Correspondance Victor Hugo. T. 2. 1849-1866 1849 T 2 p1 à M Guizot. Paris, 10 janvier. Tout votre grand esprit, monsieur et cher confrère, est dans votre livre. Vous êtes de ces natures supérieures qui trouvent la sérénité au-dessus des orages. à chaque instant je m' écrie en vous lisant : comme c' est vrai ! Seulement je jette un regard moins triste sur l' avenir. Je suis fermement résolu à lutter pour le salut de mon pays et à dire toujours, à tous et en face, ce qui est pour moi le juste et le vrai. Vous m' avez aperçu de loin sur cette brèche de l' ordre social, et pendant que vous vouliez bien penser à moi, je me souvenais de vous. Mon fils vous l' a prouvé. La providence vous réserve encore un grand et utile avenir. Votre pays a besoin de votre plume et de votre parole. Je serai heureux de vous revoir au mois de mars et en attendant je vous envoie du fond du coeur un serrement de main. V H. p2 à Victor Foucher. 31 janvier. Voici, mon cher Victor, une note que je recommande à ta plus sérieuse attention. Il est à ma connaissance personnelle que Francis Sarre a été complètement étranger à l' insurrection de juin. Il est parent de M Chatard que tu connais comme moi. La note t' expliquera tous les faits. Je te demande de la manière la plus instante la mise en liberté de ce pauvre jeune homme absolument innocent . Je te serai obligé de hâter la bonne solution de cette douloureuse captivité. à toi de tout coeur, Victor H. à Monsieur Charles De Lacretelle. de l' assemblée, 13 février. Vous voyez les choses, mon vénérable ami, avec ce coup d' oeil sûr et calme des esprits habitués à contempler et à méditer. Les hommes comme vous commencent par juger et finissent par aimer. En vieillissant, l' historien s' attendrit et devient un sage. Votre sévérité même est empreinte de bonté. Vous absolvez les choses parce que vous comprenez les hommes. Cependant cette placidité sereine n' ôte rien à votre chaleur d' âme, et, quand nos sottises et nos folies sont dignes de colère, votre réprobation est d' autant plus pesante aux mauvais hommes qu' elle vient d' un esprit bienveillant. L' histoire que nous faisons ne mérite pas un historien comme vous. Aussi je vous félicite de passer doucement votre vie dans vos champs à rêver et à faire des vers. Mais envoyez-moi de temps en temps, à moi lutteur, un de ces mots qui veulent dire : courage ! Le combat n' est pas fini. Nous aurons encore besoin de force et de résolution, nous qui sommes dans la mêlée. Quant à moi, j' ai le coeur à la fois plein de crainte et d' espérance. J' ai une foi profonde dans l' avenir de la civilisation et de la France, mais p3 je ne me dissimule pas les chances de la tempête. Nous pouvons sombrer comme nous pouvons aborder ; je crois à deux possibilités : un naufrage horrible, un port magnifique. Que Dieu nous mène ! Nous aidons Dieu. à G Hugelmann. pauvre cher poëte, mon frère, vos vers et votre lettre m' ont profondément touché. Les larmes me sont venues aux yeux. -mais qu' avez-vous donc fait ? -sitôt votre lettre reçue, j' ai couru, j' ai demandé votre libération ; j' ai rencontré des obstacles invincibles , des obstacles qui, j' en ai peur, seront plus forts que moi. -je ne me décourage pas pourtant et je ferai de nouveaux efforts. -hélas ! à quoi bon toutes ces haines ? -quant à moi, je ne maudis que ceux qui sèment la colère. -qui vous a poussés tous, dans ce triste mois de juin, à attaquer la société, la civilisation, la France ! -vous étiez pourtant bien des coeurs généreux ! Qui donc a pu vous aveugler à ce point ? Il a bien fallu défendre ce que vous attaquiez. De là tout le mal. -au fond, ce qui me désole, c' est que tout ce qui se passe, depuis un an, n' est qu' un horrible malentendu. -vous, par exemple, il me semble qu' en une minute, vous me comprendrez. Quoi qu' il arrive, croyez à ma profonde sympathie. Je ne suis qu' un pauvre poëte, comme vous, mais mon coeur est avec vous ! -je vous serre la main. Victor Hugo. Paris, 27 mars. P s. -croyez-moi, réfléchissez, voyez le néant de toutes les folles idées qu' on vous prêche. -fantômes ! Chimères ! Mensonges ! Où tout cela vous a-t-il conduit ? à des luttes désespérées et inégales contre des vérités éternelles . Réfléchissez, vous qui êtes une intelligence. -le propre des esprits élevés, c' est de ne pouvoir être longtemps des esprits passionnés. -puisse-t-il se faire une révolution en vous comme dans Silvio Pellico ! V H. p4 à Moëssard. avril. Mon cher Moëssard, la sympathie publique ne fera pas défaut à votre honorable vieillesse ; vous avez fait voir à ceux même que les préjugés aveuglaient, combien de vertus respectables peuvent s' allier à ce bel art du comédien. Permettez-moi d' inscrire mon nom parmi les noms de vos amis. Je vous envoie mon humble offrande ; ce n' est qu' une manière de vous serrer la main. Victor Hugo. à Charles De Lacretelle. 24 mai. Cher et vénérable ami, mon coeur répond à votre coeur. Ma réélection n' est rien, ce qui estune douleur pour la France, ce qui est une honte pour Mâcon, c' est la non réélection de Lamartine. Lamartine a fait des fautes grandes comme lui, et ce n' est pas peu dire, mais il a foulé aux pieds le drapeau rouge, il a aboli la peine de mort, il a été quinze jours l' homme lumineux d' une révolution sombre, aujourd' hui nous passons des hommes lumineux aux hommes flamboyants, de Lamartine à Ledru-Rollin, en attendant que nous allions de Ledru-Rollin à Blanqui ! ... p5 à Madame Victor Hugo. Paris, dimanche 26 août. Chère amie, tu as raison, j' ai l' air d' être dans mon tort, et cependant je n' y suis pas. Ce congrès m' a accablé d' affaires, de lettres, de courses, de conférences, de visites, etc. Pendant huit jours je n' ai su où donner de la tête. J' ai été trois jours avec quatre heures de sommeil. J' avais commencé à t' écrire au milieu d' une séance, impossible même de finir la première page de ma lettre. Enfin c' est à peu près fini. Il reste encore les fêtes, les dîners, etc., mais le plus violent du courant est passé. L' effet de tout ceci a été magnifique et immense. Il paraît ue j' ai très bien présidé. Richard Cobden m' a dit : j' ai vu plus de cent meetings, je n' ai jamais vu présider aussi bien. - j' ai très bien parlé le dernier jour. Le marquis de Twerdale m' a dit : j' ai entendu O' Connell. Il m' a fait moins d' effet que vous. Je t' envoie tout ceci en bloc, avec mille tendresses de moi d' abord et de nous tous ensuite. Vous devez être bien heureux là-bas. Il fait si beau, et c' est si beau ! Je gronde Mademoiselle Dédé qui ne préside pas de congrès de huit cents membres et qui ne m' écrit pas. Je ferai mon possible pour vous aller voir, ne fût-ce qu' une demi-journée. Tout dépendra un peu des avalanches de lettres et d' affaires et de travaux qui m' encombrent ici. Nous dînons tous les jours ensemble, et nous parlons de toi et de vous. Tes fils ont dû t' écrire. Je leur donne de l' argent qu' Alfred leur gagne au lansquenet. Les articles de la presse sur le congrès sont de Charles. émile De Girardin y a rompu la glace, s' est mis à parler et s' en est tiré à merveille. Nous dînons chez lui en corps mardi. Demain nous allons aux grandes eaux à Versailles et à Saint-Cloud. Hier, soirée et fête chez le ministre des affaires étrangères. Mercredi les membres français du bureau traitent les membrs étrangers à la maison dorée. La souscription est de quarante francs par tête. Tu aimes tous ces détails, je te les donne, et puis je t' embrasse tendrement ainsi que Mlle Dédé que je récompense quoiqu' elle mérite d' être punie. Mais de si loin on ne peut qu' embrasser. p6 Madame Victor Hugo, chez Madame Vacquerie, Villequier près et par Caudebec (Seine-Inférieure). 1 er septembre. Chère amie, je t' écris bien vite un mot. Voici enfin la queue de mon congrès terminée, je sors de chez le président de la république auquel j' ai dit entre autres choses qui l' ont frappé que l' homme le plus en dehors des réalités de ce temps-ci, et le plus grand rêveur, c' était M Thiers. Me voilà libre quelques instants. Je veux faire à ma Didine ma visite qu' elle attend. Je serai donc à Villequier le 4. Je ne ferai probablement qu' y passer, mais je prendrai le temps d' aller vous embrasser toi et ma Dédé et de serrer la main d' Auguste. Surtout dis à Madame Vacquerie, en lui offrant mes respects, qu' elle ne se préoccupe pas de moi. Je serai un passant et non un hôte. Tout va bien ici. Charles prend bien à la presse , il y a aujourd' hui un charmant feuilleton. Nous passons nos soirées à parler de vous, et moi, mes heures à penser à vous. Je chercherai deux ou trois jours de solitude au bord de la mer, et je tâcherai de faire quelques vers. Je t' embrasse encore, chère amie. madame la vtesse Victor Hugo 37, rue de la tour d' Auvergne, Paris. Amiens, lundi 107 bre midi. J' ai repris, chère amie, ma vie de rapin ; et je vais et viens par ce pays, je suis fâché que Toto n' ait pas voulu m' accompagner, il eût vu de belles choses, et j' eusse été heureux de les voir avec lui ; quand je ne serai plus de ce monde, il regrettera ces occasions perdues. En attendant, qu' il s' amuse et qu' il soit heureux, ce cher enfant, c' est tout ce que je désire. Je m' en vais voir la cathédrale, de là à la mer, tout cela me mènera jusqu' à lundi, j' arriverai lundi pour dîner, je me porte admirablement quoique traversant partout le choléra. Mais Dieu est grand. Si je lui suis utile, il me gardera. Je t' embrasse tendrement, et ma Dédé. à lundi. V. p7 à Madame Biard. mardi. Septembre. J' arrive, je trouve toutes vos lettres en bloc. J' y réponds sans perdre une minute. Je suis au désespoir. Vous m' appelez, et je ne puis faire toute la réponse que vous souhaitez. Vous n' êtes pas, je le vois, et d' ailleurs c' est tout simple, au courant de ce qui obère ma situation. Mais il y aurait mauvaise grâce et mauvais goût à vous l' expliquer en ce moment, aussi bien qu' à discuter votre idée. J' arrive au fait. Je mets deux mille francs à votre disposition. écrivez-moi que vous acceptez, et que vous me croyez quand je vous dis du fond de l' âme que c' est là tout ce qui m' est possible. Celui de nous deux qui souffre le plus en ce moment, c' est moi. Je voudrais tirer du sang de ma veine, mais le sang n' est pas de l' argent. à vos pieds toujours. Donnez-moi des nouvelles de votre santé. écrivez-moi à quelle époque vous désirez tirer sur moi pour ces deux mille francs. L' affaire dont vous me parlez de la part du siècle a des complications diverses et n' est pas de celles qui peuvent se traiter par lettres. Du reste, j' ai encore un assez long travail de revision à faire. Je n' ai pas besoin de dire combien sont étroites mes affinités avec le siècle . aux membres du congrès de la paix, à Londres. Paris, 21 octobre. Messieurs, votre honorable invitation m' a vivement touché. Si j' ai tant tardé à vous répondre, c' est que j' espérais jusqu' au dernier moment pouvoir me rendre à p8 votre pressant appel. Malheureusement, la gravité des circonstances politiques est telle, que les représentants du peuple ne peuvent déserter leur poste à l' assemblée nationale, ne fût-ce que pour quelques jours. Les débats qui s' engagent peuvent à chaque instant nous réclamer et nous appeler à la tribune. C' est un profond regret pour moi. J' eusse été heureux de serrer à Londres toutes ces mains si fraternelles et si cordiales qui voulaient bien chercher la mienne à Paris ; j' eusse été heureux d' élever de nouveau la voix au milieu de vous pour cette sainte cause qui triomphera, n' en doutez pas ; car elle n' est pas seulement la cause des nations, elle est la cause du genre humain ; elle n' est pas seulement la cause du genre humain, elle est la cause de Dieu. Quoique loin, je serai parmi vous, je vous entendrai, je vous applaudirai, je m' unirai à vous. Comptez sur moi de loin comme de près. Tous les efforts de ma vie tendront à ce grand résultat : la concorde des peuples, la réconciliation des hommes, la paix ! Nous avons tous ici la ferme et ardente foi qui assure le succès ; dites-le, je vous prie, au nom de vos amis de France à nos amis d' Angleterre. Recevez, messieurs, l' assurance de mes sentiments les plus fraternels. Victor Hugo. à Monsieur Gustave D' Eichtal . 26 octobre. Les idées qui vous occupent m' occupent aussi. Je vais même au delà. Mais à l' heure où nous sommes peut-on tout dire à la fois ? Quand la flamme est faible, trop d' huile éteint la lampe. Il y a des choses qu' il faut taire, des lueurs qu' il faut voiler, des perspectives qu' il faut masquer, des réalités futures qui seraient des chimères pour le temps présent. L' homme p9 ne supporte aucune nudité, pas plus la nudité de l' avenir qu' aucune autre. Cette nudité lumineuse lui blesserait les yeux. Cela tient à ce qu' il avait perdu depuis longtemps et qu' il ne recouvre que peu à peu le sens et le goût de l' idéal. C' est à lui rendre ce sens et ce goût de l' idéal que nous devons travailler tous. Il ne faut pas désespérer, bien au contraire. Nous avons déjà soulevé un coin du voile dans le congrès de la paix. J' ai essayé d' en soulever un autre dans la discussion de Rome. Peu à peu le jour se fait, et notre siècle, d' abord si incrédule et si ironique, commence, grâce aux efforts courageux de ceux qui pensent, à s' accoutumer à la clarté de l' avenir. Vous êtes, monsieur, de ceux qui déchiffrent ce grand inconnu, qui est ténébreux pour les faibles et rayonnant pour les forts. Vous êtes de ceux qui affirment et qui espèrent. Je suis heureux de me sentir comme vous plein de foi, c' est-à-dire plein d' amour. Les ultra-catholiques de nos jours ne croient pas, et la preuve, c' est qu' ils haïssent. Ils ont les ténèbres sur les yeux et la glace dans le coeur. Plaignons-les, monsieur, et prions Dieu que les grands destins de l' humanité arrivent assez à temps pour les rendre, malgré eux-mêmes, heureux et confiants. au rédacteur de la constitution du Loiret. Vous avez fait beaucoup d' honneur à ces quelques paroles inspirées par le double amour de la France et de l' Italie. Quelle que soit la diversité des nuances politiques, tous les coeurs généreux se rencontrent là où il faut défendre les libertés opprimées et les nationalités bâillonnées. Quant à moi, je ne ferai jamais défaut à ce devoir, et si le ciel me prête vie, je serai de ceux qui feront reculer les despotismes et les tyrannies. Nous autres pauvres hommes, comme individus, nous ne sommes rien, mais quand nous prenons en main une idée éternelle, nous pouvons tout. Victor Hugo. 12 novembre. 1850 T 2 p10 à Brofferio. Paris, 8 février. Vous avez voulu que le parlement d' Italie fît écho à l' assemblée de Franc. Du haut de cette tribune de Turin, qui est l' espoir de la liberté et de l' indépendance italiennes, vous m' avez adressé de nobles et éloquentes paroles. Votre voix a été au fond de mon coeur. J' ai besoin de vous le dire. L' Italie peut compter sur moi comme elle compte sur vous. Je me regarde comme le plus humble de ses fils, et je viens serrer la main à vous, qui êtes l' un des plus glorieux. Ayez foi dans la France ; la France et l' Italie ont un passé commun : la gloire, et un avenir commun : la liberté ! Recevez, monsieur, l' assurance de ma haute et fraternelle considération. Victor Hugo. à Paul Meurice. lundi 18 mars. Cher poëte, nous ne vous avons pas eu hier soir, mais je vous ai ce matin. Votre noble esprit entre chez moi avec le premier rayon de soleil. Merci. à la manière dont vous admirez, je sens que vous aimez. être aimé d' un homme comme vous, c' est là une gloire qui me va au coeur. à bientôt, n' est-ce pas ? à dimanche dans tous les cas. Je vous serre la main. Victor Hugo. p11 à Madame Henriette Vauthier. madame, je ne suis rien qu' un homme honnête et je n' ai pas d' autre passion parmi les hommes que la justice et la vérité, je suis de ceux qui souffrent, avec ceux qui aiment, avec ceux qui travaillent, je hais toutes les formes de la tyrannie et je n' ai qu' un voeu dans ce monde, faire tomber les armes et les chaînes. Votre lettre si noble et si douloureuse va au fond de mon coeur. Si je devais être récompensé, madame, vos remerciements me récompenseraient bien au delà du peu que j' ai fait et du peu que je vaux ; dites à celui que vous aimez et dans lequel vous souffrez que ma main se tend vers lui fraternellement. Hélas ! Pourquoi donc dans cette France y a-t-il encore des haines ? Veuillez recevoir, madame, l' hommage de mon douloureux respect. Victor Hugo. 7 avril. Dimanche. à Monsieur Allier, directeur-fondateur de Petit-Bourg. 2 juin. Monsieur, lorsque, il y a deux ans, le conseil d' administration de la colonie de Petit-Bourg m' offrit, avec une unanimité qui est pour moi un bien précieux souvenir, l' honneur de le présider, une pensée que vous voulûtes bien, vous, monsieur, particulièrement faire valoir près de moi, détermina, vous vous en souvenez, mon acceptation ; ce fut l' idée qu' il me serait donné peut-être d' être utile à ces pauvres enfants du peuple pour lesquels est instituée votre p12 pieuse fondation. Depuis cette époque, j' ai fait, vous le savez, en toute circonstance, tout ce qui a été en mon pouvoir pour répondre à l' honorable confiance du conseil d' administration, et si je ne me suis pas toujours occupé de Petit-Bourg autant que je l' aurais voulu, c' est que d' impérieux devoirs publics réclamaient d' un autre côté tout mon temps et tout mon dévouement. Aujourd' hui j' apprends, à n' en pouvoir douter, que la présence d' un membre de l' opposition à la tête de votre conseil semblerait inspirer aux hommes de l' administration et du gouvernement quelque froideur pour la colonie de Petit-Bourg. Or Petit-Bourg, pour l' oeuvre si onéreuse et si charitable qu' il a entreprise, a besoin de l' aide du gouvernement. Cette aide retirée ou simplement diminuée, l' existence de la colonie est compromise. Ceci, monsieur, me dicte une résolution qui sera comprise et approuvée par toutes les consciences honnêtes. Permettez-moi de laisser de côté toute considération personnelle et de ne me préoccuper que des cent cinquante pauvres enfants auxquels nous voulons assurer le double avenir de chrétien et de citoyen ; j' ai voulu servir Petit-Bourg en entrant parmi vous, je veux le servir encore en me retirant. J' ai l' honneur de vous envoyer, et je vous prie de faire agréer à mes honorables collègues du conseil d' administration, ma démission des fonctions de président. Moi disparu, tout motif de refroidissement des hommes du pouvoir pour la colonie disparaît, et les secours dont vous avez besoin ne seront désormais, j' espère, ni refusés, ni ajournés. Pour prévenir toute objection et pour le cas où le conseil aurait la bonté d' hésiter en présence de ma démission, permettez-moi d' ajouter que cette détermination, puisée dans ce que la conscience a de plus rigoureux et de plus élevé, est irrévocable. Tous, à ma place, vous feriez ce que je fais. Ces pauvres et chers enfants, je veux, je le répète, les servir et non leur nuire. Qu' il ne soit pas dit que quoi que ce soit de nos tristes discordes publiques ait jamais pu rejaillir jusqu' à eux ! D' ailleurs, je ne leur dis pas adieu, et si je cesse d' être votre président, je reste votre souscripteur. Ceci, je pense, ne portera pas ombrage au gouvernement. Recevez, monsieur, et veuillez transmettre à mm les membres du conseil, avec mes vifs remercîments pour tant de témoignages de cordialité qui ont marqué nos relations, l' assurance de mes sentiments les plus sincèrement dévoués. V H. p13 à Monsieur Henri De Lacretelle. à l' assemblée, 3 juin. Merci, cher poëte. Quelles belles et bonnes paroles vous m' envoyez ! La lutte est vive, les ennemis sont ardents, les haines hurlent à pleins poumons, mais que votre serrement de main m' est doux au milieu de cette mêlée ! En ce moment, pendant que je vous écris, j' entends aboyer la droite ; ma pensée cherche la vôtre à travers ce vacarme, et il me semble que je ressens la douce contagion de votre sérénité. Que vous êtes heureux parmi vos fleurs et vos arbres, avec votre bon père qui vous parle, avec votre charmante femme qui vous sourit ! Vous avez la nature, la poésie, l' amour, le bonheur. Nous, nous n' avons sous les yeux que la rage dans le sénat et la honte dans les lois. Que cette minute que nous traversons est laide et petite ! Heureusement que le siècle est grand. Faites-nous de beaux vers, envoyez-moi de nobles pages et aimez-moi. à Charles Edmond. puisque la persécution, monsieur, vous oblige à quitter la France, vous trouverez, j' espère, sur une autre terre l' accueil hospitalier que méritent vos sentiments élevés et votre esprit sympathique et noble. Ceux qui vous connaîtront vous apprécieront bien vite, et je serai heureux pour ma part d' apprendre qu' on ne vous fait pas trop regretter la France. Nous vous reverrons ici, monsieur, je n' en doute pas, vous connaîtrez la prospérité après l' adversité, mais vous reviendrez à votre vraie patrie qui est la France et qui ne vous repoussera pas toujours, soyez-en sûr. Je ne vous dis donc pas adieu, et je vous envoie, avec tous mes souhaits de bonheur, l' assurance de tous mes sentiments de cordialité. Victor Hugo. 9 juin. p14 à François-Victor. 2 juillet. Il paraît certain qu' une dépêche télégraphique annonce la mort de Robert Peel. Informe-toi, et annonce-le. Car ceci serait un grand évènement. M Peel était l' espoir, la chance, le pont du parti tory. Aujourd' hui le pont est rompu, le parti tory reste sur l' autre rive, sur la rive du passé, sans aucun moyen de rejoindre ni le présent, ni l' avenir. Palmerston reste seul, et le progrès. C' est un rude coup d' en haut. La providence vote après les communes, et vote de même. à Paul Meurice. mon cher ami, l' évènement d' aujourd' hui me parvient à dix lieues de Paris, et j' y lis avec regret un feuilleton de votre jeune et spirituel collaborateur M Gaiffe. Vous savez que je suis un de vos lecteurs les plus sympathiques, nous défendons sur des terrains différents les mêmes principes, et vous permettez dans l' occasion à mon amitié quelques observations. Laissez-moi vous dire que cet article, qui m' a paru injuste pour trois poëtes de talent, m' a vivement contristé. Dans l' idée que je me fais le l' évènement , il me semble que ce n' est pas dans un tel journal que les hommes de talent peuvent être attaqués. Vous êtes de ceux qui avertissent et qui conseillent le talent, mais en le glorifiant toujours. Et, en particulier, au moment où M De Musset se présente à l' académie, l' évènement, journal des générations nouvelles et des p15 idées vraies, doit, comme nous tous, ne le pensez-vous pas, son concours le plus cordial et le plus absolu à ce jeune et glorieux candidat, que je n' hésite pas, pour ma part, à ranger parmi les plus charmants esprits et les plus éminents poëtes de notre temps et de tous les temps. Au reste, je ne fais là que vous dire ce que vous pensez et que vous rappeler ce que vous faites. Vous n' avez, pour satisfaire les plus généreuses consciences, qu' à rester d' accord avec vos traditions de tous les jours. Si j' étais à Paris, je vous le dirais ; je suis à la campagne, je vous l' écris. Vous me le pardonnerez, n' est-ce pas ? Je vous serre la main. Victor Hugo. 17 août. à Auguste Vacquerie. cher Auguste, au lieu de vous serrer la main, je vous écris, c' est triste. Au lieu d' aller chercher le beau soleil que vous voyez et les beaux vers que vous faites, je tends ma gorge, non au fer de Calchas, mais au nitrate d' argent du docteur Louis. C' est hideux. Pensez un peu à moi. Je ferai effort pour vous aller voir, j' en ai bien besoin et bien envie. Cependant M Louis me dit d' attendre encore. Mais je m' échapperai, je l' espère. à vous-toujours et du fond du coeur. V. 27 bre. Tous mes respects à madame votre mère et à madame votre soeur. à Ziegler. mon cher Ziegler, la personne qui m' envoie cette lettre pour vous la faire parvenir est une mère dont la fille est morte. Il s' agit d' un pauvre enfant, et c' est la vieille aïeule au bord de la tombe qui me prie, et c' est la femme morte couchée dans sa fosse qui vous supplie. p16 Au moment où elle a su qu' elle était condamnée à mort, Mme Eugénie Drouit a écrit ceci pour vous. à un pareil instant on dit vrai. Quant à moi, je la crois ; j' en croyais déjà ce sourire de l' enfant qui vous ressemble ; j' en crois à jamais la parole de cette mère qui a dit son dernier mot et qui ne parlera plus. C' est à Dieu maintenant qu' elle recommande son fils dans le ciel pendant que je vous le recommande sur la terre. J' accomplis ce devoir le lendemain du jour où j' ai failli moi-même perdre mon enfant. Il me semble que Dieu même m' inspire en ce moment. Qu' il vous inspire aussi ! Cet enfant sera sauvé dans cette vie et une mère sera réjouie dans la tombe. Lisez ceci. J' espère en vous. J' espère en votre coeur. Votre vieil ami. Victor Hugo. 79 bre. à F Ponsard. Paris, 3 décembre. Mon cher confrère, je vous remercie. J' ai lu votre livre. C' est une oeuvre forte et vivante. Le souffle révolutionnaire y est mêlé au souffle humain. Vous avez su joindre un drame pathétique à l' épopée formidable que donne l' histoire. Et le style est excellent. Quand je vous verrai, j' aurai plaisir à causer avec vous de tout ce qui m' a touché et charmé. Recevez mon meilleur serrement de main. Victor Hugo. p17 à Pierre Cauwet. 4 décembre. Espérez, mon pauvre poëte, le désespoir n' est pas d' un coeur qui croit ni d' un esprit qui pense ; et puis, d' ailleurs, qu' est-ce qui vous alarme ? Aucun de ceux qui vous connaissent, et qui savent tout ce qu' il y a de noble et d' élevé en vous, n' a pu vous croire coupable. Quant aux juges, je suis convaincu qu' il y aura une ordonnance de non-lieu. J' ai vu deux fois votre malheureuse femme, et tout ce qu' elle m' a dit me prouve que l' accusation tombera d' elle-même. Hélas ! Nous autres hommes de l' opposition, nous sommes de bien mauvaises recommandations à cette heure ; pourtant, je trouverai moyen de faire savoir à votre juge d' instruction tout ce que je pense et tout ce que je sais de vous. Allons, courage ; relevez la tête, puisque vous êtes innocent, et relevez votre âme puisque vous êtes chrétien. Je vous serre la main. Victor Hugo. 1851 T 2 à émile De Girardin. 15 février. Comptez sur moi, monsieur. Comptez, dans la limite, malheureusement restreinte, de ce qui m' est possible, sur mon plus cordial concours. Ce que p18 vous faites est bien. En dehors de toute idée de spéculation, de toute propagande de parti même, au point de vue le plus désintéressé et le plusélevé, avec ce but magnifique devant les yeux : le bien-être de tous, avec cette grande loi dans l' esprit : liberté, égalité, fraternité, vous créez une immense feuille nationale et populaire. Vous créez un journal que les uns pourront lire comme un répertoire et les autres comme un évangile. Vous faites semer les idées par les faits. Vous préparez ces réalisations pacifiques qui, si les hommes comme vous réussissent, désarmeront les révolutions de l' avenir. Vous ralliez et vous groupez autour de la haute pensée du progrès cette immense famille solidaire de ceux qui travaillent, de ceux qui souffrent et de ceux qui pensent. Vous offrez au suffrage universel un flambeau à cent mille branches, allumé à la fois sur toute la surface du pays. Vous ouvrez un vaste enseignement public et presque gratuit. Vous neutralisez, autant qu' il est en vous, toutes ces lois fatales, et heureusement fragiles, qui tendent à diminuer, chose impie en tout temps et insolente au dix-neuvième siècle, la quantité de lumière répandue dans les esprits. Tous vos efforts, à vous, tendent à faire bon et intelligent l' homme que la république fait souverain. C' est là une oeuvre grande et utile. En me demandant mon adhésion, vous n' avez pas douté un instant qu' elle ne vous fût acquise. C' est du fond du coeur que je vous l' envoie. J' y joins l' expression de mes plus vives sympathies. Victor Hugo. à Michelet. samedi, 29 mars. J' ai bien souffert jeudi, mon éloquent et cher collègue, souffert d' entendre dire de telles choses à la tribune et souffert de n' y pouvoir p19 répondre. Un mal plus fort que ma volonté me retenait cloué à mon banc. La liberté de pensée a été bâillonnée dans votre personne, la liberté de conscience a été destituée dans la personne de M Jacques ; la philosophie, la science, la raison, l' histoire, le droit, les trois grands siècles d' émancipation : le seizième, le dix-septième et le dix-huitième, ont été niés, le dix-neuvième siècle a été affronté, tout cela a été acclamé par le parti qui est maître de la majorité, tout cela a été soutenu, expliqué, commenté, glorifié deux heures durant, par un M Giraud qui est, m' a-t-on dit, votre confrère et le mien à l' institut, tout cela a été fait et dit par le ministre qui représente l' enseignement de France à cette tribune qui est l' enseignement du monde ! Je suis sorti honteux et indigné. Je vous envoie ma protestation ; je voudrais l' envoyer à toute cette noble et généreuse jeunesse qui vous aime et vous admire et qui m' avait fait l' honneur de me choisir pour vous défendre et pour la défendre. Je joins à ceci mes effusions les plus cordiales. V H. p20 à Madame Chapman. 12 mai. Madame, vous voulez bien croire que ma parole, dans cette auguste cause de l' esclavage, ne serait pas sans influence sur ce grand peuple américain que j' aime si profondément et dont les destinées, dans ma pensée, sont liées à la mission de la France. Vous voulez que j' élève la voix. Je le fais tout de suite et je le ferai en toute occasion. Je n' ai presque rien à ajouter à votre lettre. Je la signerais à chaque ligne. Poursuivez votre oeuvre sainte. Vous avez avec vous toutes les grandes âmes et tous les bons coeurs. Il est impossible, je le pense comme vous, que dans un temps donné, dans un temps prochain, les états-Unis d' Amérique ne renoncent pas à l' esclavage. L' esclavage aux états-Unis ! Y a-t-il un contresens plus monstrueux ? La barbarie installée au coeur d' une société qui tout entière est l' affirmation de la civilisation ; la liberté portant une chaîne, le blasphème sortant de l' autel, le carcan du nègre rivé au piédestal de la statue de Washington ! C' est inouï. Je dis plus, c' est impossible. C' est là un fait qui se dissoudra de lui-même. Il suffit pour qu' il se dissolve de la clarté du dix-neuvième siècle. Quoi ! L' esclavage à l' état de loi chez cette illustre nation qui prouve depuis soixante ans le mouvement par la marche, la démocratie par la puissance, la liberté par la prospérité ! L' esclavage aux états-Unis ! Il est du devoir de cette grande république de ne pas donner plus longtemps ce mauvais exemple. C' est une honte, et elle n' est pas faite pour baisser le front ! Ce n' est pas quand l' esclavage s' en va de chez les vieux pays, qu' il peut être recueilli par les jeunes nations. Quoi ! L' esclavage s' en irait de Turquie et il resterait en Amérique ! Quoi ! On le chasse de chez Mustapha et on l' adopterait chez Franklin ! Non ! Non ! Non ! Il y a une logique inflexible qui développe plus ou moins lentement, qui façonne, qui redresse, selon un mystérieux modèle que les grands esprits entrevoient et qui est l' idéal de la civilisation, les faits, les hommes, les lois, les moeurs, les peuples ; ou, pour mieux dire, sous les choses humaines p21 il y a les choses divines. Que tous les coeurs généreux qui aiment les états-Unis comme une patrie, se rassurent ! Il faut que les états-Unis renoncent à l' esclavage, ou il faut qu' ils renoncent à la liberté. Ils ne renonceront pas à la liberté ! Il faut qu' ils renoncent à l' esclavage ou qu' ils renoncent à l' évangile. Ils ne renonceront pas à l' évangile. Recevez, madame, avec mon adhésion la plus vive, l' hommage de mon respect. à Louis Noël. 15 mai. Je vous écris rarement, et, pourtant, je me sens en perpétuelle communication avec vous. Il me semble que nos deux intelligences se comprennent toujours, comme nos deux coeurs s' entendent toujours. Cher poëte, quand je parle, je ne suis pas autre chose que l' écho des âmes généreuses de mon temps, et c' est votre voix qui sort par ma bouche. Je dis quand je parle, et voilà bien longtemps que je me tais. Vous vous en plaignez. Je vous remercie de vous en être aperçu. Je vais mieux du reste. Ce silence me pèse, et j' espère pouvoir le rompre à l' occasion de la revision. Mes amis de l' opposition me pressent ; il y a quelque chose qui me presse encore plus vivement qu' eux : c' est ma conscience. Il est temps d' élever la voix et d' avertir hautement le pays. à bientôt, à toujours. Je vous écris de mon banc à l' assemblée, à travers la discussion des sucres, sans trop savoir ce que je jette au hasard sur le papier ; mais c' est égal, cela sort de mon coeur, c' est bon. Victor Hugo. à Partarrieu-Lafosse. monsieur le président, mon fils Charles Hugo est cité à comparaître mardi, 10 juin, devant la cour d' assises, présidée par vous, sous l' inculpation d' attaque du respect dû aux lois, à propos d' un article sur l' exécution de Montcharmont. M Erdan, gérant de l' évènement , est assigné en même temps que mon fils. p22 M Erdan a choisi pour avocat M Crémieux. Mon fils désire être défendu par moi et je désire le défendre. Aux termes de l' art 295 du code d' instruction criminelle, j' ai l' honneur de vous en demander l' autorisation. Recevez, monsieur le président, l' assurance de ma considération distinguée. Victor Hugo. 5 juin. à Auguste Vacquerie. je commence par vous serrer la main, en attendant ce soir, pour votre beau et ardent article d' hier soir. Soyez assez bon pour dire aujourd' hui que j' ai dédaigné de répondre à Falloux, vous en trouverez et vous en direz les raisons mieux que moi. Je vous demande ces deux lignes. Et puis, il serait bon de dire en outre que j' ai rendu au débat sa signification, que le profond mouvement de l' assemblée aujourd' hui l' a prouvé. J' ai mis le vrai et le faux aux prises. En outre, quel spectacle instructif tout à l' heure ! Tumulte du côté de l' ordre. Calme profond du côté du désordre. L' indigne violation du règlement dans ma personne (à propos de Ney. Refus de parole) et ma protestation en un mot. Je ne vous recommande pas tout cela. Vous savez tout et vous dites tout. 17 juillet. p23 à Brofferio. Paris, 7 août. Cher et éloquent confrère, j' ai bien tardé à vous répondre ; mais vous savez quelles tempêtes nous avons traversées. La république, la démocratie, la liberté, le progrès, tous les principes et toutes les réalités du dix-neuvième siècle ont été remis en question, le mois passé. Il a fallu, huit jours durant, défendre cette grande brèche et repousser l' assaut furieux du passé se ruant sur le présent et sur l' avenir. Dieu aidant, nous avons vaincu. Les vieux partis ont reculé, et la révolution a fait en avant tous les pas qu' ils ont faits en arrière. Vous savez déjà toutes ces bonnes nouvelles, mais c' est une joie pour moi de vous les redire, à vous, Brofferio, qui portez si haut et si fièrement le drapeau du peuple et de la liberté dans le parlement du Piémont. Cher collègue, -car nous sommes collègues : outre le mandat de nos patries, nous avons le mandat de l' humanité, -cher et éloquent collègue, je vous remercie pour le courage que vous me donnez, je vous félicite pour les progrès que vous accomplissez, et je serre vos deux mains dans les miennes. à Madame Victor Hugo, chez Madame vve Vacquerie Villequier, près Caudebec (Seine-Inférieure). 137 bre. Chère amie, un mot à la hâte. On juge l' évènement après-demain. Ils ont voulu brusquer la chose, se croyant sûrs du jury. C' est une guerre à outrance. Toute ma crainte, c' est que l' évènement ne soit suspendu. Ce serait peut-être sa mort. Que ferait-on ? J' avais songé à défendre Victor. Tout bien considéré, il est sage d' y renoncer. J' irriterais le jury et la cour qui me haïssent si profondément, et p24 cela retomberait sur ce pauvre enfant sous la forme hideuse du maximum- quatre ans et 5000 fr. - peut-être n' oseraient-ils pas quatre ans , mais ils mettraient toujours plus d' un an , et alors Poissy ou Belle-Isle . Ces misérables qui gouvernent sont capables de tout. Nous avons passé toute la semaine dernière dans l' attente du fameux coup d' état. On devait nous arrêter, une trentaine de représentants, dont Changarnier, Cavaignac, Girardin et moi, et nous déporter. La frégate était, disait-on, au Havre, prête à appareiller. cela n' a jamais été plus près d' être sérieux, m' a dit Girardin. Girardin était résolu à passer son épée au travers du corps du commissaire de police. Moi, je me serais borné à lui lire l' article 36 de la constitution. J' ai passé toutes ces nuits, les attendant, avec la constitution ouverte sur ma table de nuit. Ils ne sont pas venus. Cela s' en ira en fumée comme tous leurs rêves. Voilà où nous en sommes. Il fait beau, jouissez de ces beaux soleils. Restez jusqu' au 25. à moins de condamnation et de périls jusqu' au 25. à moins de condamnation et de péril pour l' évènement . En ce cas, la providence Auguste serait nécessaire. Je dîne trois fois par semaine avec Charles à la conciergerie. Nous parlons bien de toi, chère et bonne mère. Je t' embrasse detoutes mes forces, et ma Dédé. Je vous aime tant, tous tant que vous êtes ! Amitiés sans fin à Auguste. Mes hommages à ces dames. à Auguste Vacquerie. septembre. Mon cher ami, Victor vous remettra les épigraphes. Vous choisirez. La première est celle que je prendrais. Mais voyez. p25 Dans la lettre à vous, après ces mots : pour ce qui est des autres griefs, et avant ceux-ci : pour ce qui est du mal qu' on fait au peuple, je crois qu' il serait bon de mettre cette ligne : pour ce qui est du mal qu' on fait à la république. la phrase serait ainsi : ... pour ce qui est des autres griefs, pour ce qui est du mal qu' on fait à la république, pour ce qui est du mal qu' on fait au peuple, etc. Il est bon de nommer souvent la république. à tantôt, j' irai corriger l' épreuve. Je vous serre la main. V. à Mazzini. monsieur, votre noble et éloquente lettre m' a vivement ému. Elle m' est parvenue au milieu du combat acharné que je soutiens contre la réaction, qui ne me pardonne point d' avoir défendu, sans reculer d' un pas, le peuple en France et les nationalités en Europe. Voilà mon crime. Cependant mes deux fils sont en prison : demain, peut-être, ce sera mon tour ; mais qu' importe... p26 je suis heureux d' avoir reçu, au milieu de cette mêlée, une poignée de main du grand patriote Mazzini. Victor Hugo. Paris, 28 septembre. au poëte-tonnelier Viguier. c' est en prison, c' est avec mes fils, monsieur, que j' ai lu vos beaux et nobles vers. Vous êtes poëte, et vous êtes peuple ; vous avez de la lumière dans l' âme et de la flamme dans le coeur. Tout ce que vous dites, vous le pensez, tout ce que vous sentez, vous le chantez. Aussi mon coeur s' ouvre-t-il à vous tout entier. Je vous remercie. C' est une joie, croyez-le bien, de souffrir pour ses convictions. Mes fils sont fiers et heureux. Ils entrent dans la vie publique par la brèche et les blessures qu' on leur a faites ne peuvent rien tuer en eux. Est-ce qu' on tue les idées ? Tous tant que nous sommes, espérons. Tous nous nous tournons vers l' avenir rayonnant. Le jour se lève, et à chaque instant il éclaire mieux et il rend plus lisibles les pages de cette grande constitution qu' on appelle l' évangile. Dieu et le peuple ! C' est là ma foi, monsieur, c' est aussi la vôtre. Je vous félicite et je vous remercie. Victor Hugo. 208 bre. Paris. Remerciez en mon nom, je vous prie, les honorables rédacteurs de la tribune de la Gironde . à monsieur Henri De Lacretelle, château de Cormatin près Mâcon (Saône-Et-Loire). Paris, 208 bre. Votre coeur, mon cher et généreux poëte, comprend toutes les abnégations et tous les sacrifices. C' est une joie de souffrir pour ce qui est juste et vrai. Aussi vous nous envoyez des félicitations, et nous vous remercions d' avoir ainsi compris ce que nous sentons. p27 à bientôt, faites de beaux vers sous vos beaux arbres, pensez aux prisonniers et aux combattants et aimez-nous toujours un peu. Victor Hugo. à Alfred De Musset. 21 novembre. Je suis vôtre de la tête aux pieds. Je voterai effrontément pour vous à la face de tous les Falloux et de tous les Montalembert possibles. Vous n' avez pas besoin de me faire visite. Mais vous savez que je serai heureux de vous serrer la main. Je rentre tous les soirs à neuf heures de la pension où je dîne tous les jours. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. 4 décembre. Chère amie, j' ai passé la nuit chez un excellent ami de la famille Duvidal, M De La Roëllerie. Remercie-les bien pour moi. J' ai présidé hier soir la réunion de la gauche. Rien n' est désespéré. Je pars ce matin pour le faubourg saint-Antoine. à la garde de Dieu ! p28 pour Madame Victor Hugo. mon cher ami, M Rivière a été obligé de partir sans avoir eu le temps de vous faire ses adieux. Il me charge de vous en faire part. Du reste, il se propose de vous écrire lui-même dès qu' il aura un instant à lui, et ce sera un bonheur pour lui de vous dire tout ce dont son coeur est rempli pour vous. N' ayant pu retrouver la portière au moment de son départ, il vous prie d' avoir la bonté de lui donner de sa part, comme gratification, cinq francs que Mme Rivière vous remettra la première fois que vous la verrez. Vous serez bien aimable de dire à Mme Rivière que son mari se porte bien, qu' il l' embrasse tendrement ainsi que sa fille et ses fils, et qu' il leur écrira à tous bientôt. M Rivière vous envoie son meilleur serrement de main. Albert Durand. Dimanche 7 décembre. Monsieur Rivière vous prie de montrer cette lettre à sa femme. à Madame Rivière (Madame Victor Hugo). mon cher ami, M Rivière est bien portant, mais il a trouvé en arrivant tant d' affaires qu' il ne peut encore vous écrire. Il me charge de le faire à sa place en vous priant d' en faire part à sa femme et à ses enfants. Dans la situation actuelle, il faudra encore un peu de temps pour que le commerce reprenne ; cependant tout peut finir par aller bien. p29 Dites à Madame et à Mlle Rivière que M Rivière les embrasse bien, et compte les revoir bientôt. Votre ami Albert Durand. Lundi 8 décembre. à Madame Rivière (Madame Victor Hugo). Bruxelles, 12 décembre, 7 heures du matin. Chère amie, un mot à la hâte. Je suis ici. Ce n' est pas sans peine. écris-moi à cette adresse : M Lanvin, Bruxelles, poste restante . Si tu as des lettres pour moi, garde-les toutes, et ne les remets à personne . Je te ferai savoir comment tu pourras me les envoyer plus tard. J' espère que tu revois nos chers enfants. Envoie-moi des nouvelles détaillées. Aie bien soin de tous mes papiers. Que s' est-il passé à la maison ? On te remettra mes clefs. Tu trouveras les titres de rente dans un portefeuille sur le carton rouge qui est dans mon armoire de laque (celle de ton père). Aies-en grand soin. Recueille et garde précieusement tout ce qui est dans le coffret qui est à côté de mon lit. Ce sont des journaux, exemplaires uniques . Dans le coffret recouvert de tapisserie près de ma table, il y a des choses précieuses. Je te les recommande. Ce que je te recommande surtout, c' est d' avoir bon courage. Je sais que tu as l' âme grande et forte. Dis à mes enfants bien-aimés que mon coeur est avec eux. Dis à ma petite Adèle que je ne veux pas qu' elle pâlisse, ni qu' elle maigrisse. Qu' elle se calme. L' avenir est aux bons ! Mes effusions à nos amis, à Auguste, à Meurice, à sa charmante femme. Je ferme tout de suite cette lettre pour qu' elle te parvienne aujourd' hui même. p30 à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 14 décembre. 3 heures après midi. J' ouvre ta lettre, chère amie, et j' y réponds tout de suite. Sois tranquille. Les dessins sont en sûreté. je les ai avec moi ici, et je pourrai ainsi continuer mes travaux. Je les avais changés de malle. En partant de Paris, je les ai emportés. Pendant douze jours, j' ai été entre la vie et la mort, mais je n' ai pas eu un moment de trouble. J' ai été content de moi. Et puis je sais que j' ai fait mon devoir et que je l' ai fait tout entier. Cela rend content. Je n' ai trouvé autour de moi que dévouement absolu. Ma vie a été quelquefois à la discrétion de dix personnes à la fois. Un mot pouvait me perdre. Jamais le mot n' a été dit. Je dois immensément à M et Mme De M-que je t' ai nommés. Ce sont eux qui m' ont sauvé au moment le plus critique. Fais une visite bien chaude à Mme De M. Elle demeure à côté de chez toi, 2, rue de Navarin. Un jour, je te raconterai tout ce qu' ils ont fait pour moi. En attendant, tu ne peux pas leur montrer trop de cordiale reconnaissance. Cela est d' autant plus méritoire à eux qu' ils sont dans l' autre camp, et que le service qu' ils m' ont rendu pouvait les compromettre gravement . Tiens-leur compte de tout cela, et sois charmante avec Mme De M et avec le mari qui est le meilleur des hommes. Rien qu' à le voir, tu l' aimeras. C' est un Abel. Envoie-moi des nouvelles détaillées de mes chers enfants, de ma fille qui a dû bien souffrir. Dis-leur à tous de m' écrire. Les pauvres garçons ont dû être bien mal à la prison, vu l' encombrement. Leur a-t-on fait quelque nouvelle rigueur ? écris-le-moi. Je sais que tu vas les voir tous les jours. Dînes-tu toujours avec notre chère colonie. Je suis ici logé à l' hôtel de la porte verte , chambre numéro 9. J' ai pour voisin un brave et courageux représentant réfugié, Versigny. Il a la chambre numéro 4. p31 Nos portes se touchent. Nous vivons beaucoup ensemble. Je mène une vie de religieux. J' ai un lit grand comme la main. Deux chaises de paille. Une chambre sans feu. Ma dépense en bloc est de 3 francs cinq sous par jour, tout compris. Versigny fait comme moi. Dis à mon Charles qu' il faut qu' il devienne tout à fait un homme. Dans ces journées où ma vie était à chaque minute au bout d' un canon de fusil, je pensais à lui. Il pouvait à chaque instant devenir le chef de la famille, votre soutien à tous. Il faut qu' il songe à cela. Vis d' économies. Fais durer longtemps l' argent que je t' ai laissé. J' ai assez devant moi pour aller ici quelques mois. Si les fonds continuent à hausser, peut-être vendrai-je ma rente pour la replacer en lieu plus sûr. Qu' en penses-tu ? En ce cas-là, je t' enverrais une procuration. Informe-toi de la manière dont se font ces sortes d' affaires. Il faudrait une voie bien sûre pour me faire parvenir le capital hors de France afin que j' en fasse le remploi. En attendant, ouvre mon armoire de laque (celle de ton père) tu trouveras sur le carton rouge un petit portefeuille. Là sont les titres de rente. Mets-les en sûreté sous une clef à toi, ou laisse-les là si tu le préfères, mais ne les perds pas de vue et songes-y pour les prendre sur toi en cas d' alerte. réponds-moi expressément à ce sujet. j' ai vu hier ici le ministre de l' intérieur, M Ch Rogier qui m' avait fait une visite, rue Jean-Goujon, il y a vingt ans. En entrant, je lui ai dit en riant : je viens vous rendre votre visite. Il a été fort cordial. Je lui ai déclaré que j' avais un devoir, celui de faire l' histoire immédiate et toute chaude de ce qui vient de se passer. -acteur, témoin et juge, je suis l' historien tout fait. que je ne pouvais pas accepter de condition de séjour. qu' on me renvoyât si l' on voulait. Que d' ailleurs je ne ferais cette publication historique qu' autant qu' elle n' aggraverait pas le sort de mes fils à cette heure au pouvoir de l' homme. Il peut les torturer en effet. Dis-moi ce que tu en penses. Si un écrit de moi peut avoir quelque inconvénient pour eux, je me tairai. En ce cas-là, je me bornerai à finir ici mon livre des misères . Qui sait ? C' était peut-être la seule chance de le finir. Il ne faut jamais accuser ni juger la providence. Quel bonheur, par exemple, que mes fils aient été en prison dans les journées du 3 et du 4 ! M Rogier m' a dit que, si je publiais cet écrit maintenant, ma présence pourrait être un grand embarras pour la Belgique, petit état à côté d' un p32 voisin fort et violent. Je lui ai dit : -en ce cas, si je me décide à faire cette publication, j' irai à Londres. -nous nous sommes séparés bons amis. Il m' a offert des chemises. J' en ai besoin, en effet. Je suis sans vêtements et sans linge. Prends la malle vide. Mets-y mes nippes. Mets-y mon pantalon à pieds neuf, mon pantalon non neuf, mon vieux pantalon gris, mon habit, mon gros paletot à brandebourgs dont tu retrouveras le capuchon sur le banc sculpté, et mes souliers neufs. Outre la paire qui est chez moi, j' en ai commandé une paire à Kuhn, mon bottier, rue de Valois, il y a trois semaines. Fais-la prendre et payer (18 fr) et mets-la dans la malle. Cadenasse le tout. Je te ferai savoir plus tard de quelle façon tu devras me l' envoyer. Peut-être sera-t-il utile que tu viennes passer ici deux ou trois jours pour nous entendre sur une foule de choses essentielles et impossibles à écrire. Si tu étais de cet avis, nous en recauserions dans nos prochaines lettres. Je finis, l' heure de la poste me presse. Il me semble que j' oublie encore une foule de choses. Chère amie, je sais que tu as été pleine de courage et de dignité dans ces affreuses journées. Continue. Tu te fais honorer de tout le monde. Remercie mon excellent et cher Bellet. Donne-moi des nouvelles de la santé de Victor et d' Adèle. Quant à Charles, il est d' acier. Embrasse-les tous bien tendrement, et serre les généreuses mains d' Auguste et de Paul M. Mes plus tendres hommages à sa charmante femme. Je t' embrasse mille fois. N' oublie pas la visite aux M. à H Descamps. Bruxelles, 14 décembre. Je suis ici. Je vous envoie tout de suite le meilleur de mon coeur. Vous vous êtes montré ami sûr et vrai ; je le savais, je suis heureux de l' avoir p33 éprouvé. Voyez, dans ces lignes trop courtes, tout ce que je voudrais vous dire. Dans chaque mot, dans chaque syllabe, il y a un remerciement et une effusion. à Auguste Vacquerie. vous vous rappelez, cher Auguste, je disais il y a vingt-cinq ans : nous chantons comme on combattrait . Eh bien ! Je viens de combattre, et j' ai un peu montré ce que c' est qu' un poëte. Ces bourgeois sauront enfin que les intelligences sont aussi vaillantes que les ventres sont lâches. Merci de votre magnifique lettre. Il y a un tel unisson de votre âme à la mienne que je retrouve dans ces pages écrites par vous en prison toutes mes paroles de la mêlée et du combat. Je pensais tout cela, mais vous le dites mieux. Je vous serre la main. à bientôt. V. Bruxelles, 19 xbre. à Paul Meurice. merci. Vos généreuses et douces paroles me vont au coeur. J' ai relu trois fois votre tendre et admirable lettre. Quel contraste ! Une âme comme la vôtre à la conciergerie et cette brute à l' élysée ! Cher ami, j' espère que ceci sera court. Si c' est long, nous en sourirons plus longtemps. Quelle honte ! Heureusement la gauche a vaillamment tenu le drapeau. Ces misérables ont accumulé crimes sur crimes, férocité sur trahison, lâcheté sur atrocité. Si je ne suis pas fusillé, ce n' est pas leur faute, ni la mienne. Je vais travailler ici. Il y a des obstacles à la publication. Ma femme vous les contera. J' écrirai toujours en attendant. p34 Si nous pouvions coloniser un petit coin d' une terre libre ! L' exil ne serait plus l' exil. Je fais ce rêve. Mettez-moi aux pieds de Madame Paul Meurice. Je suis à vous profondément. Victor Hugo. 19 xbre, Bruxelles. à Adèle. Bruxelles, 19 xbre. Ma bien-aimée petite Adèle, tu m' as écrit une charmante lettre. Merci de la fleur, elle sentait encore bon ; il m' a semblé, chère enfant, que tu m' envoyais ton âme. Ta mère retourne près de toi, près de vous tous. Elle est bien heureuse ! Moi je vais vivre seul, proscrit, dans le nord, dans le brouillard, dans le travail sans relâche. Je me donnerai des forces en pensant à vous. C' est pour vous que je vais travailler, c' est pour toi, ma fille chérie. Les temps rudes que tu m' entendais prédire quelquefois sont arrivés, tu t' en ressentiras toi-même peut-être un peu, mon enfant, quoique j' aie tout fait pour toucher le moins possible à votre bien-être, soyons tous forts, soyons tous unis. C' est là le vrai bonheur que toutes les catastrophes extérieures n' ôtent pas aux coeurs vrais et profonds. Courage, chère enfant bien-aimée. Quelque chose me dit qu' avant peu nous nous reverrons tous. Je t' embrasse sur les deux joues. écris-moi. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 21 xbre. Chère amie, je reçois ta lettre et j' y réponds tout de suite. Ce mot te sera porté par un jeune homme plein de coeur, M Fossard, avocat. Reçois-le comme un ami, car bien que je ne l' aie vu que quelques instants, il y avait p35 toute une âme dans son serrement de main. Il te parlera de Crémieux qu' il connaît. Il était à la cour d' assises quand j' ai parlé pour Charles. J' ai reçu en même temps que la tienne une lettre de M De Porcher qui explique tout fort bien. Il paraît que le transfert, même en se hâtant, ne pourrait être terminé que lundi ou mardi. Du reste, il a commencé la vente. Le 7 a été vendu 101 fr 60. -fais bien tout ce que t' indiquera M Lecointe. Je ferme cette lettre et vous embrasse tous et toutes bien tendrement. V. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche matin, 28 décembre. Dumas va à Paris et se charge de te porter cette lettre. Chère amie, j' espère que vous vous portez tous bien là-bas. Je trouverai peut-être de vos lettres aujourd' hui à la poste et ce sera un bien grand bonheur pour moi dans ma solitude. Rien de nouveau ici. J' ai eu pourtant hier matin la visite de deux gendarmes. On m' a un peu pris au corps, fort poliment du reste ; on m' a un peu mené chez le procureur du roi ; on m' a un peu traîné à la police, pour m' expliquer sur mon faux passeport . Le tout s' est terminé par des quasi excuses de leur part, par un éclat de rire de mon côté, et bonsoir. Les journaux de l' opposition d' ici voulaient faire quelque bruit de la chose. J' ai trouvé cela inutile. Au fond ce gouvernement a peur de l' homme du coup d' état et il ne faut pas leur en vouloir de tracasser un peu les proscrits ; je leur pardonne, mais le procédé n' en est pas moins très belge-très welche, comme dit Voltaire. Il sera peut-être arrangeable de faire quelque chose ici avec la librairie belge qui renoncerait à la contrefaçon. C' est un grand plan. On m' a fait des ouvertures. Nous verrons ce que cela deviendra. Je travaille beaucoup aux notes que tu sais. Quel dommage que cela ne puisse pas être publié ainsi ! Enfin, nous verrons encore de ce côté-là. Aimez-moi tous, Charles, Victor, Auguste, Paul Meurice, mes quatre fils, comme je les appelle. J' espère que tous ces chers prisonniers vont bien. p36 Dis à mon Adèle chérie de m' écrire une bonne petite lettre comme l' autre jour. Dumas me presse de fermer ma lettre. Je vous embrasse tous et j' aspire au jour où je ne vous embrasserai plus sur le papier. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, mardi 30 décembre. Avant tout, chère amie, rassure-toi. Mme Taillet m' a apporté ta lettre ce matin à mon auberge, mais Dumas avait déjà dû hier te remettre la mienne, et au moment où je t' écris, tu dois savoir ce qui s' est passé. Petite tracasserie, rien de plus, et à l' heure qu' il est je la crois complètement terminée. Du reste, tout le monde ici me témoigne les plus ardentes sympathies, et de tous les côtés et de tous les partis à la fois. Ce matin j' avais près de moi, en déjeunant à la table que tu sais, M De Perseval, l' orateur de l' opposition démocratique à la chambre belge, et M Deschamps, l' orateur de l' opposition catholique. Tous deux me faisaient offre cordiale de services. M Deschamps, qui a été deux fois ministre, m' a parlé de cette petite affaire de passeport, et m' a dit qu' il s' entremettrait au besoin, mais que je pouvais me considérer comme défendu ici par tout le monde. Il m' a dit : bien des gens vous haïssent, mais tout le monde vous honore. Je crois en effet que pour l' instant je puis rester ici en parfaite sécurité. Mais dans tous les cas, sois tranquille, l' Angleterre n' est qu' à une enjambée. Quant à l' autre question dont tu me parles, j' ai vu le notaire, M Vanderlinden. Il ne croit pas beaucoup à l' efficacité du moyen proposé. Cependant il m' a dit qu' il chercherait pour l' acte une rédaction inattaquable. En attendant, abritons toujours ce qui est là. Je dois à M Wisch les 1000 francs que tu as emportés. Je viens de lui remettre un bon de 1000 francs sur Guyot qu' il fera toucher à Paris par son correspondant. De plus, je t' envoie un bon de 2000 francs que tu feras prendre immédiatement en signant le reçu au bas du billet. Voici comment tu emploieras ces 2000 francs. D' abord deux mois de ta dépense, ce qui, ajoutés aux trois mois que tu as emportés (savoir jusqu' au 15 mars) fera ta p37 dépense payée jusqu' au 15 mai. En outre, les deux termes de janvier et d' avril que tu ferais peut-être bien de payer d' avance : dépense du 15 mars au 15 avril : 460, dépense du 15 avril au 15 mai : 460, terme du 15 janvier : 458, terme du 15 avril : 458, total : 1836. Il te restera sur les deux mille francs 164 francs que tu tiendras en réserve pour les éventualités ainsi que l' argent de Porcher. (il va sans dire que si Charles restait à Paris, je t' ajouterais par mois les 80 francs convenus). Je récapitule : Guyot a en caisse : 362655. Sur cette somme : remboursement à M Wisch : 100000, envoi à toi : 200000, reste : 62655. Or, j' ai 400 francs à payer d' ici au 1 er mai que je ferai prendre chez Guyot, sans compter ce qui surviendra. Tu vois que voilà la somme à peu près entière retirée. Quant au mobilier, il faut s' en occuper. Consulter M Bouclier. J' ai consulté M Vanderlinden. Il dit qu' il faudrait faire mettre le bail (avec antidate) au nom d' un de mes fils majeur (Victor, en ce cas, car Charles a des dettes exigibles). Le propriétaire, surtout en payant deux termes d' avance, ne s' y refuserait pas. Du reste, tout en prenant ses précautions, il ne faut pas s' effarer. on y regardera à deux fois avant de mettre le séquestre sur mes meubles, sur mes droits d' auteur et sur mon traitement de l' institut. Cela me ferait moins de mal qu' à eux. Calme-toi donc, chère maman, en veillant toutefois. à défaut du dessin , envoie-m' en la copie non signée . J' en ai besoin pour mon travail. Je n' ai plus que deux lignes, j' y mets mille tendresses pour vous tous. Je suis plus populaire ici que je ne croyais. Hier, dans un banquet de p38 typographes, on a porté un toast aux trois hommes qui personnifient la résistance au despotisme, à Mazzini, à Kossuth, à Victor Hugo. Mon Charlot, mon Victor, mon Adèle, je vous embrasse sur vos six joues. écrivez-moi. le constitutionnel ayant parlé, les journaux belges rectifieront. Je tâcherai de te les faire passer. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 31 décembre. Chère amie, M Bourson qui te remettra cette lettre est le rédacteur en chef du moniteur de Belgique. reçois-le de ton mieux. c' est un homme fort distingué, d' un esprit rare et d' un noble coeur. Il est dans toutes nos idées, et sa femme, qui est spirituelle et charmante, te ressemble encore par l' enthousiasme et la foi à l' avenir et au progrès. Je t' envoie un article du messager des chambres d' ici sur le fait qui t' avait alarmée. Cela achèvera de te rassurer. Je n' ai, malgré ce petit incident, qu' à me louer de l' accueil qu' on me fait ici. L' année finit aujourd' hui sur une grande épreuve pour nous tous, nos deux fils en prison, moi en exil. Cela est dur, mais bon. Un peu de gelée améliore la moisson. Quant à moi, je remercie Dieu. Demain, jour de l' an, je ne serai pas là pour vous embrasser tous, mes chers bien-aimés. Mais je penserai à vous. Tout ce que j' ai dans le coeur s' en ira vers vous. Je serai à Paris, je serai à la conciergerie. Parlez de moi à ce dîner de famille et de prison que je regrette tant ; il me semble que j' entendrai. Je te remercie du journal que tu me fais. Il me sera en effet, je crois, très utile, car tu vois un côté que je ne vois pas. Remercie Béranger et fais faire mes compliments à Berryer. Je serai charmé de lire la conversation de Béranger. Ici les renseignements m' affluent. Je suis presque aussi entouré qu' à Paris. p39 Ce matin, j' avais cercle d' anciens représentants et d' anciens ministres dans mon bouge de la porte verte où je suis toujours. On m' a apporté une lettre confidentielle de Louis Blanc. Ils vont fonder à Londres un journal paraissant toutes les semaines, en français. Le comité serait composé de trois français, trois allemands, trois italiens. Je serais l' un des trois français avec Louis Blanc et Pierre Leroux. Que dis-tu de cela ? On pourrait faire une grande lutte contre le Bonaparte. Mais je crains que cela ne retombe sur nos pauvres chers prisonniers. Dis-moi ce que tu penses à ce sujet. Mais n' en parle à personne qu' avec une extrême réserve. le secret m' est demandé. Schoelcher est arrivé cette nuit, déguisé en prêtre. Je ne l' ai pas encore vu. L' autre nuit, je dormais. On me réveille. C' était De Flotte qui entrait dans ma chambre avec un avocat de Gand. Il avait coupé sa barbe. Je ne le reconnaissais pas. J' aime beaucoup De Flotte. C' est un brave et un penseur. Nous avons causé une partie de la nuit. Il est comme moi plein de courage et de foi en Dieu. Je t' embrasse tendrement, pauvre chère amie, et mes chers enfants. Je vous envoie toutes mes tendresses. -à bientôt mon Charles. -chère amie, serre les deux mains à Auguste et à Paul Meurice. Mets-moi aux pieds de Madame Paul Meurice. Comme vous devez avoir encore de bonnes heures tous ensemble dans cette prison ! Que je voudrais y être avec vous et avec eux ! Embrasse pour moi Bellet et sa gracieuse et excellente femme. à bientôt. Mets sur la lettre blanche que je t' envoie cette adresse : Mme D' Aunet, poste restante, Bordeaux. Et fais jeter à la poste. 1852 T 2 p40 à Madame Victor Hugo Madame Rivière 37, rue de la tour d' Auvergne. 5 janvier Bruxelles. Je commence, chère amie, par répondre à tes cinq questions, et je réponds oui sur toutes. J' ai reçu le papier timbré et je t' ai écrit (dans la lettre qui contenait les 2 ooo francs pour Guyot) ce que m' avait dit le notaire Vanderlinden à ce sujet. J' ai reçu l' excellente lettre d' Auguste et je lui répondrai en détail , dis-le lui bien, dès que les inventions de Louis Bonaparte à l' endroit de la presse auront pris la forme de lois et seront connues. Alors seulement on pourra statuer sur l' avènement ou l' évènement . Si cela est possible avec dignité, je ne résisterai pas à la reprise du journal. Nous examinerons ensemble, et ce que voudra Auguste, je le voudrai. J' ai reçu toutes les lettres de mes chers enfants, et toutes les tiennes, et plus elles sont longues, et plus elles me charment. Ainsi, n' ayez pas peur de faire des volumes. La brochure de Granier m' est également parvenue, et j' y ai remarqué l' omission de mon nom. Enfin, pour répondre à tout, tu peux, le cas échéant et pour des choses peu secrètes, m' écrire directement à M Lanvin, 16, place de l' hôtel de ville . J' y suis installé d' aujourd' hui et j' ai prévenu mon hôte que si l' on demandait M Lanvin, c' était moi, et que si p41 l' on demandait M Victor Hugo, c' était moi. Ainsi, je vis là sous mes deux espèces. Quand Charles arrivera, il me trouvera dans cette halle immense, avec trois fenêtres qui ont vue sur cette magnifique place de l' hôtel de ville. J' ai loué (pour presque rien) les meubles indispensables, un lit, une table, etc., -et un bon poêle. Je travaille là à l' aise, et je m' y trouve bien. Si je rencontre un vieux tapis pour 15 francs, je serai parfaitement heureux. En attendant, chère amie, prends dans ma chambre ma vieille causeuse que tu as fait recouvrir de rayé rouge et blanc, fais-la emballer le plus succinctement du monde, foin et toile d' emballage (pas de caisse, c' est inutile), mets mon adresse dessus, Lanvin, 16, grande place, Bruxelles, et fais porter la chose aux messageries Van Gend, 130, rue saint-Honoré (Laffitte et Gaillard). Là, tu expliqueras que ce meuble doit m' être expédié par la petite vitesse . Cela coûte 7 francs les 100 kilos (deux cents livres). On te demandera donc pour la causeuse quelque chose qui n' ira pas à 7 francs, et que tu paieras et porteras sur mon compte. Quand ce sera expédié, tu m' en donneras avis. Il y a sur la table de mon cabinet un coffret de cuir. Ce coffret contient, parmi beaucoup de papiers tous utiles , une certaine quantité de choses écrites de ma main. Il y a également des choses écrites par moi dans le long tiroir du bas à droite de ma petite armoire chinoise en laque à deux battants. Je te prie de chercher dans ce tiroir et dans le coffret de cuir tous les papiers écrits de ma main, prose et vers, de les réunir et de les mettre sous une enveloppe commune bien scellée. Tu me les feras parvenir par Charles quand il viendra. Tu feras de même un paquet ficelé et cacheté de tous les exemplaires uniques de mes discours que contient le coffret de laque à couvercle rond près de mon lit, et tu me l' enverras de la même façon. Je t' ai dit que la malle recouverte de drap contient beaucoup d' effets précieux, entre autres une croix de diamants que tu connais et qui ne m' appartiendra qu' à un moment donné. La clef de cette malle était avec plusieurs autres dans le coffret brisé que je t' ai remis le 2 décembre. Ouvre-la, et serre précieusement la croix de diamants. Tu peux laisser le reste dans la malle en ayant soin d' en garder la clef sous ta main, et en lieu sûr. Voilà bien des recommandations, chère amie, et je ne t' ai pourtant encore rien dit. Si je t' envoyais toutes les tendresses qui sont dans mon coeur, c' est moi qui te ferais des volumes. Comment peux-tu me supposer des défiances à moi qui sens en toi un si noble et si ferme et si tendre appui ! Retire ce vilain mot-là. Je prends des précautions, voilà tout ; et je les prends dans votre intérêt à tous. p42 Tu vois et tu sens toi-même que mes prudences n' avaient rien d' exagéré et qu' elles m' ont bien réussi. Que mes fils n' oublient pas cet axiome de ma vie : c' est parce qu' on a su être prudent qu' on peut être courageux. Je te remercie avec effusion, je te remercie mille fois de tout ce que tu fais. Fais le plus que tu pourras pour Mme D'. J' ai là un devoir vers lequel il m' est impossible de ne pas me tourner avec un intérêt profond. Je suis touché des paroles si délicates et si vraiment bonnes que tu me dis à ce sujet. Je t' envoie la lettre que Louis Blanc m' a écrite. Lis-la et fais-la lire à la conciergerie. Tu me la renverras par une prochaine occasion. Louis Blanc me presse pour avoir réponse, oui ou non , qu' en pensez-vous tous ? Qu' en pensent Meurice et Auguste ? Qu' en pensent Charles et Victor ? La chose peut être utile. D' ailleurs ce serait pour Charles un travail tout trouvé. Il paraît que les fonds sont faits en Angleterre. Mais n' y aurait-il pas inconvénient à me confondre, ne fût-ce qu' en apparence, avec Louis Blanc et Pierre Leroux ? Cela me ferait perdre l' isolement de ma situation actuelle, cela me rattacherait au passé d' autrui et par conséquent combinerait mon avenir avec des complications qui me sont étrangères, cela m' ôterait quelque chose de la pureté que j' ai aujourd' hui, n' ayant trempé dans rien, n' ayant pas tenu le pouvoir, n' ayant pas hasardé de théories, n' ayant pas fait de fautes, et ayant simplement tenu le drapeau levé et risqué ma tête le jour du combat. Et puis il faudrait aller en Angleterre, et rien ne presse encore de ce côté. D' autre part, ce serait un organe et un moyen de continuer la lutte. Mais ce n' est qu' une revue , il faudrait un journal. Enfin il y a un journal qui s' offre à moi ici, le messager des chambres . Le rédacteur est venu me trouver hier et ce matin et part pour Paris. Je t' envoie une lettre de lui qui te fera juger de sa bonne volonté. Il a peu d' argent. C' est là le côté faible de son affaire, surtout voulant la monter sur un très grand pied. Délibérez donc tous entre vous sur tous ces points et envoie-moi le plus tôt possible votre sentiment sur l' ouverture de Louis Blanc et la réponse à y faire. Désormais, chère amie, quand je t' écrirai par la poste, j' affranchirai la p43 lettre. Affranchis de ton côté quand tu m' écriras par Mme Taillet, car je ne sais comment faire pour rembourser les ports de lettres. Dans ce paquet tu trouveras une lettre pour M De La Roëllerie qui m' a donné asile dans la nuit du 2. Il demeure rue Caumartin et connaît Mme Abel. Elle te dira le numéro. Tu feras porter la lettre. Je l' ai écrite depuis longtemps déjà. Tout va bien ici. Quelques réfugiés sont abattus (entre autres Schoelcher, qui du reste s' est conduit héroïquement) mais je les relève. Ce matin, il y avait dans le sancho (le charivari de Bruxelles) des vers à moi adressés par un étudiant. Je refuse les dîners et les petites ovations en famille. J' ai besoin de mon temps pour travailler. Jamais je ne me suis senti le coeur plus léger et plus satisfait. Ce qui se passe à Paris me convient. Par l' atroce comme par le grotesque, cela atteint l' idéal des deux côtés. Il y a des êtres comme le Troplong, comme le Dupin, que je ne puis m' empêcher d' admirer. J' aime les hommes complets. Ces misérables-là sont des échantillons incomparables. Ils arrivent à la perfection de l' infamie. Je trouve cela beau. Ce Bonaparte est bien entouré. On dit que, sur les sous, son aigle aura la tête sous l' aile ; fort bien. Quant aux 75 oo ooo voix, y eût-il plus de zéros encore, je mépriserais tout ce néant. Mes chers êtres bons et courageux, vous êtes ma joie, je vous embrasse. Tu as reçu M Bourson, n' est-ce pas ? C' est un homme très intelligent. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, lundi 5 janvier. Je ne veux ici que vous serrer la main, cher Auguste. Vous pensez avec raison qu' il m' est impossible de rien résoudre en commun avec vous et notre cher Paul Meurice, quant à l' avènement , tant qu' on ignore par quelles menottes la presse sera garrottée sous le Bonaparte. Vous me direz votre avis sur la proposition de Louis B le plus tôt possible car il demande prompte solution. Cela ne pourrait-il pas aggraver la captivité de mes fils, et la vôtre, et celle de Meurice ? Question encore. Pesez tout cela. Vous êtes le sage, de même que vous êtes le vaillant. à vous ex imo . p44 à Charles. Bruxelles, lundi 5 janvier. Dans trois semaines, mon Charles, tu seras ici. Ce sera un peu d' exil pour toi, et bien du bonheur pour moi. Nous vivrons de la vie austère et douce du travail. Je suis sûr de toi, et je ferai ce qui sera en mon pouvoir pour te rendre Bruxelles aimable. Les gens d' ici ont de la bonne volonté pour les affaires de journal et de librairie, mais je crains que l' argent ne leur manque. Cependant je pense que nous finirons par nouer quelque chose. En attendant, nous vivrons comme le frère aîné et le frère cadet. S' il y a quelques privations à subir (il y en aura) je commencerai par moi. Et puis, je t' envoie toutes mes tendresses, mon enfant. On me disait ce matin : votre fils Charles sera le premier journaliste d' ici, s' il veut. Mais il est difficile pour un étranger d' écrire dans les journaux, et ils me font l' effet de n' avoir pas le sou. -c' est égal, nous verrons. -et puis c' est une oeuvre de dévouement. à André Van Hasselt. Bruxelles, 6 janvier. Ce n' est pas moi, monsieur, qui suis proscrit, c' est la liberté ; ce n' est pas moi qui suis exilé, c' est la France. La France hors du vrai, hors du juste, hors du grand, c' est la France exilée et hors d' elle-même. Plaignons-la et aimons-la plus que jamais. Moi, je ne souffre pas. Je contemple et j' attends. J' ai combattu, j' ai fait mon devoir, je suis vaincu, mais heureux. La conscience contente, c' est un ciel serein qu' on a en soi. Bientôt j' aurai près de moi ma famille et j' attendrai avec calme que Dieu me rende ma patrie. Mais je ne la veux que libre. Je vous remercie de vos beaux et nobles vers. ex imo corde. Victor Hugo. p45 à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 8 janvier, jeudi. Chère amie, je t' ai écrit hier soir par M Couvreur, du messager des chambres . Mais il ne sera pas à Paris avant quatre ou cinq jours. Je profite d' une occasion que me donne M Lévy pour t' envoyer de mes nouvelles. M Lévy est l' ami de Crémieux. C' est lui qui m' a apporté le paquet au sujet duquel tu t' es inquiétée. Sois tranquille. J' ai tout reçu. M Lévy est excellent et continue de m' offrir ses bons offices. J' en userai, et je commence aujourd' hui comme tu vois. Je t' écris de ma chambre sur la grande place, avec un beau soleil et ce magnifique hôtel de ville sous les yeux. Hier, j' ai visité l' intérieur de l' hôtel de ville en compagnie du bourgmestre de Bruxelles, M De Brouckère, qui me fait très gracieusement les honneurs de la ville. Je continue d' être ici l' objet d' une foule d' attentions. Le Maupas d' ici, un certain baron Hody, qui m' avait envoyé les gendarmes le mois passé, vient d' être forcé de donner sa démission. Mon affaire n' est pas étrangère à sa déconfiture. Je te donne quelques détails à ce sujet dans la lettre que te remettra M Couvreur. M Couvreur, que tu recevras de ton mieux, est un homme intelligent et avenant. Seulement préviens bien nos amis qu' il n' a pas d' argent et qu' il semble avoir ici peu de crédit. ceci fort entre nous. écris-moi toujours de longues lettres. Elles m' intéressent au plus haut point. Mets-y force détails. En choisissant bien les occasions, tu peux tout m' écrire. Quant à l' affaire délicate dont tu me parles, je crois que le voyage au pôle nord peut paraître sans inconvénient aucun dans la revue de Paris en le signant Mme Thévenot D' Aunet . Ce nom déroute les malignités. Au reste, juge et décide. Ce que tu feras sera bien. Mais songe qu' il m' importe de porter aide et appui là. Je te remercie dans tous les cas de l' appui et de la chose. On nous dit ici que Xavier Durieu, Rivière, l' avocat, et Hippolyte p46 Magen, le libraire, sont déportés à Cayenne. J' ai reçu ce matin l' ancien constituant Laussedat dont les biens ont été mis sous le séquestre. Les horreurs continuent en France. -quant à la Belgique, sois parfaitement tranquille. Les ministres et le bourgmestre me font mille assurances cordiales. Ne crains rien. Je suis ici comme un centre. Ma halle-car ma chambre est une halle-ne désemplit pas. Il y a quelquefois trente personnes, et je n' ai que deux chaises ! -je vais du reste faire effort pour clore ma porte ; car, si je me laisse envahir, on me prendrait mon temps et j' en ai besoin plus que jamais. Je continue à force mon travail sur le 2 décembre. On m' envoie un journal de modes qui paraît ici et qui s' intitule : Esmeralda . Les journaux belges appellent Bonaparte Napoléon Le Petit . Ainsi j' aurai baptisé les deux phases de la réaction, les burgraves et Napoléon Le Petit . C' est déjà quelque chose. -en attendant mieux. Je t' embrasse, ma bonne et généreuse femme. Tes lettres m' apportent de la force et de la foi. Dis à ma chère petite fille de m' écrire et à tous ces chers enfants de la conciergerie. J' attends toujours Charles pour la fin du mois. -pas d' imprudence en paroles. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 11 janvier. Mme Coppens te portera cette lettre, chère amie. Depuis le 31 décembre je t' ai écrit (sans compter celle-ci) quatre lettres : 1, par M Bourson. - 2, par Mme David. -3, par M Couvreur (du messager des chambres ). Cette lettre ne t' arrivera qu' un peu arriérée, car M Couvreur a différé son départ, et ne sera à Paris que dans quelques jours. -4, par M S Lévy, ami de Crémieux. Je réponds en ce moment à la lettre que Mme Coppens m' a apportée et à ta lettre d' avant-hier vendredi. Il est utile de faire une récapitulation pour bien nous fixer. p47 Tu sais en ce moment que je suis banni par le Bonaparte, c' est-à-dire expulsé , c' est le mot dont se sert ce drôle. Hier, j' étais chez Schoelcher, Charras arrive, nous causons tous les trois. Charras était en train de nous raconter son arrestation, sa captivité, son élargissement, et des choses de l' autre monde. Survient Labrousse. Il me dit : -vous êtes banni, avec 66 représentants de la gauche, comme chefs socialistes. J' ai vu le décret. Votre nom m' a frappé et je vous cherche pour vous le dire. -j' espère bien que j' en suis aussi ! A dit Charras. -et moi aussi ! A dit Schoelcher. -sur ce, nous avons continué notre conversation. Du reste, ceci doit te rassurer un peu quant à la Belgique. Ce n' est pas le lendemain du jour où il nous expulse qu' il peut décemment nous reprendre. Je sais bien qu' il se fiche de la décence. Mais c' est égal, il n' étendra pas la main hors de la frontière pour nous saisir en ce moment-ci. Dans quelques mois, je ne dis pas. Mais il a fort à faire à cette heure. Sois donc tranquille. Je demeure, comme tu sais, sur la grande-place. Le bourgmestre de Bruxelles est venu me voir. Je lui ai dit : savez-vous qu' on dit à Paris que le Bonaparte me fera saisir ici et enlever la nuit chez moi par ses agents de police ? M De Brouckère (le bourgmestre) a haussé les épaules et m' a dit : vous n' aurez qu' à casser un carreau et qu' à pousser un cri, l' hôtel de ville est sous vos fenêtres. Il y a trois postes, vous serez bien défendu, allez ! En ce moment, le gouvernement belge se conduit bien. Jugez-en par ceci. D' ailleurs, je ne fais pas d' établissement ici. J' y vis le pied levé, et p48 comme je te l' ai déjà dit, il ne faut qu' une enjambée pour être en Angleterre. Ce n' est pas seulement le bon marché qui me fait rester, quoique la considération soit grande, c' est la facilité de trouver des affaires de librairie. On a déjà entamé divers pourparlers. à Londres, ce serait plus difficile. -la contrefaçon se meurt ici, elle est cernée et bloquée par les traités internationaux, il y a donc toute une industrie belge qui réclame et qui va périr, 25 ooo ouvriers imprimeurs sans pain, force plaintes, etc. -le gouvernement belge serait frappé de cette idée qu' en profitant de notre présence (Dumas, Thiers et moi) à Bruxelles, on pourrait nous acheter des droits de propriété, légitimer ainsi la contrefaçon, faire tomber les traités par ce seul fait, et rendre vendables une foule de livres qui sans cela pourriront en magasin. En outre, rendre la vie à la librairie belge, etc. -M Bourson s' occupe de cette affaire, et est venu m' en parler. Dans ce cas-là, comme les libraires belges ont peu d' argent, le gouvernement, dans un but d' intérêt national, leur ferait une avance. On pourrait en venir jusqu' à m' acheter, non seulement les misères , mais la propriété même de mes oeuvres. On parlerait par cent mille francs. Ceci étant, il faut un peu voir venir. -dis à Charles de faire une réponse dilatoire à son libraire. Je ne refuse pas du reste de lui parler, et quand Charles viendra à Bruxelles, si M Brie veut venir avec lui, je serai charmé de causer de ses offres. L' inconvénient qu' elles ont, c' est de m' ôter (pour une faible somme) la faculté de vendre en Belgique la propriété absolue de mes oeuvres complètes. Il faut bien songer à cela. J' insiste, chère amie, pour que tu m' envoies la causeuse. Je n' ai ici que deux chaises. C' est une dépense de 6 ou 7 francs et je n' aurais pas ici un canapé à moins de 80 francs. On me demande 6 francs par mois pour m' en louer un. Je ne comprends rien à ce prétendu billet Hugelmann. C' est quelque fraude. Tu as très bien fait, et tu feras toujours bien de ne rien signer sans me prévenir. Refuse net. Je suis d' accord avec vous tous quant à la proposition de Londres. Je vais répondre dans ce sens. Renvoie-moi la lettre de Louis Blanc par la prochaine occasion. Je travaille à force au récit du 2 décembre. Tous les jours les matériaux m' arrivent. J' ai des faits incroyables. Ce sera de l' histoire, et on croira lire du roman. Le livre sera évidemment dévoré en Europe. Quand pourrai-je le publier ? Je ne sais pas encore. Je ne comprends rien, et personne ici ne comprend rien, à l' exception outrageante que le Bonaparte fait pour Jules Favre, Michel De Bourges et p49 Carnot, tous trois membres comme moi du comité de résistance. Il paraît que Jules Favre plaide à Paris. C' est étrange. Qu' en dit-on à Paris ? Si tu entends quelque explication, envoie-la moi. Dans mon prochain envoi, je répondrai à Auguste très en détail. Tout ce qu' il me dit est du plus haut bon sens, et j' adhère à tout. Je répondrai aussi aux trois charmantes lettres de Charles, de Victor et d' Adèle. Dis-leur de m' écrire souvent et sans attendre mes réponses. J' ai tant à faire que je ne puis écrire autant de lettres que je voudrais à vous tous. Je passerais ma vie à vous écrire. Il me semble, chers bien-aimés, que c' est causer avec vous. Ma plume va au hasard. C' est illisible, mais qu' importe ! On fait ici, entre nous proscrits, une souscription pour les plus pauvres. J' ai demandé à Schoelcher s' il y avait un maximum. I m' a dit quinze francs. Je les lui ai donnés. Chère amie, j' emplis ces deux lignes d' effusions pour vous tous. écrivez-moi tous et long . à Paul Meurice. Bruxelles, dimanche 11 janvier. Cher ami, ma femme déjà vous a dit combien votre lettre m' avait charmé et combien je vous remerciais des détails sur le 2 décembre. Envoyez-moi toujours tout ce que vous pourrez recueillir. Je vais faire un livre rude et curieux, qui commencera par les faits et qui conclura par les idées. Jamais plus belle occasion, ni plus riche sujet. Je traiterai le Bonaparte comme il p50 convient. Je me charge de l' avenir historique de ce drôle. Je le conduirai à la postérité par l' oreille. Dites à Auguste et à mes fils qu' ils auront par la prochaine toutes les réponses que je leur veux faire, mettez-moi aux pieds de votre noble femme, et prenez pour vous un bon serrement de main. V. à Pierre Cauwet. Bruxelles, 12 janvier. L' exilé vous remercie, Monsieur Cauwet, vous m' envoyez de bonnes paroles et qui me touchent vivement. Je suis hors de France pour le temps qu' il plaira à Dieu, mais je me sens inaccessible dans la plénitude du droit et dans la sérénité de ma conscience. Le peuple se réveillera un jour, et ce jour-là chacun se retrouvera à sa place, moi dans ma maison, M Louis Bonaparte au pilori. Votre bien affectueusement attaché. Victor H. à messieurs les membres de l' académie française. Bruxelles, janvier. Messieurs et chers confrères, le malfaiteur politique dont le gouvernement pèse en ce moment sur la France a cru pouvoir rendre un décret d' expulsion dans lequel il m' a compris. Mon crime, le voici : j' ai fait mon devoir. J' ai, par tous les moyens, y compris la résistance armée, défendu contre le guet-apens du 2 décembre la constitution issue du suffrage universel, la république et la loi. Il est interdit aux bannis, de par le coup d' état, de rentrer en France sous peine d' être déportés à Cayenne, c' est-à-dire sous peine de mort. p51 Dans cette situation, en présence de la force brutale qui règne et contre laquelle je renouvelle du fond de mon exil mes protestations indignées, je ne puis prendre part à l' élection académique qui aura lieu le 22 janvier, et je vous prie, messieurs et chers confrères, d' agréer, avec l' expression de mes regrets, l' assurance de ma vive cordialité et de ma haute considération. Victor Hugo, représentant du peuple. à André Van Hasselt. 16 janvier. Vous me comblez, monsieur et cher confrère, je dirai même que vous me meublez. Vous m' envoyez un canapé à Bruxelles, à moi qui ne pourrais même pas vous donner un fauteuil à Paris. Je le regrette pour nous autres infortunés quarante. L' académie française serait un peu moins welche si elle prenait quelques belges comme vous. Pour le moment, plaignons-la : cette pauvre académie est toute penaude là-bas. Trois proscrits ! Depuis 1815 elle ne s' était pas vue à pareille fête. Dans ce temps-là c' était Louis Xviii qui chassait l' autre Napoléon, le grand, de l' académie des sciences. Quant à moi, je m' étends voluptueusement sur votre excellent canapé et j' y lis vos bons et beaux livres. ô ingratitude humaine ! Je commence à regarder avec dédain ma malle, que j' avais élevée à la dignité de sopha et que vous avez destituée. C' est fini ! De spartiate, je me fais sybarite. Bientôt j' irai me mettre aux pieds de Mme Van Hasselt et vous serrer la main. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 17 janvier. Samedi. Je n' ai qu' une minute, chère bien-aimée femme. Je t' écris par la bonne de Schoelcher, vieille femme qui a du courage comme dix jeunes hommes et qui l' a prouvé. Elle te contera son histoire et te remettra pour moi une lettre d' elle que tu me feras passer par la plus prochaine occasion. Tout p52 continue d' aller ici passablement. Toute la presse libérale est pour nous et vivement. Je t' en envoie des extraits à propos de mon bannissement. Une foule de journaux par toute la Belgique ont reproduit mon discours de 47 sur la rentrée des Bonaparte. Cela fait ici grand effet. Je pense avec bonheur que mon Charles va venir et que je le verrai dans une quinzaine de jours. Il était allé au bal de l' opéra. Les journaux jésuites d' ici l' ont dit. Chers enfants, prenez garde à cela. Espionnage à Paris, diffamation au dehors. Je suis convaincu que Charles ici sera un homme. Probablement j' arriverai à construire une citadelle d' écrivains et de libraires d' où nous bombarderons le Bonaparte. Si ce n' est à Bruxelles, ce sera à Jersey. Hetzel est venu me voir. Il a un plan d' accord avec le mien. D' un autre côté, la Belgique se tournera, je crois, vers nous, pour sauver sa librairie. Je t' envoie deux pages d' une brochure. Lis et fais lire à la conciergerie. C' est un symptôme. Hetzel me disait hier qu' on vendrait au moins 200000 exemplaires d' un livre intitulé : le deux-décembre, par Victor Hugo . Quand tous quatre seront libres, je songe à des travaux collectifs. L' évènement , pourquoi pas ? Une librairie politique à Londres, une librairie littéraire à Bruxelles, voilà mon plan. Deux foyers, et notre flamme les alimentant tous deux. Pour réussir à mener la chose à bonne fin, il faut vivre ici stoïque et pauvre et leur dire à tous : je n' ai pas besoin d' argent ; je puis attendre, vous voyez. -qui a besoin d' argent est livré aux faiseurs d' affaires, et perdu. p53 Vois Dumas. Moi, j' ai un grabat, une table, deux chaises. Je travaille toute la journée et je vis avec 1200 francs par an. Ils me sentent fort, et les propositions me viennent e foule. Quand nous aurons conclu quelque chose, vous viendrez et nous rétablirons l' aisance de toute la famille. Je veux que vous soyez tous heureux et contents, toi, ma femme, et toi chère fille aussi. Vous tous enfin ! Il me semble que Meurice, Auguste, Charles et Victor pourraient faire, à eux quatre, une histoire depuis février 48 jusqu' au 2 décembre. Distribuez-vous le travail. Chacun fera sa part ici. Nous travaillerons sur la même table, avec la même écritoire et la même pensée. Je te remercie de la causeuse , j' en ai besoin, et je vous envoie à tous, Tour-D' Auvergne et conciergerie, toutes les tendresses du proscrit satisfait. Je vous répondrai à tous par le prochain courrier. En attendant, écrivez-moi tous de longues lettres. Chère amie, ne manque pas de bien remplir les pages. -à propos, j' ai vu cette immondice qu' il appelle sa constitution ! à Madame Victor Hugo. Bruxelles, lundi 19 janvier. Ceci n' est qu' un mot, et qui te parviendra par la poste. La page ci-jointe t' explique pourquoi je t' écris par Mme Bellet sans attendre d' occasion. Tu me répondras expressément au sujet de cette page une page où tu me diras ce que tu auras fait, et que je brûlerai comme tu brûleras celle-ci . Dis bien à Auguste que la prochaine occasion lui portera une lettre. J' écrirai aussi à chacun de mes trois chers enfants séparément. Je dois bien cela à toutes leurs charmantes lettres. Le pauvre Charles sera triste de vous quitter. Cette liberté ici ne vaut pas sa prison, mais j' aurai bien de la joie à le voir. Que ceci le console. Quant à mon Victor, je l' embrasse sur les deux joues-et toi aussi, chère petite fille bien-aimée, ne sois pas jalouse. -mais c' est que Victor est bien vaillant et bien courageux. Il m' écrit les lettres les plus calmes, les plus fermes et les plus sereines du monde, avec ses sept mois de prison devant lui ! C' est bien, cher enfant. Tu vois que j' allais au devant de ta pensée en signant ma dernière lettre le proscrit satisfait . On me prodigue ici toutes sortes de respects. Il n' y a pas encore de peuple en Belgique, il n' y a qu' une bourgeoisie. Elle nous haïssait , nous démocrates, avant de nous connaître. Les journaux jésuites, abondants ici, p54 avaient fait de nous des croquemitaines. Maintenant ces bons bourgeois nous vénèrent. Ils sont furieux de mon bannissement qui me fait sourire. L' autre jour un échevin me lisait le journal dans l' estaminet. Tout à coup il s' écrie : expulsion ! et donne sur la table un coup de poing qui casse son cruchon de bière. -tout à l' heure je déjeunais d' une tasse de chocolat, comme tous les jours, au café des mille colonnes. Un jeune homme s' approche de moi et me dit : -je suis peintre, monsieur, et je vous demande une grâce. -laquelle ? -la permission de peindre, de votre chambre même, la vue de la grande place de Bruxelles et de vous offrir le tableau. -et il ajouta : -il n' y a plus que deux noms dans le monde : Kossuth et Victor Hugo. Tous les jours ce sont des scènes pareilles. Je vais être obligé, à cause de cela, de changer de café pour déjeuner. J' y fais foule et cela me gêne. Le bourgmestre vient de temps en temps me voir. L' autre jour, il m' a dit : je me mets à vos ordres. Que désirez-vous ? -une chose. -laquelle ? -que vous ne blanchissiez pas la façade de votre hôtel de ville. -diable ! Mais c' est mieux blanc. -non, c' est mieux noir. -allons ! Vous êtes une autorité, je vous promets qu' on ne blanchira pas la façade. Mais, pour vous, que voulez-vous ? -une chose. -laquelle ? -que vous fassiez noircir le beffroi. (ils l' ont refait neuf, pas mal, mais il est blanc.) -diable ! Diable ! Noircir le beffroi, mais c' est mieux blanc. -non, c' est mieux noir. -allons, j' en parlerai aux échevins et cela se fera. Je dirai que c' est pour vous. Ce billet n' est encore qu' un mot en attendant. écris-moi toujours de longues lettres. Fais ma commission. Hélas ! Quand serons-nous réunis ? Oh ! Si une bonne proscription pouvait vous chasser tous de France ! Embrasse mon Adèle. Serre la main d' Auguste et de Paul Meurice. Tu as oublié de m' envoyer la lettre (d' une femme anonyme) qui m' était adressée. Tu ne m' as envoyé que celle qui était pour toi. Répare l' oubli. Lundi 19 janvier. à brûler. chère amie, lis ceci tout de suite avec attention, et dès que tu l' auras lu, tu détacheras cette page de ma lettre et tu la brûleras . Tu vas en sentir l' importance pour toi-même. Mme D veut venir me joindre ici. elle a l' intention de partir le 24. va la p55 voir tout de suite, et parle-lui raison. Une démarche inconsidérée en ce moment peut avoir les plus grands inconvénients. Tous les yeux aujourd' hui sont fixés sur moi. Je vis publiquement et austèrement dans le travail et les privations. De là un respect général qui se manifeste jusque dans les rues. En ce moment donc, il ne faut rien déranger à cette situation. J' ai d' ailleurs dans l' idée qu' avant peu nous serons à Paris. Dis-lui tout cela. Traite-la avec tendresse et ménage ce qui souffre en elle. Elle est imprudente, mais c' est un noble et grand coeur. Ne lui montre pas ceci. brûle-le tout de suite. dis-lui que j' écrirai à l' adresse qu' elle m' a donnée. Veille aux coups de tête. à Madame Victor Hugo. samedi 24 janvier. à brûler. ta lettre par Mme Taillet m' arrive au moment où j' allais t' écrire de mon côté. Chère amie, tout de suite un mot. Ce matin, Mme D m' a encore écrit. Elle veut absolument venir, ne fût-ce, dit-elle, que pour quelques jours . Cela suffirait pour amener les plus graves inconvénients. Elle dit qu' elle viendra sans t' en parler. Il faut absolument, chère amie, que tu la voies et que tu la ramènes à la raison. Elle en manque ici complètement. Tu sais tout ce que je pense d' elle et combien c' est une généreuse et noble nature à mes yeux. Mais les coups de tête perdent tout. C' est justement cette violence que je lui sais, qui m' empêche de lui écrire. J' avais cependant usé du moyen qu' elle m' indiquait de façon à la rassurer complètement . Elle veut des lettres à elle. C' est là, dans les habitudes que tu lui connais de tout dire au monde entier, un très grand danger. Ma vie ici, je te le répète, est profondément austère et laborieuse. à Paris on dit tout ce qu' on veut, mais à Bruxelles je vis en public et on n' y dit rien de ce qui se colporte à Paris. Paris suppose, Bruxelles voit. -vois Mme D. Veille sur elle. Je lui écrirai dès qu' elle sera calme. Elle veut venir, même Charles ici. Fais-lui sentir à quel point c' est impossible. Cela me ferait quitter Bruxelles sur-le-champ. Dis-lui p56 que c' est un temps à passer et qui sera court. Mais empêche ce voyage qui serait fou. Toujours samedi 24 janvier. Maintenant encore un mot tout confidentiel . Ce qu' Abel a dit à Meurice est insensé. La personne dont il parle est ici en effet ; elle m' a sauvé la vie, vous saurez tout cela plus tard, sans elle j' étais pris et perdu au plus fort des journées. C' est un dévouement absolu, complet, de vingt ans, qui ne s' est jamais démenti. De plus, abnégation profonde et résignation à tout. Sans cette personne, je te le dis comme je le dirais à Dieu, je serais mort ou déporté à l' heure qu' il est. -elle est ici dans une solitude complète. ne sortant jamais. sous un nom inconn. Je ne la vois qu' à la nuit tombée. Tout le reste de ma vie est en public. Je ne réponds pas de ce qu' on suppose, je réponds de ce qui est. Tu vas juger des inventions (inévitables du reste) par un détail. Depuis que je suis ici, je ne suis sorti que deux fois avec des femmes en leur donnant le bras : la première fois avec Mme Taillet (le soir de son départ), la deuxième fois, il y a huit jours, avec Mme Bourson. Dis donc à Abel que ce qu' on lui a porté, c' est un paquet de Paris et non de Bruxelles. Dis-le aussi à Paul Meurice. Tout ce que je t' écris là est la vérité devant Dieu ! Comment, dans ma situation, j' irais m' afficher dans les rues de Bruxelles, moi ! C' est absurde et stupide. -dans quelques jours nous vivrons ensemble, Charles et moi, et ce sera encore plus clair. J' ai retenu deux chambres à lit dans la même maison. -ce sera toujours grande place, mais je quitterai le numéro 16. -chère amie, l' heure presse. Je ne prends que le temps de t' envoyer mes plus profondes tendresses. Je t' écrirai lundi par une occasion une longue lettre, pour tout le reste, ainsi qu' à nos chers prisonniers. à Madame Victor Hugo. mardi 27 janvier. Demain mercredi mon Charles sort de la conciergerie. Chère amie, ce sera une grande tristesse pour toi de le perdre et une grande joie pour moi p57 de le gagner. Je veux qu' en rentrant à la maison il trouve cette lettre de moi qui lui dira que je l' attends le plus tôt qu' il pourra venir. Voici quelle est ma vie et quelle sera sa vie ici : je quitte le numéro 16 à la fin du mois et je vais, numéro 27, même grande place. Nous aurons là deux chambres à lit, dont une à feu et au midi. Celle-ci est grande et convient au travail commun. Je me la suis réservée. Si pourtant Charles qui est frileux tient à la chambre à feu pour se lever le matin, je la lui laisserai le reste de l' hiver, quitte à la reprendre au printemps, si nous sommes encore à Bruxelles. J' aurai ce logis du numéro 27 à partir du ier février. Quant à la dépense, il faut qu' elle soit très sévèrement circonscrite, rien n' étant plus douteux que l' avenir, et les ressources en apparence les plus sûres pouvant manquer ou tarder. Je vis, moi, pour 100 francs par mois. Voici le devis par jour : loyer : 1 fr 00 déjeuner (une tasse de chocolat) : 0 fr 50 dîner : 1 fr 25 feu : 0 fr 25 total : 3 fr 00. Cela fait 90 francs par mois. Le reste (10) est pour le blanchissage, les pourboires, etc. à nous deux Charles, nous dépenserons donc 200 francs par mois. -de cette façon nous attendrons en travaillant que quelque affaire se termine ici ou à Londres. Une fois le débouché du travail assuré et réglé, nous augmenterons notre aisance et l' aisance générale. -dans sept mois, chère amie, vous nous rejoindrez tous. D' ici là, la situation se sera éclaircie. Nous aurons conclu quelque chose, j' aurai vendu tout ou partie de mes manuscrits et de mes réimpressions, et nous pourrons fonder tous, quelque part, dans un beau lieu et dans un lieu sûr, une colonie heureuse. Et quand je dis tous , il va sans dire que j' entends mes quatre fils . Meurice et Auguste sont de ma famille. à propos de cela, Brofferio m' a écrit une lettre charmante pour me demander en Piémont et m' offrir une villa sur le lac Majeur. Ainsi bon espoir. Je t' écris ceci à la hâte, bien chère amie. Demain ou après-demain au plus tard, Mme De K, qui passe ici, te portera une nouvelle lettre et des lettres pour Auguste, pour Paul Meurice, pour mon Victor, pour ma chère fille, et pour Charles, s' il n' est pas déjà ici. Préviens-moi du jour et de l' heure où il arrivera. Mets dans sa malle pour moi mon pantalon d' été gris neuf, mes pantoufles p58 maroquin neuves, tous mes gilets, mes foulards, tout ce que j' ai encore de linge de corps à la maison. Ajoute les exemplaires (brochés verts) de mes 14 discours, les journaux exemplaires uniques qui sont dans la boîte de laque à couvercle rond près de mon lit et que je t' ai recommandés, tous les papiers écrits par moi et que tu as dû dépouiller, ma lorgnette (qui est dans l' armoire de ton père). Cherche dans cette armoire, sur ma table et dans la malle couverte de drap tous mes portefeuilles . J' ai voyagé avec. Ils contiennent tous des notes qui me sont précieuses. Envoie-les moi ainsi que mes albums de dessins. Fais choisir auparavant à Paul Meurice, à Auguste et à Mme Bouclier, chacun le dessin qu' ils voudront dans ces albums. Chère maman bien-aimée, dans deux jours tu recevras une plus longue lettre. -je suis d' avis de sous-louer et je t' xpliquerai ce que je crois faisable. En attendant, sois toujours rayonnante . Le mot de Mélanie est stupide... oui, rayonne . Nous traversons de bonnes et magnifiques adversités. Tout ce qui se passe est utile, utile à la France comme leçon, utile à nos enfants comme épreuve, utile à nous deux comme lien d' amour et consécration. J' approuve d' avance tout ce que tu fais et tout ce que tu dis. Je sais que tu n' as rien que de sage dans l' esprit et de grand dans le coeur. Tu as bien, bien, bien parlé à Villemain. C' est un ami du reste, et je lui écrirai. Encore un mot pour vous tous. Je vous aime bien ! à Charles. mercredi 28 janvier Bruxelles. Je ne t' écris qu' une page à toi, mon Charles, car tu seras peut-être en route pour Bruxelles quand cette lettre sera à Paris. Si tu n' es pas encore p59 parti, je veux que tu aies ta lettre, ne fût-elle que de dix lignes. Viens le plus tôt que tu pourras et préviens-moi de ton arrivée par un mot. Je te conseille, pour moins de fatigue, de venir plutôt le jour que la nuit. J' irai t' attendre au débarcadère. Aie soin de me dire l' heure où tu arriverais. Ta mère te communiquera ce que je pense du travail possible et utile à Bruxelles, et puis nous en causerons. Je t' embrasse sur les deux joues, mon Charles. à bientôt. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, mercredi 28 janvier. Il y a bien longtemps, cher Auguste, que je veux causer avec vous et vous remercier de vos lettres si nobles et si cordiales. Encore quelques mois, je l' espère, et nous serons tous réunis, soit à Paris, soit dans l' exil où nous saurons bien nous refaire une France. Dans tous les cas nous aurons la famille en attendant la patrie. Je ne crois pas que nous puissions rester ici, et je le regrette, car à tous les points de vue pour nous Bruxelles vaut mieux que Londres. Mais probablement au printemps il y aura sur la Belgique une fonte de ces russes qui composent maintenant, hélas ! L' armée française. Et d' ici là, le gouvernement belge aura peur, et nous mettra dehors. Je dois dire pourtant que ces jours passés il s' est bravement conduit à mon occasion. Le gouvernement français a fait savoir au gouvernement belge qu' il avait la certitude que j' allais publier à Bruxelles un manifeste et qu' il demandait formellement mon expulsion de la Belgique. -le roi Léopold, de son chef et sans même que je fusse consulté ou averti, a répondu non tout net. C' est la première fois que la Belgique répond non au Bonaparte depuis le 2 décembre. -le lendemain le bourgmestre est venu me voir de la part du ministre de l' intérieur et m' a conté le fait confidentiellement . Je lui ai gardé le secret, mais la chose a transpiré d' ailleurs, elle a été dite dans la gazette de Cologne , et les journaux d' ici la répètent en ce moment. -cela va peut-être regâter la situation. Car le Bonaparte ne se fâche des soufflets qu' on lui donne que si les soufflets font du bruit. à propos de bruit, ces jours passés on a voulu me donner une sérénade sur ma grande place. Un musicien belge, M Lefèvre, m' a écrit à ce sujet. J' ai refusé en priant qu' on changeât les applaudissements pour moi en huées pour le Bonaparte. offrez-lui ma sérénade en charivari. p60 ici, en attendant qu' on me chasse on me caresse. à de certains jours mon immense galetas ne désemplit pas. Hier un prêtre est venu, l' abbé Louis, chef d' une institution probablement un peu jésuite, autrefois rédacteur d' un journal clérical. Il s' est confondu en admirations, puis m' a dit : Monsieur Victor Hugo, j' ai un pardon à vous demander. -lequel ? -je vous ai attaqué autrefois dans mon journal d' une manière horrible . -eh bien ? - oubliez-le. -je lui ai dit : cela me sera d' autant plus facile à oublier que je ne l' ai jamais su. -et tout le groupe qui était là s' est mis à rire. Du reste ce prêtre est bon homme. Il hait le Bonaparte. Il m' a dit : -le clergé de France en ce moment perd l' église de Rome. -oui, lui ai-je dit, mais l' église de Rome avait déjà perdu le clergé de France. Je voyais l' autre jour de ma fenêtre sur la place un charlatan qui avait appuyé son tréteau à deux tas d' ordures, n' ayant pu trouver mieux. Hier en lisant la liste du sénat et la liste du conseil d' état, j' ai pensé à ce charlatan. L' un appuie sa dictature comme l' autre appuyait son tréteau. Nous, qu' allons-nous faire ? Que publierons-nous ? Et comment publierons-nous ? Je ne vois pas encore distinctement de quel côté ni de quelle façon, mais j' ai la certitude absolue que le débouché se fera. Nous emportons avec nous la pensée française, et la pensée française est nécessaire au monde politique, au monde littéraire et au monde commercial . Déjà quelques linéaments se forment, mais rien ne se dessine encore bien nettement. J' envoie à ma femme un journal belge qui parle de la contrefaçon à un bon point de vue. Vous lirez cela. C' est une idée qui gagne ici du terrain. Les chambres vont s' en occuper. Hier soir Méline (le grand éditeur contrefacteur) m' a envoyé Van Hasselt, me dire qu' aussitôt la question législative vidée, il me ferait des offres sérieuses , qu' il me priait de ne rien précipiter et de ne point conclure avec d' autres d' ici là. -en attendant, j' avance mon 2 décembre . Ce sera, par les faits curieux et innombrables, un livre inouï d' intérêt. Dinocourt l' écrirait qu' il s' en vendrait cent mille. Quant à l' avènement ou l' évènement , est-ce que vous croyez à une loi de presse praticable en France ? Je n' y crois pas. Je dis plus, j' affirme que la négation de toute presse continuera indéfiniment. Le lendemain du premier journal libre, Bonaparte tomberait. Quel est votre sentiment à ce sujet ? -on peut attendre encore. -après quoi il sera utile et prudent de retirer le cautionnement. Quant à l' évènement en lui-même (ou l' avènement ) il lui reste un avenir, fort beau peut-être, dont Hetzel et d' autres m' ont parlé et dont nous causerons quand vous serez libres tous. Il y a ici un rédacteur de l' avènement , p61 M Coste, qui s' est très bravement conduit le 3 décembre. Mais n' en parlez pas. Il s' en cache et a raison, voulant rentrer en France. -je n' ai plus qu' une ligne. Je vous envoie tout ce que j' ai de meilleur dans le coeur. à François-Victor. Bruxelles, mercredi 28 janvier. Mon Victor, comment vas-tu ? Charles te quitte aujourd' hui, j' en ai le coeur gros pour toi, tu vas être seul dans ta cellule. ô pauvre cher enfant ! Quand me reviendras-tu ? Comme tes mois de prison pèsent à mes mois d' exil ! Je ne sais pas ce qui arrivera dans six mois, mais je sais que nous serons heureux quand nous serons ensemble. Où ? Je l' ignore. à Bruxelles, en Angleterre, en Piémont, je veux bien, pourvu que nous soyons ensemble. à propos de Piémont, Brofferio m' a écrit une belle et charmante lettre pour me convier à venir chez eux. Puisque je suis exilé, dit-il, Turin me demande la préférence . Il me dit que le roi giovine bale , me recevra à bras ouverts, et les ministres sardes aussi, et il ajoute : venite e procurate a me l' onore di annunziare il vostro arrivo... ailleurs il dit : venite dunque, noi vi aspetamo ; la Francia qui avete onorata vi proscrive ; l' Italia che vi ama et vi ammira vi offra un altra patria . Enfin, il m' offre, lui, si je ne veux pas de Turin, una modesta villa nel laggo maggiore... c' est tout simplement un des plus beaux lieux du monde. Nous serions bien là, mais notre devoir est peut-être d' aller ailleurs, comme à Jersey, par exemple, d' où nous pourrions mieux combattre. Il faut que je prenne le Bonaparte corps à corps. J' en étais là de cette lettre quand De Flotte et Testelin sont entrés. Ils m' annoncent que le ministère belge est en pleine désolation à mon sujet. Il y a huit jours, Bonaparte a demandé à Léopold mon expulsion. Léopold a dit non tout de suite, mais très mollement. Trois de ses ministres, Rogier, frère Orban et Tesch, libéraux, l' ont appuyé ; les autres hésitent. Tiraillements. Le parti catholique s' en mêle. Les trois ministres libéraux offrent leur démission... j' interromps ceci ; je reçois une lettre qui m' appelle au ministère de la justice ; j' y vais, je reprendrai cette lettre au retour. Quatre heures. -je reviens de la justice. Le ministre l' emporte provisoirement p62 et l' on m' a remis un permis de séjour à Bruxelles pour trois mois . Maintenant la Belgique a-t-elle trois mois devant elle ? Question. Mon Victor, il faut que je te gronde à mon tour. Ta mère me dit que tu es triste. Oh ! Je t' en supplie, mon pauvre doux enfant, ne te décourage pas. Tu as été vaillant et fort jusqu' à ce jour. Continue. Prends ta cellule comme je prends ma proscription. Une seule chose pourrait m' ôter ici ma sérénité, ce serait la pensée que tu souffres et que tu te laisses abattre. Je suis sans force contre ce qui vous frappe, chers enfants. Relève-toi donc, reprends ta gaieté, reprends ta fierté, rappelle-toi ce que tu m' écrivais toi-même quand tu me supposais atteint. Tout ceci est une grande lutte. Traversons-la grandement. C' est un honneur pour vous, c' est un orgueil pour moi que vous y soyez mêlés si jeunes, mes enfants, que vous y ayez déjà vos chevrons et vos cicatrices et que j' aie, moi, le droit de dire à ceux qui combattent avec nous pour le progrès : j' ai souffert dans moi et dans mes fils. Et puis, songes-y, ces six mois passeront. Qui sait, même, si le régime actuel durera six mois ? Cela va grand train. Il y a d' excellents signes : le Montalembert, le Rouher et le Dupin donnent leur démission. C' est que la baraque se lézarde : les rats s' en vont. écris-moi donc une bonne lettre joyeuse et courageuse, ce sera la joie de ta mère, si bonne et si noble, et ce sera ma consolation à moi qui suis seul. Je t' embrasse, cher fils. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, mercredi 28 janvier. Je commence, chère amie, par te remercier de tout et pour tout. Cette lettre te sera portée par Madame De Kisseleff. J' ai passé hier chez elle une charmante soirée ; elle m' a fait dîner avec Girardin que je n' avais pas encore vu en effet . Il était venu chez moi et j' étais allé chez lui, sans que nous nous fussions rencontrés. Girardin m' a dit : terminez vite votre livre, si vous voulez qu' il paraisse avant la fin de ceci. -cependant je l' ai trouvé par un certain côté sceptique et bonapartiste. Il m' a dit : Mme de Girardin est aussi p63 rouge que vous. Elle est indignée et elle dit comme vous ce bandit . -il croit que le Bonaparte tombera sous trois mois, à moins qu' il ne fasse la guerre. Ce à quoi Persigny le poussera. Dans ce cas-là, la Belgique, dit-il, serait envahie fin mars. Il faudrait se mettre en sûreté d' ici-là. Il y a eu re velléité de me mettre hors d' ici. Le ministère belge a tenu bon et en a été ébranlé. Lis ce que j' écris à Victor à ce sujet. Au reste, il faut toujours que vous lisiez tous toutes les lettres que j' adresse à chacun. C' est la même lettre qui se continue, et comme je suppose que vous lisez tous, je ne répète pas les faits. Il est également nécessaire d' être fort prudents à la conciergerie. Ne lisez mes lettres qu' entre vous, n' en parlez qu' entre vous. Défiez-vous de la police toujours présente et aux écoutes . Vous devez être tous plus épiés que jamais. Tout ce que tu me dis de l' effet du décret de spoliation est admirablement vrai et juste. Tous les crimes dans un, le deux-décembre, ont fait moins d' effet sur le bourgeois, boutiquier ou banquier, que cette confiscation. Toucher au droit, c' est peu, toucher à une maison, c' est tout. Cette pauvre bourgeoisie a son coeur dans son gousset. Du reste elle se relève un peu, dit-on, et l' opposition libérale recommence. C' est bon signe, et ce qui est beau, c' est le courage des femmes. Partout les femmes redressent la tête avant les hommes. Du fond de mon trou, je leur crie bravo. Maintenant causons de mon Charles. Il va venir ici. Il faut y travailler ou y périr d' ennui et de néant. Mais travailler à quoi ? Pas de journaux payants , et d' ailleurs le gouvernement belge ne permettrait pas à un écrivain français d' user ici de la liberté de la presse. Que faire alors ? Quel travail utile ? Voici les idées qui me sont venues : d' abord, ce que j' ai déjà écrit à Charles, faire à eux quatre une histoire des quatre dernières années à l' aide de la collection de l' évènement , se partager la besogne avant le départ de Charles. Charles ferait ici sa part et le livre se vendrait très bien, mais fini . La librairie belge est ainsi. Ensuite, pourquoi Charles avant de partir ne verrait-il pas Houssaye et Gautier ? Il pourrait leur envoyer d' ici pour la revue de Paris des lettres sur la Belgique, non politiques, et qu' il ferait admirablement. Il me semble qu' il y aurait là pour lui une centaine de francs par mois. Je lui donnerais le nécessaire, cela lui donnerait le superflu. Pensez tous à tout cela, consultez-vous dans le grand conseil de la conciergerie. Que Charles prenne l' avis de mes deux chers burgraves , Auguste et Paul Meurice. p64 Remercie Béranger pour moi. Les bras ouverts de ton frère me touchent peu. Tu en dis très bien la raison. Quant à Villemain, je lui suis reconnaissant de tout. Je lui suis reconnaissant à lui de t' avoir offert, et je te suis reconnaissant à toi d' avoir refusé. Chère amie, je trouve avec joie toute mon âme dans ton coeur. Il faudra, je crois, songer à sous-louer l' appartement. Mon avis serait de le louer meublé (en retirant quelques meubles précieux ou fragiles que j' indiquerais) qu' en dis-tu ? Cela pourrait se louer ainsi cet été au moins 500 fr par mois. Et ce serait une grande ressource. En ce cas-là, et si c' était ton avis et ta convenance, je crois qu' il me serait facile de faire mettre à ta disposition un autre appartement tout meublé où tu serais plus à l' étroit, mais bien. Il va sans dire qu' avant tout il faudrait que cela te convînt à tous les points de vue. Cette lettre devant te parvenir ouverte, je t' écrirai par Mme B pour répondre à une partie de ta bonne lettre d' aujourd' hui qu' Eudoxie m' envoie. Pense, chère amie, à m' envoyer par Charles tout ce que je te demande dans ma lettre d' hier, et puis moi, je vous envoie à tous mon coeur, ma pensée, ma vie. Je t' envoie, à toi en particulier, tout ce que j' ai de plus tendre dans l' âme. à Victor Pavie. cher ami, cher poëte, merci. Votre lettre m' arrive et me touche au coeur. Je suis banni, proscrit, exilé, expulsé, chassé, que sais-je ? Tout cela est bon, pour moi d' abord, qui sens mieux en moi la grande joie de la conscience contente, pour mon pays ensuite, qui regarde et qui juge. Les choses vont comme il faut qu' elles aillent ; j' ai une foi profonde, vous savez. Je souffre d' être loin de ma femme si noble et si bonne, loin de ma fille, loin de mon fils Victor (Charles m' est revenu), loin de ma maison, loin de ma ville, loin de ma patrie ; mais je me sens près du juste et du vrai. Je bénis le ciel ; tout ce que Dieu fait est bien fait. Je vous serre la main, cher vieil ami. Victor H. 29 janvier. p65 à Brofferio. Bruxelles, 2 février. Mon éloquent et cher collègue, c' est du fond du coeur que je vous remercie. Orateur, vous me répondiez du haut de votre tribune, proscrit, vous me tendez les bras. J' étais heureux de votre sympathie d' homme politique et de citoyen ; je suis fier de votre hospitalité que vous m' offrez avec tant de dignité, que j' accepterais avec tant de joie. Je ne sais encore ce que la providence fera de moi, il me reste plus que jamais d' impérieux devoirs publics. Il peut être nécessaire que je m' éloigne le moins possible de la frontière la plus voisine de Paris. Bruxelles ou Londres sont des postes de combat. C' est maintenant à l' écrivain de remplacer l' orateur ; je vais continuer avec la plume cette guerre que je faisais aux despotes avec la parole. C' est le Bonaparte, le Bonaparte seul, qu' il faut maintenant prendre corps à corps ; pour cela je dois peut-être rester ici ou aller à Londres. Mais soyez sûr que le jour où je pourrai quitter la Belgique ou l' Angleterre, ce sera pour Turin. J' aurai une joie profonde à vous serrer la main. Vous particulièrement, que de choses vous incarnez en vous ! Vous êtes l' Italie, c' est-à-dire la gloire ; vous êtes le Piémont, c' est-à-dire la liberté ; vous êtes Brofferio, c' est-à-dire l' éloquence. Oui, j' irai, j' irai prochainement vous voir, et voir votre villa du lac Majeur ; j' irai chercher près de vous tout ce que j' aime, le ciel bleu, le soleil, la pensée libre, l' hospitalité fraternelle, la nature, la poésie, l' amitié. Quand mon second fils sera sorti de prison, je pourrai réaliser ce rêve, et faire ranger ma famille en cercle à votre foyer. Nous parlerons de la France, aujourd' hui, hélas ! Pareille à l' Italie, tombée et grande ; nous parlerons de l' avenir inévitable, du triomphe certain, de la dernière guerre nécessaire, de ce grand parlement fédératif continental où j' aurai peut-être l' immense joie un jour de m' asseoir à côté de vous. à Madame Victor Hugo. samedi 14 février. Ne dis pas, chère amie, que je n' ai pas le temps de lire ; écris moi de bonnes longues lettres, je t' en supplie. Ne perds pas cette douce habitude de causer avec moi à pleines pages. Ta lettre si courte nous est arrivée hier p66 soir, vendredi. Nous n' en avions pas eu depuis dix jours que Charles est arrivé. Nous, dans l' intervalle, nous t' avions écrit deux fois, la première fois par la poste, la seconde fois (avec un gros paquet de journaux d' ici) par M St Edme Jobert. As-tu reçu la lettre et les journaux ? J' ai, moi, très peu de temps pour écrire. Charles vient de te dire notre vie. J' y ajoute ceci : je me lève à huit heures du matin (je vais réveiller Charles qui reste assez habituellement au lit, malgré mon réveil ), puis je me mets au travail. Je travaille jusqu' à midi : déjeuner. Je reçois jusqu' à trois heures. à trois heures, je travaille. à cinq heures, dîner. Je digère (flânerie ou visite quelconque) jusqu' à dix heures. à dix heures, je rentre et je travaille jusqu' à minuit. à minuit, je fais mon lit et je me couche. Je fais mon lit, voici pourquoi : les draps sont grands comme des serviettes et les couvertures comme des tapis de table. J' ai été obligé d' inventer un procédé pour tricoter tout cela de façon à avoir les pieds couverts, et chaque soir je refais mon it. Charles dort tout bonnement. Acquitte les 151 francs dépensés par Victor pour s' équiper. Je t' enverrai dans quelques jours la procuration pour toucher ce qui m' est dû à l' institut et à l' assemblée, et tu te rembourseras sur la somme que tu toucheras. Porcher t' a-t-il apporté de l' argent à la fin de décembre ? Combien ? Marque-moi la somme. -deux autres recommandations : -i, écris-moi si tu as mis en sûreté la croix de diamants dont je t' ai parlé et qui était dans le coffre de drap. Aies-en bien soin. -2 mets de côté et garde précieusement quatre ou cinq rouleaux cachetés (en papier gris) qui sont dans le bas de l' armoire de ton père et qui contiennent des copies toutes faites de plusieurs de mes manuscrits inédits. Quand tu viendras me rejoindre tu me les apporteras. C' est toujours cela de copié. Je ferai faire les copies du reste. J' ai promis à notre cher Paul Meurice un dessin. Celui du petit album ne compte pas. à côté de mon lit, devant la glace, derrière le petit coffret de laque à couvercle rond, il y a un grand dessin très réussi qui représente deux châteaux dont un dans le lointain. Fais-le encadrer avec trois pouces environ de marge blanche et donne-le de ma part à Paul Meurice. Remercie-le de sa charmante lettre. Dis à Auguste, qui m' a écrit comme toujours une lettre pleine de choses profondes, dis à Meurice et à Victor que je leur ferai les vers qu' ils veulent. C' est bien le moins que je jette quelques strophes à travers leurs barreaux. Mon Charles est bon et charmant. Il réchauffe un peu le froid que j' ai p67 loin de vous tous. Le difficile est de le faire travailler. Je n' ai pu encore lui arracher que quelques pages, excellentes du reste, sur ce qui s' est passé à la conciergerie. Dis à nos trois prisonniers de recueillir leurs souvenirs et ceux des autres, et de m' envoyer tous les faits qu' ils pourront. -je reviens à Charles. En attendant l' histoire des quatre années , qu' Hetzel trouve chose excellente et très vendable, mais qui sera plus faisable quand vous serez tous là, je lui ai dit d' écrire un livre avec ses six mois de prison, et notre voyage à Lille. la conciergerie et les caves, voilà un beau et bon volume. Il me promet, il est doux comme une bonne fille, mais il ne commence pas. Je ne me plains pas, car je ne veux pas que tu le grondes. Je travaille pour tous. Seulement je crains que le temps ne se perde. Les années passent et les habitudes viennent. L' autre soir il était sorti, je travaillais. à minuit, on cogne à ma porte. -entrez. -monsieur, me dit l' hôtesse, monsieur votre fils a-t-il la clef ? (de la porte du dehors). -non, madame. -en ce cas, je vais l' attendre. -non, madame. -comment faire alors ? -couchez-vous. Je vais descendre dans votre boutique (l' entrée de mon logis est une boutique de tabac), j' écrirai tout aussi bien sur votre comptoir que sur ma table, et j' attendrai mon fils. Je me suis installé, en effet, dans le comptoir ; je me suis juché sur le haut tabouret de la marchande, et j' ai écrit là. à trois heures du matin, Charles est rentré, il a été stupéfait de me trouver griffonnant sur ce comptoir et l' attendant. Je ne lui ai pas fait de reproches. Mais depuis lors, il n' est guère rentré passé minuit. Pour ce qui est de mes affaires de librairie, la Belgique a peur, et une librairie belge libre, même purement littéraire, est impossible en ce moment. La chose que j' avais cru toucher recule. La contrefaçon n' est pas encore tuée légalement et l' invasion est imminente. Deux causes de retard. Il faut donc attendre encore. Hetzel va partir pour Londres et tâcher de nouer la chose en Angleterre. Tout cela exige que nous ne relâchions rien de notre vie étroite d' exilés mangeant trois francs par jour. -je donne pourtant çà et là à Charles quelque " tigre à cinq griffes " . Le tigre s' en va en fumée. Tout à l' heure on a cogné à ma porte. J' ai interrompu ma lettre. C' était le directeur des variétés, M Carpier, qui vient de Paris, m' a-t-il dit, exprès pour me voir. Il m' a demandé, avec mille instances et offres, une pièce pour p68 Frédérick, le don César . Il m' a fort parlé d' Auguste dont il sent le haut avenir dramatique. Il m' a paru homme intelligent. Il m' a dit que le Maupas avait poussé un cri de joie à l' idée d' une pièce de moi, se figurant sans doute que la littérature m' ôterait à la politique. Je lui ai dit qu' après la publication de mon livre, je verrais, mais que je devais ne rompre maintenant le silence que par un soufflet sur la joue du coup d' état. Il m' a offert de faire venir répéter sa troupe à Bruxelles ou à Londres, où je serais. Je dois le revoir encore. Je suis charmé que le voyage soit dans la revue . Quant à mon enfance, ajourne. Je suis absorbé en ce moment par Bonaparte. -à bientôt, chère, bien chère amie. Mes tendresses à ma Dédé. Prends-en beaucoup pour toi. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 22 février. Serrière sort d' ici et nous a remis le paquet que tu nous envoies. Je commence par te dire que tu es une noble et admirable femme. Tes lettres me font venir les larmes aux yeux. Tout y est dignité, force, simplicité, courage, raison, sérénité, tendresse. Si tu parles politique, tu le fais bien, tu vois juste et tu dis vrai. Si tu parles affaires et famille, c' est un grand et bon coeur qui parle. Comment donc peux-tu me supposer, avec toi-et avec personne, -un double fond ? Qu' ai-je à cacher, à toi surtout ? Ma vie défie le soleil, et mon âme aussi ! Tu me parles argent à regret ? Je le comprends. Nous sommes pauvres, et il faut passer dignement un défilé qui peut finir vite, mais qui peut être long. J' use mes vieux souliers, j' use mes vieux habits, c' est tout simple. Toi, tu supportes les privations, les p69 souffrances même, souvent l' extrême gêne, c' est moins simple, puisque tu es femme et mère, mais tu le fais avec bonheur et grandeur. Comment donc pourrais-je douter de toi ? à quel propos et pourquoi ? Est-ce que j' ai quelque chose qui ne soit pas à toi ? Ne dis pas ton argent, dis notre argent. Je suis administrateur, voilà tout. Quand je verrai mes pauvres bons fils travailler comme moi, quand je verrai naître un débouché et un libraire quelque part, à Bruxelles ou à Londres, n' importe où, pourvu que ce soit dans une terre libre, quand j' aurai vendu un manuscrit, je dirai : c' est bien et je ferai à tous la vie plus large. En attendant, il faut souffrir un peu. Quant à moi, c' est de vos souffrances que je souffre et non des miennes. Tout ceci t' explique ma rigidité en matière de dépenses. -la recette n' est pas encore assurée, et nous ne vivons pas encore en couvrant nos frais. Cela viendra, mais n' est pas venu. -mais comment peux-tu voir là de la défiance ? C' est de la réserve comme j' en ai vis-à-vis de moi-même. Tu sais bien que toute ma vie j' ai commencé les privations et les économies par moi. Chère amie, j' aurais là toute notre fortune que je te la livrerais, en peux-tu douter ? Je te dirais seulement : prends garde. -je puis vous manquer un beau matin, et il faut tâcher d' avoir après moi le capital. La dignité même de ton caractère l' exige. Je ne veux pas que tu aies jamais besoin de personne. Vis comme tu as toujours vécu, sans moi comme avec moi, fièrement, dignement, regardant de haut les gouvernements, les hommes, les choses, n' ayant souci ni besoin d' aucune protection. C' est là l' avenir que je te veux, et à mes enfants. De là, je le répète, ma rigidité actuelle. Si je ne t' ai pas encore envoyé la procuration pour l' institut, c' est que le temps me manque à la lettre pour aller chez le notaire. C' est une journée entière à dépenser. Je le ferai pourtant, et je sens que la chose presse. Mes lettres te paraissent quelquefois laconiques sur certains points intimes dont je causerais avec toi à coeur ouvert. Mais il faut bien que tu saches que les lettres sont souvent décachetées à la frontière par ceux mêmes qui les portent afin d' éviter une amende de 500 fr par lettre contre quiconque frustre la poste d' une lettre. Cela est absurde, mais cela est ainsi. Ceci te fait comprendre mieux certaines réticences sur des points délicats. Pour te parler d' un de ces points, les choses qu' on t' a dites sont pures chimères. Henri D est un esprit léger, je ne le croyais pas méchant et faux. Il gâte ainsi un vrai service rendu. Si tu savais le fond réel des choses, toi qui es la grandeur d' âme, tu prendrais en gré (sinon en affection) l' abnégation, le sacrifice, la résignation et le dévouement. La femme dont je parle p70 t' admire et te respecte au delà de tout le monde, et ne fait allusion à toi qu' avec religion. Voilà la vraie vérité, vois-tu. Mais c' est égal, les sots jasent. Dédaigne leur jaserie. Je vois, d' après la réponse que Charles te fait et qu' il m' apporte, que tu l' as un peu grondé dans ta lettre. Ne le gronde pas. J' ai besoin de le voir à côté de moi heureux et content, et s' il ne veut pas travailler, qu' y faire ? Un jour ou l' autre, je l' espère, la raison viendra, une affaire le tentera et il se mettra au travail. En attendant, je tâche qu' il soit heureux, je ne lui fais aucun reproche, je le laisse entièrement libre, et je fais ce que je peux pour qu' il se plaise près de moi. Je suis triste qu' il ne t' en dise pas un mot dans sa lettre. -un jour, plus tard, mes enfants sauront tout ce que j' aurai été pour eux. Mon livre avance. Il serait fini dans huit jours (en travaillant les nuits), s' il le fallait. Mais je ne vois pas encore urgence. Il m' arrive tous les jours de nouveaux renseignements qui me forcent à refaire des parties déjà écrites. Cela m' est fort pénible. Je ne crains pas le travail, mais je hais le travail perdu. Je ne sais pas encore si je joindrai les faits de la province à ceux de Paris. Cela pourrait devenir long et monotone. D' ailleurs Paris seul décide tout et a tout décidé le deux décembre comme toujours. Je ne donnerai probablement que le plus curieux des faits de province et en résumé ; seulement ce qu' il faudra pour faire ressortir le mensonge de la prétendue jacquerie. Et puis je crois qu' il vaut mieux pour la propagande et la vente que le livre n' ait qu' un volume. Quant au journal, sauf plus ample réflexion, je suis de l' avis d' Auguste. Rien à faire sous cette loi. Si un succès de journal littéraire était possible, il faudrait cependant examiner. On bornerait la politique aux faits et l' on ferait une magnifique littérature-opposition. Mais laisserait-on faire cela ? Consultez-vous entre vous. Vous voyez le terrain de plus près. à propos de bonne politique et de bonne littérature, voici une noble lettre : (...). p71 Charles te raconte que je l' ai mené à Louvain. On m' y a fait grand accueil. Le bibliothécaire m' attendait à la bibliothèque, le directeur de l' académie à l' académie, l' échevin à l' hôtel de ville. On m' a donné une médaille. Le curé ne m' attendait pas à l' église. J' y suis allé pourtant. La ville était en rumeur. Les élèves de l' université me suivaient dans la rue à distance. L' un d' eux m' a écrit : -nous n' avons pas crié vivat de crainte de donner ombrage, à votre sujet, à notre pauvre petit gouvernement. Chère amie, je te finis cette lettre à dix heures du soir. Je vais l' envoyer chez Serrière qui part demain matin. Plusieurs représentants, Yvan, Labrousse, Barthélemy sont là autour de moi qui me parlent de toi et t' envoient leurs respects. J' écrirai à Abel et à Béranger, ainsi qu' à Mmes Ménnechet et Lucas. J' écrirai à mon Victor et à ma courageuse et charmante petite Adèle. Je dis petite, quoiqu' elle soit aussi grande que toi, mais je la vois toujours haute comme ça, disant : papa é i . Remercie Meurice de sa belle et bonne lettre et embrasse toute ma conciergerie. -à toi, à vous tous. à Madame Victor Hugo. 26 février. J' ai passé la journée avec Marc Dufraisse, lui me contant, moi écrivant. J' ai griffonné ainsi sans m' en apercevoir vingt pages de petit texte, ce qui fait, chère amie, que je suis abruti ce soir. Je voulais écrire à toute ma conciergerie, je voulais écrire à mon Adèle chérie, et voilà que j' ai à peine le temps de t' envoyer dix lignes. Le gros paquet sera pour la prochaine fois. C' est Mme Coppens qui te portera cette lettre. Elle part demain matin. p72 Il est huit heures du soir et je ne sais si j' arriverai à temps pour la rencontrer chez elle aujourd' hui. J' ai invité hier Girardin à dîner et nous avons causé en toute cordialité. Il m' a parlé d' un feuilleton de Gautier qui me touche. Remercie Gautier pour moi. Il paraît que M Augier me croit fusillé et croit mes ouvrages fusillés avec moi. Girardin m' a dit que le feuilleton de Gautier était charmant et m' a promis de me l' envoyer, ainsi qu' un feuilleton de Janin. Donc il faudra que tu remercies Janin. Je suis convaincu que le remercîment venant de toi lui fera encore plus de plaisir que de moi. Je viens de lire une bonne phrase dans l' émancipation , journal jésuite et bonapartiste d' ici. Je te la transcris. Il s' agit du corps législatif . La chose est adorable. Voici sur le même sujet ce que dit le messager des chambres . Tu as dû recevoir ce matin mercredi par Mme Bellet la procuration avec un mot de moi. M Taillet a dû t' expliquer le retard de ta lettre. Je t' envoie p73 l' enveloppe afin de t' édifier complètement sur le petit travail de la police Piétri qui me paraît digne de la police Carlier. Je pense du reste que tu as dû recevoir la procuration à temps pour faire toucher par Pingard, le mardi gras étant un jour férié, ne pouvait compter. Le mardi gras est ici très folâtre et assez farce. De ma fenêtre, sur la grande place, je voyais le centre des mascarades. Ma vitre était une stalle. Les flamands ont l' air endormi toute l' année, le mardi gras la gaîté les prend et les rend fous. Ils sont alors très drôles. Ils se mettent cinq dans la même blouse avec des chapeaux énormes et dansent comme cela. Ils se barbouillent, ils s' enfarinent, ils se noircissent, ils se rougissent, ils se jaunissent, ils sont à crever de rire. J' avais hier ma grande place remplie de Téniers et de Callots. Et puis des trompes assourdissantes toute la nuit. De ma croisée, je lisais cette affiche : société des crocodiles. dernier grand bal . Mon livre avance. J' en suis content. J' ai lu à des amis quelques pages qui ont fait grand effet. Je crois que ce sera une bonne revanche de l' intelligence contre la force brutale. Encrier contre canon. L' encrier brisera les canons. Je me sens ici aimé de tout le monde. Le bourgmestre et les échevins sont aux petits soins. Je crois que je gouverne un peu la ville. Vrai, tous ces belges sont charmants. Ils disent qu' ils détestent les français ; au fond, ils les vénèrent. Moi je les aime fort, ces bons belges. Ma fille chérie, joue de temps en temps mon air brama et qu' il te fasse penser à moi. Dis à ta bonne mère de m' écrire une longue lettre et donne-lui l' exemple. -mon Victor, fais de même, et toi, chère bien-aimée, envoie-moi beaucoup de longues pages de tout le monde, à commencer par toi. J' ai faim de vous lire et soif de vous embrasser. Tendresses à Auguste et à Meurice. As-tu donné à Meurice le grand dessin des deux châteaux derrière ma boîte de Chine à couvercle rond ? à Madame Victor Hugo. vendredi 27 février. M Coste de l' évènement te portera ce mot. Chère amie, il est bien heureux, il te verra, il vous verra tous. J' ai été un peu souffrant ces jours-ci, travaillant toujours, sortant peu, ne faisant presque pas d' exercice, moi qui marchais tant autrefois ; cela m' a p74 indisposé. J' ai eu de la fièvre deux ou trois jours, mais c' est fini. Je vais bien. Nous faisons toujours Charles et moi un doux et paisible ménage. S' il se mettait de lui-même et sérieusement à travailler, je serais presque heureux ici, si ce mot heureux peut être prononcé quand tu n' es pas là, chère et noble bien-aimée, quand vous n' êtes pas là, mes chers enfants, quand vous êtes absents, vous tous qui êtes ma vie et ma joie ! Nous vivons l' oeil tourné vers Paris, attendant tes lettres, chère amie, attendant un gros paquet de la conciergerie. Il pleut, il fait froid, c' est le carême, on est seul. Nous avons bien besoin d' un rayon de soleil. Il dépend de vous de nous l' envoyer. Dis à Victor, dis à Auguste, dis à M et Mme Paul Meurice que nous parlons d' eux sans cesse, Charles et moi. Hier, à la table d' hôte des proscrits, Charles a dit des vers d' Auguste qui ont fait pouffer de rire l' exil. C' est Madame Revel remplacée par Philippe Le Bel . Tu dois savoir cela. Embrasse-les tous de ma part, même les hommes, et surtout les femmes. Ceci n' est qu' un mot pour vous dire bonjour. J' interromps mon travail et je le reprends. Embrasse deux fois mon Victor-Toto et mon Adèle-Dédé. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 29 février. Je ne puis, chère amie, t' écrire que deux lignes. On vient tout à l' heure chercher cette lettre pour toi, et je n' ai pas pu me résigner à laisser passer une occasion sans t' écrire. Charles dîne en ville, ce qui lui fera manquer de te mettre un mot au bas de la page. Nous nous plaignons un peu de vous tous et de toi, dont les lettres nous sont une si grande joie. -depuis l' arrivée de Charles, nous t' avons écrit trois fois. Cette lettre-ci est la 4 e et nous n' avons reçu du goum qu' une lettre, et bien courte encore. N' oubliez donc pas, les uns et les autres, que les proscrits sont des affamés : affamés de famille et de patrie. Il faut leur écrire longuement et souvent. M Hem, qui te portera cette lettre, est l' associé de Méline. Il va à Paris pour la question de la contrefaçon. Si tu causes avec lui, il te fera comprendre les difficultés actuelles d' une affaire avec la librairie belge. N' oublie pas du reste que j' ai reçu 300. Ooo francs des Gaillard et Rampin il y a douze ans, et que je ne puis me laisser offrir moins aujourd' hui. Il m' a annoncé qu' après les questions de la contrefaçon réglées, Méline me ferait des offres sérieuses. p75 J' en attends d' ailleurs d' autres de Londres. J' ai déjà eu de fort bonnes ouvertures. Mon 2 décembre ne pourra être publié qu' en Angleterre. Je travaille sans relâche. J' ai pourtant fait faire hier à Charles une excursion à Louvain qui l' a grandement intéressé. Il te la contera. Girardin vient de m' écrire qu' il avait des offres à faire à Charles. Nous verrons. Il n' y a que l' immédiat qui puisse faire travailler Charles. J' attends de Victor, d' Adèle, de toi, de tous, de longues et prochaines lettres. J' espère que mes deux enfants bien-aimés se portent bien, et toi aussi que j' embrasse bien fort. Amitiés les plus tendres à Auguste, à Paul Meurice. Hommages aux pieds de Mme Paul. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 8 mars. Ne te plains pas de nous, chère amie, ne te plains pas de moi surtout, qui pense sans cesse à toi et à vous tous ; ce qui nous manque pour t' écrire, ce sont les occasions. Tu en jugeras par ce mot du 27 février que M Coste devait te porter. Il n' est pas parti. C' est au contraire Berru qui est venu le rejoindre. Ce pauvre Berru est condamné à la déportation par ces drôles. Depuis ce jour-là, pas d' occasion pour Paris. Tout à l' heure on me fait dire qu' il y en aura une pour midi. Il est onze heures et demie. Je te griffonne bien vite ce mot. à la première occasion que je saurai seulement la veille, je t' enverrai une longue lettre, et j' écrirai aussi à tous. Je travaille toujours ardemment, et je suis toujours un peu ennuyé d' avoir à refaire à cause des nouveaux détails ou des renseignements contradictoires qui m' arrivent. Somme toute, le livre sera curieux jusqu' à l' étrange. J' écoute, j' interroge, je note, je confronte, je me fais l' effet du greffier de l' histoire. Un journal d' ici, le sancho , disait ceci l' autre jour : " aussi la France n' est plus à Paris, elle est à Bruxelles avec Victor Hugo, le grand poëte, le profond penseur, à qui Dieu et la France semblent avoir remis le soin de venger un grand peuple en marquant au front, d' une parole ineffaçable et vengeresse, l' escamoteur du 2 décembre. " p76 Charles de son côté depuis quelques jours m' a demandé du papier ; je ne le lui ai pas marchandé comme tu penses, il s' est enfermé dans sa chambre, et je crois qu' il travaille. J' ai vu sur sa table des feuilles offrant l' aspect de choses dialoguées. J' en conclus qu' il fait peut-être une pièce. Auguste m' a écrit une bien bonne et bien charmante et bien belle lettre, remercie-le. Le quatrain a fait notre joie. En attendant que je lui écrive, cause avec lui du cautionnement. Je ne crois pas que l' évènement puisse renaître sous quelque forme que ce soit. Il faudrait donc retirer le cautionnement. Il y a là 6. 000 francs dont nous pourrons avoir prochainement grand besoin, et qui, dans tous les cas, seront mieux dans nos mains que dans les mains du Bonaparte. Chère amie, on me rappelle l' heure, il faut que j' écourte cette lettre. J' ai pourtant encore des bonnes choses plein le coeur. Distribue-les à tous comme si je te les envoyais. Devine tout ce que je dis de tendre à mon Toto et à ma Dédé, et dis-le leur. Enfin fais-toi à toi-même mille tendresses et à nos chers bons amis Auguste et Meurice et prie Madame Meurice de supposer que je lui baise humblement la main. -j' ai reçu une fort gracieuse lettre de Madame Lucas. Je lui répondrai par le prochain courrier. -encore mille baisers. à Jules Janin. Bruxelles, 10 mars. Quelqu' un qui m' aime m' a envoyé ici quinze colonnes de vous datées du 23 février, quinze diamants. J' en suis tout ébloui et bien charmé. Que vous avez d' esprit, cher poëte, et que vous avez de coeur ! Vous savez qu' on a besoin de soleil en Sibérie, et vite, vous écrivez un feuilleton pour les proscrits, pauca meo gallo . Ce pauca est beaucoup. Je vois que vous m' aimez toujours un peu là-bas, vous tous les poëtes, vous tous les artistes, vous tous les grands et bons coeurs. Merci. L' exil finit, l' amitié ne finit pas. Je vous serre les deux mains. Victor Hugo. p77 à Hippolyte Lucas. Bruxelles, 10 mars. Je suis heureux, cher ami, de ce charmant souvenir que vous m' envoyez. Vous voir serait, certes, plus charmant encore. Quand sera-ce possible ? Dieu le sait. Ne me plaignez pas, je remercie la destinée de tout ce qui se passe, et de tout ce qui se fait pour ou contre moi, pourvu que j' aie un peu de liberté, un peu de soleil, un peu de souvenir. Votre ami. V Hugo. à Madame Victor Hugo. Madame Rivière. Bruxelles, 11 mars. Cette fois M Coste part, un peu imprudemment peut-être. Il te remettra cette lettre, chère amie, et ce tas d' autres lettres. Dis à mon Victor et à mon Adèle qu' ils auront bientôt les leurs. Ils savent que je paie toutes mes dettes. Charles t' écrira par la prochaine occasion. (très prochaine.) aujourd' hui je ne t' envoie que quatre lignes. C' est un peu court pour une lettre, c' est un peu long pour un bonjour. Prends-les avec ton doux sourire. Je te remercie des feuilletons que tu m' as envoyés. Ils m' ont fait grand plaisir, et à Charles. Charles te donnera tous les détails de notre vie ici. Moi je suis enfoui dans mon livre. Demain vendredi, nous dînons Girardin, Dumas, Charles et moi, avec un éditeur d' ici, M Muquardt. Cet éditeur m' annonce des offres dignes de moi , dit-il. Nous verrons. En attendant, je p78 pioche le Bonaparte. Boichot, chassé de Suisse, est venu me voir. Il sort d' ici. Il part demain pour Londres. Il voudrait, m' a-t-il dit, servir de trait d' union entre Ledru-Rollin et moi. Je verrai. Boichot est un homme jeune, sérieux et intelligent ; il comprend à merveille la question de l' armée. Je lui ai donné une lettre pour un ouvrier nommé Desmoulins (ami de Pierre Leroux), qui fonde en ce moment une imprimerie française à Londres, et qui me demande appui. Tu vois que tout cela marche un peu, quoique lentement. Prenons la lenteur en patience. Ce que je ne puis prendre en patience, chère amie, c' est ton exil , c' est la prison de Victor, c' est la prison de nos amis, c' est ma fille loin de moi. Chaque jour je suis plus impatient de vous revoir tous. Ma petite Adèle, pense à moi et joue brama à mon intention. Il me semble que je l' entends. Mille baisers à vous deux, et toute mon âme. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 11 mars. Vos lettres, cher Auguste, n' ont qu' un défaut. Elles sont rares. Nous les lisons avec joie, et il nous semble vous entendre. Une lettre de vous est une poignée de main. Vous avez bien raison quant à cette annonce de D César . Je n' y comprends rien. M Carpier ayant Frédérick, je lui avais dit que le jour où j' écrirais D César , il l' aurait, mais qu' avant tout, j' entendais ne rentrer dans la publicité que par le livre du 2 xbre. Mon premier acte doit être un acte politique. Si vous croyez utile de faire faire la rectification, jugez la chose et faites. Ma femme a dû vous parler du cautionnement. Il serait, je crois, utile de le retirer. Reparaître est impossible. Qu' en pensez-vous ? Nous passons notre vie ici à parler de vous tous. Vous êtes personnellement, vous Vacquerie, très aimé et très populaire parmi tous nos proscrits. Le jour où vous serez libre et où vous nous arriverez, toutes les mains se tendront vers vous, et tous les coeurs. p79 J' espère que vous travaillez là-bas. Charles me dit que vous faites un drame. Qui écrira des drames, si ce n' est vous ? Avec quoi salera-t-on si ce n' est avec le sel ? Je suis convaincu qu' actuellement, toutes les conditions qui étaient contre vous sont pour vous, et que vous auriez un immense succès. in carcere musa, disait Catulle. Faites sortir la muse de la conciergerie. Vous me parlez d' une dédicace qui a fait un fort mauvais effet. Voici ce que les journaux d' ici en disent : ils auraient dû ajouter : Auguste Vacquerie et Paul Meurice sont en prison. Vous savez finir vos lettres par quatre charmants vers ; moi, je suis englouti sous la prose, et je ne puis que vous envoyer nos meilleures amitiés à Charles et à moi. Mon livre avance. Je l' intitulerai : faits et gestes du 2 décembre . Le titre est insolent, et me plaît. En outre, il me permet mille petits détails familiers. Vous savez que c' est ainsi que j' aime l' histoire. ex imo. V. à Madame Victor Hugo. 17 mars Bruxelles. C' est Madame Chambolle qui a la bonne grâce de te porter ce petit mot, chère amie. Ne gronde pas Charles s' il n' y a pas de lettre de lui. Il est sorti en ce moment, et je reçois à la minute l' avis de départ de Mme Chambolle pour Paris. Il n' y a donc pas de sa faute. Charles ne travaillait pas, et perdait son temps. D' un autre côté il me p80 disait : j' ai besoin de gants, de fiacres, d' argent de poche, etc. J' ai fait avec lui un arrangement : je lui donnerai 50 francs par mois pour son superflu personnel ; lui, de son côté, se lèvera tous les matins comme moi à huit heures et travaillera près de moi jusqu' à onze heures. Moyennant ces trois heures, je le tiendrai quitte de tout autre travail le reste du jour. Il a accepté avec enthousiasme ; il s' est levé et a travaillé le premier jour et le second jour ; mais déjà cela ne va plus que faiblement. Hier il a travaillé une demi-heure, et aujourd' hui pas du tout. Je l' ai un peu grondé, il s' est d' abord exclamé, comme tu sais, puis il a compris, et j' espère qu' à partir de demain la régularité reviendra. Ces 50 francs par mois me gêneront, mais j' aime mieux qu' il ne fasse pas de dettes et qu' il travaille un peu. Tu m' approuves, n' est-ce pas ? Oh ! Que je voudrais t' avoir là et que j' aurais besoin de toi pour le remonter de temps en temps ! Du reste, ne le gronde pas pour tout cela. Il va peut-être enfin s' y mettre. Fais comme si je ne t' avais rien dit. Il inclinerait vers les petits proverbes, vers les petits vers, vers les choses faciles et stériles, vers les collaborations de Dumas, ce qui est pire. Je le retiens et je le tourne vers les travaux sérieux et qui peuvent servir ses idées et son avenir. J' insiste pour qu' il fasse son livre de la conciergerie. Parle-lui-en de ton côté. Quant à moi, tu vois d' ici ma vie. Elle est toujours la même : levé à huit heures-travail-déjeuner à onze-ce n' est plus du chocolat. Charles a préféré une côtelette, -réception jusqu' à trois heures-travail jusqu' à cinq-dîner à la table d' hôte avec Charles, Dumas, Noël Parfait, Bancel, etc. -visites jusqu' à dix heures-dix heures, travail jusqu' à minuit. Je dîne dehors quelquefois, mais rarement. Il y a ici une bonne vieille polonaise riche, Madame De Laska, qui adore Charles. J' y ai dîné une fois. La semaine passée, j' ai dîné avec Girardin, Quinet et Dumas, chez un p81 éditeur d' ici, M Muquardt dont je t' ai déjà parlé. Les libraires d' ici ont peur de mon livre du deux-décembre. Je serai évidemment obligé de ne le publier qu' à Londres. Du reste, l' important est de le faire. Il est certain qu' il sera publié. Comment, par qui, peu importe. Remercie bien Mme Chambolle, si tu la vois, chère amie. Je t' envoie les plus tendres baisers de Charles et de moi. -écris-nous bien vite et bien long. à Madame Victor Hugo. 19 mars. Bruxelles. Je t' ai écrit avant-hier, mais je ne veux pas qu' un paquet parte sans un mot de moi pour toi. Chère amie, nos lettres se sont croisées. J' ai reçu la tienne au moment même où tu devais avoir la mienne. Je vais aller tout de suite chez M Coppens. Dis à sa femme que je l' ai déjà vu plusieurs fois ici ; il ne me paraissait pas si accablé. Je tâcherai de le faire (...) habituellement avec nous. Tu as dû recevoir par Mme Noël Parfait une lettre à l' adresse de M Duboy, avocat à la cour de cassation. il serait très important d' avoir le plus tôt possible la réponse à cette lettre . Tu vas le comprendre. J' ai besoin, pour mon livre, de détails sur ce qui s' est passé le deux décembre à la haute-cour. Marc Dufraisse a écrit à M Duboy, qu' il connaît, pour lui demander ces détails. Tâche d' avoir la réponse de M Duboy. Envoie chez lui. Peut-être ne faudrait-il pas lui dire que ces détails me sont destinés. Il n' aurait qu' à avoir peur ! Depuis que je t' ai écrit, Charles s' est un peu remis au travail. Presse-le dans le même sens que moi : un livre solide et sérieux qui sente son proscrit et qui ne laisse à personne le droit de dire qu' il n' a rien tiré de sa prison. Son volume de vers publié à présent serait une très grosse faute. On le démonétiserait tout de suite avec cela, bêtement, mais sûrement. p82 Voici une nouvelle d' ici. Qu' y a-t-il de vrai ? Charles est ici très recherché. Il est charmant, et c' est tout simple. Je lui conseille la dignité, la tenue, même avec les femmes. Pas de légèretés, pas de dettes, et le plaisir après le travail. Il consent à tout, et je tâcherai qu' il pratique, mais j' aurais bien besoin de toi pour m' aider. écris-lui toujours à ce point de vue, sans le gronder jamais. J' ai vu hier Girardin, et nous avons causé beaucoup et longtemps. Il publie demain ici un livre socialiste, et part le même jour pour Paris. Je ne crois pas que ce qu' on t' a dit de lui soit exact, je l' ai trouvé hier très bien ; je lui ai dit : allez à Paris le moins possible, restez-y le moins possible, soyez proscrit le plus possible. Vous êtes de ces hommes dont l' avenir a besoin. La quantité de pouvoir se mesurera à la quantité de proscription. Il m' a remercié et m' a dit une assez belle parole. Il m' a dit : il n' y a que vous qui ne bronchiez pas. Tous ont défailli, Cavaignac, Lamartine, Jules Favre, Michel De Bourges, Mathieu De La Drôme. Vous êtes l' homme fort. Vous avez été le javelot. Vous avez parcouru en un clin d' oeil une distance immense, et vous vous êtes enfoncé si profondément dans la démocratie que rien ni personne ne pourra vous en arracher. -n' est-ce pas que c' est assez beau ? Si tu vois Mme De Girardin, félicite-la de son courage et de sa grandeur d' âme. La visite de Mme Sand à l' élysée et la place de Ponsard sont fort p83 mal jugées ici. Charles te raconte ce qui s' est passé hier entre étienne Arago et moi à propos du serment. Chère amie, n' oublie pas qu' il me faut douze ou quinze longues pages la prochaine fois. Toutes tes lettres sont belles et fortes. Si j' avais besoin d' énergie, elles m' en donneraient. Ayons bon espoir. Tout va bien quand les têtes vont bien. Or nous n' avons jamais vu plus clair ni mieux su ce que nous faisons. Embrasse mon Victor, embrasse mon Adèle, et dis-leur de t' embrasser. Il me semblera que je suis au milieu. Toutes mes tendresses à Paul Meurice, à Auguste Vacquerie. Mes respects à Madame Paul. As-tu parlé avec Vacquerie du cautionnement ? Qu' avez-vous fait ? à Madame Victor Hugo. Bruxelles, lundi 22 mars. Bonjour, chère maman. Ceci n' est qu' un mot à la hâte pour te dire que nous nous portons bien et pour t' envoyer ce feuilleton de Dumas, charmant pour toi. écris-lui pour le remercier. Il y sera très sensible. M Carpier, le directeur des variétés, est revenu ici ; " pour moi " , dit-il toujours. Je lui ai renouvelé l' explication catégorique que je lui avais déjà faite : qu' il m' était impossible de rien donner au théâtre, et surtout une comédie, avant d' avoir fait un acte politique et publié mon livre. Il m' a dit : mais, après votre livre, on ne laissera plus jouer votre pièce. -c' est possible, lui ai-je répondu, mais c' est mon devoir. -il m' a dit d' ailleurs que l' élysée était fort effaré de mon livre et que Romieu lui en avait parlé avec anxiété . C' est bon. Il demande une pièce à Charles. Pourvu que Charles la fasse en vers, afin d' écarter toute idée de vaudeville, et qu' il ait, lui aussi, publié ou écrit auparavant la conciergerie , je trouve cela très bien, et j' y pousse Charles. p84 Hetzel dit qu' un mot de moi à Desnoyers ouvrirait à Charles le feuilleton du siècle . Je t' enverrai ce mot. Charles pourrait donner au siècle des lettres non politiques sur Bruxelles. Dis-moi ton avis. Il faut que Charles travaille, et gagne de l' argent. Ceci atteindrait les deux buts et lui plaît beaucoup. Je suis jusqu' au cou dans mon cloaque du deux-décembre. Cette vidange faite, je laverai les ailes de mon esprit, et je publierai des vers. Tu as dû recevoir deux lettres de moi la semaine passée, l' une par Mme Chambolle, l' autre par Mme De Laska. Chère amie, j' embrasse Adèle sur tes joues, et toi sur les joues d' Adèle. écrivez-moi. -poignées de main à Auguste et Paul Meurice. -embrasse mon Victor. à Jules Janin. Bruxelles, 24 mars. Tout de suite un mot pour vos quatre pages. Votre lettre m' a trouvé écrivant à la France et à la postérité (j' espère, car la chose en vaut la peine), l' histoire de cet homme. -est-ce un homme ? -je m' interromps pour vous serrer la main. Si vous saviez quel bonheur c' est pour un exilé, -c' est toujours un peu sombre, l' exil, -de recevoir un rayon d' un charmant grand esprit comme vous. Vous me racontez mon avenir et mon avenir en de tels termes qu' il me semble que je le tiens, et cela me suffit. Oh ! Si j' avais ma femme et mes deux autres enfants, et quelques amis dont vous êtes, cher Janin, et un peu de ciel bleu, et paulum sylvae super his foris , je ne demanderais rien, je ne regretterais rien. Quoi, pas même la France ! Hélas ! Est-ce qu' il y a une France à présent ? Où est-elle ? Ma patrie, mon Dieu, montrez-la moi. Il n' y a pas pour moi la patrie, là où il n' y a pas la liberté. -vous avez du reste raison de ne pas me plaindre, cher ami. -dans le triomphe de la violence inepte sur la liberté, dans cette expulsion de l' intelligence par la force brutale, j' ai été choisi, parmi tant d' hommes qui valent mieux que moi, pour représenter l' intelligence, choisi, non par le Bonaparte qui ne sait ce qu' il fait, le pauvre imbécile, mais par la providence p85 que je remercie. Quel immense honneur pour moi ! Enviez-moi tous, je vous représente ! Je ne veux pas que votre ami quitte Bruxelles sans vous porter ce bonjour. Il vous dira qu' il m' a trouvé, ma fenêtre ouverte sur la grande place où D' Egmont et De Horn ont été décapités, et ayant en face de moi ce vieux balcon de l' hôtel de ville, où venait s' accouder le duc D' Albe, dont la vilaine âme habite peut-être aujourd' hui Louis Bonaparte ; il vous dira comme votre lettre m' a charmé. Je lis avidement tous vos ravissants poëmes du lundi, vous improvisez comme les autres sculptent. Votre style est une volupté de mon esprit. à bientôt, en dépit de tout. à toujours. Je serre tendrement la vaillante main qui tient votre vaillante plume. tuus. Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. Madame Rivière, 37, rue de la tour d' Auvergne. vendredi 26 mars. Charles t' explique, chère amie, la hâte de notre lettre. Au reste, si mes lettres sont courtes, elles sont fréquentes, et tu sais d' ailleurs comme je travaille. En conscience, tu me dois des pages pour mes lignes. Je voudrais pouvoir t' écrire longuement, car j' ai cent choses à te dire. Ces jours passés, j' ai eu la visite d' un élyséen, ancien ami à moi, ami actuel de Louis Bonaparte. Il passait par Bruxelles, m' a-t-il dit, et n' a pas voulu passer sans me serrer la main. Il m' a dit : Louis Bonaparte est désolé de la fatalité qui est entre vous. -ce n' est pas la fatalité, lui ai-je dit, c' est son crime. Et son crime est un abîme. -il a repris : il sait toute la reconnaissance que sa famille vous doit. Il a hésité cinq jours avant de mettre votre nom sur la liste de proscription. -ah ! Ai-je fait en éclatant de rire, il aurait mieux aimé me mettre sur la liste du sénat, n' est-ce pas ? Eh bien, dites-lui ceci, c' est que c' est la liste du sénat qui est la liste de proscription. être exilé de France, ce n' est rien. être exilé de l' honneur, c' est la vrai misère. p86 Le brave homme va être sénateur un de ces jours. Il s' en est allé comme il a pu. Chère amie, j' écourte ce billet. Hetzel entre, il est minuit. Il part demain à 6 heures du matin. Je comptais pourtant bien encore remplir la page qui est là à côté, mais il faut y renoncer. Je t' envoie, et à mon Adèle, et à mon Victor, et à tous nos amis de la conciergerie mes plus tendres affections. Il faut que vous m' écriviez tous bien long pour la peine. à Madame Victor Hugo. mercredi 31 mars. Je saisis comme tu vois toutes les occasions, chère et noble amie. Je sais depuis cinq minutes que M Over Straten, un belge très distingué, homme d' esprit et de coeur, part pour Paris. Il te remettra ces trois mots. J' interromps pour te les écrire une déposition que me font Amable Lemaître et Lachambaudie sur les pontons dont ils sortent. C' est hideux. Embrasse mon Victor et mon Adèle. Courage à tous. Grand succès à notre cher Paul Meurice. Poignée de main à Auguste. Mon coeur à toi. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 8 avril. Toujours des improvisations, chère amie. Notre cher et excellent Deschanel qui te portera ce mot, part pour Paris dans une heure. Reçois-le comme un de nos meilleurs amis qu' il est. J' ai vu par quelques lignes de Paul dans l' indépendance (remercie Paul de ma part) que tu t' étais occupée, et utilement, des sottes rumeurs répandues par l' élysée sur ma rentrée obtenue . J' avais fait répondre ici immédiatement par ces six lignes : " plusieurs journaux annoncent que M Victor Hugo a été autorisé à rentrer en France. On ne s' explique pas l' origine d' un pareil bruit. M Victor Hugo a fait obtenir autrefois à M Bonaparte l' autorisation de rentrer en France. Il n' a pas à la lui demander aujourd' hui. " p87 cependant l' élysée a insisté. Hier l' observateur belge publiait ceci : j' ai répliqué par l' envoi suivant : te voilà au fait de mon dialogue avec l' élysée. J' espère que ce mot lui cassera le bec. Chère maman bien-aimée, j' ai passé hier une bonne soirée. Alexandre Dumas est arrivé, nous avons dîné ensemble et parlé de toi. Il nous a dit comme tout le monde t' aime et te respecte, et je lui ai dit que tout le monde avait bien raison. Tu as dû voir Hetzel. Il a dû te parler de mon livre, et te faire toucher du doigt les obstacles à la publication. Ces obstacles disparaîtront. M Trouvé-Chauvel, l' ancien ministre des finances, est venu me voir tout à l' heure. Je crois qu' il ira à Londres et qu' il s' occupera du mode de publication de mon livre. Ils étaient là trois anciens ministres de 1848, Charras, Freslon et Trouvé-Chauvel. Je leur ai lu quelques pages de mon manuscrit. L' effet a été bon. Trouvé-Chauvel a dit : ce livre sera un évènement et un monument. Caylus, du national , sort de chez moi. Il part pour l' Amérique. Le directeur du courrier des états-unis , journal français de New-York, désire m' acheter le droit de publier mon livre en Amérique. Caylus le verra, p88 lui parlera et m' enverra la réponse. J' aurai une lettre de lui vers le 10 mai. Voici un extrait d' un journal qui m' arrive : (...). Il me semble que les journaux d' ici doivent t' intéresser. Avez-vous su cette petite histoire ? Pour aujourd' hui, voilà mon sac à nouvelles vidé. Quant au coeur, il ne se vide pas. Je t' écrirais cent pages de tendresses que je n' aurai pas commencé. Charles est sorti. Mais je fais sa commission en t' embrassant bien tendrement ainsi que ma Dédé et mon Toto. Je m' ennuie bien de sa prison. S' il s' ennuie p89 autant de mon exil, ce sera une bonne heure que celle où nous nous reverrons. J' ai su le beau succès de Paul Meurice. Félicite-le et embrasse-le pour moi. Je serre la généreuse main d' Auguste. à François-Victor. Bruxelles, 14 avril. Mon Victor, avant de t' écrire la longue lettre que la tienne mérite, je veux t' envoyer un bon petit mot. J' ai lu ta lettre à Charles. Je ne puis faire encore tout ce que tu désires, cher enfant, mais dès à présent, j' écris à ta mère pour te donner 25 francs par mois pour ta poche, que je lui rembourserai. Elle te les paiera à partir du 15 avril. Maintenant, sitôt mon livre vendu, je te donnerai 50 francs. D' ici là, et jusqu' à ce que mes débouchés de librairie se soient rouverts, je suis obligé à la prudence. Je crois que tu n' attendras pas longtemps tes 50 francs. Lis la lettre que Charles écrit à ta mère, et tu verras que l' affaire du livre est en assez bon train. Il est possible qu' elle soit terminée avant un mois. Pauvre enfant, l' idée de ta solitude me serre le coeur. J' approuve le plan et l' idée du travail que tu as entrepris. Tu peux faire de cela une bonne occupation pour toi et un excellent livre pour nous. Va, pioche, sois courageux. C' est ainsi qu' on commence pour être grand. Ne parle pas d' avenir muré ; pour que l' avenir vous fût muré, mes enfants, il faudrait qu' il fût muré au progrès, à la démocratie, à la liberté. Est-ce que c' est possible ? En attendant, vous m' avez. Ne dis pas que tu es en tutelle. Ne vous suis-je pas frère autant que père ? Je suis votre aîné dans la vie. Je vous conseille, c' est tout simple. Mais tout ce qui est à moi est à vous, chers enfants. Tu m' esquisses très bien ton livre ; ce sera à la fois de l' histoire et de la politique, deux choses qui s' éclairent l' une par l' autre. Maintenant, prends-moi ton idée à deux mains, et ne la lâche pas. Tu sais ma devise : perseverando . écris-moi aussi ton journal. Tu ne peux te figurer le plaisir que m' ont fait ces quelques pages jour par jour. Il me semblait être de ta vie et refaire nos bons et doux repas de prison. Hélas ! Maintenant, notre bonheur sera le dîner de l' exil. Va, sois tranquille, il sera bon. p90 Serre toutes les mains de mes chers prisonniers, et embrasse bien fort pour moi ta mère et ta soeur. à Madame Victor Hugo. 14 avril. Bruxelles. Chère maman bien-aimée, commençons par les affaires. Mon pauvre Toto n' est pas riche. Il me demande 50 francs par mois pour ses jours de liberté ; j ne puis les lui donner encore. Je lui donne 25 francs. Paie-les lui pour moi. Je te les rembourserai. Paie-lui les premiers 25 francs demain 15 avril. Quand j' aurai vendu mon livre, je lui donnerai ses 50 francs. Je pense maintenant que peut-être cela ne tardera pas. Charles te donne à ce sujet quelques détails. Maintenant passons à Charles. Il te dit ce qu' il fait. Il voudrait gagner un peu d' argent. Que dis-tu de ceci ? Louis Desnoyers est directeur du feuilleton du siècle . C' est un brave et charmant esprit, et qui m' aime. Prie-le de venir te voir, et explique-lui de ma part que je voudrais que Charles écrivît dans le siècle . Charles pourrait écrire des feuilletons très amusants qu' il intitulerait : lettres de Bruxelles . rien de politique, bien entendu. Littérature, études de moeurs, vie flamande vue de près, etc. Cela serait curieux et Charles le ferait à merveille. Qu' est-ce que Desnoyers pourrait lui donner pour deux feuilletons par mois ? Fais cette négociation. Le succès sera très utile à Charles, utile à sa bourse et utile à son esprit. Devant quelque chose d' immédiat, Charles travaillera, tu le connais. Je t' envoie un mot pour Paul Meurice. Son succès nous a fait une joie ici. Nous avons bu à sa santé, dis-lui cela. J' ai eu, à deux reprises, une visite que je ne puis t' écrire, mais que je te conterai le bienheureux jour où nous nous retrouverons. C' est le médecin de la famille d' Orléans, M Guéneau De Mussy, qui est venu me voir. Quoiqu' il m' ait dit le contraire, il m' a paru qu' il avait une mission. C' est du reste un homme distingué et qui a été parfaitement bien de toute façon. Il m' a dit que les D' Orléans se souvenaient toujours que j' avais été le dernier qui avait proclamé la régence le 24 février sur la place de la Bastille, quand tous leurs amis se cachaient et s' évanouissaient. Il m' a dit que Mme la duchesse D' Orléans disait de moi avec douleur : quoi ! Est-il possible qu' il ne soit pas notre ami ! je lui ai parlé dans les meilleurs termes des princes d' Orléans, et en particulier p91 avec grand respect et sympathie profonde de madame la duchesse d' Orléans ; mais j' ai terminé en disant : du reste, j' appartiens à jamais à la république, et entre la famille d' Orléans et moi, il ne peut y avoir et il n' y a pas d' avenir commun. -je pense qu' il aura compris. Il fait ici très beau depuis quelques jours, mais je n' en profite pas, travaillant presque toute la journée. En ce moment j' ai le plus beau soleil du monde sur le papier de cette lettre et ma fenêtre est toute grande ouverte. La seule chose qui me fatigue, c' est d' être assez souvent obligé de refaire des choses déjà faites dans mon livre, à cause des nouveaux renseignements. Oh ! Comme je comprends le mot de l' abbé Vertot : mon siège est fait ! Mon mal de larynx a à peu près disparu ; il est remplacé par une douleur sourde et fixe au coeur. On me dit qu' il faudrait marcher et moins travailler, et c' est justement ce qui m' est impossible. à la grâce de Dieu ! Nous trouvons d' ici que tout va bien là-bas. Je me défie un peu de notre coup d' oeil d' exilés, et je tâche de ne pas me flatter. Après tout, que la providence fasse ce qu' elle voudra. J' ai dix ans d' exil au service de la république. Chère amie, tes lettres sont ce que je sais de plus noble, de plus digne et de meilleur au monde. Elles n' ont de défaut que quand elles sont courtes. écris-moi donc long et beaucoup. Embrassez-vous tous trois en moi , toi, mon Adèle et mon Victor. Je serai au milieu de vous. Mes plus cordiales effusions à notre cher Auguste. Si tu vois Nefftzer, fais-lui nos vives et bonnes amitiés. Ceci entre parenthèses pour ma fille (ma Dédé chérie, écris-moi ! ). à Théophile Gautier. Bruxelles, 17 avril. Cher Théophile, vous rappelez-vous nos dimanches de la tour d' Auvergne ? N' y étiez-vous pas un soir avec Janin quand Mlle Dillon s' est mise au piano ? Si vous y étiez, vous n' avez rien oublié, j' en suis sûr. Vous savez que je hais le piano, mais sous les mains de Mlle Dillon, ce n' est plus le piano, c' est une voix qui parle, c' est un coeur qui saigne, c' est une âme qui chante. Où pour les autres il n' y a qu' un chaudron, il y a pour Mlle Dillon une lyre. Il est vrai que c' est sa propre musique qu' elle chante, et que cette musique elle l' improvise, elle l' invente, elle la crée, elle la prend et la puise p92 dans son coeur et dans le coeur de tous ceux qui l' écoutent. C' est pour cela que c' est beau, grand et touchant. Aujourd' hui Mlle Dillon sort de l' ombre ; vous qui avez la lumière, donnez-la lui, vous qui avez le succès, le triomphe, le rayonnement, la gloire, cher poëte, couronnez-la. Je vous recommande Mlle Dillon. Si vous le voulez, Mlle Dillon aura tout l' applaudissement qu' elle mérite ; vous le voudrez, n' est-ce pas, cher ami ? Et je me dirai : c' est moi qui ai fait cela, et je me figurerai que je suis une puissance dans mon exil. Vous avez parlé de moi l' autre jour dans la presse en termes nobles et charmants, en grand poëte et en bon ami que vous êtes. Je ne vous remercie pas, je vous aime. Victor Hugo. à François-Victor. 17 avril. Bruxelles. Mon Victor, ta lettre au siècle est aujourd' hui dans les journaux de Bruxelles. Nos amis me l' apportent avec enthousiasme. Tu as bien fait. Je te félicite, et je te remercie, mon enfant. Tu portes bien mon nom. Aie toujours cette dignité et ce courage. J' aurais été bien heureux de te revoir et de te ravoir. C' est encore quatre mois de souffrance et de privation, exil pour toi comme pour moi. Offrons cette douleur à l' idée sainte que nous servons. Cher enfant, Charles et moi, nous t' embrassons bien tendrement. V. p93 à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 19 avril. Chère amie, je te réponds tout de suite. Je suis très content de mon Toto. Dis-le lui bien et embrasse-le pour moi sur les deux joues. Je ne reçois que félicitations et enthousiasmes à son sujet. On m' arrête dans la rue pour me dire : vous avez un fils digne de vous. Seulement il faut qu' il comprenne que dignité oblige . Il faut qu' il continue et que, lui et Charles, prennent la vie au sérieux. Tout ce que tu m' écris à ce sujet est profondément juste et vrai. -entends-tu, mon Victor ? -crois ta mère et suis ses conseils. Je vais donc vous revoir, et nous allons recommencer la douce vie de famille. Tout cela nous remplit de joie ici. Il faut du reste prendre nos mesures bien vite et dès à présent. Si je vends mon livre en Angleterre, comme c' est de plus en plus probable, je quitterai la Belgique dans quinze jours ou trois semaines. Il serait peu raisonnable peut-être que vous vinssiez y faire un établissement pour si peu de jours, louer un appartement, etc. Voici quel serait mon plan en ce cas : sitôt mon livre vendu, j' irais à Londres et de là à Jersey tout de suite. Jersey est une ravissante île anglaise, à dix-sept lieues des côtes de France. On y parle français, et l' on y vit très bien à bon marché. Tous les proscrits disent qu' on y est admirablement. Je tâcherais de trouver et je trouverais probablement à Jersey un appartement, peut-être une maisonnette, ayant vue sur la mer et fenêtres au midi, et, pourquoi pas ? Un jardin. Je louerais cela non meublé, si c' était possible. Alors tu ferais emballer à Paris nos meubles les plus précieux et les plus dignes du voyage, nos tentures, nos tapis, etc. ; on mettrait notre appartement à louer, et vous viendriez tous me rejoindre par la voie du Havre. Nous nous installerions à Jersey le plus confortablement possible, et que le Bonaparte dure ce qu' il voudra, cela nous serait égal. L' hiver nous pourrions aller à Londres et l' été nous serions à Jersey. à Jersey, on parle français, ce qui est précieux, aucun de nous ne sachant l' anglais. Ceci en outre te laisserait le temps de te retourner quant à l' appartement. Il est fort difficile de le laisser ainsi tout meublé à la merci des portiers, sans compter l' avarie des meubles quand on n' habite pas. Cela vous épargnerait en outre, à ma Dédé et à toi, les longs circuits par Londres et Bruxelles et tous ces trajets de mer. Enfin, pour l' emballage des meubles, tu serais là, et personne, dans une telle besogne, ne peut remplacer l' oeil des maîtres. J' ai déjà pris, près de p94 M Delhasse, qui est ici le correspondant de l' Angleterre, des renseignements sur Jersey. Ils confirment tout ce que je savais, et si mon livre est vite vendu, nous pourrions y être installés dans un mois ou six semaines. Que penses-tu de tout cela ? J' ajoute que nos amis viendraient nous y rejoindre. Nous aurions une chambre pour Auguste, un étage pour M et Mme Paul Meurice, et nous pourrions de là faire ensemble le moniteur universel des peuples dont je jette en ce moment les bases avec M Trouvé-Chauvel. M Trouvé-Chauvel part pour Londres demain ou après, avec des notes dictées par moi. Il est enthousiasmé de mon idée d' une librairie triple à Londres, à Bruxelles et à New-York, et d' un journal des peuples rédigé par Kossuth, Mazzini, etc., et moi. Je crois que nous allons faire de grandes choses. Mais tout cela nous chasse de la Belgique. J' en suis triste, car c' est un pays doux et honnête, et qui doit être fort agréable l' été. En ce moment nous n' avons que le froid. Réponds-moi sur tout cela, chère maman bien-aimée. Si tu aimes mieux venir tout de suite, n' hésite pas à le dire, je n' y ferai pas résistance, va ! Si tu crois sage d' adopter mon plan, discute-le avec Dédé et Toto, et écris-le-moi. Dans tous les cas, je ferai ce que tu voudras, ce que vous voudrez tous, mes chers êtres bien-aimés. Le bonhomme Jérôme est impayable ! Il a pourtant une dotation de 30. 000 fr ! -ma douleur au coeur va mieux. Je t' embrasse tendrement, et mes enfants. Consulte Auguste sur mon projet. -fais-lui toutes mes plus tendres amitiés, et à Meurice. -quand aura-t-on l' argent du cautionnement ? à Madame Victor Hugo. Bruxelles, dimanche 25 avril. Je ne veux pas chère amie que Madame David reparte sans te porter quelques lignes. J' ai signé le mandat pour Julie qu' elle te remettra. Je l' ai p95 priée également de faire en sorte que mon ancien collègue Martin (de Strasbourg) (qui a refusé le serment ces jours passés) vienne un peu causer avec toi de ce que j' aurais à faire pour mettre ce que nous possédons en France (meubles et revenus de théâtre) à l' abri des lois Bonaparte contre mon livre. Tu as raison de penser que le projet annoncé par le siècle me concerne. Il y a là une menace, la menace deviendra fait, il faudra y parer. Mme David priera Martin (de Strasbourg) d' en conférer avec toi et de te dire ce qu' il me conseillerait pour abriter notre avoir, le cas échéant. Toutes tes objections contre le déménagement sont parfaitement fondées. Il faudrait seulement trouver moyen de louer et être sûrs que nos meubles ne seraient pas confisqués et vendus par le Bonaparte. -songe à tout cela. -ton projet d' écrire sur moi me plaît fort, tu feras un charmant et excellent travail intime, et je ferai de mon mieux pour te donner les matériaux. Dis à ma bonne petite Adèle qu' elle m' a écrit une charmante lettre, pleine de coeur et d' esprit, et que je lui en veux beaucoup de ne pas m' écrire tous les jours. Une page seulement, et je serais content. Gronde un peu mon Victor qui s' amuse, c' est juste, mais qui ne m' écrit pas, c' est moins bien. Pour parler sérieux , je recommande à Victor de vivre beaucoup plus avec toi, et de mêler un peu de bon travail à ses plaisirs ; les plaisirs n' en vaudront que mieux. Il n' aura pas seulement la joie du dehors, il aura la satisfaction intérieure. Puis-je regarder l' affaire de Charles au siècle comme faite ? Charles peut-il se mettre à ce travail ? Dans tous les cas, je lui ai dit de commencer, de faire tout de suite une lettre, et de l' envoyer à Louis Desnoyers. La lettre, bien réussie , fera réussir l' affaire. Qu' en penses-tu ? La gaîté d' Auguste nous fait du bien. C' est là un homme fort. Il rit de ce bon rire robuste qui vient d' un grand coeur. Nous avons lu sa lettre avec bonheur. Dis-le lui bien. Je lui écrirai bientôt, ainsi qu' à notre cher Paul Meurice, dont je tiens en ce moment le benvenuto . Je n' ai lu encore que la préface qui est très haute et très belle. Dumas, avec qui j' ai passé hier la soirée chez Van Hasselt, m' a dit que le succès d' argent était énorme, 3. 000 fr tous les soirs. Je félicite Paul Meurice et surtout le public. p96 Notre pauvre Paul F fait pas mal de platitudes dans l' indépendance . Avant-hier il s' indignait contre les démagogues incorrigibles qui méconnaissent la " clémence " du prince président. Avertis-le, si tu le vois. L' hospitalité belge devient de plus en plus maussade pour nos co-proscrits. La Belgique va même, dit-on, fermer prochainement ses portes. Tout cela est triste. Moi pourtant, on me respecte encore, mais je m' attends à être poliment prié un de ces matins d' aller voir en Angleterre si la Belgique y est. J' espère qu' elle n' y sera pas. Chère bien-aimée, je t' envoie toutes mes plus profondes tendresses ainsi qu' à ma fille. Embrassez toutes les deux notre Victor pour moi. Mme David trouve ton buste fort beau. Dis-le à Clésinger. -je serre la main d' Auguste et de Paul Meurice, et je leur écrirai bientôt. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 30 avril. Chère amie, avant-hier, comme Lamoricière sortait de chez moi, Bixio y est entré. Il m' a remis ta lettre. Je voulais le retenir à dîner avec nous, mais il partait immédiatement pour Liége. Nous n' avons eu que le temps d' échanger quelques paroles. Tu me grondes de la brièveté de mes lettres, et je te remercie de m' en gronder ; du reste, je ne mérite pas de reproche. J' écris sans cesse, plus je vais, plus les documents abondent, il est maintenant évident que cela fera deux volumes, le matin je fais le livre, à partir de midi je fais le dossier, recueillant les dépositions , écoutant les témoins, etc. Le soir je me remets au livre. Je n' ai pas même le temps de me promener une heure par jour. à peine, après le dîner, et encore fait-il très froid le soir. Tu vois que, lorsque je t' écris, j' ai plus de mérite à écrire deux pages que d' autres dix. Du reste, c' est mon bonheur de causer avec toi. Mon Charles s' est mis au travail, et, j' espère, sérieusement. Il fera et nous p97 t' enverrons avant peu la première lettre au siècle . La chose est assez difficile à faire, éviter la politique en un tel moment et trouver le moyen d' intéresser, ce n' est pas commode, mais je suis sûr que Charles s' en tirera à merveille. Je t' envoie quelques extraits des journaux d' ici : voici comment ils protestent contre l' obéissance de leur gouvernement au Bonaparte. Trouvé-Chauvel est parti pour Londres. J' attends prochainement une lettre de lui m' apprenant ce qu' il aura fait pour la réalisation de nos projets. Son départ d' ici avait été retardé de quelques jours par suite d' une grippe qui l' avait empoigné dans son lit d' auberge. Outre l' affaire Trouvé-Chauvel j' ai reçu d' un libraire de Paris qui est venu exprès pour cela une proposition de réimpression de notre-dame de Paris format des quatre sous. Voici l' offre : 6. 000 fr dont 4. 000 comptant, 2. 000 en deux ans pour le droit d' imprimer notre-dame à 4 sous pendant six ans, en me laissant le droit de vendre comme je voudrais d' autres éditions en d' autres formats. Demande à Hetzel son avis sur cette offre, s' il la trouve avantageuse, et s' il me conseillerait de l' accepter. Chère amie, si la non-conclusion de mes affaires à Londres amenait la prolongation de mon séjour ici, nous prendrions immédiatement des mesures et tu viendrais nous rejoindre tout de suite. Nous vous désirons comme vous nous désirez. Notre vie ici est toute à tronçons rompus, et il nous tarde de reprendre la vie de famille, seule vraie joie des proscrits. Voici seulement à quoi il faudra parer : la loi annoncée contre les délits de presse commis par les français (moi) à l' étranger prononcera des amendes énormes et des confiscations. Immédiatement après mon livre publié, procès, jugement, etc., contre moi. Le fisc saisira mes meubles, mes revenus de l' institut, mes revenus de théâtre, etc. -il faudrait qu' avant de quitter Paris tu eusses (en te concertant avec Martin de Strasbourg) mis tout cela à l' abri. Demande aussi conseil à M Bouclier. J' écrirai à sa femme par la prochaine occasion. Remercie-le bien de sa bonne et charmante lettre. Chère bien-aimée, il y a dans ta lettre quatre pages bien injustes. Tu le reconnaîtras plus tard, car ton coeur est la droiture même. Moi, je ne veux pas même me plaindre de toi à toi. D' ailleurs, je n' ai plus que peu de place et je veux la remplir de tendresses. Je t' embrasse et ma Dédé et mon Victor. Dis à Victor que Charles travaille. Allons ! Course au clocher entre Victor et p98 Charles ! Je t' embrasse encore. Toutes nos plus tendres amitiés à Vacquerie et à Meurice, dont le benvenuto m' enchante. à Auguste Vacquerie. Bruxelles, 8 mai. Cher Auguste, c' est aujourd' hui le grand jour. Vous sortez. Louis Bonaparte devrait sortir en même temps que vous, mais pour l' instant la providence en a décidé autrement. que la fange soit bénie ! je veux bien que cette lettre vous trouve demain matin chez vous et vous souhaite le bonjour à votre réveil. Nous sommes heureux, Charles et moi, de vous voir hors de prison, pour vous d' abord, qui pouvez respirer à pleins poumons ce qui reste d' air en France ; pour nous, ensuite, qui allons, j' espère, vous revoir bientôt. Nous sommes ici le pied sur la branche. Il y a une sorte de persécution contre les proscrits français, persécution à laquelle j' échappe, je ne sais trop pourquoi ni comment. Cependant je m' attends d' un moment à l' autre à recevoir quelque invitation polie à la suite de laquelle je m' en irai. Les journaux ont annoncé que j' étais à Jersey. Pas encore, mais bientôt. Dites à Victor et à sa mère et à sa soeur que je compte leur écrire par la première occasion. Ceci n' est qu' une poignée de main que je vous envoie par la poste. Vous serez libre pour la grande mascarade du 10 mai. On en parle beaucoup ici. Force belges font à cette occasion le voyage de Paris pour aller contempler de près l' éclat des lampions et des sénateurs. à propos, est-ce que c' est vrai ? On dit que Cousin manque aux saintes lois de la platitude et refuse de prêter serment ! J' admire ! J' ai reçu une nouvelle lettre de Londres qui m' annonce que mon idée de librairie universelle va bien. J' attends un anglais nommé M Piddington, pour jeter les bases. Mon livre sera le premier publié. Cette librairie serait l' usine intellectuelle du monde entier, la France soufflant la forge. Vous avez dû, cher ami, faire de belles choses dans votre prison. Vous aurez un de ces jours, comme Paul Meurice, une grande acclamation autour p99 de votre nom et un grand succès. Faites vite afin de nous venir rejoindre bientôt. Chose étrange qu' il y ait à cette heure en France un homme auquel on puisse dire : vous êtes libre ! Je me dépêche de vous le dire, pour la curiosité du fait, ce matin 8 mai. Vous, de votre côté, dépêchez-vous de mettre votre liberté en sûreté dans l' exil. Je vous serre les deux mains. V. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 15 mai 4 h et demie. Je ne voulais t' écrire, chère amie, qu' après avoir vu M Piddington pour l' affaire de Londres. Je pense comme toi qu' elle traîne un peu, et je voulais t' envoyer un résultat positif, mais voici une occasion pour Paris, et je ne veux pas la laisser échapper. M Piddington ne m' est annoncé que pour demain dimanche. Je t' écrirai ce qu' il m' aura dit par le retour de M Stingeray qui sera jeudi ou vendredi à Paris. En ce moment Charles achève son article pour le siècle . Il va me le lire tout à l' heure. Je te l' enverrai sous ce pli. Depuis quelques jours Charles a bien et beaucoup travaillé ; je suis content de lui. Mais ce n' est encore qu' un commencement. Il faut que cela continue. J' ai reçu une nouvelle lettre de M Trouvé-Chauvel. C' est lui qui m' annonce l' arrivée de M Piddington pour dimanche. L' affaire est toujours en bon train, cependant je vois poindre précisément l' obstacle que je craignais. Les libraires de Londres craignent, eux aussi, un procès de Louis Bonaparte, -l' imitation du procès fait par le premier consul à Peltier pendant la paix d' Amiens. Ils demandent communication préalable de mon manuscrit. J' ai répondu tout de suite et courrier par courrier que j' étais prêt à lire sur place tout ce qu' on voudrait, mais que je ne confierais le manuscrit à personne, que du reste mon livre était d' un bout à l' autre indigné et impitoyable pour le guet-apens de Bonaparte, qu' en aucun cas je ne consentirais à l' atténuer, et que si la liberté de la presse n' existait plus, même en Angleterre, j' aimerais mieux enfouir mon livre que l' amoindrir . J' attends la réponse. Je pense qu' ils n' insisteront pas. p100 Garde mes lettres, tu as raison, car je t' y envoie tout mon coeur, mais ne te plains pas de la rareté. Si tu savais comme je travaille ! Je croyais ne faire qu' un volume, il se trouve que j' en ferai deux. Mais le plus long et le plus difficile et le plus laborieux, c' est l' instruction du procès, c' est le travail des renseignements à réunir. Hier Baze est venu. Il m' a dit des choses fort curieuses, je l' ai invité à dîner. Il est triste, mais courageux. Je m' interromps. Charles m' apporte son article fini pour me le lire. 5 h et quart. Je reprends cette lettre. Charles a commencé sa lecture. Tout ce qu' il m' a lu est excellent et lui fera, je crois, un succès dans le siècle . Mais Magen vient d' entrer. B part dans dix minutes. Nul moyen d' achever même la lecture de l' article. Tu ne l' auras donc que demain, par une autre occasion. Je t' envoie en attendant cette lettre que je termine à la hâte. Connais-tu la lettre de Changarnier ? Charles te prie de lui faire envoyer ses effets par le docteur Hodé, médecin, rue de l' échiquier, 24. S' adresser à lui de la part de M Magen. M Magen vient de publier un livre sur le 2 décembre que je te ferai parvenir. Je ferme cette lettre à la hâte, et Charles et moi nous vous envoyons à toi, chère maman, à ma Dédé et à mon Toto nos plus tendres embrassements. Demain soir dimanche tu auras l' article de Charles. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 17 mai, 9 heures du soir. Chère amie, ta lettre m' arrive. Quoique je ne me fasse aucun reproche, car mes heures se passent dans un travail acharné, j' ai du remords de penser que tu as été quinze jours sans lettres, et que tu es triste. Pourtant j' ai écrit p101 le 9 mai à Auguste et il a dû te montrer la lettre ; et puis, au moment même où je recevais la tienne, ce soir, tu devais en recevoir deux par B qui est parti hier dimanche pour Paris, une de moi et une de Charles t' apportant son article pour le siècle . Tu es donc rassurée en cet instant où je t' écris, mais n' importe, chère maman bien-aimée, puisque tu as été quinze jours sans lettres, je veux que tu en recoives deux coup sur coup. Charles qui a bien travaillé toute la semaine, est ce soir au théâtre où Mme Guyon joue, et moi je reste au logis pour t' écrire. Je n' ai pas encore vu l' homme de Londres. Je l' attendais hier, et je l' attends toujours. Je crois, chose triste, que même en Angleterre il n' y a plus de presse libre et qu' on recule devant l' audace de publier mon livre. Ceci entre nous, car il ne faut parler de cet obstacle à personne, les gens de l' élysée s' en réjouiraient et feraient en sorte d' augmenter les difficultés. Dans ce cas-là, je suis résolu, je publierais le livre à mes frais, et n' importe comment. Du reste il est toujours possible que l' affaire de Londres aboutisse et même probable qu' elle aboutira. Tu sais qu' Hetzel n' est pas encore à Bruxelles, mais j' ai eu ta lettre. On me dit, comme à toi, que Jersey c' est le paradis, et nous nous y rejoindrons bientôt, je l' espère. Mais tu ne me réponds pas à ces questions que je t' ai posées : as-tu vu Martin (de Strasbourg) ? Mme David t' a-t-elle mise en rapport avec lui ? Il faut trouver moyen de mettre notre mobilier à l' abri. Au besoin, il vaudrait mieux le vendre à l' hôtel de la rue des jeûneurs que le laisser confisquer par le Bonaparte. Et puis il faut abriter aussi mon revenu de l' institut, c' est possible, je crois, par une délégation, et mon revenu de théâtre. M Martin, qui est un de nos amis politiques les plus sûrs et les plus honorables, pourra te conseiller excellemment pour toutes ces choses. Mais c' est important et urgent, car notre réunion à tous en est retardée. Pendant que tu feras cela, moi de mon côté, j' achèverai le livre et je le publierai. -garde le plus grand silence sur ce que je t' ai dit de l' Angleterre. Tu as en ce moment l' article de Charles. Il est très remarquable et sera, je crois, très remarqué, il écrit à Auguste, et je serai bien obligé à Auguste de lui venir en aide à cette occasion. Mais Auguste est-il encore à Paris ? Ne sera-t-il pas parti pour Villequier ? En ce cas-là, supplée-le, et fais de ton mieux ce que Charles indique. Ce premier article inséré, je suis convaincu qu' il travaillera, et c' est un grand point. Chère femme, ma chère petite fille, mon Victor, que vous me manquez ! J' ai ici de bien tristes heures. J' aspire au moment où nous vous retrouverons p102 tous. Je voudrais voir sourire le doux visage de mon Adèle-Dédé. Sais-tu, ma Dédé, qu' il y a tout à l' heure six mois, six mois ! Que je ne t' ai vue ! Et toi, mon Victor, en m' attendant, rends ta mère heureuse. Je me réfugie de toutes mes tristesses dans le travail, travail le matin, travail le jour, travail la nuit ; mais c' est encore une tristesse que ce travail-là, labeur austère de châtiment et de justice. Quand nous serons réunis, je ferai des vers, je publierai un gros volume de poésie, je m' y dilaterai le coeur, et il me semble que nous aurons des heures charmantes. Que ne suis-je à ce temps-là ! Louer l' appartement irait tout seul et serait une bonne chose, si en louant l' appartement, on mettait à l' abri le mobilier. Mais tout loué qu' il serait, L B ferait saisir mes meubles pour payer les amendes auxquelles les juges me condamneront. Bon tas d' honnêtes gens ! Quels sont ces incidents et ces complications dont tu me parles, qui te tourmentent et qui pourtant n' ont rien de grave , me dis-tu. En somme, c' est assez aussi pour m' inquiéter de mon côté, écris-moi tout de suite et par la poste ce que c' est. Dis à mon Adèle et à mon Victor que je vais leur écrire bientôt. Victor dans sa dernière lettre m' a parlé d' une conversation avec son oncle V F me prédisant un procès, il m' a dit que tu m' écrirais les détails. Je les attends. Je m' aperçois que je n' ai plus de place que pour un million de baisers pour vous tous. écris-moi vite. Mme Guyon m' a apporté une très noble lettre de Janin. Remercie-le si tu le rencontres. Dis aussi à notre cher Théophile combien je suis touché de lire mon nom dans ses beaux articles. à Adèle. Bruxelles 26 mai. Mon Adèle, chère fille, je ne puis t' écrire que quatre lignes cette fois. Ta mère te dira comme l' heure nous pressait, mais je veux que tu aies un mot. Je voudrais, chère enfant, t' envoyer tout mon coeur. Si tu savais comme nous t' avons regrettée ici ! Bientôt tu nous arriveras, bientôt nous serons tous réunis, mon bonheur est avec vous tous. Chère fille, tu verras comme nous serons heureux quand nous serons ensemble. Jersey est un lieu p103 charmant, nous y aurons la mer, la verdure, une magnifique nature, et puis, ce qui vaut mieux que tout, le foyer, le cercle intime, la famille, toute la joie des coeurs qui s' aiment. Mon Adèle chérie, sache-le bien, je ne puis vivre heureux qu' avec vous tous et par vous tous. Toi, ma fille, tu es ma douce et constante pensée. Oh ! Quand te reverrai-je ! Je t' embrasse sur tes deux joues que je veux roses et fraiches. à bientôt, mon pauvre ange. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 30 mai. Je te réponds tout de suite, chère amie, et tu auras cette lettre demain matin. Je l' envoie directement pour ne pas perdre de temps. Tout ce que tu as ébauché est très bien, continue, il est impossible de mieux faire. Chère amie, j' ai le coeur serré de penser que tu es seule là-bas et qu' il faut que tu obvies à tant de choses et d' affaires à la fois. Mais, de mon côté, tu le sais, je travaille, je ne perds pas une minute. Victor a écrit hier à Charles. Le pauvre enfant est frappé de quelque malheur, tu dois savoir ce que c' est. Il me demande de le recevoir ici. Nous lui avons écrit de venir tout de suite. Je pense qu' il nous arrivera mardi matin. Nous tâcherons de l' occuper et de le consoler. Mais tu vas être encore plus seule. Cela me fait hâter plus encore le moment où nous serons tous réunis, moment bienheureux, tu verras ! J' ai vu M Piddington le lendemain de ton départ ; j' ai rectifié ses idées. Il a paru comprendre. J' ai écrit à T-C une lettre dans le même sens. Je n' en crois pas moins l' affaire manquée, et je me tourne d' un autre côté. J' ai même trouvé moyen de tirer parti de cette déconvenue. C' est un mal dont il sortira peut-être un bien. Quoi qu' il en soit, je me lève de grand matin et je fais force de rames. Tu verras sans doute Jules Janin. Dis-lui que Mme Guyon m' a remis sa belle, sa bonne, sa charmante lettre ; que je lui répondrai par le retour de Mme Guyon, et avant, si elle tarde ; que je le savais déjà un grand et bel p104 esprit et qu' il s' est révélé à moi comme un des plus nobles coeurs, et remercie-le. Remercie aussi notre bien cher Théophile qui devrait bien aller à Constantinople par Bruxelles afin que je lui serre un peu les deux mains. Vois les propriétaires. Tâche de résilier le bail à l' amiable. Ce serait la meilleure solution. Je t' enverrai prochainement une liste estimative du minimum auquel il faudrait vendre certains meubles et au dessous duquel il faudrait les retirer. Du reste, je pense comme toi qu' il faut tâcher de ne rien ôter de la vente. -tu ne me dis pas s' il t' a été fait quelque difficulté à la douane pour le plat de cuivre. Je t' enverrai aussi l' adresse où tu pourras faire porter et serrer les meubles réservés. On en aura très grand soin. Je t' ai déjà dit où. C' est près de la maison. -ne pas vendre, cela va sans dire, les deux fauteuils aux armes de mon père. Aie bien soin de mes manuscrits d' ouvrages publiés. Il y a encore là quelques petits manuscrits inédits, entre autres un acte d' Angelo . Je te le recommande. Je te recommande tous les papiers, aies-en grand soin. Beaucoup peuvent être écrits par moi. Mets aussi de côté et rapporte moi quatre ou cinq rouleaux de copies de mes manuscrits inédits qui sont dans l' armoire de laque venant de ton père. Ne vends pas les étoffes non employées, surtout le satin de Chine à fleurs d' or. Tu trouveras dans le grenier un exemplaire complet du grand ouvrage d' égypte donné autrefois par le ministère de l' instruction publique. Il est neuf et complet, cartonné. Cela se vend très bien. Du reste ne vends aucun livre excepté celui-là. Si pourtant quelque guetteur se présentait, fais m' en part. Hetzel est venu hier. Je verrai ses propositions. Tu fais bien d' ajourner Gosselin jusqu' à ce que j' aie vu ce qu' il y a du côté d' Hetzel. Voici le mot pour M Ridel. Mets sous enveloppe et envoie. Chère bien-aimée, cette lettre est affaires d' un bout à l' autre. à peine ai-je pu te dire un mot de mon coeur. Tu m' es nécessaire, entends-tu bien. Tu as été grande et admirable dans toutes ces traverses. Ne doute pas une minute, ni du présent, ni de l' avenir. Tu verras comme nous ferons un petit groupe heureux à Jersey. Nous t' embrassons bien tendrement, Charles et moi. Si Jersey traînait en longueur, tu viendrais nous rejoindre à Bruxelles. Dis à Victor que sa chambre (la tienne) est prête. Chère femme, chère fille, je vous aime. Vous êtes mon bonheur et ma joie. Presse le procès. Mes plus tendres amitiés à Paul Meurice. Auguste est-il de retour ? p105 Tâche que l' article de Charles passe. Cela lui donnera de l' argent d' abord, et puis du coeur au ventre. Je vais prendre Victor avec moi et me charger de sa dépense. Ce sera une petite somme à défalquer sur ce que je t' ai remis. 80 francs par mois. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 3 juin. 9 heures du soir. Chère bien-aimée, une occasion m' arrive. Quelqu' un qui part demain matin te portera cette lettre. C' est M Joseph De Wasme, d' une famille très distinguée de Bruxelles. Reçois-le de ton mieux, si tu peux recevoir quelqu' un au milieu de tes encombrements. Pauvre amie, quand je pense dans quel embarras doit te mettre toute cette vente, et que tu es là à peu près sans aide, je ne saurais te dire tout ce que j' éprouve de tendre et de profond pour toi. Aie bon courage, nous sortirons de ce défilé. Il est étroit et rude, mais j' ai le pressentiment d' une vie heureuse au bout. Remercie Paul des bonnes et belles lignes dans lesquelles il annonce la vente en question ( indépendance d' aujourd' hui. Tu l' as lue sans doute). Il y a dans ces lignes un accent affectueux auquel je n' étais plus accoutumé de la part de Paul et qui m' a bien vraiment touché. Dis-le lui. Les journaux d' ici ont presque tous répété la note de la presse . Je pense que lundi il y aura quelques articles, soit de Janin, soit de Gautier, soit de Louis Desnoyers. à propos, que t' a-t-il répondu pour l' article de Charles ? Voici quelques évaluations pour nos meubles : les quatre statues dorées : 1000 fr, la grande porte du salon (laque de Chine) : 1000 fr, le banc gothique de mon cabinet : 15 oo fr, les deux meubles de laque Coromandel de mon cabinet : 500 fr, mon lit tout monté avec les rideaux, etc. : 1800 fr. Si ces objets n' atteignent pas ces prix-là, qui sont vraiment des minimum , je crois qu' il vaudrait mieux les retirer de la vente. Au reste je te laisse juge de tout cela. Le plus précieux de tous ces objets, celui qu' on aurait le plus de peine à retrouver et (...) est de la plus magnifique conservation, p106 c' est le banc gothique de mon cabinet. Parmi les tapisseries, une fort précieuse, c' est celle du plafond de la grande salle à manger, xve siècle, avec trame d' or et d' argent mêlée à la laine. Je la crois unique. Elle l' est certainement en France. -n' oublie pas de ne pas faire vendre les étoffes non employées. Ce n' est pas encombrant, et nous les emporterons aisément. Aie grand soin des papiers et des manuscrits. L' affaire de Londres traînaille toujours. J' ai écrit ce matin mon ultimatum à T C en lui disant que s' il ne pouvait conclure d' ici à dix jours, je prendrais un autre parti. J' ai ébauché quelque chose avec Hetzel. Tout cela au milieu de mon travail. Je te réponds que j' en ai la sueur au front. Il me tarde de pouvoir respirer et me reposer un peu. J' aspire à Jersey. Oh ! Quand nous nous retrouverons tous, quelle douceur ! Tu verras la charmante vie. Je t' embrasse et je t' embrasse encore-et ma Dédé-et mon Toto-qui n' est pas venu. Il va sans dire, et je suis complètement d' accord avec toi, que l' argent de la vente sera réservé de façon à être employé à notre mobilier futur, au retour . Qu' est-ce que mon pauvre Victor a donc eu ? Le sais-tu ? J' ai fait préparer sa chambre. -mais personne. -c' est donc quelque orage qui a passé ? à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 4 juin. On m' apporte une lettre, je te l' envoie tout de suite. Lis-la. Je ne m' explique pas ce que cela peut signifier. p107 Qu' est-ce que c' est que cette vente ? Il me paraît impossible qu' elle ait été faite par tes ordres. Je t' avais recommandé, chère amie, de ne vendre aucun papier ni aucun livre . Il pourrait y avoir en effet dans mes livres des livres prêtés par des bibliothèques publiques ou en provenant et qu' il fallait leur rendre. Il faudrait dans tous les cas, et lors même (...). à Madame Victor Hugo. Bruxelles 5 juin. Je ne crois pas ceci bien grave, chère amie, lis pourtant ; cette lettre est écrite de Paris à Charles. Je reprends. Charles écrit aujourd' hui même à M Leclanché pour lui expliquer qu' il le paiera sur sa collaboration au siècle , et pour lui dire combien j' ai été choqué de son procédé envers moi qui ne lui dois rien. Je pense que ce monsieur comprendra. Charles le paiera de mois en mois, sitôt que le siècle s' ouvrira pour ses articles. Il serait pourtant, au cas où ce p108 monsieur persisterait dans quelque tentative sur la vente, utile que tu en causasses avec quelqu' un, soit M Bouclier, soit M Ridel. Il est impossible que cette opposition ait quelque valeur, Charles ne possédant rien dans cette vente. Que signifie la ligne soulignée par moi ? Est-ce qu' il y a quelque chose dans le catalogue qui concerne Charles ? Je ne puis supposer cela. Enfin, chère bien-aimée, veille à cette petite affaire. Veille aussi à la restitution de tous les objets indiqués dans la lettre relative au marchand de la rue des Martyrs. Aie soin de bien ouvrir les tiroirs de tous les meubles , de vider les coffres et les malles et les armoires pouvant être vendus, et de n' y laisser aucun papier. je te recommande énormément cela. Tu sais le parti qu' on peut tirer d' un papier intime égaré. Je vais entrer dans des haines féroces. Il faut retirer le paravent de vieux laque estimé 60 francs et le meuble Coromandel estimé 70 francs. Si la stalle n' allait pas à mille francs, il faudrait la retirer. Retirer aussi les grandes portes. Vends toutes les tapisseries, excepté les deux gothiques de la petite salle à manger (appliquées au mur). A-t-on mis dans le catalogue que la portière arabe qui sert de plafond vient de la casbah d' Alger ? Garde quelques exemplaires de ce catalogue et tâche de m' en envoyer un. C' est pour nous un petit monument. Du reste tout ce que tu fais est à merveille. Pauvre chère amie, tu es accablée de fatigue, je t' en dédommagerai à force de tendresses. Embrasse ma Dédé et mon Victor. Serre la main de notre cher Auguste. à bientôt. à Jules Janin. Bruxelles, 9 juin. Cher poëte, on m' apporte votre article. J' ai les larmes aux yeux. Je vous écris à tort et à travers, tout droit par la poste. Si on ouvre cette lettre, qu' y trouvera-t-on ? Un coeur qui s' épanche dans un coeur. à cette heure où je vous écris, on vend mes derniers meubles, mais ce n' est pas cela qui m' occupe. Ce qui m' occupe, ce qui me console et me charme, c' est le beau poëme que vous faites de cette pauvre ruine. Jamais vous n' avez été plus éloquent, plus profond, plus doux. Vous prenez dans votre âme l' accent vrai, le cri touchant, le mot cordial. Je vous remercie, je vous remercie. p109 Un malheur immortalisé par vous n' est pas un malheur. Cette page que vous venez d' écrire surnage sur mon naufrage. Qu' importe ce qui est englouti ? Cher Janin, on me dit que vous allez venir ici ; est-ce vrai ? Ce serait une grande joie pour ceux qui vous aiment dans cet exil, et pour moi entre tous. Je n' ai plus de maison à vous ouvrir, mais j' ai mes deux bras. Savez-vous que ces désastres sont bons, et que la providence, dans ces catastrophes, caresse autant qu' elle frappe. Je ne vous connaissais pas bien encore ; je savais de vous le grand esprit, je ne savais pas le grand coeur. Maintenant, je vous vois comme vous êtes, je vous aime deux fois et cela vaut bien un peu d' exil. à bientôt, si vous venez, à toujours, si vous ne venez pas, et du fond du coeur, ex imo . Victor Hugo. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 13 juin dimanche. Chère amie, si tu n' es pas malade, tout est bien, mais je commence à craindre qu' une lettre de toi ne me soit pas parvenue. Depuis huit jours nous sommes sans nouvelles. Il est vrai que tu dois être bien fatiguée, que tu as dû passer les jours sans repos et les nuits sans sommeil, que les embarras de toute sorte ont dû t' assaillir à la fois, et je me rends bien compte que le temps et les forces t' ont manqué pour écrire. Pourtant j' ai besoin d' être rassuré, écris-moi dès que tu le pourras, envoie-moi sur la vente le plus de détails possible afin que je puisse renseigner quelques journaux d' ici qui me le demandent, je n' ai rien su que par les journaux de Paris et les correspondances de Bruxelles. Si j' ai quelque remercîment à faire à quelqu' un, écris-le moi. Est-il vrai qu' on n' ait pas vendu le grand lit doré ? Pourquoi ? Est-ce l' enchère qui a fait défaut ? La stalle gothique a-t-elle atteint le prix que je t' avais indiqué ? écris-moi tout cela, et mille autres choses encore. Nous attendons avidement, Charles et moi. C' est Mme Guyon, la belle actrice de grand talent, qui emporte cette lettre en s' en retournant à Paris ; si elle te l' apporte elle-même, sois-lui gracieuse, comme tu sais l' être. C' est une digne et charmante personne. Je ne la charge pas d' une lettre pour Janin, je lui ai p110 écrit par la poste. Son article était ravissant et a eu ici, ainsi que l' article de Gautier très grand succès. J' ai écrit à Gautier. Est-il encore à Paris ? Je pousse mon travail à force. D' ici à trois semaines, on me verra sortir de l' ombre. J' ai conclu avec Hetzel et Marescq pour une réimpression de mes oeuvres à 4 sous . Je t' expliquerai et te montrerai ce traité. Pas d' argent immédiatement, mais Hetzel, que je crois très honnête homme, dit que cela vaut mieux et que le produit différé sera plus grand. Nous verrons. Et s' il dit vrai, si cela se réalise, ce sera un bon procédé trouvé et un bon pont fait pour mes publications ultérieures. Remets à Mme Bouclier la lettre que je t' envoie sous ce pli pour elle. - la nation ici annonce aujourd' hui mon livre. Je te coupe ces quelques lignes : " deux histoires du coup d' état bonapartiste viennent de paraître simultanément à Londres... etc. " je t' envoie une lettre du tailleur avec sa facture. Je n' y comprends rien. Ce n' est pas pour Charles. Je ne peux pas croire que ce soit pour Victor, auquel en mars dernier j' ai donné, par ton entremise, de l' argent pour s' habiller. -chère amie, écris-moi vite. Comment va le procès ? L' argent rentrera-t-il bientôt ? Cela importe. Tu sais pourquoi. Comment vont nos chers amis Auguste et Paul ? Donne-moi de leurs nouvelles et dis-leur de m' écrire. Ainsi que vous, Mlle Dédé, ainsi que vous, M Toto. Chers enfants, je vous embrasse tendrement, chère bien-aimée maman, je t' embrasse sur toutes leurs joues. En traitant avec Hetzel, je lui ai fait acheter à Charles un roman en un volume 500 francs avec faculté de le mettre d' abord dans un journal. J' ai donné à Charles un bon sujet. Il va se mettre au travail. Il doit livrer la première partie et recevoir les premiers 100 francs le 8 juillet. Je t' envoie cette petite bonne nouvelle. Charles a immédiatement écrit à M Leclanché et lui a envoyé un premier bon de 50 francs pour le 8 juillet. Demande à M Bouclier et envoie-moi le modèle pour la délégation en question. p111 à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 15 juin. Presque en même temps que cette lettre, chère amie, tu recevras une autre lettre que je t' écrivais avant-hier. Mme Guyon, qui te la portera, a dû retarder son départ de deux jours. Tu auras donc la charrue avant les boeufs, la lettre du 15 avant celle du 13. Pauvre bien-aimée, je commence par te plaindre de toutes tes peines et par te remercier. Que de mal tu t' es donné ! J' ai le coeur serré de penser à tant d' embarras et toi toute seule au milieu de cela. Remercie bien Auguste et Paul Meurice et Madame Paul, comme je ferais si j' étais là. Je reconnais Auguste à toute cette bonne et généreuse amitié. Je t' écris tout de suite, comme tu le désires, pour les 2000 francs à donner au propriétaire en résiliation de bail. Il faut en effet prendre ces 2000 francs sur l' argent de la vente. -fais tout cela pour le mieux. -quant à cet argent en lui-même, ce que tu dis est sage, et je suis de ton avis. Nous le garderons dans un portefeuille et nous ne le placerons que lorsque de certaines éventualités se seront évanouies. Sur tous ces points, je pense comme toi. Tu verras dans ma lettre du 13 que j' ai fait faire à Charles une affaire. Il travaille maintenant, et j' espère que ce commencement l' encouragera. Occupe-toi de ton côté de sa collaboration au siècle . Je te remercie de toute la peine que tu t' es donné pour ces papiers intimes . Mets-les tous dans une malle à part et sous clef que tu apporterais avec toi ou que tu laisserais en dépôt chez quelque ami très sûr , Bellet, par exemple. -les journaux d' ici, très bienveillants du reste, ont raconté que parmi les objets de peu de valer vendus chez moi, il y avait des livres non coupés, hommages des auteurs, avec leurs lettres non décachetées . Ce serait fâcheux. Est-ce vrai ? H est parti ce matin pour Londres. Il va s' occuper du livre et clore d' une façon quelconque l' affaire de ce côté-là. Dans huit jours il sera de retour, et je crois que vers le 1 er juillet, la bombe pourra éclater. Silence et réserve jusque là. Il faudrait que tu m' envoyasses tout de suite le modèle de la délégation pour les droits d' auteur et le traitement de l' institut avec la manière de m' en servir . p112 Demande à M Bouclier. Rappelle-toi que j' attends ce modèle pour faire la chose convenue. Remercie Adolphe Dumas. Ses vers sont très beaux. Je lui écrirai. Je vais les faire publier ici. Je ne pense pas que cela le contrarie. Je viens de lire un chapitre du livre à trois ou quatre amis. Je suis de plus en plus content de l' effet. Il sera important que tu ne sois plus en France, ni personne des miens, quand cela paraîtra. Prépare-toi donc à un prompt départ, soit pour me rejoindre ici, soit pour Jersey. Chère amie, c' est mon bonheur de penser que je te reverrai bientôt. Voilà une rude année passée. J' espère un petit temps de répit. Quel bonheur de vous avoir tous autour de moi. Tout le monde ici parle de toi avec admiration et respect ; dis à mon Toto qu' il se prépare à venir, et à ma Dédé, et embrasse-les bien fort. Je suis charmé des objets qui restent. Ce sera un bon recommencement de mobilier. Je te dirai où on pourrait les faire abriter et garder sûrement, excepté les bustes qu' il faudrait peut-être confier aux sculpteurs pendant l' absence. à Madame Victor Hugo. 1 er juillet, Bruxelles. Chère bien-aimée, quatre mots à la hâte. N' ayant pas d' occasion, je t' écris par la poste. Aujourd' hui même on met sous presse à Londres un volume de moi. personne n' a osé l' acheter ; on l' imprime, c' est ça toute la hardiesse anglaise. Cela paraîtra le 25 juillet et sera intitulé Napoléon-Le-Petit . C' est long comme le dernier jour d' un condamné . J' ai fait ce livre depuis que tu nous as quittés. Je publierai l' histoire du deux-décembre plus tard. étant forcé de l' ajourner, je n' ai pas voulu que Bonaparte profitât de l' ajournement. J' espère que vous serez tous contents de Napoléon-Le-Petit . C' est une de mes meilleures choses. Envoie-moi donc bien vite le modèle de délégation pour l' argent à toucher que tu sais. Tu vois que cela presse (institut et droits d' auteur). Songe aussi qu' il faudra que tu sois près de moi ainsi qu' Adèle et Victor quand cela p113 paraîtra. Préviens mon Victor. Qu' il se prépare à venir. C' est absolument indispensable. Je t' écrirai de quelle façon et où nous nous rejoindrons. Janin m' a encore écrit une lettre charmante où il me parle beaucoup de toi. Chère amie, j' ai improvisé ce volume en un mois. J' ai travaillé presque nuit et jour. La grande affaire de Londres ne va pas mal. Le capitaliste est trouvé. Mais il ne veut faire que de la littérature. En Angleterre, ils ont peur de la démocratie. En attendant je forme ici une association littéraire (et politique) des proscrits. Vois Guyot, et demande-lui un exemplaire de l' acte d' association des auteurs dramatiques ; vois Louis Desnoyers et demande-lui un exemplaire de l' acte d' association des gens de lettres. Cela me servira de base. Parle-lui aussi de Charles qui fait un roman et travaille beaucoup. J' en suis très content. Ne parle encore à personne de Napoléon-Le-Petit , excepté à Auguste et à Paul Meurice, en leur recommandant le secret. Il faut que cela tombe comme une bombe. J' ai encore mille et cent mille choses à te dire, mais la poste me presse. à bientôt tous. écris-moi ainsi que ma Dédé, ainsi que mon Toto. Je vous aime tous. à Jules Janin. Bruxelles, 1 er juillet. Je n' ai votre lettre que d' hier, cher Janin, Mme Thuillier étant venue sans me trouver. Je la prie de se charger de ce mot pour vous. Continuez-moi vos lettres ; elles m' apportent de la joie, c' est-à-dire de la force. Nous en avons besoin dans cet exil ; le ciel s' en mêle, il pleut, il fait froid ; la nature est toute triste et a l' air de pleurer. Je le comprends, pour peu qu' elle ne soit pas bonapartiste. Vous n' avez jamais écrit une plus ravissante et plus admirable page que celle où vous me contez votre visite à ma pauvre maison. Une femme d' ici, me voyant ému hier soir, moi qui porte durement et gaiement la proscription, m' a dit : " qu' avez-vous donc ? " je lui ai lu cette page de votre lettre. Elle a pleuré, et elle a voulu la copier. à côté de vos grands triomphes éclatants de poète, de critique et d' écrivain, enregistrez, je vous prie, ce succès p114 obscur. La femme est jolie ; ce n' est pas un grand esprit comme vous, mais c' est, comme vous, un noble et bon coeur. Je viens d' achever un livre de quelque deux cents pages, sur tout ce que nous voyons. Cela vous arrivera un de ces jours, dans un ballot de contrebande, dans une barque de poisson ou dans un bateau de fonte brute. Si ce livre vous tombe dans les mains, et s' il vous soulage un peu dans votre exil de Paris, j' en serai content. Il vous aura rendu un peu du bien que me font vos lettres. Il paraîtra dans un mois. Londres met tout ce temps-là à imprimer deux cents pages. Je vous lis assidûment tous les lundis ; vous avez l' art de rester puissant et de paraître libre sous le joug. C' est un miracle. J' admire cela de vous, et bien autre chose encore. On me dit qu' après mon livre publié, le Bonaparte me rayera de l' académie. C' est bien possible et fort simple ; il a pris d' autres libertés. Si cela arrive, Janin, je vous lègue mon fauteuil. Je n' aurai qu' un regret, ce sera de ne pouvoir vous recevoir. Comme je vous ferais les honneurs de chez moi ! à bientôt, à toujours. Je me porte bien, j' ai pourtant depuis six mois des douleurs assez opiniâtres au coeur. C' est un peu notre maladie, à nous autres. Nous vivons par là, il est juste que nous mourions par là. Dieu est grand. Je vous serre les deux mains. vale et me ama. Victor H. à Madame Victor Hugo. 6 juillet. Bruxelles. Chère amie, ne compte pas ce petit mot. Dès que je serai hors de mon livre, je t' écrirai une bonne longue lettre. Ceci est pour aller au plus pressé. M Vanderlinden se trouvait avoir la grande procuration générale préparée dès décembre dernier. La voici. Elle convient à merveille. M Vanderlinden y joint le modèle de la contre-lettre qui devrait m' être écrite par celui de mes amis qui sera censé m' avoir fait le prêt. Il est d' avis que cette contre-lettre est nécessaire à cause des décès possibles ; les familles pourraient de très bonne foi réclamer la dette, et il faudrait payer. Avise à cela. Il est d' avis aussi qu' il vaut mieux que les droits d' auteur et l' institut soient délégués p115 à une personne amie, et non à d' autres qui pourraient tracasser, comme Aubin, par exemple. Je t' écrirai spécialement pour Aubin. Je serai probablement obligé pour ce que tu sais de quitter Bruxelles le 14 ou le 15 juillet. J' irai préparer les logements à Jersey. En ce cas-là pourrais-tu attendre huit jours environ à Villequier ? De là, tu irais directement à Jersey en dix ou douze heures. Ce trajet n' est rien, et il y a peu de mer. Si tu aimais mieux venir tout de suite à Bruxelles, je t' attendrais, mais il faudrait repartir presque tout de suite pour Londres et faire le grand tour. Ce n' est peut-être pas très sage. Décide pourtant. Ce que tu voudras sera bien. Et plus tôt je te verrai, plus je serai heureux. -ainsi que toi, ma petite Adèle bien-aimée Dédé. -et toi, mon pauvre Toto. -venez-nous bien vite. -il faudrait faire tout mettre dans des caisses, mais les laisser à Paris à la garde de quelque ami qui se chargerait de nous les envoyer où nous serions fixés définitivement. L' argenterie paie un gros droit pour entrer en Belgique. Aie soin de mes trois grands dessins, et du grand grand qui était sur le lit. On pourrait les rouler tous autour d' un manche à balai qu' on recouvrirait de toile cirée. Où as-tu fait placer les meubles qui nous restent, le lit, les statues, le vase, les bustes, les fauteuils, etc. ? Si tu n' as pas d' endroit, dis-le moi. Je t' en indiquerai un. J' avais aussi des volumes très précieux, Ronsard, l' histoire de Paris, ma bible, etc. Je pense que tu as tout mis en sûreté. Remercie Auguste de sa bonne et charmante lettre. Je lui écrirai, mais j' aimerais bien mieux le voir. Est-ce qu' il ne viendra pas un peu ? Avertis Victor qu' il faut qu' il se trouve prêt à venir dans huit jours ou dix au plus tard me rejoindre. La publication du livre rendra la France impossible à ma famille. Il y aurait danger sérieux, l' homme étant donné. Chère amie, j' espère que tu seras contente. -moi, j' ai le coeur plein de toi, tu es bonne, tu es grande, tu es noble, tu es généreuse. Je t' embrasse les larmes aux yeux et je te baise les mains. Dis mille tendresses à Auguste et à Meurice, et mille hommages à Madame Paul. J' embrasse mes chers enfants. Charles travaille bien. Presse la rentrée des 6000 francs. à Madame Victor Hugo. Bruxelles, 13 juillet. Toujours à la hâte, chère amie. Il importe que cette lettre t' arrive avant ton départ pour Villequier. p116 Hier, un incident ; députation de proscrits me priant de ne pas quitter Bruxelles. Je réponds : cela ne dépend pas de moi ; on m' expulsera. On me réplique : attendez qu' on vous expulse. Je leur dis : -mais si nous faisons un éclat de la chose, ce qui peut être un acte politique utile, il y aura solidarité, on vous expulsera peut-être tous. -hé bien ! Nous vous suivrons et nous nous reformerons autour de vous à Jersey. Vous parti, la proscription en Belgique est décapitée : le parti aujourd' hui à Bruxelles, se trouve rejeté à Londres. Vous êtes centre. à Jersey, vous serez seul. Restez-nous jusqu' à ce qu' on vous chasse. -je leur ai dit que j' étais tout à eux et je les ai engagés à réfléchir, car une expulsion générale qui s' ensuivrait froisserait bien des intérêts, surtout les plus pauvres. Ils vont se consulter de nouveau, et ils reviendront. Mon départ d' ici n' en est pas moins certain (car le ministère Lehon me chassera avec fureur) ; mais, n' étant plus volontaire, il serait retardé de quelques jours. Peut-être en ce cas-là pourrais-je partir avec Charles et Victor que j' attends le 25. Lis la lettre de Charles ci-jointe. Toi, sitôt mon livre paru (je te préviendrais) il faudrait aller à Jersey, que j' y fusse ou non. Tu te logerais à l' auberge et tu verrais des logis en attendant. tu aurais soin de ne rien arrêter avant mon arrivée. -j' ai fini hier Napoléon-Le-Petit . J' ai commencé à l' écrire le 14 juin. Je pense qu' il paraîtra du 20 au 25. -j' ai parlé au correspondant de l' éditeur, on a écrit à Londres pour la proposition d' Auguste, dis-lui que je lui écrirai dès que j' aurai la réponse. -le volume-aura 44 o pages. C' est plus gros que je ne croyais. C' est le tableau complet de l' homme et de la situation avec un petit coup d' oeil sur le lendemain. -chère amie, depuis que nous sommes ici, j' ai fait plusieurs dépenses personnelles pour Charles et pour moi. Je lui ai acheté des chemises, des souliers, un pantalon, etc. -cela a fait un petit ensemble de notes dont voici le détail : 12 chemises : 120 fr, 6 gilets de flanelle : 55, 1 pantalon d' hiver : 25, 2 pantalons d' été : 30, 1 gilet (pour moi) : 15, 1 chapeau (pour moi) : 15, 2 paires de souliers (pour Charles) : 24, 2 paires de souliers (pour moi) : 26, total : 310. Pour payer ces 310 francs, j' avais tiré sur Guyot ; or ce bon de 310 francs lui a été présenté le lendemain même du jour où tu avais pris de p117 l' argent, de là non-paiement. J' écris tout de suite à Paris pour que le bon te soit présenté avant ton départ ; on le portera sans doute demain mercredi. Je te serai obligé de payer tout de suite. Ce sera à déduire sur les 2116 francs. Tu sais qu' on m' a fait dans les journaux d' ici et d' Allemagne sénateur, prince et grand aigle de la légion d' honneur avec deux millions de dotation ; moyennant quoi Napoléon-Le-Petit rentrerait en portefeuille. J' ai haussé les épaules. Puis on a parlé amnistie. Voici ce qu' a dit hier un journal catholique, l' émancipation : (...). Cela a surpris dans la bouche de ce journal qui est assez bonapartiste et m' avait attaqué la veille. Je ne comprends pas ce revirement. De leur côté les journaux démocrates ont parlé et voici ce qu' a publié aujourd' hui la nation : (...). Charles avance son roman. Il m' a lu les premiers chapitres qui sont on ne peut plus réussis. C' est très remarquable et comme fond et comme forme. Je ne doute pas du succès et je crois que tu seras contente. Hetzel lui a déjà payé 200 francs sur le prix ; le reste (3 oo francs) quand il aura fini. -un libraire veut imprimer ici mes discours complets , mais toujours de compte à demi. C' est un peu fantastique comme résultat. Je verrai ce que produira Nap-Le-Petit . Chère bien-aimée, je n' ai pas le temps de t' en dire davantage, la poste me pressant. Une prochaine fois, nous parlerons affaires. Embrasse mon p118 Adèle et mon Toto. -j' attends Toto le 25 au plus tard. Cela est absolument nécessaire. Pas d' hésitation possible. Charles lui explique pourquoi. Mon pauvre Toto serait tué en duel ou jeté à Cayenne avant 15 jours. Je le prie et au besoin je lui ordonne de venir. Dis-le-lui. Je vous embrasse tous avec toute ma tendresse. Tendres amitiés à Auguste et à Meurice. à Madame Victor Hugo. 25 juillet, dimanche matin. L' imprimeur sort d' ici, chère amie. Le livre paraîtra mercredi ou jeudi au plus tard. Il faut donc que tu partes sitôt cette lettre reçue. Rends-toi directement à Jersey, à Saint-Hélier, qui est la ville principale. Il doit y avoir là de bons hôtels. Tu t' y installeras ( après y avoir fait prix en arrivant , car il faut toujours dans les hôtels savoir d' avance ce qu' on dépense) et tu nous attendras. Charles n' a pas fini son livre, mais il est déterminé à partir avec moi. Je pense que nous serons à Jersey vendredi ou samedi au plus tard, notre intention étant de brûler Londres. Je compte bien que Victor t' arrivera avec nous, cependant nous n' avons pas encore de lettre qui nous annonce son arrivée, et nous l' attendions pour aujourd' hui. Je vais lui écrire et lui dire de venir sur-le-champ. J' espère qu' il ne résistera pas à une lettre de moi. J' ai gardé cela pour la fin. Jusqu' à présent, c' est Charles qui lui a écrit. Chère amie, la semaine ne s' achèvera pas, je l' espère, sans que nous nous revoyions et que nous soyons réunis. Ce sera une bonne et vraie joie, la première depuis ces sept mois d' exil. Ma chère petite Dédé, que j' aurai de bonheur à t' embrasser ! Les incidents se sont multipliés et se multiplient encore, et un violent orage bonapartiste gronde autour du livre. C' est tout simple. Je te conterai les détails là-bas. Vous avez dû passer huit beaux et bons jours à Villequier. Une partie de mon coeur est ensevelie là. Chère bien-aimée, tu as été voir notre Didine et son Charles, tu as prié pour toi et pour moi, n' est-ce pas ? Comme il faut tout prévoir et que des incidents peuvent nous retarder, si par hasard nous n' étions pas à Jersey à la fin de la semaine, ne t' inquiète pas. Je crois pourtant fermement que nous y serons. p119 Mes co-proscrits ne voulaient pas me laisser partir. Trois députations sont venues me trouver à ce sujet. Je leur ai fait comprendre que mon expulsion forcée (inévitable) serait de l' honneur pour moi, et de l' amoindrissement pour eux. Ils n' ont plus insisté, mais je vois avec plaisir qu' ils me regrettent et que tous (à peu près) m' aiment et se grouperaient volontiers autour de moi. Il sera bon peut-être pour la démocratie que je sois un jour drapeau. Je sais ce que je veux et je ne veux que le bien. Remercie avec effusion Madame Vacquerie et Madame Lefèvre qui, je pense, est peut-être à Villequier. Je suis heureux de sentir un si cordial accueil et de si tendres amitiés autour de toi. J' espère que je trouverai Auguste à Jersey, et ce que tu me dis de la visite qu' y feront Paul Meurice et sa charmante femme, m' enchante. Nous aurons là peut-être quelques douces journées, en dépit des tempêtes qu' on fait autour de mon nom. Erdan est ici. Je lui ai donné à dîner hier. Ponsard est venu me voir. Janin est venu et a pleuré en m' embrassant. Je crois du reste que je laisserai une bonne trace ici et un souvenir respecté. On va publier mes discours complets . Je n' ai plus de place que pour t' embrasser et ma Dédé avec tout ce que j' ai de plus profond dans le coeur. Charles fait comme moi. Le roman de Charles est charmant. Les 6000 francs sont-ils rentrés ? à Adèle. Bruxelles, 25 juillet. Ma Dédé, un petit mot pour toi, et un gros baiser. Je vais te revoir, tu sais ? Je vais passer la mer de mon côté, toi du tien, et nous nous retrouverons dans un lieu calme, libre et charmant. Là, nous attendrons la fin de la méchante pièce qui se joue en ce moment, et nous bénirons Dieu qui, nous ôtant la patrie, nous laisse la famille. Charles viendra avec moi, et Victor aussi, j' espère. Tu vois bien que l' heureux groupe d' autrefois se reformera. Nous aurons Paris de moins, mais la mer en plus. Au lieu de la tempête des idées, nous aurons la tempête du vent et de l' eau. Cela est grand aussi. Chère enfant bien-aimée, je t' embrasse et tout le coeur de ton père est à toi. p120 à François-Victor. Bruxelles, 25 juillet. Mon Victor, mon enfant chéri, il faut que, sitôt cette lettre reçue, tu partes et tu viennes à Bruxelles nous rejoindre. Tu as reçu, il y a quatre ou cinq jours une lettre de Charles qui t' en donnait en détail les raisons, raisons impérieuses, raisons sans réplique, puisées tout à la fois dans ta sécurité et dans ton honneur. D' après la lettre de Charles, nous t' attendions aujourd' hui au plus tard ; ne recevant pas l' avis de ton arrivée, l' anxiété me prend et je t' écris. Cher enfant, je sais la situation de coeur où tu es et je la comprends, tu n' en doutes pas, tu me connais assez pour savoir que je sympathise profondément avec ce genre de cagrin ; tu dois comprendre de ton côté que, pour que je t' appelle auprès de moi en ce moment, il faut que ce soit absolument nécessaire . Je ne te répète pas les raisons, Charles te les a dites et sans rien omettre. Et puis, j' ai peur que ma lettre soit ouverte à la police et lue, et il est inutile de redire ce que Charles t' a expliqué. Viens donc, viens tout de suite, je t' en prie, cher enfant, au besoin, je te le commande . Ce ne sera d' ailleurs qu' une séparation de peu de jours, tu le sais bien, tu peux rassurer le coeur qui souffre avec le tien. Je ne veux pas de ces souffrances-là pour toi, mon Victor, elles sont poignantes, je le sais ; ce que je te demande, c' est une semaine de courage. il est impossible que tu restes un jour de plus à Paris. comprends cela et viens sur-le-champ. Rien n' empêche qui t' aime de te rejoindre quelques jours après. Tu recevras cette lettre demain matin lundi 27. Charles et moi nous t' attendons mardi matin 28 sans faute et sans retard. Un retard de toi aurait les plus grands inconvénients pour nous-mêmes ici. Mon Victor, à mardi. Je t' embrasse tendrement. Nous partons nous-mêmes (forcés) mercredi pour Jersey où ta mère nous attendra. - on pourra te rejoindre à Jersey. à Madame Victor Hugo. Londres, lundi 2 août. Nous voici à Londres, chère amie. Je t' écris bien vite. Nous avons quitté Bruxelles, Charles et moi, avant-hier ; mes co-proscrits m' avaient donné la veille un dîner d' adieu. Le lendemain, plusieurs, entre autres Madier De p121 Montjau et Deschanel, m' ont conduit à Anvers ; là m' attendaient nos réfugiés d' Anvers ; ils m' ont reçu et on a improvisé un banquet que j' ai présidé ; hier matin, les belges démocrates d' Anvers m' ont offert un grand déjeuner où ils ont invité tous les proscrits. Au moment où nous nous mettions à table sont arrivés de tous les points de la Belgique une foule de représentants et de proscrits pour me dire adieu. Parmi eux Charras, Parfait, Versigny, Brives, Valentin, étienne Arago, etc. -déjà s' étaient rendus à Anvers pour le même objet Agricol Perdiguier, Gaston Dussoubs, Buvignier, Labrousse, Besse, etc., et une foule d' écrivains et de journalistes proscrits, Leroy, Courmeaux, Arsène Meunier. Bocage est arrivé exprès de Paris. Tout ce voyage a été une longue ovation. Madier De Montjau, au départ, m' a adressé un vraiment très beau discours, qui venait du coeur. J' ai assez bien parlé en réponse. Discours des écrivains, p122 discours des représentants, discours des belges ; parmi eux Cappellemans, que tu as vu chez Paul et qui m' a dit des paroles touchantes. Au moment où je suis monté sur le ravensbourne , à trois heures, pour venir à Londres, une foule immense encombrait le quai, les femmes agitaient des mouchoirs, les hommes criaient vive Victor Hugo . J' avais, et Charles aussi, les larmes aux yeux. J' ai répondu vive la république ! ce qui a fait redoubler les acclamations. Une pluie battante venue en ce moment-là n' a pas dispersé la foule. Tous sont restés sur le quai tant que le paquebot a été en vue. On distinguait au milieu d' eux le gilet blanc d' Alexandre Dumas. Alexandre Dumas a été bon et charmant jusqu' à la dernière minute. Il a voulu m' embrasser le dernier. Je ne saurais te dire combien toute cette effusion m' a ému. J' ai vu avec plaisir que je n' avais pas semé en mauvaise terre. Madier De Montjau et Charras m' ont prié, au nom de tous nos co-proscrits de Belgique, de voir ici Mazzini, Ledru-Rollin, Kossuth, pour régler avec eux les intérêts de la démocratie européenne. Ils m' ont dit : parlez comme notre chef. Ceci me retiendra à Londres jusqu' à mercredi. Attends-nous donc à Jersey jeudi ou vendredi. J' espère que tu es là passablement et qu' avant peu tu y seras tout à fait bien. Londres est lugubre et hideux. C' est une immense ville noire. En y entrant on n' a qu' une envie, c' est d' en sortir. Charles se fait homme dans tout ceci, il va très virilement en avant. Si Auguste est avec vous à Jersey, ce sera une grande joie pour moi de l' embrasser. J' ai écrit à Victor d' y être le 5 et j' y compte. Nous serons alors tout l' ancien groupe heureux. Mon livre ne paraît que jeudi. Il y a eu des retards de prudence que je t' expliquerai. Je fais verser dans la caisse de secours des proscrits les premiers cinq cents francs qu' il me rapportera. Je t' embrasse, chère femme bien-aimée. J' embrasse ma Dédé, que je n' ai pas vue depuis huit mois. Hélas ! Oui, il y aura huit mois demain. Quel bonheur ! Se revoir ! . à Tarride. Jersey, 8 août. Je pense, mon cher Monsieur Tarride, que Napoléon-Le-Petit doit avoir paru en ce moment, et j' espère, sans encombre. J' attends sur ce dernier point de vos nouvelles avec impatience. J' ai vu M Jeffs en passant à p123 Londres. Il consent à donner son nom pour la couverture, mais ne veut pas écrire la lettre ; il n' y a pas eu moyen de lui faire comprendre que cela était sans inconvénient aucun pour lui. Vous avez dû recevoir une lettre de moi, de Londres, à ce sujet. Vous pouvez du reste, user de son nom. J' ai trouvé à Jersey d' immenses sympathies ; toute l' île m' a reçu sur le quai au débarquement, et j' ai été profondément touché des manifestations des proscrits et des habitants. Les proscrits m' assurent qu' on vendrait dans l' île seulement 1000 ou 1500 Napoléon-Le-Petit . Vous pouvez dans tous les cas tâter le terrain, en en envoyant deux cents ou deux cent cinquante, qui seraient, je crois, enlevés tout de suite. Le passage en France, par les bateaux pêcheurs, serait, dit-on, très facile. Ils vont et viennent constamment, et on ne les visite pas. à Madier De Montjau. Jersey, dimanche 8 août. Cher collègue, je suis arrivé ici jeudi, mais impossible d' écrire avant aujourd' hui, le paquebot pour Londres ne partant que demain. J' ai passé trois jours à Londres, j' y ai vu Louis Blanc, Schoelcher et Mazzini ; Ledru-Rollin était à la campagne. J' ai représenté à Mazzini les inconvénients d' une prise d' armes actuelle en Italie ou en Hongrie et sans la France ; je lui ai dit que nous étions unanimes sur ce point en Belgique ; qu' une tentative avec la France était encore impossible à l' heure qu' il est, qu' une tentative sans la France avorterait certainement, donnerait au despotisme européen le prétexte qu' il cherche, et amènerait certainement un redoublement de compression ; confiscation de la liberté ou de ce qui en reste en Belgique, en Suisse, en Piémont et en Espagne, suppression de tous nos moyens de propagande en France par ces quatre frontières encore à moitié libres, contre-coup même en Angleterre, etc. Enfin la situation empirée à tous les points de vue. Il m' a paru comprendre, il m' a affirmé qu' il pensait là-dessus comme nous tous, mais qu' il était débordé , que la Lombardie en particulier voulait absolument se lever, que depuis deux mois il n' était occupé qu' à retenir et à arrêter, mais qu' on le menaçait de se passer de lui, qu' il avait donc la main forcée, que pourtant, sur nos observations, il ferait son possible pour ajourner encore. J' ai terminé l' entretien qui a duré deux heures, en lui disant que pour nous et hors de tout esprit de nationalité étroite, l' avenir était plus que p124 jamais lié à la France, que la chute de Bonaparte était le noeud et que la révolution d' Europe serait le dénouement, que brusquer un tel avenir, et si certain, et par conséquent le retarder, c' était une responsabilité énorme et qu' en cas d' un mouvement prématuré et avortant, cette responsabilité pèserait sur lui et sur Kossuth. Nous nous sommes séparés en nous promettant de nous écrire. -communiquez ces détails à tous nos amis et usez tous de moi pour ce que vous voudrez. Ma bienvenue ici a ressemblé à mes adieux d' Anvers moins votre magnifique et splendide discours. Tous nos amis d' ici m' attendaient au débarquement, mêlés aux habitants de la ville de Saint-Hélier qui sont ardemment sympathiques aux proscrits républicains. L' accueil a été plein d' effusion et de cordialité. Napoléon-Le-Petit doit avoir paru à cette heure. Voici les deux pages promises. Offrez mes respects à Madame Madier De Montjau. Je vous serre tendrement la main. Victor H. Je pense qu' il sera facile d' unir les proscrits de Jersey en un groupe d' accord avec le groupe belge. Si vous veniez ici, tout irait admirablement. Serrez la main pour moi à tous nos amis. à Hetzel. Jersey, 15 août. êtes-vous de retour à Bruxelles, mon cher confrère et coopérateur ? Vous alliez vers le Rhin quand nous allions vers Jersey. Nous sommes arrivés, êtes-vous revenu ? Je vous écris un peu au hasard, pensant que cette lettre vous parviendra toujours. J' ai écrit quatre fois à M Tarride. Il ne m' a pas encore répondu. Je le suppose très occupé. Vous seriez bien aimable de le voir, et de me renseigner sur les points que voici : -où en est l' impression de Nap-Le-Petit ? Où en est la vente ? -où en est l' impression des oeuvres oratoires ? Quant à cette dernière publication, il faudrait faire après l' assemblée législative une division intitulée congrès de la paix , et y mettre les deux discours que vous avez dans la brochure verte. Mandez-moi par quelle voie je pourrai vous faire parvenir les notes . -où en est notre publication de France ? Je puis avoir un volume de vers, les contemplations , prêt dans deux mois. Cette fois, y aurait-il moyen de faire une affaire à Bruxelles ? Qu' en pensez-vous ? Croyez-vous que la librairie Méline me ferait une offre acceptable ? p125 Vous seriez bien aimable de tâter un peu le terrain et de me répondre un mot à ce sujet, car selon votre réponse, j' achèverais le volume ou j' écrirais le roman pour me débarrasser de Gosselin. J' ai déjà envoyé à M Tarride quelques corrections pour la réimpression de Nap-Le-Petit . -p 197 (de l' édit in-18), il faudrait ajouter : ce Delangle entre ce Baroche, ce Troplong , lignes 21 et 22. Je n' ai pas encore reçu mes 15 exemplaires. Y a-t-il un transit pour les livres pour l' Angleterre ? En ce cas, il faudrait les envoyer par là. S' il n' y a pas de transit, il faudrait prendre la voie de Rotterdam pour Guernesey. M Philippe Folle, libraire de Jersey qui demande 250 Nap Le Petit , indique l voie et le procédé dans sa lettre à M Tarride. Aurez-vous la bonté de vous en occuper ? Ici on attend le livre avec impatience. S' il y en avait eu mille à l' apparition de l' ouvrage, ils eussent été vendus dans l' île seulement. Il faudrait profiter de ce bon moment. Vous voyez que je n' hésite pas à vous occuper et même à vous ennuyer de mes affaires. C' est qu' elles sont un peu les vôtres, et puis prenez-vous-en à votre bonne et parfaite amitié qui encourage l' indiscrétion. Cette île est charmante, la mer et les rochers sont magnifiques, j' admire tout cela, mais par moment, je songe à vous tous, et je me prends à regretter le ruisseau de la rue de la Fourche. Je vous serre les deux mains. Victor Hugo. à Jersey, simplement. Toutes les lettres m' arrivent. Demain nous nous installons 3, Marine-Terrace ; Charles et moi nous nous remettrons à travailler. Mettez-moi aux pieds de votre charmante femme. à Monsieur Luthereau. Jersey, 15 août. Je sais, monsieur et cher ami, toutes les peines que vous avez prises et tous les remercîments que je vous dois. J' espère que vous me ferez savoir p126 en détail tous les faits qui peuvent m' intéresser. Nous parlons sans cesse de vous ici et de votre si excellente et si charmante femme pour l' exemplaire de laquelle je vous envoie une première page qu' elle joindra au volume en souvenir de moi. Nous sommes ici dans un ravissant pays ; tout y est beau ou charmant. On passe d' un bois à un groupe de rochers, d' un jardin à un écueil, d' une prairie à la mer. Les habitants aiment les proscrits. De la côte on voit la France. Tout cela n' empêche pas de regretter le numéro 11 du passage du prince. Charles a oublié ses fleurets à Anvers à l' hôtel Rubens ; il serait possible qu' on les rapportât chez vous. Seriez-vous assez bon pour les joindre au masque et les conserver jusqu' à ce qu' un proscrit, venant nous rejoindre, veuille bien s' en charger. Toutes nos santés ici vont bien et j' espère qu' il en est de même chez vous. Mme Wilmen vous a peut-être rejoints. Offrez-lui, je vous prie, tous mes affectueux souvenirs. J' écrirai prochainement à mon bon et cher collègue Yvan. Il devrait bien venir nous prendre à Jersey. Nous y passerions une année, et nous irions de là ensemble à Madère ou à Ténériffe. Après quoi, le sieur Bonaparte tomberait, et nous rentrerions tous en France en chantant un choeur final. Faites-lui part de ce plan. Je m' installe demain lundi avec ma famille dans une jolie petite maison que j' ai louée au bord de la mer. Mon adresse sera désormais : St Lukes, 3, Marine Terrace . Du reste, il n' y a pas besoin d' adresse. Toutes les lettres simplement adressées à Jersey me parviennent. Mettez-moi aux pieds de Madame Luthereau, et croyez-moi bien à vous du fond du coeur. Victor Hugo. à André Van Hasselt. Jersey, 18 août. Je suis en pleine poésie, cher poëte, au milieu des rochers, des prairies, des roses, des nuées et de la mer, et tout naturellement je pense à vous. Si vous étiez ici, quels beaux vers vous feriez ! Les vers sortent en quelque i 127 sorte d' eux-mêmes de toute cette splendide nature. Quand l' horizon n' est pas magnifique, il est charmant. Je m' installe demain dans une petite niche au bord de la mer que les journaux de l' île qualifient ainsi : une superbe maison sur la grève d' Azette . C' est une cabane, mais dont l' océan baigne le pied. Nous parlons de vous en famille ; ma femme et ma fille lisent vos beaux volumes que je leur ai apportés. Charles et moi, nous leur racontons nos courses à Louvain, à Hal, en votre compagnie ; nous vous regrettons, nous vous désirons. Il y a, à cinq ou six lieues en mer, un rocher énorme, une île qu' on appelle Serk . C' est une espèce de château de fées, plein de merveilles. Un bonhomme appelé Ludder ou Lupper vient d' en acheter la seigneurie moyennant 6000 livres sterling. Voilà une de ces occasions où les poëtes envient les millionnaires. Je voudrais avoir une île comme cela et la donner à Madame Van Hasselt. Elle serait bien forcée d' y venir. Nous aurions, poëte, vos douces causeries. Ce serait encore moi qui serais le plus riche. Charles vous embrasse. Je vous serre la main, et je mets tous mes plus tendres hommages aux pieds de votre gracieuse et charmante femme. Victor Hugo. Embrassez pour moi votre cher enfant. Ci-joint une première page pour votre exemplaire de Napoléon-Le-Petit . au représentant Charras proscrit. à Bruxelles. Belgique. Via London. Jersey, 29 août. êtes-vous à Bruxelles, cher collègue ? On me dit que non. On me dit que vous êtes en Hollande. Je vous écris au hasard. Cette lettre est un bonjour qui ira au devant de vous partout où vous serez. S' il y avait de beaux exils, Jersey serait un exil charmant. C' est le sauvage et le riant mariés au beau milieu de la mer dans un lit de verdure de huit lieues carrées. Je m' y suis logé dans une cahute blanche au bord de la mer. De ma fenêtre je vois la France. Le soleil se lève de ce côté-là. Bon signe. On me dit que mon petit livre s' infiltre en France et y tombe goutte p128 à goutte sur le Bonaparte. Il finira peut-être par faire le trou. La page sur Haynau circule dans le faubourg st-Antoine, et le fait bouillonner un peu. Il serait bon que cela commençât par un soufflet à Haynau pourvu que cela finît par un coup de pied au cul à Bonaparte. Depuis que je suis ici, on me fait l' honneur de tripler les douaniers, les gendarmes et les mouchards à St-Malo. Cet imbécile hérisse les bayonnettes contre le débarquement d' un livre. Vous avez dû recevoir votre exemplaire ? Je vous envoie une première page que vous y ferez coudre en souvenir de moi. J' ai eu bien de la peine à ne pas écrire sur cette page : au général en chef de la république future . Ce sera votre rôle. Vous êtes peut-être le seul homme en effet qui puissiez revenir vainqueur et rassurant. Ayons foi, cher ami. J' ai l' idée que nous siégerons vous et moi, coude à coude, au parlement des états-Unis d' Europe. Nous nous retrouverons l' un à côté de l' autre, et nous n' aurons plus les Thiers, les Montalembert et les Dupin en face de nous. Je vous serre la main. -à bientôt. Victor Hugo. à Madier De Montjau. Jersey, 29 août. Je vous écris du bord de cette admirable mer, qui est en ce moment d' un calme plat, qui demain sera en colère et brisera tout, -et qui ressemble au peuple. Je regarde ce miroir qui est comme de l' huile, et je me dis : qu' un vent souffle, et cette eau plate deviendra tempête, écume et furie. -cher ami, tâchons de faire souffler le vent. Tâchez donc de venir à Jersey, avec votre noble et charmante femme. Vous y serez bien, je vous jure : ma femme embrassera la vôtre, j' ai une terrasse au bord de la mer où vous viendrez le soir, nous causerons, et nous regarderons la France à l' horizon et la république dans l' avenir. Nous laisserons nos âmes s' envoler vers ces deux patries. Tout va bien. Force gendarmes et mouchards à Saint-Malo, les voyageurs fouillés jusqu' aux bottes, les pêcheurs de Granville bouleversés de la façon dont on visite leurs paniers, le sous-préfet faisant la grosse voix, p129 menaces de prison à quiconque passera Napoléon-Le-Petit ; une terreur énorme de ce petit livre. Pourtant, il n' est pas encore à Jersey. La semaine passée, 300 voyageurs (français) sont venus de Granville en train de plaisir. Notre co-proscrit Mézaire a dit à l' un d' eux : que venez-vous faire ici ? -nous venions acheter Napoléon-Le-Petit . -cette soif est bon signe. La désunion continue à Londres, mais l' union s' est faite ici. -les proscrits, divisés sans trop savoir pourquoi (comme toujours), ne demandaient qu' à s' entendre et à s' unir. Vraiment tâchez de venir. Vous savez qu' on est libre ici . -je remets cette bonne cause dans les belles mains de Mme Madier De Montjau. Offrez-lui tous mes respects. Charles et moi, nous vous embrassons comme le 1 er août, et nous vous répétons : à bientôt. Victor H. Quand vous verrez nos si chers amis M et Mme Bourson, M et Mme Péan, parlez-leur de nous. J' écrirai bientôt à Mme Bourson. à Alphonse Karr. 2 septembre. Je suis donc encore à Bruxelles, mon cher Alphonse Karr, vos dix lignes m' ont fait l' effet d' une bonne poignée de main. Je vous en remercie. Tâchez donc d' imaginer que Jersey est sur la route de Bruxelles à Ste Adresse. Nous referons ici de ces mauvais dîners si excellents de nos dimanches d' autrefois. Vous en souvenez-vous ? Je suis charmé que ce petit livre vous ait plu. En m' ôtant la montagne que j' avais sur la poitrine (...). C' est ma joie dans l' exil. Je me promène au bord de la mer. Je regarde les goëlands. Je lis quelques chers livres, dont vous êtes. Je suis profondément calme. à propos, on me dit que l' académie parle de me rayer. J' ai peur qu' elle ne me fasse pas cet honneur. Elle me traiterait après, comme elle a traité Molière avant. En sortant, je trouverais donc ce vieux Poquelin à la porte. Je me consolerais de ne plus être avec Nisard. Je suis à vous du fond du coeur. Victor Hugo. p130 à Madame De Girardin. Jersey, 5 septembre. Quelle charmante lettre, et quelle douce pensée de me l' avoir envoyée ce jour là ! Il y a dans cette idée tout le coeur d' une femme de génie. Je vous remercie. Je baise vos mains qui ont écrit ces belles et tendres pages. Je baise vos pieds qui vous amèneront peut-être à Jersey. -mais quel reproche dans la dernière ligne ! Comment avez-vous pu supposer que je ne vous avais pas écrit ! Le jour où parvint à Bruxelles la nouvelle de votre deuil, un français, M Lindet, vint me voir, il rentrait à Paris, je lui remis une lettre qu' il se chargea de vous porter lui-même. Je ne puis comprendre comment elle ne vous est pas arrivée. Croyez tout de moi, excepté que je vous oublie. Ce serait un crime de tromper l' attente d' un coeur comme le vôtre. lady Tartuffe par Mme Molière. Ceci est déjà du génie. Qui a trouvé cela trouvera le reste. Mais venez donc à Jersey me lire cette oeuvre où vous mettrez tant de choses qui ne sont qu' à vous. Le voyage est ce qu' il y a de plus simple au monde : deux cents francs pour l' aller et le retour en tout , trois heures de mer par Saint-Malo, deux heures par Granville. Vous à Jersey ! J' en rêve déjà. Que votre mari vous y rejoigne et il me semble qu' il ne restera plus rien en France. Vous comprenez que je ne vous dis rien de ce qui pourrait empêcher cette lettre de vous parvenir. Mais venez, et comme nous nous dédommagerons ! Que de choses ! Quelles avalanches de conversations ! Arrivez-nous bien vite. Nous vous logerons fort mal dans un petit coin de notre cabane, mais vous n' aurez qu' à sortir pour que l' océan baise vos pieds, et je lui ferai concurrence. L' île est charmante et superbe ; on voit à l' horizon la France comme un nuage et l' avenir comme un rêve. Soyez la figure qui sort du rêve et l' étoile qui sort du nuage. Venez ! Ma femme et ma fille vous embrassent tendrement et tous nous nous mettons à vos pieds. Serrez là-bas pour moi cette main que je voudrais serrer ici. La presse nous vient. Elle nous apportera votre roman. Nous vous remercierons en admirant. Victor H. p131 à Madier De Montjau. Marine-Terrace, 30 octobre samedi. Quelques jours avant votre lettre, mon cher collègue, j' avais reçu de plusieurs démocrates de Paris, -et des plus intrépides, une lettre me demandant avis et contenant à peu près les mêmes observations que la vôtre. J' avais convoqué les proscrits de Jersey, et après examen et débat approfondi, mon opinion et l' opinion unanime avaient été de persister dans l' abstention. J' avais été invité à rédiger une déclaration dans ce sens. Votre lettre reçue, en présence des motifs si graves et si bien déduits par vous, nouvelle convocation, cette fois plus nombreuse et réunissant tous les proscrits républicains de toutes nuances. La réunion a eu lieu hier soir. On a persisté dans l' avis de s' abstenir ; la résolution a été prise à l' unanimité moins trois voix . Une déclaration que je rédigerai sera faite dans ce sens. Je m' empresse de vous faire part du résultat. On a considéré que les scrutins de M Bonaparte étaient un leurre, que son chiffre, puissamment supérieur au chiffre du 20 xbre, était certainement arrêté dès à présent, que si le chiffre de Paris ou de Lyon lui était contraire, il l' altérerait et publierait un chiffre quelconque à sa fantaisie, que par conséquent il n' y aurait pas de manifestation sérieusement possible par le vote, qu' il serait beaucoup plus difficile à Bonaparte de masquer une abstention se manifestant sur une grande échelle que de falsifier un scrutin, que la politique donc était d' accord avec les principes, qu' à coup sûr Bonaparte ne serait pas assez naïf pour tolérer et rendre public un échec à son empire, qu' il fallait donc s' abstenir plus que jamais, et insister sur la mise hors la loi de Bonaparte, et sur la nécessité de se préparer à l' insurrection, droit et devoir unique de la situation. Demain on votera sur les termes de la déclaration. Je pense que je pourrai avant de fermer cette lettre, vous écrire le résultat. Dimanche 31, 2 heures. Je reprends ma lettre. Je sors de la réunion. Persistance plus vive et plus unanime que jamais dans l' abstention. La déclaration lue par moi a été votée par acclamation : on a souscrit immédiatement pour l' imprimer et la p132 répandre. Je pense que je pourrai vous l' envoyer par le prochain courrier. Les proscrits hongrois, polonais, italiens, etc. étaient présents. Quant aux proscrits français, trente-huit départements étaient représentés. On pense unanimement que les deux groupes de Londres résoudront la question dans le même sens. Boichot venu de Londres, et présent, est de cet avis. -je vous écris tout cela bien vite. Si vous vous ralliez, cher et éloquent collègue, à cette opinion, aujourd' hui absolument unanime ici, il serait utile de vous mettre tous à l' oeuvre de votre côté immédiatement et d' organiser une immense abstention. Le 4 approche. Parlez-en à tous nos amis. Le facteur va passer. Je ferme cette lettre. J' ai dit à ma femme combien c' est une noble et charmante femme que Mme Madier De Montjau. Mme Victor Hugo désire ardemment la connaître. Quand donc nous viendrez-vous ? Je vous envoie mes plus cordiales effusions. V. H. Amitiés à tous nos amis. Charles vous serre la main. à Hetzel. 18 novembre. Je fais en ce moment un volume de vers qui sera le pendant naturel et nécessaire de Napoléon-Le-Petit . Ce volume sera intitulé : les vengeresses . Il contiendra de tout, des choses qu' on pourra dire, et des choses qu' on pourra chanter. C' est un nouveau caustique que je crois nécessaire d' appliquer sur Louis Bonaparte. Il est cuit d' un côté, le moment me paraît venu de retourner l' empereur sur le gril. Je crois à un succès au moins égal à celui de Nap-Le-Petit . à présent, que me conseillez-vous ? Impossible de publier cela en Belgique, la loi Faider-Brouckère étant donnée ; on imprime ici à très bon marché. Qu' en diriez-vous ? Croyez-vous que Tarride pourrait recevoir à Bruxelles les ballots d' exemplaires fabriqués ici et les vendre secrètement ou ostensiblement selon la situation faite par la loi ? Dans ce cas-là, jugeriez-vous à propos de refaire entre vous, lui et moi pour les vengeresses le même traité que pour Nap-Le-Petit ? Si c' était là votre avis, il serait nécessaire d' en cauer. Est-ce que vous ne pourriez pas venir me voir une semaine à Jersey ? Je vous offrirais un coin dans ma cabane au bord de la mer. D' ici rien de plus facile, je vous l' ai déjà écrit, que p133 d' inonder la France du livre. Le volume des vengeresses (environ 1600 vers) sera fini dans trois semaines ou un mois. Plus mince que Nap-Le-Petit , coûtant moins de fabrication, on le vendrait meilleur marché, et on le clicherait. Répondez-moi sur tout ceci. à Hetzel. 5 xbre. Je m' empresse de vous accuser réception. J' ai tout reçu, votre lettre, le mandat de Paris envoyé par M De Pouhon et l' effet Olivier. Je remettrai demain cet effet au banquier pour qu' il le fasse encaisser. Mais j' ai grand peur que cet Olivier, filou, dit-on, et ami du consul de France, ne paie pas. -en ce cas-là, je serai bien forcé de réclamer de Tarride le remboursement. Je continue de croire qu' il serait utile que Tarride fût dans la nouvelle affaire. Donnez-moi votre avis sur ce point. Hélas ! Il faut donc renoncer à vous avoir ici, pour l' instant du moins. Nous aurions passé de bonnes heures ensemble. Mais vos raisons sont sans réplique. Je me rallie aussi à l' imression en Belgique. Le procès nous sonnerait une fanfare. Et la vente courrait sous le manteau. -je vous enverrai une lettre pour M Arnaud Volsi de Genève que vous lui ferez passer, lui demandant combien il faudra envoyer d' exemp en Suisse pour éviter la contrefaçon. Nous ferons de même dans les autres pays. Par exemple, le livre publié, la chose faite, vous viendrez me voir. Ce sera l' été. Vous verrez comme Jersey est charmant quand il a chaud. Ayez soin de mettre sur les adresses de vos lettres via London . Pressez la réimpression des 10000 (d' après mon exemplaire corrigé ? ? ? ) et dites-moi quand vous voudrez que je vous envoie l' avant-propos des oeuvres oratoires . Au dernier moment, cela suffira. Je songe à votre objection sur les vengeresses . Moi je trouve le titre sourd, et puis le masculin est plus populaire que le féminin. Il me semble que j' aime mieux le titre : le chant du vengeur par etc. p134 Qu' en dites-vous ? -à bientôt une plus longue lettre. Ceci n' est que pour vous serrer la main. -pourquoi Cappellemans ne m' écrit-il plus ? . à Hetzel. 21 décembre. Par quel moyen vous ferai-je tenir le manuscrit ? Il faut une voie sûre. Creusez votre excellente et spirituelle tête et trouvez-moi un procédé d' expédition du manuscrit à l' abri de tout danger d' infidélité. Je vous avais dit 1600 vers, il y en aura près de trois mille. La veine a jailli ; il n' y a pas de mal à cela. Cela fera un volume gros comme la moitié de Nap-Le-Petit (environ 250 pages) ; il faudra, ce me semble, un caractère plus fin que Nap-Le-Petit qui, je crois, serait trop large pour les alexandrins. Avez-vous ce caractère ? Il le faudrait fin, étroit et très lisible. Faites donc faire un spécimen (25 vers à la page) que vous m' enverrez dans une lettre. -je suis de votre avis sur le mot vengeur et je préfère aussi les vengeresses . Cependant ne vous attendez pas à ce que ce livre soit aussi impersonnel que Nap-Le-Petit ; il n' y a pas de poésie lyrique sans le moi. -j' ai lu ici quelques pièces à plusieurs de mes amis, et j' ai été content de l' effet. Je reviens à vengeresses . rimes est parfaitement inutile et ôterait du sérieux. On s' attendra à Judith, à Ch Corday, etc. Eh bien, qu' importe ? Avec les orientales ne pouvait-on pas s' attendre aussi à des femmes comme celles de Byron, à des Haydée, à des Rebecca, etc. Cela n' a rien fait. -on saura bien vite qu' il n' est pas question d' Holopherne ni de Marat, mais de Louis Bonaparte. -somme toute je reviens à mon titre et je m' y cramponne. Ne voulait-on pas me faire changer aussi Napoléon-Le-Petit ? Souvenez-vous de ma résistance à tous, vous excepté. J' avais raison. Impossible que les épreuves soient corrigées par d' autres que par moi. p135 Vous tâcherez de me les envoyer assez pures pour que je n' aie qu' une épreuve à recevoir sur laquelle je donnerai le bon à tirer. à Paul Meurice. 27 décembre. Cher Meurice, je pense qu' au moment où vous recevrez cette lettre, ma femme vous aura quitté et sera peut-être arrivée ici, avec mon fils, j' espère. Jusqu' à ce moment, je ne sais rien de ce qui se passe à Paris et j' attends avec anxiété. Je ne veux pourtant pas, quels que soient mes soucis, que la fin de l' année se passe sans que je vous aie serré la main et que j' aie déposé mon humble carte aux pieds de Madame Meurice. Offrez-lui de ma part ce barbouillage, et si elle trouve ce ciel laid, dites-lui que c' est comme cela qu' il est dans l' exil. Et puis laissez-moi vous remercier de tout ce que vous faites pour moi et pour nous à Paris ; je suis honteux par moments de toutes les peines, et de tout genre, que nous vous donnons là-bas ; je n' ai à vous donner en échange que le triste merci du proscrit. Je me rappelle, c' est une de mes joies dans toute cette ombre, les trop courtes journées que vous nous avez données cet été, nos promenades, nos repas en famille, nos rires, nos effusions, toute cette poésie et toute cette gaîté que nous mêlions. Je pardonne d' avance à l' an prochain de l' hégire impériale s' il doit nous donner encore quelques-unes de ces bonnes semaines-là. Faites de beaux livres, cher poëte, faites de beaux drames, et pensez un peu à moi. Vous savez que vous avez toujours une partie de mon âme avec vous. Charles vous embrasse et ma fille embrasse Madame Meurice. 1853 T 2 à Madame De Girardin. Marine-Terrace, 9 janvier. Ma femme m' est revenue parlant de vous avec tout son coeur que vous connaissez. Vous allez avoir un immense succès, et j' en suis joyeux dans p136 mon trou noir. lady Tartuffe ira aux nues. Vous voyez que je suis plus à Paris que je n' en ai l' air. Ma femme me conte que mon manifeste vous a un peu effarouchée. Il ne dit rien pourtant que ce qui est à chaque page de Nap-Le-Petit . L' insurrection contre cet homme, droit et devoir. Et puis, je veux sauver sa tête, et par conséquent toutes les autres têtes. Je ne vois pas bien clairement ma férocité. Expliquez-la-moi. J' introduis de nouveau près de vous une personne digne de vous approcher, car c' est un noble esprit et un noble talent, Mlle Jul. Dillon. Vous l' avez vue chez moi, et, je crois, chez vous. Vous l' avez entendue. Elle donne au piano, cette bête de bois, une âme magnifique. Elle vous aime et vous admire, recevez-la, je vous prie, comme vous me recevriez moi-même. Elle n' ose pas vous approcher sans un mot de moi. Vous ne feriez pas peur à un homme, mais vous faites peur à une femme, et c' est tout simple. Il y a dans les êtres comme vous quelque chose des dieux. Les auréoles sont pleines d' éclairs. Hélas ! Je ne serai pas à lady Tartuffe ! L' exil est lourd, vous le voyez. Je serais féroce que j' en aurais le droit, convenez-en. Je vous baise tendrement les mains. Ma femme et ma fille vous embrassent. Victor Hugo. à Hetzel. Marine-Terrace, 23 janvier. Que devenez-vous ? Voilà des siècles que je n' ai de vos nouvelles. Je commence à me plaindre aux échos. Je me sens devenir un peu Schoelcher. Vous n' avez pas répondu à mes questions. Relisez, je vous prie, ma dernière lettre que vous avez reçue il y a, aujourd' hui 23 janvier, une dizaine de jours. Avez-vous compté avec M Tarride le 15 ? Croyez-vous qu' il paiera assez rondement les 2500 fr qu' il doit au 31 janvier, et qu' on peut se dispenser de faire présenter à échéance l' effet par M De Pouhon ? (dans ce dernier cas, ne serait-il pas nécessaire, pour que M De Pouhon pût le présenter efficacement, que j' endossasse l' effet ? Alors, il faudrait me l' envoyer. Se presser, aller et retour. Aurait-on le temps avant le 31 ? ) p137 mais j' espère que Tarride paiera tout rondement, comme il le doit. Avez-vous prévenu Mm Marescq que je ferai présenter chez eux une quittance de 618 francs fin janvier ? Pourrai-je, dans les premiers jours de février, leur en faire présenter une de 300 francs ? Réponse. D' après l' avis unanime, je m' arrête à ce titre : châtiments, par, etc. Ce titre est menaçant et simple, c' est-à-dire beau. Je fais force de voiles pour finir vite. Il faut se presser, car le Bonaparte me fait l' effet de se faisander. Il n' en a pas pour longtemps. L' empire l' a avancé, le mariage Montijo l' achève. Si le pape le sacrait, tout irait bien. Donc il faut nous hâter. Je voudrais pouvoir vous envoyer le manuscrit en bloc. Indiquez-moi le moyen. -envoyez-moi le spécimen du livre. Tout ceci veut dire que je vous aime de tout mon coeur. Dites à vos amis que le jour où j' aurai fini les châtiments , j' enverrai pour eux toute une volée de lettres et de billets doux en Belgique. V. Quand M De Pouhon touchera pour moi les 2500 fr, dites-lui de ne pas me les envoyer. Je lui en indiquerai l' emploi. à Hetzel. Marine-Terrace, 6 février. Dimanche nos lettres se sont croisées. Vous avez mes pleins pouvoirs. J' attends le traité, et je vous enverrai le manuscrit. Un mot pourtant, cher compagnon de combat. Vous me dites à propos de la mer, mais votre mer est transparente : qui est fort n' a pas besoin d' être violent. Or, je vous déclare que je suis violent. Votre maxime est une ancienne protestation des fouaillés contre les fouailleurs. Jugez-la vous-même. ce qui est fort, etc. Or, Dante est violent, Tacite est violent, Juvénal est violent, Jérémie appelle Achab fumier , David appelle Babylone prostituée . Isaïe dit à Jérusalem : tu as ouvert tes cuisses au membre des ânes . Jérémie et David et Isaïe sont violents. Ce qui n' empêche pas tous ces p138 punisseurs d' être forts. Laissons donc là les vieilles maximes, et prenons-en notre parti. Oui, le droit, le bon sens, l' honneur et la vérité ont raison d' être indignés, et ce qu' on appelle leur violence n' est que leur justice. Jésus était violent, il prenait une verge et chassait les vendeurs, et il frappait de toutes ses forces, dit Saint-Chrysostôme. Vous qui êtes l' esprit et le courage même, abandonnez aux faibles ces sentences contre les forts. Quant à moi, je n' en tiens nul compte, et je vais mon chemin, et comme Jésus, je frappe de toutes mes forces . Napoléon-Le-Petit est violent. Ce livre-ci sera violent. Ma poésie est honnête, mais pas modérée. J' ajoute que ce n' est pas avec de petits coups qu' on agit sur les masses. J' effaroucherai le bourgeois peut-être, qu' est-ce que cela me fait si je réveille le peuple ? Enfin n' oubliez pas ceci : je veux avoir un jour le droit d' arrêter les représailles, de me mettre en travers des vengeances, d' empêcher s' il se peut le sang de couler, et de sauver toutes les têtes, même celle de Louis Bonaparte. Or ce serait un pauvre titre que des rimes modérées. Dès à présent, comme homme politique, je veux semer dans les coeurs, au milieu de mes paroles indignées, l' idée d' un châtiment autre que le carnage. Ayez mon but présent à l' esprit : clémence implacable . Je vous envoie, du reste, car je veux que vous sachiez bien quel ouvrage vous allez publier, je vous envoie une pièce qui vous donne la couleur du volume entier. C' est à propos de ma déclaration de Jersey publiée au moniteur , c' est une réponse aux sottises qu' on a dites et aux chenapans qui nous ont appelés le parti du crime . Lisez et voyez. Vous comprendrez après avoir lu cela à quel point il faudra que l' impression se fasse mystérieusement. -du reste, je vous dirai que cette pièce répond ici aux sentiments de tous et des meilleurs, comme Schoelcher, par exemple, qui applaudit des deux mains. Je crois que nous n' avons pas d' autre position à prendre que celle-là, énergie indomptable dans l' exil, afin d' avoir puissance modératrice dans le triomphe. Nous serons modérés quand nous serons vainqueurs. Ce volume d' ailleurs reproduit complètement l' esprit de Napoléon-Le-Petit où l' appel aux armes et l' horreur des représailles sanglantes sont à chaque page. -figurez-vous que vous allez publier quelque chose comme Napoléon-Le-Petit en vers. Gardez ces vers pour vous. Il me semble inutile de les déflorer par des communications anticipées. Montrez-les pourtant, si vous le jugez à propos, à nos co-contractants. S' ils persistent, vous m' enverrez le traité, et je vous expédierai le manuscrit. Mais en plus de trois fois, et avec des intervalles dans l' envoi. Il faudrait imprimer et publier d' ici à un mois. -on le peut. Le spécimen est bien. J' ai reçu la lettre de M De Pouhon. Avez-vous p139 écrit à M Pelvey pour mes 618 francs ? Cela presse. Mes plus tendres amitiés. -et faites-en part à tous. être violent, qu' importe ? être vrai, tout est là. à Alphonse Esquiros. Marine-Terrace, 5 mars. êtes-vous encore en Belgique ? êtes-vous encore à Nivelles ? Je vous écris au hasard. Ma pensée va souvent vers vous. Vous devez le sentir. Votre lettre de fin décembre m' a touché le fond du coeur. Il m' a semblé que c' était un serrement de main de nos jeunes années, avec la tendresse qu' épure l' exil. Vous êtes un des hommes que j' aime le plus et le mieux. Toutes les grandes sympathies de l' avenir et du progrès sont dans votre âme. Vous êtes poëte comme vous êtes orateur, avec l' enthousiasme du vrai dans l' esprit et le rayon de l' avenir dans les yeux. Grandissez, grandissez toujours ; soyez de plus en plus l' homme sympathique, tendre et ferme. Tous tant que nous sommes, intelligences militantes et consciences opprimées de ce siècle des luttes et des transformations, acceptons la grande loi qui pèse sur nous sans nous écraser ; tenons-nous prêts aux révolutions futures des faits et des choses ; soyons dès à présent l' homme-peuple et préparons-nous à être un jour l' homme-humanité. Je vous écris tout cela au courant de mon esprit, à l' aventure, comme cela me vient, un peu comme la mer jette ses flots, ses algues et ses souffles. Venez donc la voir, notre mer de Jersey, si vous allez ce printemps en Portugal. On m' assure, et je le crois, qu' en avril Jersey est un paradis. L' hiver y est triste et noir, mais l' été compense. Arrivez-nous, cher poëte, avec avril, avec l' aube, avec le printemps, avec le choeur des oiseaux. J' ai passé mon hiver à faire des vers sombres. Cela sera intitulé : châtiments . Vous devinez ce que c' est. Vous lirez cela quelqu' un de ces jours. Napoléon-Le-Petit , étant en prose, n' est que la moitié de la tâche. Ce misérable n' était cuit que d' un côté, je le retourne sur le gril. ô cher compagnon de pensée et de combat, ne nous décourageons pas. Persistons, luttons, redoublons, persévérons dans la guerre à tout ce qui est le mal, la haine et la nuit. p140 à Hetzel. 6 mars. Marine-Terrace. Je lis votre petit livre. Nous le dévorons tous. Il est charmant. C' est tout votre esprit. Vous avez le plus gracieux style naturel du monde. Vous traitez un peu durement cette pauvre passion. Je vous le pardonne, car, malgré tout, vous êtes passionné. Il y a une foule de choses exquises. Il faudrait causer de chaque page en détail. Quel ennui de s' envoyer des lettres d' affaires, et de raisonner d' auteur à libraire, quand on devrait philosopher de poëte à poëte. Votre lettre à moi sur la violence est excellente et j' ai été charmé de ma page. Vous ferez bien d' éprouver la contrefaçon sur ce joli petit livre. Le résultat, quel qu' il soit, sera utile. Je viens à moi. Merci de tous vos bons soins. Il faut finir par prendre un parti. Le livre est tiré, il faut le boire. Où et comment ? That is the question. En Belgique. C' est le meilleur terrain. Clandestinement. Pourquoi pas ? Où y a-t-il défaut de dignité à cela ? La république, la vérité et la liberté sont aujourd' hui dans leurs catacombes. Je ferai quelques lignes de préface pour dire cela. Nul inconvénient à mes yeux. J' étais un peu gêné au contraire de cette publication au grand jour avec procès où je n' aurais pas paru. Cela aurait étonné quelques-uns à commencer par Tarride qui m' écrivait bêtement : vous viendrez plaider , s' imaginant qu' un homme politique pouvait se livrer à la loi Faider. -donc publication sous le manteau, cela m' irait. à présent, voici les questions. Oui, mais n' y aurait-il pas contrefaçon ? Quels moyens prendre pour l' empêcher ? Répondez à ceci et à tout. Et puis, l' imprimerie de la nation n' est-elle pas bien lente ? On a mis là deux mois à imprimer. Il faudrait que notre excellent ami Labarre vous promît rapidité, et que vous vous chargeassiez d' y veiller activement ainsi que lui. Car maintenant il faut se hâter, des évènements pouvant éclater et déranger l' opportunité du livre. En ce moment, il arriverait admirablement. On m' écrit de Paris que tout le monde en parle et qu' on s' en communique avidement les vers qu' on croit connaître. Je crois qu' on dépasserait l' effet de N-Le-P . Un mot des oeuvres oratoires . Tarride m' écrit que Cappellemans a perdu p141 le volume des 14 discours et les pièces qui étaient avec . Ceci est par trop vague, même pour le plus Tarride des hommes. Qu' est-ce que ces pièces perdues ? Il me paraît impossible que Cappellemans ait perdu la liasse des discours que j' ai envoyés d' ici en prévenant lui et Tarride que c' étaient des exemplaires uniques . Si cela était, ce serait donc irréparable. Je ne puis me résigner à cette idée. D' ailleurs on ne perd pas un si gros paquet. Où perdu ? Comment perdu ? Et surtout quoi perdu ? Faites préciser, je vous prie. Et répondez-moi en détail. Quant au volume des 14 discours, dites à M Tarride que je l' ai et que je puis le lui envoyer. Par quelle voie ? Est-ce par la poste ? -le temps presse. Il faudrait que les oeuvres oratoires parussent avec les châtiments . -voici mes quatre pages du dimanche finies. Mettez-moi aux pieds de votre charmante femme. Il y a des reflets de ses yeux dans votre livre. Seriez-vous assez bon pour faire mettre cette lettre à la poste à Bruxelles. à Madame De Girardin. 8 mars. Je ne sais plus que faire. Mes lettres vous arrivent-elles ? Avez-vous reçu la dernière ? Je prends le parti de vous écrire directement, et tout bêtement par la poste à la grâce de Dieu et à la garde du diable ! Que la police de M Bonaparte soit clémente à ces quelques lignes ; je ne parlerai ni d' elle, ni de lui. Quelle bonne chose que l' exil quand on joue en France toutes les comédies qui ne sont pas de vous, mais quelle triste chose quand on y joue lady Tartuffe ! Je vous avais écrit dans la joie du succès, je vous envoyais mon bravo et mon applaudissement, -et penser qu' ils ont probablement intercepté cela ! Faut-il qu' ils soient bêtes ! Qu' y a-t-il de commun entre un applaudissement et eux, entre l' enthousiasme et eux, entre la gloire et eux ? Mais pardon, j' avais promis de n' en point parler. Donc, face à face avec ce régime, vous continuez l' esprit, la lumière, la poésie, le succès, toutes les grandes traditions de la pensée et de la France. Je vous en remercie au nom de toutes deux. On me dit le succès de lady Tartuffe immense. L' autre jour, jouant avec l' avenir, c' est le jeu favori des proscrits, je disais : " qui sait ? Nous serons peut-être à Paris avant que les représentations de lady Tartuffe soient p142 finies. -Victor m' a dit : cela ne prouverait pas que l' empire durerait peu. " -je vous envoie le mot. D' ici je n' ai rien à vous dire que vous ne sachiez. Nous vous aimons. Nous aimons tout ce talent et tout ce courage qui se dépense à côté de vous. Quand je pense à la France, et c' est toujours, je pense à vous. Il semble que vous soyez pour moi une partie de la figure de la France. Je ne vois pas la patrie en laid, comme vous croyez ! ... voici le printemps qui arrive... on me dit que dans un mois Jersey sera un bouquet. Je vous l' offre. Oui, venez. Vous l' avez promis. Vous verrez ma petite cabane sur laquelle viennent s' écumer, sans lui faire peur ni trouble, la mer et la haine. Ce sera charmant de vous voir ; nous mettrons en commun chacun ce que nous avons, vous vos triomphes et votre splendeur, moi ma solitude et mes rêves. Vous échangerez votre Paris contre mon océan. Et puis vous me permettrez de vous aimer sous les deux espèces , comme une charmante femme et comme un grand esprit. à vos pieds. Avez-vous vu Mlle Dillon ? Vous a-t-elle remis un mot de moi ? à Louise Colet. Marine-Terrace, 17 mars. Si toutes mes pensées vous arrivaient, vous recevriez à chaque minute une lettre de moi. éprouvez-vous ceci : ne pas écrire parce qu' on ne peut tout dire. Cependant je ne veux pas que vous me croyiez abruti ou ingrat, et je vous écris. Cette lettre vous parviendra-t-elle ? La poste la mettra-t-elle dans sa poche ? Oh ! Le beau temps que celui de Virgile où les vents se chargeaient des messages des poëtes et les portaient aux dieux ! -et même aux déesses. -vous voyez qu' ils vous seraient arrivés. Cet hiver a été sombre, pluie, brouillard et ouragan, mais j' y ai eu une p143 grande joie : mon dernier fils m' est revenu. Il est maintenant avec moi. J' en remercie Dieu. C' est une triste chose pour le proscrit que le foyer incomplet. à présent, voici le printemps, j' ai toute ma famille là, j' ai le coeur plus content, le soleil me sourit et je souris au soleil. Autrefois j' avais Paris sous ma fenêtre ; maintenant j' ai l' océan ; les deux bruits se ressemblent, et les deux grandeurs aussi. Les premières fleurs se montrent parmi les quelques brins d' herbe que j' appelle mon jardin. De temps en temps, je vois, de ma table où je vous écris, un bel oiseau blanc jouer dans l' écume des vagues ou traverser l' azur et la lumière, et il me semble que c' est votre poésie qui passe. J' ai reçu la note que vous m' avez envoyée et je l' ai classée en son lieu. Elle me sera très utile. Et, soyez tranquille, j' aurai soin de ne compromettre rien, ni personne. J' ai fait des vers tout cet hiver ; de la pésie pure, et de la poésie mêlée aux évènements. Je vais publier les derniers, s' il y a encore moyen de publier quelque chose en Europe. Je ferai en sorte que ce volume vous parvienne. Je ne leur ai encore donné le fouet qu' en prose ; quand je les aurai souffletés en vers, je reprendrai haleine. Je vous demande des lettres, de longues lettres, de ces belles pages nobles, fermes et douces comme vous les écrivez si simplement. Je vous demande de m' écrire une page pour une ligne, vous qui pouvez tout me dire et qui n' avez pas peur de me compromettre. Je vous demande de ne pas nous oublier, nous autres qui portons le faix de la lâcheté publique et qui souffrons pendant que la France dort. L' oubli d' un coeur comme le vôtre, c' est cela qui serait l' exil. Continuez d' être la femme fière, grande, calme, indignée, courageuse. Votre attitude, au milieu de ces hontes, est l' honneur de votre sexe et suffit pour consoler les âmes honnêtes. La rougeur viendrait au front s' il n' y avait pas quelques femmes là, depuis vous qui pensez, jusqu' à Pauline Roland qui meurt. Restez ce que vous êtes, l' esprit charmant, le grand coeur, l' altière intelligence, et laissez-moi vous envoyer du fond de l' ombre mes plus tendres effusions. Victor Hugo. p144 à Jules Janin. 17 mars. Marine-Terrace. Que vous êtes heureux, cher poëte ! Tous les lundis vous écrivez à toute l' Europe des lettres, d' admirables lettres, pleines de coeur, de grâce, de poésie, d' esprit, de style, et toute l' Europe les reçoit et les lit, y compris le proscrit auquel cette manne arrive dans sa solitude. -mais, nous autres, nous écrivons, nous jetons nos lettres à la poste et la poste les mange. J' écris à Jules Janin et c' est M Bonaparte qui reçoit les lettres. Voilà un ennui ! ... aujourd' hui pourtant, j' espère, grâce au détour que je vais prendre, que ces quelques pages vous arriveront. Victor m' est revenu tout à fait. Il est près de moi, ce qui m' est doux, et ce qui m' est plus doux encore, il est heureux. Vous lui avez dit plusieurs bonnes paroles qui ont laissé trace dans son esprit. Aujourd' hui, il a les deux yeux tout grands ouverts sur ce qui a été sa folie, et il nous remercie tous, comme un naufragé tiré de l' eau. Les premiers moments ont été durs. Ce pauvre enfant a eu quelques semaines de douleur navrante. En le voyant pleurer à cause de l' amour, je songeais à ce petit Toto des roches, qui tapait dans ses deux petites mains, en criant : le pape des fous . Vous le rappelez-vous, et ce beau jardin, et ce beau soleil, et les immenses dîners si pleins de joie, et le bon rire de notre père à tous, M Bertin ? C' était là un temps charmant. Où est-il ce doux mois de mai de notre jeunesse ? Aujourd' hui, vous êtes un grand esprit à demi enchaîné ; moi, je suis un proscrit. Cela n' empêche pas le printemps de revenir, et j' en remercie Dieu. Je sens déjà dans ma fenêtre des souffles d' avril. Mon petit jardin est plein de pâquerettes comme pour Goethe et de pervenches comme pour Rousseau. Les poules de ma voisine sautent par-dessus le mur et viennent becqueter familièrement mes brins d' herbe. Vingt pas plus loin, la mer fait comme les poules et saute toute écumante par-dessus mon parapet. Le soleil joue sur tout cela, et à travers une déchirure de nuages j' aperçois la France, à l' horizon. italiam ! italiam ! je fais des vers, toutes sortes de vers, des vers pour mon pays et des vers pour moi. -ceux-ci, je les garde. Les autres, je vais les publier ; p145 vous les lirez quelqu' un de ces jours. Ces vers ont un double but : châtier dès à présent les coupables régnants, et empêcher dans l' avenir toute représaille sanglante. Si le ciel me prête force et vie, il n' y aura pas une goutte de sang versée à la prochaine révolution. J' ai tâché dans ce volume, comme dans N-L-P de résoudre ce problème : clémence implacable . Outre vos sympathiques lettres du lundi, écrivez-moi de temps en temps, cher poëte. Vos cinq pages, si tendres, si nobles, si éloquentes, m' ont remué le coeur. Quelle bonne chose d' aimer les hommes qu' on admire ! Je vous remercie de me donner ces deux joies. tuus. V H. à Hetzel. 24 avril. Schoelcher me répond ; il ne pourrait mettre dans l' affaire que 500 francs. Restent donc mille francs à trouver. Il me semble que cela n' est pas impossible. Le gros obstacle pour moi est toujours ceci : si vous êtes expulsé de Belgique ? Je ne vous connais pas d' alter ego. Un second Hetzel, ce serait une fameuse trouvaille. -plus j' examine la proposition Moertens, moins elle me paraît acceptable, telle qu' elle est. D' abord, avec le système de l' édition expurgée , le risque du responsable est bien moindre. Il ne pourrait plus être poursuivi comme éditeur, mais seulement comme vendeur et distributeur de l' édition clandestine complète. Grande différence. Il faudrait de toute nécessité, et c' est l' avis unanime autour de moi, remplacer les 500 francs par mois (énormité) par la combinaison que je vous ai indiquée ; on pourrait, pour détruire toute objection, fixer un minimum par mois, 150 ou 200 francs que nous garantirions au prisonnier, et que nous lui paierions chacun selon la proportion de nos parts, vous un quart, moi moitié. Ensuite toute latitude pour la fabrication , je le comprends, mais il faudrait s' entendre sur ceci : dont le prix pourrait être éventuellement beaucoup plus considérable que d' ordinaire . Ici il y a une ouverture par où l' opération tout p146 entière pourrait passer. Songez à tout cela, cher co-proscrit et conmilito. -faisons de grands avantages, soit, mais que cela n' aille pas jusqu' à l' abandon de toute chance de produit pour vous, l' éditeur, et pour moi, l' auteur. -je comprends qu' on ne s' engage pas dans une opération avec Pierre Leroux, esprit trouble, s' il en fut ; mais je ne comprends pas autant les objections contre la fabrication ici, aux conditions que voici : même prix qu' en Belgique, et alors suppression des éventualités ci-dessus ; -mêmes facilités de paiement, au besoin paiement par un tirage, qu' on pourrait concéder à l' imprimeur, d' un nombre limité d' exemplaires. -fabrication sous mes yeux (immense avantage, plus d' envoi d' épreuves par la poste, point d' évent de police possible, économie de temps et d' argent), fabrication, dis-je, sous mes yeux des moulages en carton que je vous enverrais et sur lesquels vous feriez clicher. Charles Leroux, frère de Pierre, vient d' arriver à Jersey ; il sort de chez moi ; il est au fait, me dit-il, du moulage et même de ses progrès tout récents ; il s' est engagé à m' apporter dans quelques jours une page moulée par lui que je vous enverrai comme spécimen de ce que seraient les matières faites ici, et dont vous jugerez. Je crois très utile d' avoir le livre en clichés, pas d' emmagasinage, nulle crainte des saisies d' éditions, on tirerait au fur et à mesure des besoins ; on pourrait vendre les clichés en Allemagne, en Suisse, en Amérique, avec des droits de tirage. Tout ceci me paraît faisable, même avec, surtout avec notre imprimerie à nous, si elle se réalise. Mais pour cette imprimerie, n' oubliez pas ces deux points essentiels : 1 votre alter ego ; 2 solution préalable de la question contrefaçon. -je n' ai plus que quatre lignes. Tout est bien ici. Le discours que je vous ai envoyé est dans tous les journaux avec force dithyrambes. On le vend en anglais et en français (deux tirages) au profit de la caisse de secours. On le fait passer à force en France ; on me dit que l' effet est excellent partout. Nos petits terroristes locaux se taisent. L' immense majorité républicaine est avec les idées de toute ma vie. -occupez-vous un peu de l' édition des discours, et pressez Tarride. -le moment va être bon. Adieu, et à vous, et à tous nos amis. ex imo corde . Les plus tendres amitiés de Charles-et de tout le groupe de Marine-Terrace, qui vous désire. Charles s' occupe de vous et va vous écrire. Charles Leroux me dit qu' avec la meilleure matrice-carton du monde, on peut faire de mauvais clichés, si la fonte est réfractaire ou le fondeur malhabile. p147 à Nefftzer. Marine-Terrace, 26 avril. Vous avez bien fait de m' écrire ; vous êtes un de ceux que j' aime. Vous rappelez-vous, cher prisonnier d' autrefois, le bien que vous me fîtes le soir que Charles entra dans la conciergerie. Je vous vis sous ces grandes grilles noires où mon fils allait disparaître ; vous étiez sur le seuil, calme, doux, rayonnant, et vous dîtes bonjour au nouveau venu avec un sourire. Vous représentiez ce qui doit accueillir l' honnête homme dans la prison quand il y entre, la joie. Je vous le dis alors, et depuis ce jour-là, moi qui vous estimais, je vous ai aimé. Aujourd' hui votre lettre me fait le même effet dans l' exil que votre sourire dans la prison. Merci, merci, bon et noble esprit. Ce gouvernement d' à présent finit par me faire pitié. Il devient vraiment trop misérable. Il n' avait encore été qu' immonde au dedans, le voilà qui devient petit au dehors. Le nain traînant le grand sabre, s' y emberlificotant les jambes, et saignant du nez sur Austerlitz, ce n' est plus drôle. C' est lugubre. Hélas ! C' est que voilà le drapeau de France hors de France, et qu' on s' en moque, et ce n' est plus seulement nous proscrits qui haussons les épaules, c' est le monde battu par Bonaparte l' ancien qui se mit à rire de Bonaparte le neuf ; et voyez-vous, cher prisonnier, je suis toujours un bêta de français, et mon vieux chauvinisme me démange sous ma septième peau comme une gale rentrée. Donc, au lieu de rire comme les autres de la belle figure que fait l' anglo-France dans la Méditerranée, dans la Baltique et en chemin pour le Danube qui est passé, au lieu de rire, je pleure. écrivez-moi. Je n' ai presque plus de papier, et pourtant j' ai le coeur plein. Nous qui sommes ici, nous vous embrassons et vous aimons. Serrez la main, manus magna, qui écrit tant de belles et profondes choses dans la presse et qui, j' en suis sûr, ne laissera pas choir le drapeau progrès-liberté . Vous aussi, vous ferme esprit et vigoureux talent, vous êtes là pour le soutenir. Je suis vôtre ex imo . V. p148 Mettez-moi aux pieds de Madame Nefftzer. Où êtes-vous, tous nos bons serrements de main et tous les charmants sourires ? à Hetzel. 3 mai, Marine-Terrace. Voici : M Charles Leroux (frère de Pierre) m' avait remis ces jours passés une matrice-carton de mon discours pour que vous puissiez juger de son savoir-faire en ce genre ; mais d' après votre lettre, que je reçois aujourd' hui, je vois que le carton ne vous suffit pas, et c' est juste. Voulez-vous, pour savoir à quoi nous en tenir sur le talent de clicheur de Ch Leroux, que je lui demande le cliché en plomb d' une page ? Je vous l' enverrais par un de nos amis qui part le 9 pour Bruxelles ; mais pour cela il faut me répondre courrier par courrier oui ou non . Il serait inutile de donner gratuitement cette peine à Ch Leroux, si nous ne devons pas nous en servir. Cependant, si, preuve faite, il se trouvait que Ch Leroux sait clicher, que penseriez-vous de ceci ? Lui faire exécuter sur-le-champ le livre entier en caractères neufs, et vous l' envoyer tout cliché dans une caisse à Bruxelles, où vous tireriez ? Voici les questions qu' il faudrait résoudre : 1, la caisse pourrait-elle entrer en Belgique ? Y aurait-il des difficultés de douane ? 2, quel accord serait fait pour le prix ? Ne faudrait-il pas demander un devis à l' imprimeur (un polonais appelé Zéno, les Leroux n' y sont qu' ouvriers) ? Quels arrangements prendraient les éditeurs pour payer l' imprimeur ? Etc. Et toutes les questions pratiques qui découlent de celles-ci et que vous savez mieux que moi. -il me semble, si Ch Leroux est bon clicheur, et si toutes les questions ci-dessus peuvent être résolues d' une façon satisfaisante, que la chose serait à merveille ainsi. On composerait sous mes yeux. Je vous enverrais les épreuves au fur et à mesure, et vous feriez imprimer à Bruxelles en même temps l' édition expurgée . Quant à l' expurgation, je vous enverrais sur l' épreuve mes indications à l' encre rouge, en vous laissant toute latitude pour multiplier les retranchements, absolument comme vous le jugeriez utile . Je pense comme vous qu' il faut que l' expurgée soit inattaquable pour bien couvrir l' autre. Ceci, du reste, ne nous empêcherait pas de faire notre imprimerie, au contraire. p149 Mon livre s' imprimant tout de suite, je pourrais porter ma souscription à 2000 francs ; et les clichés des châtiments seraient une bonne propriété, une vraie vache à lait. Que dites-vous de tout cela ? Répondez-moi bien vite, car notre ami part pour Bruxelles le 9, et ce serait une occasion unique pour vous faire porter les clichés de Ch Leroux . Plus tard, nous n' aurions que la poste. Frais et périls. Toutes vos réponses sont bonnes et me vont. Va donc pour Samuel, va donc pour Mourlon. Je trouve juste et à propos que vous ayez pour alter ego un gendebien. Dites-moi : je suis tranquille, et je le serai. Les caractères de l' imprimerie d' ici sont anglais, et fort convenables. Du reste, pourvu que cela soit propre et lisible, c' est l' essentiel. Nos livres proscrits ne sont pas tenus à être coquets. Ce qui n' empêche pas Nap-Le-Petit d' être un véritable Elzévir. Je vous envoie la copie de la lettre de M Moertens, avec mes notes en marge comme vous le souhaitez. Dans le cas où nous ferions l' affaire imprimerie il va sans dire-c' est ainsi que vous, Schoelcher et moi le comprenons-que personne ne serait engagé en quoi que ce soit au delà de sa mise de fonds. Tout ce que vous me dites du discours me charme. L' effet est bon partout. J' ai reçu à ce sujet de Belgique de bien excellentes lettres, une entr' autres de Noël Parfait. Remerciez-le pour moi en attendant que je lui écrive. En Angleterre, presque tous les journaux reproduisent le speech, quelques-uns en français, et tous en parlent, même les journaux de sport . Ils en disent (en moins bons termes) ce que vous en dites. Je crois que c' est une bonne pierre dans notre fronde. Remerciez mes amis de Belgique de leur idée de réimpression. Nous avons une petite édition ici qui passe en France à force. Prenons le Bonaparte par les deux frontières. Je compte sur votre promesse de m' envoyer quelques exemplaires de votre édition belge. -pressez, je vous prie, les oeuvres oratoires (fiat voluntas tua) , puisque vous trouvez le titre bon, c' est qu' il est bon. Mais, en définitive, Tarride répondra-t-il à mes questions sur Cappellemans ? Y a-t-il en somme quelque chose de perdu ? Ou avez-vous tout retrouvé ? Si quelque chose est perdu, qu' est-ce ? On a une note à l' imprimerie, écrite de ma main, où est détaillé tout le contenu des deux volumes. Il est donc facile de voir si quelque chose manque. Il serait important que je fusse renseigné sur cela, et renseigné d' une façon détaillée et précise. Voulez-vous prendre encore cette peine ? p150 Vous avez raison quant à universelle , mais, ici, c' était nécessaire. Je vous expliquerai cela, le jour où vous nous donnerez cette grande joie de venir dans notre cabane. Je suis charmé d' aller côte à côte avec Bancel. C' est un noble et jeune et généreux coeur, et un beau talent. Serrez-lui la main pour moi quand vous le rencontrerez. Les châtiments sont très attendus et très annoncés partout, et particulièrement en Angleterre. Un journal anglais que je viens de lire les annonce ainsi : " Victor Hugo va dépasser Nap-Le-Petit . Il prépare un livre terrible, un livre à faire frémir les statues de marbre " . Répondez-moi tout de suite quant au cliché. Si Ch Leroux cliche bien, par hasard, ce serait une trouvaille. Tout mon groupe (Charles compris) est utile ici pour une chose dont je vous parlerai prochainement et qui entrerait parfaitement dans le cadre de nos opérations. Il serait donc difficile, impossible même, de vous le prêter. Je n' ai plus que la place de vous embrasser. Mettez-moi aux pieds de Madame Hetzel. Vous me parlez de ma fille en me parlant de la vôtre. Nos deux coeurs se mêlent dans cette douleur. à vous. ex imo. à Noël Parfait. début de mai. Vous savez, cher et excellent collègue, toute la place que vous avez dans mon coeur. J' étais sûr que ce discours irait à votre esprit qui voit l' avenir si juste. Votre lettre m' a fait un vif plaisir. Je n' ai fait autre chose qu' exprimer les idées généreuses et vraies qui sont dans vos âmes à tous. On m' applaudit, on se trompe. C' est vous tous qu' il faut applaudir. Certes, c' est là un beau spectacle : les victimes se refusant d' avance le sang des bourreaux. Ouvrons les yeux de l' Europe ; ouvrons les yeux de la France et tout sera dit. La lumière est avec nous. Le malheur c' est que nous avons affaire à des aveugles. Apportez-donc le soleil aux chauves-souris ! C' est égal, ne nous lassons pas, ne nous décourageons pas, et surtout ne nous désunissons pas. La publication de mon discours par les proscrits de Bruxelles me touche p151 vivement. C' est encore là un gage de cette douce et fraternelle intimité à laquelle je ne puis songer sans que les larmes me viennent aux yeux. Restons toujours ainsi ; notre accord, c' est notre consolation dans le présent, c' est notre triomphe dans l' avenir. C' est un bonheur pour moi de penser que vous avez eu un peu de joie des vers qu' on vous a lus. Vous m' en parlez en termes qui m' enchantent. Cet encouragement, dans un groupe comme le vôtre, c' est la gloire. J' espère que vous aurez avant peu le livre tout entier. Il y a un peu de reculade depuis la loi Faider ; mais avançons de tout ce qu' on recule ! Je comblerai l' intervalle, et le livre paraîtra bientôt, soyez tranquille. Châtiment à ces bandits ; secours à la république. C' est le double devoir que je remplis. Napoléon-Le-Petit n' est que la moitié de la tâche. Puisque ce drôle a deux joues, il faut que je lui donne deux soufflets. à Gustave Flaubert. Croisset, près Rouen (Seine-Inférieure). 5 mai. Marine-Terrace, 27 avril. Monsieur Flaubert, permettez-vous, monsieur, que je continue d' abuser de votre bonne grâce pour transmettre cette lettre à votre amie ? Elle-même m' encourage à user ainsi de votre excellent intermédiaire. Je fais mettre cette lettre à la poste de Londres, comme la dernière que j' avais envoyée à mon collègue le représentant Savoye. Vous pourrez vous en assurer en examinant le timbre. Recevez, monsieur, mes vifs remerciements. Victor Hugo. p152 à Louise Colet. Marine-Terrace, 10 mai. Vous m' écriviez le 25 avril, le 27 je vous écrivais de mon côté et nos lettres se croisaient. Vous avez reçu, je pense, mon pli avec une autre lettre qu' il contenait, recommandée à votre bonne grâce. Quant à moi, j' attends toujours votre poëme envoyé aux 39. Ils l' ont dédaigné ; c' est le sort des perles quand elles tombent mal. C' est égal, profitez de l' ajournement puisqu' ils n' ont pas fait la sottise tout entière, et concourez l' année prochaine. à ce moment-là, j' écrirai à quelques-uns que je ferai rougir peut-être. Ces pauvres lettrés à palmes ne se doutent pas de l' immense honneur que leur fait la divine poésie quand elle daigne entrer chez eux. Je me figure que les honnêtes troupeaux d' Admète ne faisaient guère plus attention à Apollon, lequel était blond comme vous êtes blonde, qu' au premier bouvier venu. J' ai aujourd' hui une occasion sûre pour Londres, j' en profite pour vous répondre et pour vous renvoyer (au cas où ma précédente lettre aurait été interceptée) quelques paroles prononcées par moi ici, au nom de tous, et utilement. J' ai dans l' idée que le moniteur de ce monsieur ne les reproduira pas. J' ai réussi, comme vous en jugerez par ce speech, à créer une certaine union parmi la proscription républicaine qui souffre et qui, par conséquent, s' aigrit et se divise. En ce moment, je crois pouvoir le dire, on est à peu près d' accord sur toutes les grandes questions, et particulièrement sur la plus importante peut-être de toutes : la question redoutable des représailles. Je continuerai d' insister de ce côté. Le jour où la France n' aura plus peur, tout sera dit ; ce drôle sera par terre et la république sera debout. Cher et charmant esprit, je reviens à vous, à vos ennuis, à vos déceptions, à ces petites iniquités dont vous souffrez à côté de la grande iniquité régnante. Ne vous attristez pas, ne vous découragez pas ; je vous déclare que la muse sera couronnée par les académiciens sans que la femme ait rien accordé aux satyres. Vous me faites du reste de tout cela une adorable et exquise peinture. Vous dites hécatombe . Viennet s' écrie abattoir . C' est nature. Nous avons ici un printemps un peu rude. Dieu nous a ôté la France, est-ce qu' il voudrait aussi nous retirer le soleil ? Je baise vos mains. p153 à André Van Hasselt. Marine-Terrace, 11 mai. Il y aura un an demain, cher poëte, vous vous en souvenez, et je ne l' oublie pas, nous allions ensemble à Hal ; il pleuvait un peu, mais nous ne voyions pas le ciel gris et nous ne sentions pas le froid en vous entendant causer. Nous visitions ensemble ces merveilles du vieil art, nous achetions les bimbeloteries catholiques et les miracles de la porte, et nous vous scandalisions un peu, Charles et moi, en souriant des miracles du dedans. Je crois, Dieu me pardonne, que j' ai réussi, comme un démagogue que je suis, à compter les boulets de pierre que la vierge noire a reçus si à propos dans son tablier. Aujourd' hui, je suis bien loin, je ne vois plus d' autres miracles que la durée du règne hideux du crime et de la peur. Je n' ai plus près de moi la belle église et le charmant poëte, mais je songe à vous, et, à travers l' espace, la mer, le ciel, le nuage, le vent, la tempête, je vous envoie ma pensée. Je vous envoie aussi mon portrait et le portrait de Charles fait par mon autre fils, Victor. La porte qui est derrière nous, c' est la petite porte de notre petite maison. Vous avez, dans ces trois pouces carrés, la cabane et le proscrit. Ce que vous n' avez pas, ce qui ne tiendrait pas sur un si petit espace, ce que je ne puis vous envoyer, car les mots manquent aux sentiments, c' est ma tendre et profonde amitié pour vous. J' en fais deux parts et j' en mets une aux pieds de votre charmante femme. Vous avez lu le discours tronqué, je vous l' envoie complet. Ne vous affligez pas, réjouissez-vous, au contraire, que les victimes prêchent la magnanimité aux bourreaux. C' est un spectacle noble et digne de votre esprit. à Hetzel. Marine-Terrace, 15 mai. Au moment où je reçois votre lettre du 11 mai, vous recevez ma lettre du 13. Continuation de nos chassez-croisés. Nous avançons cependant. Mais p154 il me semble que cette fois vous déviez un peu. Je vais venir à la déviation, mais je commence par l' approbation. J' approuve tous vos arrangements pour l' imprimerie, faites, allez, mettez la chose en train. J' accepte tout pour ma part dans les termes où vous me l' écrivez. Donc vous n' êtes pas compromis, ni laissé là par moi. Il est excellent d' avoir une imprimerie, et soyez tranquille, je vous donnerai de l' ouvrage. Cela posé et bien dit, voici en quoi selon moi vous déviez : vous abandonnez l' idée de l' édition expurgée , vous voulez ne plus faire qu' une édition, vous vous leurrez à ce sujet complètement d' illusions ; point de procès, dites-vous ; détrompez-vous. Vous aurez procès, et si vous n' êtes pas très alerte et très adroit (qualités que vous avez, vous, mais qui manquent aux belges, témoin Tarride), vous aurez saisie de l' édition peut-être entière. Quant au procès, vous savez que je ne puis venir le plaider, pas d' illusion encore. Vous le perdrez, et comme le livre sera déclaré incendiaire , vous aurez le maximum, plus la saisie maintenue . Voyez ce que devient l' affaire dans ce cas. Or, je connais le livre et je vous prédis à coup sûr. -avec l' édition tronquée, aucun de ces dangers ; on paraît, on est à l' abri, on est inattaquable. Oui, dites-vous, mais l' édition clandestine ? Oh ! Ici, il y a péril, mais péril beaucoup moindre qu' avec une seule édition. Dans ce dernier cas, c' est vous, c' est le gérant qui courez tous les dangers. Dans le cas de la clandestine, vous ne risquez presque rien. S' il y a procès, qui sera poursuivi ? Le maladroit vendeur quelconque , Rosez peut-être ou tout autre qui se laissera pincer. Dans ce cas-là, ni le procès, ni l' amende, ni la prison ne nous regardent. Voyez l' avantage. -je comprends que vous dites : oui, mais comment imprimer les deux éditions de front avec une seule imprimerie, la nôtre, quelle lenteur ! Et puis, en justice, on reconnaîtra nos caractères et quelle que soit l' étiquette du sac, Genève ou Bréda, on nous condamnera. Ici je reprends la parole et je dis : -sans doute, mais profitons de ce qui a été fait des deux côtés, tirons à la fois parti de l' imprimerie de Bruxelles et de l' imprimerie de Jersey ; l' imprimerie de Jersey fera l' édition clandestine, l' imprimerie de Bruxelles l' édition tronquée ; pas de temps perdu, pas d' identité de caractères ; tous les périls évités, tous les avantages réalisés. J' insiste sur tout cela. Songez-y. Cela me paraît être absolument le vrai. De cette façon nous tirons parti p155 de tout ; ce que vous avez fait là-bas est bon, et ce que j' ai fait ici est utile. Quant aux prix, d' après les deux dernières lignes de la lettre de M Moertens (très bonne et très honorable lettre), je vois qu' ils seraient presque les mêmes à Jersey qu' à Bruxelles ; la page pour laquelle ils demandent ici 1 fr 70 (composition 2 fr 50, toute clichée) aurait 31 ou 32 lignes ; celle de M Moertens n' en aurait que 25. En outre, la composition est plus chère sur ce caractère perle à cause de sa petitesse qui augmente la peine des ouvriers. Défalquez le port des épreuves et le port du manuscrit (qui sera fort lourd) par la poste, et vous verrez que les prix reviennent au même. J' ajoute ceci : pour imprimer ces vers, il faut le caractère perle (je vous envoie un spécimen ; le caractère des notes de Nap-Le-Pet serait encore mieux). Avez-vous ce caractère ? Il en faut au moins deux feuilles (de 64 pages) pour pouvoir marcher lestement. C' est un caractère peu usité et qui ne servira guère que pour cela. En grèverez-vous l' imprimerie naissante ? Ne vaut-il pas mieux laisser faire cette dépense par l' imprimerie d' ici qui y consent ? Quant à la nécessité du caractère, jugez-en. Voici un vers long : tandis qu' en bas dans l' ombre on souffre, on râle, on pleure. Même avec le caractère perle, il faudra entamer la garniture pour ne pas le replier (je m' oppose carrément au repli ; un vers replié n' est plus un vers, et plus il est beau, plus il est laid). Reste donc ceci : introduire les clichés. Mais si vous reculez devant la difficulté d' introduire 150 livres de plomb, comment songiez-vous à introduire des ballots de livres imprimés à Bréda ? Au reste, on me dit que les clichés passent comme plomb fabriqué en payant un droit. S' en assurer. Cher compagnon de guerre, je crois qu' il y aurait sagesse et utilité à tous les points de vue de faire ainsi. Je résume l' opération en ces deux termes : 1 expédier de Jersey la clandestine toute clichée (coût 1000 fr) ; 2 imprimer là-bas à notre imprimerie en même temps sur épreuves, et avec les lacunes indiquées par vous, l' expurgée, et tirer la clandestine à bras sur les clichés. Vous voyez qu' il reste encore une forte besogne à notre imprimerie, et que, de plus, ceci lui sauve l' achat de deux feuilles (64 pages) de caractères perle. Remarquez bien que, de cette façon, tout ce que vous avez fait là-bas est intact et utilisé. Voilà toutes mes insistances. Je crois fermement être dans le vrai. -cependant, si vous persistiez à répudier l' auxiliaire de Jersey (il faudrait en p156 ce cas payer les clichés d' essai), voici ce qui resterait à faire : imprimer de front à notre imprimerie les deux éditions, l' expurgée et la clandestine, car je vous déclare que l' opération est folle autrement ; j' en parle en connaissance du livre, procès, saisie, perte sèche. Pour cette double impression, doubles caractères, doubles ouvriers, double dépense, puis péril en justice du caractère reconnu, et faisant transparente la clandestinité, enfin embarras de l' envoi du manuscrit et du va-et-vient des épreuves. (en cas d' envoi du manuscrit, je l' enverrais par tiers, mais à des intervalles, car vous n' avez pas besoin de tout à la fois, et jusqu' au dernier moment, je touche à l' oeuvre. Ne faudrait-il pas charger les paquets à la poste ? Savez-vous quels sont les procédés pour cela, et les formalités ? Dites-le-moi.) j' ai tâché de tout mettre sous vos yeux. Lisez ma lettre deux fois, et décidez. Il n' y a qu' un point auquel je tiens absolument , car autrement l' affaire serait folie, c' est la double édition, expurgée publique, et clandestine complète ; toute l' opération, sécurité et profit, est là. Voyez si vous pouvez faire les deux éditions de front et en six semaines dans notre imprimerie. Autrement, croyez-moi, clichez la clandestine à Jersey. Décidez, et répondez vite, vite. Si vous acceptez Jersey, écrivez pour l' imprimeur la lettre qu' il vous demande dans sa lettre du 13. Je prends cette marge pour y mettre toutes nos plus tendres amitiés. L' histoire du pot de chambre-cercueil est ravissante. -remarquez que j' étais allé au-devant de votre désir de 500 francs de plus ; dans ma dernière lettre je vous dis que je vous donnerais 2000. Et le compte de Tarride ? Et les comptes de Marescq ? Et les oeuvres oratoires ? Et Cappellemans ? à Hetzel. Marine-Terrace, 26 mai. Tenez-vous bien, je vous préviens que je vais faire d' immenses efforts pour être rapide et laconique. Je viens de recevoir vos deux lettres timbrées du 23 et du 24. J' attends Zéno pour conclure et je vous écris en l' attendant. D' abord voici le bon de 1500 francs. Maintenant, quant à l' acte de société, je vous l' envoie avec mes notes ; mais le mieux et le plus simple est de m' abandonner entièrement à vous. p157 S' en reposer sur une intelligente et loyale nature comme la vôtre, c' est toujours le plus sûr et le meilleur. Faites donc pour le mieux. Je signerai ce que vous m' enverrez. oui-dà, gaîment. je cite mon Racine, les plaideurs, il est vrai. La lettre de M Moertens est excellente. Il suffirait de faire commenter le traité par la lettre. Pourtant, quant aux actions indéfiniment augmentables, je persiste et vous êtes de mon avis. Veillez-y. j' ai besoin d' argent comme un diable. N' oubliez pas, le 31 mai, de m' envoyer par M De Pouhon, les 2000 francs Tarride. ô homme charmant, mais léger, que vous êtes ! Vous ne lisez même pas mes lettres. il y a un mois que je vous ai répondu, quant à Claude Gueux et (...), que je ferais avec plaisir ce que vous désiriez. Envoyez-moi, sur les bases de notre traité Marescq, une lettre un peu détaillée qui fasse traité. Je vous répondrai par l' acceptation et vous pourrez marcher. Quant au volume nouveau, faites faire vous-même le traité, en reproduisant (sauf la répartition des produits) le traité Tarride pour Nap-Le-Petit , et en ajoutant les 150 fr par mois au répondant en cas de prison, lesdits 150 fr payés par les partageants dans la proportion de leurs parts. Cette proportion est convenue, je n' y change rien, bien entendu. Et puis, rédigez vous-même, en tête, le préambule que vous désirez pour bien assurer le droit de propriété pris en Belgique. Au besoin, faites rédiger ce préambule par quelque avocat belge de mes amis (M Funck). -à propos, et la propriété en France ? Où en est le procès en contrefaçon que vous vous faites à vous-même ? Vous me dites de vous envoyer le manuscrit. Pourquoi ? Puisque nous allons imprimer ici ? Je vous enverrai les épreuves au fur et à mesure, vous imprimerez bien plus aisément et bien plus correctement que sur de l' écriture, et l' édition châtrée marchera de front avec le cheval entier. Je marquerai les suppressions, et vous supprimerez en outre ce qu' il vous plaira. Nous verrons ce qui restera. Ferdousi affirme qu' il y a de beaux eunuques. Hélas ! Triste beauté ! Heureusement nous aurons à côté le vrai monstre vivant. J' ai reçu aujourd' hui de Marescq le compte de mars. Non, la vente n' avait pas baissé. On était toujours dans les 10900. Charles en effet est devenu un excellent photographe (prooncez avec soin). Voici de ses oeuvres : moi-Charles-l' autre Victor Hugo. ultimus. je vous dirai qu' il y a toutes sortes de préméditations dans cette photographie. p158 Nous rêvons des illustrations d' ouvrages (plus les ouvrages) tout à fait neuves et originales. En attendant regardez mon portrait. Que diriez-vous de vendre cela ? On en ferait un tirage pouvant aller avec les 4 sous, (parlez-en à Marescq) et un autre, petit format, pouvant se relier avec Nap-Le-Petit , et le volume nouveau. Vous n' auriez aucun déboursé à faire. Vous diriez à Charles ce que, selon vous, cela pourrait se vendre (les estampes photographiques de Blanquart Evrard se vendent 2 fr) à Bruxelles, chez Tarride, à Londres, chez Jeffs, à Paris, chez Marescq, etc. Charles vous les enverrait par 100, par 200, etc. Quand ce serait vendu, vous prélèveriez votre commission, et vous enverriez ici l' argent. Ce serait une corde de plus à l' arc de tout le monde. Qu' en dites-vous ? Charles peut vous envoyer des choses admirables. Il en fait. oeuvres oratoires . Il faudra un bout de préface, avertissement des éditeurs, avant-propos, etc., où l' on expliquera quels sont les discours écrits et les discours improvisés, etc. Prévenez-moi quand vous le voudrez. Je le ferai faire ici par Vacquerie. Tarride le signera. -je suis charmé d' avoir été dans les mains de Marc Dufraisse. Vous savez que c' est un des hommes que j' aime et dont je fais le plus grand cas, coeur, esprit, caractère et talent. Est-ce qu' il a pu renouer le fil cassé par Cappellemans ? Comment s' est-il débrouillé dans tout cela ? S' il avait besoin de quelques indications de moi, dites-lui bien que je suis à sa disposition. Et par-dessus tout, faites-lui de ma part des effusions de remercîments. onze heures du soir. j' attendais Zéno. Voici du nouveau. Tout est rompu avec lui. Sur vos précédentes lettres (hélas ! Inconvénient de ces correspondances à propos interrompus), j' avais dénoué la chose, en le prévenant qu' on lui paierait ses petits frais. Il paraît qu' il s' était un peu piqué. Aujourd' hui quand j' ai voulu renouer, ce n' était plus le même homme. Il est revenu sur tout ce qu' il avait concédé, faisant obstacle et difficulté de tout, etc. Ce que voyant, je l' ai pris de haut, et j' ai rompu. rompu définitivement. du reste tout cheval qui se dérobe est un mauvais cheval, je ne regrette pas Zéno. N' en parlons plus. Faites en sorte seulement que nous n' ayons pas à Bruxelles le contre-coup des exigences Zéno, mettez à cela toute votre force d' esprit. Car me voici revenu à Bruxelles. Il n' y a plus que votre combinaison. Donc imprimons les deux éditions en Belgique. Mais avez-vous le caractère perle ? Dès que vous me répondrez oui , je vous enverrai le manuscrit. Hâtez-vous de me répondre. Plus une minute à perdre. Chaque minute perdue vaut de l' or. On ferait clandestinement chez nous l' édition complète et chez Labroue ou p159 Moertens l' expurgée . Revenons à toutes vos combinaisons pour l' envoi des épreuves, etc. J' enverrai le manuscrit par tiers. à quelle adresse le premier tiers ? (poste restante, cela n' a-t-il pas des inconvénients ? ) faut-il charger le paquet à la poste ? Quelles sont, en ce cas, les formalités ? Répondez-moi vite avec précision et détail. à vous. ex imo. n' oubliez pas, le 31 mai, les 2000 fr Tarride. Vite ! Vite ! Dépêchons-nous ! à Paul Meurice. Marine-Terrace, 26 juin. Je vous écris tous les jours, recevez-vous mes lettres ? J' en charge les vents, comme faisait Virgile ; toutes mes pensées, cher poëte, vont à vous. Quand vous reverrai-je ? Vous travaillez, je le sais, et j' ai peur que vous ne nous veniez pas cette année. Je crois bien aussi que ce n' est pas nous qui irons vers vous. Les destinées de tous sont encore à peine à moitié chemin. écrivez-nous souvent, non des lettres idéales, comme celles que je vous envoie à travers les gros nuages pluvieux de cet horrible été menteur ; mais de bonnes lettres réelles, des lettres en chair et en os, des lettres dont le facteur demande le port, des lettres qu' on ouvre en famille avec des appels de joie dans toute la maison. Cher ami, je vous donne mille peines et vous me rendez mille joies. Vos petites lettres aux lignes microscopiques sont une bonne partie de notre bonheur. exulibus epistolae dulces, dit Cicéron. Je vous remercie de tous vos bons soins pour l' affaire Guinard, et pour la rectification de Charles. La publication a fait excellent effet. Est-ce que vous serez assez bon pour transmettre ce mot à Hipp. Lucas dont j' ignore l' adresse actuelle. Ma prochaine lettre vous portera une lettre pour Laurent Pichat. Son article est plein de talent et de coeur ; par tous les côtés affectueux p160 et littéraires, il m' a vivement touché. Dites-le lui, je vous prie, en attendant que je le lui écrive. Je vous enverrai aussi un mot pour M Tournachon Nadar. -vous ne sauriez croire comme il m' est difficile de trouver le temps d' écrire les lettres qui me tiennent le plus au coeur, tant je suis accablé de travail, de tiraillements, et de toutes les arides correspondances des affaires. Je pense que le mois théâtral aura été bon, grâce à ces affreuses pluies. (en voilà un été qui manque de parole ! Il aurait été digne de présider une république. Promettre juin et donner novembre ! ) j' aurai plusieurs paiements à faire dans le courant de juillet. Les droits d' auteur que vous toucherez pour moi pourront y servir. Mad Meurice a écrit à ma femme une lettre charmante. Dites-le lui bien pour qu' elle recommence, et mettez-moi vous-même à ses pieds. Et puis je vous aime, et puis je vous désire et puis j' envoie à votre doux et noble et grand esprit toutes mes tendresses. Autour de moi toutes les mains se tendent vers vous. Je fais cette lettre insignifiante. J' espère que de la sorte, fût-elle même ouverte, elle vous parviendra. à Hippolyte Lucas. Marine-Terrace, 26 juin. D' abord, mon cher poëte, un serrement de main pour votre succès, puis un autre, puis dix autres pour votre bonne pensée de passer par Jersey, cette année, en allant en Bretagne. Votre succès charme ma bourse un peu plus aplatie, hélas ! En ce moment. Votre venue et celle de votre famille nous vont au coeur, et, comme disait Rabelais : melius est cor quam gula . Arrivez-nous donc et nous ne serons plus des exilés et des proscrits. p161 L' été est triste, cette année ; maussade comme une tragédie, pluvieux comme une élégie, je gage que Jersey vous attend pour redevenir idylle. Cependant le temps qui nous attriste doit faire merveille au théâtre. Le bon saint Médard, qui pleure des larmes d' or dans les caisses des spectacles, est le vrai saint du calendrier. Si jamais je bâtis un théâtre, je construirai dans la chapelle de location une niche à saint Médard. Tout ceci veut dire, cher poëte, que vous devez faire beaucoup d' argent et que je vous remercie de m' enrichir. Tout va bien ici ; je suis au milieu d' un petit peuple libre et qui m' aime un peu. Je travaille beaucoup, je me promène au bord de la mer, malgré la pluie. Je pense à vous tous, malgré la distance et je vous serre la main ; victor hugo ; à Gustave Flaubert. Marine-Terrace, 28 juin. Puisque vous ne voulez pas de remerciements, monsieur, savez-vous comment je vous prouverai ma reconnaissance ? Par mon indiscrétion. Voici un nouveau paquet pour Mme C. Permettez-moi d' y joindre, pour vous, mon portrait ; c' est un ouvrage de mon fils, fait en collaboration avec le soleil. Il doit être ressemblant. solem quis dicere falsum audeat ? vous y retrouverez la bague dont vous me parlez dans votre gracieuse lettre. J' ai gardé le souvenir de cet hiver de 1844 et de ces soirées chez Pradier. Une partie de tout cela est mort, mais vit au fond de mon âme ; je suis heureux que votre souvenir y soit mêlé, car vous êtes maintenant pour moi un ami. p162 Je ne puis m' expliquer quelle est l' intention du bon Dieu en nous ôtant, à nous, exilés, le soleil, cet été ; peut-être fera-t-il compensation en nous ôtant Bonaparte cet hiver. Si cela est, que ce mystérieux tout-puissant soit loué ! Je vous serre cordialement la main, monsieur. Victor Hugo. à Louise Colet. Marine-Terrace, 28 juin. le beau, c' est la croyance, et l' art, c' est la prière. vous avez fait là des vers de marbre blanc, des vers bas-relief, qui pourraient suppléer les métopes sacrées et rendre au Parthénon ce que lui avait donné Phidias et ce que lui a volé Elgin. Et vous espériez être couronnée ? ô charmante et noble femme que vous êtes, cela était trop beau pour n' être pas proscrit. -vous avez raison, ce poëme passe vos autres poëmes ; je suis tenté de dire de vos vers ce que vous dites des grecs ; on y sait à peine où la femme finit, où commence la muse . Maintenant vous me demandez conseil. Faut-il publier ce poëme, quitte à en faire un autre l' an prochain ? Si vous avez de ces opulences-là, si vous êtes comme Latone, sûre d' enfanter Diane après Apollon, et de mettre au jour deux jumeaux divins, allez, faites, publiez, que voulez-vous que je vous dise ? Je me borne à vous admirer. Il va sans dire que, si vous reconcourez, et si je suis encore de l' académie en 1854, vous disposerez de moi et que je ferai mon possible et mon impossible pour que l' académie ne fasse pas une nouvelle sottise. Voici le portrait que votre chère et gracieuse amie veut bien désirer. Ce n' est pas ma faute s' il est si pâle ; c' est la faute du soleil de juin qui se met maintenant à manquer de parole tout comme s' il avait l' arrière-pensée de devenir empereur de quelque chose. Quand vous verrez Préault, Jules Favre, Pelletan, parlez-leur un peu de p163 moi. Ils ont raison de m' aimer. Je pense à eux souvent. C' est un miracle que de tels talents et de tels esprits soient encore en France. C' est comme vous. Comment se fait-il que vous ne soyez pas dans quelque Jersey ! Vous êtes évidemment un oubli de M Bonaparte. Remerciez Villemain de tout ce qu' il vous a dit de bon pour moi ; je serai charmé d' être dans son livre. Il a dû voir que je l' avais un peu mis dans le mien. L' occasion s' est offerte de le nommer dans Napoléon-Le-Petit ; je l' ai saisie avec joie. Je fais en ce moment une oeuvre de titan : ce n' est pas d' écrire un livre contre un homme, c' est de le publier. Vous ne sauriez croire les lâchetés et les reculades que je constate. L' argent à gagner ne suffit plus pour faire contrepoids à la peur. Cependant la chose est en train, je le veux, et j' y parviendrai. Soyez tranquille, d' ici à deux mois, vous aurez le petit livre auquel vous faites l' honneur de le souhaiter. L' été nous fait banqueroute, c' est triste, surtout pour nous, exilés. J' en prends mon parti, et je n' en vais pas moins faire des vers et crier anathème à cet homme, au bord de la mer ; mais c' est trop d' être mouillé à la fois par l' écume et par la pluie. Je me mettrais volontiers aux pieds de la belle miss Blacke, mais je suis aux vôtres. V. Nous avons tout reçu. Ma femme est bien touchée de votre gracieux souvenir et vous écrira. à Hetzel. Marine-Terrace, 7 juillet. Commençons par quelques détails : 1 dans l' instruction pour l' imprimeur , j' ai expliqué de quelle façon j' indiquerais les suppressions pour l' édition expurgée . Dans l' instruction spéciale qui accompagnait l' envoi de la première épreuve, j' ai répété ces explications (revoir les deux instructions). J' ai dit que j' entourais d' un cercle à l' encre rouge tout ce qui, demeurant entier dans la clandestine, devait être supprimé dans la châtrée ; que M Moertens regarde les épreuves, et faites-vous les représenter, il y a sur toutes des passages marqués à l' encre rouge (et aussi sur celle que je vous envoie). Je ne comprends donc pas comment p164 M Moertens peut dire (27 juin) : je ne vois aucune indication de suppression pour l' expurgée . Faisons attention à tout, car il résulte de cette inattention que l' expurgée n' a pas été commencée, retard à ajouter aux autres. à ce propos, je demande si vous avez cru nécessaire de faire, même dans la complète, la suppression des noms que j' indiquais pour ce vers : Rouher, cette catin, Troplong, cette servante. Répondez-moi à ce sujet. Je répète, en outre, que vous pouvez ajouter à mes suppressions toutes les suppressions que dans votre prudence vous jugerez utiles. 2 vos calculs à tous sont inexacts et rien de plus facile à voir. Il y aura 87 pièces détachées ; j' en ajouterai deux, ce qui fera 89 ; le blanc du haut et le blanc du bas font perdre à peu près une page par pièce ; mettons seulement 80 pages blanches ; ajoutez 9 faux-titres, le titre, la préface et la table, cela fait 100 pages. Eh bien, dites-vous, c' est cela ! Avec 194 pages (à 32 vers par page), cela fait 294 pages. Nullement, il n' y aura point 32 vers par page. En dehors des pages blanches ci-dessus, il ne faut compter, à cause des alinéas, des chiffres et des entre-strophes qu' environ 20 vers par page, cela fait donc pour 6240 vers juste 312 pages. Ajoutez les 100 pages : 412. Maintenant ajoutez 30 pages de notes, vous aurez au minimum 442 pages (en serrant beaucoup). Napoléon-Le-Petit en avait 462. Vous voyez donc qu' il faut refaire tous vos calculs, et m' envoyer plus de 48 pages par semaine. Si M Samuel m' avait écrit ce que vous m' écrivez, l' incident n' aurait pas surgi. Il n' y aurait eu qu' un dissentiment, non sur le fond, mais sur la forme, non de conscience, mais de tactique, sur la question de conduite politique. Rien de plus. p165 L' honneur n' étant pas touché, il était facile de s' entendre. Eh bien, sur la question de conduite et de tactique, je vous déclare que je crois, et que nous croyons tous ici, que vous raisonnez mal là-bas. D' abord s' il n' y avait pas de préface (et j' examine ce cas), ce serait la chose la plus déplorable du monde et la plus ridicule pour moi de me présenter avant le procès, et pour effrayer le procès, comme pouvant et par conséquent comme devant venir en Belgique ; puis, si le Bonaparte n' est pas intimidé et fait le procès, de me retirer de l' affiche . Je serais l' épée de bois qui n' a pas fait peur et qu' on remet dans le fourreau. Toutes les raisons de tactique et de prudence politique, données après coup, n' atténueraient en rien l' immense ridicule qui en rejaillirait sur moi, et sur le parti républicain tout entier. Ne l' oubliez pas, vous toujours si vaillant dans des luttes de cette nature, ce qu' on peut faire est subordonné à ce qu' on doit faire. Je ne peux pas aller devant la loi Faider, pourquoi ? Parce que je ne le dois pas . Si je n' ai pas cette raison-là, je n' en ai aucune. Or, cette raison, je l' ai, je l' ai à tous les points de vue. Vous me l' avez écrit dix fois vous-même dans les termes les plus absolus. Relisez la préface. Elle est sans réplique. Subordonnons donc toutes les questions de tactique aux questions de devoir. C' est l' unique moyen de rester grands. Mais parlons tactique, je le veux bien. Vous allez voir que la tactique est de mon avis. Vous dites : -si vous ne faites pas de préface, si vous ne dites rien, le Bonaparte, sur la foi de votre lettre de l' an passé, dira : il va aller en Belgique, parler, faire un discours, scandale énorme en faveur du livre, grand éclat, étrivières oratoires sur mon dos à moi, Bonaparte, bah, laissons le livre en paix. Point de procès. Voilà comment vous raisonnez ; je réponds : -pourquoi Bonaparte a-t-il fait la loi Faider ? Pour prendre les écrivains ses ennemis. Il rêve de nous ressaisir pour Cayenne. Ce serait là sa sécurité et sa volupté. S' il n' y a pas de préface aux châtiments , si on laisse croire que je viendrai au procès, il dira : -bon, faisons un procès, V H viendra, il essaiera de faire un discours et n' y parviendra pas (je vous ai démontré comment), on le fourrera en prison, et alors, si j' entre en Belgique, je le prendrai ; si je n' y entre pas, je serai sûr du moins qu' il se taira (on n' écrit pas librement en prison) et ne fera plus rien contre moi tant qu' il sera sous clef. Vite, puisqu' il doit venir, faisons le procès. S' il y a, au contraire, une préface annonçant que je ne viendrai pas (et en donnant les raisons, toutes puisées dans le devoir), le Bonaparte n' a plus p166 d' intérêt au procès. Un procès ! Un scandale, un grand bruit autour du livre ! Une réclame immense éveillant la curiosité universelle ! Des citations terribles partout, jusque dans le réquisitoire Bavay qui sera reprodit par les journaux de France ! Des plaidoiries pour et contre dans tous les journaux d' Europe ! Et pourquoi tout ce tapage qui triplera le bruit du livre ? Pour prendre l' éditeur et l' imprimeur ! Pour n' avoir pas même le plaisir de la vengeance ! à quoi bon ? Vous voyez que, dans ce dernier cas, grâce à la préface, il y a beaucoup de chances pour qu' il n' y ait pas de procès. Moi absent, plus d' intérêt pour Bonaparte. Vous voyez au contraire que dans le cas où je laisse croire que je viendrai, c' est une prime d' encouragement au procès. Réfléchissez bien à ce raisonnement qui me paraît capital. à tous les points de vue donc, au point de vue de la dignité comme au point de vue de la tactique, la préface que je vous ai envoyée est nécessaire . -ce que je puis concéder, le voici : M Samuel envoie des considérants rédigés par lui et qu' il préfère aux miens ; je les accepte. -à la seule condition d' y ajouter quatre lignes disant ceci : attendu en outre que les devoirs spéciaux de M V H comme représentant républicain lui interdisent de se faire volontairement justiciable d' une loi imposée à la Belgique par M Bonaparte et qui, au mépris des droits du peuple, attribue et reconnaît à M B la qualité de souverain de la France. Avec ces quelques mots indifférents à M S, j' accepte pleinement ses considérants. -les conditions spéciales pour l' amende, la prison, etc., ne sont pas dans le projet de traité. Si on veut les mettre dans une lettre ainsi que les considérants ci-dessus, j' y consens encore. -vous voyez que je suis accommodant. Répondez-moi vite et à tout. Ci-joint l' épreuve que je remets à votre diligence et une lettre pressée pour M Marescq que j' aime mieux envoyer par la poste de Bruxelles. Serez-vous assez bon pour l' y faire mettre ? Elle contient l' épreuve de la préface des odes . Je vous parlerai de petits détails pour le traité dans une prochaine lettre ; l' important passe aujourd' hui. à Hetzel. 14 juillet. Ma dernière lettre doit nous avoir mis d' accord. Je ne répète pas les explications qui y sont. échangeons, M Samuel et moi, les deux lettres convenues, p167 et tout sera fini. Quand vous le voudrez, je vous enverrai la mienne. Quant à la préface, vous ouvrez un jour nouveau. Si en effet, dans tous les cas la clandestine doit être niée, si vous êtes parfaitement sûr que, par témoignages ou saisies de clichés ou autrement, on ne parviendra pas à vous en jeter la paternité, si vous êtes sûr de vos hommes, de vos cachettes, de vos procédés pour vendre sous le manteau, en ce cas-là, vous avez pleinement raison, il ne faut pas de préface ; mais êtes-vous bien sûr ? Dans tous les cas, il faudrait les lettres à cause de l' éventualité peu probable, mais possible à la rigueur, d' un procès pour l' expurgée . Je châtre de mon mieux et vous pouvez re châtrer après moi. Est-elle commencée ? -quant à la clandestine, puisque nous avons le choix, il faudra mettre dessus Genève et non Londres . Il ne faut pas compromettre Londres sans nécessité. ce n' est pas seulement ma confiance que vous avez, c' est ma meilleure et plus tendre amitié. vous aurez été aussi nécessaire pour publier le livre que moi pour le faire. Entendez-vous bien cela ? Et maintenant ne me dites plus de bêtises. je vous embrasse sur les deux joues. à Hetzel. Marine-Terrace, 9 août. Je comprends, mon cher Monsieur Hetzel, toutes vos raisons, et, bien à contre-coeur, je m' y rends. Je vais me tourner d' un autre côté. Il m' en coûte de ne pas vous associer à cette publication. Quand le poëte est proscrit et que le libraire l' est aussi, il semble que ce serait le cas de marcher ensemble. Le mauvais sort en dispose autrement. Vous avez été rudement éprouvé cette année ; vous demandez une trève, un moment pour respirer, un peu de repos, je comprends tout cela, et, croyez-le bien, ce n' est pas du bout des lèvres que je vous le dis, après tant de luttes, vous avez le droit, nous aurions tous le droit de nous reposer et de reprendre haleine. -moi, je dois rentrer en lice. Vous insistez, vous croyez que je pense que vous manquez à un devoir en reculant devant la publication des châtiments . Non, je ne le pense point. Si p168 je le pensais, je vous le dirais. Rassurez-vous donc de ce côté. -et quant au livre, ne vous inquiétez pas non plus. Je veux qu' il paraisse. Il paraîtra. Je vous écris ces quelques lignes à la hâte, et je vous envoie mon meilleur serrement de main. Victor Hugo. à Hetzel. Marine-Terrace, 18 août. Avant que votre lettre m' arrivât, cher conmilito, j' avais reçu de M S des adresses, et mis le tout à la poste. En même temps, je répondais bien cordialement à une lettre bien cordiale de M S. -tout cela parti, la vôtre m' est arrivée le lendemain. Vous voilà maintenant au fait. Du reste, je crois que tout est bien ainsi, et que, dans une affaire si grave où le lien d' association est si intime et si étroit, les relations ne pouvaient continuer comme elles étaient. Votre départ pour Spa les a forcément mises sur un autre pied. Je vous répète que je crois cela bon, et quant à votre alibi, je l' approuve entièrement. Il importe que nous vous conservions. Nous avons besoin pour toute la publication future, d' une âme à Bruxelles, et vous êtes cette âme. Quant au procès éventuel, M S, outre l' annexe au traité, me propose de m' écrire la lettre dont vous m' aviez parlé. Je crois comme vous et comme lui que cette lettre pourrait concilier les nécessités de (...). Vous trouverez sous ce pli une nouvelle épreuve de moi que Charles vous envoie pour remplacer le portrait gâté. Il y peint notre maison à laquelle vous voudrez bien ajouter les deux grands bras ouverts qui vous attendent. J' ai reçu les deux volumes des oeuvres oratoires par la poste ; il y a pas mal de fautes et de fautes funestes. oui pour non , moins pour plus , etc. Enfin, nous les réimprimerons mieux à Paris, etc., le travail des notes est fort bien fait. Vous voyez Janin à Spa. Serrez-lui les deux mains dans les vôtres pour moi, en mon nom, à mon intention, et, vous que j' aime, dites-lui que je l' aime. Janin n' est pas seulement un vigoureux et charmant esprit, c' est un vaillant coeur. Et que Spa ne vous fasse pas trop oublier Jersey. L' un vous a, p169 l' autre vous veut. hi te habent isli rogant te. Cicéron l' écrivait en latin et je vous le griffonne en français. Vous avez dit que Charles pouvait envoyer pour vente 100 portraits. Le dites-vous toujours ? En voudrait-on à Paris ? à Paul Meurice. Marine-Terrace, 4 octobre. Coup sur coup, lettre sur lettre. Hier Auguste, aujourd' hui moi. Cher poëte, vous trouverez sous ce pli deux choses : 1 une lettre au libraire Gosselin. Je ne sais pas l' adresse actuelle du libraire Gosselin. Lisez la lettre et vous verrez de quoi il s' agit. Entre nous, je ne crois pas que ma proposition soit acceptée ; un roman se prête beaucoup plus que des vers à un certain agiotage de librairie auquel certains éditeurs doivent de grosses fortunes. Je crois donc que les deux libraires contractants se déroberont . S' il en était autrement, je serais charmé de leur faire amende honorable dans un a parte attendri. Voici maintenant ce que je voudrais de votre admirable bonté : savoir l' adresse de Gosselin ; si faire se peut, le voir vous-même, lui remettre la lettre en mains propres, s' il vous parle de l' affaire, l' engager à la terminer dans le sens que je propose, le prier de s' entendre le plus tôt possible avec Renduel, et de vous envoyer, également le plus tôt possible, leur réponse commune que vous me transmettriez. -si vous ne pouvez le voir, lui envoyer ma lettre avec un mot par lequel vous le prieriez de vous envoyer le plus tôt possible la réponse. 2 un bon de 360 francs. Ce bon, si vous me permettez de vous donner cet embarras, sera touché chez vous par le brave homme qui m' a rendu, en décembre 1851, un si essentiel service, Firmin Lanvin. Il viendra chez vous chercher l' argent, et vous aurez la bonté, en le lui remettant, de lui faire signer le reçu au bas du billet. Maintenant outre ce bon, il vous sera présenté une traite de douze cents p170 francs , payable le 10 octobre, c' est-à-dire dans six jours à partir d' aujourd' hui 4 ; je vous serai obligé de l' acquitter sur l' argent que vous avez à moi. Je crois être resté dans les limites du chiffre indiqué par vous. Je continue avec une autre plume. J' ai remarqué que, pour moi du moins, le style épistolaire faisait meilleur ménage avec l' oie qu' avec le fer. Soyez donc assez bon quand vous verrez mon vieux et cher ami Louis Boulanger, pour lui dire que je l' aime toujours. Je suis incurable à l' endroit des vieilles affections. Remerciez pour moi M De Mirecourt de sa bonne pensée ; je me rappelle M De Mirecourt comme un aimable et vif esprit, et je serai charmé d' être entre ses mains. Oh ! Comme nous vous avons regretté, et comme nous avons pensé à vous et radoté de vous tout le temps que nous avons eu Madame De Girardin. Elle a été charmante et très brave. Elle a grimpé, elle a dégringolé ; elle s' est plongée au fond de Plémont, héroïquement, comme Madame Paul. Nous avons reparlé de vous à ces beaux vieux rochers. La mer a effacé vos traces de ce sable, mais non de notre souvenir. Elle a pourtant bien fait rage depuis ce temps-là. Et l' autre jour, n' a-t-elle pas failli m' entraîner comme je me baignais à la marée descendante. C' eût été bête. J' ai encore tant de choses à faire. J' ai nagé comme un homme qui n' est pas bonapartiste et je me suis tiré de là. - Rémy va paraître enfin. -encore trois semaines. -je suis charmé que ma pierre soit sur vos feuillets. Elle me fait l' effet du cachet de Salomon pesant sur les génies. -donnez-leur la volée. à Arsène Houssaye. Jersey, 14 octobre. Mon cher poëte, vous gouvernez toujours le théâtre-français, ce dont je vous plains un peu et je félicite beaucoup le théâtre. Quant à moi, je p171 ne gouverne rien, pas même ma destinée, qui va à vau-l' eau, selon le vent qui souffle, et je n' ai plus guère d' autre bien au monde que la paix avec ma conscience. Toutes les intempéries du dehors compensées par la satisfaction du dedans, voilà ma situation. Elle me laisse au moins ma liberté d' esprit, et j' en profite pour vous applaudir à chaque succès que vous avez. Vous entendez, j' espère, l' applaudissement, quoique ma stalle soit un peu loin du théâtre. Voici une charmante femme, une charmante actrice, qui s' imagine que mon nom signifie encore quelque chose rue Richelieu, numéro 4, et qui me prie de vous dire ce que tout le monde pense d' elle ; c' est-à-dire qu' elle a un grand talent, une beauté faite pour la scène, et la jeunesse, c' est-à-dire l' avenir. Toutes ces choses, vous les pensez comme poëte ; si vous en veniez à les penser comme directeur, elle serait heureuse, et moi, je serais charmé de savoir que le théâtre-français, quelque effort qu' on fasse pour lui boucher les yeux et lui fermer les oreilles, n' a pas encore complètement oublié les dix lettres que voici : Victor Hugo. à Madame X. restez le grand esprit que j' ai connu. Restez ce grand coeur et cette grande âme. Le succès immédiat n' est rien. La justice est tout, la vérité est tout. Vous êtes digne, vous, de comprendre la beauté de la lutte du droit contre le crime, du juste contre l' injuste, de la pensée contre la force, du proscrit contre le dictateur, de l' atome moral contre l' énormité matérielle, d' un seul contre tous et contre tout. Vous êtes digne de comprendre cela, vous le comprenez, j' en suis sûr. N' écrivez pas de telle sorte qu' on en doute. Oui, nous souffrons. Nous souffrons, et nous sourions. Si cet homme ne souffrait pas, où serait le mérite ? S' il ne souriait pas, où serait la grandeur ? p172 Ne tombez pas, vous ferme intelligence, dans l' enfantillage légitimiste. Voyez le véritable avenir. Votre oeil est fait pour regarder fixement ce soleil-là. Vivez, en vous disant que ma pensée ne se détache pas de vous, même dans le silence absolu. Ne faites rien d' irréparable. Surtout, restez vous-même. Gardez la fierté de votre esprit. Pas de concessions à l' entourage. Que des hommes quelconques vous entourent, passe ; mais qu' ils vous dominent, non ! Jamais ! Ne le permettez pas. Vous êtes trop haut pour cela ; c' est le triomphe des petits êtres de grimper sur le dos des esprits supérieurs ; ne leur souffrez pas ces familiarités. Ne vous laissez pas imposer d' opinions par eux sur quoi que ce soit, ni sur moi, ni sur rien. Quand on songe à ce que vous êtes, et qu' on s' aperçoit de leur influence sur vous, cela navre. C' est triste de voir la bave des limaçons sur une rose. C' est triste de voir l' empreinte de la patte de l' oison sur l' aile de l' aigle. Ne montrez ceci à personne. Votre lettre a froissé la femme qui l' a reçue et qui vous aime et vous estime. écrivez-lui en une autre pour l' effacer. à Noël Parfait. Marine-Terrace, 29 octobre. Que devenez-vous ? Que devient Bruxelles ? Que devient le boulevard Waterloo ? Quant à Dumas, nous avons de ses nouvelles. Il nous tombe chaque matin une page étincelante qui nous dit : le bon coeur et le grand esprit se portent bien. Votre dernière lettre nous a charmés, cher proscrit ; c' était un charmant petit journal intime qui ressemblait à votre sourire. Charles disait : c' est parfait. -et nous répétions tous ce calembour auquel le bon Dieu vous a attaché. Vous avez eu, il y a quelque chose comme deux mois, une ravissante fête de nuit ; la presse nous l' a racontée d' après l' indépendance belge (article signé d' un d majuscule et d' un esprit charmant qui signifient Deschanel) ; puis ladite fête m' est revenue toute chaude de New-York par le républicain , de Californie par le messager de San-Francisco, de Rio-Janeiro par le correio nacional et de Québec par le moniteur canadien . Contez la chose à Dumas p173 pour qu' il voie que ses fêtes ont autant de succès que ses livres. Contez-la aussi à Deschanel qui ne sera point fâché d' avoir été réimprimé par les quatre points cardinaux. L' équinoxe souffle énergiquement ici ; mais c' est égal, nous vivons dans un calme profond ; le ciel pleure, la mer gueule dans les rochers, le vent rugit comme une bête, les arbres se tordent sur les collines, la nature se met en fureur autour de moi ; je la regarde dans le blanc des yeux et je lui dis : -de quel droit te plains-tu, nature, toi qui es chez toi, tandis que moi qui suis chassé de mon pays et de ma maison, je souris ? -voilà mes dialogues avec la bise et la pluie. Usez-en de votre côté dans l' occasion. Le livre que vous savez va enfin paraître. Quand vous verrez tous mes amis si chers, Charras, Deschanel, Place, Laussedat, Labrousse, Madier, notre éloquent et courageux Madier, -serrez pour moi toutes ces mains. Mettez-moi aux pieds de Madame Parfait et de Mademoiselle Marie. Et puis je suis à vous de tout mon coeur. à Gustave Flaubert. Marine-Terrace, 159 bre. Comment vous remercier, monsieur ? En abusant. Que voulez-vous ? C' est M Bonap qui vous vaut toutes ces lettres et toute cette peine. Ajoutez ce grief aux autres. Voici notre hiver commencé. Un brouillard gris est sur la mer. Je regarde les voiles qui passent à l' horizon et je songe aux choses charmantes que vous m' en dites. Ce sont les oiseaux de l' eau ; je leur souris comme Pétrarque aux colombes ; Pétrarque disait : parlez de moi à ma maîtresse. Je leur dis : parlez de moi à ma patrie. Excusez cette forme sauvage, je fais de ma lettre l' enveloppe pour que le paquet ne soit pas trop gros. Est-ce que vous voulez toujours bien transmettre cette lettre à Paris ? Je vous envoie cette chanson encore inédite, extraite du volume, maintenant imminent. Cela sera intitulé châtiments . Et puis, comme Luther mourant je dis : gigas fio , et j' en profite pour vous serrer la main par-dessus la mer. p174 à Paul Meurice. 4 décembre. Savez-vous cela ? Le bruit de votre succès arrive jusqu' à Marine-Terrace. Le vacarme de la mer qui cogne notre jardin ne nous empêche pas d' entendre les salons de Paris qui applaudissent votre beau et charmant livre. Nous continuons à le lire en nous disputant à qui aura le premier le journal. Hier la poste nous a joué un tour, elle nous a apporté deux fois le même numéro. un au lieu de deux , jugez l' étendue de ce désappointement pour des gens qu' émeut jusqu' au fond de l' âme cette adorable Marthe ! Je profite de ce que vous tournez la page pour vous parler un peu de mes affaires. Un excellent et cordial feuilleton de Gautier m' apprend (voulez-vous l' en remercier de ma part ? ) qu' on joue Lucrèce Borgia aux italiens. Or, de quelle façon joue-t-on cela ? Est-ce d' accord avec Guyot, et en payant 10 pour cent sur la recette aux termes de mon traité avec Vatel, avec Lumley, etc... ? Ou est-ce d' autorité, de haute lutte et sans payer de droit ? Soyez assez bon, cher curateur du proscrit, pour voir Guyot et savoir cela. Le plus tôt possible serait le mieux. Je pense que, dans le dernier cas, Guyot aura de lui-même fait les actes conservatoires, sommation d' huissier, etc. Voudrez-vous bien vous en informer ? Si le théâtre italien ne donne pas les 10 pour cent, et je ne veux d' aucun autre arrangement, il faut que Guyot le poursuive sur-le-champ. Il y a arrêt, devenu définitif et souverain. Je ne pense pas que la cour impériale donne un soufflet à la cour royale, qui est elle-même . Dans tous les cas, ce serait curieux. -ayez donc, mon poëte, entre deux chapitres, la bonté de courir un peu chez Guyot et de mettre les fers au feu, si le théâtre italien ne s' exécute pas. S' il accepte et exécute le traité Lumley, c' est bien, qu' il joue Lucrèce, Angelo, Hernani, tout ce qu' il voudra. Hélas ! L' exil a peu le sou, et puisque le régime ne veut pas qu' on me paie des droits d' auteur en français, je serai charmé d' en toucher en italien. Avez-vous revu Gosselin ? A-t-il une réponse de Renduel et de Pagnerre ? p175 Rappelez-lui que je l' ai prié de m' envoyer une copie du traité de 1831 relatif justement à cette affaire. Prenez tout mon coeur pour vous et donnez-en un peu à votre charmante femme. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 7 xbre. Je reçois votre lettre, et je vous réponds courrier par courrier. Commencez, je vous prie, par remercier M Huet et par lui remettre ce mot. Je tirerai sur vous pour cette petite somme. Maintenant, à M Ragani. Vous avez excellemment fait. Il faut pousser vivement le procès. Je vous envoie le pouvoir. Il y a arrêt, arrêt de cour d' appel, devenu souverain. Par conséquent, même avec les juges d' à présent, l' issue ne peut faire doute. Voyez, je vous prie, cher poëte, cher ami, mon excellent ami, qui a été mon excellent avocat, Paillard De Villeneuve, c' est encore par lui que je voudrais que la cause fût plaidée. Il a déjà vaincu, il vaincra encore. Montrez-lui ces quelques lignes, et ajoutez en mon nom que je comprendrais pourtant qu' il hésitât à replaider pour moi, car ma situation est particulière maintenant, et devant les gens d' aujourd' hui, tout compromet. Je trouverais donc tout simple, dites-le lui bien, qu' il reculât devant mon nom à prononcer devant ces juges que j' ai flétris, et quoiqu' il ne s' agisse ici que d' une chose purement littéraire et d' une simple question de propriété, je ne lui en voudrais pas le moins du monde et mon amitié pour lui n' aurait ni étonnement, ni diminution, s' il déclinait, pour une foule de raisons que je comprends, la mission que je serais heureux de lui voir remplir. Mettez-le, je vous prie, bien à son aise, car, avant de m' aimer, j' aime mes amis. Si P De V ne peut pas, voyez (que d' ennuis je vous donne ! ) mon autre ami et mon autre avocat Crémieux. Si Crémieux ne peut, voyez Jules Favre qui est aussi mon ami, et que je serais fier d' avoir pour avocat. Au cas d' hésitation de Paillard De Villeneuve, écrivez-moi et je vous enverrai p176 tout de suite une lettre pour Crémieux, et une, en-cas, pour Jules Favre. Crémieux est aussi excellent qu' éloquent, et je compterais bien sur lui. Outre le pouvoir et la lettre à M Huet, vous trouverez sous ce pli copie de la lettre à moi adressée par M Ragani (lettre qui me paraît tout conclure et tout juger contre les prétentions incroyables de ce monsieur) et copie de la lettre répondue par Charles en mon nom. Paillard De Villeneuve vous donnera tous les détails que vous désirez sur l' arrêt, les autres procès, etc. Si l' original de la lettre de Ragani était nécessaire, je vous l' enverrais. -je n' ai plus que la place de vous embrasser et de vous demander pardon pour tant de peines. Vous devez me haïr autant que je vous aime. C' est difficile, mais juste. Dès que j' aurai les volumes de J J je lui répondrai. Sa lettre est exquise. Mettez-moi aux pieds de votre charmante femme. Aug m' a dit vos derniers chagrins auxquels nous prenons vive part. à émile Deschanel, à Bruxelles. Marine-Terrace, dimanche 11 décembre. Vous regimberez-vous encore ? Ai-je raison de vous appeler mon poëte ? Savez-vous que vos vers sont superbes ? La strophe sur Tacite est sculptée en bronze ; la fin est d' une énergie qui vous sacre brun, ou même noir. Sacre brun vous fera peut-être dire sacrebleu. Mais qu' est-ce que cela me fait ? Jurez si bon vous semble. Vos vers nous ont charmés. Charles vous bat des mains, Toto des pieds ; Vacquerie vous embrasse. Les journaux de Jersey prennent partout des citations de ce livre et en sont pleins ; et, chose bizarre, les journaux anglais eux-mêmes le citent en français. Ils déclarent ces vers intraduisibles ; ce qui faisait demander l' autre jour à une anglaise d' ici s' ils étaient obscènes . J' ai répondu : je crois bien, le Bonaparte y est à chaque ligne. Que je voudrais me retrouver au milieu de vous, ne fût-ce qu' une heure ! Dînez-vous toujours à l' aigle ? Vous rappelez-vous les furies de Charles contre les asperges blanches ? Et cet excellent faro ! Et nos bonnes causeries ! Et nos bons rires ! Et notre grande conversation sur l' âme et sur p177 Dieu, que nous remîmes à un lendemain qui n' est jamais venu ! -et votre cours, comme le couronnement de tout ! Je vous revois au fond de cette grande salle, trop petite, assis à votre trône dans la lumière, doux, gracieux, modeste, applaudi, charmant, entouré d' une foule d' hommes dont les mains claquent et de femmes jolies dont le coeur bat... je me retourne vers ce passé-là comme vers la patrie. Ici, l' hiver, tout est sombre, gris, violent, terrible, orageux, sévère ; la pluie coule sur ma vitre comme une chevelure d' argent ; toute la nature se livre frénétiquement au vacarme ; et je n' ai guère autre chose à faire qu' à rager comme le vent et à rugir comme la mer. Quand vous verrez notre convalescent Hetzel, qui masque sa paresse de sa pâleur, dites-lui donc de m' écrire. Criez bravo à Dumas de ma part pour deux ravissants numéros du mousquetaire qui sont arrivés dans mon trou. Et vous, pensez à moi, écrivez-moi bien long avec ce coeur charmant, avec ce style exquis, avec cet esprit profond et doux qu' on applaudit à Bruxelles et qu' on aime à Jersey. à Octave Lacroix. 16 décembre, Marine-Terrace. Merci, doux et cher poëte. Vos charmantes hirondelles sont venues nicher dans ma fenêtre. Elles battent de l' aile à travers mon orage. Les hirondelles du poëte valent mieux encore que les hirondelles de Dieu. Les hirondelles de Dieu ont peur de l' hiver ; les vôtres n' ont pas eu peur de l' exil. Merci ! J' ai lu tout ce noble et gracieux volume. J' y ai trouvé mon nom, celui de ma femme, tous nos souvenirs amis, tous mes chauds rayons d' autrefois. Que de beaux vers ! Que de jolis vers ! Tout cela est jeune, probe, frais et bon. Vous avez un talent qui panse le coeur. Continuez. Tant que vous ferez des vers, j' en lirai. Que la poésie soit la bienvenue dans l' adversité ! Tant que l' oiseau bleu viendra cogner du bec à ma croisée, je l' ouvrirai, et je dirai à Dieu comme à vous : merci ! Je vous serre la main. Victor Hugo. p178 Monsieur Alfred Busquet, 45, rue Notre-Dame-De-Lorette, Paris. Marine-Terrace, 29 xbre. Votre lettre du 13 me parvient, monsieur, seulement aujourd' hui 29. La poste française actuelle a de ces caprices. Elle a probablement ses raisons pour se hâter lentement. Elle est de l' école d' Horace. Ne la chicanons pas. -et payons ce que demande le facteur. Votre idée, conçue par vous, acceptée par Madame De Balzac, me touche vivement. L' exil est donc encore bon à louer le cercueil. Je vous remercie d' avoir pensé à moi. Certes, c' eût été une joie pour moi de sculpter mon nom obscurément dans un petit coin du monument de Balzac. Le jour de son enterrement, j' ai jeté ma pelletée d' admiration dans sa fosse, et d' en bas, mon âme, encore liée à la terre, a salué son âme envolée et libre qui m' a souri d' en haut. Compléter aujourd' hui ce que j' ai ébauché alors, achever l' esquisse de mon grand ami, être la main qui mettra sur ce front de marbre la couronne de bronze de la postérité, oui, c' eût été dans mon adversité un bonheur. Je dois y renoncer pourtant, monsieur. Je ne m' appartiens plus en ce moment ; je n' appartiens plus à la poésie pure, à la pensée qui sourit, à l' art serein et heureux ; j' appartiens au devoir. Au devoir sévère, exclusif, immédiat, implacable. Un devoir qui commande et qui veut être obéi. Cette absorption austère dans le devoir étroit et absolu n' est que momentanée ; avant peu, j' espère, je pourrai revenir aux saines joies libres de l' esprit. à cette heure, je ne dois pas. J' ai autre chose à faire. Je ne dois pas voir d' autre cercueil que le cercueil de la liberté. Si j' ai quelque force en moi, je la dois dévouer à ceux qui souffrent, à ceux qui pleurent, à ceux qu' on torture ; je la dois aux vivants, et je suis sûr que les morts m' en applaudissent, et que Balzac dans sa tombe me dit : c' est bien. p179 Soyez assez bon, monsieur, pour faire accepter à Madame De Balzac mes remercîments et mes regrets. Je mets mes respects à ses pieds. Et vous, en échange de votre affectueux souvenir, recevez mon serrement de main. ex imo corde. Victor Hugo. à Madame De Girardin. 29 décembre. Voilà deux ans d' exil faits. Savez-vous, madame, que je remercie tous les jours Dieu de cette épreuve où il me trempe. Je souffre, je pleure en dedans, j' ai dans l' âme des cris profonds vers la patrie, mais, tout pesé, j' accepte et je rends grâces. Je suis heureux d' avoir été choisi pour faire le stage de l' avenir. Ce grand stage, vous le faites de votre côté, vous et ce profond penseur qui est auprès de vous. Vous accomplissez merveilleusement chacun votre oeuvre ; vous, vous désenflez le ballon des vanités, des sottises et des ridicules, lui, il sape la vieille forteresse des préjugés, des oppressions et des abus ; j' admire vos coups d' épingle et ses coups de pioche. Continuez tous les deux. Je vous suis des yeux de loin à travers cette sombre nuit qu' on appelle l' exil. Le rayonnement des étoiles la perce. Tout à l' heure Pierre Leroux était à un coin de ma cheminée de bois peint, et moi à l' autre coin, et le vicomte de Launay est venu s' asseoir entre ces deux démagogues. Vrai, nous nous sommes mis à causer avec vous. En général, les proscrits ne peuvent que pleurer ou rire, vous avez eu ce triomphe, vous nous avez fait sourire. Un moment, grâce à vous, malgré l' ouragan qui tourmente la mer, malgré la neige qui glace la terre, malgré la proscription qui assombrit nos âmes, il y a eu un salon à Marine-Terrace, et vous en étiez la reine, et nous, les anarchistes, nous en étions les sujets. Quel charmant livre que ce beau livre ! Je l' ai lu autrefois, feuilleton à feuilleton ! Je le relis aujourd' hui page à page, j' y retrouve les anciens diamants, et de nouvelles perles. Vous avez ajouté toutes sortes de choses exquises. Il y a sur les femmes une page admirable. -vous dites : " tout est perdu, les femmes sont pour les vainqueurs et contre les vaincus " . p180 -moi je dis : " tout est sauvé, une femme est avec nous " . -et quelle femme ! La vraie. Vous. Oui, vous êtes la vraie femme, parce que vous avez la beauté éclatante et le coeur attendri, parce que vous comprenez, parce que vous souriez, parce que vous aimez. Vous êtes la vraie femme, parce que vous êtes prophétesse et soeur de charité, parce que vous enseignez le devoir aux deux sexes, parce que vous savez dire aux hommes où ils doivent diriger leur âme et aux femmes où elles doivent mettre leur coeur. J' ai compté les jours sur mes doigts avant d' écrire cette lettre, et si elle ne vous arrive pas le jour de l' an, je serai bien attrapé. Savez-vous que vous avez ébloui Marine-Terrace ! Vous nous avez expédié la cassette d' Aboul-Kasem, des trésors sous forme de livres, des bijoux sous forme de notes, des miracles sous forme de tables. En ce moment, nous laissons un peu reposer ce que j' appelle la science nouvelle ; nous avons chacun un travail vers lequel nous faisons force de voiles ; nos plumes crient à qui mieux mieux sur le papier ; nous sommes en classe. Mais à la sortie, quelle récréation, et comme nous allons nous en donner des a-b-c ! Moi, je n' ai nul fluide, vous savez ? Et je n' aboutis qu' à abax (table) et abacadara (abracadabra). Je mets cette magie blanche à vos pieds, blanche magicienne ! 1854 T 2 p180 à Gustave Flaubert. Marin-Terrace, 12 janvier. Je voudrais bien, monsieur, trouver le moyen de vous envoyer le volume entier. Ne le pouvant, je vous l' adresse page à page. Notre amie m' écrit qu' elle vous a transmis l' expiation . Je vous envoie ceci pour elle. Quand pourrai-je reconnaître vos bonnes grâces autrement que par de stériles remerciements ? Je vous serre cordialement la main. V Hugo. p181 à Louise Colet. Marine-Terrace, 12 janvier. Le conseil que vous me demandez veut une prompte réponse, car je sais comme l' académie est traître. C' est une tortue qui a des coups de foudre. On dort sur la foi du fauteuil. Crac ! C' est fini. Plus rien à faire. Donc je me hâte. Le concours est peut-être déjà en examen. Oui, prenez M De Vigny. C' est un beau talent et un noble esprit. Seulement, quelquefois, il se croit obligé par la dignité à la froideur. Tâchez d' avoir quelqu' un du côté Mignet-Barante-Patin. Il y a une excellente âme : c' est Pongerville. S' il n' était pas jusqu' au cou et jusqu' au licou dans le 2 décembre, je lui écrirais. Mais je crois que vous pouvez l' avoir aisément. C' est dommage aussi que Leb soit sénateur. Quant à Mérimée, le sénat lui va. J' écrirai certainement à Villemain quand et comme vous voudrez. Je serai charmé d' avoir son livre. Paul Meurice me le ferait parvenir. Savez-vous que maintenant me voilà plus intéressé au prix que vous-même ! Vous viendriez à Londres ? -à Jersey peut-être ! Que l' été se comporte comme il voudra, me voilà sûr du soleil. Sûr ? Hélas ! Il faut encore que l' académie y consente. Quelle drôle de chose ! Il faut l' exeat de ces bons 39 pour que la poésie vienne visiter l' exil ! Remerciez Pelletan de sa future lettre. Dites-lui bien que je l' attends, que je la veux. Et, puisque je ne puis serrer sa main, permettez-lui de baiser la vôtre. Comme le Castillan, debo a un maravedi, do a un doblon . Envoyez-moi une adresse intermédiaire sûre. J' y ferai déposer le livre, et vous pourrez l' y faire prendre. En attendant, voici encore quelques vers. Noble et chère et charmante femme, continuez d' avoir foi. Où sera la foi, où sera l' espérance, si ce n' est dans les âmes pleines de lumière comme p182 la vôtre ? Ce que vous dites du peuple est bien, mais on lui mettra l' aiguillon au flanc, à ce taureau. Puisque ceci est une page blanche, pourquoi n' y pas écrire un mot ? Je cause avec vous jusque sur le dernier bout de papier, comme ces gens qui vous retiennent par le bouton de l' habit sur le pas de la porte. Figurez-vous qu' en ce moment on veut pendre un homme à Guernesey, et que je ne veux pas. L' homme, un assassin, est peu intéressant, mais le gibet l' est encore moins. J' ai donc écrit une lettre aux habitants de Guernesey-mon épître aux corinthiens-pour leur dire : ne pendez pas. Je vous enverrai cette lettre un de ces jours. Elle paraît demain dans les neuf journaux de l' archipel. Qu' adviendra-t-il ? Qui sera vaincu ? Sera-ce le progrès ? Sera-ce le gibet ? Les guernesias sont très montés contre leur pendu. Tout ceci fait une grande émotion dans nos îles. Priez pour mon misérable client ! à Paul Meurice. 17 janvier pardonnez-moi, mon doux poëte, de vous écrire sur l' enveloppe. Ce paquet est si gros et si indiscret que je fais tout, même une sottise, pour l' amincir. Est-e que vous seriez assez bon pour faire remettre ces lettres à leur adresse ? La lettre Marescq peut être jetée à la poste sans inconvénient. J' ai reçu, grâce à vous, le charmant petit livre de M E de Mirecourt. Je lui dis, mais redites-lui, comme j' en ai été touché. Il y a là telle ligne de quelques mots toute grosse de cordialité et d' affection. Dites-lui que je sens cela, et bien profondément. Je vous envoie mon speech du 29 novembre, édition tirée à 100000. Mais la douane veille. Cela entrera-t-il ? J' envoie à M De Mirecourt un autre speech pour sauver un condamné à mort qu' on veut pendre à Guernesey. Je vous le ferai parvenir prochainement dans l' édition complète de tous mes discours de l' exil . C' est le titre. J' attends toujours les adresses que je vous ai demandées. Puis, vous serez p183 tout de suite servi. Marine-Terrace fait mille tendresses à l' avenue Frochot. à quand le roi nocturne ? Ceci est comme une prophétie. Tous les rois seront bientôt nocturnes. tuus. V. à Paul Meurice. dimanche 22 janvier. Nos deux dernières lettres se sont croisées, cher doux poëte, il serait possible que vous reçussiez ces jours-ci un bon de cent francs à payer pour M Luthereau. Je vous serai obligé d' y faire honneur. Puisque vous n' y voyez pas d' inconvénient, vous recevrez chez vous un de ces matins les oeuvres oratoires . Vous m' avez écrit sur le livre une bien charmante et bien bonne page. Je sais, du reste, qu' il filtre, et je reçois de toutes parts d' excellentes nouvelles. En attendant, je me suis mis en tête de gouverner ici, moi proscrit, par l' idée de progrès ; on veut pendre un homme à Guernesey. Je m' y oppose. Qu' en dites-vous ? Et si je réussissais, est-ce que ce ne serait pas un grand pas fait à tous les points de vue. Or, cher ami, j' espère réussir. L' île s' est émue, une pétition a été signée, et à cette heure, un sursis est accordé . C' est un grand pas. J' envoie toutes les pièces à Girardin. Si vous avez occasion de le voir, engagez-le à les publier. Nul péril. Ce n' est pas politique. Les journaux anglais nous aident. Un peu d' aide des journaux français ( presse et siècle ) nous ferait grand bien. Si vous voyez Jourdan, parlez-lui en. Le packet va partir. Je n' ai plus que le temps de vous dire que nous vous aimons tous, ce que vous savez bien, mais c' est égal. à Charras. Marine-Terrace, 24 janvier. Vous vous connaissez en bataille, mon intrépide et cher ami. Aussi rien ne m' est plus doux que d' entendre votre voix mâle et forte qui me crie- p184 courage-dans la fumée de mon combat. Cela me rappelle ce bon temps de lutte où vous étiez assis derrière moi à l' assemblée, où j' applaudissais vos magiques et vaillantes escarmouches, et où, quand je revenais de la tribune, je trouvais votre main qui serrait la mienne. -nous sommes loin l' un de l' autre aujourd' hui, mais nos pensées s' entendent toujours, mais nos âmes sont voisines, mais, si nos mains ne se serrent plus, nos coeurs se touchent. Je suis heureux que vous ayez lu ce livre, je suis fier de votre joie, je m' en fais une gloire. Si vous saviez comme je pense à vous, à vous tous, et à vous en particulier, Charras, dans cette sévère solitude où je suis ! Je me rappelle toutes nos douces heures de Bruxelles, douces même dans l' exil, à cause de l' amitié, nos soirées, nos rêves en commun, nos causeries. C' était encore de la France ! -hélas ! -je n' en ai plus. Je vis dans un champ, séparé de la ville par les pluies et les brouillards, face à face avec la mer qui est grande et avec Dieu qui sourit. -cela suffit du reste. Ce sourire de Dieu, c' est la conscience satisfaite. J' ajoute que c' est l' avenir promis. Je ne sais pas si nous les hommes qui vivons en ce moment, les combattants de cette génération, nous triompherons ; mais je sais que nos idées vaincront, et c' est assez pour moi. Pourvu que la statue du progrès s' élève et rayonne, peu m' importe que ma tombe soit une des pierres du piédestal. Je dis plus : -si ma tombe est une de ces pierres, tant mieux ! Charles vous remercie de votre cordial souvenir. Tout le petit groupe de Marine-Terrace vous aime. Je travaille beaucoup. En ce moment je fais effort pour dénouer le noeud coulant déjà serré autour du cou d' un homme à Guernesey. Je tâche de le sauver. Je l' espère même. Occupation de buveur de sang. à vous. ex imo. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 31 janvier. Vous trouverez sous ce pli, cher et doux poëte, une prose un peu soeur de votre poésie. C' est ce que j' appelle mon épître aux guernesiais . Il s' agit, comme vous savez, de faire donner signe de vie à la démocratie en renversant p185 le gibet et en sauvant un homme. Je vous envoie ce speech, qui vous parviendra, je pense, vu qu' il ne touche en rien le 2 décembre. Il se prépare une édition moins laide que je voulais vous adresser, mais il faudrait attendre encore. Va donc pour ce papier à sucre et ces têtes de clous. Aintenant voici : -le flegme guernesiais s' est ému sur mon speech ; les pétitions pullulent. Un sursis est obtenu. Nous espérons gagner le procès. Ce serait un grand fait. Mais il nous faudrait un coup de collier parisien. J' ai fait envoyer (avec des lettres de moi) le speech au siècle et à la presse . Si vous voyez par bonne aventure Girardin ou Havin, parlez-leur-en. Un mot des deux journaux aiderait beaucoup et piquerait d' honneur les anglais. -du reste, nul péril. Cela ne touche pas à la politique. On peut bien, je crois, sauver la vie d' un homme en Angleterre sans que M Bonaparte le trouve mauvais. à l' autre affaire à présent. J' ai vu les propositions de ces messieurs. En l' état, elles sont peu admissibles. Je consentirais à toutes les conditions de détail qu' ils indiquent, mais se sont-ils bien rendu compte de cette énorme réduction de prix, qui est presque un rabais de moitié ? Je m' adresse à leur conscience en laquelle j' ai confiance entière. Cela ne semblerait-il pas abuser un peu de la situation ? Qu' ils calculent, frais, prix, etc. Et qu' ils voient la part qu' ils se réservent. Je les sais tous très honnêtes, et je me borne à faire cet appel à leur propre jugement. Déjà, le traité de 1832 étant un rachat de traités antérieurs, le prix stipulé était un rabais. Rabattre aujourd' hui sur ce rabais, n' est-ce pas un peu excessif ? Je les fais juges eux-mêmes. S' ils persistaient dans cette dépréciation des deux volumes de poésie, il n' y aurait plus qu' à exécuter purement et simplement le traité de 1832. Mais voyons. Ne puis-je point faire moi-même de concessions ? Si vraiment. J' admettrais, vu la réduction des deux volumes à 12 fr, un rabais-et même un rabais d' un quart . Je consentirais à 9000 fr payés comme il est dit au traité. Je consentirais aux autres conditions indiquées, en leur nom, dans votre lettre. Chaque volume contiendrait autant de vers que les feuilles d' automne . Si cela leur va, je suis prêt à signer. Sinon, tenons-nous-en à l' ancienne convention. -dans ce dernier cas, seriez-vous assez bon pour prier M Gosselin de m' écrire lui-même (il est homme de trop bonne compagnie pour oublier que je lui ai écrit) si lui et ss associés sont prêts à exécuter le traité de 1832 cette année ; car, s' ils n' étaient pas prêts, la conséquence serait qu' ils consentiraient tout naturellement à me laisser publier mon premier roman en dehors d' eux et à reporter leur privilège (du traité 1832) sur mon deuxième roman. S' ils sont prêts, mon premier roman publié leur p186 appartient. Veuillez, je vous prie, lire ma lettre à M Gosselin dont je connais toute la bonne grâce et lui répéter que je le prie de vouloir bien m' écrire lui-même la réponse, ce qui est même nécessaire en sa qualité de signataire du traité. Je prendrai un parti selon ce qu' il m' écrira. Du reste, si ces mm fixent, d' accord avec moi dans ce cas spécial, le prix des deux volumes de poésie (nombre du traité 1832) à 9000 fr, je suis prêt à conclure la convention nouvelle. Mais il faudrait qu' ils eussent la bonté de se hâter dans l' intérêt même de l' affaire, car il me faudra toujours bien au moins trois mois pour finir et mettre en ordre les deux volumes. -que de peines je vous donne ! Comment vous remercier ? En vous aimant. V. J' écris à la hâte. S' il y a quelque chose à adoucir dans ma lettre, adoucissez. Je veux les formes les meilleures. au révérend Pearce. Marine-Terrace, 19 février. ... je vais faire rectifier l' édition spéciale des deux lettres et de mes autres paroles de l' exil qui se fait en ce moment... je suis heureux, monsieur, et fier d' avoir été pour quelque chose dans votre généreuse et chrétienne pensée de combattre la peine de mort... faites cet écrit et ayez courage. Ceux qui sont avec l' humanité, Dieu est avec eux. Je ne comprends pas les objections bibliques contre ce grand progrès en présence du texte descendu du Sinaï : tu ne tueras point . Pas d' exception à ceci dit, et de si haut ; tout est dit ; dans ce texte il y a la fin de la guerre comme la fin de l' échafaud. Dieu s' étant réservé la naissance, se réserve aussi la mort. Tout gibet blasphème. Voilà, monsieur, du moins pour moi, et avec une irrésistible évidence, le point de vue religieux, qui, dans cette grande question humanitaire et divine, s' identifie avec le point de vuedémocratique. p187 à Louise Colet. Marine-Terrace, 19 mars. Votre lettre du 6 m' arrive. Que de retards ! Que de circuits ! J' y réponds bien vite et en hâte, et, pour que ceci parte par le courrier d' aujourd' hui, vous aurez une lettre bien courte. Je prendrai ma revanche la prochaine fois. Mais ne doutez donc jamais de moi, je vous prie ! Si vous saviez toutes les choses auxquelles je suis forcé de faire face ! Vous ne vous doutez pas de cela à Paris ; il y a des moments où le sort de ce gros continent stupide gravite autour de la poignée de proscrits et où toute l' Europe a pour pivot, sans s' en douter, une maison d' un faubourg de Londres ou une baraque de la côte de Jersey. De là des préoccupations. Excusez-les. Je vous envoie la lettre pour Villemain. Lisez-la et mettez-la sous enveloppe. Envoyez-moi votre adresse (numéro bien exact ) ; huit jours après, les châtiments seront déposés à votre porte. Je suis tout heureux de ce que vous m' en dites. Chose étrange ! J' ai forgé ces vers sur la vieille enclume de Juvénal et d' Isaïe, je les ai bourrés de foudre, je les ai trempés dans tout ce que la justice a de plus implacable et de plus sinistre, et ma récompense est le sourire d' une femme ! Savez-vous que vous ne me promettez rien en disant : j' irai à Londres ! C' est Jersey qu' il faut dire. Il m' est très difficile d' aller à Londres, car, depuis l' entente cordiale, la police Bonaparte-Palmerston nous guette et, au besoin, l' honnête presse anglaise nous dénonce. Or, ma présence à Londres, texte et commentaires, pourrait nuire à certaines solutions qui ont besoin de secret pour aboutir. Venez donc à Jersey. Velléda y est bien venue ! Parlons de vous. Il faut que vous ayez le prix. Je dis : il le faut. Si j' étais là, il me semble que vous l' auriez. Je consentirais pour cela à passer un quart d' heure dans cette fange. Voilà un superlatif qui vous dit à quel point je vous veux cette couronne. Couronne ! On appelle donc cela une couronne ! J' avoue que notre insolence d' académiciens m' humilie. Voici le prix, et vous voilà : je regarde cette couronne, et je regarde ce front, et je me demande en quoi donc l' un a-t-il besoin de l' autre ? Si c' est pour que vous puissiez venir à Jersey, je comprendrai. Continuez de m' aimer un peu, noble et charmante femme. Grondez p188 Pelletan et Nefftzer que j' aime, et qui ne m' écrivent pas. écrivez-moi de longues lettres. Savez-vous que vous avez un grand talent, poëte, ce qui ne vous empêche pas d' être pleine d' esprit, madame. Je vous envoie harmodius et quelques mots dits le 24 février. Victor Hugo. à Villemain. 19 mars. J' ai besoin de vous remercier, cher ami ; j' ai su, car tout finit par arriver aux solitudes, votre démêlé au sujet d' un article où vous aviez mis mon nom. J' en ai été fier et heureux : ce que vous faites est digne de ce que vous êtes. Le courage et la hauteur de coeur vous vont. Votre souvenir m' a charmé ; il ne m' a pas consolé : je n' en ai pas besoin. J' ai la même affliction que vous pour la chute de la liberté, la honte de la France ; voilà toute ma douleur, je n' en ai pas d' autre. Je n' ai pas de grief personnel. Je remercie Dieu de ce qu' il a bien voulu faire de moi, de l' épreuve que je subis, de la ruine où je médite. Je trouve bonne l' adversité, bonne l' injustice, bonne la haine, bonne la calomnie qui se glisse comme le ver dans le sépulcre. Si toutes ces choses qu' on est convenu d' appeler le malheur et qui sont sur moi, pèsent le poids d' un caillou dans le progrès humain, je bénis la destinée. J' ai tort pourtant de dire que je n' ai pas besoin d' être consolé, car quel abaissement, cher ami ! Comme on se rue dans l' abjection ! Ces juges ! Ces prêtres ! Et cela en France ! Et quelle fange après tant de gloire ! Mais je regarde l' avenir, et je dis encore : tout est bien. Si j' étais à Paris en ce moment, savez-vous où j' irais ? J' irais à l' académie, d' abord pour vous serrer la main, puis pour tâcher de faire couronner la poésie, quel que soit le scandale, en plein institut. Vous rappelez-vous comme je me débattais, il y a trois ans, avant le déluge, pour ce poëme sur Mettray ? L' académie a fini par le couronner, et il a bien fait. Je lutterais encore aujourd' hui (les bonnes et douces luttes, hélas ! ) pour le même talent, pour le même poëte, pour la même poésie. Oui, je tâcherais de renouveler cet esclandre : le poëte glorifié par l' académie, l' imagination p189 couronnée par le dictionnaire ! Vous qui avez l' imagination de bel écrivain, ce qui ne vous empêche pas de gouverner souverainement le dictionnaire, cher Villemain, permettez que je vous recommande mon numéro 42. Vous y retrouverez tout ce que vous avez applaudi dans le poëme sur Mettray, la couleur, la pureté, l' éclat, la vie, une certaine force qui est si féminine, tant elle est mêlée à la grâce, de beaux vers à chaque instant, je ne sais quoi d' élevé qui touche à l' idéal, un grand souffle, et l' on envoie tout cela à l' académie ! Oui, pardieu, et quand la poésie couronnée d' auréoles, vêtue de sa pourpre, semée d' étoiles, se présente à l' institut, l' académie lui fermerait la porte au nez ! Non, vous êtes là, et vous avez la clef. Mon illustre confrère, on me promet un livre de vous. Vous jugez de mon impatience. Si vous avez toujours la bonne pensée de me l' envoyer, faites-le remettre, je vous prie, chez M Paul Meurice, rue Laval, 26, avenue Frochot, lequel me le transmettra à Jersey. Savez-vous ce que c' est que Jersey ? Prenez une carte de l' Archipel, et cherchez-y Lemnos. Lemnos, c' est Jersey. Par le plus capricieux hasard du monde, Dieu a fait deux fois la même île ; il a donné l' une aux grecs, l' autre aux celtes. Jersey, appliquée sur Lemnos, s' y superposerait presque exactement. C' est de là que je vous écris, non de l' île où l' on fait la foudre, mais de l' île où on l' attend. Car sur de telles choses et sur de tels hommes, le tonnerre finira bien par tomber. Cher ami, vous reverrai-je jamais ? Je vous serre tendrement la main. Victor Hugo. Ma femme et ma fille vous envoient leur plus cordial souvenir. à Mademoiselle Louise Bertin. Marine-Terrace, 21 mars. Votre lettre, mademoiselle, nous a touchés au fond de l' âme. Ces deux hommes qui sont près de moi, et que vous appelez avec tant de bonté vos enfants, l' ont lue et relue, et il leur semblait entendre toutes les douces p190 voix de l' enfance restées sous les grands arbres des roches. L' ancien Charles et l' ancien Toto se sont mis à parler de " Louise " comme d' une mère pendant que, moi, j' en parlais comme d' un esprit. Tout ce beau passé est revenu rayonner au milieu de nous, et il m' a semblé un moment que Marine-Terrace était à quatre lieues de Paris et à deux années de 1830. Je vous remercie de nous avoir donné, avec quelques lignes, ce charmant éblouissement. Vous avez été visités tous, ce mois-ci, par le bonheur, par cette aube qu' on appelle le mariage ; vous avez revu, au milieu de vos deuils, de la joie et de jeunes fronts radieux. Soyez assez bonne pour féliciter de notre part les nouveaux mariés qui vont recommencer et refaire une famille autour de vous. Nous aimons dans notre solitude cette fête qui environne nos anciens amis. Les exilés sont bons pour souffrir avec ceux qui souffrent et pour sourire à ceux qui sont heureux. J' envie les roches toujours vertes et où vous chantez toujours. Ici j' ai le vent, j' ai la mer ; mais tout ce grand murmure ne vaut pas pour mon oreille les doux chuchotements du passé. Serrez pour moi, je vous prie, la main d' édouard et la main de Janin. Ma femme et vos enfants vous embrassent. Je mets mon dévouement et mon respect à vos pieds. V H. à M Coppens. Marine-Terrace, 26 mars. Vous avez raison, cher et honorable co-proscrit ; on n' oublie pas les grandes luttes qu' on a traversées ensemble ; votre souvenir est mêlé pour moi à ces sombres et mémorables heures de décembre ; aussi quand il me vient de vous un serrement de main, j' en suis heureux. Nous avons en effet la pensée d' aller quelqu' un de ces jours chercher le midi, si le midi ne nous est pas interdit. Proscrits et pestiférés que nous sommes, les gouvernements n' osent nous accueillir sans la permission du maître brigand des tuileries ; l' horizon, ouvert à tous, est fermé pour nous, et M Bonaparte en a les clefs à sa ceinture. Si donc le Portugal ou l' Espagne n' ont pas trop peur de moi, je compte y aller regarder d' un peu moins loin le soleil. Dans tous les cas, ce ne p191 serait pas, je suppose, avant l' automne. Vous voyez que si vous aviez la bonne pensée de venir voir Jersey, vous nous y trouveriez encore tout l' été. Ce serait une vraie joie pour nous. Mettez-moi aux pieds de Madame Coppens, et croyez-moi bien cordialement à vous. Victor Hugo. à David D' Angers. Marine-Terrace, 16 avril. Cher grand David ! J 4 ai re 9 u votre bonne et noble lettre, avec la page si intéressante qu' elle contenait. Je suis heureux que ce livre ait été à votre coeur. Cher ami, enviez-moi, enviez-moi tous ; ma proscription est bonne, et j' en remercie la destinée. En ces temps-ci, je ne sais pas si proscription est souffrance, mais je sais que proscription est honneur. ô mon sculpteur, un jour vous m' avez mis une couronne sur la tête, et je vous ai dit : pourquoi ? -vous deviniez la proscription. à ce propos, ce chef-d' oeuvre, je vous le remets et vous le confie. Je n' ai plus de chez moi, le buste est chassé comme l' homme. Ouvrez-lui votre porte. J' espère qu' un de ces jours, bientôt peut-être, j' irai le chercher chez vous. En attendant gardez-le-moi. Gardez-moi aussi votre vaillante et généreuse amitié. Je vous serre la main, poëte du marbre. Victor Hugo. Mettez-moi aux pieds de votre courageuse et charmante femme. Ma femme et ma fille l' embrassent. à Mme De Girardin. Marine-Terrace, 2 mai. Puisqu' il pleut, je pense à vous, et je me fais du soleil comme cela, à travers les froides larmes de l' averse qui inonde les vitres de mes fenêtres-guillotines, p192 j' évoque votre beau sourire, madame, votre grâce souveraine, votre esprit éclatant, votre conversation pleine d' un rayonnement d' Olympe, vous m' apparaissez déesse, vous me parlez femme, vous m' enchantez esprit, et je me fiche de la mauvaise humeur du mois de mai. Ah ! ça, ne me dites donc pas que vous m' écrivez des lettres de huit pages, pour ne pas me les envoyer. à l' instant même, d' affamé que j' étais, je deviens goulu, et les quatre petites pages que j' ai dans les mains, si exquises et si ravissantes qu' elles soient, ne me suffisent plus. Tel est l' exilé, depuis Adam, notre ancien, à nous bannis. Conclusion : écrivez-moi douze pages la prochaine fois. Comment ! Vous me faites cette question : " faut-il vous envoyer, etc. ? " -est-ce que je suis de ceux à qui " la joie fait peur " ? Je veux, oui, madame, je veux mon exemplaire. C' est déjà bien assez de n' avoir pas eu ma loge. Meurice me le fera parvenir. Remettez-le lui. Je sais déjà de la joie fait peur deux choses : l' idée qui m' a charmé et le succès qui m' a ravi. -retournez cette tête de phrase, je vous prie, car l' idée m' a fait encore plus de plaisir que le succès. Donc, on a dit que j' étais à Paris, à l' opéra, en domino, et que probablement je m' étais mis un faux nez pour ressembler à M Bonaparte. Vous avez eu raison de répondre : " il serait venu chez moi " . Ajoutez-leur ceci : que je ne me mettrai pas derrière un masque le jour où je me mettrai derrière une barricade. -en attendant, dans la Baltique et dans la mer Noire, l' Anglo-France jette un triste fulmi-coton. Ce que vous me dites du livre en question m' enchante. Ce genre de succès est le bon ; c' est une lettre de change tirée sur l' avenir. Vous rappelez-vous le temps où ces gros dindons d' hommes dits d' état (ce dindondomdéta fait harmonie imitative) où ces dindons se moquaient des poëtes et disaient : " à quoi cela sert-il " ? -cela sert d' abord à être exilé. Ensuite cela sert à leur mettre l' écriteau au cou, quand par hasard ces dindons s' avisent de devenir vautours. Voilà à quoi cela sert. Quand la littérature empoigne la politique, voilà ce qui se passe. Nous serrons bien et nous serrons ferme. Oh ! Que je voudrais avoir ici une de ces merveilleuses glaces allemandes dont vous me parlez ! Comme je sais bien quelle figure j' y ferais paraître ! Je me redonnerais à toute heure la splendide et douce vision du 6 septembre 1853, ce jour où, entrant dans ma serre, je dis : tiens ! Et où vous me dîtes : oui ! -je relis le livre solution d' Orient . Entrez, je vous prie, chez le grand penseur d' à côté, et dites-lui de ma part que c' est un beau et profond livre. Je voudrais qu' il y eût au bout de vos doigts une tache de votre encre pour la baiser. p193 Quand vous verrez Th Gautier et Cabarrus, dites-leur que je les aime. Marine-Terrace f vous embrasse, et Marine-Terrace m se met à vos pieds. (voir pour les abréviations le dictionnaire.) à Madame Luthereau, à Bruxelles. lundi 8 mai. Dites, je vous prie, madame, à M Luthereau que Jersey l' aime bien, et vous aussi, vous le savez, mais je ne vous le répète pas ; vous avez là quatre charmantes pages dont chaque mot vous le dit. Voilà tout à l' heure deux ans, madame, que je ne monte plus les bonnes marches de la galerie du prince, que je ne tire plus ma petite clef de ma poche pour entrer au numéro 10 et que Miss ne vient plus me souhaiter le bonjour sur l' escalier en remuant la queue de l' air le plus tendre. Deux ans, madame. C' est long, hélas ! Voilà que Bruxelles se perd dans le lointain bleu, et commence à me faire l' effet de Paris. J' en suis presque à prendre Sainte-Gudule pour notre-dame et à confondre le passage saint-Hubert avec la galerie Vivienne. Il me semble qu' on n' est pas exilé où vous êtes. Je me rappelle votre bonne table si cordiale et si gaie, le poêle où je me plongeais jusqu' à la ceinture pour corriger le mal de tête par le brûlement des pieds, et le bon petit magot de vive l' amour qui faisait faire à Madame Raybaud un chef d' oeuvre. Dites à tous ces souvenirs que je les aime. Parlez de moi à notre charmant Deschanel, à notre bien cher Yvan, si vous l' avez, à mon toujours aimé poëte Van Hasselt, et dites à votre excellent mari de vous embrasser en mon nom de la façon qui vous plaît le mieux. à vos pieds, madame. On déposera chez vous de ma part un machin intitulé discours de l' exil . à émile Deschanel, à Bruxelles. Marine-Terrace, dimanche 28 mai. Vous voilà heureux, cher doux poëte ; et, quoiqu' il pleuve et vente sur ma tête, quoique la brume ait collé du papier gris sur le ciel et sur la p194 mer, quoique je ne voie dans mon jardin, envahi par la basse-cour voisine, que des oies et pas un oiseau, quoique ces horribles oies soient en train en ce moment même de déterrer et de manger pour sept shellings de haricots que j' ai fait semer la semaine passée, au milieu de toutes ces laideurs et de tous ces désastres je sens votre bonheur qui me réchauffe et qui me sourit de là-bas, et j' en ai le coeur plein de joie. Sitôt cette lettre reçue et lue, prenez, je vous prie, votre charmante petite femme sur vos genoux, et dites-lui : -il y a quelque part, dans un coin, très loin d' ici, une espèce d' être grognon et fauve, un songeur, un donneur de coups de bec à droite et à gauche, un hibou vrai, ennemi des faux aigles ; ce monsieur vous remercie, madame. -votre femme dira : et de quoi ? -vous répondrez : de mon bonheur. Oui, madame (je reprends la parole), je vous remercie d' aimer ce bon coeur, ce charmant esprit, ce penseur libre, ce généreux poëte ; je vous remercie de vous être aperçue de tout ce qu' il vaut, et de vous être dit : rien ne lui manque ; il est proscrit. Votre lettre, cher poëte, nous est arrivée le mardi même, le 23. Je me suis dit : il n' y a pas moyen d' y aller dîner. -et, ma foi ! Pour me venger, j' ai bu, nous avons tous bu à votre santé. Ma femme embrasse la vôtre. Vous êtes bien gentil de m' avoir donné un souvenir en terminant votre cours. La réouverture se fera à la grande place. Que je voudrais être encore au numéro 16 ! Mais, hélas ! Napoléon-Le-Petit m' a chassé de Bruxelles. C' est jusqu' à présent son unique exploit. -et qui sait si je ne serai pas un de ceux qui le chasseront de Paris ? Je veux finir sur cette bonne pensée, et en vous embrassant sur les deux joues, c' est-à-dire sur la vôtre et sur celle de Madame Deschanel. V H. Vite ! Vite ! Vite ! Le petit Deschanel promis ! via London. Monsieur Henri Samuel, 7, rue des secours, Bruxelles, par Ostende. M T jeudi 18 juin. Est-ce que par hasard vous m' auriez pris au mot, mon excellent et cher éditeur ? Est-ce que ma lâche économie de ports de lettres vous paraîtrait p195 sérieuse ? Elle me paraîtrait lugubre, à moi, si elle devait amener de telles lacunes dans nos bonnes causeries. écrivez-moi donc, je vous prie, qu' il y ait du nouveau ou non, comme je fais, ne fût-ce que pour dire : vale et nos ama . Je n' ose vous paler aujourd' hui de l' excursion à Jersey, car ce serait vous inviter au déluge ; pluie nuit et jour, averses sur le toit, brumes à la vitre, jardin noyé, boue jusqu' aux genoux, voilà notre idylle en ce moment. Depuis le grand mensonge de 1851, le soleil, lui aussi, ne fait plus que mentir ; la lumière copie les ténèbres ; voilà deux fois de suite que juin manque sa parole d' honneur ; ces étés Bonapartes me deviennent odieux, surtout s' ils allaient jusqu' à nous priver de vous voir ainsi que Madame Samuel ; mais j' espère. Juillet et août nous restent. Un rayon viendra bien, que diable ! Voulez-vous faire circuler notre circulaire ? Je vous l' envoie. Hélas ! Nous en sommes à sonner la cloche d' alarme. Et les discours de l' exil ? Point de nouvelles de Freunt ? -je ne reçois rien. -je serre vos bonnes et courageuses mains. V. à la junte de salut, en Espagne. citoyens de la junte de salut, je ne veux pas tarder un instant à vous exprimer ma reconnaissance. Les journaux de Madrid du 8 et du 9 m' annoncent la demande que la junte de salut a bien voulu faire pour moi au gouvernement, sur la noble initiative spontanément prise par deux honorables citoyens espagnols, Mm Fernandez De Los Rios et Coello. J' apprends que le gouvernement a adhéré au désir exprimé par la junte. Je vous remercie, citoyens, de m' ouvrir les portes de l' Espagne et de me les ouvrir le lendemain d' une révolution. L' air du midi est nécessaire à ma santé, et l' air de la liberté est nécessaire à ma vie. J' ajoute que l' Espagne est pour moi comme une patrie. J' ai passé à Madrid une partie de mon enfance ; la langue, le passé et l' histoire de l' Espagne sont mêlés à ma pensée depuis mon plus jeune âge, et par moments je crois avoir deux mères : la France et l' Espagne. Je serais parti sur-le-champ et je serais arrivé à Madrid en même temps que cette lettre, si je n' étais en ce moment retenu à Jersey par les soins d' une publication littéraire commencée. Sitôt que je serai dégagé de cette p196 publication, dans fort peu de temps, j' espère, je m' empresserai de profiter de votre invitation gracieuse que je regarde comme un glorieux appel. Ce qui ajoute à mes yeux un prix inestimable à cette hospitalité, si noblement offerte, c' est qu' elle ne m' est pas exclusivement personnelle, c' est que l' Espagne a déclaré, par votre organe, par la voix de la presse et par la bouche de son gouvernement, qu' elle l' étendait à tous les autres proscrits. Quel pays plus digne que l' Espagne d' être la grande terre d' asile ? L' Espagne a compris, et c' est ainsi que nous nous traduisons les paroles de son gouvernement, que, loin d' être un obstacle aux bonnes relations internationales, l' asile accordé par un peuple aux proscrits du droit et de la liberté lui créait un titre à la reconnaissance de toutes les nations. Dès aujourd' hui, on peut le dire, -et ici nous proscrits, nous disparaissons, car il s' agit de l' humanité entière, -dès aujourd' hui, en présence des grandes choses que l' Espagne a faites et des grandes choses qu' elle prépare, le peuple français remercie le peuple espagnol. Courage, citoyens. Achevez ce que vous avez si admirablement commencé. Le monde civilisé a les yeux sur vous. Dans la situation où est aujourd' hui le continent, on peut dire que la révolution espagnole a charge de peuples. Espagnols, vous replacez votre illustre pays dans la lumière ; l' aube se lève chez vous. Soyez glorifiés ! Vous prouvez que la terre qui a produit les grands poëtes et les grands capitaines, sait aussi produire les grands citoyens. Et, à nous proscrits, qui vivons dans l' espérance inébranlable, permettez-nous d' applaudir du fond de l' âme votre belle révolution, commencement, glorieux prélude de la révolution suprême que les penseurs entrevoient, que l' avenir attend, qui sera la fin des despotismes et des guerres, et qui cimentera dans la démocratie pure la grande et fraternelle fédération des peuples-unis d' Europe. J' offre à la junte de salut mes sentiments de vive reconnaissance et de profonde fraternité. V H. Marine-Terrace. -17 août. au colonel Charras. 18 août 1854, Marine-Terrace. Mon vaillant et cher collègue, il y a deux ans, presque à pareille époque, vous me conduisiez à la frontière belge, quelle joie c' eût été pour moi de p197 venir vous recevoir à la frontière anglaise ! Je dis joie , quoique ce soit pour vous une épreuve de plus ; mais vous n' en êtes pas à compter avec les sacrifices, et vous êtes de ces hommes que l' adversité réjouit, parce qu' elle les grandit. Je vous félicite donc de cette nouvelle persécution qui est venue vous chercher ; nos persécutions sont bonnes, elles sont les consécrations de l' épreuve et les affirmations du droit. Cher proscrit, vous n' êtes pas moins intrépide sur la brèche civile que sur la brèche militaire. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 21 août. Votre bon petit paquet de lettres nous a charmés. Je n' y avais que deux pages, mais qu' elles étaient charmantes ! Et puis je tiens votre lettre à ma femme pour mienne. Le dialogue avec Th Gautier a eu un prodigieux succès. Hélas ! Vous m' aimez donc toujours un peu là-bas. Je vous le rends bien, je vous assure. Le souvenir dans l' exil a des échos sans fin. Je ne comprends rien à ce que vous m' avez pris dans Schamyl ? Qu' est-ce donc ? On m' applaudit, dites-vous. Quand on vous applaudit, cher poëte, il me semble que c' est moi ; et c' est ainsi que je le comprends. Les journaux d' Espagne, répétés par les journaux anglais, donnent le texte d' une délibération spontanée de la junte de Madrid qui m' ouvre l' Espagne. Il n' y a jamais eu de demande de ma part, comme Conailhac paraît le croire. Je reçois la chose avec reconnaissance, mais sans l' avoir peronnellement demandée. La conduite de la junte à mon égard est admirable. Si vous voyez Girardin, expliquez-lui cela. Rapprochez cette façon d' agir de la Belgique expulsant Charras. Mme D' Aunet vous présentera un bon de 500 francs que je vous serai obligé de lui payer ; je vais tirer en outre 500 francs sur vous par Godfray. Ceci vous arrivera avant la traite. Je n' ai plus que la place de vous embrasser et de me mettre aux pieds de Madame Meurice qui sont assez petits pour tenir dans ce bout de papier. p198 Voudriez-vous faire remettre ce mot chez Mme D' Aunet ? Mes plus tendres cordialités à Gautier, à Limayrac, à Pelletan, à Jourdan, à Boulanger, à tous ceux qui m' aiment. V. à T M Duché. 24, york place. London. Jersey, 12 septembre. Merci, mon cher et excellent collègue. Votre adhésion si cordiale me touche vivement. Je ne suis rien qu' un combattant, mais la grande cause fait grand le combat. Que Dieu nous aide et que le peuple se réveille, nous vaincrons. Quant à moi, je n' ai jamais eu plus de foi et plus d' espoir. La proscription et l' exil ne sont que des veilles à travers les guerres. Je vois distinctement le triomphe de la république, de la démocratie et de la civilisation. Je vous serre fraternellement la main. Victor Hugo. à Paul Meurice. 207 bre. Schamyl a fait le tour de Marine-Terrace -triomphalement. Il a gagné la bataille près de hot sea bath comme au mont Darbula, comme à la porte saint-Martin. Quel beau poëme, cher poëte ! J' ai vu l' endroit où nous avons été applaudis côte à côte, et j' ai été tout fier et tout heureux de retrouver quelque chose de moi dans cette belle prose généreuse et éclatante. Savez-vous que nous sommes destinés à nous rencontrer ? J' ai tressailli en lisant la dernière ligne de votre note sur Mélingue. Dans les contemplations il y a cette fin de vers : le devoir, fatalité de l' homme p199 cette fois, vous aurez la priorité. Je me suis donné une magnifique représentation de votre splendide drame, en lisant le livre et en le jouant sous mon crâne, dans mon jardin, avec la mer pour décor, le ciel pour rideau, l' ouragan pour orchestre, et toutes sortes de fleurs au parterre. -je vous assure que c' était bien beau ainsi, et bien charmant, et bien grand. En somme, soyez loué. Vous avez fait jouer sous ce régime de mise au cachot, de servitude et d' ombre, une oeuvre d' affranchissement, de liberté et de lumière. Voilà ce que nous pensons tous ici. Madame Meurice, dans la plus gracieuse lettre du monde, nous promet votre venue pour novembre. Vous l' amènerez, n' est-ce pas ? Quelle douce et bonne petite fête dans ce pays d' hiver et dans cette maison d' exil ! Nous vous rendrons votre chambre, et vous nous rendrez le soleil. les contemplations n' auront pas encore paru. Je vous en lirai des vers. Mais si vraiment ! Vous pourrez me rendre service. Si ce livre, poésie pure, paraît par aventure à Paris, vous veillerez un peu, n' est-ce pas, cher poëte ? Sur ce pauvre oiseau farouche envolé de la grève d' Azette, à travers des tourbillons d' écume, et allant s' abattre parmi des bouffées de cigare au boulevard des italiens. -nos pauvres souffrants vous remercient ainsi que notre noble et cher poëte Laurent Pichat. Dites-le lui. Je tire sur vous par Godfray fin 7 bre, cette traite de 100 francs dont notre caisse a grand besoin. Mlle Rivière vous présentera en outre un bon de 240 fr. Malgré les enthousiasmes de l' appel qu' on m' adresse, j' ajourne un peu l' Espagne ; il faut voir ce que cette quasi révolution devient. tuus. Tuus. Tuus. mille amitiés à Gautier, Janin, Limayrac, Pelletan, Jourdan, Nefftzer, -à tous. à Mme De Girardin. 28 septembre. J' ai lu la joie fait peur . Quelle ravissante chose ! Je me la suis jouée et j' en ai eu dans la pensée une représentation exquise. Savez-vous comment ? Je me suis tout bêtement figuré vous la lisant. Votre sourire faisait la rampe, vos yeux étaient le lustre, votre son de voix était la musique de toutes ces p200 âmes. Moi je faisais foule, et j' applaudissais. Quelle idée de femme que cette pièce ! Et quelle idée de poëte ! Je m' aperçois que je radote de ce bijou, et que je ne vous parle pas du tout de ce qui devrait remplir cette dernière page. Ah ! ça, est-ce que vous ne reviendrez pas cette année à Jersey ? Je mets mon île dans un cornet de papier et je vous l' offre. Daignez accepter ce bouquet. Nous avons acquis quelques talents depuis l' an passé. Si vous veniez vous nous trouveriez montant à cheval et galopant le long de la mer. L' autre jour le colonel Téléki, après un quart d' heure de vif galop, s' est tourné vers nous et nous a dit : bravo, cosaques ! Voilà un compliment. Je mets cette gloire à vos pieds. à M G N Sanders. Marine-Terrace, 31 octobre. Quand vous écrivez, monsieur, c' est votre âme qui écrit, une âme haute et libre. Vous êtes digne de parler à la France, et de parler au nom de l' Amérique. à quelques égards nos points de vue diffèrent, et c' est tout simple. Mais le fond de nos coeurs est le même ; vous voulez ce que nous voulons, la dignité de l' homme et la liberté du monde. Je vous applaudis jusqu' à vous aimer. Vous vous êtes donné à vous-même une noble mission ; continuez-la. Continuez votre beau et saint travail de propagande ; dites la vérité à tous, à la France esclave qui a jadis aidé l' Amérique, à l' Amérique libre qui doit aujourd' hui aider la France. Ni vous ni moi, permettez-moi de rapprocher mon nom du vôtre, ne sommes gens à flatter les peuples. Disons-leur donc leurs vérités afin de leur rendre leurs grandeurs. Le jour où l' Amérique voudra, la France pourra ; le jour où la France pourra, le monde vivra. Cher concitoyen de la grande république unique, je serre cordialement votre main loyale. Victor Hugo. p201 à Alexandre Dumas. Marine-Terrace, 17 novembre. Mon cher Dumas, un ami coupe dans un numéro de votre mousquetaire quatre lignes et me les envoie. Dans ces quatre lignes vous avez su mettre deux grandes choses, votre esprit et votre coeur. Je vous remercie de me dédier votre drame, la conscience . Ma solitude avait quelque droit à ce souvenir. Cette dédicace, si noble et si touchante, me fait l' effet d' une rentrée dans mon foyer. C' est une joie pour moi de penser que je suis en ce moment à Paris, et présent dans un succès d' Alexandre Dumas. On m' écrit que le succès est grand et que l' oeuvre est profonde. L' oeuvre et le succès ressemblent à mon amitié pour vous. Cher compagnon de luttes, grand et glorieux confrère, je vous serre dans mes bras. à Jules Janin. Marine-Terrace, 26 décembre. Vous avez fait un livre où il y a ce que Cicéron appelait le quid divinum . Prenez-en votre parti ; c' est tout simplement un livre adorable. Ce sont des confessions, ce sont des confidences, c' est un testament, c' est un hymne, c' est une chanson, c' est un poëme. La splendeur y est grâce et la grâce y est splendeur. Cela va, vient, court, revient, pense, sourit, pleure, creuse et s' envole. C' est l' histoire de notre coeur, de notre esprit, de notre bonheur, de notre deuil, de notre pays, de notre temps. Telle page touche à Rabelais, telle autre à Bossuet. D' effort, point. Vous allez de ce curé à cet évêque et de cet évêque à ce curé comme on va du b à l' r, tout simplement parce que toutes les lettres sont dans l' alphabet et tous les esrits dans votre esprit. Vous êtes royaliste, il y a ici un tas de républicains qui raffolent de votre livre ; vous êtes classique, et à tout moment j' entends des romantiques dire en vous lisant : mais c' est exquis ! Mais c' est vrai ! p202 -ils font bien quelques petites réserves çà et là, mais ce sont les réserves de l' oiseau dans la forêt et de la femme sous les baisers. -quant à moi, comment trouver un remerciement ? vox faucibus hoesit . Je vous charge de l' écrire, et je le signerai. Le jour même où votre livre est arrivé, c' était un soir, on s' est jeté sur la caisse ; Vacquerie s' y est rué, quoique, parmi les trésors qu' elle contenait, il y eût trois énormes fromages de Brie, son horreur. Son nez, pas petit pourtant, avait perdu l' odorat qui était passé tout entier dans son esprit. Il n' y avait plus dans la caisse que des parfums ; son esprit flairait votre livre. Et puis, tout de suite, on s' est mis à lire, haut, bien entendu, tous voulant lire à la fois. Il y avait, dans l' espèce de cave que ces dames ont la bonté d' appeler leur salon, une vingtaine de proscrits, républicains écarlates, partageux, démagogues, anarchistes, buveurs de sang, les plus braves coeurs du monde. On est tombé sur les admirables pages qui terminent le tome iv. Ma maison, ma femme et ma fille à la fenêtre, vous dans la rue, la nuit et votre âme sur le tout, et toute la cohue de jacques et de rouges, moi en tête, s' est mise à pleurer. dictus ab hoc lenire tigres . Tigres, oui. Si vous saviez quels bons tigres nous sommes ! Ces proscrits, ces parias, ces naufragés de la méduse , passent leur temps à s' entr' aider. On donne du pain, dont on a peu, à ceux qui n' en ont pas du tout ; on prend sous son toit les sans-asile (sans culottes, aussi, souvent) ; les pauvres femmes accouchent çà et là, les autres femmes font des layettes aux nouveau-nés et portent des bouillons aux accouchées. Quiconque a, donne ; quiconque manque, reçoit. Ils partagent, ces partageux. Quant à la France, elle oublie. C' est son droit ; si j' étais elle, je n' userais pas de ce droit-là. Mais j' ai tort. Baisons les pieds de notre mère. Du reste, il paraît que notre exode va recommencer. Soit. Lisez les choses imprimées que vous trouverez sous ce pli, cela vous mettra au fait. Tous les journaux hors de France publient ou traduisent ces lignes. Que faites-vous maintenant, cher et charmant et courageux et intrépide poëte ? Outre votre merveilleux enfantement du lundi, le treizième travail d' Hercule, votre jeu, dans quelle oeuvre vous reposez-vous de ce livre éclatant qui vient de naître ? Vous êtes une des maîtresses roues de l' esprit humain actuel ; vous n' avez pas le droit de vous arrêter ; vous devez aller et tourner sans cesse et sans relâche élever l' eau, c' est-à-dire l' intelligence dans les cerveaux. Si vous vous interrompiez un jour, il me semble vraiment qu' il n' y aurait plus de fumée à la cheminée de l' usine et qu' on dirait : tiens ! Paris s' est éteint ! p203 Ma femme, ma fille, mes fils sont touchés dans les entrailles par votre livre. Vous voilà de notre famille, savez-vous ? Je m' y revois jeune, dans ce doux livre, et ils s' y revoient petits. Cela nous ramène aux roches ; notre grand vieillard et notre bon Armand sont là qui jasent ; notre chère soeur de l' âme, Mlle Louise, fait des châteaux de cartes, moi badigeonnant ; vous êtes là, riant du rire de Diderot, avec la larme de Jean-Jacques au coin de l' oeil ; oh ! Toute cette jeunesse ! Toute cette enfance ! Toute cette joie ! édouard redevient Ardoise, Victor redevient Toto, Adèle redevient Dédé, et elle, l' ombre, l' ange, la lumière de mon deuil, elle redevient Didine. Et elle se penche sur nos têtes, et elle remplit votre ravissant et tendre livre de nos larmes et de ses rayons. Quel magicien vous êtes ! Quel évocateur ! ô grand coeur et grand esprit, je vous aime ! D' ici à deux mois, vous recevrez les contemplations . C' est un sombre livre, serein pourtant. Là aussi vous reverrez toute la vie passée. Ce livre pourrait être divisé en quatre parties qui auraient pour titres -ma jeunesse morte, -mon coeur mort, -ma fille morte, -ma patrie morte. - hélas ! La mer fait rage depuis un mois ; ma maison la nuit sonne comme un écueil ; je dors peu dans ce vacarme ; les hurlements de l' abîme font aboyer les chiens (j' ai des chiens. Cela reste). Savez-vous ce que je fais, ne dormant pas ? Je travaille. Je rêve. Je pense à la France, à ceux que j' aime, aux radieux esprits, aux amitiés vraies, aux beaux styles, aux nobles coeurs, aux fermes courages, à vous. Seriez-vous assez bon pour faire jeter à la poste la lettre ci-incluse. -mettez mes hommages aux pieds de votre charmante et noble femme. -ma femme vous écrira prochainement. 1855 T 2 à Madame De Girardin, à Paris. Marine-Terrace, 4 janvier. Cette année 1855 a eu pour nous un point du jour ; c' est votre lettre. Elle nous est arrivée pleine de rayons comme l' aube, et, comme l' aube, avec quelques larmes. En la lisant, il me semblait voir votre beau visage calme qui ressemble à l' espérance. Tout Marine-Terrace a été éclairé un moment comme par un éclair de joie. p204 Je ne suis pas pressé, moi, car je suis beaucoup plus occupé du lendemain que de l' aujourd' hui ; ce lendemain devra être formidable, destructeur, réparateur et toujours juste. C' est là l' idéal. Y atteindra-t-on ? Ce que Dieu fait est bien fait ; mais, quand il travaille à travers l' homme, l' outil va quelquefois à la diable et fait des siennes malgré l' ouvrier. Espérons pourtant et préparons-nous. Le parti républicain mûrit lentement dans l' exil, dans la proscription, dans la défaite, dans l' épreuve. Il faut bien qu' il y ait un peu de soleil dans l' adversité, puisque c' est elle qui fait lever la moisson, et qui fait croître l' épi dans la tête de l' homme. Je ne suis donc pas pressé, je suis triste ; je souffre d' attendre, mais j' attends, et je trouve que l' attente est bonne. Ce qui me préoccupe, je vous le répète, c' est l' énorme continuation révolutionnaire que Dieu met en scène en ce moment derrière le paravent Bonaparte ; je crève ce paravent à coups de pied, mais je ne souhaite pas que Dieu l' enlève avant l' heure. Du reste, vous avez raison, la fin est visible dès à présent. Nulle autre issue à 1855 que 1812 ; Balaklava s' appelle Bérézina ; la petite N tombera comme la grande dans de la Russie. Seulement la restauration se nommera révolution. Vous, votre nom est Mme De Staël en même temps que Mme De Girardin, vous n' êtes pas Delphine pour rien, et, avec une charmante indifférence d' astre, vous couvrez de rayonnements ce cloaque. J' y flamboie, vous y brillez, et, de loin, du fond de l' ombre, le flamboiement salue l' auréole. Vous avez tous les succès qui vous plaisent ; hier, chez Molière, aujourd' hui chez M Scribe. Il vous convient de sacrer le vaudeville comédie, et vous le faites, et Paris bat des mains, et Jersey recommande à Guyot de toucher de bons droits d' auteur qui amèneront peut-être la muse dans ce Carpentras de l' océan. -car vous nous le promettez un peu ; n' oubliez pas ce détail, je vous prie. -en vous attendant, notre Carpentras donne des bals, où vos fleurs font merveille. Votre bouquet et ma fille ont dansé, l' une portant l' autre, et ont fort ébloui les anglais chez lesquels la Crimée n' a pas encore tu le rigodon. On me dit Paris moins folâtre, je le comprends. La honte est encore plus triste que le malheur. Du reste, la foi à une chute prochaine de M B est dans l' air ; on me l' écrit de toutes parts. Charles disait tout à l' heure en fumant son cigare : 1855 sera une année oeuvée . J' ai causé hier de vous avec Le Flô, qui vous admire et vous adore ; contagion de Marine-Terrace. Comme il vient souvent me voir, cela lui vaut, à p205 Paris, l' ouverture de ses lettres, et dernièrement le préfet de police en aurait envoyé une au ministre de la guerre, qui l' aurait montrée à numéro iii, lequel aurait lu, puis dit : allons, Victor Hugo a fait de ce Le Flô un rouge . Le Flô m' a redit le mot ; je l' en ai félicité. D' ici à deux mois, vous aurez les contemplations . Envoyez-moi votre nouveau succès. Vous trouverez sous cette enveloppe le speech dont vous me parlez, qui a fait bruit en Angleterre, et m' a valu une menace en plein parlement à laquelle j' ai riposté. Je vous envoie, sous ce pli, ma réplique à la menace. J' ai dessiné pour vous ma carte de visite. La chose étant non politique, je vous l' enverrai de Jersey. Ce sera une assez grande enveloppe. Je la ferai charger à la poste, et je pense qu' elle vous arrivera presque en même temps que cette lettre. Les tables nous disent, en effet, des choses surprenantes. Que je voudrais donc causer avec vous, et vous baiser les mains, ou les pieds, ou les ailes ! P M vous a-t-il dit que tout un système quasi cosmogonique, par moi couvé et à moitié écrit depuis vingt ans, avait été onfirmé par la table avec des élargissements magnifiques ? Nous vivons dans un horizon mystérieux qui change la perspective de l' exil. -et nous pensons à vous, à qui nous devons cette fenêtre ouverte. Les tables nous commandent le silence et le secret. Vous ne trouverez donc dans les contemplations rien qui vienne des tables, à deux détails près, très importants, il est vrai, pour lesquels j' ai demandé permission (je souligne) et que j' indiquerai par une note. à émile Deschanel, à Bruxelles. Marine-Terrace, 14 janvier. Je travaille presque nuit et jour, je vogue en pleine poésie, je suis abruti par l' azur ; de là mon silence, cher poëte, mais je vous aime. Vos reproches sont justes, charmants, et injustes. Je pense à vous bien souvent. Le mercredi soir il me semble que j' ai une heure plus vide que les autres ; et ma bête dit à mon esprit : que tu es bête ! Il y a trop loin pour aller ce soir à son cours. p206 Vous êtes mon voisin pourtant : vous voilà installé magnifiquement dans cette grande place où j' ai niché sept mois entre le haut beffroi plein du duc d' Albe et la bouteille à encre d' où sortait Napoléon-Le-Petit. Vous rappelez-vous ? Vous veniez le matin ; Charras était dans un coin, Lamoricière dans l' autre, fumant dans la pipe de Charles ; Charles et Hetzel sur le canapé qui me servait de lit ; et, avec le beau soleil dans ma large fenêtre, je vous lisais une page du livre. Les bonnes poignées de main qu' on se donnait ensuite ! Maintenant tout s' est coloré autrement, en rose pour vous, en sombre pour moi. Vous êtes marié au succès, au bonheur, à une charmante femme, à un public amoureux, aux applaudissements, aux sourires ; moi j' ai épousé la mer, l' ouragan, une immense grève de sable, la tristesse et toutes les étoiles de la nuit. Je vous souhaite, madame, la bonne année, deux patries et deux hommes, la Belgique plus la France, et votre mari plus un fils. écrivez-moi, cher ami, jetez dans mes rêveries ce bon rire gaulois et naïf que vous avez et que j' aime. Nous attendons le petit franco-belge à époque fixe : nous savons que vous visez juste. Je prends vos deux baisers et je vous en rends quatre, un sur chaque joue. V H. Dites à mon excellent et cher Hetzel que je fais force de rames vers lui. Ce sera un livre à part que ces contemplations . Si jamais il y aura eu un miroir d' âme, ce sera ce livre-là. à Paul Meurice. dimanche 18 février. Cher ami, depuis ma dernière lettre que vous avez dû recevoir il y a une dizaine de jours, la mort m' a visité. J' ai perdu un bon vieux cher ami, mon frère Abel. Nous vivions loin l' un de l' autre autant par les idées que par la distance matérielle, tout en nous aimant profondément. Maintenant il est dans la vérité et dans la lumière. Il doit voir que c' est le sacrifice qui a raison, que c' est le progrès qui a raison, que c' est la souffrance qui a raison, et je p207 suis sûr qu' il se tourne vers mon exil comme je me tourne vers son tombeau, avec un oeil attendri. Tous les deuils m' entourent. C' est bien. Dieu sait ce qu' il fait. Hetzel est à Paris. Le savez-vous ? Le connaissez-vous ? Si oui, et si vous avez occasion de le voir (mais il faudrait que ce fût tout de suite) seriez-vous assez bon pour lui demander : 1 s' il a reçu les deux lettres que je lui ai écrites. 2 si M Pelvey a fait pour moi le paiement dont je lui ai donné avis, chose urgente, car le 22 février, il y aurait déchéance . -avez-vous eu la bonté d' affranchir, comme je vous en priais, la lettre à la compagnie d' assurances contenue (la lettre, non la compagnie) dans ma dernière lettre. Tirez-vous de toutes ces lettres-là comme vous pourrez. Je vous envoie à travers ces broussailles, et à votre charmante femme, toutes les tendresses de Marine-Terrace. à X. Marine-Terrace. Dimanche 22 avril. Lisez ceci, cher poëte. C' est la protestation du présent en attendant l' imprécation de l' avenir. Il ne sera pas dit que le misérable triomphe de cet homme en Angleterre aura passé sans que quelqu' un ait parlé au nom de la France bâillonnée et liée de cordes dans la caverne empire. L' Angleterre est à plat ventre. Elle tremble devant ce petit homme, elle claquera des dents devant la révolution ; c' est bon. L' Angleterre était l' obstacle possible de l' avenir ; je suis charmé qu' elle s' évanouisse. Attendons. Demain talonne aujourd' hui. écrivez-moi souvent, et sans attendre mes réponses. Vos lettres, si profondément empreintes de toute votre noblesse de coeur et d' esprit, sont des joies pour Marine-Terrace. Envoyez-moi ce que vous faites ; parlez-moi de vos travaux, de votre femme si digne de vous, de vos succès à deux, de votre bonheur à deux ; je vous envoie toutes les effusions cordiales de ma solitude. J' achève de dorer quelques étoiles au ciel un peu sombre des contemplations . Cela fait, vous les aurez. Donnez-moi des nouvelles de Paris, haut et bas, théâtres et journaux, lettres et foule. Nous parlons souvent de vous ici ; et vous êtes une des figures p208 qui font sourire et rayonner le retour. Le temps me manque pour vous écrire vingt pages que j' ai dans le coeur ; je les mets dans un serrement de main. - ex imo. V. Vous devez voir souvent Paul Meurice. -demandez-lui donc s' il a reçu mon dernier envoi (assez gros paquet). vale et ama amantes. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 4 mai. Avez-vous reçu, cher poëte, il y a environ quinze jours, une grosse lettre de moi contenant le speech dont je vous envoie la réimpression en épreuve et vous disant que ce que vous vouliez bien désirer pour votre frère serait fait. Votre lettre à Auguste que je viens de lire nous laisse dans le doute à cet égard. Il est vrai qu' elle n' est pas datée (seul défaut que vous ayez. Ne pas dater vos lettres.) répondez-moi vite. J' ai peur que nos adresses ne soient connues de la police de ce monsieur. Je vous envoie ce mot par Bruxelles et par Dumas ; confiez votre réponse au jeune Allix qui me la fera passer. Je vois que vous êtes en grand enfantement, et moi aussi. Vous allez avoir les contemplations . Enfin ! Direz-vous. J' aime mieux que vous disiez enfin que : déjà ! -nous vous désirons, nous vous espérons, nous vous aimons. V. Comment va Mme De Girardin ? à Hetzel. Marine-Terrace, 31 mai. Il faut frapper un grand coup et je prends mon parti. Comme Napoléon (1 er), je fais donner ma réserve. Je vide mes légions sur le champ de bataille. Ce que je gardais à part moi, je le donne, pour que les contemplations p209 soient mon oeuvre de poésie la plus complète. Mon premier volume aura 4500 vers, le second 5000, près de 10000 vers en tout. Les châtiments n' en avaient que 7000. Je n' ai encore bâti sur mon sable que des Giseh ; il est temps de construire Chéops ; les contemplations seront ma grande pyramide. En même temps que cette lettre, cher poëte éditeur, vous recevrez par la poste le premier fascicule. Vous y trouverez en l' ouvrant une instruction pour l' imprimeur que je vous serai obligé de faire exécuter avec un soin précis et de point en point. Pour cette grande bataille, je renonce aux pages blanches entre chaque pièce. On pourra mettre jusqu' à 26 vers à la page. 24 vaudraient mieux, je crois. Il me semble toujours qu' on pourrait imprimer en même temps l' in-18 belge et l' in-8 parisien. Cela nous ferait gagner un mois. Répondez-moi tout de suite si le premier envoi vous est bien parvenu, et si vous voulez tout le reste par la même voie. Je vous enverrai aussi rapidement que vous voudrez, tous les jours un envoi, si vous le souhaitez, ou du moins trois fois la semaine ; si, de votre côté, vous m' envoyez six épreuves par semaine (nécessaire), nous irons vite et nous paraîtrons dans deux mois (bon moment). Voici le calcul. Vingt et une feuilles par volume. Un volume par mois. Si vous allez plus vite encore, ce sera mieux. Allons, en selle. Je serre vos bonnes mains. Le premier envoi contient les xiv premières pièces du livre premier et va jusqu' à la page 32 du manuscrit. à Paul Meurice. Marine-Terrace, 25 juin. Vous avez Auguste en ce moment, cher poëte, et je pense qu' il vous dira tout ce que je ne puis vous écrire. Nous espérons, d' après les dernières nouvelles, qu' il aura trouvé sa mère hors de danger immédiat, et que ce n' est pas le deuil qu' il a été chercher à Paris. Si ses inquiétudes, comme nous le croyons, sont dissipées, nous lui envions vos bonnes causeries, vos charmantes intimités de toutes les heures, et ces épanouissements de grâce et de cordialité dont vous avez laissé le souvenir à Marine-Terrace. Vous êtes, vous, cher ami, à la veille d' un immense succès, vous allez jeter sur l' immonde Paris d' à présent le manteau de pourpre du Paris passé et du Paris avenir. Les journaux nous arrivent déjà tout pleins de votre rumeur. Je tâcherai de deviner le p210 soir de la première représentation et je vous enverrai à travers l' ouragan l' applaudissement de mon rocher... je dis l' ouragan, car Auguste vous dira que nous n' avons pas d' été ; le soleil commence à avoir un visage d' exilé et me fait l' effet d' avoir été un peu jeté hors du ciel. Au fait, il était coupable de lumière. Ce serait juste. En attendant, nous avons des fleurs de tolérance comme la France a les idées, et guère plus de papillons que vous de journaux. La vie passe tout de même. Quant à moi, je me plonge dans les contemplations . Qui m' aime m' y suive. J' ai envoyé la première partie du manuscrit ; mais je n' ai pas encore d' épreuves. Cela viendra pourtant. Mais c' est une rude chose de donner des bon à tirer à travers l' océan. Dites à Auguste qu' hier en me promenant au rocher des proscrits, j' ai reçu tout à coup une grosse pierre sur la tête ; je me suis relevé le visage en sang ; j' ai plongé la blessure dans l' eau de mer ; j' ai fait deux lieues à pied ; et je suis bien ce matin. Le docteur Cornet qui se baignait avec moi a vu la pierre et est resté stupéfait que je ne sois pas tombé sous le coup. Je crois que c' était tout bonnement des enfants qui jouaient ; mais on n' ôtera pas de la tête des proscrits que c' est un guet-apens. J' ai montré la pierre aux gamins du dick et je leur ai dit : " une autre fois, prenez-en de moins grosses. " le soir, les proscrits sont venus en masse savoir de mes nouvelles et Saint-Hélier était en rumeur. Cher poëte, je crains que tout ce que je vous envoie ne vous parvienne pas ; je ne crois pas que vous ayez reçu ma dernière lettre à M B. Je vous en ai pourtant envoyé de deux formats différents. Je ne mets rien dans cette lettre-ci, pensant que de cette façon elle vous parviendra peut-être. Vous y trouverez pourtant trois choses que je vous serai obligé de faire remettre à leurs destinations. 1, un mot pour ma belle-soeur Julie, Madame Abel. 2, une petite lettre pour Paillard De Villeneuve au sujet de mon appel. 3, un dessin sous enveloppe pour Mme D' Aunet, que vous serez bien aimable de lui faire porter le 2 juillet . Je pense que c' est à peu près le moment où ceci vous parviendra. 26 juin. J' ajoute un mot. La lettre d' Auguste nous arrive, dites-le-lui, je vous prie. Nous l' avons lue tout haut autour de la table où il était encore il y a huit jours, et qui, nous l' espérons bien, le reverra bientôt. Nous croyons que les symptômes aigus, déjà domptés, cèderont tout à fait ; il ne restera plus que la maladie chronique qui peut durer des années. Notre cher Auguste conservera p211 sa mère. Hélas ! Moi, mon frère ; votre charmante femme, sa mère ; vous, votre frère et votre mère ; Auguste, sa mère ; c' eût été trop. Je serre toutes les mains aimées. à Noël Parfait. Marine-Terrace, 28 juin. Je reçois la lettre bi-frons , et je souris à ces deux chers et bons visages d' amis qui ne sont pas plus bêtes l' un que l' autre, et je réponds par un envoi immédiat. Vous trouverez dans ce paquet, cher et parfait collègue Parfait, la fin du livre ii, lequel est intitulé l' âme en fleur . Jetez les deux autres titres au panier. Maintenant, attention : 1 je vous envoie une intercalation, la pièce tu peux comme il te plaît me faire jeune ou vieux , qui entre dans le livre ii sous le numéro viii et rejette au chiffre ix la pièce en écoutant les oiseaux . Modifier les chiffres d' ordre suivants en conséquence. Afin d' éviter les remaniements, vous ferez bien de faire tout de suite ces classements dans le manuscrit. 2 vous trouverez dans le paquet, outre la pièce à intercaler, onze pièces allant du chiffre xviii au chiffre xxxviii, et jusqu' à la page 96 du manuscrit. 3 vous êtes un charmant homme, et je ne vous dispense pas du tout de me dire que vous êtes content, et que mon livre vous plaît, attendu qu' il y a dans le monde une ou deux douzaines d' esprits comme le vôtre auxquels, nous les poëtes, nous songeons en travaillant. 4 d' ici à huit jours vous aurez le livre iii, intitulé les luttes et les rêves ; de cette façon vous aurez entre les mains le premier volume tout entier. Vous savez que ce volume est intitulé autrefois . Le second a pour titre : aujourd' hui . C' est l' épopée après l' idylle. 5 le spécimen est bon, et je suis heureux, heureux, heureux de penser que vous allez être forcé de m' écrire très souvent de ces lettres qui sont charmantes comme si elles n' étaient pas bonnes, et bonnes comme si elles n' étaient pas charmantes. V. p212 Mes prohibitions ne s' étendent pas le moins du monde à Madame Parfait, pour laquelle je ne verrais du reste qu' un peu d' ennui dans ce labeur, et à qui j' offre mes hommages les plus empressés. Dites, je vous prie, à mon cher poëte d' éditeur que je lui répondrai par le prochain numéro , la poste me pressant aujourd' hui. à Paul Meurice. mardi 3 juillet. Encore moi. Je vous écris coup sur coup. Cher poëte, nous comptions recevoir aujourd' hui une lettre d' Auguste. Rien. Cela nous inquiète. Nous craignons que l' état de sa mère n' ait empiré, et vous devriez bien, excellent ami, nous tirer d' anxiété le plus tôt possible. Je pense que vous avez reçu toutes mes lettres depuis dix jours, celle du 24 juin en contenant trois autres (pour Paillard De Villeneuve. -Mme Abel. -Mme D' Aunet) et mes deux dernières du 30 juin et du ier juillet. à ce propos, permettez-moi de vous renouveler la recommandation de ne remettre aucune réponse pour moi à M Krafft (Edmond) que je ne connais pas particulièrement et auquel vous aurez à payer pour moi les 75 francs que je viens de tirer sur vous. Je suis honteux de toutes ces peines que je vous donne et de toute cette prose que je vous griffonne. écrivez-nous vite, envoyez-nous de bonnes nouvelles, et ayez un grand succès. -dites à Auguste que son absence nous couvre d' ombre dans notre trou. Qu' il revienne bien vite. -à vous. ex intimo. V. Mme De Girardin. Quel malheur ! Il y a deux ans, elle était ici avec lord Raglan. Les voilà morts tous deux presque au même moment. Pourquoi cette conjonction de fatalité entre ce lord quelconque et cette grande âme ? -je viens d' écrire à émile De Girardin. Nous sommes navrés de cette mort. p213 à Noël Parfait. 8 juillet. Marine-Terrace. Vous ici ! Et Dumas ! Quel bonheur c' eût été ! Quelle fête sur le rocher ! Quels vastes éclats de rire au nez d' Ogre-Le-Petit ! J' espère bien que ce projet n' est pas tombé dans toute cette eau qui nous sépare, et qu' un de ces matins d' été ou d' automne, en voyant Parfait débarquer, nous crierons : Noël ! -poussez Dumas à la chose, n' est-ce pas ? Quelle est donc cette brouille avec sa fille ? Voici les deux feuilles corrigées. à propos, cela coûte 2 fr 60 de port. On me dit qu' en les envoyant sous bande, cela ne coûterait qu' un timbre-poste de journal. Informez-vous, je vais m' informer. J' affranchirais les miennes, vous affranchiriez les vôtres, et nous donnerions des sous au lieu de donner des francs. Je ferais bien volontiers cette économie sordide sur Victoria et Léopold. J' ai fait droit à votre très juste observation sur chants et champs . Du reste, ces épreuves m' ont charmé ; j' ai senti qu' un ami y avait passé. C' était mieux que corrigé, c' était comme paré. Et votre bonne et charmante lettre nous a tous ravis. Je recommande à votre attention fraternelle les pages 18, 26, 27, 28, 31, 39, 49 (les deux vers transposés) 52, 61, 67, 72 entre autres, et tout particulièrement 45, 46, la pièce à Madame De Girardin qui, avec quelques mots et quelques vers changés, se trouve comme faite pour sa mort. (noble femme, et que je regrette profondément). N' hésitez pas à me renvoyer la correction sur laquelle vous auriez quelque hésitation. Ne tirez jamais qu' à coup sûr , comme les russes à Sébastopol. Je suis encore forcé d' ajourner au prochain numéro ma réponse promise à notre ami. Montrez-lui la lettre ci-incluse de Pascal Duprat et ma réponse que je vous envoie ; il faut que H la lise, afin de faire, le cas échéant, la même réponse que moi, réponse du reste commandée par la lettre et l' esprit de nos traités. Quand notre ami aura lu la lettre à Pascal Duprat, (le plus tôt possible) je vous serai obligé d' y mettre un cachet noir et de la faire parvenir à son adresse. Je vous avais envoyé seize pièces du livre ii, ayant intercalé au numéro 8 la pièce : tu peux comme il te plaît me faire jeune ou vieux, le numéro 16 est devenu le 19 ils marchaient tous les deux sous les arbres et immédiatement après vient le numéro 18 : p214 je sais bien qu' il est d' usage . Je crois qu' avec cette explication vous ne pouvez vous tromper. Ce numéro 18 commence mon dernier envoi. Au prochain courrier le livre iii. Probablement en deux envois, car il est le plus gros des trois. Nous vous aimons. à Noël Parfait. Marine-Terrace, jeudi 12 juillet. 1 évitons, cher coopérateur, les transpositions. D' ailleurs les pièces de ce diable de recueil sont comme les pierres d' une voûte. Impossible de les déplacer. Je me borne donc à changer le premier hémistiche de mes deux filles . Au lieu de : à la vague lueur, etc., mettez, je vous prie : dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe. c' est même mieux. Donc re merci. 2 voici qui importe. Dans la réponse à un acte d' accusation , intercaler les huit vers que voici après le 18 vers, de façon qu' on lise : en somme, j' en conviens, oui, je suis cet abominable homme ; et, quoique, en vérité, je pense avoir commis d' autres crimes encor que vous avez omis, avoir un peu touché les questions obscures, avoir sondé les maux, avoir cherché les cures, de la vieille ânerie insulté les vieux bâts, secoué le passé du haut jusques en bas, et saccagé le fond tout autant que la forme, je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme, je suis le démagogue horrible et débordé, etc. Vous m' enverriez épreuve de ces huit vers en placard. 3 voici la feuille iii corrigée en bon à tirer. 4 voici le reste du livre iii et la fin du premier volume. Quand vous voudrez, vous aurez le second. -je recommande à votre attention fraternelle et paternelle d' abord tout, puis très particulièrement la grosse pièce qui finit magnitudo parvi et qui marque le passage d' un volume à l' autre, du p215 bleu clair au bleu sombre. L' envoi d' aujourd' hui va jusqu' à la pièce xxx et la page 171 du manuscrit. Pour éviter la monotonie du mot romain , ne mettez d' italiques que là où vous voyez les mots soulignés dans le manuscrit. Je vous avoue cette faiblesse, je hais les lettres italiques. -n' hésitez pas à me renvoyer les corrections sur lesquelles vous auriez des doutes. Je crois que voilà mon sac d' aujourd' hui vidé. Que vous dire maintenant ? Que nous sommes à vous de tout coeur, que nous vous réclamons à cor et à cris, sitôt les contemplations terminées, et que nous tâcherons de retrouver à Marine-Terrace les bons rires du boulevard Waterloo. tuus. V. Mettez-moi aux pieds de Madame Parfait. à Charles. Hauteville-house, 14 mai. J' ai tes deux lettres, elles me vont au coeur. Amuse-toi bien, mon bon petit Charles, voilà ce que je te demande ; que ta mère et ta soeur s' amusent côte à côte avec toi ; que tout ce grand morceau de mon coeur qui est là-bas soit heureux ; cela me rendra heureux ici. Après votre départ, j' ai été sur l' esplanade et sur la route de saint Sampson et j' y suis resté jusqu' à la disparition de votre fumée à l' horizon. Nous voici maintenant, Victor et moi, faisant ménage à deux le plus doucement et le plus tendrement que nous pouvons dans notre désert. Après le dîner, nous jouons au billard une heure ou deux ; Victor me rend vingt-cinq points : il n' a encore réussi qu' à me gagner un sou. Le soir de ton départ, j' ai dîné avec Lux ; elle était un peu triste, mais douce, et cherchant les caresses dont elle était accablée. Je passe toutes mes soirées avec elle, et nous dînerons ensemble deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche. Elle me fait des tendresses inouïes quand elle me voit, comme si elle te sentait dans moi. Voici une lettre de Mme Colet pour ta mère. Si ta mère ne l' a déjà fait, il est important qu' en lui écrivant, elle lui fasse comprendre que ces deux dames ne peuvent loger à la maison, si elles viennent en même temps que Julie et son mari, la maison ne pouvant loger plus de deux personnes en dehors de nous. Fixe bien, je te prie, l' attention de ta mère sur ce point essentiel. Avec la lettre de Mme Colet, je vous envoie six feuilletons sur Auguste, entre autres Janin. Le succès est aussi vif qu' il est juste. J' ai écrit à Vacquerie pour le re féliciter. Hetzel m' a écrit réclamant le deuxième volume, vite, vite, vite . Ce nonobstant, j' irai peut-être passer quelques jours à Serk pour prendre les notes du roman futur. J' ai demandé à Victor s' il voulait venir, son travail l' en empêche ; du reste il me proteste que son travail l' empêchera aussi de s' ennuyer p295 pendant mon absence. Si je pars, ce sera la semaine prochaine. Nous avons ici un admirable temps, ce qui me fait penser, et j' en suis joyeux, que vous avez beau temps à Londres. Mon Charles bien-aimé, je te recommande de nous oublier là-bas ; moi je pense à toi, si tendre, si doux, si bon, et au beau livre que tu vas ébaucher à Londres. Toi, ne pense pas à nous ; je veux ta joie et non ta tristesse ; travaille un peu, amuse-toi beaucoup. Je dis la même chose à ta mère et à ta soeur. J' attends leur lettre, et je ne fais de vous trois qu' une bouchée ou qu' un baiser. Dans moins d' un mois nous serons ensemble. Amitiés à tous ceux qui sont nôtres. à Madame Victor Hugo. mardi 24 mai. Chère amie, Charles nous est arrivé ce matin. Nous avons passé la matinée à parler de toi et d' Adèle. Londres a ennuyé Charles, mais ne produit pas le même effet sur vous, et je suis charmé que ce voyage vous ait donné la distraction que vous en attendiez. Je suis en proie à un mal de tête assez tenace. Je vais essayer de quelques jours de Serk. Nous partons après-demain jeudi. J' ai reçu aujourd' hui les premières épreuves de la légende des siècles . Et à ce sujet Hetzel m' écrit pour me prier de prier Vacquerie d' une chose dont je te prie à mon tour. Voici le fait : il importe à Hetzel, pour ses combinaisons d' affaires, que les libraires et éditeurs de Paris me croient encore très indécis sur le moment où je publierai " la légende des siècles " et refusant (moi) de livrer immédiatement le manuscrit à Hetzel . Or Auguste, sans le vouloir, a détraqué cela. Il a dit à Michel Lévy que j' avais envoyé le premier volume à Bruxelles. De là plusieurs inconvénients pour Hetzel. Il serait à désirer qu' Auguste trouvât moyen de revenir là-dessus le plus tôt qu' il pourra, et de dire au même Michel Lévy, qu' il s' était trompé, que je continue d' être indécis, que je n' ai envoyé qu' une partie du premier volume et qu' Hetzel, qui me presse, n' est pas tranquille . Voilà les propres paroles qu' Hetzel désire et que je transcris dans sa lettre. Transmets-les à Auguste, qui dans sa sagesse avisera. Envoie-moi par la poste un numéro du nord qu' Auguste t' a adressé pour me le renvoyer. C' est lui-même qui me l' écrit. Ce numéro contient un article de M De Pène p296 sur Auguste, et il veut que je le lise, cet article me concernant beaucoup. Je te recommande de ne pas oublier cet envoi. Charles me dit que tu te renfermeras strictement dans l' argent que je t' ai remis pour ton voyage et que tu ne le dépasseras pas d' un sou, mais que tu économises le plus que tu peux pour pouvoir rester à Londres quelques jours de plus que le mois. Dans ces termes-là, je n' y ferais pas d' objection. Seulement, chère amie, renferme-toi bien en effet dans ton petit budget tel que nous l' avons fixé. -tu sais ma gêne actuelle que viennent encore augmenter les achats désirés et recommandés par Charles. -Dieu aidant nous nous en tirerons, mais le moment actuel est étroit. Je t' embrasse, chère bonne amie ; j' embrasse ma petite Adèle bien-aimée. Amusez-vous toutes les deux, et revenez-nous bien contentes. Remercie de ma part Madame Milner Gibson de toutes ses charmantes bonnes grâces pour vous deux. à Noël Parfait. Serk, 29 mai. Je suis à Serk ; de là le retard de cette réponse, cher Parfait. Je suis dans un pays sauvage où l' affranchissement du genre humain est à peine entrevu, et où l' affranchissement des lettres est inconnu. Ceci dit, je passe à vos observations. Vous avez à la fois tort et raison pour toute Rome . L' e euphonique corrige la règle de tout , sans l' accord. On dit une femme toute nue, une porte toute grande ouverte, etc. En somme, comme toute Rome est disgracieux, je mets : où croulait Rome entière . N' y a-t-il pas des étoiles indiquant des séparations dans Booz endormi ? Vérifiez. Je n' ai point là le manuscrit. S' il y a des étoiles, mettez-en en augmentant le blanc, là où elles sont. Cher Parfait, c' est admirablement corrigé et je vous remercie. Cependant, il faudra remanier le tout (voyez l' observation au bas de la première page). Et les étoiles de Booz (si Booz est, en effet, étoilé) feront encore du recul. Veillez, je vous prie, à ce que ce recul n' entraîne aucun écroulement et aucun désastre. Plein de confiance en vous, mon cher alter ego , je donne le bon à tirer. p297 à Jules Simon. Hauteville-house, 25 juin. Monsieur, votre beau livre, la liberté, a mis beaucoup de temps à m' arriver et j' ai mis beaucoup de temps à le lire et à le méditer. Ne vous étonnez donc pas si j' ai tant tardé à vous remercier. Je ne m' en excuse point. Cette lenteur importe peu. Des ouvrages comme les vôtres sont patients parce qu' ils sont durables. C' est presque un code que vous avez écrit là. Il y a d' un bout à l' autre un vrai souffle de législation. Je ne suis pas d' accord avec vous sur tous les points. Mais nos dissidences sont rares, et il m' est arrivé bien des fois d' avoir en vous lisant cette sorte de surprise et de ravissement qu' on éprouve devant sa propre pensée intime admirablement dite par un autre. Votre chapitre sur la propriété est en particulier une de vos pages les plus profondes et les plus décisives. C' est un grand don, et vous l' avez, que de fortifier l' idée irréfutable par le style entraînant. Ces deux volumes, où l' histoire est si puissamment appelée au secours de la philosophie et le fait au secours de l' idéal, prendront place, monsieur, parmi vos plus belles oeuvres. Vous avez choisi la grande heure pour défendre la liberté. Il n' y a pas de plus beau moment que la nuit pour glorifier la lumière. Trouvez bon, monsieur, que je vous serre cordialement la main. Victor Hugo. p298 à Adèle Hugo, à Londres. 21 juillet. Tu te trompes, chère enfant, un sourire et un embrassement de toi me sont plus doux que toutes les fleurs d' ici-bas et tous les rayons de là-haut. Il me tarde bien de vous revoir, ta mère et toi ; c' est une triste fête que ma fête aujourd' hui ; l' an passé, la maladie ; cette année, l' absence. Enfin, pourvu que vous reveniez toutes deux bien portantes, je trouverai tout bien arrangé par le bon Dieu. Mais vous avez mal choisi le moment de votre villégiature ; on me dit de tous les côtés que la Tamise empeste et empoisonne Londres en été ; les journaux sont pleins de détails hideux sur le curage qu' on a été forcé d' interrompre. Dépêchez-vous donc de sortir de ce typhus. à Paul Meurice. 29 juillet. Je le crois bien qu' il faut toute âme. Quelle bonté et quelle tendre déférence vous avez de discuter cela ! C' eût été tout bonnement une grosse faute. La recommandation de Hetzel serait dangereuse si elle allait jusqu' à protéger de telles bévues. Voici de quoi il est question (mais d' abord, cher et admirable ami, il faut que je vous dise combien je suis heureux que vous soyez content. Vous êtes cinq ou six qui êtes pour moi les étoiles du succès. Je crois en effet qu' il y a quelque chose dans ce livre. Maintenant je ferme la parenthèse, et je viens à l' affaire correction d' épreuves). J' ai en effet un peu mon orthographe et ma ponctuation. Tout écrivain a la sienne, à commencer par Voltaire. L' intelligence de l' imprimeur est de respecter cette orthographe qui fait partie du style de l' écrivain. Ainsi j' écris lys et non lis . Je vous ai déjà dit pourquoi. Les correcteurs ont deux maladies, les majuscules et les virgules, deux détails qui défigurent ou coupent le vers. Je les épouille le plus que je peux. Les correcteurs ordinaires ne se doutent pas qu' un vers n' a pas la même physionomie qu' une ligne de prose, et que cette physionomie, gâtée quelquefois par une grosse lettre intempestive, doit être en quelque sorte étudiée vers à vers. Vous pouvez lire ceci à M Claye qui est, je le sais, fort distingué d' esprit, et qui comprendra. p299 Je vous envoie en hâte les bon à tirer après corrections (indiquées par moi) des cinq premières feuilles. Vous aurez les deux autres tout de suite. On pourrait très bien m' envoyer les épreuves sur papier très fin en coupant les marges sous enveloppe à l' adresse de M Aug Vacquerie-à Guernesey. Je renverrais les errata courrier par courrier comme aujourd' hui. Charles me prie de vous demander si la Bohème dorée a paru, et s' il y aurait moyen qu' il en reçût un exemplaire par la poste. à bientôt. Merci, merci, merci encore. Je ne saurais vous dire avec quel attendrissement je vous aime. Je crois qu' il serait bon de paraître le plus tôt possible. Répit d' une demi-heure à la poste. J' en profite pour rouvrir ma lettre et l' augmenter du bon à tirer de la feuille vi. Vous aurez demain la vii. London. Madame Victor Hugo. dimanche 31 juillet. Envoie à Auguste ma part de remerciement pour ce doux brin d' herbe qui va prendre place parmi mes reliques. Je t' écris quelques mots en hâte. J' ai 160 pages à corriger aujourd' hui. la légende des siècles paraît vouloir prendre le mors aux dents. Chère amie, Londres est inquiétant à cette heure, et je regrette fort votre prolongation de séjour. Je t' envoie cependant la semaine que tu désires (sept jours, 130 fr en une traite de 5 liv 4 schellings payable à ton ordre chez Sam Dobrée. Tu la trouveras sous ce pli). Le samedi est le jour commode pour revenir. C' est donc du samedi 30 juillet au samedi 6 août que ton retour sera reculé. Nous t' attendons sans faute ce jour-là. Je fais faire force de voiles aux ouvriers. Mais tu connais leur sage lenteur. Tu trouveras cependant quelque changement dans la maison. On commence à la venir voir par curiosité. Mais je ferme la porte le plus que je peux. Les anglais quittent Londres en foule et se réfugient ici et à Jersey. Une femme anglaise qui est venue me voir hier m' a dit que Londres était vraiment dangereux. à samedi donc, et je vous embrasse toutes deux bien tendrement. p300 à Adèle. London. samedi 7 août. Vous voilà heureuses, vous avez Victor ; et nous encore amoindris. Revenez-nous donc bien vite tous les trois, car le gros morceau du groupe est maintenant à Londres. Ma chère petite fille, Victor devant revenir samedi prochain (d' aujourd' hui en huit), c' est encore sept jours à attendre, et ces sept jours je les envoie à ta mère sous ce pli en un effet de 5 liv 4 sch (130 fr) payable chez Sam Dobrée comme à l' ordinaire. Je suis content de ce que tu m' écris de Coelina. Dis-lui de ma part qu' elle ne peut pas me satisfaire davantage qu' en vous servant bien. Prie Victor de s' informer des aquariums. Combien coûte le meilleur marché ? Est-ce solide ? Cela se met-il en plein air ? Serait-ce difficile à envoyer ici ? Le transport serait-il coûteux ? Dis-lui de répondre à toutes ces questions. Et puis je vous aime bien, ma chère trinité, la mère, la fille, et le doux esprit. Je vous embrasse. à samedi. à François-Victor. 15 août. Cher enfant, voici les dix jours demandés en une traite de sept livres 7 sch 10 pence représentant les 185 fr et payable à l' ordre de ta mère chez Samuel Dobrée. Je suis heureux, mon enfant bien-aimé, que tu te trouves bien à Londres, que tu y aies dépisté un bouquin californien, que tu y serres la main de notre grand historien Louis Blanc, que tu y fasses la joie de ta mère et de ta soeur, et que ton cher petit estomac y aille à merveille. Revenez tous en joie et en santé et Hauteville-house rayonnera. Lefèvre va écrire à Londres pour le ticket. Charles ou moi te ferons savoir la réponse. p301 Quant au bric-à-brac, si tu trouves quelque chose d' horriblement splendide et d' horriblement bon marché, tu peux acheter. Tu sais à peu près ce qui convient à la maison et ce qui peut la compléter. Quant à moi, je suis debout sur un quadrige composé des chansons des rues et des bois que je fais, de la légende des siècles que j' imprime, du drame Torquemada que je rêve, et de Mauger que j' éperonne. Je mène ces quatre monstres à grandes guides. Mauger rue un peu, mais ne se soucie pas de rentrer à l' écurie. En somme, ces dames trouveront la maison, sinon finie, du moins finissante ; elles assisteront à l' agonie de Mauger et au trépas de Jean. -je t' embrasse bien tendrement, cher fils, et bien tendrement ta mère et ta soeur. V. J' ai vu la queen qui est venue hier. C' est une bonne face de bourgeoise rougeaude. L' accueil a été froid, vu le dimanche, qu' elle violait. Elle a salué la foule du côté où j' étais. Comme je rends toujours le salut à une femme, j' ai soulevé le bord de mon chapeau. J' ai été le seul. -comment va Auguste ? Est-il toujours à Villequier ? Meurice est admirable pour la légende des siècles . à George Sand . Hauteville-house, 21 août. Voulez-vous, madame, me permettre de vous dire que je suis toujours à vos pieds. Il est dans ma nature de persister, et ce n' est certes pas dans mon admiration et dans mon tendre respect pour vous que je puis défaillir. Ne prenez donc pas mes longs silences pour oubli. Je travaille et je songe dans ma solitude, et je pense aux nobles esprits qui comme vous entretiennent en France le feu de cette grande vestale qu' on appelle l' idée. Oui, vous avez de l' idéal en vous ; répandez-le, répandez-le sur cette pauvre foule d' à présent saturée de matière et de brutalité ; faites votre auguste fonction de prêtresse, et je vous remercie du fond de l' âme. Puisque je vous écris, je ne veux pas fermer ma lettre sans mettre sous ce pli quelques lignes que je ne puis publier en France et que vous trouverez toutes simples au sujet de la dernière insolence de ce malheureux réussisseur. Quand viendrez-vous rayonner dans mon ombre ? -cher et grand esprit, je vous aime et je vous vénère. Victor Hugo. p302 à Hetzel. samedi 3 septembre, Hauteville-house. Je reçois aujourd' hui votre lettre de... (pas de lieu), du (pas de date). Je voudrais bien ne pas vous gronder, mais il faut pourtant que je le fasse un peu. Seulement mettez dans ces lignes le sourire et le serrement de main que j' y mêlerais si vous étiez là, et si, au lieu d' écrire, nous causions. Vous vous plaignez des retards . Savez-vous d' où ils viennent ? Pas de moi, qui n' ai jamais fait attendre une épreuve une heure et qui les renvoie toujours toutes corrigées courrier par courrier. Demandez à Parfait. Les retards viennent en partie des fautes de l' imprimeur belge, lesquelles abondent particulièrement dans la ponctuation, en dépit de Parfait qui est, du reste, et je le lui ai dit, un admirable correcteur. Ces fautes exigent très souvent de doubles épreuves. Les retards viennent surtout de quelqu' un que j' aime beaucoup, mais qui ne répond guère à mes lettres, qui ne date point les siennes, de sorte qu' on ne sait où ni comment lui répondre, qui, (pour des motifs d' ailleurs bien douloureux et bien respectables) a été à peu près insaisissable depuis quatre mois, tantôt à Bruxelles, tantôt à Paris, le lendemain à Chartres, le lendemain à Strasbourg, le surlendemain à Spa ; qui enfin a emporté et gardé une liasse de bonnes feuilles de Claye qui m' était destinée, de sorte qu' il a fallu m' en faire (quinze jours d' attente) un nouvel envoi arrivé hier seulement (par suite de tout ceci, j' ai commencé hier 2 septembre à lire ces bonnes feuilles qui, si elles m' eussent été remises il y a quinze jours, seraient à présent depuis longtemps vérifiées et permettraient de fixer le jour de la publication). Les retards viennent enfin de je ne sais quel accident au papier que vous m' avez raconté vous-même. Je passe à quelque chose qui, je l' avoue, me contrarie vivement. J' aurais voulu, j' aurais dû être consulté sur cette insertion des fragments, qui, me dites-vous, doit avoir lieu aujourd' hui même. Je n' eusse pas refusé l' insertion, mais je l' eusse fait coïncider avec la publication. Pour les contemplations le même fait s' est produit, mais on avait pris mon avis. On aurait dû le prendre également pour la légende des siècles . Je regrette d' avoir été si facilement p303 oublié. Notre ami de Paris a certainement de bonnes raisons. Il me les dira. Quant à ce que vous me demandez pour le moment de la publication, permettez-moi de vous dire que je vous crois un peu froid pour ce livre (vous avez raison peut-être, ce n' est pas à moi de décider cela) et qu' il est dans tous les cas très important que vous veuilliez bien vous entendre avec Paul Meurice qui, lui, le voit un peu plus en beau que vous. Votre accord et votre action en commun sont choses très précieuses pour les distributions de citations dont vous me parlez. Quand je dis que vous êtes froid pour ce bouquin, j' excepte les 200 premiers vers au sujet desquels vous m' avez écrit une page à la fois très belle et très charmante. à vous. à Paul Meurice. Hauteville-house, 47 bre. Hier quelqu' un arrivant de Londres m' a annoncé qu' un fragment de la lég des siècles avait paru le 1 er 7 bre dans une revue qui ne m' est connue que par une hostilité de vingt-cinq ans ; cela m' a horripilé ; j' ai écrit à Hetzel une lettre stupéfaite et assez hérissée. Aujourd' hui, ladite lettre n' étant pas encore partie, j' en reçois une de Bruxelles où l' on me dit que la communication du fragment vient de vous. Admirable effet de votre nom et de maconfiance absolue envers vous ! Cela m' a apaisé à l' instant même. Je me suis dit que vous deviez avoir de bonnes raisons et que vous me les diriez. Et j' ai mis une sourdine à ma lettre à Hetzel. -maintenant, cette insertion nous met dans la nécessité de prendre Claye aux dents et de paraître le plus tôt possible, le 12 s' il se peut, mais nécessairement avant le 15, pour que la publication d' un fragment si longtemps d' avance ne nous déflore pas trop en pure perte. -je vous envoie en conséquence le titre avec la ligne des petites épopées de plus. J' y ajoute la couverture sur laquelle je vous serai obligé de veiller. Il y faut mon catalogue tel qu' il est, au moins sur le verso du tome premier ; le mieux serait qu' il fût sur les deux. -vous devez avoir la préface ; voudrez-vous veiller à ce qu' on ne répète pas la bévue de Bruxelles, et à ce que cette prose ne soit pas imprimée dans le même caractère que les vers ; plus gros ou p304 plus fin, comme on voudra. Je vous recommande, mon admirable ami, la correction bien attentive de tout cela. Quand vous aurez ou si vous avez déjà la feuille 16 du tome ii, veuillez y corriger une grosse faute, page 245, vers 6, au lieu de : et, du haut des cieux, Prométhée ! Il faut : et, du haut des monts, Prométhée ! Je suis de votre avis sur l' écusson en question, et j' ai écrit à Hetzel pour savoir s' il est obligé . En tout cas, il n' est point beau. -j' ai déjà lu toute la fin du tome ier, bonnes feuilles, et les trois premières bonnes feuilles du tome ii. Avec quel merveilleux soin vous avez corrigé cela ! Il y a des fautes, mais qui ne sont pas de votre faute. Je ne parle pas de la ponctuation. La ponctuation belge a la maladie des virgules ; on a beau faire, ces vermicules se glissent partout, et coupent les phrases et hachent les vers à faire horreur. Toute largeur et toute ampleur disparaît sous cette vermine. Je m' y résigne, hélas. Mais il est triste de faire ce vers : elle ayant l' air plus triste et lui l' air plus farouche et de le retrouver ainsi tatoué et marqué de petite vérole : elle, ayant l' air plus triste, et lui, l' air plus farouche. Si vous saviez comme la virgule s' acharne et renaît sous le deleatur ! Enfin, j' arrive au fait. Sur les feuilles 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, du tome i et 1, 2, 3, du tome ii que j' ai vérifiées, il y aura quatre cartons nécessaires à faire. On eût évité tout cela, en m' envoyant les épreuves, je suis bien de votre avis, et certes ce n' est pas le temps qui a manqué. Soyez assez bon pour me faire renvoyer le plus tôt possible, les sept bonnes feuilles des 7 premières du tome ier, et aussi toutes les nouvelles bonnes feuilles du tome ii qui donnent les tirages en ce moment, et aussi la préface et les titres, couvertures, etc. Pour la dédicace à la France, copier la disposition de la page qui vous sera envoyée de Bruxelles. L filet du milieu de la page doit être très fin, très court, très léger. Je finis comme toujours par des actions de grâces. gratias tibi ago, fratelle . Ma belle-soeur m' a apporté les notes sur Torquemada . Merci encore et toujours. p305 La note biographique extraite du dictionnaire commence ainsi : Thomas Torquemada, de la même famille que le précédent. -or, je voudrais être fixé sur cette famille. Vous serait-il possible de la chercher dans la biographie du précédent . Que de peines je vous donne ! Vous remarquerez sur le titre que le mot les petites épopées doit saillir un peu (par l' épaississement des lettres). Avant de fermer cette lettre, je viens de lire les trois bonnes feuilles 4, 5, 6 du tome deux. J' ai donc tout revu, j' attends les autres. Il n' y a pas de nouveaux cartons à faire dans ces trois dernières feuilles. C' est donc en tout, dans ce que j' ai revu jusqu' à présent, quatre cartons. Soyez assez bon, cher ami, pour les recommander bien expressément aux imprimeurs. Je finis par un barbarisme qui dit bien ce que je suis pour vous. tuissimus. V. à Hetzel. Hauteville-house, 12 septembre. Je reçois votre lettre. Notre excellent et cher Parfait est parti (pour un motif d' ailleurs sacré et inattaquable) dans le moment le plus funeste. C' est la dernière qui est l' heure suprême ; à ce moment-là, habituellement tout le monde est à son poste, chacun a quelque fonction importante à faire dans l' ensemble, un fil cassé compromet tout. Or, c' est précisément (entre autres inconvénients) le fil entre vous et moi qui est cassé par l' absence de Parfait ; vous ne me donnez pas votre adresse à Spa ; je vous y envoie pourtant, à l' aventure, cette lettre directement, comptant sur le bon Dieu pour qu' elle vous parvienne. Le fils de Parfait qui ne m' envoie même pas les bonnes feuilles qu' il reçoit pour moi de Paris, m' inspire moins de confiance encore que le hasard. Vous vous récriez de ce que j' ai dit que vous aviez peu de foi en ce livre. Mais avoir peu de foi en un livre de moi, ce n' est pas un tort, c' est tout au plus un inconvénient pour l' édition. Quant au fait en lui-même, je le crois exact. Et pourquoi ? Le savez-vous ? C' est que vous êtes très effaré de la chose du monde la plus simple. Vous m' annoncez avec anxiété que ce livre sera attaqué. Qui en doutait ? furieusement. pardieu ! Quel est celui de mes livres qui n' a pas été un combat ? Les moins mauvais sont les plus déchirés. Vous p306 me dites de m' attendre à ceci : ce livre est républicain, la presse absolutiste l' attaquera ; ce livre est libre-penseur, la presse catholique l' attaquera ; ce livre est honnête, la presse bonapartiste l' attaquera. Vraiment ! Croyez-vous ? Quoi ! Je glorifie le droit, la liberté, la raison, Pontmartin ne dira pas amen ; je guerroie le despotisme, Grosguillot ne se prosternera pas ! Je dis son fait au papisme, Veuillot ne baisera pas le talon de ma botte ! Eh bien, non, cela ne m' étonne pas. Vous me dites, en frémissant, de m' y attendre. Je m' y attendais. J' écrirais d' avance les articles qu' on fera : hideux ! Monstrueux ! Absurde ! Criminel ! Abominable ! Barbare ! Et qui plus est, usé, banal, ennuyeux, assommant, mort. Voilà les épithètes. Le reste est affaire de style et d' arrangement. J' ajoute que le parti du passé en littérature, prêtera main-forte au parti du passé en politique. Or rien de tout cela ne m' effraie. Parfait est démoralisé comme vous, je le regrette, parce que la veille du combat, on voudrait n' avoir que des auxiliaires confiants dans la victoire. Mais qu' y puis-je faire ? Je serai mollement défendu, dites-vous. Ah ! Ceci vous regarde un peu, vous, vous surtout, mon éditeur, qui êtes en même temps un critique profond à ses heures et un écrivain charmant toujours. Aussi j' avoue franchement que je vous aimerais mieux en ce moment à Paris qu' à Spa. Tenez, je n' attache, vous le savez, je le crois, qu' un prix médiocre à l' effet du moment. Un livre finit toujours par avoir, en gloire ou en oubli, ce qu' il mérite. Le succès du moment regarde surtout l' éditeur et dépend aussi un peu de lui. Quant aux attaques, c' est ma vie ; quant aux diatribes, c' est mon pain ! Je trouve très bon votre plan de distribution des citations ; communiquez-le à Meurice. Sans nul doute, vous serez d' accord. Quant au coup de boulet à vide , je le regrette comme vous. Je suis de votre avis, en tout cas, une pièce suffisait. Voici une lettre de Claye qui explique la hâte. Tout cela, du reste, n' a pas marché comme vous, Meurice et moi l' aurions désiré. C' est à réparer. Quant à la couverture pour Bruxelles, mettez mon catalogue à moi sur le verso du tome 1 er et votre catalogue pour l' étranger sur le verso du tome ii. J' avais dit qu' on me l' envoyât. Je regrette de ne pas l' avoir reçue. Veillez, je vous prie, à ce que la couverture de Paris soit comme je l' ai indiquée. Le 16 vous convient pour la publication. Il me convient aussi. Nous sommes, quant à l' amnistie, tout à fait d' accord. Je n' ai parlé qu' en ce qui me concerne , le 16 août, ne voulant engager personne que moi. Mais je compte bien revenir sur cette énormité. Allons, bon courage, et en avant ! Lutter, c' est vivre. p307 à Paul Meurice. Hauteville-house, jeudi 15 septembre. Votre lettre de mardi m' arrive. M Claye a raison, et d' ailleurs je suis charmé de lui donner raison et de le remercier de son concours par une petite concession, arrangez donc la couverture comme il le souhaite. Première série. Histoire. Les petites épopées. (ceci est commun aux deux volumes). J' ai depuis hier toutes les bonnes feuilles que j' attendais. J' ai tout revu. Il y a deux fautes sérieuses, f 8, p 118, vers 16, troublés quand il faudrait troubles . (le mot troublé est à la page suivante.) f 11, p 164, 1 er vers (défiguré par une virgule. Au lieu de : sorte de héros, monstre aux cornes de taureau, il faut : sorte de héros monstre aux cornes de taureau, l' absurde virgule après héros, anéantit le sens et le vers. Il faut donc ici un carton. Cela fera en tout six . Je dis six parce qu' au moment où j' écris ceci, les deux bonnes feuilles 12 et 13 m' arrivent, je vois que mes corrections pour celles-là ne vous sont pas parvenues à temps. Il faudra donc faire f 12, p 192, le carton indiqué pour la faute du vers 5. Au lieu de : ce qui reste du pauvre après un long combat. Il faut : ce qui reste du pauvre après son long combat. Pour les feuilles suivantes, je suis tranquille ; vous avez dû attendre les deux rimes féminines, et par conséquent les corrections. Voici deux premières pages à ajouter aux autres. Savez-vous l' adresse de M Victor Meunier ? Je ne vous remercie plus. Vous êtes prodigieux de soin, de patience, de p308 bonté. Vous devez, cher et noble poëte, avoir la conscience de votre excellence. Je vous aime. V. Je crois qu' à présent on peut dire : lâchez tout ! à Paul Meurice. dimanche 187 bre. Cher Meurice, vous recevrez cette lettre mercredi. Il s' agit de deux cartons de plus, ce qui portera le nombre total à huit . Le premier carton répare une faute du copiste. T ier, feuille 5, page 80, vers 22 et 23, au lieu de : pas un pli du suaire ne s' émut, et Kanut avança ; il faut : sous son blême suaire Kanut continua d' avancer ; le 2 e carton est pour une faute de l' imprimeur, grave et qu' il faut absolument réparer. T ier, feuille 12, page 179, vers 15, au lieu de : à l' histoire qui va continuer, il faut : à l' histoire qu' il va continuer. Ces deux nouveaux cartons sont nécessaires. Si le livre, par aventure, avait paru et était en vente au moment où ceci vous parviendra, comme, évidemment, les 000 exemplaires n' auront pas été tous enlevés, comme il y en aura un certain nombre, plusieurs mille probablement, qui ne seront pas même brochés, soyez assez bon pour aller immédiatement à l' imprimerie et pour faire faire en l' exigeant au besoin, en mon nom ces deux nouveaux cartons pour le nombre d' exemplaires restant. Soyez assez bon encore pour ne m' envoyer que de ces exemplaires-là contenant les huit cartons. Tout ceci est de la faute de notre brave ami et éditeur ; c' est lui qui l' a voulu. Il faut qu' il le répare. Merci, pardon, et merci encore. Je vous embrasse tendrement. V. Auguste m' affirme que j' ai à me louer de Villemain. Voici donc une première page pour lui. p309 à Hetzel. 20 septembre. Ah ! Vous voudriez me battre et me mordre ! Eh bien, je vous le rendrais. Et ensuite, je vous embrasserais. Attrape ! Votre lettre de huit pages est vive, forte, vraie, inexacte, oublieuse, inique, juste, pleine de coeur, pleine d' esprit, pleine de bêtises, charmante. Vous avez cent fois tort et mille fois raison. C' est un tourbillon de violences au fond caressantes. Si vous croyez que je ne m' y connais pas ! Tenez, il n' y a dans tout ceci qu' un coupable, c' est la distance. Dialoguer à sept jours d' intervalle entre la demande et la réponse, agir avec une rallonge de deux cents lieues au bout des bras, c' est gênant. Et il arrive des cacophonies. Les 28 vers à la page, le déluge des virgules belges, l' in-8 bruxellois au lieu de l' in-18, les bonnes feuilles restées en chemin, la publication prématurée et déflorante du 1 er septembre (deux pièces, dites-vous ! Qui diable a pu donner deux pièces ? Voilà une énigme ! ) les cartons et re -cartons, etc., rien de tout cela ne fût arrivé si j' avais pu êre là. Je n' aurais pas eu cette petite taquinerie irritante et perpétuelle de votre insaisissabilité, tout irait à merveille, et nous serions deux coeurs dans le même contentement. Au fait, et en dépit de tout, nous le sommes. Vous êtes mon homme et je suis le vôtre, et tout est bien. Voyez les tours que la distance nous joue ? Il y a huit jours ! Je vous 2 cris que je trouve juste de donner â votre catalogue le verso de la couverture du t ii. Pendant ce temps-là, vous, de votre côté, vous concédez ce verso à Meurice qui, étant un admirable ami, fait pour moi ce que je ferais pour lui et est pour moi plus exigeant qu' il ne serait pour lui-même. Supposons-nous tous les trois à Paris ; il n' y a pas un pli. Je fais ce que vous désirez. Du reste, la moitié de cet inconvénient va disparaître par votre rentrée en France. Nous pourrons désormais imprimer nos éditions types, non plus à Bruxelles, mais à Paris. Ceci m' amène à votre question au sujet de l' édition belge. Non, certes, je ne donnerai point à Parfait la ruade que vous réclamez avec tant d' insistance. Cette ruade serait d' un âne. Parfait, cette fois comme toujours, a été excellent pour moi, excellent sans réserve et sans restriction. Croyez-vous que je vais hurler parce que ce brave et cher ami a été embrasser sa mère ? Au diable tous les poëmes et tous les poëtes qui empêcheraient un fils de se précipiter p310 vers sa mère après huit ans d' absence et d' exil ! Il a bien fait. J' en ai bisqué et j' en bisque. Mais je l' approuve. Quant à l' édition belge lui est parfait, mais elle n' est pas parfaite. Elle a un défaut. Le voici : à de certaines époques climatériques, les sauterelles envahissent l' égypte et les virgules envahissent la ponctuation. L' imprimerie belge est particulièrement atteinte de ce fléau. Sous cet excès de virgules, l' incise factice devient le parasite de la phrase, et toute largeur de vers et toute ampleur de style disparaît. Or mes épreuves me sont arrivées tatouées de cette vermine. Il a fallu épouiller tout cela. Et à plusieurs reprises. Doubles épreuves. Peine énorme. Dans la rage de cette chasse aux virgules, j' ai été (mea culpa) jusqu' à en supprimer qui étaient bonnes et à leur place. Ces innocentes ont payé pour les drôlesses. Somme toute, beaucoup de ces chenilles de virgules belges sont restées : première laideur de l' édition. Ajoutez à cela huit ou dix mots contresens. De là les cartons et recartons. Si j' avais corrigé les épreuves parisiennes, cela ne fût point arrivé (tua culpa). De loin et à vol d' oiseau (pour répondre à une autre de vos questions) j' aimerais mieux, comme vous, les citations dans les journaux et le jour même de la mise en vente. Plutôt que la veille. Où diable vais-je vous envoyer cette lettre ? Sans compter Spa, vous me donnez pour Bruxelles quatre adresses différentes : 1 M A Mayer, rue de la Madeleine ; 2 Parfait ; 3 l'... de Russie ; 4 poste restante. Je me décide à l' envoyer à Parfait. 5 h du soir. Comme j' allais clore ceci, votre lettre du 17 m' arrive. Parbleu, je crois bien que ce que vous écrivez à votre ami est admirable et charmant. Vacquerie qui vient de lire ces deux pages exquises en est ébloui. Quel article on ferait avec cette moëlle ! C' est là de la vie, du style, de la grâce, de la furia, de la raison ! Mais je m' arrête, m' apercevant que je loue ma louange. Pardonnez-moi cette bêtise. Ah çà, mais où avez-vous vu que j' exigeasse votre présence à Paris ? Vous êtes cent fois juge de la chose. Si cela est sans inconvénient, par Hercule, restez à Spa ! Je vous embrasse. N' oubliez pas l' envoi de citations aux journaux belges amis. Je recommande particulièrement le sancho . Parfait est-il de retour ? p311 à Noël Parfait. 20 septembre. Si vous désirez une première page avec ma signature, pour vous et vos amis, envoyez-moi les noms, vous serez servi chaud. Au moment de frapper les trois coups et de crier : au rideau ! je vous embrasse et je vous dis merci du fond du coeur. Quoique au fond un peu effarouché par ce livre, vous avez été admirable pour lui. Vous l' avez soigné, couvé, aimé, vous m' avez aidé à en chasser la nuée des virgules (et, à ce propos, comme les ouvriers sont bêtes avec leurs exigences de ponctuation ! ). Vous avez corrigé mes épreuves, oh ! Ami, comme si j' eusse été votre père ou votre enfant, et aujourd' hui que le voilà publié, vous le couvez de vos bonnes et douces ailes, et je lis dans le national , dans le sancho , dans le parlement , dans l' union d' Anvers , dans l' observateur , dans l' indépendance , des choses où je sens comme le souffle de votre amitié. Merci donc, et merci, et merci encore. Voilà comme je vous gronde. Continuez de m' aimer et de m' aider, donnez-moi des conseils. Je vous remercie des journaux bienveillants que vous m' envoyez. Continuez les envois s' il y a lieu et dites-moi à qui je dois écrire si j' ai quelques reconnaissances à exprimer à d' autres qu' à vous. à Hetzel. Hauteville-house, 24 septembre. Je reçois votre lettre du 22 datée de Valenciennes. Elle contient une plainte à laquelle je m' attendais. Il y a mieux. Je vous avais prévenu que vous y arriveriez. En juin dernier, quand une première bévue, la bévue du format, fut faite, vous absent, par l' imprimeur belge, quand vous me suppliâtes , ce fut votre mot, de consentir à ce que, pour utiliser cette bévue, le tirage convenu de 3000 in-18 fût remplacé (en Belgique) par un tirage de 1500 in-8, je vous écrivis (relisez mes lettres) qu' avec des expédients de cette nature vous annuliez , à votre préjudice (et au mien par contre-coup) les bénéfices de l' affaire ; que l' in-8 était un mauvais format de Belgique, laissant le champ libre à la contrefaçon, aboutissant à une affaire blanche sur le marché étranger. Malgré mes observations, vous voulûtes passer outre. Plus tard, quand vous obtîntes de ma stupidité le consentement à la non-correction des épreuves parisiennes , je vous p312 dis que cela se solderait par des cartons , par des retards, par des faux-frais, etc... et que, ces faux-frais à Paris ajoutés à la perte du marché étranger, grâce à l' in-8 belge, finiraient par rendre nulle une affaire qui eût pu et qui eût dû être bonne. Encore de ceci, vous n' avez tenu nul compte. Aujourd' hui, vous commencez à voir les conséquences des fautes faites malgré toutes mes observations (et je ne les énumère pas toutes. Voir mon avant-dernière lettre) et vous me renvoyez sous forme de plaintes mes propres prévisions. Hélas ! Vous me donnez raison. Voilà tout. Maintenant, que voulez-vous que j' y fasse ? Faut-il ajouter à toutes les fautes faites la faute suprême ? Celle de laisser paraître ce livre tatoué d' incorrections, de vers faux, de rimes manquantes, de non-sens et de contresens ? Ici, je dis que je ne le veux pas. Et j' ajoute que vous ne le voulez pas. Cette résolution dût-elle pousser à bout la patience de M Claye. J' avoue qu' il y a eu pour moi quelque surprise à apprendre que je devais compter avec la patience ou l' impatience de mon imprimeur. Il m' a semblé que, jusqu' à ce moment, le patient c' était moi. Tout bien considéré, voici mes conclusios : si l' affaire de la légende des siècles est mauvaise pour vous, nous nous en tiendrons là. Si, par miracle, elle est bonne ou passable, et que cela vous convienne, nous en referons d' autres. Seulement, nous tiendrons note des fautes faites pour n' y plus retomber. Je répète ici ce que disait mon avant dernière lettre, en somme, la grande coupable, c' est la distance. Vous à Paris, les trois quarts des mauvaises chances où nous nous sommes heurtés, s' évanouissent. Je sens que votre lettre du 22, quoique prévue, m' a attristé. épictète dit à épaphrodite : tu vas me casser la jambe quand il eut la jambe cassée. épictète ne fut pas gai. Cependant, vous vous tromperiez si vous croyiez qu' il y a en moi autre chose que le sentiment le plus sympathique pour votre charmant esprit et le plus cordial pour votre noble nature. Votre ami quand même. à Paul Meurice. 277 bre. -mardi. C' est aujourd' hui, cher Meurice. Enfin vous voilà délivré ! Je ne veux pas que la journée se passe sans vous porter mon remercîment suprême. novissima verba. à vous du plus profond de l' âme. V. p313 à Hetzel. Hauteville-house, 1 er octobre. Par suite d' un coup d' équinoxe, le courrier a manqué trois jours, et je reçois aujourd' hui trois de vos lettres à la fois. Je commence par Madame Hetzel. Si je n' ai pas signé les vers en question, c' est pour ne pas tomber dans les puérilités d' album. Mais je me mets aux pieds de votre digne et charmante femme dans la page que voici, qu' elle pourra, si cela lui paraît en valoir la peine, joindre à son exemplaire. Oui, je suis de votre avis tout va bien, donc tout est bien. Le serrement de main que vous me demandez, vous l' avez en ce moment. Il n' a pas attendu la demande. Il vous est arrivé, chaud et cordial, par ma lettre du mardi 27. Et puisque ce même serrement de main fraternel, vous l' avez échangé avec Meurice, tout est bien, je le répète. On est content des deux côtés du détroit, comme disent ces bons anglais. Un discord entre Meurice et vous me causerait une peine que je ne puis dire. Soyez amis en moi. Meurice, pour moi, ne peut pécher. Il est dévouement par le coeur et poésie par l' âme. Je ne suis pas assez bête pour dire jamais : nimium dilexit amicum . Vous, vous savez comme je vous aime aussi. Donc, aimez-le. Je mets vos quatre mains dans les deux miennes. Savez-vous que, depuis trois mois, tout en corrigeant minutieusement et scrupuleusement mes épreuves, Meurice faisait répéter une pièce, et que, par une délicatesse presque féminine tant elle est charmante, il me le cachait ? Meurice est jeune et je suis vieux, et cependant il y a déjà vingt ans d' amitié entre nous. Et si vous saviez de quelle amitié ! Exigeante de mon côté, inépuisable du sien ! Donc aimez Paul Meurice. ama platonem, disait Socrate. Il n' y a pas grand' chose de Socrate en moi, mais il y a beaucoup de Platon dans Meurice. Ed Bertin est-il absent ? Où est-il donc ? L' absence de citation dans les débats est inévitable. Cela a-t-il pu être réparé ? Je pense que vous êtes là et que vous veillez. à Charles Baudelaire. Hauteville-house, 6 octobre. Votre article sur Théophile Gautier est une de ces pages qui provoquent puissamment la pensée. Rare mérite, faire penser ; don des seuls élus. Vous ne p314 vous trompez pas en prévoyant quelque dissidence entre vous et moi. Je comprends toute votre philosophie (car, comme tout poëte, vous contenez un philosophe) ; je fais plus que la comprendre, je l' admets ; mais je garde la mienne. Je n' ai jamais dit : l' art pour l' art ; j' ai toujours dit : l' art pour le progrès. Au fond, c' est la même chose, et votre esprit est trop pénétrant pour ne pas le sentir. En avant ! C' est le mot du progrès ; c' est aussi le cri de l' art. Tout le verbe de la poésie est là. ite. que faites-vous quand vous écrivez ces vers saisissants : les sept vieillards et les petites vieilles , que vous me dédiez et dont je vous remercie ? Que faites-vous ? Vous marchez. Vous dotez le ciel de l' art d' on ne sait quel rayon macabre. Vous créez un frisson nouveau. L' art n' est pas perfectible, je l' ai dit, je crois, un des premiers ; donc je le sais ; personne ne dépassera Eschyle ; personne ne dépassera Phidias ; mais on peut les égaler ; et, pour les égaler, il faut déplacer les horizons de l' art, monter plus haut, aller plus loin, marcher. Le poëte ne peut aller seul, il faut que l' homme aussi se déplace. Les pas de l' humanité sont donc les pas mêmes de l' art. -donc, gloire au progrès. C' est pour le progrès que je souffre en ce moment et que je suis prêt à mourir. Théophile Gautier est un grand poëte, et vous le louez comme son jeune frère, et vous l' êtes. Vous êtes un noble esprit et un généreux coeur. Vous écrivez des choses profondes et souvent sereines. Vous aimez le beau. Donnez-moi la main. Victor Hugo. Et quant aux persécutions, ce sont des grandeurs. -courage ! à Auguste Vacquerie. dimanche 168 bre. Je vous prouve ma reconnaissance, cher Auguste, en usant de vous de nouveau. Voici neuf lettres (Jourdan, Janin, Denis, Boulanger, Ch Edmond, Saint-Victor, Baudelaire, Fleury, Marafy), seriez-vous assez bon pour les faire parvenir ? Il y a plusieurs adresses que j' ignore. -votre excellente et charmante lettre m' a tiré de peine. J' étais vraiment inquiet. p315 Pour quelques détails pourtant, mon inquiétude persiste. J' ai des raisons de croire que ni Victor Meunier, ni H Descamps, ni Méry, n' ont reçu leur exemplaire. Avez-vous moyen de savoir ce qu' il en est ? -je serais féroce d' écrire à Meurice en ce moment, et je n' en ferai rien. Il est presque sur le lit de misère de la représentation. Dites-lui seulement que, jeudi 20, je porterai un toast au succès du roi de Bohême et que tout Guernesey l' applaudira de loin comme un seul Paris. -je n' ai reçu aucun des journaux qu' il m' annonçait (excepté la revue de Genève ) mais point de gazette des théâtres (A Denis) et point de charivari . Au charivari , l' en-tête était de Paul Meurice, et vous jugez comme j' eusse désiré le lire. à propos de charivari , sera-ce T Delord ou H Rochefort qui fera l' article ? Savez-vous quelque chose de cela ? le petit roi de Galice a-t-il en effet paru dans le messager , comme me l' écrivait Mme Colet ? Mme Colet y a-t-elle fait l' article qu' elle m' annonçait ? -penserez-vous, cher ami, à demander à Paul Meurice si M Boiteau lui a remis (il y a quelque temps déjà) quelques lettres de moi à Béranger. Il pourrait me les renvoyer par M Chenay qui se chargerait aussi de m' apporter les dix exemplaires qu' il me faudrait ici. Plus l' histoire de l' inquisition . (Meurice la paierait sur l' institut.) -Hetzel que j' ai fort griffé, m' écrit une lettre désolée, pleine d' adoration pour Paul Meurice qui, dit-il, lui tient rigueur. Priez Meurice de ma part de l' amnistier. Je crois les regrets de Hetzel très sincères et très vifs. Hetzel est, par beaucoup de côtés, très chaud, très ami, et très sympathique. Vous savez comme il s' est bien conduit pour Chenay. Pardonnons-lui donc tous en choeur. Je voudrais qu' à la première occasion Meurice, oubliant ses torts, lui envoyât un bon serrement de main. -vous me dites de la part de toute votre chère famille de bien bonnes paroles. Mettez-moi aux pieds de ces dames. -et puis, cher Auguste, parlez-moi de vous. à quand l' enterrement de l' honneur qui sera la résurrection de la porte st-Martin ? -à vous ex imo . V. Et l' artiste ? à Charles Baudelaire. 18 octobre. Merci, poëte, vous me parlez merveilleusement en quatre lignes de la légende des siècles . Votre lettre est toute marquée de votre coeur sincère et p316 de votre profond esprit. Plus vous penserez à ce que je vous ai écrit, plus vous verrez que nous sommes d' accord : marcher du même pas au même but. Rallions-nous sous l' idéal, but sublime vers lequel l' humanité dirige son double et éternel effort : l' art et le progrès. à Auguste Vacquerie. dimanche 308 bre. Cher Auguste, je vous remercie, ubique et semper . J' ai été à la page 21 de la revue en question. Cela est fort. Il va sans dire que je n' ai rien écrit de pareil. C' est vers 1849 que M Hugelmann m' a écrit pour la première fois. J' étais en pleine lutte démocratique. Or je n' aurais même pas écrit cette absurdité ultra-bigote au temps de ma plus fervente enfance royaliste. Vous savez tout cela, et je n' ai pas besoin d' y insister avec vous. Cela dit, que faire ? écrire à ce recueil ? N' est-ce pas une réclame qu' on cherche ? Cela me semble bien obscur, et je n' ai guère l' habitude de me déranger pour si peu. écrire aux autres journaux ? N' est-ce pas beaucoup de bruit pour rien ? Et puis, ne serait-ce pas faire la réclame demandée ? Je vous dirais volontiers : donnez-moi un conseil, décidez la question. à tout hasard, j' écris une lettre que vous trouverez sous ce pli. Je la fais polie, car le ton d' Hugelmann n' est pas discourtois, mais absolue. Si vous êtes d' avis de la publier, c' est à la presse , au p317 siècle et aux débats qu' il faudrait la communiquer. -mais le mieux, ne serait-ce pas ceci ? Prenez votre courage à deux mains, et allez voir Hugelmann de ma part, et de ma part, et courtoisement, demandez-lui de voir la lettre. La lettre n' existant pas, il sera amené à un balbutiement quelconque, d' où pourrait sortir un démenti donné à lui-même par lui-même dans un journal à lui-même, une reconnaissance de son erreur (porte que je lui laisse ouverte) en quelques lignes spontanées, et cela vaudrait mieux. En somme ce pauvre bonapartiste est romantique, il vous glorifie, il acclame Paul Meurice, il célèbre Victor, ce qui fait que j' ai peine à frapper dessus, et à frapper dur. -arrangez cela pour le bien et pour le mieux, vous qui avez le sens juste de toute chose. -en somme, j' ai quelque répugnance à faire tapage pour cela, et à cogner en public mon H contre l' H de M Hugelmann. Vous me comprendrez. Décidez la chose. Je vous envoie ma lettre en tout cas. 5 h du soir. Réflexion faite et conseil pris de tous en déjeunant, je supprime ma lettre éventuelle aux journaux. Le plus simple serait une note ainsi conçue : " dans tel recueil, à telle page, on lit ce qui suit : (citer le paragraphe, et terminer ainsi : ) " nous sommes autorisés à déclarer que M Victor Hugo n' a point écrit les deux lignes citées en italique. " ceci seulement dans les journaux sympathiques à la république ( presse et siècle ). Mais le mieux serait, je crois, d' attendre que le fait sortît de l' ombre du recueil où il est, prît corps et devînt sérieux. Alors, démentir. Qu' en dites-vous ? Vos lettres nous arrivent comme de la lumière de Paris. Vous traduisez magnifiquement Gautier. Quelle ombre de ne pas être au milieu de vous tous ! Pardonnez à mes mauvais yeux qui ont mal lu l' adresse de M Régulus Fleury. Ce n' est pas rue n-d de Lorette, c' est rue n-d de Nazareth, toujours numéro 29. Seriez-vous assez bon pour lui envoyer ma lettre par la poste, adresse rectifiée. Continuez de nous mettre au courant de tout ce qui intéresse votre drame. C' est une puissante chose et ce sera un puissant succès. Vous verrez ! L' article de M Ern Lefèvre sur Victor est excellent et charmant. Félicitez-le de ma part, et remerciez-le aussi. Envoyez-moi mes dix exemplaires de la légende des siècles par celui des deux, p318 Allix ou Chenay, qui viendra le plus tôt. Je crois que ce sera Allix. -serez-vous assez bon pour faire parvenir ces trois lettres ? -je tiendrais à ce que Mme Bertaut eût son exemplaire. On saurait où elle est par Célestin Nanteuil dont il est aisé d' avoir l' adresse. ex imo. V. à Villemain. Hauteville-house, 17 novembre. Cher ami, savez-vous ce que c' est que l' exil ? C' est de n' entendre qu' au bout de six mois les mots prononcés par vous, qui êtes une des paroles illustres de ce temps. Un ami m' est arrivé hier de Paris. Il a eu l' heureuse idée de mettre dans sa malle votre livre sur Pindare, et me voilà depuis hier lisant cette oeuvre excellente et profonde. Je me plonge dans Pindare et dans vous comme dans une eau salubre. Vous traduisez Pindare comme vous le sentez, comme vous l' expliquez, puissamment, et quand je dis Pindare, je dis aussi Eschyle, Sophocle, Aristophane, Horace, tous ces poëtes sacrés et vrais. Leur esprit passe entier à travers le vôtre. Votre prose n' ôte rien à ces grandes ailes. C' est qu' en vous, avec tous les plus nobles instincts et les plus fermes courages, il y a l' enthousiasme, cette flamme. Votre livre est une histoire où par moments on sent palpiter des strophes. Les dernières pages sont une ode splendide à l' avenir. Je ne suis pas d' accord avec vous peut-être sur tous les points, mais qu' importe. J' aime votre livre comme je vous aime, avec une estime profonde. Votre main serrée de temps en temps, soit à la chambre, soit à l' académie, soit au coin du feu, est une des douceurs les plus regrettées de la patrie. En deux endroits de votre beau livre vous parlez de moi avec une sorte d' émotion tendre qui me va au coeur. Je vous remercie. Je me repose en vous depuis plusieurs heures comme dans un port de l' esprit. J' ai besoin quelquefois de ces repos dans cette solitude et devant cet océan, au milieu de cette sombre nature qui m' attire souverainement et m' entraîne vers les ombres éblouissantes de l' infini. Je passe quelquefois des nuits entières à rêver sur p319 mon sort en présence de l' abîme, et j' en arrive à ne pouvoir plus que m' écrier : des astres ! Des astres ! Des astres ! Votre livre est de ceux qui font doucement changer d' extase. Au lieu de l' aigle de mer, j' ai regardé planer Pindare. Je vous ai écouté conter, et avec quelle haute éloquence ! L' histoire de l' enthousiasme, c' est-à-dire du génie humain. Et dans la manière dont vous prononcez le mot fier et charmant : liberté, j' ai retrouvé l' accent même de mon âme. Je serre vos deux mains dans les miennes, mon illustre ami. Victor Hugo. à Mademoiselle Louise Bertin. 17 novembre 1859. Hauteville-house. Une lettre de vous, chère Mademoiselle Louise, est toujours pour moi une émotion profonde. à chaque ligne que j' en lis, tout le doux et charmant passé reparaît, les roches, les fleurs, la musique, votre père, nos enfants, nos jeunesses. Vous avez là-bas quelque chose de mon âme, et de loin, souriant tristement, vous me le montrez. Le devoir est dur. Il m' a empêché de revenir. J' ai bien fait, mais je souffre. Vous êtes une de mes souffrances. J' eusse souhaité que ma famille rentrât, sentant bien que le devoir et le sacrifice avaient assez de moi. Elle n' a pas voulu. Mes enfants ont voulu rester avec moi comme j' ai voulu rester avec la liberté. Charlot, Toto, Dédé, sont devenus des âmes ; de grandes et fières âmes. Ils acceptent la solitude et l' exil avec une sérénité gaie et sévère. Ils vous aiment, vous le grand coeur dont ils semblent avoir pris un rayon. Je vous remercie d' avoir lu ce livre, et de vous y plaire un peu. Que de belles et douces choses, vers et musique, vous devez faire sous vos arbres, dans votre rêverie profonde ! Quand donc entendrai-je votre voix ! Je vous aime bien. Je mets à vos pieds, mademoiselle, tous mes respects les plus tendres. Victor Hugo. p320 Ma femme et mes enfants vous embrassent. Serrez pour moi, je vous prie, la main de mon excellent et cher édouard. Je sens quelquefois, en lisant les débats , la chaleur de sa vieille et solide amitié. Et à propos des débats , je suis charmé qu' il y ait attaché Deschanel, un doux et gracieux esprit, digne du groupe qui est autour de vous. à Madame De Solms. H-h, 19 novembre. Vous m' envoyez une rose ; qu' allez-vous dire, madame, en recevant pour remercîment cette figure sévère ? Que voulez-vous, le plus farouche songeur du monde ne peut donner que ce qu' il a. Laissez-moi ajouter ceci : vous êtes adorable. C' est là un mot dangereux de près, et même de loin, pour celui qui le prononce. Mais je suis, moi, dans une telle nuée, si épaisse, si obscure, si profonde, que je puis me permettre de ces éclairs-là. Cela expirera à vos pieds comme un hommage. D' ailleurs, il me semble que je commence à être un mort. Les galanteries d' un fantôme ont peu d' inconvénient. Vous me priez d' aller à Paris en termes charmants, vous avez la bonté de m' y souhaiter un peu ; mais si j' y allais, vous ne me le pardonneriez pas. Vous avez beau être une ravissante femme ; il y a en vous un homme ; vous comprenez le devoir, et vous diriez en me voyant : voici une sentinelle qui a quitté son poste. Vous pouvez y aller, vous. Ce devoir public est moins absolu pour votre sexe. D' ailleurs vous avez longtemps et noblement lutté contre le crime en plein triomphe. Allez donc à Paris, madame, et régnez-y plus que ceux qui règnent, et soyez ce que vous êtes. Pas de rang, pas de titre, vous n' en avez pas besoin ; vous avez le rang de la fleur et le titre de l' étoile ; vous êtes esprit, p321 âme, flamme, rayon. être de la famille de l' empereur, voilà grand' chose, quand on est de la parenté du soleil. Je suis à vos pieds, madame. V H. à Nefftzer. Hauteville-house, 249 bre. Merci, cher et vaillant penseur. P Meurice m' envoie ce que vous avez écrit sur la légende des siècles dans la revue germanique . J' ai lu cette noble et charmante page avec une profonde émotion. Chaque ligne m' a donné la sensation de votre main serrée. Moi sur mon rocher, vous sur votre brèche, nous faisons la même oeuvre. Nous luttons pour le droit, pour le progrès, pour l' humanité. Vous faites chaque jour dans le journalisme militant des actions d' éclat, et c' est un bonheur pour moi de vous dire, à travers la brume et l' orage de ma solitude, à quel point je suis vôtre ex intimâ mente . Victor Hugo. à Paul Meurice. H h 4 décembre. Lisez ceci, et vous comprendrez tout de suite. Il faudrait que cela fût publié, et vite, cela paraîtra dans les journaux anglais et belges, et américains. Il importerait que les journaux français publiassent aussi. Il me semble qu' ils peuvent l' oser. Cela ne touche pas l' empire. Qu' ils ôtent quelques lignes, s' ils veulent. Cher et grand coeur que vous êtes, prenez la chose avec toute votre flamme. Voici des exemplaires. p322 Soyez assez bon pour les transmettre de ma part au siècle , aux débats , au courrier du dimanche , au messager . Si nous sauvions cet homme, ce héros, ce martyr, quelle joie ! Et par-dessus le marché, sauver cet homme, ce serait sauver cette république. Tout serait bon dans le résultat. Nous parlons sans cesse de vous ici. On compare le roi de Bohême et Fanfan La Tulipe ; on détaille ce qu' il y a de charmant ici, ce qu' il y a d' exquis là, on voudrait voir Mélingue, on voudrait contempler Mlle Page, on voudrait vous embrasser. Vous êtes l' enchanteur du drame. Vous jetez sur le théâtre une sorte de rayonnement où il y a de l' azur. Vos oeuvres grandes et douces sont des reflets de votre âme. à vous. à vous. à Alexandre Dumas. Hauteville-house, 11 décembre. C' est vous, heureux et cher Dumas, c' est vous que je veux féliciter du succès, et de tous les succès de votre fils. Vous faites un couple admirable, le père mêlé au rayonnement du fils, le fils mêlé à l' auréole du père. Oui, vous êtes un père prodigue, vous lui avez tout donné, drame saisissant, passion chaude, dialogue vrai, style étincelant, et en même temps, miracle tout simple dans l' art, vous avez tout gardé. Vous l' avez fait riche en restant opulent. Moi aussi, j' ai des fils dont je suis fier, Dieu soit béni ! Et c' est en ma qualité de père triomphant que je vous félicite, vous père glorieux. Vous allez donc partir. Si j' étais Horace, comme je chanterais au vaisseau de Virgile ! Vous allez au pays de lumière, à l' Italie, à la Grèce, à l' égypte ; vous allez faire le tour de l' eau de saphir ; vous allez voir la mer heureuse ; -moi, je reste dans la mer sinistre. Mon océan envie votre Méditerranée. Allez, soyez radieux, soyez grand, et revenez. te referent fluctus ! votre ami. V H. p323 à Charles Baudelaire. Hauteville-house, 18 xbre. Comme tout ce que vous faites, monsieur, votre cygne est une idée. Comme toutes les idées vraies, il a des profondeurs. Ce cygne dans la poussière a sous lui plus d' abîmes que le cygne des eaux sans fond du lac de Gaube. Ces abîmes, on les entrevoit dans vos vers pleins d' ailleurs de frissons et de tressaillements. la muraille immense du brouillard, la douleur comme une bonne louve, cela dit tout et plus que tout. Je vous remercie de ces strophes si pénétrantes et si fortes. Soyez tranquille, je ne lirai votre Poë que lorsque vous me l' enverrez. Je comprends votre susceptibilité, moi qui ai fait faire, pour des virgules, onze cartons à la légende des siècles . Le sujet traité par Poë est ma constante préoccupation. Mais j' attendrai. Je vous serre la main et je vous remercie encore une fois, cher poëte. Victor Hugo. J' ai relu avec un extrême intérêt votre beau travail sur notre grand poëte Th Gautier. à Paul Meurice. 18 xbre. Merci de tout ce que vous avez fait d' excellent et de toutes les peines que vous avez prises pour ce vaillant John Brown. Vous savez qu' ils l' ont tué. (la nouvelle m' est apportée en ce moment même). Le sursis était faux comme cette république est fausse. Il faut que la démocratie française prolonge d' une façon formidable le cri que j' ai jeté. Poussez-y, cher Meurice ! Voyez M Havin. Voyez nos amis. écrasons l' infâme. écrasons l' esclavage. Je serre tendrement vos chères mains. p324 à Monsieur C Caraguel au bureau du charivari. Hauteville-house, 18 xbre. Monsieur, au moment où je lisais les lignes élogieuses que vous avez écrites à l' appui de ma réclamation pour John Brown, je reçois une horrible nouvelle. L' assassinat est consommé, le sursis mentait, John Brown a été pendu le 2 décembre... quel crime ! Quelle souillure ! Et sous une république ! -puisque cela est fait, que les conséquences viennent, les évènements sont logiques, si les démocraties ne le sont pas, comme vous l' avez dit admirablement. Voilà la question posée, l' esclavage doit disparaître, dût-il en s' en allant casser en deux la république américaine. Mais quelle chose obscure et redoutable que cette fracture ! Le progrès en oscillera peut-être pendant un demi-siècle. John Brown déchire le rideau, la question d' Amérique est maintenant aussi énorme que la question d' Europe. Rallions-nous plus que jamais autour des deux grands droits et des deux grands devoirs : liberté et vérité. -la conscience républicaine, c' est la conscience humaine. La France doit la vérité à l' Amérique ; elle est la soeur aînée. Je suis, monsieur, un de ceux qui apprécient le plus haut votre noble et charmant esprit, et je vous serre bien cordialement la main. Victor Hugo. à George Sand. Hauteville-house, 20 décembre. Je vous remercie de vos charmantes et magnifiques paroles. Vous me parlez de la légende des siècles en termes qui enorgueilliraient Homère. Je suis heureux que ce livre ait fixé quelques instants votre beau et calme regard. En ce moment j' ai l' âme accablée. Ils viennent de tuer John Brown. p325 L' assassinat a été commis le 2 décembre . Leur sursis annoncé était une infâme ruse pour endormir l' indignation. Et c' est une république qui a fait cela ! Quelle sinistre folie que d' être propriétaire d' hommes, et voyez où cela mène ! Voilà une nation libre tuant un libérateur ! Hélas, madame, j' ai vraiment le coeur serré. Les crimes de rois, passe, crime de roi est fait normal ; mais ce qui est insupportable au penseur, ce sont les crimes de peuple. Je relis votre admirable lettre avec charme et consolation. Vous êtes grande, madame, vous aussi, vous avez vos épreuves. Elles augmentent, pour moi qui vous contemple souvent, la douce et fière sérénité de votre figure. Je vous respecte et je vous admire. Victor Hugo. Il demeurait en 1851 rue de Richelieu, 17. Il va sans dire qu' au cas où M H Descamps désirerait véritablement l' envoi des contemplations et n' y verrait pas d' inconvénient pour lui, vous seriez assez bon pour les lui adresser de ma part. - renseignements : M H Descamps est un créole de la Guadeloupe ; il a été autrefois l' ami de M Granier De Cassagnac (l' est-il encore ? ). Il a publié de beaux vers sous le nom de Maxime De Trailles . Pendant la lutte contre le coup d' état, il me paraissait ardemment sympathique à la résistance et à la république. Je confie tout cela à votre admirable amitié. Je ne pourrais supporter l' idée d' être l' ingrat malgré lui . En cette occasion comme en toutes, je vous dis : faites pour le mieux. Voici encore des lettres pour Michelet, pour Béranger, pour Barillot et ces jeunes combattants de la tribune des poëtes . Voici aussi toutes nos tendresses, toutes nos effusions, tous nos appels. Il fait beau, les champs sont des merveilles de fleurs et de joie, le ciel n' est qu' un rayonnement, la mer est chantante et superbe. Tout cela dit : il faut venir. Je vais arranger la maison. J' y entre dans quelques jours. Ce sera la p253 trilogie des maçons, des peintres et des tapissiers. Après quoi, les portes s' ouvriront à deux battants du côté de la France, du côté de la poésie, du côté des bons et vaillants coeurs, et vous arriverez, n' est-ce pas ? à vous. -à vous. -à vous. V. Je vois, d' après un mot de vous à Auguste, qu' une chose que je vous ai envoyée ne vous est pas parvenue. Je vous la renverrai jusqu' à ce qu' elle vous arrive. à Paul Meurice. 17 juin. Voici mes paroles à l' Italie. Je vous envoie le texte, plus la traduction qu' en ont donnée les journaux anglais. Vous savez les cris que cette chose a fait pousser aux journaux de M Bonaparte. Je vous envoie les réflexions de deux journaux belges, la nation et le national , à ce sujet. Ce ne sont que des échantillons de l' émotion produite. Elle a été grande, et je crois qu' elle sera bonne. Du reste, voici l' histoire : Mazzini m' a écrit pour me prier de lui donner un coup de main quant à l' Italie. J' ai répondu en ajournant, doutant que je puisse être utile, moi étranger, moi français, parlant aux italiens. Mazzini a insisté par une lettre si pressante, me répondant de l' effet que je produirais sur l' Italie (il la représente en effet), m' adjurant au nom de la question européenne et de la révolution, etc. -que, mis en demeure, je n' ai pas dû refuser plus longtemps. J' ai bien fait. Mazzini a traduit en italien mon appel à l' Italie. Cela a paru dans l' Italia e popolo à Gênes, la chose se réimprime sous le manteau, et fait un chemin du diable dans le grand souterrain italien. J' ai crié : agitez-vous ! Et voici la réplique qui m' arrive à l' instant même. Je coupe ces trois lignes dans un journal : Piémont. On lit dans le risorgimento de Turin : les nouvelles d' Italie peuvent se résumer en une seule phrase : l' Italie s' agite. De l' Etna au Tessin tout fermente, et la péninsule est en ébullition. Si vous saviez comme on souffre dans cette pauvre Italie, et que de choses terribles on en raconte ! Quand finira l' épreuve des peuples ? Je me sens saigner par toutes leurs blessures. p254 Serez-vous assez bon pour faire envoyer chez Mme D' Aunet (par laquelle ce billet vous arrivera) un exemplaire des contemplations destiné à M Dupotet qui m' a envoyé son très curieux livre sur le magnétisme. Vous savez que j' ai droit à 25 exemplaires de l' édition actuelle. Ce sera donc à prendre sur ceux qui me reviennent. -nous passons notre temps ici à parler de vous et à vous espérer. -je vous embrasse. tuus. à George Sand. Hauteville-house, 30 juin. Vous avez, madame, tous les dons ; la grandeur de l' esprit n' a d' égale en vous que la grandeur du coeur. Je viens de lire cette splendide page que vous avez écrite sur les contemplations , cette critique qui est de la poésie, ces effusions de pensée et de vie et de tendresse, cette philosophie, cette raison, cette douceur, cette explication forte et éclatante, ces choses d' or tombées d' une plume de lumière. Et que voulez-vous que je vous dise ? Vous remercier est presque bête ; je vous féliciterais plutôt. Vous êtes une nature sereine ; vous avez toutes les fiertés parce que vous avez toutes les élévations ; vous parlez de ce livre comme vous parleriez d' autre chose, avec cette simplicité calme, et si vraie qu' elle est presque hautaine, quand on la compare aux misérables finesses de tant d' autres esprits. Je disais un jour de vous à mes enfants, le matin, en déjeunant-c' est notre autour de la table à nous-que vous étiez, dans les régions de la pensée, la plus grande des femmes, peut-être même de tous les temps ; vous avez un diamètre d' horizon qui n' appartient qu' aux aigles. De là votre autorité et votre bonté. Vous êtes l' habitante des cimes, votre esprit niche dans les nids voisins des étoiles ; vous avez l' habitude des aires ; moi, je n' ai qu' une caverne. Mais je voudrais que vous y vinssiez ; permettez-moi de déranger la grosse pierre de la porte et de vous dire : entrez. Sans figure et en basse prose-(comment oser dire ce mot à vous qui la faites si haute ? ) -je viens d' acheter une masure ici avec les deux premières éditions des contemplations ; je vais la faire un peu bâtir et compléter ; après quoi il y aura une chambre logeable pour vous ; voulez-vous vous préparer à y venir ? Ce sera vers le printemps prochain ; je m' y prends de loin comme vous voyez. C' est un moyen de vous ôter presque la possibilité de refuser. Vous seriez chez moi comme chez vous, c' est-à-dire libre. La p255 maison aura ce nom : liberté ; elle s' appellera liberty-house . C' est l' usage anglais de baptiser les maisons. Nous vivons, ma famille et moi, vous le savez peut-être, dans une simplicité absolue, et, sous ce rapport, Guernesey peut donner la main à Nohant. Pensez-y donc, vous avez presque un an devant vous, et venez-nous. Si vous saviez comme je vous fais cette offre du fond du coeur ! Vous vous promènerez dans mon jardin, très petit ; n' allez pas rêver vos grandes larges plaines. Il y a ici tant de mer et tant de ciel que c' est à peine si l' on y a besoin d' un peu de terre. Ma femme vous a déjà fait cette invitation ; vous avez répondu la moitié de oui ; répondez-moi à moi l' autre moitié. Cela nous fera une joie sur laquelle nous vivrons en vous attendant. Vous ferez ici quelque livre magnifique, et vous le daterez de Guernesey ; ce pauvre vieux écueil, prenez-le en gré et faites-lui cette fortune. J' y ai mis une date d' épreuve ; mettez-y une date de gloire. Je suis content d' une chose, c' est que ce livre, Dieu (aux trois quarts fait), répond d' avance à votre pensée. Il semble que vous l' ayez connu en écrivant cette lettre de Louise qui est la conclusion de vos admirables articles. La fin lumineuse, voilà ce que je veux, voilà ce que vous voulez ; et ce brave Théodore (j' en connais plus d' un) sera lui-même content. Vous êtes un esprit ; aussi je vous dis familièrement : merci. Et vous êtes une femme, ce qui me donne le droit de me mettre à genoux devant vous et de baiser respectueusement votre main. Victor Hugo. Les journaux de ma petite île reproduisent vos articles avec enthousiasme. à Madame Adolphe Adam. Hauteville-house, 25 juillet. Je n' ai aucun portrait de moi à encadrer chez aucun marchand de Paris ; mais puisque, dans votre charmante bonne grâce, vous voulez que je mette ma tête à vos pieds, la voici : si j' ai tant tardé à vous répondre, c' est que je trouvais cette image de moi-même un peu sombre et farouche et que j' eusse voulu vous en offrir une autre. à qui offrira-t-on un rayon si ce n' est à l' étoile, et à qui offrira-t-on un sourire si ce n' est à vous ? Malheureusement mon petit atelier photographique tarde à s' installer, et je me p256 décide à vous envoyer ce profil, tout chagrin et tout sévère qu' il est. Vous penserez en le voyant que ce n' est pas vous que l' absent regarde. N' oubliez pas que si jamais l' envie vous prenait, cette année par exemple, de venir passer la saison des bains de mer à Guernesey, ce serait une grande joie pour Hauteville-house. Je me mets à genoux et baise vos belles mains, madame. Victor Hugo. à Paul Meurice. jeudi 31 juillet. Quel admirable homme vous êtes ! Ce volume, donné à ma femme, est encore une idée comme vous en avez. Je ne veux pas vous en remercier, ou pour mieux dire je ne peux pas. Je ne prends que le temps de vous écrire deux lignes. Je suis dans les ouvriers jusqu' au cou. Pendant que vous commandez à quelque légion d' idées, moi je fais manoeuvrer des maçons. Je travaille à votre maison. -oh ! Qu' il me tarde de vous voir et de vous embrasser ! Voici un fait curieux extrait de l' abeille de la Nouvelle-Orléans . Voulez-vous le donner à la presse ou au siècle . à vous. à vous. à vous. à Jules Janin. 16 août. Je ne suis rien, je vous l' ai dit en vers comme je vous le dis en prose ; mais aujourd' hui la situation est telle que dire mon nom, c' est protester ; p257 dire mon nom, c' est nier le despotisme ; dire mon nom, c' est affirmer la liberté, et ce nom militant, ce nom déchiré, ce nom proscrit, vous le dites avec tant d' intrépidité ! ... vous le chantez comme avec un clairon et vous jetez tout ce qu' il contient de guerre à la face de l' empire et de l' empereur. Je ne vous en remercie pas, je vous en félicite. Figurez-vous qu' en ce moment, je fais bâtir presque une maison ; n' ayant plus la patrie, je veux avoir le toit. L' Angleterre n' est pourtant guère meilleure gardienne de mon foyer que la France. Ce pauvre foyer, la France l' a brisé, la Belgique l' a brisé, Jersey l' a brisé ; je le rebâtis avec une patience de fourmi. Cette fois, si l' on me rechasse encore, je veux forcer l' honnête et prude Albion à faire une grosse chose ; je veux la forcer à fouler aux pieds un at home , la fameuse citadelle anglaise, le sanctuaire inviolable du citoyen. Le curieux, c' est que c' est la littérature qui m' a fourni les frais de cette expérience politique. La maison de Guernesey avec ses trois étages, son toit, son jardin, son perron, sa crypte, sa basse-cour, son look-out et sa plate-forme, sort tout entière des contemplations . Depuis la première poutre jusqu' à la dernière tuile, les contemplations paieront tout. Ce livre m' a donné un toit, et un jour que vous aurez du temps à perdre et à nous faire gagner, vous qui avez aimé le poëme, vous viendrez voir le logis. à Marine-Terrace, j' étais à l' auberge, l' Angleterre s' en est fait une excuse pour sa couardise. à édouard Plouvier. Hauteville-house, 28 septembre. Vous êtes dans la forêt, je suis dans l' océan ; votre aquilon soufflant dans les chênes vaut mon ouragan soufflant dans les vagues ; je m' en aperçois aux grands vers que vous m' envoyez. Cher poëte, ce sonnet superbe est une de vos plus nobles inspirations. Il était digne d' être en quelque sorte écrit sur cette feuille de chêne tombée de l' arbre géant. Je ne vous en remercie pas, je vous en félicite. p258 Mettez-moi, je vous prie, aux pieds de la généreuse artiste qui est votre femme, et qui a la flamme comme vous avez la lumière. Faites à vous deux le foyer. Vous méritez de mêler vos rayonnements. êtes-vous encore dans les bois ? êtes-vous déjà à Paris ? J' envoie cette lettre un peu au hasard ; mais mon hasard à moi s' appelle Paul Meurice, c' est-à-dire providence, et je suis bien sûr qu' il trouvera moyen de vous faire parvenir ce mot. Oui, certes, vous seriez reçus avec grande joie dans notre petit goum de Guernesey. J' ai acheté sur la roche une masure que j' ai livrée aux maçons, mais qui sera prête l' an prochain et du seuil de laquelle l' exil vous tend les bras. En attendant, faites-nous de belles et bonnes oeuvres, et aimez-moi. V h. à George Sand. Hauteville-house, 2 octobre. C' est une joie pour moi de penser que votre grand esprit se tourne de temps en temps vers le mien, et, quand je lis mon nom dans ces nobles pages qui viennent de vous, il me semble que ce sont des lettres publiques que vous m' écrivez. Je me ferais l' effet d' être ingrat si je n' y répondais pas. Cependant vous n' avez besoin ni d' un remerciement ni d' un applaudissement. Vous avez, dans ce siècle, où presque tout ment un peu, la fière et simple allure d' une âme vraie. Je suis silencieusement et profondément heureux dans ma solitude de cette communion de nos âmes, je dirais presque de nos coeurs ; je me sens comme lié à vous dans la contemplation de la vérité et dans l' acceptation de la douleur, et j' envoie mon acclamation à tous vos sereins et magnifiques témoignages pour le progrès. Qui désespère de l' homme désespère de Dieu, c' est-à-dire n' y croit pas ; et toutes les religions aujourd' hui sont athées, toutes maudissent la lumière, c' est-à-dire l' aube même de la face divine. Vous, vous êtes croyante parce que vous êtes grande. Je vous remercie, je vous admire, et permettez-moi d' ajouter, je vous aime. Victor Hugo. Ma femme vous envoie ses plus tendres admirations et j' y joins mes respects. p259 à Edmond About. Hauteville-house, 23 décembre. L' exil a peu de loisirs, et ce n' est qu' ici, dans l' espèce de calme momentané qui suit toutes les recrudescences de persécution, que j' ai pu enfin lire vos deux beaux et charmants volumes, tolla et la Grèce . Mes fils, vos anciens camarades, m' avaient souvent parlé de vous. Tout ce qu' ils promettaient en votre nom, vous le tenez, et c' est de tout mon coeur que je vous félicite. Vous avez le talent, vous avez le succès, vous êtes jeune ; la charge d' âmes commence pour vous. Un proscrit est une espèce de mort ; il peut donner presque des conseils d' outre-tombe. Soyez fidèle à toutes ces grandes idées de liberté et de progrès qui sont le souffle même de l' avenir dans toutes les voiles humaines, dans la voile du peuple comme dans la voile du génie. Dédaignez tout ce qui n' est pas le vrai, le grand, le juste, le beau. Vous avez une nature de lumière ; je me bornerais volontiers à vous dire : soyez-vous fidèle à vous-même. Courage donc ! Vous entrez vaillamment et de plain-pied dans l' avenir. à Paul Meurice. 25 décembre. J' achève cette lettre omnibus. C' est un embrassement du jour de l' an que je vous envoie à tous les deux. Mon doux poëte, mon noble ami, continuez de faire de grandes et tendres choses. J' ai parlé de vous toute cette semaine avec une femme d' esprit qui vient de Paris, qui a vu et admiré l' avocat des pauvres et qui vous aime. Si je vous envoyais nos rabâchages sur vous, j' en emplirais dix pages, et je n' ai que dix lignes. p260 Vous avez cent fois raison- les enfants , par Victor Hugo, voilà le vrai titre. J' enverrai à Hetzel l' extrait de votre lettre. -et puis, laissez-moi, vu le premier de l' an, vous donner cette carte, ou pour mieux dire, ce petit bout de carton. C' est une adresse de mon bottier de Guernesey, Gruchy, qui se dit parent du maréchal, par parenthèse. C' est égal, ma fille est hors de danger. J' ai le coeur bien content. tuus vester. je vois Esmeralda jouée. -j' en suis ravi. - j' ai bien besoin de quelques liards. -quant à Rigoletto , tout pourrait s' arranger si le théâtre reconnaissait mon droit sur Hernani et Lucrèce , c' est-à-dire renonçait à me voler. Qu' en dit Paillard De Villeneuve. aux étudiants de Paris. mes jeunes et vaillants concitoyens, votre lettre si noble et si cordiale m' est parvenue dans ma solitude et m' a vivement touché. J' ai peu d' instants à moi ; l' exil n' est pas une sinécure, vous le savez ; et je profite du premier moment dont je puis disposer pour vous répondre et pour vous remercier. Courage et persévérez ! Vous êtes de ceux sur qui l' avenir a les yeux ; parmi les noms qui signent la précieuse lettre que je reçois, j' en vois qui signifient talent, j' en vois qui signifient exemple ; tous signifient générosité, intelligence, vertu. Vous entrez jeunes dans l' épreuve, félicitez-vous-en. Vos souffrances noblement supportées vous placent à la tête de votre génération. Oyez toujours dignes de la guider. Que rien ne vous ébranle et ne vous décourage, l' avenir est certain. Attendez-le dans la douleur et les ténèbres du moment présent, comme dans la nuit on attend l' aube, avec une foi tranquille et absolue. Travaillez et marchez ; pensez et vous trouverez ; luttez et vous vaincrez. Je vous serre à tous la main comme à mes frères, comme à mes enfants. Victor Hugo. 1857 T 2 p261 à Paul De Saint-Victor. Hauteville-house, 4 janvier. Monsieur, trouvez bon que je vous remercie. Vous venez de parler de notre dame de Paris en admirables termes. Quoique je vive (si je vis) presque hors de tout, si désintéressé de toute chose et de moi-même que je sois à cette heure, il m' est impossible de ne pas sentir profondément ce que valent quelques pages de vous sur un livre de moi. Je suis un de vos lecteurs assidus, c' est-à-dire un esprit attentif à votre esprit. Tous ces bas-reliefs que vous ciselez, toutes ces fresques que vous peignez chaque semaine passent sous mes yeux, et d' un ciseau et d' un pinceau comme le vôtre, pas un détail ne m' échappe. Vous prononcez mon nom quelquefois ; je suis depuis longtemps votre débiteur ; aussi est-ce avec empressement que je saisis aujourd' hui cette occasion, non d' acquitter ma dette, mais de la constater. D' ailleurs, à un point de vue plus élevé que ce qui m' est personnel, je me considère comme le débiteur et l' obligé de tous les hommes qui sont, comme vous, des verbes de vie et des flambeaux de progrès. Je vous serre la main, monsieur. Victor Hugo. à Paul Meurice. Hauteville-house, 4 janvier. Il y a urgence en effet, et je vous réponds courrier par courrier. Avez-vous le temps de voir cinq minutes mon excellent ami Paillard De Villeneuve ? p262 Il me semble qu' avant d' en venir à des actes judiciaires, puisque lui, mon avocat et mon ami, est dans l' affaire, l' affaire peut très simplement s' arranger par lui. Il a plaidé excellemment pour moi dans le procès contre Rengaîne pour lucrèce et Hernani ; personne n' est plus que lui pénétré de mon droit ; puisqu' il est l' ami et le conseil de M Calzado, il lui sera aisé de faire comprendre à ce directeur nouveau (et évidemment honnête homme puisque Paillard De Villeneuve l' appuie), que le théâtre italien me vole depuis deux ans à la faveur d' un arrêt qui n' est autre chose qu' un coup de haine contre un proscrit. Je suis décidé, quant à moi, à toute revendication ultérieure, à moins que le théâtre italien, mieux inspiré et mieux conseillé, ne reconnaisse son exaction et mon droit. Paillard De Villeneuve peut être et sera évidemment volontiers cette inspiration et ce conseil. M Calzado comprendra, et en me restituant mon droit sur Lucrèce et Hernani , méritera que je lui concède Rigoletto , ce que je ferai dans ce cas-là de grand coeur. L' affaire, grâce à Paillard De Villeneuve, est donc évidemment très arrangeable. Voulez-vous lui en parler ? Au cas très improbable où la conciliation, qui me semble si facile, échouerait, alors l' huissier marcherait et, en quittant bien à regret Paillard De Villeneuve, j' aurais recours à mon autre éloquent et excellent ami Crémieux. Tout cela ne vous paraît-il pas sage ? Je le remets à votre diligente amitié. Mes plus tendres respects à Madame Paul Meurice. à vous tout mon coeur. Victor Hugo. à Schoelcher. Hauteville-house, 12 janvier. Vos lettres, cher ami, sont toujours des joies dans notre groupe auquel vous manquez, et où votre place est restée vide. Je vous envoie un mot pour notre excellent ami Eugène Sue. Je bats des mains à sa guerre au catholicisme, je vais même plus loin que lui, car je crois que le christianisme p263 a fait son temps. Le vêtement même de Luther est trop étroit pour les fils de la révolution. Vous ne devez rien comprendre à cette avalanche de stamps que contient ma lettre. Explication : un proscrit pauvre appelé Collet a ouvert une souscription à Londres où il demeure. Il a envoyé une liste ici. Personne (vu la pauvreté de tous) n' a souscrit, si ce n' est un proscrit qui a donné 1 franc et moi qui ai ajouté 5 francs, -cela fait six francs . Je vous les envoie en stamps. Aurez-vous la bonté de faire parvenir les stamps ou l' argent à M Collet dont voici l' adresse : M Collet, 40, graci church street-chez M Barbet. Pardon et merci. Je n' ai plus que la place d' un tendre serrement de main. Victor Hugo. à Albert Lacroix. Hauteville-house, 18 janvier. Vos lettres, monsieur, sont d' un noble esprit et me donnent hâte de lire votre livre. J' ai tardé à vous répondre, ce que vous me pardonneriez aisément, si vous voyiez de quels travaux et de quelles affaires de tout genre je suis, à la lettre, accablé. Je vous lirai avec bonheur. Nous avons une religion intellectuelle commune. Vous avez la généreuse ambition d' être un des porte-flambeaux du progrès. En relisant vos deux lettres, empreintes de tant d' élévation, je sens que vous en êtes digne. Prenez donc rang, monsieur, en tête de la phalange des esprits en marche. Je vous tends la main. Victor Hugo. à Paul Meurice. 29 janvier. Encore des ennuis que je vous envoie, comme manière de vous prouver ma reconnaissance pour toutes les peines que je vous donne. Votre lettre sur p264 l' affaire Rigoletto nous a fait le plus grand plaisir. Maintenant, voulez-vous vous charger de remettre celle-ci à notre excellent et éloquent ami Crémieux, et l' autre (double) à la commission des auteurs dramatiques. -je ne sais comment faire pour vous répéter que je suis à vous du fond du coeur. Je voudrais pouvoir vous dire d' une façon nouvelle que je vous aime à la vieille manière. Quelles bonnes causeries vous devez faire avec Auguste. Je suis jaloux de lui et envieux de vous. à Jules Janin. Hauteville-house, 17 février. Vous avez l' art de faire de grands livres sous des titres qui en annoncent de petits. Vous prenez le lecteur au piège de sa propre frivolité. Il ne s' attend qu' à de l' amusement et à du plaisir ; il accourt, la bouche en hiatus, ce brave lecteur, et vous, diligent, vous en profitez pour lui donner la saine et forte nourriture des idées. Il s' amuse et il apprend ; il est charmé, entraîné, ravi, et enseigné ; ébloui, et éclairé. C' est une admirable façon de prendre en traître les badauds, et de les forcer, sans qu' ils s' en doutent, à devenir des gens de bon sens et des gens d' esprit. Je ne saurais vous rendre l' impression de soleil que me font vos livres. à chaque nouvel ouvrage que je reçois de vous, j' essaie de vous le dire, et je n' y réussis pas. C' est de la lumière, c' est de la chaleur, cela pénètre et cela réconforte ; cela emplit de joie et de rayons cette froide vitre le long de laquelle la pluie en larmes ruisselait tout à l' heure ; cela vous fait éclore des fleurs dans le cerveau. p265 Aussi, avec quel empressement j' ai ouvert les petits bonheurs ! Comme j' ai savouré ces pages exquises et comme j' ai joué avec ce ravissant titre, petits bonheurs , moi qui pourrais presque dire, -si l' on avait jamais le droit de se plaindre, -que je n' en ai plus de petits ni de grands ! -je ne veux pas vous raconter tout cela, vous le devinez bien. Vous êtes toujours sûr, vous homme de sourire et d' aurore, de faire un effet de Rembrandt en entrant dans le lieu sombre que j' habite. cavea leonum . Mes fils vous lisent, comme moi, avec enchantement. -et à propos, ils vous ont écrit, ces braves enfants. Ils ont l' idée de montrer un peu Shakespeare à la France ; ce n' est pas une mauvaise manière de faire de l' alliance anglaise. C' est là une grande tentative et digne certes, de succès. Je leur ai dit que vous les y aideriez sans nul doute ; et, par Hercule ! -ou par Shakespeare ! -j' ai eu raison, n' est-il pas vrai ? Vous voyez que Guernesey travaille. Vacquerie, qui est près de vous en ce moment, en plein Paris, a écrit l' an passé au milieu de notre grand brouhaha de vagues et de vents, son beau et puissant livre de poésie et de critique. C' est lui qui vous portera ce mot. Dans peu de jours nous le reverrons, et comme nous allons parler de Paris, et de vous, Janin, qui êtes Paris, plus que Paris même ! Mais le Paris lumineux, brillant, vivant, libre, indigné, honnête ! -c' est égal, vous avez fait un bien charmant et beau livre, et où je suis bien touché de lire mon nom. Chaque fois que je l' y trouve, il me semble sentir le serrement de votre main amie. Que de pages j' y ai notées, que je relirai au milieu des fleurs quand le printemps va venir ! Votre esprit est comme l' oiseau lâché, il n' a pas de limites dans l' azur ; il est infatigable et inépuisable ; il boit à toutes les sources de vie, à toutes les coupes de sagesse et de raison ; il ne s' arrête devant rien ; il boit même à l' idiot, comme ce roi de Perse qui buvait même à la cruche. Ah ! Vous êtes un grand enchanteur ! -si vous voyez encore quelqu' un qui se souvienne de moi et qui m' aime, parlez un peu de moi à cette âme fidèle, et sachez que je suis à vous du fond du coeur. V H. pour Paul Meurice. 8 mars. Je glisse ce mot dans la lettre de Toto. -vous avez lu la noble lettre de Dumas. Voudrez-vous mettre ces deux pages sous enveloppe à son adresse p266 et les lui faire tenir ? -voici Auguste avec nous, et nous parlons de vous, ce qui fait attendre un peu plus patiemment le moment souhaité où vous arriverez dans la masure. Je bâtis toujours ; je suis en proie au flegme déguisé en maçon et à la lymphe masquée en charpentier. Aussi ma maison avance-t-elle comme celle d' un escargot. Cette sage lenteur me ruine par-dessus le marché. -à propos de ruine, j' ai donné à Toto, sous la forme de 70 fr, les 62 fr 50 de la revue de Paris . Soyez assez bon pour prendre ces dits 62 fr 50 en commencement de remboursement. à vous. à jamais. Félicitez mon cher Louis Boulanger de son frontispice, qui est bien beau, quoique la Nadar et le soleil est admirable. Remerciez Nadar auquel j' enverrai l' autographe (c' est ainsi que ça s' appelle) qu' il désire pour son album. Quel parti Crémieux prend-il sur l' appel ? Je suis toujours d' avis (-et Auguste aussi-) d' en rester là. à Alexandre Dumas. Hauteville-house, 8 mars. Cher Dumas, les journaux belges m' apportent, avec tous les commentaires glorieux que vous méritez, la lettre que vous venez d' écrire au directeur du théâtre-français. Les grands coeurs sont comme les grands astres. Ils ont leur lumière et leur chaleur en eux ; vous n' avez donc pas besoin de louanges, vous n' avez donc pas même besoin de remerciements ; mais j' ai besoin de vous dire, moi, que je vous aime tous les jours davantage, non seulement parce que p267 vous êtes un des éblouissements de mon siècle, mais aussi parce que vous êtes une de ses consolations. Je vous remercie. Mais venez donc ici, vous me l' avez promis, vous savez. Venez-y chercher le serrement de main de tous ceux qui m' entourent et qui ne se presseront pas moins fidèlement autour de vous qu' autour de moi. Votre frère. V H. à Théodore De Banville. Hauteville-House, 15 mars. Je viens de lire vos odes . Donnez-leur l' épithète que vous voudrez (celle que vous avez choisie est charmante), mais sachez bien que vous avez construit là un des monuments lyriques du siècle. J' ai lu votre ravissant livre d' un bout à l' autre, d' un trait, sans m' arrêter. J' en ai l' ivresse en ce moment, et je me dirais presque que j' ai trop bu ; mais non, on ne boit jamais trop à cette coupe d' or de l' idéal. Oui, vous avez fait un livre exquis. Que de sagesse dans ce rire, que de raison dans cette démence, et sous ces grimaces, quel masque douloureux et sévère de l' art et de la pensée indignée ! Je vous aime, poëte, je vous remercie d' avoir sculpté mon nom dans ce marbre et dans ce bronze, et je vous embrasse. Victor Hugo. à Herzen. Hauteville-house, 15 avril. Cher proscrit, cher frère d' exil, merci de vos grandes et nobles paroles sur ce vaillant mort. Vous avez parlé de Worcell comme Worcell eût p268 parlé de vous. Mais vous, vivez. Vivez pour la lutte qui a besoin de coeurs lumineux et de fronts rayonnants tels que vous. Je vous serre la main. Victor Hugo. à Louise Colet. Hauteville-house, 17 mars. Vacquerie m' a apporté votre charmante et noble lettre. De grâce, ne prenez jamais mon silence pour de l' oubli. Je travaille, je songe, j' ai les yeux sur tous ces infinis qui m' entourent ; de là une sorte d' absorption dans le rêve et dans l' idéal ; mais vous, poëte, est-ce que vous ne comprenez pas que cela n' empêche point d' aimer qui nous aime ? Certes, vous le savez mieux que personne ; car vous n' ignorez rien des choses de l' âme et des choses du coeur, ayant toutes les éloquences, toutes les mélancolies et toutes les effusions. Vous m' avez envoyé des vers superbes. ôtez-leur ce qu' ils ont de personnel ; ils seront plus beaux encore. Ne perdez point votre temps à maudire un homme, vous, prêtresse de l' humanité. Oubliez vos blessures et ne voyez que la grande plaie. Montez, montez plus haut, toujours plus haut ; planez, c' est votre devoir d' aigle. Quand vous reverrai-je ? Jamais peut-être. Il me semble qu' on est bien heureux en France en ce moment. Bonheur de cloaque, mais bonheur. à ce qu' on dit du moins. Je ne l' envie pas, ce bonheur, j' aime l' exil. Il est âpre, mais libre ; il est sombre, mais visité quelquefois par un rayon. N' êtes-vous pas venue l' an passé ? Je vous baise la main. V. à Paul Meurice. 5 avril. C' est par Dumas que je vous envoie ce mot. Il est venu nous voir deux jours. Des visites comme la sienne et comme la vôtre nous font l' effet d' une p269 fenêtre qui s' ouvre brusquement sur la France, et par où il nous vient de l' air et du soleil. Nous l' avons logé de notre mieux dans la masure encore tout en démolition ; mais il reviendra dans six semaines et la chose sera un peu plus bâtie. Vous vous rencontrerez peut-être avec lui. Quelle joie ! Voici quatre lettres (Mme Flandin à Lyon, Alphonse Karr, L Gozlan, M Jean Durand) que je vous serai obligé de faire parvenir. Mme Flandin par la poste, vu Lyon. -quant à la cinquième, dont l' adresse est en blanc, voici l' histoire : il y a eu dans la voix des écoles du samedi 28 mars une ode sur Lamartine et moi (intitulée les deux poëtes ) fort belle vraiment. J' ai écrit à l' auteur, mais le journal m' a été pris, et je ne sais plus le nom du poëte. C' est un nom qui m' a paru italien. Seriez-vous assez bon pour vous procurer le numéro, voir le nom, et l' écrire sur la le