Correspondance Par Victor Hugo. T. 1. 1814-1848 1814 p291 à madame la comtesse Hugo, à Thionville. 23 mai 1814. Ma chère maman, depuis ton départ tout le monde s' ennuie ici. Nous allons très souvent chez M Foucher, ainsi que tu nous l' as recommandé. Il nous a proposé de suivre les leçons qu' on donne à son fils ; nous l' avons remercié. Nous travaillons tous les matins le latin et les mathématiques. Une lettre cachetée de noir et adressée à Abel est arrivée le soir de ton départ. M Foucher vous la fera passer. Il a eu la bonté de nous mener au muséum. Reviens bien vite. Sans toi nous ne savons que dire et que faire, nous sommes tout embarrassés. Nous ne cessons de penser à toi. Maman ! Maman ! Ton fils respectueux. Victor. 1816 p292 au général Hugo. 31 mars 1816. Mon cher papa, c' est avec la plus grande surprise que nous avons été informés de ton départ. Nous voulions t' écrire, mais Mme Martin a refusé jusqu' ici de nous dire où tu étais. Ce n' est qu' hier qu' elle a consenti à nous l' apprendre, sans cependant vouloir nous laisser ton adresse ; en sorte que nous sommes forcés de la charger de cette lettre, où, comme elle-même nous y a invités, nous renfermons la note de tout ce qui nous est absolument nécessaire en ce moment. Elle nous dit en outre que tu désirais savoir si nous faisons des progrès dans le dessin. M Cadot est content de nous et nous a dit que cela irait bien. Nous prenons tous les samedis des leçons de perspective. Du reste, nous faisons tous nos efforts pour contenter nos maîtres. Adieu, mon cher papa, nous attendons ta réponse avec impatience, tant pour avoir de tes nouvelles que pour être soulagés dans nos besoins. Nous t' embrassons de tout coeur. Porte-toi bien, et aime toujours tes fils soumis et respectueux, E Hugo. Victor. au général Hugo. 12 mai 1816. Mon cher papa, M Decotte nous a communiqué le passage de ta lettre qui nous concernait, et nous en avons été aussi surpris qu' affligés. Si jusqu' ici p293 nous nous sommes tus sur les désagréments que nous éprouvons de la part de Mme Martin, c' était uniquement pour ne pas te tourmenter, espérant d' ailleurs en voir bientôt la fin. Elle a sans doute voulu nous prévenir ; nous ignorons les plaintes qu' elle a pu te faire, mais elle eût dû songer que nous sommes d' un âge à savoir nous défendre quand nous le pouvons, et que tu dois la connaître aussi bien que nous . Nous avons pour elle tous les égards que nous lui devons comme tante ; elle n' en a aucun pour nous ; elle semble même prendre à tâche de pousser à bout notre patience par les procédés les plus inconvenants. Tu nous as dit qu' elle était chargée de pourvoir à tous nos besoins, tu lui as sans doute laissé des instructions, mais nous ne pouvons croire que tu lui aies prescrit de traiter tes fils comme elle voudrait les traiter. Nous ne pouvons rien lui demander, pas même des souliers, qu' elle ne se récrie aussitôt après nous, sans ménager ses termes, sans penser au respect qu' elle se doit à elle-même. Si nous voulons lui prouver que nous avons raison, il nous faut essuyer un torrent de basses injures, quittes, quand nous nous y dérobons, à nous entendre appeler sots et impertinents, etc., etc. Nous ne te tracerons pas le tableau de la scène dégoûtante qu' elle nous a faite dernièrement ; il est seulement heureux pour nous d' en avoir eu des témoins, après les mensonges qu' elle a voulu inutilement faire croire à M Decotte, nous sommes en droit de suspecter sa sincérité à ton égard. Au reste, mon cher papa, nous n' avons rien à nous reprocher ; tout ce que nous avançons ici est fondé sur des faits connus, et dont il ne tient qu' à toi de prendre connaissance. Quant à ce que tu nous marques pour M Cadot, nous osons te représenter qu' une année de dessin ne suffit pas pour entrer à l' école polytechnique. Nous te prions donc, si ton intention est que nous nous présentions aux examens, de nous permettre de prendre encore quelques mois de leçons, ne fût-ce que jusqu' aux vacances. Si tu accèdes à notre demande, daigne en informer M Decotte le plus tôt que tu pourras, afin que nous n' éprouvions pas de trop longue interruption. au général Hugo. 22 juin 1816. Ta lettre du 12 mai nous prouve qu' on calomnie notre conduite, et que, quoi que nous fassions, on saura toujours nous donner tort près de toi ; p294 n' importe, il ne sera pas dit que par notre silence nous ayons avoué ce dont on nous accuse. Il est faux que nous n' ayons pas eu pour Mme Martin tous les égards que nous lui devons ; il est faux que nous lui ayons ri au nez quand elle nous a dit que tu te faisais mille privations pour nous, quand elle nous exposait ta position. Quant à ce que nous t' avons marqué dans notre dernière lettre, nous croyons t' avoir dit que c' étaient des faits dont il ne tenait qu' à toi de prendre connaissance. En voici quelques-uns que nous pouvons encore y ajouter. Mme Martin nous a dit qu' elle nous donnait 3 francs par mois de sa bourse, et dans le même temps tu nous écrivais : je vous donne tant par mois pour vos menus plaisirs . Mme Martin, sous prétexte que tu lui as défendu de venir à la pension de deux mois (tout en lui envoyant des lettres à porter pour M Decotte et pour nous), sous prétexte que tu as enfin remis à sa disposition le paiement des 3 livres qu' elle tirait si librement de sa bourse, Mme Martin dis-je, est restée un mois sans daigner s' informer de nos besoins, et depuis deux mois nous a retranché nos deux sous par jour ; encore a-t-elle eu la sage prévoyance de ne nous en prévenir qu' au premier juin. Comme nous lui avons poliment représenté que, comptant sur cet argent, nous avions été dans la nécessité d' emprunter, tant pour payer nos chaises à l' église que pour faire repasser nos canifs, relier nos livres, acheter des instruments de mathématiques, elle nous a répondu qu' elle ne nous écouterait pas, et nous a ordonné impérieusement de sortir de la salle. Elle ne le fera pas une seconde fois, mon cher papa. Nous aimons mieux renoncer à nos semaines que d' avoir désormais aucun rapport avec elle. Si cependant ton intention est que nous payions nos dettes, et que nous ne soyons pas tout à fait sans argent, nous te prions d' en charger Abel, plutôt que tout autre. au général Hugo. 12 novembre 1816. Nous avons réfléchi sur tes propositions ; permets-nous de te parler avec franchise, comme nous l' avons fait, et ne nous réponds qu' après avoir pesé nos raisons. p295 nous voyant en état de juger du prix des choses, tu nous offres vingt-cinq louis par an pour notre entretien. Nous les acceptons pourvu qu' ils nous soient remis en main propre. Car alors, avec l' expérience que nous pouvons avoir acquise, et surtout avec l' aide et les conseils de maman, qui, quoi qu' on en dise, s' entend en économie, nous sommes sûrs de pouvoir, au moyen de cette modique somme, nous entretenir plus décemment que nous ne l' avons été jusqu' ici, en te coûtant certainement davantage. Mais si l' argent est remis en d' autres mains, nous n' avons plus cette certitude ; nous ne pouvons plus nous servir des moyens qui nous la procurent ; nous ne pouvons plus faire comme toi ; proportionner nos dépenses à notre avoir et être d' autant plus à notre aise que nous aurons plus d' ordre et d' économie . En ce cas, cher papa, tu nous permettrais de refuser. Si tu consens à ce que nous te demandons, nous nous engageons, en cas que tu le croies nécessaire, à t' envoyer tous les trois mois le compte de ce que nous avons dépensé, sinon il faudra bien que nous nous résignions à rester comme ci-devant, soit que tu nous entretiennes, soit que tu charges quelqu' un de nous entretenir : ce qui n' est pas ton intention, comme ta lettre nous l' annonce. Nous sommes étonnés, je te l' avoue, que tu ne comprennes point une phrase que tu nous as toi-même répétée cent fois pour une. Ta mémoire ne t' a pas mieux servi en un autre point : jamais maman ne nous a dit qu' elle t' eût apporté 40000 francs de rente ; au contraire, elle nous assurait que, lors de votre mariage, vous étiez tous deux sans fortune. Abel n' a aucun souvenir de ce que tu nous marques. Quant à la fin de ta lettre, nous ne pouvons te cacher qu' il nous est extrêmement pénible de voir traiter notre mère de malheureuse, et cela dans une lettre ouverte qui ne nous a été remise qu' après avoir été lue... nous avons vu ta correspondance avec maman ; qu' aurais-tu fait dans ces temps où tu la connaissais, où tu te plaisais à trouver le bonheur près d' elle, qu' aurais-tu fait à la personne assez osée pour tenir un pareil langage ? Elle est toujours, elle a toujours été la même, et nous penserons toujours d' elle comme tu en pensais alors. Telles sont les réflexions que ta lettre a fait naître en nous. Daigne réfléchir sur la nôtre, et sois assuré de l' amour qu' auront toujours pour toi tes fils soumis et respectueux E Hugo. -V Hugo. p296 au général Hugo. 3 décembre 1816. Depuis six semaines que nous allons au collège de Louis-Le-Grand, nous avons repassé toute l' arithmétique, et toutes les fois que nous avons été appelés au tableau, nous avons eu les numéros les plus élevés, tels que 15, 16, 17 et 18 ; nous avons eu, dans les compositions, les 3e et 4e places, quoique, pour la géométrie, nous nous trouvions les plus faibles de la classe ; enfin, m. le professeur lui-même nous a souvent adressé des paroles flatteuses sur notre travail et notre application. En philosophie, tous les devoirs que nous avons présentés depuis un mois que le cours est ouvert ont été notés bien et très bien , et nous ont pareillement attiré des choses flatteuses de la part de m. le professeur. Tu sais sans doute que les cours du collège nous tiennent depuis 8 heures du matin jusqu' à 5 heures du soir. Le cours d' arithmétique, professé par M Guillard, dure depuis 8 heures et demie du matin jusqu' à 10 heures et demie ; après ce cours, m. le professeur donne, de son propre gré, à ses élèves privilégiés des leçons d' algèbre auxquelles il a la bonté de nous inviter ; en sorte que nous ne pouvons revenir à la pension qu' à 12 heures et demie. Depuis 1 heure jusqu' à 2 heures, nous avons trois fois la semaine la leçon de dessin que nous donne M Cadot ; à 2 heures nous partons pour nous rendre en philosophie d' où nous ne sommes revenus qu' à 5 heures du soir. Depuis 6 heures jusqu' à 10, nous nous occupons, soit aux leçons de mathématiques que nous donne M Decotte, soit à nos rédactions et aux devoirs de collège. Tu nous as souvent toi-même, cher papa, fait l' éloge de notre frère Abel, et tes propres discours prouvent que tu le regardes, avec nous, comme le meilleur des fils et le plus tendre des frères. D' après la manière dont est employé notre temps, il est impossible qu' il puisse nous voir les jours ouvrables, et tu sais que les jours de congé sont tellement partagés entre la messe, le travail et la promenade qu' il ne peut venir nous embrasser aux jours où il est libre. Nous te demandons donc, cher papa, de sortir avec lui les jours de congé. 1817 p297 à Madame Martin. 21 mai 1817. Madame, vous nous permettrez de vous rappeler que nous sommes sans argent depuis le 1er. Comme nos besoins sont toujours les mêmes, nous avons été contraints d' emprunter. Nous vous prions en conséquence de nous faire passer les 6 francs qui nous reviennent, savoir : 3 francs pour le 1er mai et 3 francs pour le 15, de nous envoyer un perruquier et de parler à Mme Dejarrier pour nos chaussures et les chapeaux. Daignez, madame, agréer l' assurance des sentiments d' estime et d' affection que vous méritez de notre part. Vos très humbles et très obéissants serviteurs, V Hugo, E Hugo. p298 à Monsieur Raynouard, secrétaire perpétuel de l' académie française. Paris, le 31 août 1817. Monsieur, retenu par une légère indisposition, je ne puis avoir l' honneur d' aller moi-même vous témoigner ma reconnaissance de la faveur que l' académie française a daigné me faire en accordant une mention honorable à la pièce n.15 dont je suis l' auteur. Ayant appris que vous aviez élevé des doutes sur mon âge, je prends la liberté de vous remettre cy-inclus mon acte de naissance. Il vous prouvera que ce vers moi, qui... de trois lustres à peine ai vu finir le cours n' est point une fiction poétique. S' il était encore temps de faire insérer mon nom dans votre rapport imprimé par ordre de l' académie, ce serait augmenter infiniment la reconnaissance que je vous dois, et dont je vous prie d' agréer la preuve dans cette langue que vos encouragements me rendent si chère et qui doit, à tant de titres, vous l' être bien davantage encore. J' espère de votre bonté, monsieur, que vous voudrez bien, après en avoir pris connaissance, me renvoyer mon acte de naissance rue des petits-Augustins, n.18. Je vous prie d' agréer l' assurance du profond respect avec lequel j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, Victor-Marie Hugo. 1818 p300 au général Hugo. 20 juillet 1818. La situation où nous nous trouvons semble ne nous laisser le choix qu' entre deux états, la médecine et le droit. Nous aurions songé au premier pour l' un de nous deux, mais la difficulté de se faire connaître dans une carrière épineuse, et surtout la longueur des études (il ne faut pas moins de 7 ans pour être reçu dans cette faculté) nous en ont promptement détournés, par la pensée que nous resterions encore trop longtemps à ta charge. Le même inconvénient n' existe pas dans le droit. Trois années d' études suffisent, en sorte que si tu avais pu obtempérer à nos désirs quand nous t' en avons parlé pour la première fois il y a deux ans, nous ne serions peut-être plus un fardeau pour toi. Nous avons considéré en outre que la connaissance du droit était indispensable pour être admis aux emplois de l' administration militaire et à la plupart des charges de l' administration civile ; si d' ailleurs nous nous trouvions tous les deux dans le cas d' embrasser la carrière du barreau, ce n' est pas dans une ville comme Paris que deux avocats pourraient se nuire. Quant aux arrangements relatifs au pensionnat, tu sais bien, mon cher papa, qu' il n' est plus possible que nous restions chez M Decotte, maintenant que nos études sont finies. Nous te proposons de nous donner 800 francs à chacun pour nos dépenses. Nous voudrions te demander moins, mais tu sentiras que cela nous est impossible, si tu considères que tu nous donnes déjà 300 francs pour notre entretien, et qu' avec 500 francs de plus nous ne pourrons, sans la plus stricte économie, subvenir aux frais de notre nourriture, à l' achat de nos livres, au paiement de nos inscriptions et diplômes, etc. p301 au général Hugo. 20 août 1818. ... tu sens qu' en sortant du pensionnat nous nous trouverons dénués de tout, même de lits, si l' on ne nous remet pas absolument tous les effets que nous avons chez M Decotte ; nous te supplions donc de lui écrire pour que vers le 10 septembre, tout notre mobilier, qui nous est actuellement si nécessaire, se trouve à notre disposition. Nous allons commencer notre droit : sois sûr, mon cher papa, que dans tous les temps nous nous ferons une étude de mériter ta satisfaction par nos travaux et notre conduite. Cette année même ce n' est pas sans quelque honneur que nous avons terminé nos cours ; nous ne doutons pas du plaisir que tu éprouveras en apprenant que nous avons obtenu des accessits dans nos classes et au grand concours des quatre collèges. 1819 à Monsieur Pinaud, secrétaire perpétuel de l' académie des jeux floraux, Toulouse. Paris, 29 mars 1819. Monsieur, la flatteuse nouvelle que vous m' annoncez, et votre lettre plus flatteuse encore, m' ont causé une joie bien vive, joie qui aurait pourtant été plus grande encore si mon frère se fût trouvé mieux partagé dans les décisions de l' académie. Quelque sévères qu' elles dussent lui paraître, je lui dois de reconnaître qu' il n' en a pas murmuré un seul instant et qu' il a été le premier à en proclamer la justice ; il me charge, monsieur, de vous remercier en son nom des éloges et des encouragements que vous voulez bien lui p302 accorder. Son ode sur le duc D' Enghien, qu' il s' attache, en ce moment, à rendre plus digne de l' académie, vous prouvera, sans doute, son empressement à se rendre à votre honorable invitation. Pour moi, monsieur, je suis aussi confus de l' indulgence de l' académie que pénétré de reconnaissance pour les marques éclatantes dont elle m' a honoré. Veuillez assurer messieurs vos collègues que je considère leurs suffrages plutôt comme un encouragement que comme une récompense, et que mes efforts n' auront désormais pour but que de me rendre digne des palmes glorieuses qu' il leur a plu de me décerner et que je me sens bien loin de mériter encore. Si le temps me le permet, c' est en souscrivant scrupuleusement à leurs critiques que j' essaierai de leur prouver mon désir de rendre mes deux pièces couronnées les moins imparfaites possible. Je vous remercie, monsieur, d' avoir eu la complaisance de m' informer du sort des derniers bardes et de la canadienne . En obtenant les honneurs de la lecture, ces deux pièces obtiennent encore plus que je n' en attendais. Vous m' engagez, monsieur, à me décider promptement entre les fleurs ou leur valeur pécuniaire. Je préfère les fleurs : elles me rappelleront dans tous les temps l' indulgence de l' académie qui, sans doute, en me couronnant, a eu plus d' égard à ma grande jeunesse qu' à mon faible talent. Agréez l' expression de ma très vive gratitude et du respect avec lequel j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. V-M Hugo. à Monsieur Pinaud. Paris, 9 avril 1819. Monsieur, j' ai l' honneur de vous envoyer celles des corrections indiquées auxquelles le temps m' a permis de me soumettre. Les changements que je n' ai pu faire sont en petit nombre et j' ose espérer que l' académie voudra bien croire que, si je ne l' ai pas satisfaite en quelques points, ce n' est ni faute p303 d' efforts ni faute de docilité. Son indulgence à mon égard a été trop grande, les signes en ont été trop flatteurs pour que je n' aie pas déployé toutes mes faibles ressources, afin de me rendre digne de l' une et des autres. Je suis loin de croire avoir réussi partout également. Cependant j' avouerai, et vous n' en serez peut-être pas étonné, monsieur, que ces deux odes m' ont coûté plus de peine à retoucher qu' à composer ; voilà surtout pourquoi je doute du succès de mon travail. Quand j' hésitais entre deux versions j' ai cru devoir les soumettre toutes deux au choix de l' académie. Au reste, je juge inutile de vous dire, monsieur, que je ne tiens nullement à ce que les variantes que je vous envoie soient employées. Si l' académie trouvait le premier texte préférable, elle me rendrait un véritable service en le conservant. Veuillez agréer l' assurance du respect avec lequel j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. V-M Hugo. ode sur le rétablissement de la statue de Henri Iv. 3e strophe. -aux 3e, 5e et 6e vers, substituez : Trajan domine encor les champs que de Tibère couvrent les temples abattus. 9e strophe. -au lieu des cinquième et sixième vers, lisez : désormais dans ses yeux, en volant à la gloire, nous viendrons puiser la victoire. Etc. Le mot carnage aura disparu, mais je tremble que cette nouvelle figure soit bien hasardée. 11e strophe. -je m' étais aperçu, en la composant, du défaut de suite que l' académie y a remarqué dans les idées, mais ne pouvant y remédier, j' étais parvenu à me persuader que les lyriques avaient le privilège de laisser p304 ainsi imparfaite l' idée qui les avait d' abord frappés pour développer celle qui se présentait ensuite à leur esprit. La juste critique de l' académie m' a fait réfléchir qu' une pareille licence leur donnerait bientôt le droit d' être inintelligibles. J' ai fait de nouveaux efforts pour effacer cette tache, mais ils ont été inutiles, et c' est avec peine que je me vois forcé de laisser subsister un défaut aussi remarquable. 12e strophe. -mes efforts réitérés pour faire disparaître quelques-uns des articles qui hérissent les derniers vers de la 12e strophe ont été aussi infructueux. Je désire que l' académie veuille m' en tenir compte. ode sur les vierges de Verdun. n' ayant pas le temps de resserrer le préambule de cette ode, je m' étais préparé à alléguer pour la défense des formes interrogatives l' ode d' Horace : quô quô, scelesti, ruitis ? Et celle à Lydie : Lydia, dic, per omnes te deos oro, Sybarin cur properes amando perdere ? ... je crois pourtant plus franc et plus convenable d' avouer le peu de succès de mes tentatives. 8e strophe. -aux trois premiers vers, on peut substituer l' une des deux versions suivantes : quand nos phalanges mutilées jetant sur nos cyprès l' ombre de leurs lauriers, reculaient vers Paris, par le nombre accablées... etc. p305 10e strophe. -on peut, pour la remplacer, choisir entre les deux strophes suivantes : ce dernier trait suffit : leur bonté les condamne. Mais non ! L' arbitre de leur sort, tainville, à leur aspect brûlant d' un feu profane, tressaille d' un honteux transport... etc. Enfin dans la treizième strophe, on pourra, si l' on veut, substituer à Charlotte au front d' airain : Charlotte au coeur d' airain . à Monsieur Pinaud. Paris, 16 juin 1819. Monsieur, j' ai pris la liberté de voir M De Moncabrié, qui n' a point encore reçu les exemplaires du recueil que vous avez la bonté de nous destiner. Peut-être aurais-je dû attendre que je pusse vous en accuser la réception avant de p306 répondre à votre aimable lettre du 15 mai dernier ; mais veuillez excuser l' impatience où je suis de vous exprimer toute notre reconnaissance pour l' indulgence avec laquelle l' académie a accueilli nos ouvrages, et la bienveillance dont vous nous avez particulièrement honorés. Permettez-moi, monsieur, de vous remercier, au nom de mon frère et au mien, de l' intérêt que vous nous témoignez, intérêt qui éclate d' une manière peut-être plus sensible encore dans les observations critiques que vous nous adressez que dans les louanges dont nous sommes confus, parce que nous sentons trop combien peu elles sont méritées. Veuillez croire que ce n' est qu' en profitant de vos censures que nous tâcherons de nous rendre dignes de vos éloges ; et si, quelque jour, nous étions assez heureux l' un ou l' autre pour justifier en partie vos espérances, ce serait à l' académie des jeux floraux, ce serait à vous, monsieur, et à vos honorables encouragements que nous le devrions. La direction que nous donnons à nos faibles talents est, sans doute, ce qu' ils ont de plus louable ; mais les obstacles dont on hérisse pour les jeunes auteurs la route que nous voulons suivre, nous auraient peut-être rebutés, si nous n' avions été soutenus par le glorieux suffrage de la plus ancienne académie du royaume. Si nous avons encore le bonheur de figurer dans vos solennités académiques, nous nous souviendrons, monsieur, de votre flatteuse invitation, et le plaisir de vous connaître et de vous exprimer de vive voix combien nous sentons vos bontés ne serait pas, monsieur, le moindre des motifs qui nous détermineraient à cet agréable voyage. Maman a été sensiblement touchée de votre attention ; elle me charge de vous transmettre ses remerciements. Dès longtemps, monsieur, elle vous connaissait de réputation, et le dernier paragraphe de votre lettre n' a pas ajouté un médiocre plaisir à celui que lui ont causé nos succès. Veuillez agréer l' expression de notre gratitude et du respect avec lequel j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur. V-M Hugo. 1820 p307 à Monsieur Pinaud. 18 avril 1820. Monsieur, les instances seules de quelques amis avaient pu me décider à envoyer à l' académie des jeux floraux l' ode de Moïse dont je sentais moi-même, le premier, les nombreuses imperfections. L' académie, en accordant à cet ouvrage une amaranthe réservée, a bien outrepassé mes espérances, et je sens que je dois considérer ce prix moins comme une récompense que comme un encouragement. Je me plais à reconnaître la justesse des critiques qui me sont faites, et je pense de plus qu' en blâmant dans mon ode l' absence de tout mouvement lyrique, l' académie aurait pu en trouver une des causes dans le choix du rhythme qui, par sa terminaison féminine, est incapable de rendre avec quelque éclat les images imposantes et les grandes pensées qu' aurait dû faire éclore un pareil sujet. Ce rhythme, qu' André De Chénier a employé avec tant de bonheur dans sa jeune captive , est, à la vérité, naturellement mélodieux, mais il n' est ni assez grave ni assez sonore pour la haute poésie. Voilà encore un de mes torts : en joignant cette nouvelle critique aux critiques si judicieuses de l' académie, j' ignore si je n' agis pas avec maladresse, mais je sais que j' agis avec franchise, et je suis persuadé que cela ne me nuira point auprès de vous. Quant aux observations de détail, je regrette que le temps ne me permette pas de rendre mon ode plus digne de la flatteuse distinction dont vous l' avez honorée. Je pense toutefois que l' on peut, dans la première strophe, changer chastes plaisirs en jeux innocents et, dans la huitième, ses malheurs ont ému mon amour en ses malheurs éveillent mon amour , si vous jugez toutefois que ces corrections puissent être admises. Je regrette, je le répète, que le temps me manque ; j' aurais essayé, en revoyant sévèrement mon ode, de mériter mieux vos honorables suffrages. Dans l' impossibilité, il me reste, monsieur, à vous prier de p308 présenter à messieurs vos collègues mes excuses et l' expression de ma bien vive reconnaissance. Si l' idylle des deux âges avait pu être couronnée, ç' aurait été pour moi une grande joie et un grand honneur ; toutefois je ne puis que m' incliner devant le respectable motif qui l' a empêchée d' obtenir cette faveur. J' en viens, monsieur, à un point sur lequel je veux m' expliquer sans détour, en désirant vivement votre approbation. J' ai acquis aujourd' hui, me dites-vous, d' après vos règlements, le droit de demander des lettres de maître ès jeux floraux. Je m' interdis ici d' examiner comment j' ai reçu ce droit et si je ne le dois pas bien plutôt à l' indulgence soutenue de l' académie à mon égard, qu' à mon propre mérite. Il s' agit seulement de vous exprimer ma façon de penser, et je crois que mon devoir (et jamais devoir n' aura été rempli avec plus de plaisir) est de réclamer, avec tout l' empressement et toute la gratitude que je ressens, un titre auquel les bontés de l' académie m' ont donné droit de prétendre. Je pourrais, à la vérité, conserver le droit de concourir en suspendant ma demande ; mais, d' un côté, si je suis habitué à l' extrême bienveillance de l' académie, je n' ai point assez de présomption et de confiance en moi-même pour rester dans la lice avec grande espérance de succès ; de l' autre, les concours lyriques m' étant désormais fermés, j' ignore si les essais infructueux que j' ai tentés jusqu' ici dans les autres genres ne m' avertissent pas suffisamment de sortir des rangs. J' ajouterai à ces considérations mes désirs, cachés jusqu' ici mais conçus depuis longtemps, de faire partie de cet illustre corps des jeux floraux. Aujourd' hui que l' occasion se présente de vous appartenir comme maître, je sens plus que jamais combien un pareil titre est au-dessus de mon âge et de mon faible talent, mais je sens en même temps que si vous jugiez à propos de me le conférer, l' honneur de le porter m' engagerait en quelque sorte à faire tous mes efforts pour le porter dignement. J' oserai donc vous prier, si vous le trouvez bon, monsieur, d' être auprès de l' académie l' interprète de mes désirs respectueux et de lui demander en mon nom un titre qui me sera bien cher si je l' obtiens, puisqu' il me rappellera à tout moment ce que je dois à vous personnellement et à messieurs vos collègues. J' ignore s' il est nécessaire que j' adresse à l' académie une demande plus directe, p309 mais je pense que dans le cas où vous ne pourriez pas vous en charger, vous voudriez bien avoir la bonté de m' en donner avis. Je suis particulièrement flatté, monsieur, que mes odes sur la Vendée et sur l' exécrable crime du 13 février vous aient causé quelque plaisir. En vous envoyant mes essais, je ne fais que remplir un devoir bien agréable pour moi et je serais heureux que vous voulussiez me continuer vos avis. J' ai l' honneur de vous adresser en ce moment deux exemplaires d' une satire déjà vieille, mais qui, à l' époque où elle parut (octobre 1819), fut considérée à Paris, sinon comme une preuve de talent, du moins comme une marque de courage. J' y fais joindre le premier volume du conservateur littéraire . Vous verrez dans cet ouvrage, à la rédaction duquel je concours, le témoignage de satisfaction que S M a daigné me donner à l' occasion de mon ode sur la mort de monseigneur le duc De Berry. Je crois que le conservateur littéraire peut être utile, et je désire qu' après l' avoir lu, vous en portiez le même jugement. Je vous remercie de l' observation bienveillante qui termine votre aimable lettre ; j' ai tout lieu de croire que notre conservateur , dont le succès paraît assuré dans la capitale, va se répandre maintenant dans les départements et, dans ce cas, je prendrais des soins particuliers pour qu' il parvienne dans votre province qui est peut-être aujourd' hui la seule où l' on ait conservé intacts l' amour des lettres et le dévouement à la monarchie légitime. Je finis, monsieur, cette trop longue lettre en vous félicitant à mon tour de l' adresse de votre cour royale relativement à l' horrible assassinat de monseigneur le duc De Berry ; elle a produit ici le meilleur effet, elle a été distinguée entre toutes les adresses des autres villes du royaume et tout le monde sait que les sentiments monarchiques dont est pénétrée votre fidèle cour royale sont aussi ceux qui animent l' excellente ville de Toulouse et la noble académie des jeux floraux. J' ai l' honneur d' être avec la plus respectueuse reconnaissance, monsieur, votre très humble serviteur. V-M Hugo. p. s. -mon frère Eugène, que sa mauvaise santé a empêché de concourir cette année, et qui se propose bien de prendre sa revanche en 1821, me charge de le rappeler à votre souvenir et de vous présenter ses respects. Ayant déjà obtenu une amaranthe en 1819, je me détermine à prendre p310 cette année, au lieu de la fleur, la somme que l' académie me laisse la faculté de choisir en place du prix. S' il y avait quelques démarches ou quelques formalités à remplir à ce sujet, j' ose espérer que vous voudriez bien avoir la complaisance de m' en instruire. à Monsieur Adolphe Trébuchet, Nantes. Paris, 20 avril 1820. Je suis l' exemple d' Abel, mon cher cousin, et je commence par supprimer toute cérémonie ; car j' espère qu' à la parenté, qui excuse toute familiarité, se joindra bientôt entre nous l' amitié, qui l' autorise. En vérité, lorsque je considère que ta lettre, si aimable et si affectueuse, est datée du 14 mars, tandis que cette réponse est écrite le 20 avril, je t' avoue que je suis honteux de ce retard, et la raison que t' en donne mon frère Abel me rassure moins, toute fondée qu' elle est, que ma confiance en ton amitié et dans l' indulgence de ta famille. Crois, mon cher Adolphe, que nous n' aurions pu résister aussi longtemps au désir de répondre à ta touchante preuve d' attachement, si nous n' avions voulu t' envoyer en même temps, ainsi qu' à notre oncle, l' ouvrage à qui nous la devions. J' y joins, pour ma part, quelques exemplaires d' autres opuscules dont je te prie de faire hommage en mon nom à mon oncle, à ma tante, et à tes aimables soeurs qui ont peut-être déjà oublié leurs cousins de Paris. Si nous avions pu en douter, ta lettre nous aurait montré, cher Adolphe, que tu es royaliste comme nous. Nous t' en félicitons, et nous regrettons de n' être pas nés bretons comme toi, car nous sommes tous, ici, vendéens par le coeur. On prétend que je suis à peu près de ton âge, je m' en félicite encore : c' est une conformité de plus avec toi. Adieu, mon cher cousin, je désire que le conservateur littéraire soit lu avec quelque indulgence par nos bons parents de Nantes, et j' espère que tu ne tarderas pas à nous donner des nouvelles de toute la famille et notamment de notre tante, dont la santé nous inquiète beaucoup. Maman, qui a été p311 aussi fort malade et très languissante depuis un an, paraît maintenant se rétablir un peu. Rappelle-moi au souvenir de mes cousines, que je n' ai jamais vues, mais pour lesquelles j' ai toujours éprouvé un attachement fraternel. Quant à toi, mon cher Adolphe, je te remercie mille et mille fois de ton aimable lettre ; je fais les voeux les plus ardents pour que tu réussisses dans la carrière où tu vas entrer et je termine en t' embrassant cordialement. Ton dévoué cousin, V-M Hugo. à Monsieur Pinaud. 21 mai 1820. Monsieur, je saisis avec empressement mon premier moment de loisir pour répondre à votre bienveillante lettre et vous prier d' être auprès de l' académie, qui a bien voulu m' admettre parmi les maîtres ès-jeux floraux , l' organe de ma vive et respectueuse reconnaissance. Je vous demande pardon de me répéter si souvent, mais les témoignages, eux-mêmes tant de fois répétés, de l' indulgence de l' académie à mon égard, m' en donnent le droit et, je dirai plus, m' en imposent l' obligation. Vous devez penser, monsieur, que je remplirai de mon côté avec joie tous les devoirs où m' engage ma nouvelle qualité. Avant peu, lorsque je me serai bien pénétré de leur étendue dans l' utile ouvrage de M Poitevin que vous avez eu la bonté de m' envoyer (marque d' attention à laquelle j' ai été très sensible), j' aurai l' honneur de vous écrire à ce sujet, et je ferai tous mes efforts pour que l' académie soit contente de moi, sinon sous le rapport du talent, du moins sous le rapport du zèle. Nous avons été bien flattés, monsieur, du jugement que vous portez sur le conservateur littéraire . Puisque cette lecture vous a procuré quelque plaisir, je vous prie, au nom de mes collaborateurs et au mien, de vouloir bien p312 accepter notre recueil. J' aurai soin qu' il vous parvienne exactement. Vous avez pu voir dans la 3e livraison du tome ii que je m' étais empressé, suivant votre désir, d' y faire insérer un extrait du programme ; je regrette que l' espace ait manqué pour rendre un compte plus détaillé du recueil de l' académie. Je pense que l' on y reviendra. J' ai parlé à plusieurs journalistes, avec lesquels je suis en relations, pour qu' ils insérassent également les dispositions du programme ; ils m' ont promis de le faire dès que l' excessive abondance des matières politiques le leur permettrait. Pour ce qui regarde le conservateur littéraire , je vous supplie, monsieur, d' user de moi sans façon tant que je pourrai vous y être bon à quelque chose. Vous m' honorerez beaucoup en me traitant souvent en confrère . Lorsque vous souhaiterez y faire publier quelques annonces ou le compte rendu des séances de l' académie, je puis vous assurer que vos désirs seront remplis et ce sera, de notre part, avec un bien véritable plaisir. Mon frère Eugène, dont la santé est toujours inégale, me charge de vous présenter ses respects et de vous remercier de votre aimable et flatteuse invitation. Il a été bien contrarié de la maladie qui l' a empêché, cette année, de se présenter à vos concours, et il espère avoir recouvré assez de forces l' an prochain pour descendre dans la noble lice que vous lui avez ouverte. C' est aujourd' hui un devoir pour lui qu' il sera heureux de remplir, surtout s' il peut le remplir dignement. Je ne saurais assez vous remercier de mon côté, monsieur, de l' obligeante attention que vous avez eue de m' envoyer la valeur du prix en lettre de change payable à Paris. Toutes les preuves de bonté que vous m' avez données jusqu' ici me touchent à un point que je ne puis vous exprimer. J' ai l' honneur de vous envoyer ci-inclus la déclaration que vous me demandez et de vous prier de me croire toujours, avec les plus vifs sentiments de respect et de gratitude, votre très humble et très obéissant serviteur. V-M Hugo. p. s. -j' ignore si les deux premières livraisons du tome ii vous ont été remises exactement. Si cela n' était pas, je vous prierais de me le marquer dans la première lettre que vous me ferez l' honneur de m' écrire, et je vous les ferais parvenir. p313 à Adolphe Trébuchet. 29 mai 1820. Lorsque je t' écrivis le 25 mai, je ne croyais pas, mon ami, que j' aurais à recommencer quatre jours après, et que cette occupation si agréable pour moi se changerait, en si peu de temps, en un devoir si pénible. C' est un étrange effet du malheur que nous ayons déjà à remplir les fonctions les plus sacrées d' une amitié dont nous avons à peine formé les premiers noeuds, et que nous soyons appelés à consoler de la perte d' une parente que nous n' avons pas connue, une famille que nous n' avons jamais vue. C' est une chose étrange, je le répète avec un profond sentiment de tristesse, nous passons tous éloignés les uns des autres dans cette misérable vie ; nous nous chérissons sans nous être jamais rencontrés dans le monde, et souvent (le fatal évènement qui nous prive d' une tante ne le prouve que trop) nous perdons ceux que nous aimions avant qu' ils nous aient jamais souri. Devons-nous, mon cher Adolphe, remercier le ciel de n' avoir pas connu cette tante qu' il devait nous enlever si tôt, ou regretter qu' il ne nous ait pas été permis de la saluer avant son départ de la terre et de lui prouver, par notre respectueuse affection, qu' elle laisserait après elle d' autres enfants encore que ceux qui l' appelaient leur mère ? Tu vois, mon ami, que ta lettre a fait naître en moi des réflexions bien amères. Pardonne-moi mes divagations et surtout oublie que j' ai été assez peu généreux pour t' entretenir de mon affliction avant de songer à soulager la tienne. Je t' avouerai que mes idées sont tellement troublées, que je ne saurais comment m' y prendre pour te consoler. Heureusement, tu as, ainsi que ton excellent père, placé ta confiance dans une sphère plus élevée. Je ne suis, mon bon Adolphe, qu' un pauvre malheureux comme toi ; sans force contre le chagrin, je n' ai pas l' orgueil de prétendre inspirer aux autres un stoïcisme qui est aussi loin de mon coeur que de mes lèvres. Je sens avec énergie toute l' étendue de la perte que tu viens de faire, et je ne sais que partager ta désolation. On dit qu' une douleur partagée devient moins cuisante ; p314 en ce cas, cher ami, jamais douleur n' a été plus sincèrement partagée que la tienne. Que ne suis-je près de toi ! Oui, malgré tous les liens qui me retiennent à Paris, Dieu sait combien je désirerais maintenant être soudainement transporté au milieu de ta famille. Je tâcherais d' y remplir ce vide que rien ne vous fera oublier, et cet ami, que vous n' avez jamais vu, remplacerait parmi vous, du moins en affection, cette mère que vous ne verrez plus. Je t' en supplie, Adolphe, ne te désespère pas, sois homme ! Songe que tu as ici de vrais amis : cette certitude-là est quelque chose contre les peines de la vie. Songe encore à ton respectable père, à tes soeurs. -je te charge, mon ami, de consoler tout ce monde en mon nom. J' ai eu tort de te dire que vous ne verrez plus votre mère : sois bien assuré que tu la reverras ; il est impossible que l' on se sépare ainsi pour toujours. Tu es pieux, et la piété te donnera du courage. Pardonne à l' incohérence de ma lettre et aime-moi comme je t' aime. Je t' embrasse cordialement. Ton dévoué cousin, V-M Hugo. p. s. -écris-moi, je t' en prie, le plus tôt que tu pourras. Présente mes respects à mon oncle, dis-lui combien je prends part à son malheur. Rappelle-moi au souvenir de ma cousine Joséphine et de tes soeurs, si toutefois, en un pareil moment, il peut y avoir place pour moi dans leur souvenir. Donne-moi le plus tôt possible des nouvelles de toute ta famille. Adieu. à Adolphe Trébuchet. Paris, 11 juillet 1820. Il est décidé, mon cher Adolphe, que j' aurai toujours des excuses à te faire, et toi, des pardons à m' accorder. Je ne crois cependant pas que tu puisses m' accuser d' oubli ; tu dois croire assez en mon amitié pour être convaincu que lorsque mes réponses suivent tes lettres à de si longs intervalles, c' est que je manque de temps et non de bonne volonté. J' en suis, certes, plus affligé que tu ne peux l' être. Quant à toi, mon cher cousin, qui as sans doute plus de loisirs que moi, consacres-en, je te prie, le plus possible à notre correspondance. Il y a beaucoup d' égoïsme dans cette demande. Il faut t' en prendre au p315 plaisir que nous font éprouver tes lettres. Je te remercie, pour ma part, des détails pleins d' intérêt que tu as bien voulu me donner sur ces nobles paysans vendéens, et de ceux que nous a apportés ta lettre du 3 juillet sur les trappistes de Meilleraye. La description de cette abbaye honore ton coeur et ton esprit. Continue, mon cher Adolphe, à nous mettre de moitié dans tes courses en attendant que nous puissions y prendre part en réalité. C' est une attention dont nous ne saurions trop te savoir gré. La lettre que notre oncle nous a adressée nous a tous bien profondément touchés, nous comptons répondre avant peu à ce témoignage d' affection. Nous sommes loin de mériter les éloges dont notre excellent oncle veut bien nous honorer. Parle-lui, mon cher ami, de notre respectueux attachement ; nous serions heureux qu' il pût apporter quelque adoucissement à sa douleur. Nous avons ici notre cousin Daniel (tu vois que j' emprunte tes expressions). C' est, comme tu l' as dit, un homme fort aimable et fort gai. Il nous fait le plaisir de venir nous voir de temps en temps et nous causons de nos trois parents de Nantes ; ce sont là nos sujets de conversation les plus agréables. Nous désirons bien vivement que les affaires qui l' amènent à Paris se terminent à sa satisfaction. Cependant, nous ne pouvons souhaiter qu' elles se terminent bientôt ; il nous semble, tant qu' il reste à Paris, que nous sommes plus près de notre famille. Hier (nouveau sujet de remerciements) on est venu nous apporter un panier de sardines ; nous avons, sur-le-champ, fait honneur à votre aimable envoi ; elles étaient excellentes et parfaitement fraîches. Nous les aimons tous en bretons : notre seul regret était de ne pouvoir les partager avec vous. Le panier renfermait, en outre, deux numéros de la feuille de Nantes où nous avons encore trouvé de nouvelles preuves d' affection, toujours bien douces de votre part. Je ne saurais te dire, mon cher Adolphe, combien je suis sensible à ces attentions délicates auxquelles notre oncle paraît vouloir nous accoutumer. Exprime-lui bien, je te prie, toute ma reconnaissance ; j' espère, ou du moins je souhaite ardemment pouvoir la lui témoigner dans peu, de vive voix. On parle beaucoup de la dissolution de la chambre. Le ministre Siméon, qui désire encore tripoter avec ses ventrus, s' oppose fortement à une mesure qui amènerait une majorité royaliste. On assure que Decazes a reçu le cordon bleu et qu' il ne le déploiera qu' à l' époque du couronnement de George Iv. On a offert, il y a trois semaines, le ministère à M De Villèle, p316 qui l' a refusé. La déplorable affaire du duc De Richelieu et du général Donnadieu paraît être assoupie. La scène s' étant passée sans témoins, on ne sait trop encore qu' en penser. Adieu, mon bon cousin, j' abandonne le reste de ma lettre à Abel qui veut t' écrire quelques mots ; Eugène te répondra demain. Nous sommes dans les embarras d' un déménagement, ce qui force maman à retarder la réponse qu' elle comptait faire à ton père et à me charger de tous ses remerciements. Adieu encore une fois, porte-toi bien, et présente mes respects à ton papa, et mes hommages à ta soeur. Je t' embrasse cordialement. Ton bon cousin, V-M Hugo. p. s. -j' ai lu avec le plus grand intérêt les oraisons funèbres que tu as eu l' attention de nous envoyer. Celle de l' abbé de La Trappe renferme surtout de fort belles parties. Il est inutile, je pense, de te dire que nous t' en remercions. Quoiqu' on ait parlé du départ de sa majesté le duc Decazes, je te révélerai à ce sujet un fait curieux et peu connu. Les journaux ont annoncé qu' il était parti le 10 à quatre heures de l' après-midi ; la vérité est qu' il est parti avant le jour . Cela tient à ce que Mme la duchesse Decazes avait exigé que son mari se mît en route avant Mme Prinstot (soeur du duc), qu' elle veut priver des honneurs de l' entrée triomphale à Londres. Mme Prinstot est dans les larmes : c' est elle qui n' a quitté Paris qu' à quatre heures ! La discorde s' est introduite, à ce qu' il paraît, dans l' honorable famille. Et voilà la guerre allumée. Je tiens ces détails d' un noble pair , qui les savait de bonne source ; tu peux les considérer comme authentiques . V-M Hugo. à Adolphe Trébuchet. 21 septembre 1820. Tous mes amis se plaignent de moi, mon cher Adolphe, je suis, disent-ils, un paresseux, un négligent, un ingrat... tu sais, toi, que mes loisirs ne répondent pas à mes désirs, et que, si j' avais le temps de t' écrire chaque fois que j' en ai l' envie, tu recevrais à Nantes un journal quotidien de mes p317 faits et gestes. Cependant, voici venir le moment où nous n' aurons plus besoin d' un froid papier et d' un long intervalle de temps pour nous communiquer nos pensées et nous assurer de l' affection mutuelle qui nous lie. Hâte, je t' en prie, mon cher ami, ce moment désiré bien ardemment par tes cousins de Paris. Songe que l' ouverture des cours exige que tu sois ici le 1er novembre au plus tard ; calcule sur ton amitié pour venir plus tôt. Je crains, toutefois, que cette dernière demande ne soit indiscrète ; ton père, ta soeur, tes frères, qui vont te perdre pour un temps si long, ne te laisseront partir, je le sens bien, qu' à la dernière extrémité. Tous les matins ils diront à Adolphe : encore un jour ! Et ce serait peut-être trop exiger de toi que demander que tu sacrifies ces premières affections à notre amitié. Cependant, mon ami, nous désirons tous tant te voir, t' embrasser ! Enfin, arrange tout pour le mieux. Prie ton bon père et notre aimable cousine de me pardonner ces sollicitations intéressées, et d' y voir, non de l' égoïsme, mais une bien impatiente et bien vive amitié. Adieu, Adolphe, réponds-moi vite et viens vite. Nous t' embrassons tous cordialement. Ton cousin et ami, V-M Hugo. Mes respects et mes remerciements à ton papa ; il verra dans le conservateur littéraire un petit article sur la société académique de Nantes . Mes hommages à ta soeur, mes amitiés à ton père et dépêche-toi de faire tes paquets. Nous attendons encore la perte ou le salut de la monarchie : l' enfant de Madame De Berry. à Monsieur Pinaud. 24 octobre 1820. Monsieur, permettez-moi de me rappeler à votre souvenir en vous adressant quelques exemplaires d' une ode que je viens de publier sur la naissance de monseigneur le duc De Bordeaux, et qu' au moment où j' ai l' honneur de vous écrire, vous avez déjà pu lire dans le conservateur littéraire . Je désire bien vivement, monsieur, que cette ode ne vous semble pas indigne du suffrage dont vous m' avez quelquefois honoré. Je dois tout à l' académie des jeux floraux, et ce sera toujours un bonheur pour moi de le reconnaître hautement, comme ce me sera toujours un devoir de chercher à justifier les faveurs que son indulgence m' a prodiguées. p318 Nous possédons ici depuis quelque temps M Alexandre Soumet qui m' a beaucoup parlé de l' intérêt que l' académie veut bien prendre à mes essais et de la bienveillance flatteuse que vous, monsieur, en particulier, voulez bien montrer à mon égard. Je me suis aidé des conseils de M Soumet pour corriger cette nouvelle ode et je dois beaucoup à son obligeante amitié. Il m' a lu une partie de sa tragédie d' Oreste , dont le cinquième acte est vraiment admirable. Je désire fort que les affaires qui l' ont amené à Paris se terminent à sa satisfaction ; je désire encore plus que sa tragédie soit bientôt jouée, car, si je fais des voeux pour sa fortune, j' en fais encore plus pour sa gloire : un poëte ne peut m' en savoir mauvais gré. Pour moi, monsieur, la première ode que je ferai sera destinée à l' académie ; si, accédant à ma prière, vous consentez à la lire dans une de vos séances, elle sera en quelque sorte protégée par l' illustration du corps des jeux floraux. Je ne vous promets pas que cette étrangère sera digne de l' hospitalité que vous voudrez bien lui accorder, mais je vous promets de faire tous mes efforts pour y parvenir. J' espère, monsieur, que vous voudrez bien me continuer cette bienveillance dont vous m' avez déjà donné tant de preuves, et dont je suis si profondément touché. Je vous prie d' excuser le désordre de cette lettre, écrite à la hâte, et de croire toujours aux sentiments de haute estime et de considération respectueuse avec lesquels j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble serviteur. V-M Hugo. p. s. -ignorant si le secrétaire du conservateur littéraire a rempli exactement l' ordre que je lui avais donné de vous envoyer quelques exemplaires de mon ode à M De Chateaubriand , j' en joins quelques-uns au paquet que j' ai l' honneur de vous adresser. 1821 à Monsieur Pinaud. 28 mars 1821. Monsieur, vos lettres sont si précieuses pour moi qu' un de mes grands regrets est de ne pouvoir vous écrire plus souvent afin de recevoir plus fréquemment p319 de vos aimables réponses. Mais je n' ai, malheureusement pour moi, pas autant de loisirs que de bonne volonté ; ce qui, en me privant d' un plaisir que j' apprécie tant, a bien aussi son avantage, celui de vous sauver d' une importunité. Vous avez peut-être été étonné, monsieur, que mon frère Eugène n' ait pas répondu à l' appel que vous lui aviez fait avec tant de bienveillance. Cependant, croyez que sa mauvaise santé seule a pu l' empêcher de descendre dans la lice où vous vouliez bien presque lui promettre une victoire. Il lui a été bien pénible de renoncer à la fois au plaisir de célébrer l' illustre Malesherbes et à l' honneur de concourir pour vos belles couronnes. Pour moi, monsieur, à qui ces couronnes ont été accordées avec une indulgence qui me confond autant qu' elle m' honore, je tâche de devenir moins indigne de la distinction que l' académie a bien voulu me décerner en m' admettant si jeune au nombre de ses maîtres. Cette faveur signalée et si peu méritée m' encourage beaucoup et m' oblige à beaucoup. Je le sens avec crainte, en vous envoyant une ode nouvelle sur l' épouvantable trahison de Quiberon. Elle a été faite pour l' académie ; aussi me suis-je toujours refusé à la laisser imprimer et ai-je même toujours empêché qu' on en insérât des strophes détachées dans les journaux. J' ai voulu qu' elle entrât entièrement inédite dans votre recueil , si toutefois (et je serais heureux qu' il en fût ainsi) vous jugez que ce morceau puisse être lu à votre brillante séance du 3 mai, sans trop la déparer. Permettez-moi, monsieur, à propos de la séance du 3 mai, de vous parler un peu du concours. Je prends la liberté de recommander à votre attention spéciale et éclairée une ode sur les troubles actuels de l' Europe , une élégie intitulée symétha , une autre élégie, le convoi de l' émigré, qui toutes me paraissent offrir du talent. Je serais heureux que ces ouvrages obtinssent des distinctions quelconques ; j' en serais plus heureux encore que leurs auteurs, à cause de l' affection que je leur porte. Il m' a semblé aussi voir beaucoup d' esprit dans un discours sur les genres classique et romantique qui porte pour épigraphe : rien de nouveau sous le soleil, et de jolis vers dans un poëme sur l' enfance d' Henri Iv . Pardonnez-moi, monsieur, ma confiance en vous recommandant mes amis ; je sais par expérience que lorsqu' on s' adresse à votre justice, vous êtes toujours prêt à répondre avec votre indulgence. Un observateur a dit que lorsque les affections sont grandes, les lettres sont longues . J' espère donc que vous p320 excuserez la longueur de celle-ci, car vous devez connaître le profond et inaltérable attachement avec lequel j' ai l' honneur d' être, monsieur, votre très humble serviteur. Victor-M Hugo. Mon adresse est changée. Je demeure maintenant rue de Mézières, n.10 (faubourg saint-Germain). M Soumet me charge de le rappeler à votre souvenir ; mais un poëte tel qu' Alexandre Soumet n' a besoin d' être rappelé au souvenir de personne. monsieur le comte Alfred De Vigny, au 5e régiment de la garde royale, Rouen. 21 avril 1821. Votre lettre est du 18, Alfred, et je vous réponds le 21 ! Trois jours seulement nous séparent et ces trois jours sont comme trois ans ; qu' importent les distances, la séparation est tout. Trente lieues qui nous empêchent de nous voir nous séparent autant que mille. Il faut être auprès de ses amis pour jouir d' eux. Dès qu' on est éloigné, calcule-t-on le plus ou le moins ? Aussi, mon cher ami, la proximité du lieu de votre exil ne me console-t-elle de votre absence qu' en ce que vous serez plus tôt revenu. Du reste, il suffit que nous ne soyons plus ensemble pour que je sois triste, et je vous assure que je plaindrais ceux qui vivraient après vous si le soleil qui se lèvera sur votre tombeau n' est pas plus brillant que l' ami qui reste après votre départ n' est joyeux. Votre lettre m' a trouvé ici, accablé, fatigué, tourmenté, et ce qui est plus que tout cela, ennuyé ; vous concevez combien je l' ai sentie vivement et quel bonheur elle a été pour moi ; je l' ai relue mot par mot comme un mendiant compte pièce à pièce la bourse d' or qu' il a trouvée. J' ai vu avec un vif plaisir que vous pensiez encore à moi, puisque vous m' écriviez, et que vous faisiez aussi mieux que de penser à moi, puisque vous faisiez des vers. Cependant cela m' a encore plongé dans le supplice de Tantale ; quoi ! Il n' y a que trente lieues qui nous séparent, et ces vers, je ne les entendrai pas ! Pourquoi donc avons-nous des pieds et non des racines, si nous sommes fixés comme de misérables plantes à un point que nous ne pouvons quitter ? p321 Pourquoi donc nos désirs, nos volontés, nos affections sont-ils si loin de nous, si nous sommes condamnés à ne jamais les suivre ! Mon bon ami, résolvez la question et je vous en ferai encore, car le vase des dégoûts est inépuisable. Il paraît que vous avez pris, ce mois-ci, toute l' inspiration pour vous seul, car je n' en ai pu avoir un seul moment. Je n' ai rien fait. Le gouvernement m' a demandé sur le baptême du duc De Bordeaux des vers, que je ne ferai pas si cet état d' impuissance continue. Vous êtes heureux, vous, Alfred, vous ne frappez jamais en vain sur le rocher, et quand vous avez produit quelques centaines de vers admirables, vous les appelez des lignes, pour consoler ceux de vos amis qui ne peuvent même pas enfanter des lignes qu' ils appelleraient des vers. J' avais pourtant commencé un roman qui m' amusait, sauf l' ennui de l' écrire ; puis cette invitation pour le baptême est survenue, puis des tracasseries à propos de la jonction du conservateur littéraire et des annales . -j' ai tout laissé là. Jules est encore dans l' incertitude, Soumet fait des vers superbes, Pichat cherche son manuscrit, émile nous promet toujours le fou du roi , Gaspard rit à Versailles, Rocher pleure à Grenoble près de son père dangereusement malade, Saint-Valry fait ses pâques à Montfort ; tous vous aiment, tous vous embrassent, mais pas plus tendrement que moi. Il est bien pénible, Alfred, de ne communiquer que par lettre. Me voilà, faute de papier, impérieusement forcé de finir. Est-ce donc bien la peine de remuer sa plume pour s' envoyer des idées sans réponses, pour surprendre par des réflexions tristes les pensées peut-être riantes de son ami, comme deux instruments qui se répondent de loin sur des airs différents parce que l' éloignement empêche ceux qui en jouent de s' accorder. Adieu, je vous embrasse, honteux de vous dire si peu de chose et fatigué d' avoir écrit tant de mots. Les séances d' Abel aux bonnes lettres ont beaucoup de succès. Je n' ai rien lu ni fait lire depuis Quiberon . J' ai reçu de M De Chateaubriand une p322 lettre charmante où il me dit que cette ode l' a fait pleurer ; je vous répète cet éloge, mon ami, parce qu' il vous concerne aussi, vous qui avez entre les mains le procès-verbal de l' enfantement de cette oeuvre. Qu' est-ce, auprès de votre adorable symétha ! Je regrette de ne pouvoir vous rendre votre charmante preuve d' amitié en signant Alfred ; mais du moins suis-je sûr, puisque vous signez Victor , que l' illustration ne manquera pas à ce nom-là. Tout cordialement à vous. Votre ami, Victor. Abel vous répondra incessamment, il est enchanté de votre lettre. Si je vais à La Roche-Guyon, je n' y pourrai aller que vers le mois d' août. au général Hugo. 28 juin 1821. Mon cher papa, nous avons une nouvelle affreuse à t' annoncer. Aujourd' hui que tout est fini et que nous sommes plus calmes, je trouverai des expressions pour te l' apprendre. Tu sais bien que maman était malade depuis longtemps. Eh bien ! Hier, à trois heures de l' après-midi, après trois années de souffrances, un mois de maladie et huit jours d' agonie, elle est morte. Elle a été enterrée aujourd' hui à six heures du soir. Notre perte est immense, irréparable. Cependant, mon cher papa, tu nous restes et notre amour et notre respect pour toi ne peuvent que s' accroître de ce qu' il ne nous reste plus qu' un seul être auquel nous puissions reporter la tendresse que nous avions pour notre vertueuse mère. Dans cette profonde douleur, c' est une consolation pour nous de pouvoir te dire qu' aucun fiel, aucune amertume contre toi n' ont empoisonné les dernières années, les derniers moments de notre mère. Aujourd' hui que tout disparaît devant cet horrible malheur, tu dois connaître son âme telle qu' elle était : elle n' a jamais parlé de toi avec colère et les sentiments profonds de respect et d' attachement p323 que nous t' avons toujours portés, c' est elle qui les a gravés dans notre coeur. Voilà, mon cher papa, ce que cette noble mère a toujours été, même dans les plus cruels malheurs. Voilà ce qu' elle eût été encore au moment de la mort, si Dieu n' avait voulu lui en épargner les angoisses, en lui enlevant toute connaissance. Elle a expiré dans nos bras, plus heureuse que nous. Nous ne doutons pas, mon cher papa, que tu ne la pleures et la regrettes avec nous, pour nous et pour toi. Il ne nous appartient pas, il ne nous a jamais appartenu de mêler notre jugement dans les déplorables différends qui t' ont séparé d' elle, mais maintenant qu' il ne reste plus d' elle que sa mémoire pure et sans tache, tout le reste n' est-il pas effacé ? Dans ces moments d' accablement, je ne voudrais te parler que de notre désespoir, mais il est de tristes détails auxquels il faut en venir. Notre pauvre mère ne laisse rien, que quelques vêtements, qui nous sont bien précieux. Les frais de sa maladie et de son enterrement ont bien outrepassé nos faibles moyens, le peu d' objets de prix qui nous restaient, comme argenterie, montre, etc., ont disparu, et à quel meilleur usage pouvaient-ils être employés ? Nous avons son médecin et quelques autres dettes à payer, si tu ne peux t' en charger, nous tâcherons par la suite de les acquitter du produit de notre travail. Le mobilier qui n' est rien appartient à Abel, chez qui maman demeurait avec nous, ne pouvant payer elle-même de loyer. Tout notre but, mon cher papa, est de cesser d' être à ta charge le plus tôt possible. Nous allons, si telles sont tes intentions, nous hâter d' achever notre droit, que la maladie de maman nous avait fait suspendre pendant quelque temps. Nous gagnerons quelque peu de chose par nous-mêmes, afin de t' alléger le fardeau. Au reste, viens, si tu le peux, ou veuille nous mander tes intentions. Adieu, mon cher papa, je t' embrasse au nom de mes frères abîmés comme moi dans la douleur. Ton fils soumis et respectueux, Victor. Eugène n' est pas dans le cas de t' écrire, je joins mes prières à celles de Victor pour t' engager à venir, ou à charger quelqu' un de faire connaître tes intentions pour mes frères. En attendant ils restent chez moi dans le logement que nous avons occupé avec maman et tu peux me charger de leur continuer des soins qui, s' ils ne remplacent pas la perte de ma mère, serviront du moins à alléger leur douleur. A Hugo. p324 à monsieur le comte Jules De Rességuier, à Toulouse. juillet 1821. Monsieur et bien cher confrère, les journaux vous ont peut-être appris mon affreux malheur. J' ai perdu ma mère. Depuis longtemps j' aurais à me reprocher de n' avoir pas répondu à toutes vos honorables marques d' amitié, sans la maladie, sans la mort qui nous l' ont enlevée. Vous n' avez pas connu, monsieur le comte, cette noble mère, dont je ne vous parle pas parce que je n' en saurais parler dignement, mais je ne doute pas que vous ne partagiez ma douleur, et vous me plaindrez beaucoup si vous me plaignez comme je vous aime. Votre cordialement dévoué serviteur et confrère, Victor-M Hugo. à Monsieur Pinaud. 14 juillet 1821. Monsieur et cher confrère, ce qui m' a empêché de répondre jusqu' ici à votre honorable lettre, ce sont de longues inquiétudes, suivies du plus affreux malheur, d' un malheur dont les journaux vous ont peut-être instruit, malheur qui n' a de consolations que dans le ciel et d' espérance que dans la mort. Après une longue maladie, ma mère est morte dans mes bras. Si vous m' aimez un peu, monsieur, plaignez-moi et veuillez croire, en excusant la brièveté de cette douloureuse lettre, à la reconnaissance et à l' attachement éternel de votre très humble et très obéissant serviteur et confrère. Victor-M Hugo. J' espère dans quelque temps avoir assez de force pour vous en écrire plus long. Je vous remercierai alors du jeton que vous avez bien voulu me faire remettre par M Hocquart. M Soumet et mon frère se rappellent à votre bon souvenir. p325 à Monsieur Foucher. Dreux, 20 juillet 1821. Monsieur, j' ai eu le plaisir de vous voir aujourd' hui ici même, à Dreux, et je me suis demandé si je rêvais. Je ne crois pas que vous m' ayez vu, j' ai pris du moins mille soins pour que cela ne fût pas ; cependant comme il serait possible que vous me rencontrassiez de manière ou d' autre ces jours-ci, et que ma présence ici fût diversement interprétée, je crois convenable et loyal de vous en avertir et de vous envoyer ci-incluse une lettre qui vous montrera combien elle est naturelle. Le motif de la vôtre ne l' est sans doute pas moins ; il ne nous reste qu' à nous étonner du plus bizarre de tous les hasards. M De Tollry, que je suis venu voir à la campagne qu' il habitait depuis quelques semaines entre Dreux et Nonancourt, étant parti avant-hier pour Gap, je suis venu loger à Dreux dans une auberge, n' ayant pas cru devoir accepter l' offre hospitalière de plusieurs habitants de cette ville, qui connaissaient mon nom, mais que je n' avais pas l' honneur de connaître. J' étais donc ici, cherchant des monuments druidiques et n' en trouvant pas, grimpant sur les ruines où je me suis même légèrement foulé le bras et vivant en somme assez tristement, quand j' ai été surpris par votre présence, qui aurait été pour moi un vrai bonheur, si je n' avais senti tout de suite dans quelle situation délicate elle me mettait. Je vous écris donc sans détour pour vous donner une preuve de candeur et vous informer en même temps de ce que je fais pour vous délivrer du déplaisir que vous cause sans doute ma présence involontaire. J' attendais ici un de mes amis qui devait me mener à sa terre de La Roche-Guyon, je lui écris qu' il ne vienne pas et qu' une affaire indispensable m' oblige de retourner à Paris. Je serais même parti dès ce soir, vous auriez toujours ignoré ma présence ici, si je n' avais accepté d' obligeantes invitations qui me retardent quelques jours encore. J' écris encore à Paris pour y annoncer mon très prochain retour, qui ne pourra d' ailleurs pas nuire à mes affaires. p326 Ce qu' il y a de singulier, c' est que je n' ai quitté Paris qu' avec beaucoup de répugnance. Le désir que vous m' aviez montré de me voir absent quelque temps a beaucoup contribué à me décider. Votre conseil a singulièrement tourné. Permettez-moi, monsieur, de vous en remercier un peu, car je ne puis m' affliger de cette rencontre que parce qu' elle vous déplaît sans doute. Ne vous gênez nullement à cause de moi, j' en serais désespéré. Je sortirai le moins possible, et dans le cas où j' aurais l' honneur de vous rencontrer, je tâcherai de vous éviter, comme je l' ai fait aujourd' hui avec succès. Si cependant j' étais contraint, par la proximité ou quelque autre circonstance, de vous aborder, j' ose croire que Paris serait oublié à Dreux. Vous apprécierez cette démarche et tout ce que je fais. Je désire que vous soyez convaincu de ma loyauté, je le suis, moi, de votre bienveillance. Tout bien considéré, je crains de ne pouvoir partir avant jeudi prochain, cependant je ne suis sûr de rien, que de ma ferme volonté. J' ignore par quel moyen je vous ferai parvenir cette lettre, le bon Dieu y pourvoira. Adieu, monsieur, ayez confiance en moi. Mon désir est de vivre digne de l' admirable mère que j' ai perdue ; toutes mes intentions sont pures. Je ne serais pas franc si je ne vous disais que la vue inespérée de mlle votre fille m' a fait un vif plaisir. Je l' aime de toutes les forces de mon âme, et dans mon abandon complet, dans ma profonde douleur, il n' y a que son idée qui puisse encore m' offrir de la joie. Pour vous, monsieur, vous connaissez les vifs sentiments et l' entier dévouement avec lequel j' ai l' honneur d' être votre très humble serviteur, Victor-M Hugo. à monsieur le comte Alfred De Vigny, officier au 5e régiment de la garde royale, à Rouen. 20 juillet 1821. Vous ne vous doutez guère, mon bon Alfred, d' où cette lettre est écrite ; je suis à Dreux ! C' est-à-dire assez près de vous, sans pouvoir toutefois être avec vous. Or, voici comment il se fait que ma machine fatiguée et épuisée p327 soit maintenant dans ce vieux pays des druides. Un de mes amis, qui va partir pour la Corse et habite momentanément une villa entre Dreux et Nonancourt, m' a demandé quelques jours de mon temps, que je n' ai point refusés, vu l' imminence de son départ. Me voilà donc ici depuis hier, visitant Dreux, et me disposant à prendre la route de Nonancourt. J' ai fait tout le voyage à pied, par un soleil ardent et des chemins sans ombre d' ombre. Je suis harassé, mais tout glorieux d' avoir fait vingt lieues sur mes jambes ; je regarde toutes les voitures en pitié ; si vous étiez avec moi en ce moment, jamais vous n' auriez vu plus insolent bipède. Quand je pense qu' il faut à Soumet un cabriolet pour aller du Luxembourg à la chaussée-D' Antin, je serais tenté de me croire d' une nature supérieure à la sienne, comme animal. Cette expérience m' a prouvé qu' on peut marcher avec ses pieds. Je dois beaucoup à ce voyage, Alfred : il m' a un peu distrait. J' étais las de cette triste maison. Je suis seul ici, mais n' étais-je pas seul aussi là-bas ? Il y a seulement quelque chose de plus matériel dans mon isolement. J' ai passé à Versailles une journée avec notre bon Gaspard. Vous lui avez écrit ; peut-être m' avez-vous écrit aussi, et votre lettre est-elle arrivée à Paris pendant mon absence, m' apportant une joie pour mon retour ? Je me complais dans cette idée. J' espère que vous n' aurez pas oublié les beaux vers que vous m' avez promis. Cher Alfred, vous êtes heureux et poëte ; moi je végète. Il n' y a ici d' autres ruines que celles du château de Dreux ; je les ai visitées hier soir et, ce matin, je les visiterai encore, ainsi que le cimetière. Ces ruines m' ont plu. Figurez-vous, sur une colline haute et escarpée, de vieilles tours de cailloux noyés dans la chaux, décrénelées, inégales, et liées ensemble par de gros pans de mur où le temps a fait encore plus de brèches que les assauts. Au milieu de toutes ces pierres, des blés et des luzernes ; et au-dessus de tout, un télégraphe, à côté duquel on construit la chapelle funèbre des D' Orléans. Cette chapelle blanche et inachevée contraste avec la forteresse noire et détruite ; c' est un tombeau qui s' élève sur un palais qui croule. Du pied de la tour télégraphique, on voit dans le vallon de l' ouest des croix de bois, des pierres ruinées et, debout, des touffes d' arbres ; c' est le cimetière. Dans le vallon de l' est, c' est la ville. Aussi les deux vallées sont différemment p328 peuplées. Il n' y a aucun monument druidique ; Dreux a donné son nom aux druides, et ils ne lui ont point laissé de vestiges. J' en suis fâché pour eux, pour la ville, et pour moi. Les bords d' une petite rivière où je me suis baigné hier en arrivant sont très frais ; je m' y promenais tout à l' heure sous les trembles et les bouleaux, et je pensais à tous nos amis qui sont ensemble dans la grande ville et nous oublient peut-être entre eux. Mais vous, Alfred, qui êtes seul comme moi, vous pensiez à moi, n' est-il pas vrai ? Pendant que je songeais à vous dans ma tristesse et mon abandon. Adieu, cette lettre est pour vous donner signe de vie et vous montrer que vous avez un ami qui s' exerce à rejouer avec le malheur, qui pense comme un homme et qui marche comme un cheval. Je vous embrasse cordialement, portez-vous bien et écrivez-moi. Votre ami dévoué, Victor. Monsieur Foucher, chevalier de la légion d' honneur, hôtel des conseils de guerre. monsieur, je vous envoie le seul ouvrage de Walter Scott que nous ayons en ce moment. Votre billet m' a fait un vif plaisir. Vous pouvez garder ces livres jusqu' à mon retour (qui sera dans 8 ou 10 jours) car ils nous appartiennent. J' aurai l' honneur de vous en envoyer d' autres d' ici à mardi, jour de mon départ. L' avenir, comme vous le dites fort bien, est très sombre ; en cas de révolution, je ne sais ce que je deviendrais. Je me reproche même de ne pas vous avoir montré la lettre que j' ai reçue il y a six mois, une menace de guillotine en vers, qui prouve sinon de l' esprit, du moins de l' animosité. Je ne sais comment je l' ai méritée. Je vous l' envoie, parce que je ne vous ai entretenu jusqu' ici que de mon avenir en beau, il faut vous montrer également le revers de la médaille. Dans un cas de révolution et de bouleversement, vous devez penser que je n' entraînerais personne dans mon malheur ; je serais consolé si ma conduite p329 me méritait l' estime de celle que j' aime par-dessus tout, la vôtre, et celle des amis et ennemis. Je serai toujours le même et mon attachement filial pour vous ne changera pas davantage. Votre dévoué, Victor. Ce 28 matin juillet 1821. à Monsieur Foucher. Montfort-L' Amaury, 3 août 1821. Monsieur, c' est de dix lieues que je vous écris, affligé de ne pouvoir que vous écrire, dans un moment où j' aurais tant de choses à vous dire. Je sens qu' on dit plus en un quart d' heure de conversation qu' en douze pages de lettres. Vous avez pu savoir combien la rotation du ministère avait reculé quelques-unes de mes espérances. Croyons que cette crise ne sera que momentanée et que les royalistes reprendront bientôt l' influence qu' ils doivent naturellement avoir dans les affaires de la royauté. Dans la lésion de tant de grands intérêts, le naufrage de mon intérêt particulier n' eût été rien pour moi s' il n' eût nui qu' à moi ; mais mon intérêt touche maintenant de bien près à un intérêt bien autrement cher, bien autrement précieux, et voilà pourquoi je veux en prendre soin. Rien n' est désespéré, et un petit échec n' abat pas un grand courage. Je ne me dissimule ni les incertitudes, ni même les menaces de l' avenir ; mais j' ai appris d' une mère forte qu' on peut maîtriser les évènements. Bien des hommes marchent d' un pas tremblant sur un sol ferme ; quand on a pour soi une conscience tranquille et un but légitime, on doit marcher d' un pas ferme sur un sol tremblant. Je travaille ici à des ouvrages purement littéraires, qui me donnent la liberté morale en attendant qu' ils me donnent l' indépendance sociale. Les lettres considérées comme jouissances privées, sont un bonheur dans le bonheur, et une consolation dans le malheur. Pardonnez-moi de vous en parler p330 un peu, je leur dois tant. En ce moment même, elles m' arrachent au tourbillon du petit monde d' une petite ville pour me faire un isolement où je puis me livrer tout entier à de tristes et douces affections. à défaut de bonheur, je dois aux muses d' heureuses illusions, il me semble dans ma retraite que je suis près de deux êtres qui rempliront toute ma vie, quoique l' un vive loin de moi et que l' autre ne vive plus. Mon existence matérielle est trop vide et trop abandonnée pour que je ne cherche pas à me créer une existence idéale, peuplée de ceux qui me sont chers. Grâce aux lettres, je le puis. Pardon : je me montre à vous tel que je suis avec mes amis les plus près de mon âme, avec des amis qui partagent mes goûts et sourient à mes rêves, mais quand j' écris à un père occupé du bonheur de sa fille, n' est-ce pas comme si j' écrivais à un poëte enfantant une idée généreuse ? Non, quel que soit l' avenir, quels que soient les évènements, ne perdons point l' espérance : l' espérance est une vertu. Faisons tout pour être heureux noblement, et si nous échouons, nous n' aurons de reproches à faire qu' au bon Dieu. Ne vous effrayez pas de l' exaltation de mes idées. Songez que je viens d' éprouver un immense malheur, que je vois mon sort mis en question, et que je ne manque pas de sérénité. Peut-être eût-il mieux valu pour mlle votre fille qu' elle se fût attachée à un homme adroit et souple, prompt à tendre la main à la fortune et à demander grâce aux évènements, à l' un de ces hommes commodes qui ferment les yeux devant le danger pour ne pas être contraints de le combattre et se croient heureux en somme parce qu' ils sont obscurs. Cependant un tel homme l' eût-il aimée comme elle mérite de l' être ? Y a-t-il tendresse véritable sans énergie ? Je lui présente ces questions en tremblant, parce que je sais que je ne lui offre d' autre gage de bonheur qu' un indicible désir de la rendre heureuse. Si l' enthousiasme de mon affection l' épouvante, c' est qu' il ne lui sera pas difficile de m' oublier. Je ne force personne à m' aimer ; mais quand on m' aime, je reçois un peu d' amour avec une inexprimable reconnaissance. Ces réflexions n' ont rien d' affligeant pour elle ; je me verrais effacé de son souvenir, qu' elle ne serait ni moins pure, ni moins généreuse à mes yeux. Je croirais seulement qu' elle a trouvé un plus digne, et je m' avoue à moi-même que ce n' est pas difficile. -néanmoins je crois fermement à sa constance, parce que je veux croire au bonheur. Je serai de retour dans huit ou dix jours. Mon père doit venir à Paris vers la mi-août. Vient-il en ami ou en ennemi ? Qu' il vienne toujours, nous p331 l' attendons les bras ouverts, car il sera pour nous un père, tant qu' il voudra l' être. J' ai eu quelques jours avant mon départ une vision de mauvais augure. Une femme dont le nom ne souillera pas ma plume, la demi-soeur de mon malheureux père, la femme des scellés de 1814, s' est rencontrée sur mon passage. Ce mauvais génie de la vie de ma noble mère et de notre enfance a osé me parler, et ce qui m' étonne, c' est que j' ai entendu sa voix, sans que tout mon sang ait jailli de mes veines. Est-il bien vrai que je sois encore mineur ? -pardon encore, monsieur, de tous mes amis, vous êtes le seul avec lequel je puisse m' épancher ainsi. Cette lettre se ressent beaucoup du désordre de mes idées. Comme je vous informe de tout ce qui m' arrive de bien et de mal, je dois vous parler d' un honneur qui m' a été donné ces jours derniers, honneur qui n' est peut-être pas indifférent pour mon avenir. Les journaux ont pu vous apprendre que j' ai été choisi pour remettre à M De Chateaubriand ses lettres de maître ès-jeux floraux. Il y avait pourtant à Paris cinq autres académiciens plus dignes que moi, dont un est son collègue à la chambre des pairs. N' importe, j' ai dû représenter, tout indigne que j' en suis, l' une des premières académies de l' Europe devant le premier écrivain du siècle. Mon insuffisance n' en ressortait que mieux. Ce qui me cause une joie véritable, c' est que d' après la hiérarchie académique, c' est Chateaubriand qui sera chargé de mon oraison funèbre. Je vous parle de tout cela comme un enfant égayé par un jouet. J' ai été heureux de cet incident, parce qu' il établit un nouveau rapport entre Chateaubriand et moi. Adieu, monsieur, comptez sur mon exactitude à vous instruire de tout. Les changements politiques ont remis le doute de ce côté dans mon avenir ; mais ce qui est certain, c' est que je travaille, et comme disait La Fontaine : c' est le fonds qui manque le moins . En attendant que je vous le prouve, monsieur, veuillez croire à mon profond et inaltérable attachement. Victor. Mes hommages respectueux à ces dames. J' attends impatiemment votre réponse. Parlez-moi, je vous prie, d' une santé qui m' est bien chère et dont je suis inquiet. J' espère que vous excuserez ce griffonnage. Je suis très pressé, le courrier va partir. p332 à Monsieur Pinaud. Paris, 14 août 1821. Monsieur et cher confrère, je ne me pardonnerais pas de n' avoir pas répondu plus tôt à votre lettre, à vos consolations si précieuses pour moi, si je n' avais été assez gravement indisposé et contraint d' aller passer quelques jours à la campagne, immédiatement après avoir rempli auprès de M De Chateaubriand la commission dont vous m' aviez chargé au nom de l' académie. C' est moi, monsieur, qui vous remercie du fond de l' âme d' avoir bien voulu me la confier. Ce nouveau rapport a, en quelque sorte, resserré encore ma liaison avec l' illustre pair, et c' est une reconnaissance de plus que je vous dois. Je vous en dois une, certes, non moins grande pour tout ce que votre lettre contient de sentiments tendres et délicats. Elle m' a vivement et profondément touché. Dans mon irréparable malheur, une amitié telle que la vôtre me console, et je m' enorgueillis de cet intime rapport de nos âmes qui fait que nous nous aimons sans nous être vus, que nous nous devinons sans nous être parlé. Si jamais vous éprouvez (ce qu' à Dieu ne plaise) quelque grande douleur personnelle, je vous souhaite un ami qui vous ressemble, car je ne puis me comparer à vous que par l' affection que je vous porte. M De Chateaubriand a reçu son diplôme avec toute la grâce possible et m' a dit qu' il écrirait à l' académie pour la remercier. Tous les amis des lettres félicitent l' académie de cette glorieuse acquisition. S' il faut l' avouer, elle m' a semblé, comme à vous, un peu tardive. Adieu, monsieur et bien cher ami. Je crois assez en votre indulgence pour vous envoyer cette illisible lettre. J' ai voulu vous écrire dès que j' ai pu tenir la plume. Je suis encore faible et n' ai de force qu' à vous aimer. J' ai l' honneur d' être, avec la plus profonde estime et le plus entier dévouement, votre très humble et très obéissant serviteur et confrère. Victor-M Hugo. p333 à Monsieur Foucher. La Roche-Guyon, 20 août 1821. Je viens enfin, monsieur, d' arracher mon départ pour demain matin. Je ne puis plus longtemps rester éloigné de Paris. Comment ! Cette indisposition se prolongera encore jusqu' à la fin de la semaine prochaine ! Je comptais, en ouvrant votre lettre, sur l' annonce d' un rétablissement complet, et quoique votre sérénité éloigne toute idée de danger, l' idée des souffrances et de l' ennui qu' elle éprouve sans doute suffit pour m' affliger vivement. Que je la plains, mais que je suis plus à plaindre qu' elle ! Il est encore si doux, quand nous souffrons, de penser qu' un autre être s' exagère nos douleurs et se fait des tourments de nos peines, je voudrais être au lit, je serais heureux d' être épuisé, mourant, si je croyais que mon agonie excitât en elle le quart de la tendre compassion que son indisposition fait naître en moi. Ici, quels plaisirs puis-je goûter ? Dix-huit lieues me séparent d' elle, et elle est malade. Je ne dirais point tout cela à un intermédiaire, s' il n' était son père. Et, d' ailleurs, elle ne doit pas ignorer qu' ici, comme partout, son souvenir est la seule compagnie qui puisse me consoler de son absence, que sa pensée me suit dans le parc, dans les ruines, dans les tourelles, dans ma grande, gothique et magnifique chambre, qu' elle est présente à toutes mes promenades, à toutes mes rêveries, et qu' au milieu des inquiétudes multipliées qui m' assiègent, sa santé est devenue ma seule inquiétude. Au reste, ces immenses salons dorés, ces vastes terrasses et par-dessus tout, ces grands laquais obséquieux me fatiguent. Je n' ai ici d' autre attrait que la colline boisée, les vieilles tours, et avant tout la société charmante de cet aimable duc De Rohan, l' un de mes amis les plus chers et les plus dignes d' être noblement aimés. Je le quitte bien vite. Mais il est heureux. Quel besoin a-t-il de moi, qui ne le suis pas ? Tous mes amis, tous ceux qui veulent bien s' embarrasser de je ne sais quelles altérations de ma santé, me conseillent le séjour de la campagne. Ils ignorent que je ne vis pas, loin de Paris. p334 J' ai peu travaillé ici, j' avais tant de choses à voir et si peu de temps à rester ! Mais j' ai recueilli une foule d' impressions, de ces impressions fécondes qui ouvrent de nouvelles carrières aux idées. Il y a ici une chapelle taillée dans le roc -je ne saurais vous dire ce qu' on éprouve sous cette voûte, jamais les cérémonies de l' église ne m' ont paru plus belles ; jamais l' émotion religieuse ne m' a pénétré plus profondément. Mme la duchesse De Berry, qui est à Rosny, doit venir visiter le château dans quelques jours. M De Rohan voudrait me retenir au moins jusque là, mais je me défie de sa bienveillance. Je ne veux pas que ma position particulière m' expose à devenir le client d' un homme dont ma situation sociale me permet d' être l' ami. J' aime le duc De Rohan pour lui, pour sa belle âme, pour ses nobles manières, mais non pour les services matériels qu' il peut me rendre. Je partirai donc demain 26 à 6 heures du matin, quand vous recevrez cette lettre, j' approcherai de la ville des soucis. J' irai sans doute me promener demain soir au Luxembourg, je serais bien heureux, si je vous y rencontrais, d' avoir des nouvelles toutes fraîches de notre bien-aimée malade. Nous causerions aussi du noble vicomte De Chateaubriand. Adieu, monsieur, j' ai encore 3 ou 4 réponses à faire avant le dîner et aucune ne sera aussi longue que celle-ci, je vous quitte bien à regret et en vous remerciant de votre aimable lettre. Votre dévoué pour la vie, Victor. Mes hommages respectueux à ces dames. Je suis bien venu à La Roche-Guyon avec un compagnon de voyage, ami commun entre le duc et moi ; mais ce n' est point m. l' abbé Davaux, que je n' ai point vu dans ce château, d' ailleurs très solitaire, comme M De Rohan me l' avait promis. à Madame Foucher. il existe rue de Mézières, n.10, une manière de pestiféré auquel ces dames font subir, sans s' en apercevoir, des quarantaines, dont il ne s' aperçoit, lui, que trop. Cet importun croit se rappeler qu' il a été définitivement convenu p335 qu' il aurait l' honneur de conduire dimanche 21 octobre ces dames au jardin ducal de Monceaux. C' est pourquoi le susdit pestiféré étant parvenu à trouver une mauvaise plume dans l' inextricable chaos de son logis déménagé, s' est mis à écrire sur ses genoux cet illisible billet, afin de supplier ces dames de vouloir bien lui faire dire à quelle heure il doit être dimanche à leurs ordres. Il pense que ces dames n' ont pas oublié leur promesse ; si pourtant cela contrariait quelque nouvel engagement, soit bal, dîner, ou spectacle, il retirerait humblement sa requête, car il préfère les plaisirs de ces dames aux siens et n' ose se flatter que sa seule compagnie puisse les dédommager de quelque sacrifice. Il se permettra toutefois de faire observer à ces dames que c' est pour la troisième ou quatrième fois que la promenade projetée serait remise, et qu' avant peu, si elles jugeaient à propos de la retarder encore, les frimas et les tempêtes se chargeraient de leur trouver des excuses plausibles pour s' en dispenser tout à fait. Dans le cas où ces dames auraient oublié le nom du pestiféré en question, elles le reconnaîtront peut-être à l' indéchiffrable griffonnage dans lequel il leur présente ses respects, et sans doute au titre, qui lui est bien cher, du plus dévoué de leurs serviteurs. V-M H. Le pestiféré espère que tout le monde se porte bien. Il envoie quelques livres pour Monsieur Foucher et des morceaux de terre qui lui ont l' air d' appartenir au fourneau. Si ces dames ont sous la main les livres que Monsieur Foucher a lus, elles peuvent en charger la porteuse de ce billet. Ce vendredi. Monsieur Trébuchet, chef du secrétariat et des archives de la préfecture, Nantes. 30 octobre 1821. Mon bon oncle, il y a bien longtemps que je me propose de vous écrire pour revendiquer notre Adolphe. Maintenant que cet insipide déménagement est à peu près terminé, je peux vous annoncer que notre quatrième frère logera, avec p336 Eugène et moi, au second étage de la maison dont nous habitons le rez-de-chaussée et le premier. Notre nouvel appartement se compose de deux belles chambres à cheminée, et la location annuelle n' est que de 200 francs. Abel habite un troisième dans la rue voisine, en sorte que c' est encore presque comme s' il demeurait avec nous. Son logement est plus grand que le nôtre ; aussi servira-t-il à recevoir nos amis cet hiver. Adolphe les retrouvera tous, ici, aussi pleins d' affection pour lui que nous ; ils nous ont souvent parlé de lui, ont conservé de son esprit et de son amabilité le souvenir le plus agréable, et attendent son retour avec une impatience dont je ne vous parle pas, mon cher oncle, car vous ne pouvez la partager, et, cependant, sous ce rapport-là, je suis comme eux. Le jour où notre excellent Adolphe arrivera sera pour moi un jour bien heureux, et j' en ai si peu qu' en vérité, j' ai le droit de les compter. Celui où je pourrai également vous voir, mon bien cher oncle, sera aussi, certes, l' un des plus beaux et déjà est l' un des plus désirés de ma vie. Espérons qu' il arrivera bientôt, et que la main divine, qui nous a privés de notre mère bien-aimée, ne nous tiendra pas longtemps séparés de notre bon et cher oncle. Permettez-moi, mon cher oncle, de réclamer, au milieu de vos occupations, une lettre pour nous qui nous annonce la prochaine arrivée de cet Adolphe dont nous sommes jaloux de ne pas être la première famille. Ma bonne mère l' aimait autant que nous ; nous ne demandons pas à son père la même faveur, car nous sommes loin d' en être aussi dignes. Nous avons lu avec un extrême intérêt tout ce que vous avez bien voulu nous envoyer, et ce surtout où nous avons reconnu votre plume exercée. Je compte vous écrire incessamment à ce sujet une longue lettre que les affaires de mon déménagement et mille autres incidents m' ont empêché de rédiger. Je vous dirai seulement que j' ai communiqué votre article sur les antiquités de la Bretagne à des savants, qui n' ont pas été moins frappés des recherches scientifiques que du talent littéraire de l' auteur. Adieu, mon bon oncle, je vous quitte bien à regret : mais les affaires viennent toujours à la traverse des plaisirs. Je vous embrasse et vous prie de me croire pour la vie votre neveu dévoué, Victor. Mes frères me chargent de vous exprimer leur respectueux attachement. Mille amitiés à votre chère famille. Adolphe, fais vite tes paquets ! p337 monsieur le comte Jules De Rességuier, à Toulouse. 7 novembre 1821. Monsieur le comte et bien cher confrère, je serais trop honteux pour oser encore vous écrire, si ma conscience n' était apaisée par tous les embarras qui m' ont jusqu' ici empêché de répondre à votre tendre et aimable lettre. Il faut me plaindre pour toutes les douleurs que j' ai éprouvées et tous les ennuis qui m' ont assailli. Pourquoi faut-il qu' après les grandes souffrances de l' âme viennent encore une foule de petits chagrins insipides, de mesquines contrariétés qui ne permettent même pas de se reposer dans le désespoir ? J' ai eu bien des dégoûts de ce genre, mon cher et excellent ami (permettez-moi de réclamer ce titre que vous m' avez donné et qui m' est bien précieux) ; j' ai passé par tous les degrés de cette grande échelle du malheur, et cependant jamais, dans les peines les plus vives comme dans les soucis les plus monotones, je n' ai songé sans une véritable douceur aux consolations de votre amitié, que je mérite si peu et à laquelle je tiens pourtant comme si je la méritais. Les peines domestiques, les affaires de famille tourmentent et aigrissent depuis six mois une plaie qui saignera longtemps. Vous, mon bien-aimé confrère, qui n' avez pas connu ma noble et admirable mère, vous ignorez tout ce que j' ai perdu, mais vous ne pouvez rien imaginer qui ne soit au-dessous de la vérité. Je pense que vous ne m' en avez pas voulu un seul instant de ce long silence. Vous êtes si bon, votre indulgence est si délicate et si généreuse que je ne me serais pas justifié, si cette justification n' eût été un épanchement. Je profite d' une occasion que m' offre notre cher A Soumet pour vous faire passer avec cette lettre les trois volumes du conservateur littéraire ; c' est un de mes exemplaires dont je vous prie d' excuser l' extérieur inculte. Je suis bien confus de la négligence qui vous a fait attendre si longtemps ces malheureux volumes. J' aurais fait cesser ce retard plus tôt, si j' étais bon à quelque chose ; mais je ne suis bon à rien, si ce n' est à vous aimer. Vous avez sans doute fait de bien jolis vers que je ne connais pas ; si vous p338 étiez assez bon pour m' en envoyer, j' en serais reconnaissant comme d' une faveur et touché comme d' une preuve d' amitié. Adieu, mon cher confrère, permettez-moi de me croire et de signer le plus dévoué de vos amis, Victor. Mes respectueux hommages, s' il vous plaît, à madame la comtesse. Monsieur Alexandre Guiraud, homme de lettres, à Limours Aude. Paris, 26 novembre 1821. Vous avez dû penser, mon cher Guiraud, que j' étais bien paresseux ou bien occupé. Je suis affligé de ces deux misères à la fois, et j' espère qu' auprès de vous la dernière excusera la première. Je voudrais, certes, que tous mes jours fussent remplis d' occupations aussi agréables que celle de vous écrire ; mais le démon chargé d' éprouver la patience des hommes en a disposé autrement. Hormis quelques moments heureux, celles de mes heures qui ne sont pas marquées par des peines sont assaillies par toutes les insipidités de la vie matérielle. Vous, au moins, vous pouvez vous réfugier chez vos vieux romains, et oublier les petits chagrins présents dans de grandes infortunes passées. Vous ne perdez pas au change, et dans la compagnie de ce grand passé, vous pouvez attendre en paix votre bel avenir ; mais moi, mon ami, moi qui ai si peu à espérer et tant à regretter, je n' ai point de port où fuir. Les années s' écoulent toujours, il est vrai, c' est ce qui me console ; mais en attendant, si je descends ce grand précipice de la vie, c' est dans un tonneau hérissé de clous. J' ai cependant eu tort, et je vous en demande pardon, de ne pas vous avoir répondu plus tôt, car ma lettre aurait pu vous être utile, à cause des renseignements que vous désiriez sur le séminaire. J' espère cependant qu' il n' y a pas de temps perdu, autrement, vous me le pardonneriez, vous, mais je ne me le pardonnerais pas. Je viens au fait. Il faut, m' a-t-on dit, que votre jeune lévite obtienne d' abord de son évêque la permission d' entrer p339 dans un séminaire autre que celui de son diocèse ; si ensuite il s' engage à s' attacher au diocèse de Paris et que ce soit un sujet distingué, il pourra obtenir un quart de bourse, une demi-bourse ou même une bourse entière au séminaire de Saint-Sulpice. Je tiens ces détails de m. le duc De Rohan qui est venu dernièrement passer quelques jours à Paris. C' est un de mes amis intimes et le seul séminariste que je connaisse d' ailleurs. Je ne suis jamais plus heureux que lorsque je puis servir un de mes amis par le moyen d' un autre. N' en déplaise à Montaigne, je crois l' amitié aussi friande que la mélancolie. Je désire vivement, mon cher Guiraud, que ces renseignements vous suffisent et vous satisfassent. Votre Virginie m' occupe beaucoup, et votre vilain décemvir ne la convoitait pas, certes, plus que moi. J' espère cependant que le vif intérêt que je lui porte ne la fera pas tuer par son père. Mes norvégiens dorment, attendu l' hiver, la session législative et mes affaires domestiques. Je serais bien curieux de lire cet ouvrage de prose dont vous me parlez, je ne doute pas qu' il ne soit empreint de tout votre talent. J' ai rempli toutes vos commissions auprès de nos amis qui m' ont chargé en retour de mille souvenirs pour vous. Nul doute que votre exil ne soit inspiré comme l' exil d' Apollon. Adieu, nous vous attendons bien impatiemment ainsi que vos macchabées que tout le monde admire, même les sots. C' est un beau et vrai triomphe. Adieu, revenez ou répondez-moi vite, et écrivez long. Votre ami, V-M H. à Monsieur Trébuchet. Paris, 26 décembre 1821. Mon cher et excellent oncle, l' an dernier, à cette même époque, c' était nous qui mêlions aux souhaits et aux espérances de bonheur des paroles de consolation, maintenant c' est nous qui vous en demandons. La providence a voulu que les deux années p340 qui viennent de s' écouler fussent fatales à nos deux familles tour à tour et que les jours solennellement consacrés aux joies et aux félicitations ne fussent pour nous que des jours de regret et de commémoration des morts. C' est en effet, mon cher oncle, au retour de ces belles et douces fêtes de famille que ceux-là pour qui le lien de famille est rompu sentent plus vivement que jamais l' isolement de leur coeur et le vide de leur existence. C' est lorsque mille visages rayonnants vous souhaitent et vous prédisent un heureux avenir que l' on se reporte plus douloureusement que jamais vers la félicité passée, à jamais perdue et que d' autres affections remplaceront si difficilement. Hélas ! Mon bon oncle, pardonnez à ce langage bien triste en un jour si riant ; comment fermer l' année qui s' achève sans songer à tout ce qu' elle a entraîné loin de nous de notre bonheur et de nos joies, sans jeter encore un regard sur tous les souvenirs doux et déchirants qu' elle emporte avec elle ? ... je crois qu' il n' est plus de bonheur pour nous, si ce n' est dans l' oubli de ce qui était notre bonheur, et cet oubli est-il possible ? Pardonnez encore, cher oncle ; à cette époque joyeuse toutes les idées lugubres que j' endormais dans la monotonie de la vie habituelle, se sont réveillées d' elles-mêmes et c' est presque malgré moi que je cède au charme pénible de vous en entretenir. Au lieu des voeux de prospérité et des promesses de bon avenir, je ne vous apporte qu' un coeur plein de tristesse et de découragement. Cependant votre sort, à vous, présente mille consolations que je n' aurais pas dû oublier, et en vous parlant comme au frère de notre mère chérie, j' aurais dû me souvenir aussi que je parlais au père d' une jeune famille, remplie d' espérance et de vertu. Continuez, mon excellent oncle, à la voir prospérer sous vos soins et s' enrichir de vos leçons. Vous êtes digne du bonheur de la paternité, vous qui avez été si digne du bonheur conjugal. Vous avez rempli de félicité la vie de celle qui vous a été si tôt enlevée, vos enfants qui vous restent rempliront de consolation celle que vous êtes destiné à terminer doucement sur la terre au milieu d' eux pour la continuer dans le ciel dans les bras d' êtres aussi chers, de votre épouse et de votre soeur. Agréez ces voeux, ils ne peuvent manquer d' être exaucés. Qu' une nouvelle espérance survive à cette année éphémère ; mais elle ne vous abandonnera que pour se changer en bonheur éternel. Veuillez, mon cher oncle, reporter nos souhaits ardents à toute votre chère famille que nous représentons si faiblement près de notre Adolphe, et croire à l' attachement profond et dévoué de votre neveu respectueux. Victor-M Hugo. p341 Nous vous devons mille remercîments pour vos envois obligeants, pour toutes vos délicates et paternelles attentions. Croyez que nous y sommes profondément sensibles. Nous vous remercions comme nous vous aimons. 1822 monsieur le comte Jules De Rességuier, à Toulouse. monsieur le comte et cher confrère, il y a deux mois environ que je vous écrivis et vous envoyai la collection entière du conservateur littéraire par une occasion que notre ami Alexandre Soumet m' avait offerte. Je me justifiais dans cette lettre du long silence auquel mes affaires et mes chagrins m' avaient, bien malgré moi, condamné. J' ignore si vous l' avez reçue et je m' empresse de saisir enfin un moment de calme et de loisir pour m' informer, non de cet envoi qui ne vaut pas la peine de nous occuper plus longtemps, mais de votre santé et de votre amitié, deux choses bien précieuses pour moi, et dont je ne sais, en vérité, laquelle m' est la plus chère. Si vous me le demandiez, je ne pourrais que répondre comme cet enfant : je les aime le mieux toutes les deux . Alexandre qui est toujours malade, ou paresseux, a cependant terminé son Saül , que je préfère à sa Clytemnestre , que je préfère à tout ce qui a paru sur notre scène depuis un demi-siècle. J' attends avec bien de l' impatience la représentation de l' une ou l' autre de ces belles tragédies, qui est fixée au mois de mars au plus tard. Je désirerais vivement que Saül fût joué le premier ; cet ouvrage entièrement original, sévère comme une pièce grecque et intéressant comme un drame germanique, révélerait du premier coup toute la hauteur de Soumet. Le jour du triomphe d' Alexandre sera pour moi un bien beau jour. J' enverrai peut-être cette année à l' académie, pour l' une de ses séances publiques, une ode sur le dévouement dans la peste ; au moins ne renfermera-t-elle aucun sentiment politique. Et vous, mon cher confrère, que faites-vous au pays des troubadours ? Soumet m' a montré des vers charmants que vous lui avez envoyés dernièrement. En ouvrant l' almanach des dames , j' ai été agréablement surpris d' y rencontrer votre élégie si touchante et si gracieuse, la consolation d' une mère ; p342 ce qui, avec quelques vers de Soumet, m' a fait pardonner à l' éditeur le mauvais choix des autres morceaux de son recueil. Votre ami dévoué et indigne confrère et serviteur, Victor-M Hugo. p. s. -me permettrez-vous de vous adresser quelques poëtes qui désirent concourir aux jeux floraux et n' ont pas de correspondant ? Un bien jeune homme, M F Durand, auteur du jeune poëte mourant , et envers lequel je crois que l' académie a au moins beaucoup de sévérité à réparer, m' a fait parvenir une ode pleine de talent, le détachement de la terre, qui, après quelques corrections, sera, selon moi, très digne d' une couronne. Au reste vous en jugerez, car j' ai pris la liberté de lui donner votre adresse à Toulouse, en attendant que vous me l' envoyiez d' une manière plus précise. Grondez-moi, si j' ai été indiscret, mais aimez-moi beaucoup, je vous aime encore plus. Paris, le 17 janvier 1822. Veuillez présenter, s. v. p., mes hommages à madame la comtesse. Alexandre Soumet, qui est souffrant en ce moment, me charge de mille amitiés et souvenirs pour vous. Veuillez, si vous le voyez, me rappeler au bon souvenir de M Pinaud ; je compte lui écrire incessamment. à Madame Delon. janvier 1822. Madame, j' ignore si votre malheureux Delon est arrêté. J' ignore quelle peine serait portée contre celui qui le recélerait. Je n' examine pas si mes opinions sont diamétralement opposées aux siennes. Dans le moment du danger, je sais seulement que je suis son ami et que nous nous sommes cordialement embrassés il y a un mois. S' il n' est pas arrêté, je lui offre un asile chez moi ; j' habite avec un jeune cousin qui ne connaît pas Delon. Mon profond attachement aux bourbons est connu ; mais cette circonstance même est un motif de p343 sécurité pour vous, car elle éloignera de moi tout soupçon de cacher un homme prévenu de conspiration, crime dont j' aime d' ailleurs à croire Delon innocent. Quoi qu' il en soit, veuillez, madame, lui faire parvenir cet avis, si vous en avez quelque moyen. Coupable ou non, je l' attends. Il peut se fier à la loyauté d' un royaliste et au dévouement d' un ami d' enfance. En vous faisant cette proposition, je ne fais qu' accomplir un legs de l' affection que ma pauvre mère vous a toujours conservée. Il m' est doux dans cette triste circonstance de vous donner cette preuve du respectueux attachement avec lequel j' ai l' honneur d' être, etc. à Monsieur le général Hugo, à sa terre de saint-Lazare près Blois. 11 avril 1822. Mon cher papa, depuis hier nous sommes dans la désolation. Il y a bien longtemps qu' Eugène était tout à fait changé pour nous. Son caractère sombre, ses habitudes singulières, ses idées bizarres avaient mêlé de cruelles inquiétudes aux dernières douleurs de notre mère bien-aimée. Si nous n' avions mené une vie aussi paisible et aussi simple, on eût pu croire que quelque chose de violent se passait en lui. Depuis la perte de notre pauvre mère il avait cessé de témoigner à ses frères et à ses amis aucune affection. Avant-hier enfin il a disparu, nous laissant un billet froid et laconique où il nous annonce que des évènements imprévus l' obligent à partir à l' instant même , et où il nous fait pressentir qu' un jour il reviendra . Nous nous perdons en conjectures et en recherches ; depuis longtemps nous remarquions qu' il sortait à des heures extraordinaires, nous empruntait notre argent, souvent en revenant plusieurs fois en demander dans la même journée, qu' il écrivait des lettres cachées pour ses frères qui n' avaient point de secret pour lui. Pourquoi faut-il que ce dernier acte de folie nous force à te révéler ce que nous aurions voulu te laisser toujours ignorer, afin de t' épargner au moins celle-là d' entre les souffrances de notre mère ? Mais après avoir attendu son retour vingt-quatre heures, il est de notre devoir de t' informer de cette disparition déplorable. Nous t' en supplions, mon cher papa, songe que ce pauvre Eugène est encore plus à plaindre que nous ; quelques mots de son billet nous font craindre qu' il ne t' écrive une lettre qui serait marquée au coin de la plus inexplicable ingratitude si elle n' était dictée par la démence. p344 Rappelle-toi, mon cher papa, toute ta tendresse de père, toute ton indulgence d' ami ; Eugène a un excellent coeur, mais la position incompréhensible où il paraît placé le force à chercher des prétextes bons ou mauvais pour colorer sa conduite. Peut-être ton fils, qui semble avoir été entraîné par des liaisons funestes, sortira-t-il pur et honorable de l' abîme où nous le croyons tombé. Mais alors pourquoi ne nous avoir laissé en partant aucune trace d' affection ? Suspendons notre jugement, mon cher papa ; Eugène a un bon coeur, il reconnaîtra sa faute ; en attendant, plaignons-le et plains-nous comme nous te plaignons. En attendant ta réponse, nous t' embrassons tendrement. Peut-être va-t-il revenir et nos bras comme les tiens lui seront ouverts. Tes fils désolés et respectueux, Victor, A Hugo. monsieur l' abbé F De Lamennais, à La Chesnaie, près Dinan (Côtes-Du-Nord). Paris, 17 mai. Je voulais, mon respectable ami, vous envoyer avec ma réponse le recueil d' odes que je publie en ce moment ; mais l' imprimerie tarde un peu, et je sens le besoin de vous dire combien votre dernière lettre m' a apporté de joie et de consolation. Je me décide donc de vous écrire sans attendre mon volume, qui viendra toujours d' ailleurs assez tôt. J' éprouve un grand charme à voir votre âme si forte et si profonde dans vos ouvrages devenir si douce et si intime dans vos lettres ; et quand je pense que c' est pour moi que vous êtes ainsi, en vérité je suis tout fier. Je voudrais que quelqu' un pût vous dire là-bas quel vide je vois depuis votre absence parmi tous ceux que j' aime, et avec quel sentiment de reconnaissance et de joie impatiente je reçois de vos nouvelles. Il me semble, quand je lis une de vos lettres, que c' est la consolation qu' il fallait précisément à la souffrance que j' éprouve dans le moment même. Les paroles de l' amitié sont si puissantes p345 qu' elles soulagent toutes les douleurs dans tous les instants. Simples et tendres, elles sont comme le remède unique et universel des maladies de l' âme. Et avec qui doit-on mieux sentir cette vérité qu' avec un ami tel que vous ? Vous m' avez confirmé dans cette conviction qui m' est venue depuis longtemps, c' est qu' un homme supérieur aime avec son génie, comme il écrit avec son âme. Je vous remercie bien vivement de la correction que vous m' avez indiquée. Vous verrez dans mon volume si je suis docile. Je regrette seulement que vous n' ayez pas été plus sévère et que vous n' ayez pas écouté plus souvent en lisant ces deux odes votre goût excellent. Vous m' auriez certainement aidé à faire disparaître bien des taches et ce serait une reconnaissance de plus que je vous devrais. Au reste, vous verrez dans ce recueil, aux nombreuses corrections que j' ai faites, que j' ai eu l' intention de rendre ces ouvrages le moins imparfaits possible ; et cette intention me suffira, j' en suis sûr, auprès de vous. L' intérêt que vous prenez à mes affaires à la maison du roi m' a également vivement touché. J' ai en ce moment l' assurance que les promesses dont on me berce depuis si longtemps seront réalisées avant six semaines. J' attends avec impatience ce moment qui fixera mon avenir et me permettra de songer à vivre et à être heureux. Il faut souvent tant de circonstances matérielles pour réaliser le rêve le plus pur et le plus idéal. Adieu, cher et illustre ami, écrivez-moi, vos lettres me font tant de bien ! Et mêlez quelquefois mon souvenir à vos pensées et mon nom à vos prières. Victor. Parlez-moi, de grâce, du point où en est le troisième volume de votre admirable ouvrage. monsieur le général Hugo à sa terre de saint-Lazare, près de Blois. Paris, 4 juillet. Mon cher papa, je mettais à suivre la demande de la société autant d' activité que le bureau des belles-lettres y mettait de lenteur. Enfin, il y a quelques p346 jours, M De Lourdoueix m' annonça qu' il fallait m' adresser aux bureaux de M Franchet, c' est-à-dire à la police générale ; il me demanda en outre la liste des membres que je ne pus lui donner ; puis il ajouta que, du reste, puisqu' elle était recommandée par moi, la société de Blois était sans doute composée de manière à ne pouvoir inquiéter le gouvernement. Je crus pouvoir lui en donner l' assurance et il me dit que très probablement, dans le moment de troubles où nous sommes, l' approbation de l' autorité dépendrait de la composition de la société. Je me rendis d' après son indication aux bureaux de la direction de la police, où l' on me promit de faire des recherches. Hier j' y suis retourné et le chef de bureau auquel a dû être renvoyée la demande (qui est je crois celui de l' ordre ) m' a déclaré l' avoir cherchée en vain et n' en avoir jamais entendu parler. Il paraît donc qu' elle s' est égarée de l' un à l' autre ministère. Il m' a conseillé d' en faire expédier sur-le-champ une autre accompagnée de la liste de mm les membres et des statuts ; car c' est d' après ces pièces que doit décider le ministre, lequel, m' a-t-il dit, accorde très difficilement ces sortes de demandes dans l' instant de crise où nous sommes. Je m' empresse de te rendre fidèlement compte de tous ces détails, cher papa, afin que tu te consultes sur ce que tu veux faire. Tu me trouveras toujours prêt à te seconder de tout mon faible pouvoir. D' après ton désir, je suis retourné chez m. le général D' Hurbal que je n' ai point trouvé chez lui. J' ai demandé son adresse à Meudon, et j' irai, quoiqu' on m' ait dit qu' il était assez difficile de le rencontrer parce qu' il fait de fréquentes excursions. Puisque l' eau de Barèges te fait du bien, je te prie d' en continuer l' usage. Il faut espérer que les palpitations dont tu te plains disparaîtront tout à fait avec du repos et du bonheur. Pour moi, mon bon et cher papa, je vois le moment du mien approcher avec la fin de mes affaires aux ministères ; mon impatience est grande, et tu le comprendras. Quand j' aurai tout reçu de toi, comment pourrai-je m' acquitter ? Je croyais t' avoir dit qu' Eugène n' avait d' autre ressource que la pension que tu lui fais, en attendant qu' il s' en soit créé par son travail ; c' est pour cela que je le recommandai si souvent à ta générosité. Nul doute qu' en se refroidissant, il ne sente toute la reconnaissance qu' il te doit. Nous supporterons encore le sacrifice que la nécessité t' oblige de nous faire supporter. Nous ne doutons pas que, puisque tu le fais, c' est que tu ne peux autrement. p347 Adieu, cher papa, j' attends avec impatience ton poëme et les conseils que tu m' annonces. Je te remercie vivement de toute la peine que je te cause. Ils pourront m' être fort utiles pour ma seconde édition à laquelle je vais bientôt songer, car celle-ci s' épuise avec une rapidité que j' étais loin d' espérer. Crois-tu qu' il s' en vendrait à Blois ? Le papier me manque pour te parler de mes grands projets littéraires, mais non pour te renouveler la tendre assurance de mon respect et de mon amour. Je t' embrasse. Ton fils soumis, Victor. J' ai envoyé au colonel un exemplaire avant d' avoir reçu ta lettre. monsieur le général Hugo, à sa terre de saint-Lazare, près Blois. Paris, 18 juillet 1822. Mon cher papa, je suis dans la joie, et je m' empresse de t' écrire pour que tu sois heureux de mon bonheur, toi qui y as contribué, toi à qui il est réservé de l' achever. J' ai enfin obtenu mon traitement académique. Le roi m' accorde, ainsi qu' à mon honorable confrère, M Alex Soumet, une pension de 1200 francs sur sa cassette. Je te transmets cette heureuse nouvelle sous le secret , parce qu' une autre pension va m' être incessamment donnée au ministère de l' intérieur (j' en ai l' assurance positive de M De Lourdoueix) et qu' il serait à craindre que la publicité de l' une ne gênât l' émission de l' autre. Reçois donc ici, mon bien cher papa, tous les remerciements de ton fils pour ce que tu as fait pour lui dans cette occasion et pour ce que tu vas faire encore ; car c' est maintenant que j' attends tout de ton coeur et de ta bonté. Oui, cher papa, le moment que dans ta tendresse pour moi, tu as appelé comme moi de tous tes voeux et hâté de tous tes efforts, est venu. Je sais bien que ta sollicitude paternelle va me représenter ici que 1200 francs ne suffisent pas pour tenir une maison ; mais il faut ajouter à ces 1200 francs une somme au moins égale, produit de mon travail annuel ; ensuite, mon cher papa, mon intention n' est pas de tenir maison. J' ai la certitude que, sitôt que tu auras fait connaître tes désirs à M et Mme Foucher, ces bons p348 parents seront heureux de garder leur fille et leur gendre auprès d' eux ; leur logement s' y prête à merveille, et tu sentiras maintenant, cher papa, que vivant comme une seule famille et un seul ménage, 2400 francs seront plus que suffisants pour l' entretien de tes enfants. Joins à cela, ce qui doit achever de lever toute difficulté, que cet arrangement pourra durer jusqu' à ce que mes revenus, accrus par l' extension de mon travail et la pension qui m' est promise si positivement au ministère de l' intérieur, me permettent d' avoir ma maison et mon ménage. Tu vois, mon cher papa, combien toute inquiétude est désormais impossible, et je suis certain que tu seras aussi heureux que moi-même de la félicité que va m' apporter ta prochaine lettre. Tu écriras sans doute aussi en même temps à l' excellent Monsieur Foucher dont les favorables dispositions me sont connues et qui n' attend plus qu' un mot de toi. C' est une famille, mon cher papa, à laquelle tu t' applaudiras en tout temps d' avoir associé la tienne. Adieu, mon cher et bon papa, j' espère que ta santé s' améliore toujours, m' en donner l' assurance dans ta prochaine lettre, ce sera ajouter un bonheur à la félicité que va te devoir ton fils tendre, respectueux et reconnaissant, Victor. Nous t' embrassons tous ici bien tendrement. Les nouvelles recherches que je viens de faire relativement à la société de Blois ont été infructueuses. Mande-moi tes intentions à cet égard. à monsieur le comte Jules De Rességuier, à Toulouse. 20 juillet 1822. Vous devez bien m' en vouloir, cher ami, de n' avoir reçu que mon recueil, quand je vous promettais les vers ravissants de Michol, mais vous savez un peu comme est notre Alex Soumet ; il fait d' admirable poésie et ne se doute pas que ses amis puissent en être avides. Maintenant il est à Passy et moi à Gentilly, il court sans cesse à cause des répétitions de sa Clytemnestre , la muse seule sait où le trouver. Moi, je me lasse d' attendre pour vous écrire ces vers tant de fois promis, et je vous écris. Prenez donc cette lettre en patience, en attendant la prochaine qui vous apportera sans doute avec elle son absolution poétique. Votre ode charmante a vu le jour p349 dans les annales et j' ai été aussi confus de votre amitié que fier de votre talent. Nos journalistes n' ont pas encore honoré d' un article mon pauvre recueil ; ils attendent, m' a-t-on dit, des visites, des sollicitations de louanges. Je ne puis croire qu' ils fassent cet affront à moi et à eux-mêmes. En attendant, le volume se vend bien, au delà de mes espérances, et j' espère songer avant peu à une nouvelle édition. Adieu, mon excellent Jules, mon bien cher ami. Pardon de vous envoyer ainsi coup sur coup des vers et de la prose. Je voudrais bien être à même de ne rien vous envoyer, je vous embrasserais bien tendrement. Victor. au général Hugo. Paris, 26 juillet. Mon cher papa, ta lettre a comblé ma joie et ma reconnaissance. Je n' attendais pas moins de mon bon et tendre père. Je sors de chez M De Lourdoueix ; il doit sous très peu de jours me fixer un terme précis ; alors je montrerai ta lettre à M et Mme Foucher. Ainsi je te devrai tout, vie, bonheur, tout ! Quelle gratitude n' es-tu pas en droit d' attendre de moi, toi, mon père, qui as comblé le vide immense laissé dans mon coeur par la perte de ma bien-aimée mère ! Je doute, pour ce qui concerne la pension que je viens d' obtenir de la maison du roi, qu' on me rappelle le trimestre de juillet ; alors elle ne p350 courrait qu' à dater du 1er octobre, ce qui remettrait mon bienheureux mariage à la fin de septembre ; c' est bien long, mais je me console en pensant que mon bonheur est décidé. Quand l' espérance est changée en certitude, la patience est moins malaisée. Cher papa, si tu savais quel ange tu vas nommer ta fille ! J' attends toujours impatiemment ton poëme, et je ferai des exemplaires du journal de Thionville l' usage que tu m' indiques ; un espagnol nommé d' Abayma , qui m' est venu voir hier, m' a parlé de mon père de manière à m' en rendre fier, si je ne l' avais pas déjà été. Je n' ai aucune prévention contre ton épouse actuelle, n' ayant pas l' honneur de la connaître. J' ai pour elle le respect que je dois à la femme qui porte ton noble nom ; c' est donc sans aucune répugnance que je te prierai d' être mon interprète auprès d' elle ; je ne crois pouvoir mieux choisir. N' est-il pas vrai, mon excellent et cher papa ? Adieu, pardonne ce griffonnage, c' est ma reconnaissance, c' est ma joie qui me rendent illisible. Adieu, cher papa, porte-toi bien et aime ton fils heureux, dévoué et respectueux. Victor. Je tâcherai de remettre en personne ta lettre au général D' Hurbal. Je renouvelle mes démarches pour la société de Blois. Dans ma prochaine lettre, je te parlerai de tous les travaux auxquels le bonheur va me permettre de livrer un esprit calme, une tête tranquille et un coeur content. Tu seras peut-être satisfait ; c' est au moins mon plus vif désir. au général Hugo. mon cher papa, au moment où je commence cette lettre, on m' apporte l' argent du mois. Les 36 francs qui y sont joints seront remis aujourd' hui même à leur destination. Les exemplaires de l' intéressant journal de Thionville que tu destinais à l' académie des sciences et au rédacteur du dictionnaire des généraux français , sont déjà parvenus à la leur. J' ai reçu en même temps que ta dernière lettre un paquet de m. le p351 secrétaire de la société de Blois. J' aurai l' honneur de lui répondre directement dès que les nouvelles démarches que je viens d' entreprendre m' auront donné un résultat quelconque. Il est tout simple, cher papa, que j' apporte beaucoup de zèle à cette affaire : tu y prends intérêt. Je me hâte d' en venir à ton ingénieux poëme ; il me tardait de te dire tout le plaisir que j' ai éprouvé à le lire. Je l' ai déjà relu trois fois et j' en sais des passages par coeur. On trouve à chaque page une foule de vers excellents, tels que et vendre à tout venant le pardon que je donne, et des peintures pleines de verve et d' esprit, comme celle de Lucifer prenant sa lunette pour observer l' ange. Plusieurs de mes amis, qui sont en même temps de nos littérateurs les plus distingués, portent de ton ouvrage le même jugement que moi. Tu vois donc, bien cher papa, que je ne suis pas prévenu par l' amour profond et la tendre reconnaissance que je t' ai vouée pour la vie. Ton fils soumis et respectueux, Victor. Paris, 8 août. Je crois en vérité m. le général D' Hurbal introuvable . J' ai été à Meudon inutilement . J' espère être plus heureux un de ces jours. J' attends toujours un mot de M De Lourdoueix qui ne peut se faire attendre maintenant que la session est presque finie. Encore un mot, cher papa, malgré l' heure de la poste qui me presse, je ne puis m' empêcher de te dire combien il m' a semblé remarquable que tu aies mis si peu de temps à faire ton joli poëme ; -parle-moi de ta santé, de grâce, dans ta prochaine. -ce projet d' aller passer les vendanges près de toi était charmant, j' y ai reconnu toute ta bonté ; mais il faudra remettre ce bonheur à l' année prochaine ; rien alors ne l' entravera. au général Hugo. mon cher papa, il y a déjà longtemps que j' aurais répondu à ta bonne et chère lettre, si je n' avais désiré te marquer en même temps le résultat définitif de mes démarches pour la société de Blois. Il n' est pas tel que tu le désirais, et p352 c' est une peine qui se mêle au plaisir de t' écrire. Tu sais que le dossier de la société fut renvoyé (selon l' usage, à ce qu' il paraît), dans les bureaux de la direction générale de la police. Après plusieurs démarches dans ces bureaux, j' obtins enfin il y a quelque temps cette réponse de M Franchet, que le gouvernement ne jugeait pas à propos d' accorder en ce moment aucune autorisation de ce genre ; que d' ailleurs la société de Blois n' étant composée en ce moment que de quatorze membres pouvait se passer de cette autorisation, laquelle ne lui deviendrait nécessaire qu' autant qu' elle en porterait le nombre au delà de vingt ; cette réponse me fut donnée comme irrévocable. Sentant néanmoins ce qu' elle avait de peu satisfaisant pour la société j' ai voulu avant de te l' envoyer remonter jusqu' au ministère de l' intérieur, qui n' a fait que confirmer d' une manière définitive la réponse du directeur de la police. Je me hâte donc, bien à regret, de t' en faire part. Je pense du reste, mon cher papa, que la société ne doit pas se décourager. L' obstacle opposé par le gouvernement passera avec les évènements qui le font naître, et d' ailleurs si jamais M De Chateaubriand arrivait au ministère, je ne désespérerais pas de le faire lever, pour peu que tu le désirasses encore. J' aurais alors, par le moyen de cet illustre ami, un peu plus de crédit. Veuille, je te prie, mon cher papa, transmettre tous ces détails à m. le secrétaire de la société, auquel j' aurais eu l' honneur d' écrire, si, selon mon vif désir, j' avais eu de bonnes nouvelles à lui annoncer. Pour ne rien te cacher, je te dirai très confidentiellement que mm les députés, qui s' étaient chargés d' appuyer la demande, ne l' ont fait que très faiblement. Pour moi, j' ai fait bien des pas et des démarches inutiles ; mais je n' en aurais, certes, aucun regret, si j' avais réussi. Maintenant, cher papa, c' est toi que je vais importuner. Tout annonce que mes affaires à l' intérieur vont enfin se terminer, et que mon bonheur va commencer. Mais il me faudra mon acte de naissance et mon extrait de baptême. Je m' adresse à toi, mon bon et cher papa ; ne connaissant personne à Besançon, je ne sais comment m' y prendre pour obtenir ces deux papiers ; ta bonté inépuisable est mon recours. Je voudrais les avoir dès à présent, car si j' attendais encore, je tremblerais qu' ils n' apportassent du retard à cette félicité qui me semble déjà si lente à venir. Moi qui connais ton coeur, je sais que tu vas te mettre à ma place ; pardonne-moi de te causer ce petit embarras. Tu nous avais envoyé, il y a quatre ans, nos actes de naissance ; mais en prenant nos inscriptions de droit, nous avons dû les déposer au bureau de l' école selon la loi, et la loi s' oppose à ce qu' on les restitue. Tu me rendrais donc bien heureux en me procurant cette pièce avec mon extrait de baptême, nécessaire pour l' église, comme tu sais. Adieu, cher et excellent papa ; l' offre que tu me fais dans ta charmante p353 lettre de m' envoyer des vues de Saint-Lazare, dessinées par toi, me comble de joie et d' une douce reconnaissance. Il me serait bien doux de pouvoir placer des ornements aussi chers dans l' appartement qui sera témoin de mon bonheur. Réalise, je t' en prie, cette promesse à laquelle j' attache un si haut prix. Réponds-moi le plus tôt possible, et parle-moi beaucoup de ta santé, de tes occupations, et de ton affection pour tes fils, que peuvent à peine payer tout le respect et tout l' amour de ton Victor. Paris, 31 août 1822. Mon bon oncle Louis m' a écrit pour un objet qui le concerne et dont M Foucher s' occupe activement. Je lui transmettrai la réponse dès que je l' aurai. Nous t' embrassons tous ici bien tendrement ; je pense que tu lis à Blois les journaux qui parlent de mon recueil ; si tu le désires, je t' enverrai ceux qui me tombent entre les mains. Je lis et relis ton joli poëme de la révolte aux enfers . Parle-moi, je te prie, de ce que tu fais en ce moment ; tu sais combien cela m' intéresse et comme fils et comme littérateur. Pardonne à mon griffonnage ; je t' écris avec une main malade ; je me suis blessé légèrement avec un canif ; ce ne sera rien. Adieu, cher papa, je t' embrasse encore. à monsieur l' abbé De Lamennais, à La Chesnaie. 1er septembre 1822. Il faut que je vous écrive, mon illustre ami ; je vais être heureux : il manquerait quelque chose à mon bonheur si vous n' en étiez le premier informé. Je vais me marier. Je voudrais plus que jamais que vous fussiez à Paris pour connaître l' ange qui va réaliser tous mes rêves de vertu et de félicité. Je n' ai point osé vous parler jusqu' ici, cher ami, de ce qui remplit mon existence. Tout mon avenir était encore en question, et je devais respecter un secret qui n' était pas le mien seulement. Je craignais d' ailleurs de blesser votre austérité sublime par l' aveu d' une passion indomptable, quoique pure et innocente. Mais aujourd' hui que tout se réunit pour me faire un bonheur selon ma volonté, je ne doute pas que tout ce qu' il y a de tendre dans votre âme ne s' intéresse à un amour aussi ancien que moi, p354 à un amour né dans les premiers jours de l' enfance et développé par les premières afflictions de la jeunesse. Je vous ai dit plusieurs fois, mon noble ami, que s' il y avait quelque dignité et quelque chasteté dans ma vie, ce n' était pas à moi que je le devais. Je sens profondément que je ne suis rien par moi-même. Je tâche de n' être pas indigne de la mère que j' ai perdue et de l' épouse que je vais obtenir. Voilà tout. Quelque chose me dit au fond du coeur, mon ami, que vous me comprendrez. Il me semble que je vous comprends si bien ! ... Victor-M Hugo. au général Hugo. Paris, 13 septembre 1822. Mon cher papa, M De Lourdoueix m' ayant donné sa parole d' honneur que ma pension de l' intérieur me serait assignée durant l' administration intérimaire de M De Peyronnet, j' ai remis ta lettre à M Foucher, et tu as dû recevoir sa réponse. Nous n' attendons plus que ton consentement légalisé. Cher papa, n' attribue le silence d' Abel qu' à la multiplicité de ses occupations ; je lui ai communiqué ta lettre, et il va s' empresser de dissiper lui-même un doute affligeant pour ton coeur. Si je n' ai pas été baptisé à Besançon, je suis néanmoins sûr de l' avoir été, et tu sais combien il serait fâcheux de recommencer cette cérémonie à mon âge. M De Lamennais, mon illustre ami, m' a assuré qu' en attestant que j' ai été baptisé en pays étranger (en Italie), cette affirmation, accompagnée de la tienne, suffirait. Tu sens combien de hautes raisons doivent me faire désirer que tu m' envoies cette simple attestation. Nous sommes au 13, mon cher papa, et je n' ai pas encore reçu notre mois. Ton exactitude à prévenir les besoins de tes fils me rend certain que la négligence ne vient que des messageries. Mais je t' en avertis, cher papa, sûr que tu t' empresseras de faire cesser notre gêne. Adieu, mon excellent père ; je t' aime, je t' embrasse et je fais les voeux les plus ardents pour te voir et te voir bien portant. Ton fils tendre et respectueux, Victor. p355 au général Hugo. Paris, 18 septembre 1822. Mon cher papa, je te réponds courrier par courrier pour te remercier de l' attestation que tu m' envoies, et te prier de mettre autant de célérité à me faire parvenir ton consentement notarié. Je désirerais bien vivement que mon mariage pût avoir lieu le 7 ou le 8 octobre pour un motif impérieux (entre tous les motifs de coeur qui, tu le sais, ne le sont pas moins), c' est que je quitte forcément l' appartement que j' occupe le 8 octobre. J' ai donc prié M et Mme Foucher de faire commencer la publication des bans dimanche prochain 22 ; elle se terminera le dimanche 6 octobre ; mais ces bans doivent être également publiés à ton domicile, et il faut que, le 6 octobre, on ait reçu à notre paroisse de Saint-Sulpice la notification de la complète publication des bans à Blois, ce qui ne se pourrait faire qu' autant que tu serais assez bon pour racheter un ban à ta paroisse. Le rachat des bans coûte cinq francs ici, on m' assure qu' il doit être moins cher encore à Blois. Tu sens, mon cher papa, combien est urgente la nécessité qui me fait t' adresser cette instante prière. Il s' agit de m' épargner l' embarras et la dépense de deux déménagements coup sur coup dans un moment qui entraîne déjà naturellement tant de dépenses et d' embarras ; il s' agit de plus encore, c' est de hâter mon bonheur de quelques jours, et je connais assez ton coeur pour ne plus insister. Je suis tout à fait en règle ; j' ai fait lever sur l' extrait de naissance déposé à l' école de droit une copie notariée qui vaut l' original ; quand ton consentement me sera parvenu, je pourrai remplir toutes les formalités civiles ; le papier que tu m' envoies aujourd' hui suffira également pour les formalités religieuses. Les nom et prénoms de ma bien-aimée fiancée sont Adèle Julie Foucher, fille mineure de Pierre Foucher, chef de bureau au ministère de la guerre, chevalier de la légion d' honneur, et d' Anne Victoire Asseline. Ces renseignements te seront nécessaires pour la publication des bans. Nous avons tous b