Correspondance Victor Hugo. T. 2. 1849-1866 1849 T 2 p1 à M Guizot. Paris, 10 janvier. Tout votre grand esprit, monsieur et cher confrère, est dans votre livre. Vous êtes de ces natures supérieures qui trouvent la sérénité au-dessus des orages. à chaque instant je m' écrie en vous lisant : comme c' est vrai ! Seulement je jette un regard moins triste sur l' avenir. Je suis fermement résolu à lutter pour le salut de mon pays et à dire toujours, à tous et en face, ce qui est pour moi le juste et le vrai. Vous m' avez aperçu de loin sur cette brèche de l' ordre social, et pendant que vous vouliez bien penser à moi, je me souvenais de vous. Mon fils vous l' a prouvé. La providence vous réserve encore un grand et utile avenir. Votre pays a besoin de votre plume et de votre parole. Je serai heureux de vous revoir au mois de mars et en attendant je vous envoie du fond du coeur un serrement de main. V H. p2 à Victor Foucher. 31 janvier. Voici, mon cher Victor, une note que je recommande à ta plus sérieuse attention. Il est à ma connaissance personnelle que Francis Sarre a été complètement étranger à l' insurrection de juin. Il est parent de M Chatard que tu connais comme moi. La note t' expliquera tous les faits. Je te demande de la manière la plus instante la mise en liberté de ce pauvre jeune homme absolument innocent . Je te serai obligé de hâter la bonne solution de cette douloureuse captivité. à toi de tout coeur, Victor H. à Monsieur Charles De Lacretelle. de l' assemblée, 13 février. Vous voyez les choses, mon vénérable ami, avec ce coup d' oeil sûr et calme des esprits habitués à contempler et à méditer. Les hommes comme vous commencent par juger et finissent par aimer. En vieillissant, l' historien s' attendrit et devient un sage. Votre sévérité même est empreinte de bonté. Vous absolvez les choses parce que vous comprenez les hommes. Cependant cette placidité sereine n' ôte rien à votre chaleur d' âme, et, quand nos sottises et nos folies sont dignes de colère, votre réprobation est d' autant plus pesante aux mauvais hommes qu' elle vient d' un esprit bienveillant. L' histoire que nous faisons ne mérite pas un historien comme vous. Aussi je vous félicite de passer doucement votre vie dans vos champs à rêver et à faire des vers. Mais envoyez-moi de temps en temps, à moi lutteur, un de ces mots qui veulent dire : courage ! Le combat n' est pas fini. Nous aurons encore besoin de force et de résolution, nous qui sommes dans la mêlée. Quant à moi, j' ai le coeur à la fois plein de crainte et d' espérance. J' ai une foi profonde dans l' avenir de la civilisation et de la France, mais p3 je ne me dissimule pas les chances de la tempête. Nous pouvons sombrer comme nous pouvons aborder ; je crois à deux possibilités : un naufrage horrible, un port magnifique. Que Dieu nous mène ! Nous aidons Dieu. à G Hugelmann. pauvre cher poëte, mon frère, vos vers et votre lettre m' ont profondément touché. Les larmes me sont venues aux yeux. -mais qu' avez-vous donc fait ? -sitôt votre lettre reçue, j' ai couru, j' ai demandé votre libération ; j' ai rencontré des obstacles invincibles , des obstacles qui, j' en ai peur, seront plus forts que moi. -je ne me décourage pas pourtant et je ferai de nouveaux efforts. -hélas ! à quoi bon toutes ces haines ? -quant à moi, je ne maudis que ceux qui sèment la colère. -qui vous a poussés tous, dans ce triste mois de juin, à attaquer la société, la civilisation, la France ! -vous étiez pourtant bien des coeurs généreux ! Qui donc a pu vous aveugler à ce point ? Il a bien fallu défendre ce que vous attaquiez. De là tout le mal. -au fond, ce qui me désole, c' est que tout ce qui se passe, depuis un an, n' est qu' un horrible malentendu. -vous, par exemple, il me semble qu' en une minute, vous me comprendrez. Quoi qu' il arrive, croyez à ma profonde sympathie. Je ne suis qu' un pauvre poëte, comme vous, mais mon coeur est avec vous ! -je vous serre la main. Victor Hugo. Paris, 27 mars. P s. -croyez-moi, réfléchissez, voyez le néant de toutes les folles idées qu' on vous prêche. -fantômes ! Chimères ! Mensonges ! Où tout cela vous a-t-il conduit ? à des luttes désespérées et inégales contre des vérités éternelles . Réfléchissez, vous qui êtes une intelligence. -le propre des esprits élevés, c' est de ne pouvoir être longtemps des esprits passionnés. -puisse-t-il se faire une révolution en vous comme dans Silvio Pellico ! V H. p4 à Moëssard. avril. Mon cher Moëssard, la sympathie publique ne fera pas défaut à votre honorable vieillesse ; vous avez fait voir à ceux même que les préjugés aveuglaient, combien de vertus respectables peuvent s' allier à ce bel art du comédien. Permettez-moi d' inscrire mon nom parmi les noms de vos amis. Je vous envoie mon humble offrande ; ce n' est qu' une manière de vous serrer la main. Victor Hugo. à Charles De Lacretelle. 24 mai. Cher et vénérable ami, mon coeur répond à votre coeur. Ma réélection n' est rien, ce qui estune douleur pour la France, ce qui est une honte pour Mâcon, c' est la non réélection de Lamartine. Lamartine a fait des fautes grandes comme lui, et ce n' est pas peu dire, mais il a foulé aux pieds le drapeau rouge, il a aboli la peine de mort, il a été quinze jours l' homme lumineux d' une révolution sombre, aujourd' hui nous passons des hommes lumineux aux hommes flamboyants, de Lamartine à Ledru-Rollin, en attendant que nous allions de Ledru-Rollin à Blanqui ! ... p5 à Madame Victor Hugo. Paris, dimanche 26 août. Chère amie, tu as raison, j' ai l' air d' être dans mon tort, et cependant je n' y suis pas. Ce congrès m' a accablé d' affaires, de lettres, de courses, de conférences, de visites, etc. Pendant huit jours je n' ai su où donner de la tête. J' ai été trois jours avec quatre heures de sommeil. J' avais commencé à t' écrire au milieu d' une séance, impossible même de finir la première page de ma lettre. Enfin c' est à peu près fini. Il reste encore les fêtes, les dîners, etc., mais le plus violent du courant est passé. L' effet de tout ceci a été magnifique et immense. Il paraît ue j' ai très bien présidé. Richard Cobden m' a dit : j' ai vu plus de cent meetings, je n' ai jamais vu présider aussi bien. - j' ai très bien parlé le dernier jour. Le marquis de Twerdale m' a dit : j' ai entendu O' Connell. Il m' a fait moins d' effet que vous. Je t' envoie tout ceci en bloc, avec mille tendresses de moi d' abord et de nous tous ensuite. Vous devez être bien heureux là-bas. Il fait si beau, et c' est si beau ! Je gronde Mademoiselle Dédé qui ne préside pas de congrès de huit cents membres et qui ne m' écrit pas. Je ferai mon possible pour vous aller voir, ne fût-ce qu' une demi-journée. Tout dépendra un peu des avalanches de lettres et d' affaires et de travaux qui m' encombrent ici. Nous dînons tous les jours ensemble, et nous parlons de toi et de vous. Tes fils ont dû t' écrire. Je leur donne de l' argent qu' Alfred leur gagne au lansquenet. Les articles de la presse sur le congrès sont de Charles. émile De Girardin y a rompu la glace, s' est mis à parler et s' en est tiré à merveille. Nous dînons chez lui en corps mardi. Demain nous allons aux grandes eaux à Versailles et à Saint-Cloud. Hier, soirée et fête chez le ministre des affaires étrangères. Mercredi les membres français du bureau traitent les membrs étrangers à la maison dorée. La souscription est de quarante francs par tête. Tu aimes tous ces détails, je te les donne, et puis je t' embrasse tendrement ainsi que Mlle Dédé que je récompense quoiqu' elle mérite d' être punie. Mais de si loin on ne peut qu' embrasser. p6 Madame Victor Hugo, chez Madame Vacquerie, Villequier près et par Caudebec (Seine-Inférieure). 1 er septembre. Chère amie, je t' écris bien vite un mot. Voici enfin la queue de mon congrès terminée, je sors de chez le président de la république auquel j' ai dit entre autres choses qui l' ont frappé que l' homme le plus en dehors des réalités de ce temps-ci, et le plus grand rêveur, c' était M Thiers. Me voilà libre quelques instants. Je veux faire à ma Didine ma visite qu' elle attend. Je serai donc à Villequier le 4. Je ne ferai probablement qu' y passer, mais je prendrai le temps d' aller vous embrasser toi et ma Dédé et de serrer la main d' Auguste. Surtout dis à Madame Vacquerie, en lui offrant mes respects, qu' elle ne se préoccupe pas de moi. Je serai un passant et non un hôte. Tout va bien ici. Charles prend bien à la presse , il y a aujourd' hui un charmant feuilleton. Nous passons nos soirées à parler de vous, et moi, mes heures à penser à vous. Je chercherai deux ou trois jours de solitude au bord de la mer, et je tâcherai de faire quelques vers. Je t' embrasse encore, chère amie. madame la vtesse Victor Hugo 37, rue de la tour d' Auvergne, Paris. Amiens, lundi 107 bre midi. J' ai repris, chère amie, ma vie de rapin ; et je vais et viens par ce pays, je suis fâché que Toto n' ait pas voulu m' accompagner, il eût vu de belles choses, et j' eusse été heureux de les voir avec lui ; quand je ne serai plus de ce monde, il regrettera ces occasions perdues. En attendant, qu' il s' amuse et qu' il soit heureux, ce cher enfant, c' est tout ce que je désire. Je m' en vais voir la cathédrale, de là à la mer, tout cela me mènera jusqu' à lundi, j' arriverai lundi pour dîner, je me porte admirablement quoique traversant partout le choléra. Mais Dieu est grand. Si je lui suis utile, il me gardera. Je t' embrasse tendrement, et ma Dédé. à lundi. V. p7 à Madame Biard. mardi. Septembre. J' arrive, je trouve toutes vos lettres en bloc. J' y réponds sans perdre une minute. Je suis au désespoir. Vous m' appelez, et je ne puis faire toute la réponse que vous souhaitez. Vous n' êtes pas, je le vois, et d' ailleurs c' est tout simple, au courant de ce qui obère ma situation. Mais il y aurait mauvaise grâce et mauvais goût à vous l' expliquer en ce moment, aussi bien qu' à discuter votre idée. J' arrive au fait. Je mets deux mille francs à votre disposition. écrivez-moi que vous acceptez, et que vous me croyez quand je vous dis du fond de l' âme que c' est là tout ce qui m' est possible. Celui de nous deux qui souffre le plus en ce moment, c' est moi. Je voudrais tirer du sang de ma veine, mais le sang n' est pas de l' argent. à vos pieds toujours. Donnez-moi des nouvelles de votre santé. écrivez-moi à quelle époque vous désirez tirer sur moi pour ces deux mille francs. L' affaire dont vous me parlez de la part du siècle a des complications diverses et n' est pas de celles qui peuvent se traiter par lettres. Du reste, j' ai encore un assez long travail de revision à faire. Je n' ai pas besoin de dire combien sont étroites mes affinités avec le siècle . aux membres du congrès de la paix, à Londres. Paris, 21 octobre. Messieurs, votre honorable invitation m' a vivement touché. Si j' ai tant tardé à vous répondre, c' est que j' espérais jusqu' au dernier moment pouvoir me rendre à p8 votre pressant appel. Malheureusement, la gravité des circonstances politiques est telle, que les représentants du peuple ne peuvent déserter leur poste à l' assemblée nationale, ne fût-ce que pour quelques jours. Les débats qui s' engagent peuvent à chaque instant nous réclamer et nous appeler à la tribune. C' est un profond regret pour moi. J' eusse été heureux de serrer à Londres toutes ces mains si fraternelles et si cordiales qui voulaient bien chercher la mienne à Paris ; j' eusse été heureux d' élever de nouveau la voix au milieu de vous pour cette sainte cause qui triomphera, n' en doutez pas ; car elle n' est pas seulement la cause des nations, elle est la cause du genre humain ; elle n' est pas seulement la cause du genre humain, elle est la cause de Dieu. Quoique loin, je serai parmi vous, je vous entendrai, je vous applaudirai, je m' unirai à vous. Comptez sur moi de loin comme de près. Tous les efforts de ma vie tendront à ce grand résultat : la concorde des peuples, la réconciliation des hommes, la paix ! Nous avons tous ici la ferme et ardente foi qui assure le succès ; dites-le, je vous prie, au nom de vos amis de France à nos amis d' Angleterre. Recevez, messieurs, l' assurance de mes sentiments les plus fraternels. Victor Hugo. à Monsieur Gustave D' Eichtal . 26 octobre. Les idées qui vous occupent m' occupent aussi. Je vais même au delà. Mais à l' heure où nous sommes peut-on tout dire à la fois ? Quand la flamme est faible, trop d' huile éteint la lampe. Il y a des choses qu' il faut taire, des lueurs qu' il faut voiler, des perspectives qu' il faut masquer, des réalités futures qui seraient des chimères pour le temps présent. L' homme p9 ne supporte aucune nudité, pas plus la nudité de l' avenir qu' aucune autre. Cette nudité lumineuse lui blesserait les yeux. Cela tient à ce qu' il avait perdu depuis longtemps et qu' il ne recouvre que peu à peu le sens et le goût de l' idéal. C' est à lui rendre ce sens et ce goût de l' idéal que nous devons travailler tous. Il ne faut pas désespérer, bien au contraire. Nous avons déjà soulevé un coin du voile dans le congrès de la paix. J' ai essayé d' en soulever un autre dans la discussion de Rome. Peu à peu le jour se fait, et notre siècle, d' abord si incrédule et si ironique, commence, grâce aux efforts courageux de ceux qui pensent, à s' accoutumer à la clarté de l' avenir. Vous êtes, monsieur, de ceux qui déchiffrent ce grand inconnu, qui est ténébreux pour les faibles et rayonnant pour les forts. Vous êtes de ceux qui affirment et qui espèrent. Je suis heureux de me sentir comme vous plein de foi, c' est-à-dire plein d' amour. Les ultra-catholiques de nos jours ne croient pas, et la preuve, c' est qu' ils haïssent. Ils ont les ténèbres sur les yeux et la glace dans le coeur. Plaignons-les, monsieur, et prions Dieu que les grands destins de l' humanité arrivent assez à temps pour les rendre, malgré eux-mêmes, heureux et confiants. au rédacteur de la constitution du Loiret. Vous avez fait beaucoup d' honneur à ces quelques paroles inspirées par le double amour de la France et de l' Italie. Quelle que soit la diversité des nuances politiques, tous les coeurs généreux se rencontrent là où il faut défendre les libertés opprimées et les nationalités bâillonnées. Quant à moi, je ne ferai jamais défaut à ce devoir, et si le ciel me prête vie, je serai de ceux qui feront reculer les despotismes et les tyrannies. Nous autres pauvres hommes, comme individus, nous ne sommes rien, mais quand nous prenons en main une idée éternelle, nous pouvons tout. Victor Hugo. 12 novembre. 1850 T 2 p10 à Brofferio. Paris, 8 février. Vous avez voulu que le parlement d' Italie fît écho à l' assemblée de Franc. Du haut de cette tribune de Turin, qui est l' espoir de la liberté et de l' indépendance italiennes, vous m' avez adressé de nobles et éloquentes paroles. Votre voix a été au fond de mon coeur. J' ai besoin de vous le dire. L' Italie peut compter sur moi comme elle compte sur vous. Je me regarde comme le plus humble de ses fils, et je viens serrer la main à vous, qui êtes l' un des plus glorieux. Ayez foi dans la France ; la France et l' Italie ont un passé commun : la gloire, et un avenir commun : la liberté ! Recevez, monsieur, l' assurance de ma haute et fraternelle considération. Victor Hugo. à Paul Meurice. lundi 18 mars. Cher poëte, nous ne vous avons pas eu hier soir, mais je vous ai ce matin. Votre noble esprit entre chez moi avec le premier rayon de soleil. Merci. à la manière dont vous admirez, je sens que vous aimez. être aimé d' un homme comme vous, c' est là une gloire qui me va au coeur. à bientôt, n' est-ce pas ? à dimanche dans tous les cas. Je vous serre la main. Victor Hugo. p11 à Madame Henriette Vauthier. madame, je ne suis rien qu' un homme honnête et je n' ai pas d' autre passion parmi les hommes que la justice et la vérité, je suis de ceux qui souffrent, avec ceux qui aiment, avec ceux qui travaillent, je hais toutes les formes de la tyrannie et je n' ai qu' un voeu dans ce monde, faire tomber les armes et les chaînes. Votre lettre si noble et si douloureuse va au fond de mon coeur. Si je devais être récompensé, madame, vos remerciements me récompenseraient bien au delà du peu que j' ai fait et du peu que je vaux ; dites à celui que vous aimez et dans lequel vous souffrez que ma main se tend vers lui fraternellement. Hélas ! Pourquoi donc dans cette France y a-t-il encore des haines ? Veuillez recevoir, madame, l' hommage de mon douloureux respect. Victor Hugo. 7 avril. Dimanche. à Monsieur Allier, directeur-fondateur de Petit-Bourg. 2 juin. Monsieur, lorsque, il y a deux ans, le conseil d' administration de la colonie de Petit-Bourg m' offrit, avec une unanimité qui est pour moi un bien précieux souvenir, l' honneur de le présider, une pensée que vous voulûtes bien, vous, monsieur, particulièrement faire valoir près de moi, détermina, vous vous en souvenez, mon acceptation ; ce fut l' idée qu' il me serait donné peut-être d' être utile à ces pauvres enfants du peuple pour lesquels est instituée votre p12 pieuse fondation. Depuis cette époque, j' ai fait, vous le savez, en toute circonstance, tout ce qui a été en mon pouvoir pour répondre à l' honorable confiance du conseil d' administration, et si je ne me suis pas toujours occupé de Petit-Bourg autant que je l' aurais voulu, c' est que d' impérieux devoirs publics réclamaient d' un autre côté tout mon temps et tout mon dévouement. Aujourd' hui j' apprends, à n' en pouvoir douter, que la présence d' un membre de l' opposition à la tête de votre conseil semblerait inspirer aux hommes de l' administration et du gouvernement quelque froideur pour la colonie de Petit-Bourg. Or Petit-Bourg, pour l' oeuvre si onéreuse et si charitable qu' il a entreprise, a besoin de l' aide du gouvernement. Cette aide retirée ou simplement diminuée, l' existence de la colonie est compromise. Ceci, monsieur, me dicte une résolution qui sera comprise et approuvée par toutes les consciences honnêtes. Permettez-moi de laisser de côté toute considération personnelle et de ne me préoccuper que des cent cinquante pauvres enfants auxquels nous voulons assurer le double avenir de chrétien et de citoyen ; j' ai voulu servir Petit-Bourg en entrant parmi vous, je veux le servir encore en me retirant. J' ai l' honneur de vous envoyer, et je vous prie de faire agréer à mes honorables collègues du conseil d' administration, ma démission des fonctions de président. Moi disparu, tout motif de refroidissement des hommes du pouvoir pour la colonie disparaît, et les secours dont vous avez besoin ne seront désormais, j' espère, ni refusés, ni ajournés. Pour prévenir toute objection et pour le cas où le conseil aurait la bonté d' hésiter en présence de ma démission, permettez-moi d' ajouter que cette détermination, puisée dans ce que la conscience a de plus rigoureux et de plus élevé, est irrévocable. Tous, à ma place, vous feriez ce que je fais. Ces pauvres et chers enfants, je veux, je le répète, les servir et non leur nuire. Qu' il ne soit pas dit que quoi que ce soit de nos tristes discordes publiques ait jamais pu rejaillir jusqu' à eux ! D' ailleurs, je ne leur dis pas adieu, et si je cesse d' être votre président, je reste votre souscripteur. Ceci, je pense, ne portera pas ombrage au gouvernement. Recevez, monsieur, et veuillez transmettre à mm les membres du conseil, avec mes vifs remercîments pour tant de témoignages de cordialité qui ont marqué nos relations, l' assurance de mes sentiments les plus sincèrement dévoués. V H. p13 à Monsieur Henri De Lacretelle. à l' assemblée, 3 juin. Merci, cher poëte. Quelles belles et bonnes paroles vous m' envoyez ! La lutte est vive, les ennemis sont ardents, les haines hurlent à pleins poumons, mais que votre serrement de main m' est doux au milieu de cette mêlée ! En ce moment, pendant que je vous écris, j' entends aboyer la droite ; ma pensée cherche la vôtre à travers ce vacarme, et il me semble que je ressens la douce contagion de votre sérénité. Que vous êtes heureux parmi vos fleurs et vos arbres, avec votre bon père qui vous parle, avec votre charmante femme qui vous sourit ! Vous avez la nature, la poésie, l' amour, le bonheur. Nous, nous n' avons sous les yeux que la rage dans le sénat et la honte dans les lois. Que cette minute que nous traversons est laide et petite ! Heureusement que le siècle est grand. Faites-nous de beaux vers, envoyez-moi de nobles pages et aimez-moi. à Charles Edmond. puisque la persécution, monsieur, vous oblige à quitter la France, vous trouverez, j' espère, sur une autre terre l' accueil hospitalier que méritent vos sentiments élevés et votre esprit sympathique et noble. Ceux qui vous connaîtront vous apprécieront bien vite, et je serai heureux pour ma part d' apprendre qu' on ne vous fait pas trop regretter la France. Nous vous reverrons ici, monsieur, je n' en doute pas, vous connaîtrez la prospérité après l' adversité, mais vous reviendrez à votre vraie patrie qui est la France et qui ne vous repoussera pas toujours, soyez-en sûr. Je ne vous dis donc pas adieu, et je vous envoie, avec tous mes souhaits de bonheur, l' assurance de tous mes sentiments de cordialité. Victor Hugo. 9 juin. p14 à François-Victor. 2 juillet. Il paraît certain qu' une dépêche télégraphique annonce la mort de Robert Peel. Informe-toi, et annonce-le. Car ceci serait un grand évènement. M Peel était l' espoir, la chance, le pont du parti tory. Aujourd' hui le pont est rompu, le parti tory reste sur l' autre rive, sur la rive du passé, sans aucun moyen de rejoindre ni le présent, ni l' avenir. Palmerston reste seul, et le progrès. C' est un rude coup d' en haut. La providence vote après les communes, et vote de même. à Paul Meurice. mon cher ami, l' évènement d' aujourd' hui me parvient à dix lieues de Paris, et j' y lis avec regret un feuilleton de votre jeune et spirituel collaborateur M Gaiffe. Vous savez que je suis un de vos lecteurs les plus sympathiques, nous défendons sur des terrains différents les mêmes principes, et vous permettez dans l' occasion à mon amitié quelques observations. Laissez-moi vous dire que cet article, qui m' a paru injuste pour trois poëtes de talent, m' a vivement contristé. Dans l' idée que je me fais le l' évènement , il me semble que ce n' est pas dans un tel journal que les hommes de talent peuvent être attaqués. Vous êtes de ceux qui avertissent et qui conseillent le talent, mais en le glorifiant toujours. Et, en particulier, au moment où M De Musset se présente à l' académie, l' évènement, journal des générations nouvelles et des p15 idées vraies, doit, comme nous tous, ne le pensez-vous pas, son concours le plus cordial et le plus absolu à ce jeune et glorieux candidat, que je n' hésite pas, pour ma part, à ranger parmi les plus charmants esprits et les plus éminents poëtes de notre temps et de tous les temps. Au reste, je ne fais là que vous dire ce que vous pensez et que vous rappeler ce que vous faites. Vous n' avez, pour satisfaire les plus généreuses consciences, qu' à rester d' accord avec vos traditions de tous les jours. Si j' étais à Paris, je vous le dirais ; je suis à la campagne, je vous l' écris. Vous me le pardonnerez, n' est-ce pas ? Je vous serre la main. Victor Hugo. 17 août. à Auguste Vacquerie. cher Auguste, au lieu de vous serrer la main, je vous écris, c' est triste. Au lieu d' aller chercher le beau soleil que vous voyez et les beaux vers que vous faites, je tends ma gorge, non au fer de Calchas, mais au nitrate d' argent du docteur Louis. C' est hideux. Pensez un peu à moi. Je ferai effort pour vous aller voir, j' en ai bien besoin et bien envie. Cependant M Louis me dit d' attendre encore. Mais je m' échapperai, je l' espère. à vous-toujours et du fond du coeur. V. 27 bre. Tous mes respects à madame votre mère et à madame votre soeur. à Ziegler. mon cher Ziegler, la personne qui m' envoie cette lettre pour vous la faire parvenir est une mère dont la fille est morte. Il s' agit d' un pauvre enfant, et c' est la vieille aïeule au bord de la tombe qui me prie, et c' est la femme morte couchée dans sa fosse qui vous supplie. p16 Au moment où elle a su qu' elle était condamnée à mort, Mme Eugénie Drouit a écrit ceci pour vous. à un pareil instant on dit vrai. Quant à moi, je la crois ; j' en croyais déjà ce sourire de l' enfant qui vous ressemble ; j' en crois à jamais la parole de cette mère qui a dit son dernier mot et qui ne parlera plus. C' est à Dieu maintenant qu' elle recommande son fils dans le ciel pendant que je vous le recommande sur la terre. J' accomplis ce devoir le lendemain du jour où j' ai failli moi-même perdre mon enfant. Il me semble que Dieu même m' inspire en ce moment. Qu' il vous inspire aussi ! Cet enfant sera sauvé dans cette vie et une mère sera réjouie dans la tombe. Lisez ceci. J' espère en vous. J' espère en votre coeur. Votre vieil ami. Victor Hugo. 79 bre. à F Ponsard. Paris, 3 décembre. Mon cher confrère, je vous remercie. J' ai lu votre livre. C' est une oeuvre forte et vivante. Le souffle révolutionnaire y est mêlé au souffle humain. Vous avez su joindre un drame pathétique à l' épopée formidable que donne l' histoire. Et le style est excellent. Quand je vous verrai, j' aurai plaisir à causer avec vous de tout ce qui m' a touché et charmé. Recevez mon meilleur serrement de main. Victor Hugo. p17 à Pierre Cauwet. 4 décembre. Espérez, mon pauvre poëte, le désespoir n' est pas d' un coeur qui croit ni d' un esprit qui pense ; et puis, d' ailleurs, qu' est-ce qui vous alarme ? Aucun de ceux qui vous connaissent, et qui savent tout ce qu' il y a de noble et d' élevé en vous, n' a pu vous croire coupable. Quant aux juges, je suis convaincu qu' il y aura une ordonnance de non-lieu. J' ai vu deux fois votre malheureuse femme, et tout ce qu' elle m' a dit me prouve que l' accusation tombera d' elle-même. Hélas ! Nous autres hommes de l' opposition, nous sommes de bien mauvaises recommandations à cette heure ; pourtant, je trouverai moyen de faire savoir à votre juge d' instruction tout ce que je pense et tout ce que je sais de vous. Allons, courage ; relevez la tête, puisque vous êtes innocent, et relevez votre âme puisque vous êtes chrétien. Je vous serre la main. Victor Hugo. 1851 T 2 à émile De Girardin. 15 février. Comptez sur moi, monsieur. Comptez, dans la limite, malheureusement restreinte, de ce qui m' est possible, sur mon plus cordial concours. Ce que p18 vous faites est bien. En dehors de toute idée de spéculation, de toute propagande de parti même, au point de vue le plus désintéressé et le plusélevé, avec ce but magnifique devant les yeux : le bien-être de tous, avec cette grande loi dans l' esprit : liberté, égalité, fraternité, vous créez une immense feuille nationale et populaire. Vous créez un journal que les uns pourront lire comme un répertoire et les autres comme un évangile. Vous faites semer les idées par les faits. Vous préparez ces réalisations pacifiques qui, si les hommes comme vous réussissent, désarmeront les révolutions de l' avenir. Vous ralliez et vous groupez autour de la haute pensée du progrès cette immense famille solidaire de ceux qui travaillent, de ceux qui souffrent et de ceux qui pensent. Vous offrez au suffrage universel un flambeau à cent mille branches, allumé à la fois sur toute la surface du pays. Vous ouvrez un vaste enseignement public et presque gratuit. Vous neutralisez, autant qu' il est en vous, toutes ces lois fatales, et heureusement fragiles, qui tendent à diminuer, chose impie en tout temps et insolente au dix-neuvième siècle, la quantité de lumière répandue dans les esprits. Tous vos efforts, à vous, tendent à faire bon et intelligent l' homme que la république fait souverain. C' est là une oeuvre grande et utile. En me demandant mon adhésion, vous n' avez pas douté un instant qu' elle ne vous fût acquise. C' est du fond du coeur que je vous l' envoie. J' y joins l' expression de mes plus vives sympathies. Victor Hugo. à Michelet. samedi, 29 mars. J' ai bien souffert jeudi, mon éloquent et cher collègue, souffert d' entendre dire de telles choses à la tribune et souffert de n' y pouvoir p19 répondre. Un mal plus fort que ma volonté me retenait cloué à mon banc. La liberté de pensée a été bâillonnée dans votre personne, la liberté de conscience a été destituée dans la personne de M Jacques ; la philosophie, la science, la raison, l' histoire, le droit, les trois grands siècles d' émancipation : le seizième, le dix-septième et le dix-huitième, ont été niés, le dix-neuvième siècle a été affronté, tout cela a été acclamé par le parti qui est maître de la majorité, tout cela a été soutenu, expliqué, commenté, glorifié deux heures durant, par un M Giraud qui est, m' a-t-on dit, votre confrère et le mien à l' institut, tout cela a été fait et dit par le ministre qui représente l' enseignement de France à cette tribune qui est l' enseignement du monde ! Je suis sorti honteux et indigné. Je vous envoie ma protestation ; je voudrais l' envoyer à toute cette noble et généreuse jeunesse qui vous aime et vous admire et qui m' avait fait l' honneur de me choisir pour vous défendre et pour la défendre. Je joins à ceci mes effusions les plus cordiales. V H. p20 à Madame Chapman. 12 mai. Madame, vous voulez bien croire que ma parole, dans cette auguste cause de l' esclavage, ne serait pas sans influence sur ce grand peuple américain que j' aime si profondément et dont les destinées, dans ma pensée, sont liées à la mission de la France. Vous voulez que j' élève la voix. Je le fais tout de suite et je le ferai en toute occasion. Je n' ai presque rien à ajouter à votre lettre. Je la signerais à chaque ligne. Poursuivez votre oeuvre sainte. Vous avez avec vous toutes les grandes âmes et tous les bons coeurs. Il est impossible, je le pense comme vous, que dans un temps donné, dans un temps prochain, les états-Unis d' Amérique ne renoncent pas à l' esclavage. L' esclavage aux états-Unis ! Y a-t-il un contresens plus monstrueux ? La barbarie installée au coeur d' une société qui tout entière est l' affirmation de la civilisation ; la liberté portant une chaîne, le blasphème sortant de l' autel, le carcan du nègre rivé au piédestal de la statue de Washington ! C' est inouï. Je dis plus, c' est impossible. C' est là un fait qui se dissoudra de lui-même. Il suffit pour qu' il se dissolve de la clarté du dix-neuvième siècle. Quoi ! L' esclavage à l' état de loi chez cette illustre nation qui prouve depuis soixante ans le mouvement par la marche, la démocratie par la puissance, la liberté par la prospérité ! L' esclavage aux états-Unis ! Il est du devoir de cette grande république de ne pas donner plus longtemps ce mauvais exemple. C' est une honte, et elle n' est pas faite pour baisser le front ! Ce n' est pas quand l' esclavage s' en va de chez les vieux pays, qu' il peut être recueilli par les jeunes nations. Quoi ! L' esclavage s' en irait de Turquie et il resterait en Amérique ! Quoi ! On le chasse de chez Mustapha et on l' adopterait chez Franklin ! Non ! Non ! Non ! Il y a une logique inflexible qui développe plus ou moins lentement, qui façonne, qui redresse, selon un mystérieux modèle que les grands esprits entrevoient et qui est l' idéal de la civilisation, les faits, les hommes, les lois, les moeurs, les peuples ; ou, pour mieux dire, sous les choses humaines p21 il y a les choses divines. Que tous les coeurs généreux qui aiment les états-Unis comme une patrie, se rassurent ! Il faut que les états-Unis renoncent à l' esclavage, ou il faut qu' ils renoncent à la liberté. Ils ne renonceront pas à la liberté ! Il faut qu' ils renoncent à l' esclavage ou qu' ils renoncent à l' évangile. Ils ne renonceront pas à l' évangile. Recevez, madame, avec mon adhésion la plus vive, l' hommage de mon respect. à Louis Noël. 15 mai. Je vous écris rarement, et, pourtant, je me sens en perpétuelle communication avec vous. Il me semble que nos deux intelligences se comprennent toujours, comme nos deux coeurs s' entendent toujours. Cher poëte, quand je parle, je ne suis pas autre chose que l' écho des âmes généreuses de mon temps, et c' est votre voix qui sort par ma bouche. Je dis quand je parle, et voilà bien longtemps que je me tais. Vous vous en plaignez. Je vous remercie de vous en être aperçu. Je vais mieux du reste. Ce silence me pèse, et j' espère pouvoir le rompre à l' occasion de la revision. Mes amis de l' opposition me pressent ; il y a quelque chose qui me presse encore plus vivement qu' eux : c' est ma conscience. Il est temps d' élever la voix et d' avertir hautement le pays. à bientôt, à toujours. Je vous écris de mon banc à l' assemblée, à travers la discussion des sucres, sans trop savoir ce que je jette au hasard sur le papier ; mais c' est égal, cela sort de mon coeur, c' est bon. Victor Hugo. à Partarrieu-Lafosse. monsieur le président, mon fils Charles Hugo est cité à comparaître mardi, 10 juin, devant la cour d' assises, présidée par vous, sous l' inculpation d' attaque du respect dû aux lois, à propos d' un article sur l' exécution de Montcharmont. M Erdan, gérant de l' évènement , est assigné en même temps que mon fils. p22 M Erdan a choisi pour avocat M Crémieux. Mon fils désire être défendu par moi et je désire le défendre. Aux termes de l' art 295 du code d' instruction criminelle, j' ai l' honneur de vous en demander l' autorisation. Recevez, monsieur le président, l' assurance de ma considération distinguée. Victor Hugo. 5 juin. à Auguste Vacquerie. je commence par vous serrer la main, en attendant ce soir, pour votre beau et ardent article d' hier soir. Soyez assez bon pour dire aujourd' hui que j' ai dédaigné de répondre à Falloux, vous en trouverez et vous en direz les raisons mieux que moi. Je vous demande ces deux lignes. Et puis, il serait bon de dire en outre que j' ai rendu au débat sa signification, que le profond mouvement de l' assemblée aujourd' hui l' a prouvé. J' ai mis le vrai et le faux aux prises. En outre, quel spectacle instructif tout à l' heure ! Tumulte du côté de l' ordre. Calme profond du côté du désordre. L' indigne violation du règlement dans ma personne (à propos de Ney. Refus de parole) et ma protestation en un mot. Je ne vous recommande pas tout cela. Vous savez tout et vous dites tout. 17 juillet. p23 à Brofferio. Paris, 7 août. Cher et éloquent confrère, j' ai bien tardé à vous répondre ; mais vous savez quelles tempêtes nous avons traversées. La république, la démocratie, la liberté, le progrès, tous les principes et toutes les réalités du dix-neuvième siècle ont été remis en question, le mois passé. Il a fallu, huit jours durant, défendre cette grande brèche et repousser l' assaut furieux du passé se ruant sur le présent et sur l' avenir. Dieu aidant, nous avons vaincu. Les vieux partis ont reculé, et la révolution a fait en avant tous les pas qu' ils ont faits en arrière. Vous savez déjà toutes ces bonnes nouvelles, mais c' est une joie pour moi de vous les redire, à vous, Brofferio, qui portez si haut et si fièrement le drapeau du peuple et de la liberté dans le parlement du Piémont. Cher collègue, -car nous sommes collègues : outre le mandat de nos patries, nous avons le mandat de l' humanité, -cher et éloquent collègue, je vous remercie pour le courage que vous me donnez, je vous félicite pour les progrès que vous accomplissez, et je serre vos deux mains dans les miennes. à Madame Victor Hugo, chez Madame vve Vacquerie Villequier, près Caudebec (Seine-Inférieure). 137 bre. Chère amie, un mot à la hâte. On juge l' évènement après-demain. Ils ont voulu brusquer la chose, se croyant sûrs du jury. C' est une guerre à outrance. Toute ma crainte, c' est que l' évènement ne soit suspendu. Ce serait peut-être sa mort. Que ferait-on ? J' avais songé à défendre Victor. Tout bien considéré, il est sage d' y renoncer. J' irriterais le jury et la cour qui me haïssent si profondément, et p24 cela retomberait sur ce pauvre enfant sous la forme hideuse du maximum- quatre ans et 5000 fr. - peut-être n' oseraient-ils pas quatre ans , mais ils mettraient toujours plus d' un an , et alors Poissy ou Belle-Isle . Ces misérables qui gouvernent sont capables de tout. Nous avons passé toute la semaine dernière dans l' attente du fameux coup d' état. On devait nous arrêter, une trentaine de représentants, dont Changarnier, Cavaignac, Girardin et moi, et nous déporter. La frégate était, disait-on, au Havre, prête à appareiller. cela n' a jamais été plus près d' être sérieux, m' a dit Girardin. Girardin était résolu à passer son épée au travers du corps du commissaire de police. Moi, je me serais borné à lui lire l' article 36 de la constitution. J' ai passé toutes ces nuits, les attendant, avec la constitution ouverte sur ma table de nuit. Ils ne sont pas venus. Cela s' en ira en fumée comme tous leurs rêves. Voilà où nous en sommes. Il fait beau, jouissez de ces beaux soleils. Restez jusqu' au 25. à moins de condamnation et de périls jusqu' au 25. à moins de condamnation et de péril pour l' évènement . En ce cas, la providence Auguste serait nécessaire. Je dîne trois fois par semaine avec Charles à la conciergerie. Nous parlons bien de toi, chère et bonne mère. Je t' embrasse detoutes mes forces, et ma Dédé. Je vous aime tant, tous tant que vous êtes ! Amitiés sans fin à Auguste. Mes hommages à ces dames. à Auguste Vacquerie. septembre. Mon cher ami, Victor vous remettra les épigraphes. Vous choisirez. La première est celle que je prendrais. Mais voyez. p25 Dans la lettre à vous, après ces mots : pour ce qui est des autres griefs, et avant ceux-ci : pour ce qui est du mal qu' on fait au peuple, je crois qu' il serait bon de mettre cette ligne : pour ce qui est du mal qu' on fait à la république. la phrase serait ainsi : ... pour ce qui est des autres griefs, pour ce qui est du mal qu' on fait à la république, pour ce qui est du mal qu' on fait au peuple, etc. Il est bon de nommer souvent la république. à tantôt, j' irai corriger l' épreuve. Je vous serre la main. V. à Mazzini. monsieur, votre noble et éloquente lettre m' a vivement ému. Elle m' est parvenue au milieu du combat acharné que je soutiens contre la réaction, qui ne me pardonne point d' avoir défendu, sans reculer d' un pas, le peuple en France et les nationalités en Europe. Voilà mon crime. Cependant mes deux fils sont en prison : demain, peut-être, ce sera mon tour ; mais qu' importe... p26 je suis heureux d' avoir reçu, au milieu de cette mêlée, une poignée de main du grand patriote Mazzini. Victor Hugo. Paris, 28 septembre. au poëte-tonnelier Viguier. c' est en prison, c' est avec mes fils, monsieur, que j' ai lu vos beaux et nobles vers. Vous êtes poëte, et vous êtes peuple ; vous avez de la lumière dans l' âme et de la flamme dans le coeur. Tout ce que vous dites, vous le pensez, tout ce que vous sentez, vous le chantez. Aussi mon coeur s' ouvre-t-il à vous tout entier. Je vous remercie. C' est une joie, croyez-le bien, de souffrir pour ses convictions. Mes fils sont fiers et heureux. Ils entrent dans la vie publique par la brèche et les blessures qu' on leur a faites ne peuvent rien tuer en eux. Est-ce qu' on tue les idées ? Tous tant que nous sommes, espérons. Tous nous nous tournons vers l' avenir rayonnant. Le jour se lève, et à chaque instant il éclaire mieux et il rend plus lisibles les pages de cette grande constitution qu' on appelle l' évangile. Dieu et le peuple ! C' est là ma foi, monsieur, c' est aussi la vôtre. Je vous félicite et je vous remercie. Victor Hugo. 208 bre. Paris. Remerciez en mon nom, je vous prie, les honorables rédacteurs de la tribune de la Gironde . à monsieur Henri De Lacretelle, château de Cormatin près Mâcon (Saône-Et-Loire). Paris, 208 bre. Votre coeur, mon cher et généreux poëte, comprend toutes les abnégations et tous les sacrifices. C' est une joie de souffrir pour ce qui est juste et vrai. Aussi vous nous envoyez des félicitations, et nous vous remercions d' avoir ainsi compris ce que nous sentons. p27 à bientôt, faites de beaux vers sous vos beaux arbres, pensez aux prisonniers et aux combattants et aimez-nous toujours un peu. Victor Hugo. à Alfred De Musset. 21 novembre. Je suis vôtre de la tête aux pieds. Je voterai effrontément pour vous à la face de tous les Falloux et de tous les Montalembert possibles. Vous n' avez pas besoin de me faire visite. Mais vous savez que je serai heureux de vous serrer la main. Je rentre tous les soirs à neuf heures de la pension où je dîne tous les jours. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. 4 décembre. Chère amie, j' ai passé la nuit chez un excellent ami de la famille Duvidal, M De La Roëllerie. Remercie-les bien pour moi. J' ai présidé hier soir la réunion de la gauche. Rien n' est désespéré. Je pars ce matin pour le faubourg saint-Antoine. à la garde de Dieu ! p28 pour Madame Victor Hugo. mon cher ami, M Rivière a été obligé de partir sans avoir eu le temps de vous faire ses adieux. Il me charge de vous en faire part. Du reste, il se propose de vous écrire lui-même dès qu' il aura un instant à lui, et ce sera un bonheur pour lui de vous dire tout ce dont son coeur est rempli pour vous. N' ayant pu retrouver la portière au moment de son départ, il vous prie d' avoir la bonté de lui donner de sa part, comme gratification, cinq francs que Mme Rivière vous remettra la première fois que vous la verrez. Vous serez bien aimable de dire à Mme Rivière que son mari se porte bien, qu' il l' embrasse tendrement ainsi que sa fille et ses fils, et qu' il leur écrira à tous bientôt. M Rivière vous envoie son meilleur serrement de main. Albert Durand. Dimanche 7 décembre. Monsieur Rivière vous prie de montrer cette lettre à sa femme. à Madame Rivière (Madame Victor Hugo). mon cher ami, M Rivière est bien portant, mais il a trouvé en arrivant tant d' affaires qu' il ne peut encore vous écrire. Il me charge de le faire à sa place en vous priant d' en faire part à sa femme et à ses enfants. Dans la situation actuelle, il faudra encore un peu de temps pour que le commerce reprenne ; cependant tout peut finir par aller bien. p29 Dites à Madame et à Mlle Rivière que M Rivière les embrasse bien, et compte les revoir bientôt. Votre ami Albert Durand. Lundi 8 décembre. à Madame Rivière (Madame Victor Hugo). Bruxelles, 12 décembre, 7 heures du matin. Chère amie, un mot à la hâte. Je suis ici. Ce n' est pas sans peine. écris-moi à cette adresse : M Lanvin, Bruxelles, poste restante . Si tu as des lettres pour moi, garde-les toutes, et ne les remets à personne . Je te ferai savoir comment tu pourras me les envoyer plus tard. J' espère que tu revois nos chers enfants. Envoie-moi des nouvelles détaillées. Aie bien soin de tous mes papiers. Que s' est-il passé à la maison ? On te remettra mes clefs. Tu trouveras les titres de rente dans un portefeuille sur le carton rouge qui est dans mon armoire de laque (celle de ton père). Aies-en grand soin. Recueille et garde précieusement tout ce qui est dans le coffret qui est à côté de mon lit. Ce sont des journaux, exemplaires uniques . Dans le coffret recouvert de tapisserie près de ma table, il y a des choses précieuses. Je te les recommande. Ce que je te recommande surtout, c' est d' avoir bon courage. Je sais que tu as l' âme grande et forte. Dis à mes enfants bien-aimés que mon coeur est avec eux. Dis à ma petite Adèle que je ne veux pas qu' elle pâlisse, ni qu' elle maigrisse. Qu' elle se calme. L' avenir est aux bons ! Mes effusions à nos amis, à Auguste, à Meurice, à sa charmante femme. Je ferme tout de suite cette lettre pour qu' elle te parvienne aujourd' hui même. p30 à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 14 décembre. 3 heures après midi. J' ouvre ta lettre, chère amie, et j' y réponds tout de suite. Sois tranquille. Les dessins sont en sûreté. je les ai avec moi ici, et je pourrai ainsi continuer mes travaux. Je les avais changés de malle. En partant de Paris, je les ai emportés. Pendant douze jours, j' ai été entre la vie et la mort, mais je n' ai pas eu un moment de trouble. J' ai été content de moi. Et puis je sais que j' ai fait mon devoir et que je l' ai fait tout entier. Cela rend content. Je n' ai trouvé autour de moi que dévouement absolu. Ma vie a été quelquefois à la discrétion de dix personnes à la fois. Un mot pouvait me perdre. Jamais le mot n' a été dit. Je dois immensément à M et Mme De M-que je t' ai nommés. Ce sont eux qui m' ont sauvé au moment le plus critique. Fais une visite bien chaude à Mme De M. Elle demeure à côté de chez toi, 2, rue de Navarin. Un jour, je te raconterai tout ce qu' ils ont fait pour moi. En attendant, tu ne peux pas leur montrer trop de cordiale reconnaissance. Cela est d' autant plus méritoire à eux qu' ils sont dans l' autre camp, et que le service qu' ils m' ont rendu pouvait les compromettre gravement . Tiens-leur compte de tout cela, et sois charmante avec Mme De M et avec le mari qui est le meilleur des hommes. Rien qu' à le voir, tu l' aimeras. C' est un Abel. Envoie-moi des nouvelles détaillées de mes chers enfants, de ma fille qui a dû bien souffrir. Dis-leur à tous de m' écrire. Les pauvres garçons ont dû être bien mal à la prison, vu l' encombrement. Leur a-t-on fait quelque nouvelle rigueur ? écris-le-moi. Je sais que tu vas les voir tous les jours. Dînes-tu toujours avec notre chère colonie. Je suis ici logé à l' hôtel de la porte verte , chambre numéro 9. J' ai pour voisin un brave et courageux représentant réfugié, Versigny. Il a la chambre numéro 4. p31 Nos portes se touchent. Nous vivons beaucoup ensemble. Je mène une vie de religieux. J' ai un lit grand comme la main. Deux chaises de paille. Une chambre sans feu. Ma dépense en bloc est de 3 francs cinq sous par jour, tout compris. Versigny fait comme moi. Dis à mon Charles qu' il faut qu' il devienne tout à fait un homme. Dans ces journées où ma vie était à chaque minute au bout d' un canon de fusil, je pensais à lui. Il pouvait à chaque instant devenir le chef de la famille, votre soutien à tous. Il faut qu' il songe à cela. Vis d' économies. Fais durer longtemps l' argent que je t' ai laissé. J' ai assez devant moi pour aller ici quelques mois. Si les fonds continuent à hausser, peut-être vendrai-je ma rente pour la replacer en lieu plus sûr. Qu' en penses-tu ? En ce cas-là, je t' enverrais une procuration. Informe-toi de la manière dont se font ces sortes d' affaires. Il faudrait une voie bien sûre pour me faire parvenir le capital hors de France afin que j' en fasse le remploi. En attendant, ouvre mon armoire de laque (celle de ton père) tu trouveras sur le carton rouge un petit portefeuille. Là sont les titres de rente. Mets-les en sûreté sous une clef à toi, ou laisse-les là si tu le préfères, mais ne les perds pas de vue et songes-y pour les prendre sur toi en cas d' alerte. réponds-moi expressément à ce sujet. j' ai vu hier ici le ministre de l' intérieur, M Ch Rogier qui m' avait fait une visite, rue Jean-Goujon, il y a vingt ans. En entrant, je lui ai dit en riant : je viens vous rendre votre visite. Il a été fort cordial. Je lui ai déclaré que j' avais un devoir, celui de faire l' histoire immédiate et toute chaude de ce qui vient de se passer. -acteur, témoin et juge, je suis l' historien tout fait. que je ne pouvais pas accepter de condition de séjour. qu' on me renvoyât si l' on voulait. Que d' ailleurs je ne ferais cette publication historique qu' autant qu' elle n' aggraverait pas le sort de mes fils à cette heure au pouvoir de l' homme. Il peut les torturer en effet. Dis-moi ce que tu en penses. Si un écrit de moi peut avoir quelque inconvénient pour eux, je me tairai. En ce cas-là, je me bornerai à finir ici mon livre des misères . Qui sait ? C' était peut-être la seule chance de le finir. Il ne faut jamais accuser ni juger la providence. Quel bonheur, par exemple, que mes fils aient été en prison dans les journées du 3 et du 4 ! M Rogier m' a dit que, si je publiais cet écrit maintenant, ma présence pourrait être un grand embarras pour la Belgique, petit état à côté d' un p32 voisin fort et violent. Je lui ai dit : -en ce cas, si je me décide à faire cette publication, j' irai à Londres. -nous nous sommes séparés bons amis. Il m' a offert des chemises. J' en ai besoin, en effet. Je suis sans vêtements et sans linge. Prends la malle vide. Mets-y mes nippes. Mets-y mon pantalon à pieds neuf, mon pantalon non neuf, mon vieux pantalon gris, mon habit, mon gros paletot à brandebourgs dont tu retrouveras le capuchon sur le banc sculpté, et mes souliers neufs. Outre la paire qui est chez moi, j' en ai commandé une paire à Kuhn, mon bottier, rue de Valois, il y a trois semaines. Fais-la prendre et payer (18 fr) et mets-la dans la malle. Cadenasse le tout. Je te ferai savoir plus tard de quelle façon tu devras me l' envoyer. Peut-être sera-t-il utile que tu viennes passer ici deux ou trois jours pour nous entendre sur une foule de choses essentielles et impossibles à écrire. Si tu étais de cet avis, nous en recauserions dans nos prochaines lettres. Je finis, l' heure de la poste me presse. Il me semble que j' oublie encore une foule de choses. Chère amie, je sais que tu as été pleine de courage et de dignité dans ces affreuses journées. Continue. Tu te fais honorer de tout le monde. Remercie mon excellent et cher Bellet. Donne-moi des nouvelles de la santé de Victor et d' Adèle. Quant à Charles, il est d' acier. Embrasse-les tous bien tendrement, et serre les généreuses mains d' Auguste et de Paul M. Mes plus tendres hommages à sa charmante femme. Je t' embrasse mille fois. N' oublie pas la visite aux M. à H Descamps. Bruxelles, 14 décembre. Je suis ici. Je vous envoie tout de suite le meilleur de mon coeur. Vous vous êtes montré ami sûr et vrai ; je le savais, je suis heureux de l' avoir p33 éprouvé. Voyez, dans ces lignes trop courtes, tout ce que je voudrais vous dire. Dans chaque mot, dans chaque syllabe, il y a un remerciement et une effusion. à Auguste Vacquerie. vous vous rappelez, cher Auguste, je disais il y a vingt-cinq ans : nous chantons comme on combattrait . Eh bien ! Je viens de combattre, et j' ai un peu montré ce que c' est qu' un poëte. Ces bourgeois sauront enfin que les intelligences sont aussi vaillantes que les ventres sont lâches. Merci de votre magnifique lettre. Il y a un tel unisson de votre âme à la mienne que je retrouve dans ces pages écrites par vous en prison toutes mes paroles de la mêlée et du combat. Je pensais tout cela, mais vous le dites mieux. Je vous serre la main. à bientôt. V. Bruxelles, 19 xbre. à Paul Meurice. merci. Vos généreuses et douces paroles me vont au coeur. J' ai relu trois fois votre tendre et admirable lettre. Quel contraste ! Une âme comme la vôtre à la conciergerie et cette brute à l' élysée ! Cher ami, j' espère que ceci sera court. Si c' est long, nous en sourirons plus longtemps. Quelle honte ! Heureusement la gauche a vaillamment tenu le drapeau. Ces misérables ont accumulé crimes sur crimes, férocité sur trahison, lâcheté sur atrocité. Si je ne suis pas fusillé, ce n' est pas leur faute, ni la mienne. Je vais travailler ici. Il y a des obstacles à la publication. Ma femme vous les contera. J' écrirai toujours en attendant. p34 Si nous pouvions coloniser un petit coin d' une terre libre ! L' exil ne serait plus l' exil. Je fais ce rêve. Mettez-moi aux pieds de Madame Paul Meurice. Je suis à vous profondément. Victor Hugo. 19 xbre, Bruxelles. à Adèle. Bruxelles, 19 xbre. Ma bien-aimée petite Adèle, tu m' as écrit une charmante lettre. Merci de la fleur, elle sentait encore bon ; il m' a semblé, chère enfant, que tu m' envoyais ton âme. Ta mère retourne près de toi, près de vous tous. Elle est bien heureuse ! Moi je vais vivre seul, proscrit, dans le nord, dans le brouillard, dans le travail sans relâche. Je me donnerai des forces en pensant à vous. C' est pour vous que je vais travailler, c' est pour toi, ma fille chérie. Les temps rudes que tu m' entendais prédire quelquefois sont arrivés, tu t' en ressentiras toi-même peut-être un peu, mon enfant, quoique j' aie tout fait pour toucher le moins possible à votre bien-être, soyons tous forts, soyons tous unis. C' est là le vrai bonheur que toutes les catastrophes extérieures n' ôtent pas aux coeurs vrais et profonds. Courage, chère enfant bien-aimée. Quelque chose me dit qu' avant peu nous nous reverrons tous. Je t' embrasse sur les deux joues. écris-moi. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 21 xbre. Chère amie, je reçois ta lettre et j' y réponds tout de suite. Ce mot te sera porté par un jeune homme plein de coeur, M Fossard, avocat. Reçois-le comme un ami, car bien que je ne l' aie vu que quelques instants, il y avait p35 toute une âme dans son serrement de main. Il te parlera de Crémieux qu' il connaît. Il était à la cour d' assises quand j' ai parlé pour Charles. J' ai reçu en même temps que la tienne une lettre de M De Porcher qui explique tout fort bien. Il paraît que le transfert, même en se hâtant, ne pourrait être terminé que lundi ou mardi. Du reste, il a commencé la vente. Le 7 a été vendu 101 fr 60. -fais bien tout ce que t' indiquera M Lecointe. Je ferme cette lettre et vous embrasse tous et toutes bien tendrement. V. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche matin, 28 décembre. Dumas va à Paris et se charge de te porter cette lettre. Chère amie, j' espère que vous vous portez tous bien là-bas. Je trouverai peut-être de vos lettres aujourd' hui à la poste et ce sera un bien grand bonheur pour moi dans ma solitude. Rien de nouveau ici. J' ai eu pourtant hier matin la visite de deux gendarmes. On m' a un peu pris au corps, fort poliment du reste ; on m' a un peu mené chez le procureur du roi ; on m' a un peu traîné à la police, pour m' expliquer sur mon faux passeport . Le tout s' est terminé par des quasi excuses de leur part, par un éclat de rire de mon côté, et bonsoir. Les journaux de l' opposition d' ici voulaient faire quelque bruit de la chose. J' ai trouvé cela inutile. Au fond ce gouvernement a peur de l' homme du coup d' état et il ne faut pas leur en vouloir de tracasser un peu les proscrits ; je leur pardonne, mais le procédé n' en est pas moins très belge-très welche, comme dit Voltaire. Il sera peut-être arrangeable de faire quelque chose ici avec la librairie belge qui renoncerait à la contrefaçon. C' est un grand plan. On m' a fait des ouvertures. Nous verrons ce que cela deviendra. Je travaille beaucoup aux notes que tu sais. Quel dommage que cela ne puisse pas être publié ainsi ! Enfin, nous verrons encore de ce côté-là. Aimez-moi tous, Charles, Victor, Auguste, Paul Meurice, mes quatre fils, comme je les appelle. J' espère que tous ces chers prisonniers vont bien. p36 Dis à mon Adèle chérie de m' écrire une bonne petite lettre comme l' autre jour. Dumas me presse de fermer ma lettre. Je vous embrasse tous et j' aspire au jour où je ne vous embrasserai plus sur le papier. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, mardi 30 décembre. Avant tout, chère amie, rassure-toi. Mme Taillet m' a apporté ta lettre ce matin à mon auberge, mais Dumas avait déjà dû hier te remettre la mienne, et au moment où je t' écris, tu dois savoir ce qui s' est passé. Petite tracasserie, rien de plus, et à l' heure qu' il est je la crois complètement terminée. Du reste, tout le monde ici me témoigne les plus ardentes sympathies, et de tous les côtés et de tous les partis à la fois. Ce matin j' avais près de moi, en déjeunant à la table que tu sais, M De Perseval, l' orateur de l' opposition démocratique à la chambre belge, et M Deschamps, l' orateur de l' opposition catholique. Tous deux me faisaient offre cordiale de services. M Deschamps, qui a été deux fois ministre, m' a parlé de cette petite affaire de passeport, et m' a dit qu' il s' entremettrait au besoin, mais que je pouvais me considérer comme défendu ici par tout le monde. Il m' a dit : bien des gens vous haïssent, mais tout le monde vous honore. Je crois en effet que pour l' instant je puis rester ici en parfaite sécurité. Mais dans tous les cas, sois tranquille, l' Angleterre n' est qu' à une enjambée. Quant à l' autre question dont tu me parles, j' ai vu le notaire, M Vanderlinden. Il ne croit pas beaucoup à l' efficacité du moyen proposé. Cependant il m' a dit qu' il chercherait pour l' acte une rédaction inattaquable. En attendant, abritons toujours ce qui est là. Je dois à M Wisch les 1000 francs que tu as emportés. Je viens de lui remettre un bon de 1000 francs sur Guyot qu' il fera toucher à Paris par son correspondant. De plus, je t' envoie un bon de 2000 francs que tu feras prendre immédiatement en signant le reçu au bas du billet. Voici comment tu emploieras ces 2000 francs. D' abord deux mois de ta dépense, ce qui, ajoutés aux trois mois que tu as emportés (savoir jusqu' au 15 mars) fera ta p37 dépense payée jusqu' au 15 mai. En outre, les deux termes de janvier et d' avril que tu ferais peut-être bien de payer d' avance : dépense du 15 mars au 15 avril : 460, dépense du 15 avril au 15 mai : 460, terme du 15 janvier : 458, terme du 15 avril : 458, total : 1836. Il te restera sur les deux mille francs 164 francs que tu tiendras en réserve pour les éventualités ainsi que l' argent de Porcher. (il va sans dire que si Charles restait à Paris, je t' ajouterais par mois les 80 francs convenus). Je récapitule : Guyot a en caisse : 362655. Sur cette somme : remboursement à M Wisch : 100000, envoi à toi : 200000, reste : 62655. Or, j' ai 400 francs à payer d' ici au 1 er mai que je ferai prendre chez Guyot, sans compter ce qui surviendra. Tu vois que voilà la somme à peu près entière retirée. Quant au mobilier, il faut s' en occuper. Consulter M Bouclier. J' ai consulté M Vanderlinden. Il dit qu' il faudrait faire mettre le bail (avec antidate) au nom d' un de mes fils majeur (Victor, en ce cas, car Charles a des dettes exigibles). Le propriétaire, surtout en payant deux termes d' avance, ne s' y refuserait pas. Du reste, tout en prenant ses précautions, il ne faut pas s' effarer. on y regardera à deux fois avant de mettre le séquestre sur mes meubles, sur mes droits d' auteur et sur mon traitement de l' institut. Cela me ferait moins de mal qu' à eux. Calme-toi donc, chère maman, en veillant toutefois. à défaut du dessin , envoie-m' en la copie non signée . J' en ai besoin pour mon travail. Je n' ai plus que deux lignes, j' y mets mille tendresses pour vous tous. Je suis plus populaire ici que je ne croyais. Hier, dans un banquet de p38 typographes, on a porté un toast aux trois hommes qui personnifient la résistance au despotisme, à Mazzini, à Kossuth, à Victor Hugo. Mon Charlot, mon Victor, mon Adèle, je vous embrasse sur vos six joues. écrivez-moi. le constitutionnel ayant parlé, les journaux belges rectifieront. Je tâcherai de te les faire passer. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 31 décembre. Chère amie, M Bourson qui te remettra cette lettre est le rédacteur en chef du moniteur de Belgique. reçois-le de ton mieux. c' est un homme fort distingué, d' un esprit rare et d' un noble coeur. Il est dans toutes nos idées, et sa femme, qui est spirituelle et charmante, te ressemble encore par l' enthousiasme et la foi à l' avenir et au progrès. Je t' envoie un article du messager des chambres d' ici sur le fait qui t' avait alarmée. Cela achèvera de te rassurer. Je n' ai, malgré ce petit incident, qu' à me louer de l' accueil qu' on me fait ici. L' année finit aujourd' hui sur une grande épreuve pour nous tous, nos deux fils en prison, moi en exil. Cela est dur, mais bon. Un peu de gelée améliore la moisson. Quant à moi, je remercie Dieu. Demain, jour de l' an, je ne serai pas là pour vous embrasser tous, mes chers bien-aimés. Mais je penserai à vous. Tout ce que j' ai dans le coeur s' en ira vers vous. Je serai à Paris, je serai à la conciergerie. Parlez de moi à ce dîner de famille et de prison que je regrette tant ; il me semble que j' entendrai. Je te remercie du journal que tu me fais. Il me sera en effet, je crois, très utile, car tu vois un côté que je ne vois pas. Remercie Béranger et fais faire mes compliments à Berryer. Je serai charmé de lire la conversation de Béranger. Ici les renseignements m' affluent. Je suis presque aussi entouré qu' à Paris. p39 Ce matin, j' avais cercle d' anciens représentants et d' anciens ministres dans mon bouge de la porte verte où je suis toujours. On m' a apporté une lettre confidentielle de Louis Blanc. Ils vont fonder à Londres un journal paraissant toutes les semaines, en français. Le comité serait composé de trois français, trois allemands, trois italiens. Je serais l' un des trois français avec Louis Blanc et Pierre Leroux. Que dis-tu de cela ? On pourrait faire une grande lutte contre le Bonaparte. Mais je crains que cela ne retombe sur nos pauvres chers prisonniers. Dis-moi ce que tu penses à ce sujet. Mais n' en parle à personne qu' avec une extrême réserve. le secret m' est demandé. Schoelcher est arrivé cette nuit, déguisé en prêtre. Je ne l' ai pas encore vu. L' autre nuit, je dormais. On me réveille. C' était De Flotte qui entrait dans ma chambre avec un avocat de Gand. Il avait coupé sa barbe. Je ne le reconnaissais pas. J' aime beaucoup De Flotte. C' est un brave et un penseur. Nous avons causé une partie de la nuit. Il est comme moi plein de courage et de foi en Dieu. Je t' embrasse tendrement, pauvre chère amie, et mes chers enfants. Je vous envoie toutes mes tendresses. -à bientôt mon Charles. -chère amie, serre les deux mains à Auguste et à Paul Meurice. Mets-moi aux pieds de Madame Paul Meurice. Comme vous devez avoir encore de bonnes heures tous ensemble dans cette prison ! Que je voudrais y être avec vous et avec eux ! Embrasse pour moi Bellet et sa gracieuse et excellente femme. à bientôt. Mets sur la lettre blanche que je t' envoie cette adresse : Mme D' Aunet, poste restante, Bordeaux. Et fais jeter à la poste. 1852 T 2 p40 à Madame Victor Hugo Madame Rivière 37, rue de la tour d' Auvergne. 5 janvier Bruxelles. Je commence, chère amie, par répondre à tes cinq questions, et je réponds oui sur toutes. J' ai reçu le papier timbré et je t' ai écrit (dans la lettre qui contenait les 2 ooo francs pour Guyot) ce que m' avait dit le notaire Vanderlinden à ce sujet. J' ai reçu l' excellente lettre d' Auguste et je lui répondrai en détail , dis-le lui bien, dès que les inventions de Louis Bonaparte à l' endroit de la presse auront pris la forme de lois et seront connues. Alors seulement on pourra statuer sur l' avènement ou l' évènement . Si cela est possible avec dignité, je ne résisterai pas à la reprise du journal. Nous examinerons ensemble, et ce que voudra Auguste, je le voudrai. J' ai reçu toutes les lettres de mes chers enfants, et toutes les tiennes, et plus elles sont longues, et plus elles me charment. Ainsi, n' ayez pas peur de faire des volumes. La brochure de Granier m' est également parvenue, et j' y ai remarqué l' omission de mon nom. Enfin, pour répondre à tout, tu peux, le cas échéant et pour des choses peu secrètes, m' écrire directement à M Lanvin, 16, place de l' hôtel de ville . J' y suis installé d' aujourd' hui et j' ai prévenu mon hôte que si l' on demandait M Lanvin, c' était moi, et que si p41 l' on demandait M Victor Hugo, c' était moi. Ainsi, je vis là sous mes deux espèces. Quand Charles arrivera, il me trouvera dans cette halle immense, avec trois fenêtres qui ont vue sur cette magnifique place de l' hôtel de ville. J' ai loué (pour presque rien) les meubles indispensables, un lit, une table, etc., -et un bon poêle. Je travaille là à l' aise, et je m' y trouve bien. Si je rencontre un vieux tapis pour 15 francs, je serai parfaitement heureux. En attendant, chère amie, prends dans ma chambre ma vieille causeuse que tu as fait recouvrir de rayé rouge et blanc, fais-la emballer le plus succinctement du monde, foin et toile d' emballage (pas de caisse, c' est inutile), mets mon adresse dessus, Lanvin, 16, grande place, Bruxelles, et fais porter la chose aux messageries Van Gend, 130, rue saint-Honoré (Laffitte et Gaillard). Là, tu expliqueras que ce meuble doit m' être expédié par la petite vitesse . Cela coûte 7 francs les 100 kilos (deux cents livres). On te demandera donc pour la causeuse quelque chose qui n' ira pas à 7 francs, et que tu paieras et porteras sur mon compte. Quand ce sera expédié, tu m' en donneras avis. Il y a sur la table de mon cabinet un coffret de cuir. Ce coffret contient, parmi beaucoup de papiers tous utiles , une certaine quantité de choses écrites de ma main. Il y a également des choses écrites par moi dans le long tiroir du bas à droite de ma petite armoire chinoise en laque à deux battants. Je te prie de chercher dans ce tiroir et dans le coffret de cuir tous les papiers écrits de ma main, prose et vers, de les réunir et de les mettre sous une enveloppe commune bien scellée. Tu me les feras parvenir par Charles quand il viendra. Tu feras de même un paquet ficelé et cacheté de tous les exemplaires uniques de mes discours que contient le coffret de laque à couvercle rond près de mon lit, et tu me l' enverras de la même façon. Je t' ai dit que la malle recouverte de drap contient beaucoup d' effets précieux, entre autres une croix de diamants que tu connais et qui ne m' appartiendra qu' à un moment donné. La clef de cette malle était avec plusieurs autres dans le coffret brisé que je t' ai remis le 2 décembre. Ouvre-la, et serre précieusement la croix de diamants. Tu peux laisser le reste dans la malle en ayant soin d' en garder la clef sous ta main, et en lieu sûr. Voilà bien des recommandations, chère amie, et je ne t' ai pourtant encore rien dit. Si je t' envoyais toutes les tendresses qui sont dans mon coeur, c' est moi qui te ferais des volumes. Comment peux-tu me supposer des défiances à moi qui sens en toi un si noble et si ferme et si tendre appui ! Retire ce vilain mot-là. Je prends des précautions, voilà tout ; et je les prends dans votre intérêt à tous. p42 Tu vois et tu sens toi-même que mes prudences n' avaient rien d' exagéré et qu' elles m' ont bien réussi. Que mes fils n' oublient pas cet axiome de ma vie : c' est parce qu' on a su être prudent qu' on peut être courageux. Je te remercie avec effusion, je te remercie mille fois de tout ce que tu fais. Fais le plus que tu pourras pour Mme D'. J' ai là un devoir vers lequel il m' est impossible de ne pas me tourner avec un intérêt profond. Je suis touché des paroles si délicates et si vraiment bonnes que tu me dis à ce sujet. Je t' envoie la lettre que Louis Blanc m' a écrite. Lis-la et fais-la lire à la conciergerie. Tu me la renverras par une prochaine occasion. Louis Blanc me presse pour avoir réponse, oui ou non , qu' en pensez-vous tous ? Qu' en pensent Meurice et Auguste ? Qu' en pensent Charles et Victor ? La chose peut être utile. D' ailleurs ce serait pour Charles un travail tout trouvé. Il paraît que les fonds sont faits en Angleterre. Mais n' y aurait-il pas inconvénient à me confondre, ne fût-ce qu' en apparence, avec Louis Blanc et Pierre Leroux ? Cela me ferait perdre l' isolement de ma situation actuelle, cela me rattacherait au passé d' autrui et par conséquent combinerait mon avenir avec des complications qui me sont étrangères, cela m' ôterait quelque chose de la pureté que j' ai aujourd' hui, n' ayant trempé dans rien, n' ayant pas tenu le pouvoir, n' ayant pas hasardé de théories, n' ayant pas fait de fautes, et ayant simplement tenu le drapeau levé et risqué ma tête le jour du combat. Et puis il faudrait aller en Angleterre, et rien ne presse encore de ce côté. D' autre part, ce serait un organe et un moyen de continuer la lutte. Mais ce n' est qu' une revue , il faudrait un journal. Enfin il y a un journal qui s' offre à moi ici, le messager des chambres . Le rédacteur est venu me trouver hier et ce matin et part pour Paris. Je t' envoie une lettre de lui qui te fera juger de sa bonne volonté. Il a peu d' argent. C' est là le côté faible de son affaire, surtout voulant la monter sur un très grand pied. Délibérez donc tous entre vous sur tous ces points et envoie-moi le plus tôt possible votre sentiment sur l' ouverture de Louis Blanc et la réponse à y faire. Désormais, chère amie, quand je t' écrirai par la poste, j' affranchirai la p43 lettre. Affranchis de ton côté quand tu m' écriras par Mme Taillet, car je ne sais comment faire pour rembourser les ports de lettres. Dans ce paquet tu trouveras une lettre pour M De La Roëllerie qui m' a donné asile dans la nuit du 2. Il demeure rue Caumartin et connaît Mme Abel. Elle te dira le numéro. Tu feras porter la lettre. Je l' ai écrite depuis longtemps déjà. Tout va bien ici. Quelques réfugiés sont abattus (entre autres Schoelcher, qui du reste s' est conduit héroïquement) mais je les relève. Ce matin, il y avait dans le sancho (le charivari de Bruxelles) des vers à moi adressés par un étudiant. Je refuse les dîners et les petites ovations en famille. J' ai besoin de mon temps pour travailler. Jamais je ne me suis senti le coeur plus léger et plus satisfait. Ce qui se passe à Paris me convient. Par l' atroce comme par le grotesque, cela atteint l' idéal des deux côtés. Il y a des êtres comme le Troplong, comme le Dupin, que je ne puis m' empêcher d' admirer. J' aime les hommes complets. Ces misérables-là sont des échantillons incomparables. Ils arrivent à la perfection de l' infamie. Je trouve cela beau. Ce Bonaparte est bien entouré. On dit que, sur les sous, son aigle aura la tête sous l' aile ; fort bien. Quant aux 75 oo ooo voix, y eût-il plus de zéros encore, je mépriserais tout ce néant. Mes chers êtres bons et courageux, vous êtes ma joie, je vous embrasse. Tu as reçu M Bourson, n' est-ce pas ? C' est un homme très intelligent. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, lundi 5 janvier. Je ne veux ici que vous serrer la main, cher Auguste. Vous pensez avec raison qu' il m' est impossible de rien résoudre en commun avec vous et notre cher Paul Meurice, quant à l' avènement , tant qu' on ignore par quelles menottes la presse sera garrottée sous le Bonaparte. Vous me direz votre avis sur la proposition de Louis B le plus tôt possible car il demande prompte solution. Cela ne pourrait-il pas aggraver la captivité de mes fils, et la vôtre, et celle de Meurice ? Question encore. Pesez tout cela. Vous êtes le sage, de même que vous êtes le vaillant. à vous ex imo . p44 à Charles. Bruxelles, lundi 5 janvier. Dans trois semaines, mon Charles, tu seras ici. Ce sera un peu d' exil pour toi, et bien du bonheur pour moi. Nous vivrons de la vie austère et douce du travail. Je suis sûr de toi, et je ferai ce qui sera en mon pouvoir pour te rendre Bruxelles aimable. Les gens d' ici ont de la bonne volonté pour les affaires de journal et de librairie, mais je crains que l' argent ne leur manque. Cependant je pense que nous finirons par nouer quelque chose. En attendant, nous vivrons comme le frère aîné et le frère cadet. S' il y a quelques privations à subir (il y en aura) je commencerai par moi. Et puis, je t' envoie toutes mes tendresses, mon enfant. On me disait ce matin : votre fils Charles sera le premier journaliste d' ici, s' il veut. Mais il est difficile pour un étranger d' écrire dans les journaux, et ils me font l' effet de n' avoir pas le sou. -c' est égal, nous verrons. -et puis c' est une oeuvre de dévouement. à André Van Hasselt. Bruxelles, 6 janvier. Ce n' est pas moi, monsieur, qui suis proscrit, c' est la liberté ; ce n' est pas moi qui suis exilé, c' est la France. La France hors du vrai, hors du juste, hors du grand, c' est la France exilée et hors d' elle-même. Plaignons-la et aimons-la plus que jamais. Moi, je ne souffre pas. Je contemple et j' attends. J' ai combattu, j' ai fait mon devoir, je suis vaincu, mais heureux. La conscience contente, c' est un ciel serein qu' on a en soi. Bientôt j' aurai près de moi ma famille et j' attendrai avec calme que Dieu me rende ma patrie. Mais je ne la veux que libre. Je vous remercie de vos beaux et nobles vers. ex imo corde. Victor Hugo. p45 à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 8 janvier, jeudi. Chère amie, je t' ai écrit hier soir par M Couvreur, du messager des chambres . Mais il ne sera pas à Paris avant quatre ou cinq jours. Je profite d' une occasion que me donne M Lévy pour t' envoyer de mes nouvelles. M Lévy est l' ami de Crémieux. C' est lui qui m' a apporté le paquet au sujet duquel tu t' es inquiétée. Sois tranquille. J' ai tout reçu. M Lévy est excellent et continue de m' offrir ses bons offices. J' en userai, et je commence aujourd' hui comme tu vois. Je t' écris de ma chambre sur la grande place, avec un beau soleil et ce magnifique hôtel de ville sous les yeux. Hier, j' ai visité l' intérieur de l' hôtel de ville en compagnie du bourgmestre de Bruxelles, M De Brouckère, qui me fait très gracieusement les honneurs de la ville. Je continue d' être ici l' objet d' une foule d' attentions. Le Maupas d' ici, un certain baron Hody, qui m' avait envoyé les gendarmes le mois passé, vient d' être forcé de donner sa démission. Mon affaire n' est pas étrangère à sa déconfiture. Je te donne quelques détails à ce sujet dans la lettre que te remettra M Couvreur. M Couvreur, que tu recevras de ton mieux, est un homme intelligent et avenant. Seulement préviens bien nos amis qu' il n' a pas d' argent et qu' il semble avoir ici peu de crédit. ceci fort entre nous. écris-moi toujours de longues lettres. Elles m' intéressent au plus haut point. Mets-y force détails. En choisissant bien les occasions, tu peux tout m' écrire. Quant à l' affaire délicate dont tu me parles, je crois que le voyage au pôle nord peut paraître sans inconvénient aucun dans la revue de Paris en le signant Mme Thévenot D' Aunet . Ce nom déroute les malignités. Au reste, juge et décide. Ce que tu feras sera bien. Mais songe qu' il m' importe de porter aide et appui là. Je te remercie dans tous les cas de l' appui et de la chose. On nous dit ici que Xavier Durieu, Rivière, l' avocat, et Hippolyte p46 Magen, le libraire, sont déportés à Cayenne. J' ai reçu ce matin l' ancien constituant Laussedat dont les biens ont été mis sous le séquestre. Les horreurs continuent en France. -quant à la Belgique, sois parfaitement tranquille. Les ministres et le bourgmestre me font mille assurances cordiales. Ne crains rien. Je suis ici comme un centre. Ma halle-car ma chambre est une halle-ne désemplit pas. Il y a quelquefois trente personnes, et je n' ai que deux chaises ! -je vais du reste faire effort pour clore ma porte ; car, si je me laisse envahir, on me prendrait mon temps et j' en ai besoin plus que jamais. Je continue à force mon travail sur le 2 décembre. On m' envoie un journal de modes qui paraît ici et qui s' intitule : Esmeralda . Les journaux belges appellent Bonaparte Napoléon Le Petit . Ainsi j' aurai baptisé les deux phases de la réaction, les burgraves et Napoléon Le Petit . C' est déjà quelque chose. -en attendant mieux. Je t' embrasse, ma bonne et généreuse femme. Tes lettres m' apportent de la force et de la foi. Dis à ma chère petite fille de m' écrire et à tous ces chers enfants de la conciergerie. J' attends toujours Charles pour la fin du mois. -pas d' imprudence en paroles. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 11 janvier. Mme Coppens te portera cette lettre, chère amie. Depuis le 31 décembre je t' ai écrit (sans compter celle-ci) quatre lettres : 1, par M Bourson. - 2, par Mme David. -3, par M Couvreur (du messager des chambres ). Cette lettre ne t' arrivera qu' un peu arriérée, car M Couvreur a différé son départ, et ne sera à Paris que dans quelques jours. -4, par M S Lévy, ami de Crémieux. Je réponds en ce moment à la lettre que Mme Coppens m' a apportée et à ta lettre d' avant-hier vendredi. Il est utile de faire une récapitulation pour bien nous fixer. p47 Tu sais en ce moment que je suis banni par le Bonaparte, c' est-à-dire expulsé , c' est le mot dont se sert ce drôle. Hier, j' étais chez Schoelcher, Charras arrive, nous causons tous les trois. Charras était en train de nous raconter son arrestation, sa captivité, son élargissement, et des choses de l' autre monde. Survient Labrousse. Il me dit : -vous êtes banni, avec 66 représentants de la gauche, comme chefs socialistes. J' ai vu le décret. Votre nom m' a frappé et je vous cherche pour vous le dire. -j' espère bien que j' en suis aussi ! A dit Charras. -et moi aussi ! A dit Schoelcher. -sur ce, nous avons continué notre conversation. Du reste, ceci doit te rassurer un peu quant à la Belgique. Ce n' est pas le lendemain du jour où il nous expulse qu' il peut décemment nous reprendre. Je sais bien qu' il se fiche de la décence. Mais c' est égal, il n' étendra pas la main hors de la frontière pour nous saisir en ce moment-ci. Dans quelques mois, je ne dis pas. Mais il a fort à faire à cette heure. Sois donc tranquille. Je demeure, comme tu sais, sur la grande-place. Le bourgmestre de Bruxelles est venu me voir. Je lui ai dit : savez-vous qu' on dit à Paris que le Bonaparte me fera saisir ici et enlever la nuit chez moi par ses agents de police ? M De Brouckère (le bourgmestre) a haussé les épaules et m' a dit : vous n' aurez qu' à casser un carreau et qu' à pousser un cri, l' hôtel de ville est sous vos fenêtres. Il y a trois postes, vous serez bien défendu, allez ! En ce moment, le gouvernement belge se conduit bien. Jugez-en par ceci. D' ailleurs, je ne fais pas d' établissement ici. J' y vis le pied levé, et p48 comme je te l' ai déjà dit, il ne faut qu' une enjambée pour être en Angleterre. Ce n' est pas seulement le bon marché qui me fait rester, quoique la considération soit grande, c' est la facilité de trouver des affaires de librairie. On a déjà entamé divers pourparlers. à Londres, ce serait plus difficile. -la contrefaçon se meurt ici, elle est cernée et bloquée par les traités internationaux, il y a donc toute une industrie belge qui réclame et qui va périr, 25 ooo ouvriers imprimeurs sans pain, force plaintes, etc. -le gouvernement belge serait frappé de cette idée qu' en profitant de notre présence (Dumas, Thiers et moi) à Bruxelles, on pourrait nous acheter des droits de propriété, légitimer ainsi la contrefaçon, faire tomber les traités par ce seul fait, et rendre vendables une foule de livres qui sans cela pourriront en magasin. En outre, rendre la vie à la librairie belge, etc. -M Bourson s' occupe de cette affaire, et est venu m' en parler. Dans ce cas-là, comme les libraires belges ont peu d' argent, le gouvernement, dans un but d' intérêt national, leur ferait une avance. On pourrait en venir jusqu' à m' acheter, non seulement les misères , mais la propriété même de mes oeuvres. On parlerait par cent mille francs. Ceci étant, il faut un peu voir venir. -dis à Charles de faire une réponse dilatoire à son libraire. Je ne refuse pas du reste de lui parler, et quand Charles viendra à Bruxelles, si M Brie veut venir avec lui, je serai charmé de causer de ses offres. L' inconvénient qu' elles ont, c' est de m' ôter (pour une faible somme) la faculté de vendre en Belgique la propriété absolue de mes oeuvres complètes. Il faut bien songer à cela. J' insiste, chère amie, pour que tu m' envoies la causeuse. Je n' ai ici que deux chaises. C' est une dépense de 6 ou 7 francs et je n' aurais pas ici un canapé à moins de 80 francs. On me demande 6 francs par mois pour m' en louer un. Je ne comprends rien à ce prétendu billet Hugelmann. C' est quelque fraude. Tu as très bien fait, et tu feras toujours bien de ne rien signer sans me prévenir. Refuse net. Je suis d' accord avec vous tous quant à la proposition de Londres. Je vais répondre dans ce sens. Renvoie-moi la lettre de Louis Blanc par la prochaine occasion. Je travaille à force au récit du 2 décembre. Tous les jours les matériaux m' arrivent. J' ai des faits incroyables. Ce sera de l' histoire, et on croira lire du roman. Le livre sera évidemment dévoré en Europe. Quand pourrai-je le publier ? Je ne sais pas encore. Je ne comprends rien, et personne ici ne comprend rien, à l' exception outrageante que le Bonaparte fait pour Jules Favre, Michel De Bourges et p49 Carnot, tous trois membres comme moi du comité de résistance. Il paraît que Jules Favre plaide à Paris. C' est étrange. Qu' en dit-on à Paris ? Si tu entends quelque explication, envoie-la moi. Dans mon prochain envoi, je répondrai à Auguste très en détail. Tout ce qu' il me dit est du plus haut bon sens, et j' adhère à tout. Je répondrai aussi aux trois charmantes lettres de Charles, de Victor et d' Adèle. Dis-leur de m' écrire souvent et sans attendre mes réponses. J' ai tant à faire que je ne puis écrire autant de lettres que je voudrais à vous tous. Je passerais ma vie à vous écrire. Il me semble, chers bien-aimés, que c' est causer avec vous. Ma plume va au hasard. C' est illisible, mais qu' importe ! On fait ici, entre nous proscrits, une souscription pour les plus pauvres. J' ai demandé à Schoelcher s' il y avait un maximum. I m' a dit quinze francs. Je les lui ai donnés. Chère amie, j' emplis ces deux lignes d' effusions pour vous tous. écrivez-moi tous et long . à Paul Meurice. Bruxelles, dimanche 11 janvier. Cher ami, ma femme déjà vous a dit combien votre lettre m' avait charmé et combien je vous remerciais des détails sur le 2 décembre. Envoyez-moi toujours tout ce que vous pourrez recueillir. Je vais faire un livre rude et curieux, qui commencera par les faits et qui conclura par les idées. Jamais plus belle occasion, ni plus riche sujet. Je traiterai le Bonaparte comme il p50 convient. Je me charge de l' avenir historique de ce drôle. Je le conduirai à la postérité par l' oreille. Dites à Auguste et à mes fils qu' ils auront par la prochaine toutes les réponses que je leur veux faire, mettez-moi aux pieds de votre noble femme, et prenez pour vous un bon serrement de main. V. à Pierre Cauwet. Bruxelles, 12 janvier. L' exilé vous remercie, Monsieur Cauwet, vous m' envoyez de bonnes paroles et qui me touchent vivement. Je suis hors de France pour le temps qu' il plaira à Dieu, mais je me sens inaccessible dans la plénitude du droit et dans la sérénité de ma conscience. Le peuple se réveillera un jour, et ce jour-là chacun se retrouvera à sa place, moi dans ma maison, M Louis Bonaparte au pilori. Votre bien affectueusement attaché. Victor H. à messieurs les membres de l' académie française. Bruxelles, janvier. Messieurs et chers confrères, le malfaiteur politique dont le gouvernement pèse en ce moment sur la France a cru pouvoir rendre un décret d' expulsion dans lequel il m' a compris. Mon crime, le voici : j' ai fait mon devoir. J' ai, par tous les moyens, y compris la résistance armée, défendu contre le guet-apens du 2 décembre la constitution issue du suffrage universel, la république et la loi. Il est interdit aux bannis, de par le coup d' état, de rentrer en France sous peine d' être déportés à Cayenne, c' est-à-dire sous peine de mort. p51 Dans cette situation, en présence de la force brutale qui règne et contre laquelle je renouvelle du fond de mon exil mes protestations indignées, je ne puis prendre part à l' élection académique qui aura lieu le 22 janvier, et je vous prie, messieurs et chers confrères, d' agréer, avec l' expression de mes regrets, l' assurance de ma vive cordialité et de ma haute considération. Victor Hugo, représentant du peuple. à André Van Hasselt. 16 janvier. Vous me comblez, monsieur et cher confrère, je dirai même que vous me meublez. Vous m' envoyez un canapé à Bruxelles, à moi qui ne pourrais même pas vous donner un fauteuil à Paris. Je le regrette pour nous autres infortunés quarante. L' académie française serait un peu moins welche si elle prenait quelques belges comme vous. Pour le moment, plaignons-la : cette pauvre académie est toute penaude là-bas. Trois proscrits ! Depuis 1815 elle ne s' était pas vue à pareille fête. Dans ce temps-là c' était Louis Xviii qui chassait l' autre Napoléon, le grand, de l' académie des sciences. Quant à moi, je m' étends voluptueusement sur votre excellent canapé et j' y lis vos bons et beaux livres. ô ingratitude humaine ! Je commence à regarder avec dédain ma malle, que j' avais élevée à la dignité de sopha et que vous avez destituée. C' est fini ! De spartiate, je me fais sybarite. Bientôt j' irai me mettre aux pieds de Mme Van Hasselt et vous serrer la main. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 17 janvier. Samedi. Je n' ai qu' une minute, chère bien-aimée femme. Je t' écris par la bonne de Schoelcher, vieille femme qui a du courage comme dix jeunes hommes et qui l' a prouvé. Elle te contera son histoire et te remettra pour moi une lettre d' elle que tu me feras passer par la plus prochaine occasion. Tout p52 continue d' aller ici passablement. Toute la presse libérale est pour nous et vivement. Je t' en envoie des extraits à propos de mon bannissement. Une foule de journaux par toute la Belgique ont reproduit mon discours de 47 sur la rentrée des Bonaparte. Cela fait ici grand effet. Je pense avec bonheur que mon Charles va venir et que je le verrai dans une quinzaine de jours. Il était allé au bal de l' opéra. Les journaux jésuites d' ici l' ont dit. Chers enfants, prenez garde à cela. Espionnage à Paris, diffamation au dehors. Je suis convaincu que Charles ici sera un homme. Probablement j' arriverai à construire une citadelle d' écrivains et de libraires d' où nous bombarderons le Bonaparte. Si ce n' est à Bruxelles, ce sera à Jersey. Hetzel est venu me voir. Il a un plan d' accord avec le mien. D' un autre côté, la Belgique se tournera, je crois, vers nous, pour sauver sa librairie. Je t' envoie deux pages d' une brochure. Lis et fais lire à la conciergerie. C' est un symptôme. Hetzel me disait hier qu' on vendrait au moins 200000 exemplaires d' un livre intitulé : le deux-décembre, par Victor Hugo . Quand tous quatre seront libres, je songe à des travaux collectifs. L' évènement , pourquoi pas ? Une librairie politique à Londres, une librairie littéraire à Bruxelles, voilà mon plan. Deux foyers, et notre flamme les alimentant tous deux. Pour réussir à mener la chose à bonne fin, il faut vivre ici stoïque et pauvre et leur dire à tous : je n' ai pas besoin d' argent ; je puis attendre, vous voyez. -qui a besoin d' argent est livré aux faiseurs d' affaires, et perdu. p53 Vois Dumas. Moi, j' ai un grabat, une table, deux chaises. Je travaille toute la journée et je vis avec 1200 francs par an. Ils me sentent fort, et les propositions me viennent e foule. Quand nous aurons conclu quelque chose, vous viendrez et nous rétablirons l' aisance de toute la famille. Je veux que vous soyez tous heureux et contents, toi, ma femme, et toi chère fille aussi. Vous tous enfin ! Il me semble que Meurice, Auguste, Charles et Victor pourraient faire, à eux quatre, une histoire depuis février 48 jusqu' au 2 décembre. Distribuez-vous le travail. Chacun fera sa part ici. Nous travaillerons sur la même table, avec la même écritoire et la même pensée. Je te remercie de la causeuse , j' en ai besoin, et je vous envoie à tous, Tour-D' Auvergne et conciergerie, toutes les tendresses du proscrit satisfait. Je vous répondrai à tous par le prochain courrier. En attendant, écrivez-moi tous de longues lettres. Chère amie, ne manque pas de bien remplir les pages. -à propos, j' ai vu cette immondice qu' il appelle sa constitution ! à Madame Victor Hugo. Bruxelles, lundi 19 janvier. Ceci n' est qu' un mot, et qui te parviendra par la poste. La page ci-jointe t' explique pourquoi je t' écris par Mme Bellet sans attendre d' occasion. Tu me répondras expressément au sujet de cette page une page où tu me diras ce que tu auras fait, et que je brûlerai comme tu brûleras celle-ci . Dis bien à Auguste que la prochaine occasion lui portera une lettre. J' écrirai aussi à chacun de mes trois chers enfants séparément. Je dois bien cela à toutes leurs charmantes lettres. Le pauvre Charles sera triste de vous quitter. Cette liberté ici ne vaut pas sa prison, mais j' aurai bien de la joie à le voir. Que ceci le console. Quant à mon Victor, je l' embrasse sur les deux joues-et toi aussi, chère petite fille bien-aimée, ne sois pas jalouse. -mais c' est que Victor est bien vaillant et bien courageux. Il m' écrit les lettres les plus calmes, les plus fermes et les plus sereines du monde, avec ses sept mois de prison devant lui ! C' est bien, cher enfant. Tu vois que j' allais au devant de ta pensée en signant ma dernière lettre le proscrit satisfait . On me prodigue ici toutes sortes de respects. Il n' y a pas encore de peuple en Belgique, il n' y a qu' une bourgeoisie. Elle nous haïssait , nous démocrates, avant de nous connaître. Les journaux jésuites, abondants ici, p54 avaient fait de nous des croquemitaines. Maintenant ces bons bourgeois nous vénèrent. Ils sont furieux de mon bannissement qui me fait sourire. L' autre jour un échevin me lisait le journal dans l' estaminet. Tout à coup il s' écrie : expulsion ! et donne sur la table un coup de poing qui casse son cruchon de bière. -tout à l' heure je déjeunais d' une tasse de chocolat, comme tous les jours, au café des mille colonnes. Un jeune homme s' approche de moi et me dit : -je suis peintre, monsieur, et je vous demande une grâce. -laquelle ? -la permission de peindre, de votre chambre même, la vue de la grande place de Bruxelles et de vous offrir le tableau. -et il ajouta : -il n' y a plus que deux noms dans le monde : Kossuth et Victor Hugo. Tous les jours ce sont des scènes pareilles. Je vais être obligé, à cause de cela, de changer de café pour déjeuner. J' y fais foule et cela me gêne. Le bourgmestre vient de temps en temps me voir. L' autre jour, il m' a dit : je me mets à vos ordres. Que désirez-vous ? -une chose. -laquelle ? -que vous ne blanchissiez pas la façade de votre hôtel de ville. -diable ! Mais c' est mieux blanc. -non, c' est mieux noir. -allons ! Vous êtes une autorité, je vous promets qu' on ne blanchira pas la façade. Mais, pour vous, que voulez-vous ? -une chose. -laquelle ? -que vous fassiez noircir le beffroi. (ils l' ont refait neuf, pas mal, mais il est blanc.) -diable ! Diable ! Noircir le beffroi, mais c' est mieux blanc. -non, c' est mieux noir. -allons, j' en parlerai aux échevins et cela se fera. Je dirai que c' est pour vous. Ce billet n' est encore qu' un mot en attendant. écris-moi toujours de longues lettres. Fais ma commission. Hélas ! Quand serons-nous réunis ? Oh ! Si une bonne proscription pouvait vous chasser tous de France ! Embrasse mon Adèle. Serre la main d' Auguste et de Paul Meurice. Tu as oublié de m' envoyer la lettre (d' une femme anonyme) qui m' était adressée. Tu ne m' as envoyé que celle qui était pour toi. Répare l' oubli. Lundi 19 janvier. à brûler. chère amie, lis ceci tout de suite avec attention, et dès que tu l' auras lu, tu détacheras cette page de ma lettre et tu la brûleras . Tu vas en sentir l' importance pour toi-même. Mme D veut venir me joindre ici. elle a l' intention de partir le 24. va la p55 voir tout de suite, et parle-lui raison. Une démarche inconsidérée en ce moment peut avoir les plus grands inconvénients. Tous les yeux aujourd' hui sont fixés sur moi. Je vis publiquement et austèrement dans le travail et les privations. De là un respect général qui se manifeste jusque dans les rues. En ce moment donc, il ne faut rien déranger à cette situation. J' ai d' ailleurs dans l' idée qu' avant peu nous serons à Paris. Dis-lui tout cela. Traite-la avec tendresse et ménage ce qui souffre en elle. Elle est imprudente, mais c' est un noble et grand coeur. Ne lui montre pas ceci. brûle-le tout de suite. dis-lui que j' écrirai à l' adresse qu' elle m' a donnée. Veille aux coups de tête. à Madame Victor Hugo. samedi 24 janvier. à brûler. ta lettre par Mme Taillet m' arrive au moment où j' allais t' écrire de mon côté. Chère amie, tout de suite un mot. Ce matin, Mme D m' a encore écrit. Elle veut absolument venir, ne fût-ce, dit-elle, que pour quelques jours . Cela suffirait pour amener les plus graves inconvénients. Elle dit qu' elle viendra sans t' en parler. Il faut absolument, chère amie, que tu la voies et que tu la ramènes à la raison. Elle en manque ici complètement. Tu sais tout ce que je pense d' elle et combien c' est une généreuse et noble nature à mes yeux. Mais les coups de tête perdent tout. C' est justement cette violence que je lui sais, qui m' empêche de lui écrire. J' avais cependant usé du moyen qu' elle m' indiquait de façon à la rassurer complètement . Elle veut des lettres à elle. C' est là, dans les habitudes que tu lui connais de tout dire au monde entier, un très grand danger. Ma vie ici, je te le répète, est profondément austère et laborieuse. à Paris on dit tout ce qu' on veut, mais à Bruxelles je vis en public et on n' y dit rien de ce qui se colporte à Paris. Paris suppose, Bruxelles voit. -vois Mme D. Veille sur elle. Je lui écrirai dès qu' elle sera calme. Elle veut venir, même Charles ici. Fais-lui sentir à quel point c' est impossible. Cela me ferait quitter Bruxelles sur-le-champ. Dis-lui p56 que c' est un temps à passer et qui sera court. Mais empêche ce voyage qui serait fou. Toujours samedi 24 janvier. Maintenant encore un mot tout confidentiel . Ce qu' Abel a dit à Meurice est insensé. La personne dont il parle est ici en effet ; elle m' a sauvé la vie, vous saurez tout cela plus tard, sans elle j' étais pris et perdu au plus fort des journées. C' est un dévouement absolu, complet, de vingt ans, qui ne s' est jamais démenti. De plus, abnégation profonde et résignation à tout. Sans cette personne, je te le dis comme je le dirais à Dieu, je serais mort ou déporté à l' heure qu' il est. -elle est ici dans une solitude complète. ne sortant jamais. sous un nom inconn. Je ne la vois qu' à la nuit tombée. Tout le reste de ma vie est en public. Je ne réponds pas de ce qu' on suppose, je réponds de ce qui est. Tu vas juger des inventions (inévitables du reste) par un détail. Depuis que je suis ici, je ne suis sorti que deux fois avec des femmes en leur donnant le bras : la première fois avec Mme Taillet (le soir de son départ), la deuxième fois, il y a huit jours, avec Mme Bourson. Dis donc à Abel que ce qu' on lui a porté, c' est un paquet de Paris et non de Bruxelles. Dis-le aussi à Paul Meurice. Tout ce que je t' écris là est la vérité devant Dieu ! Comment, dans ma situation, j' irais m' afficher dans les rues de Bruxelles, moi ! C' est absurde et stupide. -dans quelques jours nous vivrons ensemble, Charles et moi, et ce sera encore plus clair. J' ai retenu deux chambres à lit dans la même maison. -ce sera toujours grande place, mais je quitterai le numéro 16. -chère amie, l' heure presse. Je ne prends que le temps de t' envoyer mes plus profondes tendresses. Je t' écrirai lundi par une occasion une longue lettre, pour tout le reste, ainsi qu' à nos chers prisonniers. à Madame Victor Hugo. mardi 27 janvier. Demain mercredi mon Charles sort de la conciergerie. Chère amie, ce sera une grande tristesse pour toi de le perdre et une grande joie pour moi p57 de le gagner. Je veux qu' en rentrant à la maison il trouve cette lettre de moi qui lui dira que je l' attends le plus tôt qu' il pourra venir. Voici quelle est ma vie et quelle sera sa vie ici : je quitte le numéro 16 à la fin du mois et je vais, numéro 27, même grande place. Nous aurons là deux chambres à lit, dont une à feu et au midi. Celle-ci est grande et convient au travail commun. Je me la suis réservée. Si pourtant Charles qui est frileux tient à la chambre à feu pour se lever le matin, je la lui laisserai le reste de l' hiver, quitte à la reprendre au printemps, si nous sommes encore à Bruxelles. J' aurai ce logis du numéro 27 à partir du ier février. Quant à la dépense, il faut qu' elle soit très sévèrement circonscrite, rien n' étant plus douteux que l' avenir, et les ressources en apparence les plus sûres pouvant manquer ou tarder. Je vis, moi, pour 100 francs par mois. Voici le devis par jour : loyer : 1 fr 00 déjeuner (une tasse de chocolat) : 0 fr 50 dîner : 1 fr 25 feu : 0 fr 25 total : 3 fr 00. Cela fait 90 francs par mois. Le reste (10) est pour le blanchissage, les pourboires, etc. à nous deux Charles, nous dépenserons donc 200 francs par mois. -de cette façon nous attendrons en travaillant que quelque affaire se termine ici ou à Londres. Une fois le débouché du travail assuré et réglé, nous augmenterons notre aisance et l' aisance générale. -dans sept mois, chère amie, vous nous rejoindrez tous. D' ici là, la situation se sera éclaircie. Nous aurons conclu quelque chose, j' aurai vendu tout ou partie de mes manuscrits et de mes réimpressions, et nous pourrons fonder tous, quelque part, dans un beau lieu et dans un lieu sûr, une colonie heureuse. Et quand je dis tous , il va sans dire que j' entends mes quatre fils . Meurice et Auguste sont de ma famille. à propos de cela, Brofferio m' a écrit une lettre charmante pour me demander en Piémont et m' offrir une villa sur le lac Majeur. Ainsi bon espoir. Je t' écris ceci à la hâte, bien chère amie. Demain ou après-demain au plus tard, Mme De K, qui passe ici, te portera une nouvelle lettre et des lettres pour Auguste, pour Paul Meurice, pour mon Victor, pour ma chère fille, et pour Charles, s' il n' est pas déjà ici. Préviens-moi du jour et de l' heure où il arrivera. Mets dans sa malle pour moi mon pantalon d' été gris neuf, mes pantoufles p58 maroquin neuves, tous mes gilets, mes foulards, tout ce que j' ai encore de linge de corps à la maison. Ajoute les exemplaires (brochés verts) de mes 14 discours, les journaux exemplaires uniques qui sont dans la boîte de laque à couvercle rond près de mon lit et que je t' ai recommandés, tous les papiers écrits par moi et que tu as dû dépouiller, ma lorgnette (qui est dans l' armoire de ton père). Cherche dans cette armoire, sur ma table et dans la malle couverte de drap tous mes portefeuilles . J' ai voyagé avec. Ils contiennent tous des notes qui me sont précieuses. Envoie-les moi ainsi que mes albums de dessins. Fais choisir auparavant à Paul Meurice, à Auguste et à Mme Bouclier, chacun le dessin qu' ils voudront dans ces albums. Chère maman bien-aimée, dans deux jours tu recevras une plus longue lettre. -je suis d' avis de sous-louer et je t' xpliquerai ce que je crois faisable. En attendant, sois toujours rayonnante . Le mot de Mélanie est stupide... oui, rayonne . Nous traversons de bonnes et magnifiques adversités. Tout ce qui se passe est utile, utile à la France comme leçon, utile à nos enfants comme épreuve, utile à nous deux comme lien d' amour et consécration. J' approuve d' avance tout ce que tu fais et tout ce que tu dis. Je sais que tu n' as rien que de sage dans l' esprit et de grand dans le coeur. Tu as bien, bien, bien parlé à Villemain. C' est un ami du reste, et je lui écrirai. Encore un mot pour vous tous. Je vous aime bien ! à Charles. mercredi 28 janvier Bruxelles. Je ne t' écris qu' une page à toi, mon Charles, car tu seras peut-être en route pour Bruxelles quand cette lettre sera à Paris. Si tu n' es pas encore p59 parti, je veux que tu aies ta lettre, ne fût-elle que de dix lignes. Viens le plus tôt que tu pourras et préviens-moi de ton arrivée par un mot. Je te conseille, pour moins de fatigue, de venir plutôt le jour que la nuit. J' irai t' attendre au débarcadère. Aie soin de me dire l' heure où tu arriverais. Ta mère te communiquera ce que je pense du travail possible et utile à Bruxelles, et puis nous en causerons. Je t' embrasse sur les deux joues, mon Charles. à bientôt. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, mercredi 28 janvier. Il y a bien longtemps, cher Auguste, que je veux causer avec vous et vous remercier de vos lettres si nobles et si cordiales. Encore quelques mois, je l' espère, et nous serons tous réunis, soit à Paris, soit dans l' exil où nous saurons bien nous refaire une France. Dans tous les cas nous aurons la famille en attendant la patrie. Je ne crois pas que nous puissions rester ici, et je le regrette, car à tous les points de vue pour nous Bruxelles vaut mieux que Londres. Mais probablement au printemps il y aura sur la Belgique une fonte de ces russes qui composent maintenant, hélas ! L' armée française. Et d' ici là, le gouvernement belge aura peur, et nous mettra dehors. Je dois dire pourtant que ces jours passés il s' est bravement conduit à mon occasion. Le gouvernement français a fait savoir au gouvernement belge qu' il avait la certitude que j' allais publier à Bruxelles un manifeste et qu' il demandait formellement mon expulsion de la Belgique. -le roi Léopold, de son chef et sans même que je fusse consulté ou averti, a répondu non tout net. C' est la première fois que la Belgique répond non au Bonaparte depuis le 2 décembre. -le lendemain le bourgmestre est venu me voir de la part du ministre de l' intérieur et m' a conté le fait confidentiellement . Je lui ai gardé le secret, mais la chose a transpiré d' ailleurs, elle a été dite dans la gazette de Cologne , et les journaux d' ici la répètent en ce moment. -cela va peut-être regâter la situation. Car le Bonaparte ne se fâche des soufflets qu' on lui donne que si les soufflets font du bruit. à propos de bruit, ces jours passés on a voulu me donner une sérénade sur ma grande place. Un musicien belge, M Lefèvre, m' a écrit à ce sujet. J' ai refusé en priant qu' on changeât les applaudissements pour moi en huées pour le Bonaparte. offrez-lui ma sérénade en charivari. p60 ici, en attendant qu' on me chasse on me caresse. à de certains jours mon immense galetas ne désemplit pas. Hier un prêtre est venu, l' abbé Louis, chef d' une institution probablement un peu jésuite, autrefois rédacteur d' un journal clérical. Il s' est confondu en admirations, puis m' a dit : Monsieur Victor Hugo, j' ai un pardon à vous demander. -lequel ? -je vous ai attaqué autrefois dans mon journal d' une manière horrible . -eh bien ? - oubliez-le. -je lui ai dit : cela me sera d' autant plus facile à oublier que je ne l' ai jamais su. -et tout le groupe qui était là s' est mis à rire. Du reste ce prêtre est bon homme. Il hait le Bonaparte. Il m' a dit : -le clergé de France en ce moment perd l' église de Rome. -oui, lui ai-je dit, mais l' église de Rome avait déjà perdu le clergé de France. Je voyais l' autre jour de ma fenêtre sur la place un charlatan qui avait appuyé son tréteau à deux tas d' ordures, n' ayant pu trouver mieux. Hier en lisant la liste du sénat et la liste du conseil d' état, j' ai pensé à ce charlatan. L' un appuie sa dictature comme l' autre appuyait son tréteau. Nous, qu' allons-nous faire ? Que publierons-nous ? Et comment publierons-nous ? Je ne vois pas encore distinctement de quel côté ni de quelle façon, mais j' ai la certitude absolue que le débouché se fera. Nous emportons avec nous la pensée française, et la pensée française est nécessaire au monde politique, au monde littéraire et au monde commercial . Déjà quelques linéaments se forment, mais rien ne se dessine encore bien nettement. J' envoie à ma femme un journal belge qui parle de la contrefaçon à un bon point de vue. Vous lirez cela. C' est une idée qui gagne ici du terrain. Les chambres vont s' en occuper. Hier soir Méline (le grand éditeur contrefacteur) m' a envoyé Van Hasselt, me dire qu' aussitôt la question législative vidée, il me ferait des offres sérieuses , qu' il me priait de ne rien précipiter et de ne point conclure avec d' autres d' ici là. -en attendant, j' avance mon 2 décembre . Ce sera, par les faits curieux et innombrables, un livre inouï d' intérêt. Dinocourt l' écrirait qu' il s' en vendrait cent mille. Quant à l' avènement ou l' évènement , est-ce que vous croyez à une loi de presse praticable en France ? Je n' y crois pas. Je dis plus, j' affirme que la négation de toute presse continuera indéfiniment. Le lendemain du premier journal libre, Bonaparte tomberait. Quel est votre sentiment à ce sujet ? -on peut attendre encore. -après quoi il sera utile et prudent de retirer le cautionnement. Quant à l' évènement en lui-même (ou l' avènement ) il lui reste un avenir, fort beau peut-être, dont Hetzel et d' autres m' ont parlé et dont nous causerons quand vous serez libres tous. Il y a ici un rédacteur de l' avènement , p61 M Coste, qui s' est très bravement conduit le 3 décembre. Mais n' en parlez pas. Il s' en cache et a raison, voulant rentrer en France. -je n' ai plus qu' une ligne. Je vous envoie tout ce que j' ai de meilleur dans le coeur. à François-Victor. Bruxelles, mercredi 28 janvier. Mon Victor, comment vas-tu ? Charles te quitte aujourd' hui, j' en ai le coeur gros pour toi, tu vas être seul dans ta cellule. ô pauvre cher enfant ! Quand me reviendras-tu ? Comme tes mois de prison pèsent à mes mois d' exil ! Je ne sais pas ce qui arrivera dans six mois, mais je sais que nous serons heureux quand nous serons ensemble. Où ? Je l' ignore. à Bruxelles, en Angleterre, en Piémont, je veux bien, pourvu que nous soyons ensemble. à propos de Piémont, Brofferio m' a écrit une belle et charmante lettre pour me convier à venir chez eux. Puisque je suis exilé, dit-il, Turin me demande la préférence . Il me dit que le roi giovine bale , me recevra à bras ouverts, et les ministres sardes aussi, et il ajoute : venite e procurate a me l' onore di annunziare il vostro arrivo... ailleurs il dit : venite dunque, noi vi aspetamo ; la Francia qui avete onorata vi proscrive ; l' Italia che vi ama et vi ammira vi offra un altra patria . Enfin, il m' offre, lui, si je ne veux pas de Turin, una modesta villa nel laggo maggiore... c' est tout simplement un des plus beaux lieux du monde. Nous serions bien là, mais notre devoir est peut-être d' aller ailleurs, comme à Jersey, par exemple, d' où nous pourrions mieux combattre. Il faut que je prenne le Bonaparte corps à corps. J' en étais là de cette lettre quand De Flotte et Testelin sont entrés. Ils m' annoncent que le ministère belge est en pleine désolation à mon sujet. Il y a huit jours, Bonaparte a demandé à Léopold mon expulsion. Léopold a dit non tout de suite, mais très mollement. Trois de ses ministres, Rogier, frère Orban et Tesch, libéraux, l' ont appuyé ; les autres hésitent. Tiraillements. Le parti catholique s' en mêle. Les trois ministres libéraux offrent leur démission... j' interromps ceci ; je reçois une lettre qui m' appelle au ministère de la justice ; j' y vais, je reprendrai cette lettre au retour. Quatre heures. -je reviens de la justice. Le ministre l' emporte provisoirement p62 et l' on m' a remis un permis de séjour à Bruxelles pour trois mois . Maintenant la Belgique a-t-elle trois mois devant elle ? Question. Mon Victor, il faut que je te gronde à mon tour. Ta mère me dit que tu es triste. Oh ! Je t' en supplie, mon pauvre doux enfant, ne te décourage pas. Tu as été vaillant et fort jusqu' à ce jour. Continue. Prends ta cellule comme je prends ma proscription. Une seule chose pourrait m' ôter ici ma sérénité, ce serait la pensée que tu souffres et que tu te laisses abattre. Je suis sans force contre ce qui vous frappe, chers enfants. Relève-toi donc, reprends ta gaieté, reprends ta fierté, rappelle-toi ce que tu m' écrivais toi-même quand tu me supposais atteint. Tout ceci est une grande lutte. Traversons-la grandement. C' est un honneur pour vous, c' est un orgueil pour moi que vous y soyez mêlés si jeunes, mes enfants, que vous y ayez déjà vos chevrons et vos cicatrices et que j' aie, moi, le droit de dire à ceux qui combattent avec nous pour le progrès : j' ai souffert dans moi et dans mes fils. Et puis, songes-y, ces six mois passeront. Qui sait, même, si le régime actuel durera six mois ? Cela va grand train. Il y a d' excellents signes : le Montalembert, le Rouher et le Dupin donnent leur démission. C' est que la baraque se lézarde : les rats s' en vont. écris-moi donc une bonne lettre joyeuse et courageuse, ce sera la joie de ta mère, si bonne et si noble, et ce sera ma consolation à moi qui suis seul. Je t' embrasse, cher fils. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, mercredi 28 janvier. Je commence, chère amie, par te remercier de tout et pour tout. Cette lettre te sera portée par Madame De Kisseleff. J' ai passé hier chez elle une charmante soirée ; elle m' a fait dîner avec Girardin que je n' avais pas encore vu en effet . Il était venu chez moi et j' étais allé chez lui, sans que nous nous fussions rencontrés. Girardin m' a dit : terminez vite votre livre, si vous voulez qu' il paraisse avant la fin de ceci. -cependant je l' ai trouvé par un certain côté sceptique et bonapartiste. Il m' a dit : Mme de Girardin est aussi p63 rouge que vous. Elle est indignée et elle dit comme vous ce bandit . -il croit que le Bonaparte tombera sous trois mois, à moins qu' il ne fasse la guerre. Ce à quoi Persigny le poussera. Dans ce cas-là, la Belgique, dit-il, serait envahie fin mars. Il faudrait se mettre en sûreté d' ici-là. Il y a eu re velléité de me mettre hors d' ici. Le ministère belge a tenu bon et en a été ébranlé. Lis ce que j' écris à Victor à ce sujet. Au reste, il faut toujours que vous lisiez tous toutes les lettres que j' adresse à chacun. C' est la même lettre qui se continue, et comme je suppose que vous lisez tous, je ne répète pas les faits. Il est également nécessaire d' être fort prudents à la conciergerie. Ne lisez mes lettres qu' entre vous, n' en parlez qu' entre vous. Défiez-vous de la police toujours présente et aux écoutes . Vous devez être tous plus épiés que jamais. Tout ce que tu me dis de l' effet du décret de spoliation est admirablement vrai et juste. Tous les crimes dans un, le deux-décembre, ont fait moins d' effet sur le bourgeois, boutiquier ou banquier, que cette confiscation. Toucher au droit, c' est peu, toucher à une maison, c' est tout. Cette pauvre bourgeoisie a son coeur dans son gousset. Du reste elle se relève un peu, dit-on, et l' opposition libérale recommence. C' est bon signe, et ce qui est beau, c' est le courage des femmes. Partout les femmes redressent la tête avant les hommes. Du fond de mon trou, je leur crie bravo. Maintenant causons de mon Charles. Il va venir ici. Il faut y travailler ou y périr d' ennui et de néant. Mais travailler à quoi ? Pas de journaux payants , et d' ailleurs le gouvernement belge ne permettrait pas à un écrivain français d' user ici de la liberté de la presse. Que faire alors ? Quel travail utile ? Voici les idées qui me sont venues : d' abord, ce que j' ai déjà écrit à Charles, faire à eux quatre une histoire des quatre dernières années à l' aide de la collection de l' évènement , se partager la besogne avant le départ de Charles. Charles ferait ici sa part et le livre se vendrait très bien, mais fini . La librairie belge est ainsi. Ensuite, pourquoi Charles avant de partir ne verrait-il pas Houssaye et Gautier ? Il pourrait leur envoyer d' ici pour la revue de Paris des lettres sur la Belgique, non politiques, et qu' il ferait admirablement. Il me semble qu' il y aurait là pour lui une centaine de francs par mois. Je lui donnerais le nécessaire, cela lui donnerait le superflu. Pensez tous à tout cela, consultez-vous dans le grand conseil de la conciergerie. Que Charles prenne l' avis de mes deux chers burgraves , Auguste et Paul Meurice. p64 Remercie Béranger pour moi. Les bras ouverts de ton frère me touchent peu. Tu en dis très bien la raison. Quant à Villemain, je lui suis reconnaissant de tout. Je lui suis reconnaissant à lui de t' avoir offert, et je te suis reconnaissant à toi d' avoir refusé. Chère amie, je trouve avec joie toute mon âme dans ton coeur. Il faudra, je crois, songer à sous-louer l' appartement. Mon avis serait de le louer meublé (en retirant quelques meubles précieux ou fragiles que j' indiquerais) qu' en dis-tu ? Cela pourrait se louer ainsi cet été au moins 500 fr par mois. Et ce serait une grande ressource. En ce cas-là, et si c' était ton avis et ta convenance, je crois qu' il me serait facile de faire mettre à ta disposition un autre appartement tout meublé où tu serais plus à l' étroit, mais bien. Il va sans dire qu' avant tout il faudrait que cela te convînt à tous les points de vue. Cette lettre devant te parvenir ouverte, je t' écrirai par Mme B pour répondre à une partie de ta bonne lettre d' aujourd' hui qu' Eudoxie m' envoie. Pense, chère amie, à m' envoyer par Charles tout ce que je te demande dans ma lettre d' hier, et puis moi, je vous envoie à tous mon coeur, ma pensée, ma vie. Je t' envoie, à toi en particulier, tout ce que j' ai de plus tendre dans l' âme. à Victor Pavie. cher ami, cher poëte, merci. Votre lettre m' arrive et me touche au coeur. Je suis banni, proscrit, exilé, expulsé, chassé, que sais-je ? Tout cela est bon, pour moi d' abord, qui sens mieux en moi la grande joie de la conscience contente, pour mon pays ensuite, qui regarde et qui juge. Les choses vont comme il faut qu' elles aillent ; j' ai une foi profonde, vous savez. Je souffre d' être loin de ma femme si noble et si bonne, loin de ma fille, loin de mon fils Victor (Charles m' est revenu), loin de ma maison, loin de ma ville, loin de ma patrie ; mais je me sens près du juste et du vrai. Je bénis le ciel ; tout ce que Dieu fait est bien fait. Je vous serre la main, cher vieil ami. Victor H. 29 janvier. p65 à Brofferio. Bruxelles, 2 février. Mon éloquent et cher collègue, c' est du fond du coeur que je vous remercie. Orateur, vous me répondiez du haut de votre tribune, proscrit, vous me tendez les bras. J' étais heureux de votre sympathie d' homme politique et de citoyen ; je suis fier de votre hospitalité que vous m' offrez avec tant de dignité, que j' accepterais avec tant de joie. Je ne sais encore ce que la providence fera de moi, il me reste plus que jamais d' impérieux devoirs publics. Il peut être nécessaire que je m' éloigne le moins possible de la frontière la plus voisine de Paris. Bruxelles ou Londres sont des postes de combat. C' est maintenant à l' écrivain de remplacer l' orateur ; je vais continuer avec la plume cette guerre que je faisais aux despotes avec la parole. C' est le Bonaparte, le Bonaparte seul, qu' il faut maintenant prendre corps à corps ; pour cela je dois peut-être rester ici ou aller à Londres. Mais soyez sûr que le jour où je pourrai quitter la Belgique ou l' Angleterre, ce sera pour Turin. J' aurai une joie profonde à vous serrer la main. Vous particulièrement, que de choses vous incarnez en vous ! Vous êtes l' Italie, c' est-à-dire la gloire ; vous êtes le Piémont, c' est-à-dire la liberté ; vous êtes Brofferio, c' est-à-dire l' éloquence. Oui, j' irai, j' irai prochainement vous voir, et voir votre villa du lac Majeur ; j' irai chercher près de vous tout ce que j' aime, le ciel bleu, le soleil, la pensée libre, l' hospitalité fraternelle, la nature, la poésie, l' amitié. Quand mon second fils sera sorti de prison, je pourrai réaliser ce rêve, et faire ranger ma famille en cercle à votre foyer. Nous parlerons de la France, aujourd' hui, hélas ! Pareille à l' Italie, tombée et grande ; nous parlerons de l' avenir inévitable, du triomphe certain, de la dernière guerre nécessaire, de ce grand parlement fédératif continental où j' aurai peut-être l' immense joie un jour de m' asseoir à côté de vous. à Madame Victor Hugo. samedi 14 février. Ne dis pas, chère amie, que je n' ai pas le temps de lire ; écris moi de bonnes longues lettres, je t' en supplie. Ne perds pas cette douce habitude de causer avec moi à pleines pages. Ta lettre si courte nous est arrivée hier p66 soir, vendredi. Nous n' en avions pas eu depuis dix jours que Charles est arrivé. Nous, dans l' intervalle, nous t' avions écrit deux fois, la première fois par la poste, la seconde fois (avec un gros paquet de journaux d' ici) par M St Edme Jobert. As-tu reçu la lettre et les journaux ? J' ai, moi, très peu de temps pour écrire. Charles vient de te dire notre vie. J' y ajoute ceci : je me lève à huit heures du matin (je vais réveiller Charles qui reste assez habituellement au lit, malgré mon réveil ), puis je me mets au travail. Je travaille jusqu' à midi : déjeuner. Je reçois jusqu' à trois heures. à trois heures, je travaille. à cinq heures, dîner. Je digère (flânerie ou visite quelconque) jusqu' à dix heures. à dix heures, je rentre et je travaille jusqu' à minuit. à minuit, je fais mon lit et je me couche. Je fais mon lit, voici pourquoi : les draps sont grands comme des serviettes et les couvertures comme des tapis de table. J' ai été obligé d' inventer un procédé pour tricoter tout cela de façon à avoir les pieds couverts, et chaque soir je refais mon it. Charles dort tout bonnement. Acquitte les 151 francs dépensés par Victor pour s' équiper. Je t' enverrai dans quelques jours la procuration pour toucher ce qui m' est dû à l' institut et à l' assemblée, et tu te rembourseras sur la somme que tu toucheras. Porcher t' a-t-il apporté de l' argent à la fin de décembre ? Combien ? Marque-moi la somme. -deux autres recommandations : -i, écris-moi si tu as mis en sûreté la croix de diamants dont je t' ai parlé et qui était dans le coffre de drap. Aies-en bien soin. -2 mets de côté et garde précieusement quatre ou cinq rouleaux cachetés (en papier gris) qui sont dans le bas de l' armoire de ton père et qui contiennent des copies toutes faites de plusieurs de mes manuscrits inédits. Quand tu viendras me rejoindre tu me les apporteras. C' est toujours cela de copié. Je ferai faire les copies du reste. J' ai promis à notre cher Paul Meurice un dessin. Celui du petit album ne compte pas. à côté de mon lit, devant la glace, derrière le petit coffret de laque à couvercle rond, il y a un grand dessin très réussi qui représente deux châteaux dont un dans le lointain. Fais-le encadrer avec trois pouces environ de marge blanche et donne-le de ma part à Paul Meurice. Remercie-le de sa charmante lettre. Dis à Auguste, qui m' a écrit comme toujours une lettre pleine de choses profondes, dis à Meurice et à Victor que je leur ferai les vers qu' ils veulent. C' est bien le moins que je jette quelques strophes à travers leurs barreaux. Mon Charles est bon et charmant. Il réchauffe un peu le froid que j' ai p67 loin de vous tous. Le difficile est de le faire travailler. Je n' ai pu encore lui arracher que quelques pages, excellentes du reste, sur ce qui s' est passé à la conciergerie. Dis à nos trois prisonniers de recueillir leurs souvenirs et ceux des autres, et de m' envoyer tous les faits qu' ils pourront. -je reviens à Charles. En attendant l' histoire des quatre années , qu' Hetzel trouve chose excellente et très vendable, mais qui sera plus faisable quand vous serez tous là, je lui ai dit d' écrire un livre avec ses six mois de prison, et notre voyage à Lille. la conciergerie et les caves, voilà un beau et bon volume. Il me promet, il est doux comme une bonne fille, mais il ne commence pas. Je ne me plains pas, car je ne veux pas que tu le grondes. Je travaille pour tous. Seulement je crains que le temps ne se perde. Les années passent et les habitudes viennent. L' autre soir il était sorti, je travaillais. à minuit, on cogne à ma porte. -entrez. -monsieur, me dit l' hôtesse, monsieur votre fils a-t-il la clef ? (de la porte du dehors). -non, madame. -en ce cas, je vais l' attendre. -non, madame. -comment faire alors ? -couchez-vous. Je vais descendre dans votre boutique (l' entrée de mon logis est une boutique de tabac), j' écrirai tout aussi bien sur votre comptoir que sur ma table, et j' attendrai mon fils. Je me suis installé, en effet, dans le comptoir ; je me suis juché sur le haut tabouret de la marchande, et j' ai écrit là. à trois heures du matin, Charles est rentré, il a été stupéfait de me trouver griffonnant sur ce comptoir et l' attendant. Je ne lui ai pas fait de reproches. Mais depuis lors, il n' est guère rentré passé minuit. Pour ce qui est de mes affaires de librairie, la Belgique a peur, et une librairie belge libre, même purement littéraire, est impossible en ce moment. La chose que j' avais cru toucher recule. La contrefaçon n' est pas encore tuée légalement et l' invasion est imminente. Deux causes de retard. Il faut donc attendre encore. Hetzel va partir pour Londres et tâcher de nouer la chose en Angleterre. Tout cela exige que nous ne relâchions rien de notre vie étroite d' exilés mangeant trois francs par jour. -je donne pourtant çà et là à Charles quelque " tigre à cinq griffes " . Le tigre s' en va en fumée. Tout à l' heure on a cogné à ma porte. J' ai interrompu ma lettre. C' était le directeur des variétés, M Carpier, qui vient de Paris, m' a-t-il dit, exprès pour me voir. Il m' a demandé, avec mille instances et offres, une pièce pour p68 Frédérick, le don César . Il m' a fort parlé d' Auguste dont il sent le haut avenir dramatique. Il m' a paru homme intelligent. Il m' a dit que le Maupas avait poussé un cri de joie à l' idée d' une pièce de moi, se figurant sans doute que la littérature m' ôterait à la politique. Je lui ai dit qu' après la publication de mon livre, je verrais, mais que je devais ne rompre maintenant le silence que par un soufflet sur la joue du coup d' état. Il m' a offert de faire venir répéter sa troupe à Bruxelles ou à Londres, où je serais. Je dois le revoir encore. Je suis charmé que le voyage soit dans la revue . Quant à mon enfance, ajourne. Je suis absorbé en ce moment par Bonaparte. -à bientôt, chère, bien chère amie. Mes tendresses à ma Dédé. Prends-en beaucoup pour toi. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 22 février. Serrière sort d' ici et nous a remis le paquet que tu nous envoies. Je commence par te dire que tu es une noble et admirable femme. Tes lettres me font venir les larmes aux yeux. Tout y est dignité, force, simplicité, courage, raison, sérénité, tendresse. Si tu parles politique, tu le fais bien, tu vois juste et tu dis vrai. Si tu parles affaires et famille, c' est un grand et bon coeur qui parle. Comment donc peux-tu me supposer, avec toi-et avec personne, -un double fond ? Qu' ai-je à cacher, à toi surtout ? Ma vie défie le soleil, et mon âme aussi ! Tu me parles argent à regret ? Je le comprends. Nous sommes pauvres, et il faut passer dignement un défilé qui peut finir vite, mais qui peut être long. J' use mes vieux souliers, j' use mes vieux habits, c' est tout simple. Toi, tu supportes les privations, les p69 souffrances même, souvent l' extrême gêne, c' est moins simple, puisque tu es femme et mère, mais tu le fais avec bonheur et grandeur. Comment donc pourrais-je douter de toi ? à quel propos et pourquoi ? Est-ce que j' ai quelque chose qui ne soit pas à toi ? Ne dis pas ton argent, dis notre argent. Je suis administrateur, voilà tout. Quand je verrai mes pauvres bons fils travailler comme moi, quand je verrai naître un débouché et un libraire quelque part, à Bruxelles ou à Londres, n' importe où, pourvu que ce soit dans une terre libre, quand j' aurai vendu un manuscrit, je dirai : c' est bien et je ferai à tous la vie plus large. En attendant, il faut souffrir un peu. Quant à moi, c' est de vos souffrances que je souffre et non des miennes. Tout ceci t' explique ma rigidité en matière de dépenses. -la recette n' est pas encore assurée, et nous ne vivons pas encore en couvrant nos frais. Cela viendra, mais n' est pas venu. -mais comment peux-tu voir là de la défiance ? C' est de la réserve comme j' en ai vis-à-vis de moi-même. Tu sais bien que toute ma vie j' ai commencé les privations et les économies par moi. Chère amie, j' aurais là toute notre fortune que je te la livrerais, en peux-tu douter ? Je te dirais seulement : prends garde. -je puis vous manquer un beau matin, et il faut tâcher d' avoir après moi le capital. La dignité même de ton caractère l' exige. Je ne veux pas que tu aies jamais besoin de personne. Vis comme tu as toujours vécu, sans moi comme avec moi, fièrement, dignement, regardant de haut les gouvernements, les hommes, les choses, n' ayant souci ni besoin d' aucune protection. C' est là l' avenir que je te veux, et à mes enfants. De là, je le répète, ma rigidité actuelle. Si je ne t' ai pas encore envoyé la procuration pour l' institut, c' est que le temps me manque à la lettre pour aller chez le notaire. C' est une journée entière à dépenser. Je le ferai pourtant, et je sens que la chose presse. Mes lettres te paraissent quelquefois laconiques sur certains points intimes dont je causerais avec toi à coeur ouvert. Mais il faut bien que tu saches que les lettres sont souvent décachetées à la frontière par ceux mêmes qui les portent afin d' éviter une amende de 500 fr par lettre contre quiconque frustre la poste d' une lettre. Cela est absurde, mais cela est ainsi. Ceci te fait comprendre mieux certaines réticences sur des points délicats. Pour te parler d' un de ces points, les choses qu' on t' a dites sont pures chimères. Henri D est un esprit léger, je ne le croyais pas méchant et faux. Il gâte ainsi un vrai service rendu. Si tu savais le fond réel des choses, toi qui es la grandeur d' âme, tu prendrais en gré (sinon en affection) l' abnégation, le sacrifice, la résignation et le dévouement. La femme dont je parle p70 t' admire et te respecte au delà de tout le monde, et ne fait allusion à toi qu' avec religion. Voilà la vraie vérité, vois-tu. Mais c' est égal, les sots jasent. Dédaigne leur jaserie. Je vois, d' après la réponse que Charles te fait et qu' il m' apporte, que tu l' as un peu grondé dans ta lettre. Ne le gronde pas. J' ai besoin de le voir à côté de moi heureux et content, et s' il ne veut pas travailler, qu' y faire ? Un jour ou l' autre, je l' espère, la raison viendra, une affaire le tentera et il se mettra au travail. En attendant, je tâche qu' il soit heureux, je ne lui fais aucun reproche, je le laisse entièrement libre, et je fais ce que je peux pour qu' il se plaise près de moi. Je suis triste qu' il ne t' en dise pas un mot dans sa lettre. -un jour, plus tard, mes enfants sauront tout ce que j' aurai été pour eux. Mon livre avance. Il serait fini dans huit jours (en travaillant les nuits), s' il le fallait. Mais je ne vois pas encore urgence. Il m' arrive tous les jours de nouveaux renseignements qui me forcent à refaire des parties déjà écrites. Cela m' est fort pénible. Je ne crains pas le travail, mais je hais le travail perdu. Je ne sais pas encore si je joindrai les faits de la province à ceux de Paris. Cela pourrait devenir long et monotone. D' ailleurs Paris seul décide tout et a tout décidé le deux décembre comme toujours. Je ne donnerai probablement que le plus curieux des faits de province et en résumé ; seulement ce qu' il faudra pour faire ressortir le mensonge de la prétendue jacquerie. Et puis je crois qu' il vaut mieux pour la propagande et la vente que le livre n' ait qu' un volume. Quant au journal, sauf plus ample réflexion, je suis de l' avis d' Auguste. Rien à faire sous cette loi. Si un succès de journal littéraire était possible, il faudrait cependant examiner. On bornerait la politique aux faits et l' on ferait une magnifique littérature-opposition. Mais laisserait-on faire cela ? Consultez-vous entre vous. Vous voyez le terrain de plus près. à propos de bonne politique et de bonne littérature, voici une noble lettre : (...). p71 Charles te raconte que je l' ai mené à Louvain. On m' y a fait grand accueil. Le bibliothécaire m' attendait à la bibliothèque, le directeur de l' académie à l' académie, l' échevin à l' hôtel de ville. On m' a donné une médaille. Le curé ne m' attendait pas à l' église. J' y suis allé pourtant. La ville était en rumeur. Les élèves de l' université me suivaien