle ne put s' empêcher de sourire. -mais, mon ami, Gavaut, c' est un pauvre diable qui n' a jamais pensé qu' à se tirer de la cohue des affamés et qu' à se pousser. Des idées, Gavaut, il n' en a qu' aux coudes. Est-ce que vraiment on le prend au sérieux dans le monde politique ? Croyez bien qu' il n' a jamais fait illusion à une femme, pas même à la sienne. Et cependant, pour donner ces illusions-là, il ne faut pas grand' chose, je vous assure. Et brusquement elle ajouta : -vous savez que miss Bell m' a invitée à passer un mois chez elle, à Fiesole. J' ai accepté, je pars. Moins surpris que mécontent, il lui demanda avec qui elle partait. Tout de suite elle trouva et dit : -avec Madame Marmet. Il n' y avait rien à répondre. Madame Marmet était une espèce de dame de compagnie tout à fait honorable, et désignée spécialement pour l' Italie, où son mari, Marmet l' étrusque, avait fait des fouilles dans les nécropoles. Il demanda seulement : -l' avez-vous prévenue ? Et quand pensez-vous partir ? -la semaine prochaine. Il eut la sagesse de ne rien objecter pour le moment, jugeant que l' opposition ne ferait qu' affermir un caprice sans consistance, et craignant de donner un corps à cette idée folle. Il glissa. -assurément, c' est une agréable distraction que les voyages. J' ai pensé que nous pourrions, au printemps, visiter le Caucase, le Turkestan, la Transcaspie. Voilà un pays intéressant et peu connu. Le général Annenkoff mettrait à notre disposition des voitures, des trains entiers, sur la voie ferrée qu' il a construite. C' est un ami à moi ; vous lui plaisez beaucoup. Il vous fournira une escorte de cosaques. Cela ne manquera pas d' allure. Il s' obstinait à vouloir la prendre par la vanité, ne pouvant s' imaginer qu' elle ne fut pas d' âme mondaine et, comme lui, poussée par l' amour-propre. Elle répondit négligemment que ce serait peut-être un joli voyage. Alors il vanta les montagnes du Caucase, les villes anciennes, les bazars, les costumes, les armes. Il ajouta : -nous emmènerons quelques amis, la princesse Seniavine, le général Larivière, peut-être Vence ou Le Ménil. Elle répondit, avec un petit rire sec, qu' on avait bien le temps de choisir les invités. Il se fit attentif, prévenant. -vous ne mangez pas. Vous vous perdrez l' estomac. Sans croire encore à ce prompt départ, pourtant, il s' en inquiétait. Ils avaient l' un et l' autre repris leur liberté, mais il n' aimait point être seul. Il ne se sentait lui-même qu' avec sa femme, et toute sa maison montée. Et puis, il avait résolu de donner deux ou trois grands dîners politiques pendant la session. Il voyait son parti grandir. C' était le moment de s' affirmer, de paraître avec éclat. Il dit mystérieusement : -telle circonstance peut se présenter où nous aurons besoin du concours de tous nos amis. Vous n' avez pas suivi la marche des événements, Thérèse ? -non, mon ami. -j' en suis fâché. Vous avez du jugement, une grande ouverture d' esprit. Si vous aviez suivi la marche des événements, vous auriez été frappée du courant qui ramène le pays aux opinions modérées. Le pays est las des exagérations. Il rejette les hommes compromis dans la politique radicale et dans les persécutions religieuses. Il faudra un jour ou l' autre refaire un ministère Casimir-Perier avec d' autres hommes, et ce jour-là... il s' arrêta : elle l' écoutait vraiment trop peu et trop mal. Elle songeait, triste et désenchantée. Il lui semblait que cette jolie femme qui, là-bas, sous les ombres chaudes de la chambre close, trempait ses pieds nus dans la fourrure de l' ours brun, et à qui un ami donnait des baisers sur la nuque tandis qu' elle tordait ses cheveux devant la psyché, ce n' était point elle, ce n' était pas même une femme qu' elle connût beaucoup ni qu' elle voulût connaître, mais une dame dont les affaires ne l' intéressaient pas. Une épingle mal piquée dans ses cheveux, une des épingles de la coupe en verre de bohême, lui glissa dans le cou. Elle frissonna. -il faudra pourtant, dit M. Martin-Bellème, donner trois ou quatre dîners à nos amis politiques. Nous mettrons les anciens radicaux avec des gens de notre monde. Il sera bon de trouver aussi quelques jolies femmes. On peut très bien inviter Madame Bérard De La Malle : voilà deux ans qu' on ne dit plus rien d' elle. Qu' en pensez-vous ? -mais, mon ami, puisque je pars la semaine prochaine... il fut consterné. Ils passèrent tous deux, muets et sombres, dans le petit salon où Paul Vence attendait. Il venait souvent, le soir, familièrement. Elle lui tendit la main. -je suis bien contente de vous voir. Je vous fais des adieux, de petits adieux. Paris est froid et noir. Ce temps me fatigue et m' attriste. Je vais passer six semaines à Florence, chez miss Bell. M. Martin-Bellème leva les yeux au ciel. Vence demanda si elle n' était pas allée déjà plusieurs fois en Italie. -trois fois. Mais je n' ai rien vu. Cette fois je veux voir, me jeter, me tremper dans les choses. De Florence je ferai des promenades en Toscane, dans l' Ombrie. Et, pour finir, j' irai à Venise. -vous ferez bien. Venise, c' est le repos du dimanche, dans la grande semaine de l' Italie créatrice et divine. -votre ami Dechartre m' a parlé très joliment de Venise, de l' air de Venise, qui sème des perles. -oui, à Venise, le ciel est coloriste. à Florence, il est spirituel. Un vieil auteur a dit : " le ciel de Florence, léger et subtil, nourrit les belles idées des hommes. " j' ai vécu des jours délicieux en Toscane. Je voudrais bien en vivre de nouveaux. -venez m' y retrouver. Il soupira : -les journaux, les revues, la tâche quotidienne ! ... M. Martin-Bellème dit qu' il fallait s' incliner devant ces raisons, et qu' on était trop heureux de lire les articles et les livres de M. Paul Vence pour vouloir le distraire de son travail. -oh ! Mes livres ! ... on ne dit rien dans un livre de ce qu' on voudrait dire. S' exprimer, c' est impossible ! ... eh ! Oui, je sais parler avec ma plume, tout comme un autre. Mais parler, écrire, quelle pitié ! C' est une misère, quand on y songe, que ces petits signes dont sont formés les syllabes, les mots, les phrases. Que devient l' idée, la belle idée, sous ces méchants hiéroglyphes à la fois communs et bizarres ? Qu' est-ce qu' il en fait, le lecteur, de ma page d' écriture ? Une suite de faux sens, de contresens et de non-sens. Lire, entendre, c' est traduire. Il y a de belles traductions, peut-être ; il n' y en a pas de fidèles. Qu' est-ce que ça me fait qu' ils admirent mes livres, puisque c' est ce qu' ils ont mis dedans qu' ils admirent ? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres. Nous lui fournissons de quoi frotter son imagination. Il est horrible de donner matière à de pareils exercices. C' est une profession infâme. -vous plaisantez, dit M. Martin. -je ne crois pas, dit Thérèse. Il reconnaît que les âmes sont impénétrables aux âmes, et il en souffre. Il se sent seul quand il pense, seul quand il écrit. Quoi qu' on fasse, on est toujours seul au monde. C' est ce qu' il veut dire. Il a raison. On s' explique toujours, on ne se comprend jamais. -il y a les gestes, dit Paul Vence. -ne pensez-vous pas, Monsieur Vence, que c' est encore un genre d' hiéroglyphes ? Donnez-moi des nouvelles de Monsieur Choulette ? Je ne le vois plus. Vence répondit que Choulette était très occupé pour le moment à réformer le tiers ordre de Saint-François. -l' idée de cette oeuvre, madame, lui est venue d' une façon merveilleuse, un jour qu' il allait visiter Maria dans la rue où elle demeure derrière l' hôtel-dieu, une rue toujours humide, aux maisons penchantes. Vous savez que Maria est la sainte et la martyre qui expie les péchés du peuple. Il tira le pied-de-biche graissé par deux siècles de visiteurs. Soit que la martyre se trouvât chez le marchand de vin où elle était familière, soit qu' elle fût occupée dans sa chambre, elle n' ouvrit pas. Choulette sonna longtemps, et si fort que le pied-de-biche avec le cordon lui resta dans la main. Habile à concevoir les symboles et à pénétrer le sens caché des choses, il comprit tout de suite que ce cordon ne s' était pas détaché sans la permission des puissances spirituelles. Il le médita. Le chanvre était couvert d' une crasse noire et gluante. Il s' en fit une ceinture et connut qu' il était choisi pour ramener à la pureté première le tiers ordre de Saint-François. Il renonça à la beauté des femmes, aux délices de la poésie, aux éclats de la gloire, et il étudia la vie et la doctrine du bienheureux. Cependant il a vendu à son éditeur un livre intitulé les blandices, qui renferme, dit-il, la description de toutes les sortes d' amours. Il se flatte de s' y être montré criminel avec quelque élégance. Mais, loin de contrarier ses entreprises mystiques, ce livre les favorise en ce sens que, corrigé par un ouvrage ultérieur, il deviendra très honnête et exemplaire, et parce que l' or, il dit même " les ors " , qu' il a reçus en paiement, et qu' on ne lui aurait pas donnés d' un écrit plus chaste, lui serviront à faire un pèlerinage à Assise. Madame Martin, amusée, demanda ce qu' il y avait de réellement vrai dans cette histoire. Vence répondit qu' il ne fallait pas chercher à le savoir. Il avouait à demi qu' il était l' historien idéaliste du poète et qu' on ne devait pas prendre les aventures qu' il en contait au sens littéral et judaïque. Du moins affirmait-il que Choulette publiait les blandices et voulait visiter la cellule et le tombeau de Saint-François. -mais alors, s' écria Madame Martin, je l' emmène en Italie. Monsieur Vence, trouvez-le et amenez-le-moi. Je pars la semaine prochaine. M. Martin s' excusa de ne pouvoir rester plus longtemps. Il fallait qu' il terminât un rapport qui devait être déposé le lendemain. Madame Martin dit qu' il n' y avait personne qui l' intéressât plus que Choulette. Paul Vence le tenait aussi pour une grande singularité humaine : -il n' est pas bien différent des saints dont nous lisons la vie extraordinaire. Il est sincère comme eux, d' une délicatesse exquise de sentiment et d' une violence d' âme terrible. S' il choque par beaucoup de ses actions, c' est qu' il est plus faible, moins soutenu, ou peut-être seulement observé de plus près. Et puis il y a de mauvais saints, comme de mauvais anges : Choulette est un mauvais saint, voilà tout ! Mais ses poèmes sont de vrais poèmes spirituels, et bien plus beaux que tout ce que firent en ce genre, au dix-septième siècle, les évêques de cour et les poètes de théâtre. Elle l' interrompit : -pendant que j' y pense, je veux vous faire compliment de votre ami Dechartre. C' est un esprit charmant. Elle ajouta : -peut-être un peu trop replié sur lui-même. Vence lui rappela qu' il avait bien dit que Dechartre l' intéresserait. -je le sais par coeur, c' est un ami d' enfance. -vous avez connu sa famille ? -oui. Il est le fils unique de Philippe Dechartre. -l' architecte ? ... -l' architecte qui, sous Napoléon Iii, restaura tant de châteaux et d' églises en Touraine et dans l' Orléanais. Il avait du goût et du savoir. Solitaire et très doux, il eut l' imprudence d' attaquer Viollet-Le-Duc, alors tout-puissant. Ce qu' il lui reprochait, c' était de vouloir rétablir les édifices dans leur plan primitif, tels qu' ils avaient été ou tels qu' ils avaient dû être à l' origine. Philippe Dechartre voulait, au contraire, qu' on respectât tout ce que les siècles avaient ajouté peu à peu à une église, à une abbaye, à un château. Faire disparaître les anachronismes et ramener un édifice à son unité première, lui semblait une barbarie scientifique aussi redoutable que celle de l' ignorance. Il disait, il répétait sans cesse : " c' est un crime que d' effacer les empreintes successives imprimées dans la pierre par la main et l' âme de nos aïeux. Les pierres neuves taillées dans un vieux style sont de faux témoins. " il voulait que la tâche de l' architecte archéologue fût bornée à soutenir et à consolider les murailles. Il avait raison. On lui donna tort. Il acheva de se nuire en mourant jeune, dans le triomphe de son rival. Il laissait pourtant à sa veuve et à son fils une fortune honnête. Jacques Dechartre fut élevé par sa mère, qui l' adorait. Je ne crois pas que la tendresse maternelle ait jamais été si impétueuse. Jacques est un charmant garçon ; mais c' est un enfant gâté. -il a l' air pourtant si indifférent, si facile à vivre, si loin de tout ! -ne vous y fiez pas. C' est une imagination tourmentée et tourmentante. -est-ce qu' il aime les femmes ? -pourquoi me demandez-vous cela ? -oh ! Ce n' est pas pour un mariage. -oui, il les aime. Je vous ai dit que c' était un égoïste. Il n' y a que les égoïstes qui aiment vraiment les femmes. Après la mort de sa mère, il a eu une longue liaison avec une actrice connue, Jeanne Tancrède. Madame Martin se rappelait un peu Jeanne Tancrède, pas très jolie, mais très bien faite, d' une grâce un peu traînante dans ses rôles d' amoureuse. -elle-même, reprit Paul Vence. Ils vivaient presque tout à fait ensemble dans une petite maison de la cité des jasmins, à Auteuil. J' allais souvent les voir. Je le trouvais perdu dans ses rêves, oubliant de modeler une figure qui séchait sous ses linges, seul avec lui-même, suivant son idée, absolument incapable d' écouter personne ; elle, piochant ses rôles, le teint brûlé par le fard, les yeux tendres, jolie d' intelligence et d' activité. Elle se plaignait à moi qu' il fût distrait, maussade, difficile. Elle l' aimait bien et ne le trompait que pour avoir des rôles. Et, quand elle le trompait, c' était fait tout de suite ; après, elle n' y pensait plus. Une femme sérieuse. Mais elle se laissa voir, s' afficha avec Joseph Springer, dans l' espoir qu' il la ferait entrer à la comédie-française. Dechartre se fâcha et rompit. Maintenant, elle trouve plus pratique de vivre avec ses directeurs, et Jacques plus agréable de faire des voyages. -est-ce qu' il la regrette ? -comment voulez-vous qu' on sache ce qui se passe dans un esprit inquiet et mobile, égoïste et passionné, avide de se donner, prompt à se reprendre, s' aimant généreusement lui-même dans tout ce qu' il rencontre de beau au monde ? Elle changea brusquement de propos. -et votre roman, Monsieur Vence ? -j' en suis au dernier chapitre, madame. Mon petit ouvrier ciseleur a été guillotiné. Il est mort avec cette indifférence des vierges sans désir, qui n' ont jamais senti aux lèvres le goût chaud de la vie. Les journaux et le public approuvent avec convenance l' acte de justice qui vient d' être accompli. Mais dans une mansarde, un autre ouvrier, sobre, triste et chimiste, se jure de commettre le meurtre expiatoire. Il se leva et prit congé. Elle le rappela. -Monsieur Vence, vous savez que c' est sérieux. Amenez-moi Choulette. Lorsqu' elle monta dans sa chambre, son mari sur le palier, la guettait, en robe de chambre de peluche mordorée, une espèce de bonnet de doge encadrant son visage pâle et creux. Il avait un air de gravité. Derrière lui, par la porte ouverte de son cabinet de travail, apparaissaient, sous la lampe, un amas de dossiers et de documents à couvertures bleues, les in-quarto ouverts des budgets annuels. Avant qu' elle pût gagner sa chambre, il lui fit signe qu' il voulait lui parler. -ma chère amie, je ne vous conçois pas. Vous êtes d' une inconséquence qui peut vous faire le plus grand tort. Vous désertez votre maison, sans motif, sans même un prétexte. Et vous voulez courir l' Europe avec qui ? Avec un bohème, un ivrogne, ce Choulette. Elle répondit qu' elle voyagerait avec Madame Marmet, et qu' il n' y avait rien là que de très convenable. -mais vous annoncez votre départ à tout le monde, et vous ne savez pas seulement si Madame Marmet pourra vous accompagner. -oh ! Elle aura bientôt fait ses malles, la bonne Madame Marmet. Il n' y a que son chien qui la retienne à Paris. Elle vous le laissera, vous le soignerez. -et votre père, est-il informé de vos projets ? C' était sa ressource d' invoquer l' autorité de Montessuy, quand la sienne était méconnue. Il savait que sa femme craignait beaucoup de mécontenter son père ou d' être mal jugée par lui. Il insista : -votre père est plein de sens et de tact. J' ai été heureux de me rencontrer plusieurs fois avec lui dans les conseils que je me suis permis de vous donner. Il trouve comme moi que la maison de Madame Meillan n' était pas convenable pour une femme comme vous. Le monde y est très mêlé et la maîtresse de la maison favorise les intrigues. Vous avez un grand tort, je dois vous le dire : c' est de ne pas tenir assez compte de l' opinion du monde. Je me trompe bien si votre père ne trouve pas singulier que vous vous envoliez avec cette... légèreté. Et votre absence sera d' autant plus remarquée, ma chère amie, que dans le cours de cette législature, permettez-moi de vous le rappeler, les circonstances m' ont mis en vue. Mon mérite n' est pour rien assurément dans cette situation. Mais, si vous aviez consenti à m' écouter pendant le dîner, je vous aurais démontré que le groupe d' hommes politiques auquel j' appartiens est à deux doigts du pouvoir. Ce n' est pas dans un pareil moment que vous devez renoncer à vos devoirs de maîtresse de maison. Vous le comprenez vous-même. Elle lui répondit : -vous m' ennuyez. Et, lui tournant le dos, elle alla s' enfermer dans sa chambre. Ce soir-là, dans son lit, elle ouvrit un livre, comme à l' ordinaire, avant de s' endormir. C' était un roman. Elle tournait les feuillets avec distraction, quand elle trouva ces lignes : l' amour est comme la dévotion : il vient tard. on n' est guère amoureuse ni dévote à vingt ans, à moins d' une disposition spéciale, d' une sorte de sainteté native. Les prédestinées elles-mêmes luttent longtemps contre cette grâce d' aimer plus terrible que la foudre qui tombe sur le chemin de Damas. Une femme, le plus souvent, ne cède à l' amour-passion qu' à l' âge où la solitude n' effraye plus. C' est qu' en effet la passion est un désert aride, une thébaïde brûlante. La passion, c' est l' ascétisme profane, aussi rude que l' ascétisme religieux. aussi voit-on que les grandes amoureuses sont aussi rares que les grandes pénitentes. Ceux qui connaissent bien la vie et le monde savent que les femmes ne mettent pas volontiers sur leur poitrine délicate le cilice d' un véritable amour. Ils savent que rien n' est moins commun qu' un long sacrifice. Et considérez ce qu' une mondaine doit immoler quand elle aime. Liberté, quiétude, jeux charmants d' une âme libre, coquetterie, amusements, plaisirs, elle y perd tout. le flirt est permis. Il est conciliable avec toutes les exigences de la vie élégante. L' amour point. C' est la moins mondaine des passions, la plus antisociale, la plus sauvage, la plus barbare. Aussi le monde le juge-t-il plus sévèrement que la galanterie et que la légèreté des moeurs. En un sens il a raison. une parisienne amoureuse dément sa nature et manque à sa fonction, qui est d' être à tous, comme une oeuvre d' art. C' en est une, et la plus merveilleuse que l' industrie de l' homme ait jamais produite. C' est un prestigieux artifice, dû au concours de tous les arts mécaniques et de tous les arts libéraux, c' est l' oeuvre commune, c' est le bien commun. Son devoir est de paraître. Thérèse ferma le livre et songea que c' étaient là des rêves de romanciers qui ne connaissaient pas la vie. Elle le savait bien, elle, qu' il n' y avait dans la réalité ni carmel de la passion, ni cilice de l' amour, ni vocation belle et terrible à laquelle la prédestinée résistait en vain ; elle le savait, que l' amour, c' était seulement une petite ivresse courte d' où l' on sortait un peu triste... si pourtant elle ne savait pas tout, s' il existait des amours où l' on s' abîmât délicieusement ! ... elle éteignit sa lampe. Les rêves de sa première jeunesse, du fond du passé, revenaient à elle. Chapitre VI il pleuvait. Madame Martin-Bellème voyait confusément, à travers les glaces ruisselantes de son coupé, la multitude des parapluies cheminer pareils à des tortues noires sous les eaux du ciel. Elle songeait. Ses pensées étaient grises et indistinctes ainsi que les aspects des rues et des places que la pluie effaçait. Elle ne savait plus pourquoi l' idée lui était venue d' aller passer un mois chez miss Bell. Et vraiment elle ne l' avait jamais bien su. C' était comme une source d' abord cachée par quelques brins de plantain, qui, maintenant, formait le courant d' une eau profonde et rapide. Elle se rappelait bien que le mardi soir, à dîner, elle avait dit tout à coup qu' elle voulait partir, mais elle ne remontait pas au premier filet de ce désir. Ce n' était pas l' envie d' agir avec Robert Le Ménil comme il agissait avec elle. Sans doute, elle trouvait excellent d' aller se promener aux cascine tandis qu' il allait chasser le renard. Cela lui paraissait d' une agréable symétrie. Robert, qui était toujours très content de la retrouver, ne la retrouverait pas à son retour. Elle jugeait bon de lui donner cette juste contrariété. Mais elle n' y avait pas songé tout d' abord. Et depuis elle n' y songeait guère, et vraiment elle ne partait pas pour le plaisir de lui faire de la peine et dans l' espièglerie d' une petite vengeance. Elle gardait contre lui une pensée moins piquante, plus sourde et plus dure. Surtout elle ne voulait pas le revoir de sitôt. Sans que leur liaison fût en rien rompue, il était devenu pour elle un étranger. Il lui apparaissait un homme comme les autres, mieux que la plupart des autres, très bien d' aspect, de manières, d' un caractère estimable, et qui ne lui déplaisait pas, mais ne l' occupait pas beaucoup. Tout à coup il était sorti de sa vie. Elle ne se rappelait pas volontiers combien il y avait été mêlé. L' idée d' être à lui la choquait, lui paraissait une inconvenance. La prévision qu' ils se retrouveraient ensemble dans le petit appartement de la rue Spontini lui était assez pénible pour qu' elle l' écartât tout de suite. Elle aimait mieux croire qu' un événement imprévu, nécessaire, empêcherait leur réunion : la fin du monde, par exemple. M. Lagrange, de l' académie des sciences, lui avait parlé la veille, chez Madame de Morlaine, d' une comète qui, venue de l' abîme céleste, rencontrerait peut-être un jour la terre, l' envelopperait de sa chevelure flamboyante, la brûlerait de son haleine, donnerait à respirer aux animaux et aux plantes des poisons inconnus et feraient mourir tous les hommes dans un rire frénétique ou dans une morne stupeur. C' est cela ou quelque autre chose de ce genre qu' il lui fallait pour le mois prochain. Il n' était donc pas inexplicable qu' elle eût voulu partir. Mais qu' à son désir de s' envoler se mêlât une joie vague, qu' elle fût par avance sous le charme de ce qu' elle allait trouver, elle n' y savait point de raison. La voiture la mit au coin de la petite rue de la chaise. C' est là, sous le toit d' une haute maison, au long du balcon, derrière cinq fenêtres chauffées le matin par le soleil, que, dans un étroit logement très propre, demeurait Madame Marmet, depuis la mort de son mari. La comtesse Martin était venue la voir à son jour. Elle trouva dans le salon modeste et reluisant M. Lagrange, sommeillant dans un fauteuil vis-à-vis de la bonne dame, douce et tranquille sous sa couronne de cheveux blancs. Ce vieux savant mondain lui était resté fidèle. C' est lui qui, le lendemain des obsèques de Marmet, avait apporté à la malheureuse veuve le discours empoisonné de Schmoll, et qui, pensant la consoler, l' avait vue suffoquée de colère et de douleur. Elle s' était évanouie dans ses bras. Madame Marmet trouvait qu' il manquait de jugement. C' était son meilleur ami. Ils dînaient souvent ensemble aux tables riches. Madame Martin, fine et ferme dans sa veste de zibeline entr' ouverte sur un flot de dentelles, réveilla de l' éclat charmant de ses yeux gris le bonhomme qui était sensible à la grâce des femmes. Il lui avait dit, la veille, chez Madame De Morlaine, comment viendrait la fin du monde. Il lui demanda si elle n' avait pas eu peur en revoyant la nuit ces tableaux de la terre dévorée par les flammes, ou morte de froid, blanche comme la lune. Tandis qu' il lui parlait avec une galanterie affectée, elle regardait la bibliothèque d' acajou, qui occupait tout le panneau du salon opposé aux fenêtres. Il n' y restait guère de livres, mais sur la tablette inférieure s' allongeait un squelette avec ses armes. On s' étonnait de voir logé chez cette bonne dame ce guerrier étrusque gardant attaché à son crâne un casque de bronze vert, et portant sur sa poitrine disloquée les lames rongées de sa cuirasse. Il dormai