Les quatre vents de l'esprit: le livre satirique, le livre dramatique, le livre lyrique, le livre épique PAr Victor Hugo p3 1870, 06, 03 JE VIS LES QUATRE VENTS PASSER . je vis les quatre vents passer--ô vents, leur dis-je, vents des cieux ! Croyez-vous avoir seuls un quadrige ? Autans ! Masques hagards, tumultueux démons, croyez-vous pouvoir seuls aller des mers aux monts ? Croyez-vous seuls pouvoir quitter pour la montagne les vagues que l' écume éternelle accompagne, fuir, puis, d' un coup de tête effrayant, revenir à l' ombre où l' on entend ces cavales hennir, et vous en retourner soudain, brusques méduses, aux cimes dans l' aurore éclatante diffuses, et de là crier Gloire ! Aux quatre coins du ciel ? Ces allures d' éclair, ce vol torrentiel, l' esprit humain les a comme vous, vents tragiques ; comme vous le printemps, il a ses géorgiques ; il est l' âcre Archiloque et le Hamlet amer ; il gonfle l' Iliade ainsi que vous la mer. L' homme peut de l' abîme effarer la prunelle. L' âme a comme le ciel quatre souffles en elle ; l' âme a ses pôles ; l' âme a ses points cardinaux. Vents ! Dragons qui sur nous tordez vos bleus anneaux, et qui vous dispersez avec tant de furie depuis le hurlement jusqu' à la rêverie, l' esprit humain n' est pas moins aquilon que vous. Comme vous il est vie, amour, joie et courroux. p4 Ses srtophes ne sont pas plus vite exténuées dans leur vol à travers l' azur que vos nuées ; un vers court par-dessus les tours et les remparts mieux que l' errante bise aux longs cheveux épars ; et le poëte, ouvrant ses intègres registres, ne met pas plus de temps que vous, ô vents sinistres, pour essuyer sa bouche et changer de clairon. Comme vous sur la peste, il souffle sur Néron ; il parle bas aux saints pensifs au fond des grottes ; il donne une attitude inquiète aux despotes ; la pensée est un aigle à quatre ailes, qui va du gouffre où Noé flotte à l' île où Jean rêva ; et chacun de ses grands ailerons, épopée, Drame, Ode, Iambe ardent, coupe comme l' épée. Le génie a sur lui, dans sa guerre aux fléaux, toute l' éclaboussure affreuse du chaos, écume, fange, sang, bave, et pas une tache. Il est un et divers. L' idéal se rattache comme une croix immense aux quatre angles des cieux. Le grand char de l' Esprit roule sur quatre essieux. Notre âme comme vous, ô vents, groupe sonore, a son nord, son midi, son couchant, son aurore ; car c' est par la clarté qu' en ce monde âpre et beau l' homme finit, son aube étant dans le tombeau. Le poëte est pasteur, juge, prophète, apôtre ; en quatre pas, il peut aller d' un bout à l' autre de l' art sublime, ainsi que vous de l' horizon ; et comme vous, s' il est terrible, il a raison ; sa sagesse et la vôtre ont un air de délire. L' ombre a tout l' ouragan, l' âme a toute la lyre. H.. -H.. --3 juin 1870. p5 1870, 06, 05 je vis Aldebaran dans les cieux. Je lui dis : --ô toi qui luis ! ô toi qui des clairs paradis ou des hideux enfers portes la torche énorme, toi seul connais ta loi, je ne vois que ta forme ; car d' une énigme à l' autre on ne peut traverser. Tout est sphinx ; quand on voit la comète passer farouche, et sans qu' aucun firmament l' ose exclure, sait-on ce qu' elle essuie avec sa chevelure ? Dans cette mer de l' être où tout sert, où tout nuit, qu' es-tu ? Fanal peut-être au cap noir de la nuit, peut-être feu de proue à l' avant d' un navire. La vie autour de toi naît, meurt, flotte, chavire. Astre ! Quand l' univers naquit, fauve et sacré, tu ne fus pas le jet le moins démesuré de ces convulsions terribles et de l' onde du chaos frémissant de devenir le monde. Tu fais partie, ainsi que l' hydre et l' alcyon, du rhythme monstrueux de la création ; tu complètes l' horreur sidérale, et tu scelles, comme une strophe ardente et faite d' étincelles, l' immense hymne étoilé qu' on appelle le ciel. Pan, le grand Tout fatal ou providentiel, t' accepte stupéfait comme on accepte un rêve. Aldebaran ! Clarté de l' insondable grève, tu n' es pas seulement, dans les gouffres vermeils, un de ces inconnus que nous nommons soleils, tu n' as pas seulement, comme le kéroubime, une face splendide et sombre sur l' abîme, ô spectre, ô vision, tu n' es pas seulement au fond du ciel sinistre un éblouissement ; ta merveille, c' est d' être une roue inouïe de lumière, à jamais dans l' ombre épanouie, p6 une apparition d' éternel tournoiement, tour à tour perle, onyx, saphir et diamant. Un effrayant éclair sur toi sans cesse rôde et te fait de rubis devenir émeraude, et jadis tu troublais le mage libyen, monde sur qui se tord un arc-en-ciel ! Eh bien, tu n' es pas seul à luire sans fin, sans voile ! L' âme est comme toi, sphère, une quadruple étoile. Ton prodige est en nous. Astre, nous te l' offrons. L' antique poésie avec ses quatre fronts, Orphée, Homère, Eschyle et Juvénal, t' égale. Quand le soir tombe, à l' heure où chante la cigale, ou quand l' aube sourit aux oiseaux éperdus, en tous lieux, sur l' Arno, sur l' Avon, sur l' Indus, la muse, qui connaît nos maux, en fait la somme, et qui tient cette lampe en main, l' esprit de l' homme, la muse est là, toujours, partout, et n' est jamais, même dans l' hiver triste, absente des sommets. Tour à tour Calliope, érato, Polymnie et Némésis, elle est l' éternelle harmonie qui, sauvage et joyeuse, allant de l' antre au nid, commencée en idylle, en tonnerre finit. Astre ! Elle a son amour, son rire, sa colère, et son deuil, comme toi ton tourbillon stellaire ; rayon, verbe, elle est douce aux hommes asservis, donne aux passants, tyrans ou peuples, des avis, chante pour les bons coeurs, luit pour les coeurs funèbres, parle, et sur la clarté renseigne les ténèbres ; elle est l' humanité debout, changée en voix. Elle ôte les césars de dessus les pavois, les découronne, et met à leur place l' idée. Elle est France, Italie, Hellénie et Chaldée. Satire, elle flétrit ; drame, elle aime ; chanson ou psaume, elle a du sort le lugubre frisson ; épopée, elle peut montrer aux rois tragiques la tyrannie aveugle et toutes ses logiques, l' effrayante moisson des noirs semeurs du mal, p7 et le carrosse d' or du sacre triomphal dans l' ombre accompagné par l' invisible roue d' un tombereau hideux que le pavé secoue ; elle fait, sur ce globe où pleure Adam banni, la même fonction que toi dans l' infini ; et quoique, fixe et calme au fond du ciel immense, tu ramènes au but la comète en démence et remettes l' étoile errante en son chemin, tu n' es pas lumineux plus que l' esprit humain qui montre Dieu, l' enfer, les bonheurs, les désastres, ô phare à feux tournants de l' océan des astres ! H.. -H.. --5 juin. p11 1855, 03, 12 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , I INDE IRAE . tout frissonnant d' amour, d' extases, de splendeurs, l' hymne universel chante au fond des profondeurs avec toutes les fleurs et toutes les étoiles ; il chante Dieu rêvant sous les flamboyants voiles ; il chante ; il est superbe, éclatant, triomphant, doux comme un nid d' oiseau dans la main d' un enfant ; il enivre l' azur, il éblouit l' espace ; il adore et bénit. Tout à coup Satan passe, l' être immonde qui cherche à tout prostituer, et l' hymne en le voyant se met à le huer. Il le lapide avec sa joie interrompue ; ce qui bénissait mord ; ce qui louait conspue ; le tonnerre indigné gronde dans l' hosanna ; le pilori se dresse au sommet du Sina ; chaque strophe du chant de gloire et d' harmonie prend forme, se fait homme, est prophète, est génie, et devient le bourreau splendide du méchant. De là naît Isaïe, âme à double tranchant, de là naissent les grands vengeurs, les rêveurs fauves, les pâles Juvénals, terreur des Césars chauves, et ce Dante effrayant devant qui tout s' enfuit, fait d' une ombre qu' on sent de marbre dans la nuit. 12 mars 1855. p12 1856, 06, 17 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , II lorsque j' étais encore un tout jeune homme pâle, et que j' allais entrer dans la lice fatale, sombre arène où plus d' un avant moi se perdit, l' âpre Muse aux regards mystérieux m' a dit : --tu pars ; mais quand le Cid se mettait en campagne pour son Dieu, pour son droit et pour sa chère Espagne, il était bien armé ; ce vaillant Cid avait deux casques, deux estocs, sa lance de chevet, deux boucliers ; il faut des armes de rechange ; puis il tirait l' épée et devenait archange. As-tu ta dague au flanc ? Voyons, soldat martyr, quelle armure vas-tu choisir et revêtir ? Quels glaives va-t-on voir luire à ton bras robuste ? --j' ai la haine du mal et j' ai l' amour du juste, Muse ; et je suis armé mieux que le paladin. --et tes deux boucliers ? --j' ai mépris et dédain. 17 juin 1856. p13 1854, 02, 17 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , III ô sainte horreur du mal ! Devoir funèbre ! ô haine ! Quand Virgile suspend la chèvre au blanc troëne ; quand Lucrèce revêt de feuilles l' homme nu ; quand Ennius compare au satyre cornu le bouc passant sa tête à travers la broussaille qui fait qu' Europe au bain se détourne et tressaille ; quand Moschus chante Enna ; quand Horace gaîment suit Canidie, et fait, sur le chaudron fumant où l' horreur de la lune et des tombeaux s' infiltre, éternuer Priape à l' âcre odeur du philtre ; quand Plaute bat Davus ou raille Amphitryon, le ciel bleu dans un coin brille et jette un rayon sur la baigneuse émue ou la chèvre qui grimpe, et l' on entend au fond rire l' immense Olympe. Mais tout azur s' éclipse où passent les vengeurs. Les soupiraux d' en bas teignent de leurs rougeurs le mur sinistre auquel s' adosse Jérémie. Les punisseurs sont noirs. Leur pâle et grave amie, la Mort, leur met la main sur l' épaule, et leur dit : --Esprit, ne laisse pas échapper ton bandit. Car ce sont eux qui, seuls, justiciers des abîmes, terrassent à jamais les monstres et les crimes ; car ils sont les géants des châtiments de Dieu ; car, sur des écriteaux d' acier en mots de feu, du tonnerre escortés, ces hommes formidables transcrivent de là-haut les arrêts insondables ; car ils mettent Achab et Tibère au poteau ; car l' un porte l' éclair, l' autre tient le marteau ; ils marchent, affichant des sentences que l' homme lit effaré, sur Tyr, sur Ninive, sur Rome, et, sombres, à travers les siècles effrayés, vont, et ces foudroyants traînent leurs foudroyés. p14 Isaïe, accoudé sur Babylone athée, songe ; Eschyle, vengeur et fils de Prométhée, cloue au drame d' airain le tyran Jupiter ; Shakspeare mène en laisse Henri huit ; et Luther fouette les Borgia mêlés aux Louis onze ; Tacite dans la nuit pose son pied de bronze sur les douze dragons qu' on appelle césars ; Daniel va, suivi des blêmes Balthazars ; Machiavel pensif garde la bête prince ; Milton veille au guichet du cachot, gouffre où grince le pandaemonium de tous les satans rois ; Juvénal tire et traîne à travers les effrois la stryge au double front que son vers a tuée, qui gronde impératrice et rit prostituée ; et Dante tient le bout de la chaîne de fer que Judas rêveur mord dans l' ombre de l' enfer. 17 février 1854. p15 1870, 04, 6 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , IV ECLIPSE . la terre par moments doute ; on ne comprend plus. L' homme a devant les yeux de la brume, un reflux, on ne sait quoi de pâle et de crépusculaire ; on n' a plus d' allégresse, on n' a plus de colère ; la disparition produit l' effarement. L' oeil fauve du hibou regarde affreusement. Toutes sortes d' éclairs inexplicables brillent. L' autel penche, et les vers du sépulcre y fourmillent. Tout se mêle ; Irmensul ressemble à Jéhovah ; le sage stupéfait balbutie et s' en va ; le mal semble identique au bien dans la pénombre ; on ne voit que le pied de l' échelle du Nombre et l' on n' ose monter vers l' obscur infini. Dodone vaguement parle à Gethsémani, l' Oeta fume non loin du Sinaï qui tonne ; on fouille, on rêve, on nie, on querelle, on s' étonne ; des aveugles entr' eux se montrent le chemin ; le divin ciel a tort devant l' esprit humain ; le penseur est croyant, le savant est athée ; la conscience écoute, essaye, et, déroutée, prend le faux pour le vrai dans ces tâtonnements. Où l' un voit des védas, l' autre voit des romans. Les choses qu' on nommait vertus perdent leurs formes. Les monstruosités font des ombres énormes jusque sur l' âme humaine et sur le firmament. Plus d' honneur, plus de foi, plus rien, plus de serment. On voit encor la cime, on ne voit plus le phare. Une lueur de torche empourpre la tiare. On cherche à voir, on rôde, on va, le cou tendu. L' amour au fond des coeurs bat de l' aile éperdu comme s' il n' était plus en sûreté dans l' homme. La route est noire ; on crie, on s' appelle, on se nomme. p16 Qui donc est là ? Parlez. On tâte son voisin. La foule éparse flotte avec un bruit d' essaim ; on se touche, on se voit, mais on n' est plus ensemble. Le mal est empereur, la nuit est reine. On tremble. Un trône d' ombre est là. Les misérables font des groupes effrayants dans l' abîme profond ; on croit voir des glaçons que les gouffres charrient ; tout est confus et blême ; et les ténèbres rient. Le fond du ciel est trouble, horrible et pluvieux ; et le petit enfant qui passe paraît vieux. Il semble que la vie éternelle décroisse. L' âme alors est sinistre, et voit avec angoisse ces occultations redoutables de Dieu. Naît-on ? Meurt-on ? Quel est le temps ? Quel est le lieu ? Les peuples sont hagards ; ces brins d' herbe frissonnent ; on entend des tocsins et des clairons qui sonnent ; le vent est lourd, l' espace est froid, le globe est nu ; le démon souriant dit : je suis méconnu. 6 mai 1870. p17 1870, 04, 26 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , V la satire à présent, chant où se mêle un cri, bouche de fer d' où sort un sanglot attendri, n' est plus ce qu' elle était jadis dans notre enfance, quand on nous conduisait, écoliers sans défense, à la Sorbonne, endroit revêche et mauvais lieu, et que, devant nous tous qui l' écoutions fort peu, dévidant sa leçon et filant sa quenouille, le petit Andrieux, à face de grenouille, mordait Shakspeare, Hamlet, Macbeth, Lear, Othello, avec ses fausses dents prises au vieux Boileau. La vie est, en ce siècle inquiet, devenue pas à pas grave et morne, et la vérité nue appelle la pensée à son secours depuis qu' on l' a murée avec le mensonge en son puits. Après Jean-Jacque, après Danton, le sort ramène le lourd pas de la nuit sur la triste âme humaine ; Droit et Devoir sont là gisants, la plaie au flanc ; le lâche soleil rit au noir dragon sifflant ; l' homme jette à la mer l' honneur, vieille boussole ; en léchant le vainqueur le vaincu se console ; toute l' histoire tient dans ce mot : réussir ; le succès est sultan et le meurtre est visir ; hélas, la vieille ivresse affreuse de la honte reparaît dans les yeux et sur les fronts remonte, trinque avec les tyrans, et le peuple fourbu reboit ce sombre vin dont il a déjà bu. C' est pourquoi la satire est sévère. Elle ignore cette grandeur des rois qui fit Boileau sonore, et ne se souvient d' eux que pour les souffleter. L' échafaud qu' il faut pièce à pièce démonter, l' infâme loi de sang qui résiste aux ratures, qui garde les billots en lâchant les tortures, p18 et dont il faut couper tous les ongles ; l' enfant que l' ignorance tient dans son poing étouffant et qui doit, libre oiseau, dans l' aube ouvrir ses ailes ; relever tour à tour ces sombres sentinelles, le mal, le préjugé, l' erreur, monstre romain, qui gardent le cachot où dort l' esprit humain ; la guerre et ses vautours, la peste avec ses mouches, à chasser ; les bâillons qu' il faut ôter des bouches ; la parole à donner à toutes les douleurs ; l' éclosion d' un jour nouveau sur l' homme en fleurs ; tel est le but, tel est le devoir, qui complique sa colère, et la fait d' utilité publique. Pour enseigner à tous la vertu, l' équité, la raison, il suffit que la Réalité, pure et sereine, monte à l' horizon et fasse évanouir l' horreur des nuits devant sa face. Honte, gloire, grandeurs, vices, beautés, défauts, plaine et monts, sont mêlés tant qu' il fait nuit ; le faux fait semblant d' être honnête en l' obscurité louche. Qu' est-ce que le rayon ? Une pierre de touche. La lumière de tout ici-bas fait l' essai. Le juste est sur la terre éclairé par le vrai ; le juste c' est la cime et le vrai c' est l' aurore. Donc Lumière, Raison, Vérité, plus encore, Bonté dans le courroux et suprême Pitié, le méchant pardonné, mais le mal châtié, voilà ce qu' aujourd' hui, comme aux vieux temps de Rome, la satire implacable et tendre doit à l' homme. Marquis ou médecins, une caste, un métier, ce n' est plus là son champ ; il lui faut l' homme entier. Elle poursuit l' infâme et non le ridicule. Un petit Augias veut un petit Hercule, et le bon Despréaux malin fit ce qu' il put. Elle n' a plus affaire à l' ancien Lilliput. p19 Elle vole, à travers l' ombre et les catastrophes, grande et pâle, au milieu d' un ouragan de strophes ; elle crie à sa meute effrayante : --courons ! Quand un vil parvenu, marchant sur tous les fronts, écrase un peuple avec des pieds jadis sans bottes. Elle donne à ses chiens ailés tous les depotes, tous les monstres, géants et nains, à dévorer. Elle apparaît aux czars pour les désespérer. On entend dans son vers craquer les os du tigre. De même que l' oiseau vers le printemps émigre, elle s' en va toujours du côté de l' honneur. L' ange de Josaphat, le spectre d' Elseneur sont ses amis, et, sage, elle semble en démence, tant sa clameur profonde emplit le ciel immense. Il lui faut, pour gronder et planer largement, tout le peuple sous elle, âpre, vaste, écumant ; ce n' est que sur la mer que le vent est à l' aise. Quand Colomb part, elle est debout sur la falaise ; elle t' aime, ô Barbès ! Et suit d' un long vivat Fulton, Garibaldi, Byron, John Brown et Watt, et toi Socrate, et toi Jésus, et toi Voltaire ! Elle fait, quand un mort glorieux est sous terre, sortir un vert laurier de son tombeau dormant ; elle ne permet pas qu' il pourrisse autrement. Elle panse à genoux les vaincus vénérables, bénit les maudits, baise au front les misérables, lutte, et, sans daigner même un instant y songer, se sent par des valets derrière elle juger ; car, sous les règnes vils et traîtres, c' est un crime de ne pas rire à l' heure où râle la victime et d' aimer les captifs à travers leurs barreaux ; et qui pleure les morts offense les bourreaux. Est-elle triste ? Non, car elle est formidable. Puisqu' auprès des tombeaux les vainqueurs sont à table, puisqu' on est satisfait dans l' opprobre, et qu' on a p20 l' impudeur d' être lâche avec un hosanna, puisqu' on chante et qu' on danse en dévorant les proies, elle vient à la fête elle aussi. Dans ces joies, dans ces contentements énormes, dans ces jeux à force de triomphe et d' ivresse orageux, dans ces banquets mêlant Paphos, Clamart et Gnide, elle apporte, sinistre, un rire d' euménide. Mais son immense effort, c' est la vie. Elle veut chasser la mort, bannir la nuit, rompre le noeud, dût-elle rudoyer le titan populaire. Comme elle a plus d' amour, elle a plus de colère. Quoi ! L' abdication serait un oreiller ! La conscience humaine est lente à s' éveiller ; l' honneur laisse son feu pâlir, tomber, descendre sous l' épaississement lugubre de la cendre. Aussi la Némésis chantante qui bondit et frappe, et devant qui Tibère est interdit, la déesse du grand Juvénal, l' âpre muse, Hébé par la beauté, par la terreur Méduse, qui sema dans la nuit ce que Dante y trouva, et que Job croyait voir parler à Jéhovah, se sent-elle encor plus de fureur magnanime pour réveiller l' oubli que pour punir le crime. Elle approche du peuple et, guettant la rumeur, penche l' ïambe amer sur l' immense dormeur ; la strophe alors frissonne en son tragique zèle, et s' empourpre en tâchant de tirer l' étincelle de toute cette morne et fatale langueur, et le vers irrité devient une lueur. Ainsi rougit dans l' ombre une face farouche qui vient sur un tison souffler à pleine bouche. 26 avril 1870. p21 1853, 11, 17 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , VI VOIX DANS LE GRENIER . l' habit râpé. Vivent les bas de soie et les souliers vernis ! La chaise dépaillée. Dieu dit aux bons fauteuils : fauteuils, je vous bénis ! Le poêle froid. Comme un grand feu qui flambe et pétille en décembre vous illumine l' âme en empourprant la chambre ! Le verre plein d' eau. Ma foi, j' aime le vin. La soucoupe pleine de poussière. Moi, j' aime le café. L' écuelle de bois. C' est charmant de crier : garçon ! Perdreau truffé, Bordeaux retour de l' Inde, et saumon sauce aux huîtres ! Le carreau cassé. Une fenêtre est belle alors qu' elle a des vitres. Le gousset vide. Que l' usurier hideux, poussif, auquel tu dois, agite un vieux billet de banque en ses vieux doigts, fût-il gris comme un chantre et crasseux comme un diacre, Vénus vient toute nue en sa conque de nacre. Le lit de sangle. Un édredon, c' est doux. p22 L' écritoire. Arétin, plein d' esprit, vit content ; sous ses pieds il a quand il écrit un charmant tapis turc qui réchauffe sa prose. Le trou de la serrure. J' estime une portière épaisse, et, verte ou rose, laissant voir, dans les plis du satin ouaté, un mandarin qui prend une tasse de thé. Un papier timbré. Verrès est riche et grand ; devant lui nul ne bouge. Le miroir fêlé. Sur un frac brodé d' or j' aime un beau cordon rouge. L' escabeau boiteux. Quel bonheur de courir à la croix de Berny sur quelque ardent cheval plein d' un souffle infini, démon aux crins épars né des vents de l' Ukraine ! La semelle percée. Quelle joie ! En hiver, rouler au Cours-la-Reine, quand le soleil dissout les brouillards pluvieux, dans un landau qui fait blêmir les envieux ! Le plafond troué. Et, tandis qu' au dehors siffle le vent féroce, contempler, à travers les glaces du carrosse, le ciel bleu, rayonnant d' une douce clarté ! Le ciel bleu. Paix ! Comptez vous pour rien cette sérénité de marcher le front haut, et de se dire : en somme, je mange du pain noir, mais je suis honnête homme ! 17 novembre 1853. p23 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , VII LE SOUTIEN DES EMPIRES . Puisque ce monde existe, il sied qu' on le tolère. Sachons considérer les êtres sans colère. Cet homme est le bourgeois du siècle où nous vivons. Autrefois il vendait des suifs et des savons, maintenant il est riche ; il a prés, bois, vignobles. Il déteste le peuple, il n' aime pas les nobles ; étant fils d' un portier, il trouve en ce temps-ci inutile qu' on soit fils des Montmorency. Il est sévère. Il est vertueux. Il est membre, ayant de bons tapis sous les pieds en décembre, du grand parti de l' ordre et des honnêtes gens. Il hait les amoureux et les intelligents ; il fait un peu l' aumône, il fait un peu l' usure ; il dit du progrès saint, de la liberté pure, du droit des nations : je ne veux pas de ça ! Il a ce gros bon sens du cher Sancho Pança qui laisserait mourir à l' hôpital Cervantes ; il admire Boileau, caresse les servantes, et crie, après avoir chiffonné Jeanneton, à l' immoralité du roman feuilleton. à la messe où sans faute il va chaque dimanche, il porte sous son bras Jésus doré sur tranche, la crèche, le calvaire et le Dies illa. --non qu' entre nous je croie à ces bêtises-là, nous dit-il. --s' il y va, cela tient à sa gloire, c' est que le peuple vil croira, le voyant croire, c' est qu' il faut abrutir ces gens, car ils ont faim, p24 c' est qu' un bon Dieu quelconque est nécessaire enfin. Là-dessus, rangez-vous, le suisse frappe, il entre, il étale au banc d' oeuvre un majestueux ventre, fier de sentir qu' il prend, dans sa dévotion, le peuple en laisse et Dieu sous sa protection. p25 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , VIII ECRIT SUR LA PREMIERE PAGE D' UN LIVRE DE JOSEPH DE MAISTRE . Cathédrale monstre ! Bâtie contre le droit et le devoir ! Plan incliné. La sacristie, glissante, devient l' abattoir. Ici les cierges, là les torches. Dans ce temple, à deux fins construit, on juxtapose les deux porches de la lumière et de la nuit. Fausse lumière et nuit réelle. L' ombre de Rome sur Paris. Une aigle ayant au bout de l' aile des ongles de chauve-souris. Une logique épouvantable invente, ô peuple sans vengeurs, un Reims étrange à double table où sont assis tes deux mangeurs. Les deux noirs êtres qui te rongent, le magnifique et le hideux, boivent ton sang ensemble, et songent, avec leur prêtre à côté d' eux. Double chapelle, et double apôtre. Bonald en l' une, altier zéro, couronne le prince, et, dans l' autre, de Maistre sacre le bourreau. p26 L' horreur à l' empire est mêlée. On a sur le trône étalé une pourpre coagulée qui de l' échafaud a coulé. Un homme règne, un homme fauche ; soit. J' ai toujours cru qu' on verrait se marier de la main gauche l' épée avec le couperet. p27 1851, 07 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , IX SE LAISSER CALOMNIER quoi, frère, tu frémis parce qu' on te déchire ! Tu ne connais donc pas la force du sourire ! Quand tu te vois honni, hué, sifflé, raillé, par des faquins à l' âme obscure, au nom souillé, qui firent cent métiers et jouèrent cent rôles, tu prends trop de souci des choses que ces drôles disent de toi. Ton front s' assombrit ; tu t' émeus des sottises d' un tas de cuistres venimeux. Regarde-moi. --je suis seul, debout, sur la scène, on m' insulte, je ris de leur rage malsaine et je vais ! Car mon coeur dans cet âpre chemin sent aujourd' hui l' honneur et la gloire demain. Paris, juillet 1851. p28 1849, 08, 07 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , X A UN HOMME FINI . tu savais bien qu' un jour il faudroit choir enfin, mais tu n' imaginais ni Séjan, ni Rufin. Tu te croyais de ceux que la haine publique frappe furtivement d' un coup de foudre oblique ; tu t' étais figuré qu' on te renverserait sans te faire de mal, doucement, en secret, avec précaution, sans bruit, à la nuit close, et priant un ami de te dire la chose, ainsi qu' on pose à terre un vase précieux ; tu t' étais fait d' avance, au loin, sous de beaux cieux, dans ton palais, plus fier que la villa Farnèse, un lit voluptueux pour tomber à ton aise. Point. C' est en plein midi que le peuple a tonné. L' horizon était bleu, l' éclair l' a sillonné. Le tonnerre, au grand jour, au milieu de la foule, est tombé sur ton front comme un plafond qui croule, et ceux qui t' ont vu mettre en poudre en un moment se sont épouvantés de cet écrasement. Et les sages ont dit, te regardant par terre, que les temps sont mauvais, que le pouvoir s' altère quand un gueux, un gredin, un faquin, un maraud, fait pour ramper si bas, peut tomber de si haut. 6-7 août 1849. p29 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XI A ... Je me disais : --cet homme est-il un saltimbanque ? Ne faut-il pas le plaindre ? Est-ce un sens qui lui manque ? Il ne comprend donc pas ? Est-ce un aveugle-né ? Un bègue ? Un sourd ? D' où vient que ce triste obstiné méconnaît tout génie et toute gloire, et rampe, tâchant d' éteindre l' astre et de souffler la lampe, et déchire, dénigre, insulte, blesse, nuit, et sur toute clarté va bavant de la nuit ? -- maintenant je t' ai vu de près, ô misérable ; j' ai vu ton oeil, ton dos, ton échine, ton râble, ton crâne plat, ton ventre odieux ; et du doigt Asmodée a levé le plafond de ton toit ; je t' ai vu te traîner, ivre et triste ; et, farouche, arracher en jouant les ailes d' une mouche. J' ai vu ton rire, hélas ! Je n' ai pas vu tes pleurs. Je t' ai vu haïr l' aube, et marcher sur les fleurs, et sans cesse écraser la vie à ton passage ; et battre les enfants, et cracher au visage de cette fille à qui tu donnes quinze sous ; j' ai vu tes vêtements dans l' ordure dissous ; j' ai vu ton coeur sans Dieu, ta chambre sans cuvette ; je t' ai vu t' irriter au chant d' une fauvette, toujours plisser le front, toujours crisper le poing ; et j' ai compris pourquoi tu ne comprenais point. 20 mai. p30 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XII ANIMA VILIS . à force d' insulter les vaillants et les justes, à force de flatter les trahisons augustes, à force d' être abject et d' ajuster des tas de sophismes hideux aux plus noirs attentats, cet homme espère atteindre aux grandeurs ; il s' essouffle à passer scélérat, lui qui n' est que maroufle. Ce pédagogue aspire au grade de coquin. Ce rhéteur, ver de terre et de lettres, pasquin qui s' acharne sur nous et dont toujours nous rîmes, tâche d' être promu complice des grands crimes. Il raillait l' art, et c' est tout simple en vérité, la laideur est aveugle et sourde à la beauté. Mais être un idiot ne peut plus lui suffire, il est jaloux du tigre à qui la peur dit : Sire ! Il veut être aussi lui sénateur des forêts ; il veut avoir, ainsi que Montluc ou Verrès, sa caverne ou sa cage avec grilles et trappes dans la ménagerie énorme des satrapes. Ah çà, tu perds ton temps et ta peine, grimaud ! Aliboron n' est pas aisément Béhémoth ; le burlesque n' est pas facilement sinistre ; fusses-tu meurtrier, tu demeurerais cuistre. Quand ces êtres sanglants qu' il te plaît d' envier, Mammons que hait Tacite et qu' admire Cuvier, sont là, brigands et dieux, on n' entre pas d' emblée dans leur épouvantable et royale assemblée. Devenir historique ! Impossible pour toi. Sortir du mépris simple et compter dans l' effroi, toi, jamais ! Ton front bas exclut ce noir panache. Ton sort est d' être, jeune, inepte ; et, vieux, ganache. Vers l' avancement vrai tu n' as point fait un pas ; tu te gonfles, crapaud, mais tu n' augmentes pas ; p31 si Myrmidon croissait, ce serait du désordre ; tu parviens à ramper sans parvenir à mordre. La nature n' a pas de force à dépenser pour te faire grandir et te faire pousser. Quoi donc ! N' est-elle point l' impassible nature ? Parce que des têtards, nourris de pourriture, souhaitent devenir dragons et caïmans, elle consentirait à ces grossissements ! Le ver serait boa ! L' huître deviendrait l' hydre ! Locuste empoisonnait le vin, et non le cidre ; l' enfer fit Arétin terrible, et non Brusquet. Un avorton ne peut qu' avorter. Le roquet s' efforce d' être loup, mais il s' arrête en route. Le ciel mystérieux fait des guépards sans doute, de fiers lions bandits, pires que les démons, des éléphants, des ours ; mais il livre les monts, les antres et les bois à leur majesté morne ! Mais il lui faut l' espace et les sables sans borne et l' immense désert pour les démuseler ! Le chat qui veut rugir ne peut que miauler ; en vain il copierait le grand jaguar lyrique errant sur la falaise au bord des mers d' Afrique, et la panthère horrible, et le lynx moucheté ; Dieu ne fait pas monter jusqu' à la dignité de crime, de furie et de scélératesse, cette méchanceté faite de petitesse. Les montagnes, pignons et murs de granit noir d' où tombent les torrents affreux, riraient de voir ce preneur de souris rôder sur leur gouttière. Un nain ne devient pas géant au vestiaire. Pour être un dangereux et puissant animal, il faut qu' un grand rayon tombe sur vous ; le mal n' arrive pas toujours à sa hideuse gloire. Dieu tolère, c' est vrai, la création noire, mais d' aussi plats que toi ne sont pas exaucés. Tu ne parviendras pas, drôle, à t' enfler assez pour être un python vaste et sombre au fond des fanges ; p32 tu n' égaleras point ces reptiles étranges dont l' oeil aux soupiraux de l' enfer est pareil. Tu demeureras laid, faible et mou. Le soleil dédaigne le lézard, candidat crocodile. Sois un coeur monstrueux, mais reste une âme vile. p33 1854, 11, 22 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XIII LITTERATURE . donc, vieux passé plaintif, toujours tu reviendras nous criant : --pourquoi donc est-on si loin ? Ingrats ! Qu' êtes-vous devenus ? Dites, avec l' abîme quel pacte avez-vous fait ? Quel attentat ? Quel crime ? -- nous questionnant, sombre et de rage écumant, furieux. Nous avons marché, tout bonnement. Qui marche t' assassine, ô bon vieux passé blême. Mais que veux-tu ? Je suis de mon siècle, et je l' aime ! Je te l' ai déjà dit. Non, ce n' est plus du tout l' époque où la nature était de mauvais goût, où Bouhours, vieux jésuite, et Le Batteux, vieux cancre, lunette au nez et plume au poing, barbouillaient d' encre le cygne au bec doré, le bois vert, le ciel bleu ; où l' homme corrigeait le manuscrit de Dieu. Non, ce n' est plus le temps où Lenôtre à Versaille raturait le buisson, la ronce, la broussaille ; siècle où l' on ne voyait dans les champs éperdus que des hommes poudrés sous des arbres tondus. Tout est en liberté maintenant. Sur sa nuque l' arbre a plus de cheveux, l' homme a moins de perruque. La vieile idée est morte avec le vieux cerveau. La révolution est un monde nouveau. Notre oreille en changeant a changé la musique. Lorsque Fernand Cortez arriva du Mexique, il revint la main pleine, et, du jeune univers, il rapporta de l' or ; nous rapportons des vers. Nous rapportons des chants mystérieux. Nous sommes d' autres yeux, d' autres fronts, d' autres coeurs, d' autres hommes. p34 Braves pédants, calmez votre bon vieux courroux. Nous arrachons de l' âme humaine les verrous. Tous frères, et mêlés dans les monts, dans les plaines, nous laissons librement s' en aller nos haleines à travers les grands bois et les bleus firmaments. Nous avons démoli les vieux compartiments. Non, nous ne sommes plus ni paysan, ni noble, ni lourdaud dans son pré, ni rustre en son vignoble, ni baron dans sa tour, ni reître à ses canons ; nous brisons cette écorce, et nous redevenons l' homme ; l' homme enfin hors des temps crépusculaires ; l' homme égal à lui-même en tous ses exemplaires ; ni tyran, ni forçat, ni maître, ni valet ; l' humanité se montre enfin telle qu' elle est, chaque matin plus libre et chaque soir plus sage ; et le vieux masque usé laisse voir le visage. Avec ézéchiel nous mêlons Spinosa. La nature nous prend, la nature nous a ; dans son antre profond, douce, elle nous attire ; elle en chasse pour nous son antique satyre, et nous y montre un sphinx nouveau qui dit : pensez. Pour nous les petits cris au fond des nids poussés, sont augustes ; pour nous toutes les monarchies que vous saluez, vous, de vos têtes blanchies, tous les fauteuils royaux aux dossiers empourprés, sont peu de chose auprès d' un liseron des prés. Régner ! Cela vaut-il rêver sous un vieux aulne ? Nous regardons passer Charles-Quint sur son trône, Jules deux sous son dais, César dans les clairons, et nous avons pitié lorsque nous comparons à l' aurore des cieux cette fausse dorure. Lorsque nous contemplons, par une déchirure des nuages, l' oiseau volant dans sa fierté, p35 nous sentons frissonner notre aile, ô liberté ! En fait d' or, à la cour nous préférons la gerbe. La nature est pour nous l' unique et sacré verbe, et notre art poétique ignore Despréaux. Nos rois très excellents, très puissants et très hauts, c' est le roc dans les flots, c' est dans les bois le chêne. Mai, qui brise l' hiver, c' est-à-dire la chaîne, nous plaît. Le vrai nous tient. Je suis parfois tenté de dire au mont Blanc : --Sire ! Et : --votre majesté à la vierge qui passe et porte, agreste et belle, sa cruche sur son front et Dieu dans sa prunelle. Pour nous, songeurs, bandits, romantiques, démons, bonnets rouges, les flots grondants, l' aigle, les monts, la bise, quand le soir ouvre son noir portique, la tempête effarant l' onde apocalyptique, dépassent en musique, en mystère, en effroi, les quatre violons de la chambre du roi. Chaque siècle, il s' y faut résigner, suit sa route. Les hommes d' autrefois ont été grands sans doute ; nous ne nous tournons plus vers les mêmes clartés. Jadis, frisure au front, ayant à ses côtés un tas d' abbés sans bure et de femmes sans guimpes, parmi des princes dieux, sous des plafonds olympes, prêt dans son justaucorps à poser pour Audran, la dentelle au cou, grave, et l' oeil sur un cadran, dans le salon de Mars ou dans la galerie d' Apollon, submergé dans la grand' seigneurie, dans le flot des Rohan, des Sourdis, des Elbeuf, et des fiers habits d' or roulant vers l' Oeil-de-boeuf, le poëte, fût-il Corneille, ou toi, Molière, --tandis qu' en la chapelle ou bien dans la volière, les chanteurs accordaient le théorbe et le luth, et que Lulli tremblant s' écriait : gare à l' ut ! -- attendait qu' au milieu de la claire fanfare et des fronts inclinés apparût, comme un phare, p36 le page, aux tonnelets de brocart d' argent fin, qui portait le bougeoir de monsieur le dauphin. Aujourd' hui, pour Versaille et pour salon d' Hercule, ayant l' ombre et l' airain du rouge crépuscule, fauve, et peu coudoyé de Guiche ou de Brissac, la face au vent, les poings dans un paletot sac, seul, dans l' immensité que l' ouragan secoue, il écoute le bruit que fait la sombre proue de la terre, et pensif, sur le blême horizon, à l' heure où, dans l' orchestre inquiet du buisson, de l' arbre et de la source, un frémissement passe, où le chêne chuchote et prend sa contrebasse, l' eau sa flûte et le vent son stradivarius, il regarde monter l' effrayant Sirius. Pour la muse en paniers, par Dorat réchauffée, c' est un orang-outang ; pour les bois, c' est Orphée. La nature lui dit : mon fils. Ce malotru, ô grand siècle ! écrit mieux qu' Ablancourt et Patru. Est-il féroce ? Non. Ce troglodyte affable à l' ormeau du chemin fait réciter sa fable ; il dit au doux chevreau : bien bêlé, mon enfant ! Quand la fleur, le matin, de perles se coiffant, se mire aux flots, coquette et mijaurée exquise, il passe et dit : bonjour, madame la marquise. Et puis il souffre, il pleure, il est homme ; le sort en rayons douloureux de son front triste sort. Car, ici-bas, si fort qu' on soit, si peu qu' on vaille, tous, qui que nous soyons, le destin nous travaille pour orner dans l' azur la tiare de Dieu. Le même bras nous fait passer au même feu ; et, sur l' humanité, qu' il use de sa lime, essayant tous les coeurs à sa meule sublime, scrutant tous les défauts de l' homme transparent, sombre ouvrier du ciel, noir orfèvre, tirant du sage une étincelle et du juste une flamme, p37 se penche le malheur, lapidaire de l' âme. Oui, tel est le poëte aujourd' hui. Grands, petits, tous dans Pan effaré nous sommes engloutis. Et ces secrets surpris, ces splendeurs contemplées, ces pages de la nuit et du jour épelées, ce qu' affirme Newton, ce qu' aperçoit Mesmer, la grande liberté des souffles sur la mer, la forêt qui craint Dieu dans l' ombre et qui le nomme, les eaux, les fleurs, les champs, font naître en nous un homme mystérieux, semblable aux profondeurs qu' il voit. La nature aux songeurs montre les cieux du doigt. Le cèdre au torse énorme, athlète des tempêtes, sur le fauve Liban conseillait les prophètes, et ce fut son exemple austère qui poussa Nahum contre Ninive, Amos contre Gaza. Les sphères en roulant nous jettent la justice. Oui, l' âme monte au bien comme l' astre au solstice ; et le monde équilibre a fait l' homme devoir. Quand l' âme voit mal Dieu, l' aube le fait mieux voir. La nuit, quand Aquilon sonne de la trompette, ce qu' il dit, notre coeur frémissant le répète. Nous vivons libres, fiers, tressaillants, prosternés, éblouis du grand Dieu formidable ; et, tournés vers tous les idéals et vers tous les possibles, nous cueillons dans l' azur les roses invisibles. L' ombre est notre palais. Nous sommes commensaux de l' abeille, du jonc nourri par les ruisseaux, du papillon qui boit dans la fleur arrosée. Nos âmes aux oiseaux disputent la rosée. Laissant le passé mort dans les siècles défunts, nous vivons de rayons, de soupirs, de parfums, et nous nous abreuvons de l' immense ambroisie qu' Homère appelle amour et Platon poésie. Sous les branchages noirs du destin, nous errons, purs et graves, avec les souffles sur nos fronts. p38 Notre adoration, notre autel, notre Louvre, c' est la vertu qui saigne ou le matin qui s' ouvre ; les grands levers auxquels nous ne manquons jamais, c' est Vénus des monts noirs blanchissant les sommets ; c' est le lys fleurissant, chaste, charmant, sévère ; c' est Jésus se dressant, pâle, sur le Calvaire. 22 novembre 1854. p39 1859, 07, 24 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XIV A UN ECRIVAIN . prends garde à Marchangy. La prose poétique est une ornière où geint le vieux Pégase étique. Tout autant que le vers, certes, la prose a droit à la juste cadence, au rhythme divin ; soit ; pourvu que, sans singer le mètre, la cadence s' y cache et que le rhythme austère s' y condense. La prose en vain essaie un essor assommant. Le vers s' envole au ciel tout naturellement ; il monte ; il est le vers ; je ne sais quoi de frêle et d' éternel, qui chante et plane et bat de l' aile ; il se mêle, farouche et l' éclair dans les yeux, à toutes ces lueurs du ciel mystérieux que l' aube frissonnante emporte dans ses voiles. Quand même on la ferait danser jusqu' aux étoiles, la prose, c' est toujours le sermo pedestris. Tu crois être Ariel et tu n' es que Vestris. 24 juillet 1859. p40 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XV LE MONT - AUX - PENDUS . ( JERSEY . ) Ils me disent : hier deux bricks se sont perdus la nuit sur des bas-fonds près du Mont-aux-Pendus. Et moi, levant le doigt vers la funèbre cime, je leur dis : vous venez tuer devant l' abîme. Pourquoi voulez-vous donc qu' il soit meilleur que vous ? Les flots sont insensés, mais les hommes sont fous. Vous donnez le mauvais exemple aux mers sauvages ; vous leur montrez la mort debout sur vos rivages ; vous mettez un gibet sur la falaise ; alors ne vous étonnez point d' avoir, près de vos ports, épiant vos départs comme vos arrivées, des roches sans pitié que l' homme a dépravées. 4 décembre. p41 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XVI LE BOUT DE L' OREILLE . J' ai ri d' abord. J' étais dans mon champ plein de roses. J' errais. âme attentive au clair-obscur des choses, je vois au fond de tout luire un vague flambeau. C' était le matin, l' heure où le bois se fait beau, où la nature semble une immense prunelle éblouie, ayant Dieu presque visible en elle. Pour faire fête à l' aube, au bord des flots dormants, les ronces se couvraient d' un tas de diamants ; les brins d' herbe coquets mettaient toutes leurs perles ; la mer chantait ; les geais causaient avec les merles ; les papillons volaient du cytise au myrtil. Entre un ami. --bonjour. Savez-vous ? Me dit-il, on vient de vous brûler sur la place publique. --où ça ? --dans un pays honnête et catholique. --je le suppose. --peste ! Ils vous ont pris vivant dans un livre où l' on voit le bagne et le couvent, vous ont brûlé, vous diable et juif, avec esclandre, ensuite ils ont au vent fait jeter votre cendre. --il serait peu décent qu' il en fût autrement. Mais quand ça ? --l' autre jour. En Espagne. --vraiment. --ils ont fait cuire au bout de leur grande pincette Myriel, Jean Valjean, Marius et Cosette, vos Misérables, vous, toute votre âme enfin. Vos êtes un de ceux dont Escobar a faim. Vous voilà quelque peu grillé comme Voltaire. --donc j' ai chaud en Espagne et froid en Angleterre. Tel est mon sort. --la chose est dans tous les journaux. Ah ! Si vous n' étiez pas chez ces bons huguenots ! L' ennui, c' est qu' on ne peut jusqu' ici vous poursuivre. Ne pouvant rôtir l' homme, on a flambé le livre. p42 --c' est le moins. --vous voyez d' ici tous les détails. De gros bonshommes noirs devant de grands portails, un feu, de quoi brûler une bibliothèque. --un évêque m' a fait cet honneur ! --un évêque ? Morbleu ! Pour vous damner ils se sont assemblés, et ce n' est pas un seul, c' est tous. --vous me comblez. -- et nous rions. Et puis je rentre, et je médite. Ils en sont là. Du temps de Vénus Aphrodite, parfois, seule, écoutant on ne sait quelles voix, la déesse errait nue et blanche au fond des bois ; elle marchait tranquille, et sa beauté sans voiles, ses cheveux faits d' écume et ses yeux faits d' étoiles, étaient dans la forêt comme une vision ; cependant, retenant leur respiration, voyant au loin passer cette clarté, les faunes s' approchaient ; l' oegipan, le satyre aux yeux jaunes, se glissaient en arrière ivres d' un vil désir, et brusquement tendaient le bras pour la saisir, et le bois frissonnait, et la surnaturelle, pâle, se retournait sentant leur main sur elle. Ainsi, dans notre siècle aux mirages trompeurs, la conscience humaine a d' étranges stupeurs ; lumineuse, elle marche en notre crépuscule, et tout à coup, devant le faune, elle recule. Tartuffe est là, nouveau satan d' un autre éden. Nous constatons dans l' ombre, à chaque instant, soudain, le vague allongement de quelque griffe infâme et l' essai ténébreux de nous prendre notre âme. L' esprit humain se sent tâté par un bourreau. Mais doucement. On jette au noir quemadero ce qu' on peut, mais plus tard on fera mieux peut-être, et votre meurtrier est timide ; il est prêtre. Il vous demanderait presque permission. p43 Il allume un brasier, fait sa procession, met des bûches au feu, du bitume au cilice, soit ; mais si gentiment qu' après votre supplice vous riez. Grillandus n' est plus que Loyola. Vous lui dites : ma foi, c' est drôle. Touchez là. Eh bien, riez. C' est bon. Attendez, imbéciles ! Lui qui porte en ses yeux l' âme des noirs Basiles, il rit de vous voir rire. Il est Vichnou, Mithra, Teutatès, et ce feu pour rire grandira. Ah ! Vous criez : bravo ! Ta rage est ma servante. Brûle mes livres. Bien, très bien ! Pousse à la vente ! Et lui songe. Il se dit : --la chose a réussi. Quand le livre est brûlé, l' écrivain est roussi. La suite à demain. --vous, vous raillez. Il partage votre joie, avec l' air d' un prêtre de Carthage. Il dit : leur cécité toujours me protégea. Sa mâchoire, qui rit encor, vous mord déjà. N' est-ce pas ? Ce brûleur avec bonté nous traite, et son autodafé n' est qu' une chaufferette ! Ah ! Les vrais tourbillons de flamme auront leur tour. En elle, comme un oeuf contient le grand vautour, la petite étincelle a l' incendie énorme. Attendez seulement que la France s' endorme, et vous verrez. Peut-on calculer le chemin que ferait pas à pas, hier, aujourd' hui, demain, l' effroyable tortue avec ses pieds fossiles ? Qui sait ? Bientôt peut-être on aura des conciles ! On entendra, qui sait ? Un homme dire à Dieu : --l' infaillible, c' est moi. Place ! Recule un peu. -- quoi ! Recommence-t-on ? Ciel ! Serait-il possible que l' homme redevînt pâture, proie et cible ! Et qu' on revît les temps difformes ! Qu' on revît p44 le double joug qui tue autant qu' il asservit ! Qu' on revît se dresser sur le globe, vil bouge, près du sceptre d' airain la houlette en fer rouge ! Nos pères l' ont subi, ce double pouvoir-là ! Nuit ! Mort ! Melchisédech compliqué d' Attila ! Ils ont vu sur leurs fronts, eux parias sans nombre, le côte à côte affreux des deux sceptres dans l' ombre ; ils entendaient leur foudre au fond du firmament, moins effrayante encor que leur chuchotement. --prends les peuples, César. --toi, Pierre, prends les âmes. --prends la pourpre, César. --mais toi, qu' as-tu ? --les flammes. --et puis ? --cela suffit. --régnons. âges hideux ! L' homme blanc, l' homme sombre. Ils sont un. Ils sont deux. Là le guerrier, ici le pontife ; et leurs suites, confesseurs, massacreurs, tueurs, bourreaux, jésuites ! ô deuil ! Sur les bûchers et les sanbenitos Rome a, quatre cents ans, braillé son vil pathos, jetant sur l' univers terrifié qui souffre d' une main l' eau bénite et de l' autre le soufre. Tous ces prêtres portaient l' affreux masque aux trous noirs ; leurs mitres ressemblaient dans l' ombre aux éteignoirs ; ils ont été la Nuit dans l' obscur moyen-âge ; ils sont tout prêts à faire encor ce personnage, et jusqu' en notre siècle, à cette heure engourdi, on les verrait, avec leur torche en plein midi, avec leur crosse, avec leurs bedeaux, populace, reparaître et rentrer, s' ils trouvaient de la place pour passer, ô Voltaire, entre Jean-Jacque et toi ! Non, non, non ! Reculez, faux pouvoir, fausse foi ! Oh ! La Rome des frocs ! Oh ! L' Espagne des moines ! Disparaissez ! Prêcheurs captant les patrimoines ! Bonnets carrés ! Camails ! Capuchons ! Clercs ! Abbés ! Tas d' horribles fronts bas, tonsurés ou nimbés ! ô mornes visions du tison et du glaive ! p45 Exécrable passé qui toujours se relève et sur l' humanité se dresse menaçant ! Saulx-Tavanne, écumant une écume de sang, criant : égorgez tout ! Dieu fera le triage ! La juive de seize ans brûlée au mariage de Charles deux avec Louise d' Orléans, et dans l' autodafé plein de brasiers béants offerte aux fiancés comme un cierge de noce ; Campanella brisé par l' église féroce ; Jordan Bruno lié sous un ruisseau de poix qui ronge par sa flamme et creuse par son poids ; d' Albe qui dans l' horreur des bûchers se promène séchant sa main sanglante à cette braise humaine ; Galilée abaissant ses genoux repentants ; la place d' Abbeville où Labarre à vingt ans, pour avoir chansonné toute cette canaille, eut la langue arrachée avec une tenaille, et hurla dans le feu, tordant ses noirs moignons ; le marché de Rouen dont les sombres pignons ont le rouge reflet de ton supplice, ô Jeanne ! Huss brûlé par Martin, l' aigle tué par l' âne ; Farnèse et Charles-Quint, Grégoire et Sigismond, toujours ensemble assis comme au sommet d' un mont, à leurs pieds toute l' âme humaine épouvantée sous cet effrayant Dieu qui fait le monde athée ; ce passé m' apparaît ! Vous me faites horreur, croulez, toi monstre pape, et toi monstre empereur ! 25 mai. p46 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XVII L' ECHAFAUD . --oeil pour oeil ! Dent pour dent ! Tête pour tête ! à mort ! Justice ! L' échafaud vaut mieux que le remord. Talion ! Talion ! --silence aux cris sauvages ! Non ! Assez de malheur, de meurtre et de ravages ! Assez d' égorgement ! Assez de deuil ! Assez de fantômes sans tête et d' affreux trépassés ! Assez de visions funèbres dans la brume ! Assez de doigts hideux, montrant le sang qui fume, noirs, et comptant les trous des linceuls dans la nuit ! Pas de suppliciés dont le cri nous poursuit ! Pas de spectres jetant leur ombre sur nos têtes ! Nous sommes ruisselants de toutes les tempêtes ; il n' est plus qu' un devoir et qu' une vérité, c' est, après tant d' angoisse et de calamité, homme, d' ouvrir son coeur, oiseau, d' ouvrir son aile vers ce ciel que remplit la grande âme éternelle ! Le peuple, que les rois broyaient sous leurs talons, est la pierre promise au temple, et nous voulons que la pierre bâtisse et non qu' elle lapide ! Pas de sang ! Pas de mort ! C' est un reflux stupide que la férocité sur la férocité. Un pilier d' échafaud soutient mal la cité. Tu veux faire mourir ! Moi je veux faire naître ! Je mure le sépulcre et j' ouvre la fenêtre. Dieu n' a pas fait le sang, à l' amour réservé, pour qu' on le donne à boire aux fentes du pavé. S' agit-il d' égorger ? Peuples, il s' agit d' être. Quoi ! Tu veux te venger, passant ? De qui ? Du maître ? Si tu ne vaux pas mieux, que viens-tu faire ici ? p47 Tout mystère où l' on jette un meurtre est obscurci ; l' énigme ensanglantée est plus âpre à résoudre ; l' ombre s' ouvre terrible après le coup de foudre ; tuer n' est pas créer, et l' on se tromperait si l' on croyait que tout finit au couperet ; c' est là qu' inattendue, impénétrable, immense, pleine d' éclairs subits, la question commence ; c' est du bien et du mal ; mais le mal est plus grand. Satan rit à travers l' échafaud transparent. Le bourreau, quel qu' il soit, a le pied dans l' abîme ; quoi qu' elle fasse, hélas ! La hache fait un crime ; une lugubre nuit fume sur ce tranchant ; quand il vient de tuer, comme, en s' en approchant, on frémit de le voir tout ruisselant, et comme on sent qu' il a frappé dans l' ombre plus qu' un homme ! Sitôt qu' a disparu le coupable immolé, hors du panier tragique où la tête a roulé, le principe innocent, divin, inviolable, avec son regard d' astre à l' aurore semblable, se dresse, spectre auguste, un cercle rouge au cou. L' homme est impitoyable, hélas, sans savoir où. Comment ne voit-il pas qu' il vit dans un problème, que l' homme est solidaire avec ses monstres même, et qu' il ne peut tuer autre chose qu' Abel ! Lorsqu' une tête tombe, on sent trembler le ciel. Décapitez Néron, cette hyène insensée, la vie universelle est dans Néron blessée ; faites monter Tibère à l' échafaud demain, Tibère saignera le sang du genre humain. Nous sommes tous mêlés à ce que fait la Grève ; quand un homme, en public, nous voyant comme un rêve, meurt, implorant en vain nos lâches abandons, ce meurtre est notre meurtre et nous en répondons ; c' est avec un morceau de notre insouciance, c' est avec un haillon de notre conscience, p48 avec notre âme à tous, que l' exécuteur las essuie en s' en allant son hideux coutelas. L' homme peut oublier ; les choses importunes s' effacent dans l' éclat ondoyant des fortunes ; le passé, l' avenir, se voilent par moments ; les festins, les flambeaux, les feux, les diamants, l' illumination triomphale des fêtes, peuvent éclipser l' ombre énorme des prophètes ; autour des grands bassins, au bord des claires eaux, les enfants radieux peuvent aux cris d' oiseaux mêler le bruit confus de leurs lèvres fleuries, et, dans le Luxembourg ou dans les Tuileries, devant les vieux héros de marbre aux poings crispés, danser, rire et chanter : les lauriers sont coupés ! La Courtille au front bas peut noyer dans les verres le souvenir des jours illustres et sévères ; la valse peut ravir, éblouir, enivrer des femmes de satin, heureuses de livrer le plus de nudité possible aux yeux de flamme ; l' hymen peut murmurer son chaste épithalame ; le bal masqué, lascif, paré, bruyant, charmant, peut allumer sa torche et bondir follement, goule au linceul joyeux, larve en fleurs, spectre rose ; mais, quel que soit le temps, quelle que soit la cause, c' est toujours une nuit funeste au peuple entier que celle où, conduisant un prêtre, un guichetier fouille au trousseau de clefs qui pend à sa ceinture pour aller, sur le lit de fièvre et de torture, réveiller avant l' heure un pauvre homme endormi, tandis que, sur la Grève, entrevus à demi, sous les coups de marteau qui font fuir la chouette, d' effrayants madriers dressent leur silhouette, rougis par la lanterne horrible du bourreau. Le vieux glaive du juge a la nuit pour fourreau. Le tribunal ne peut de ce fourreau livide p49 tirer que la douleur, l' anxiété, le vide, le néant, le remords, l' ignorance et l' effroi, qu' il frappe au nom du peuple ou venge au nom du roi. Justice ! Dites-vous. --qu' appelez-vous justice ? Qu' on s' entr' aide, qu' on soit des frères, qu' on vêtisse ceux qui sont nus, qu' on donne à tous le pain sacré, qu' on brise l' affreux bagne où le pauvre est muré, mais qu' on ne touche point à la balance sombre ! Le sépulcre où, pensif, l' homme naufrage et sombre, au delà d' aujourd' hui, de demain, des saisons, des jours, du flamboiement de nos vains horizons, et des chimères, proie et fruit de notre étude, a son ciel plein d' aurore et fait de certitude ; la justice en est l' astre immuable et lointain. Notre justice à nous, comme notre destin, est tâtonnement, trouble, erreur, nuage, doute ; martyr, je m' applaudis ; juge, je me redoute ; l' infaillible, est-ce moi, dis ? Est-ce toi ? Réponds. Vous criez : --nos douleurs sont notre droit. Frappons. Nous sommes trop en butte au sort qui nous accable, nous sommes trop frappés d' un mal inexplicable, nous avons trop de deuils, trop de jougs, trop d' hivers, nous sommes trop souffrants, dans nos destins divers, tous, les grands, les petits, les obscurs, les célèbres, pour ne pas condamner quelqu' un dans nos ténèbres. -- puisque vous ne voyez rien de clair dans le sort, ne vous hâtez pas trop d' en conclure la mort, fût-ce la mort d' un roi, d' un maître et d' un despote ; dans la brume insondable où tout saigne et sanglote, ne vous hâtez pas trop de prendre vos malheurs, vos jours sans feu, vos jours sans pain, vos cris, vos pleurs, et ce deuil qui sur vous et votre race tombe, pour les faire servir à construire une tombe. Quel pas aurez-vous fait pour avoir ajouté à votre obscur destin, ombre et fatalité, cette autre obscurité que vous nommez justice ? p50 Faire de l' échafaud, menaçante bâtisse, un autel à bénir le progrès nouveau-né, ô vivants, c' est démence ; et qu' aurez-vous gagné quand, d' un culte de mort lamentables ministres, vous aurez marié ces infirmes sinistres, la justice boiteuse et l' aveugle anankè ? Le glaive toujours cherche un but toujours manqué ; la palme, cette flamme aux fleurs étincelantes, faite d' azur, frémit devant des mains sanglantes, et recule et s' enfuit, sensitive des cieux ! La colère assouvie a le front soucieux. Quant à moi, tu le sais, nuit calme où je respire, j' aurais là, sous mes pieds, mon ennemi, le pire, Caïn juge, Judas pontife, Satan roi, que j' ouvrirais ma porte et dirais : sauve-toi ! Non, l' élargissement des mornes cimetières n' est pas le but. Marchons, reculons les frontières de la vie ! ô mon siècle, allons toujours plus haut ! Grandissons ! Qu' est-ce donc qu' il nous veut, l' échafaud, cette charpente spectre accoutumée aux foules, cet îlot noir qu' assiège et que bat de ses houles la multitude aux flots inquiets et mouvants, ce sépulcre qui vient attaquer les vivants, et qui, sur les palais ainsi que sur les bouges, surgit, levant un glaive au bout de ses bras rouges ? Mystère qui se livre aux carrefours, morceau de la tombe qui vient tremper dans le ruisseau, bravant le jour, le bruit, les cris ; bière effrontée qui, féroce, cynique et lâche, semble athée ! ô spectacle exécré dans les plus repoussants, une mort qui se fait coudoyer aux passants, qui permet qu' un crieur hors de l' ombre la tire ! Une mort qui n' a pas l' épouvante du rire, p51 dévoilant l' escalier qui dans la nuit descend, disant : voyez ! Marchant dans la rue, et laissant la boue éclabousser son linceul semé d' astres ; qui, sur un tréteau, montre entre deux vils pilastres son horreur, son front noir, son oeil de basilic ; qui consent à venir travailler en public, et qui, prostituée, accepte, sur les places, la familiarité des fauves populaces ! ô vivant du tombeau, vivant de l' infini, Jéhovah ! Dieu, clarté, rayon jamais terni, pour faire de la mort, de la nuit, des ténèbres, ils ont mis ton triangle entre deux pieux funèbres ; et leur foule, qui voit resplendir ta lueur, ne sent pas à son front poindre une âpre sueur, et l' horreur n' étreint pas ce noir peuple unanime, quand ils font, pour punir ce qu' ils ont nommé crime, au nom de ce qu' ils ont appelé vérité, sur la vie, ô terreur, tomber l' éternité ! p52 1870, 07 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XVIII JOLIES FEMMES . SONNET POUR ALBUM . on leur fait des sonnets, passables quelquefois ; on baise cette main qu' elles daignent vous tendre ; on les suit à l' église, on les admire au bois ; on redevient Damis, on redevient Clitandre ; le bal est leur triomphe, et l' on brigue leur choix ; on danse, on rit, on cause, et vous pouvez entendre, tout en valsant, parmi les luths et les hautbois, ces belles gazouiller de leur voix la plus tendre : --la force est tout ; la guerre est sainte ; l' échafaud est bon ; il ne faut pas trop de lumière ; il faut bâtir plus de prisons et bâtir moins d' écoles ; si Paris bouge, il faut des canons plein les forts. -- et ces colombes-là vous disent des paroles à faire remuer d' horreur les os des morts. Juillet 1870. p53 1870, 03, 24 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XIX cent mille hommes, criblés d' obus et de mitraille, cent mille hommes, couchés sur un champ de bataille, tombés pour leur pays par leur mort agrandi, comme on tombe à Fleurus, comme on tombe à Lodi, cent mille ardents soldats, héros et non victimes, morts dans un tourbillon d' évènements sublimes, d' où prend son vol la fière et blanche Liberté, sont un malheur moins grand pour la société, sont pour l' humanité, qui sur le vrai se fonde, une calamité moins haute et moins profonde, un coup moins lamentable et moins infortuné qu' un innocent, --un seul innocent condamné, -- dont le sang, ruisselant sous un infâme glaive, fume entre les pavés de la place de Grève, qu' un juste assassiné dans la forêt des lois, et dont l' âme a le droit d' aller dire à Dieu : vois ! H.. -H.. --24 mars 1870. p54 1870, 05, 22 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XX la hache ? Non. Jamais. Je n' en veux pour personne. Pas même pour ce czar devant qui je frissonne, pas même pour ce monstre à lui-même fatal. Qui supprime Tyburn abolit White-Hall ; et quand la mort, ouvrant son désastreux registre, me dit : --que jettes-tu dans ce panier sinistre ? Ou la tête du peuple, ou la tête du roi ? -- je dis : --ni celle-ci, ni celle-là. --ma loi, c' est la vie ; et ma joie, ô Dieu, c' est l' aube pure. Je ne suis pas de ceux qui font la pourriture ; je ne suis pas de ceux qui donnent à manger au sépulcre, où l' on voit ramper et s' allonger l' affreux sarcopte éclos du miasme délétère ; je ne suis pas de ceux vers qui les vers de terre, béants, tournent leur tête aveugle dans la nuit. Tout supplice est un fait contre la loi, traduit, pour l' éducation des foules indécises, devant l' esprit humain, suprême cour d' assises, saint prétoire, infaillible et grave tribunal où Beccaria juge aidé de Juvénal. Le penseur n' absout point les grands forfaits lyriques que l' histoire engloutit sous ses panégyriques ; il excuse parfois, il n' approuve jamais. Il veut de l' aube, et non du sang, sur les sommets. Peuple ou roi, quel que soit le tueur, il le blâme. Pour lui l' assassinat, même illustre, est infâme ; tout temple est sombre avec une morgue au milieu. Quand le sang coule, il dit : malheur ! Admirant peu le resplendissement magnifique du glaive ; il n' a pas, quand le cri des victimes s' élève, pour éblouissement la grandeur du bourreau ; pour lui, Saint-Just poussant Danton au tombereau, p55 Louis quatorze affreux, penché sur les Cévennes, implacable, saignant la France aux quatre veines, Titus livrant Sion massacrée aux vautours, quoi qu' on puisse alléguer et dire, c' est toujours le même crime errant dans la même nuit noire ; si grand que soit l' éclat, quelle que soit la gloire, c' est toujours à ses yeux le meurtre, et, plein d' ennui, partout, il le condamne ; et tout ce qu' il sait, lui, c' est qu' on ne lui fait pas accepter des décombres, des désastres, des morts, des écrasements sombres, même en posant dessus la patte d' un lion. Non, jamais de vengeance et pas de talion. Quoi ! Le cipaye irait jetant au feu des femmes et tordant des enfants tout vivants dans les flammes ; quoi ! L' irlandais bigot, à travers le brouillard, surgirait, la massue au poing ; quoi ! Le lollard joindrait le fer qui frappe à la main qui mendie ; quoi ! Le hubin boirait du sang ; quoi ! L' incendie éclairerait le rire horrible du truand ; le camisard aurait dans sa poche en tuant sa bible toute grasse à force d' être lue ; -- et l' âme incorruptible, et la bouche absolue, la bouche du poëte et l' âme du penseur se tairaient ! Et le jour accepterait pour soeur, sous prétexte qu' ensemble autrefois nous souffrîmes, l' aveugle obscurité, toute pleine de crimes ! Non, parle, et parle haut, vérité ! Vérité ! La misère n' a pas le droit de cruauté ; les échafauds s' en vont et leur ombre s' efface ; l' impassible équité ne veut pas qu' on en fasse, pas même avec le bois douloureux des grabats ; non ! Nous n' admettons point, dans le deuil d' ici-bas, qu' on puisse être bourreau parce qu' on fut victime. Le meurtre fils des pleurs n' est pas plus légitime ; quand le faible devient à son tour le plus fort, la conscience donne à la rancune tort p56 et force les instincts de vengeance à se taire, et l' on n' est point absous par ce juge pour faire du mal avec le mal que d' autres vous ont fait. Cette livre de chair dont Shylock triomphait, malheur à qui la veut dans sa sauvage envie ! L' homme est le travailleur du printemps, de la vie, de la graine semée et du sillon creusé, et non le créancier livide du passé. Peuple, le philosophe est le témoin sévère. Si Jésus s' envolait féroce du calvaire, et venait à son tour crucifier Satan, je dirais à Jésus : tu n' es pas Dieu. Va-t' en ! 22 mai 1870. p57 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXI C' est à coups de canon qu' on rend le peuple heureux. Nous sommes revenus de tous ces grands mots creux : --progrès, fraternité, mission de la France, droits de l' homme, raison, liberté, tolérance. -- Socrate est fou ; lisez Lélut qui le confond ; Christ, fort socialiste et démagogue au fond, est une renommée en somme très surfaite. Terre ! L' obus est Dieu, Paixhans est son prophète. Vrai but du genre humain : tuer correctement. Les hommes, dont le sabre est l' unique calmant, ont le boulet rayé pour chef-d' oeuvre ; leur astre, c' est la clarté qui sort d' une bombe Lancastre, et l' admiration de tout peuple poli va du mortier Armstrong au canon Cavalli. Dieu s' est trompé ; César plus haut que lui s' élance ; Jéhovah fit le verbe et César le silence. Parler, c' est abuser ; penser, c' est usurper. La voix sert à se taire et l' esprit à ramper. Le monde est à plat ventre, et l' homme, altier naguère, doux et souple aujourd' hui, tremble. --paix ! Dit la guerre. p58 1846 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXII elle passa, je crois qu' elle m' avait souri. C' était une grisette ou bien une houri. Je ne sais si l' effet fut moral ou physique, mais son pas en marchant faisait une musique. Quoi ! Ton pavé bruyant et fangeux, ô Paris, a de ces visions ineffables ! Je pris ses yeux fixés sur moi pour deux étoiles bleues. Fraîche et joyeuse enfant ! Moineaux et hochequeues ont moins de gaîté folle et de vivacité. Elle avait une robe en taffetas d' été, de petits brodequins couleur de scarabée, l' air d' une ombre qui passe avant la nuit tombée, je ne sais quoi de fier qui permettait l' espoir. Pendant que je songeais, croyant encor la voir même après qu' elle était enfuie et disparue, et que debout, pensif au milieu de la rue, contemplant, ébloui, cet être gracieux, j' avais l' oeil dans l' espace et l' âme dans les cieux, une vieille, moitié chatte et moitié harpie, au menton hérissé d' une barbe en charpie, vêtue affreusement d' un sinistre haillon, effroyable, et parlant comme avec un bâillon, me dit tout bas : --monsieur veut-il de cette fille ? ô pauvre colibri que vend une chenille ! 1846. p59 1855, 03, 09 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXIII SUR UN PORTRAIT DE SAINTE . c' est toi, dénaturée ! Oui, te voilà, c' est toi qui fis taire ton coeur pour écouter ta foi, qui, pour gagner ton ciel de larve et de chouette, foulas ton âme aux pieds, mère sourde-muette, et qui, lorsque ton fils se couchait en travers de ta porte, pleurant et les deux bras ouverts, marchas sur ton enfant pour entrer dans le cloître. Quand l' amour décroissait, tu crus sentir Dieu croître ; ah ! Folle ! Et te voilà, face d' austérité ! Va, la sainteté froide est fausse sainteté. Croire qu' on plaît au Dieu de lumière et de gloire parce que d' âme blanche on se fait âme noire, parce qu' on a d' abord soufflé sur son flambeau, parce qu' on vient à lui, n' étant plus qu' un tombeau où ceux qui vous aimaient d' avance ont dû descendre, et qu' on en est le marbre et qu' ils en sont la cendre ! ô morne vision ! Mauvais songe que font ceux qui désertent Dieu dans le couvent profond ! Dieu, c' est la raison ; Dieu, c' est l' amour ; Dieu, c' est l' être ; c' est le devoir de vivre après le droit de naître ; c' est l' immense clarté sur l' immense combat. Il a voulu que l' homme aimât, conquît, tombât, et ne fût pas fantôme et deuil. Le froc de bure ne donne point à l' homme une bonne courbure ; devenir ombre, c' est obscurcir le saint lieu ; en s' approchant du spectre, on s' éloigne de Dieu. Pas de cloître ; la vie. Un voile couvre un rêve. Le mérite n' est pas, quand vers Dieu l' on s' élève, de rejeter, ainsi qu' un vêtement quitté, ses parents, sa patrie et son humanité ; p60 de s' enfuir de son coeur ainsi que d' une fange ; de dire : --arrachez-moi, Christ, pour que je sois ange, mon père, ce lambeau, ma mère, ce haillon ! -- de mettre à la nature effarée un bâillon ; de crier : --mes enfants où tout mon sang se mêle, mon fils dans son berceau, ma fille à la mamelle, tout cela, c' est la nuit, car Dieu seul est le jour. -- de raturer en soi la famille et l' amour comme des contre-sens qui vous cachent le texte ; et de perdre la forme humaine, sous prétexte qu' on monte et qu' on s' en va dans le firmament bleu. Faisons, tout en fixant notre regard sur Dieu, tous nos devoirs de fils ou de frère ou de père. Soyons l' être penchant, même quand il espère. Par l' esprit vers le bien, par la chair vers le mal ; sans quitter le réel, conquérons l' idéal ; restons homme, en montant vers le sépulcre austère. Il faut aller au ciel en marchant sur la terre. 9 mars 1855. p61 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXIV ECRIT APRES LA VISITE D' UN BAGNE , I Chaque enfant qu' on enseigne est un homme qu' on gagne. Quatre vingt-dix voleurs sur cent qui sont au bagne ne sont jamais allés à l' école une fois, et ne savent pas lire, et signent d' une croix. C' est dans cette ombre-là qu' ils ont trouvé le crime. L' ignorance est la nuit qui commence l' abîme. Où rampe la raison, l' honnêteté périt. Dieu, le premier auteur de tout ce qu' on écrit, a mis, sur cette terre où les hommes sont ivres, les ailes des esprits dans les pages des livres. Tout homme ouvrant un livre y trouve une aile, et peut planer là-haut où l' âme en liberté se meut. L' école est sanctuaire autant que la chapelle. L' alphabet que l' enfant avec son doigt épelle contient sous chaque lettre une vertu ; le coeur s' éclaire doucement à cette humble lueur. Donc au petit enfant donnez le petit livre. Marchez, la lampe en main, pour qu' il puisse vous suivre. La nuit produit l' erreur et l' erreur l' attentat. Faute d' enseignement, on jette dans l' état des hommes animaux, têtes inachevées, tristes instincts qui vont les prunelles crevées, aveugles effrayants, au regard sépulcral, qui marchent à tâtons dans le monde moral. Allumons les esprits, c' est notre loi première, et du suif le plus vil faisons une lumière. L' intelligence veut être ouverte ici-bas ; p62 le germe a droit d' éclore ; et qui ne pense pas ne vit pas. Ces voleurs avaient le droit de vivre. Songeons-y bien, l' école en or change le cuivre, tandis que l' ignorance en plomb transforme l' or. Je dis que ces voleurs possédaient un trésor, leur pensée immortelle, auguste et nécessaire ; je dis qu' ils ont le droit, du fond de leur misère, de se tourner vers vous, à qui le jour sourit, et de vous demander compte de leur esprit ; je dis qu' ils étaient l' homme et qu' on en fit la brute ; je dis que je nous blâme et que je plains leur chute ; je dis que ce sont eux qui sont les dépouillés ; je dis que les forfaits dont ils se sont souillés ont pour point de départ ce qui n' est pas leur faute ; pouvaient-ils s' éclairer du flambeau qu' on leur ôte ? Ils sont les malheureux et non les ennemis. Le premier crime fut sur eux-mêmes commis ; on a de la pensée éteint en eux la famme ; et la société leur a volé leur âme. 27 février. --Jersey. 1853, 03, 06 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXIV ECRIT APRES LA VISITE D' UN BAGNE , II ô vieux bagne éternel ! énigme ! Abîme obscur ! Que d' ombres ont passé sur ce funèbre mur ! Ici le mal, la nuit, l' ignorance servile ; à l' autre extrémité de cette corde vile le génie et la foi, l' amour, la vérité, l' inventeur, le penseur de Dieu même agité, le prophète écartant l' erreur impie et fausse, Saint Jean dans son caveau, Daniel dans la fosse, Galilée au cachot, Colomb au cabanon ; et, remontant au jour de chaînon en chaînon, cette chaîne de deuil, sur la terre jetée, qui commence à Poulmann, finit à Prométhée. p63 à travers six mille ans, et traînant en chemin ses monstrueux anneaux sur tout le genre humain, elle part de Toulon et s' attache au Caucase. L' homme met la lumière et l' ombre au même vase ; le bagne, enfer stupide, admet dans son tombeau depuis l' homme poignard jusqu' à l' homme flambeau. Malheur à qui dit : marche ! Au progrès qui recule, à qui jette un rayon dans notre crépuscule ! Que deviendrait l' erreur si le jour triomphait ? C' est le même attentat et le même forfait, le même crime avec la même peine immonde que de tuer un homme ou de trouver un monde. Lucifer est Satan ; l' aigle est le basilic. Quiconque allume un phare est l' ennemi public. Quoi, l' archange enchaîné coudoyant les vampires ! L' âme au carcan ! Les bons traités comme les pires ! ô morne aveuglement de l' homme et de ses lois ! L' esprit tremble et frémit devant toutes ces croix que portent les voyants, les inspirés, les sages ; pour s' enfuir de la vie on cherche des passages, ciel juste, quand on songe à ces révélateurs qu' on a saisis, pensifs et venant des hauteurs, qu' on a punis du bien ainsi que d' une faute, liés avec le crime au poteau côte à côte, qu' on a fouettés, martyrs saignants et radieux, et qui furent forçats parce qu' ils étaient dieux ! 6 mars. --Jersey, 1853. p64 1870, 03 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXV le spectre que parfois je rencontre riait. --pourquoi ris-tu ? Lui dis-je. --il dit : --homme inquiet, regarde. Il me montrait dans l' ombre un cimetière. J' y vis une humble croix près d' une croix altière ; l' une en bois, l' autre en marbre ; et le spectre reprit, tandis qu' au loin le vent passait comme un esprit et des arbres profonds courbait les sombres têtes : --jusque dans le cercueil vous êtes vains et bêtes. Oui, gisants, vous laissez debout la vanité. Vous la sculptez au seuil du tombeau redouté, et vous lui bâtissez des tours et des coupoles. Et, morts, vous êtes fiers. Oui, dans vos nécropoles, dans ces villes du deuil que vos brumeux Paris construisent à côté du tumulte et des cris, on trouve tout, des bois où jasent les fauvettes, des jets d' eau jaillissant du jaspe des cuvettes, un paysage vert, voluptueux, profond, où le nuage avec la plaine se confond, la calèche où souvent l' oeil cherche la civière, des prêtres sous le frais lisant leur bréviaire, du soleil en hiver, de l' ombrage en été, des roses, des chansons, tout, hors l' égalité. Vous avez des charniers et des Pères-Lachaises où Samuel Bernard seul peut prendre ses aises, dormir en paix, jouir d' un caveau bien muré, et se donner les airs d' être à jamais pleuré, p65 et s' adjuger, derrière une grille solide, des fleurs que le Temps garde en habit d' invalide. Quant aux morts indigents, on leur donne congé ; on chasse d' auprès d' eux le sanglot prolongé ; et le pauvre n' a pas le droit de pourriture. Un jour, on le déblaie. On prend sa sépulture pour grandir d' une toise un monument pompeux. --misérable, va-t' en. Deviens ce que tu peux. Quoi ! Tu prétends moisir ici parmi ces marbres, faire boucher le nez aux passants sous ces arbres, te carrer sous cette herbe, être au fond de ton trou charogne comme un autre, et tu n' as pas le sou ! Qu' est-ce que ce mort-là qui n' a rien dans sa poche ! Décampe. --et la brouette et la pelle et la pioche arrachent le dormeur à son dur traversin. Sus ! Place à monseigneur le sépulcre voisin ! Ce n' est rien d' être mort, il faut avoir des rentes. Les carcasses des gueux sont fort mal odorantes ; les morts bien nés font bande à part dans le trépas ; le sépulcre titré ne fraternise pas avec la populace anonyme des bières ; la cendre tient son rang vis-à-vis des poussières ; et tel mort dit : pouah ! Devant tel autre mort. Le gentleman, à l' heure où l' acarus le mord, se maintient délicat et dégoûté. C' est triste. Et j' en ris. Le linceul peut être de batiste ! Chez vous, oui, sous la croix de l' humble dieu Jésus, les trépassés à court d' argent sont mal reçus ; l' abîme a son dépôt de mendicité ; l' ombre met d' un côté l' élite et de l' autre le nombre ; on n' est jamais moins près qu' alors qu' on se rejoint ; dans la mort vague et blême on ne se mêle point ; on reste différent même à ce clair de lune ; le peuple dans la tombe a nom fosse commune. La tombe impartiale ! Allons donc ! Le ci-gît tantôt se rétrécit et tantôt s' élargit ; p66 le péage, réglé par arrêté du maire, fait Beaujon immortel et Chodruc éphémère. Pourrir gratis ! Jamais ! Le terrain est trop cher. Tandis que, tripotant ce qui fut de la chair, la chimie, en son antre où vole la phalène, fait de l' adipocire et du blanc de baleine avec le résidu des pâles meurt-de-faim, tel cadavre, vêtu d' un suaire en drap fin, regarde en souriant la mort aux yeux de tigre, jette au spectre sa bourse, et dit : Marquis d' Aligre. Vos catacombes ont des perpétuités pour ceux-ci pour ceux-là des répits limités. Votre tombe est un gouffre où le riche surnage. Ce mort n' a pas payé son terme ; il déménage. Le fantôme, branlant sur ses blancs tibias, portant tout avec lui, s' en va, comme Bias ; vivant, il fut sans pain, et, mort, il est sans terre. L' ossuaire répugne aux os du prolétaire. Seul Rothschild, dans l' oubli du caveau sans échos, est mangé par des rats et par des asticots qu' il paye et dont il est maître et propritétaire. Oui, c' est l' étonnement de la pariétaire, du brin d' herbe, de l' if aussi noir que le jais, du froid cyprès, du saule en pleurs, de voir sujets à des expulsions sommaires et subites des crânes qui n' ont plus leurs yeux dans leurs orbites. Vos cimetières sont des lieux changeants, flottants, précaires, où les morts vont passer quelque temps, à peine admis au seuil des ténébreux mystères, et l' éternité sombre y prend des locataires. Quoi ! C' est là votre mort ! C' est avec de l' orgueil que vous doublez le bois lugubre du cercueil ! Vous gardez préséance, honneurs, grade, avantages ! Vous conservez au fond du néant des étages ! La chimère est bouffonne. Ah ! La prétention est rare, dans le lieu de disparition ! p67 Quoi ! Privilégier ce qui n' est plus ! Quoi ! Faire des grands et des petits dans l' insondable sphère ! Traiter Jean comme peste et Paul comme parfum ! être mort, et vouloir encore être quelqu' un ! Quoi ! Dans le pourrissoir emporter l' opulence ! Faire sonner son or dans l' éternel silence ! Avoir, de par cet or dont sur terre on brilla, droit de tomber en poudre ici plutôt que là ! Arriver dans la nuit ainsi que des lumières ! Prendre dans le tombeau des places de premières ! Ne pas entendre Dieu qui dit au riche : assez ! Je cesserai d' en rire, ô vivants insensés, le jour où j' apprendrai que c' est vrai, que, dans l' ombre de l' incommensurable et ténébreux décombre, l' archange à l' aile noire, assis à son bureau, toise les morts, leur donne à tous un numéro, discute leur obole, or ou plomb, vraie ou fausse, et la pèse, et marchande au squelette sa fosse ! Le jour où j' apprendrai que la chose est ainsi, que Lucullus sous terre est du fumier choisi, que le bouton d' or perd ou double sa richesse s' il sort d' une grisette ou bien d' une duchesse, qu' un lys qui naît d' un pauvre est noir comme charbon, que, mort, Lazare infecte et qu' Aguado sent bon ! Le jour où j' apprendrai que dans l' azur terrible l' éternel a des trous inégaux à son crible ; et que, dans le ciel sombre effroi de vos remords, s' il voit passer, porté par quatre croque-morts, un cadavre fétide et hideux, le tonnerre demande à l' ouragan : est-ce un millionnaire ? Le jour où j' apprendrai que la tombe, en effet, que l' abîme, selon le tarif du préfet, trafique de sa nuit et de son épouvante, et que la mort a mis les vers de terre en vente ! Mars 1870. p68 1874, 07, 26 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXVI LES BONZES . que je prenne un moment de repos ? Impossible. Koran, Zend-Avesta, Livres sibyllins, Bible, Talmud, Toldos Jeschut, Védas, lois de Manou, brahmes sanglants, santons fléchissant le genou, les contes, les romans, les terreurs, les croyances, les superstitions fouillant les consciences, puis-je ne pas sentir ces creusements profonds ? J' en ai ma part. Veaux d' or, sphinx, chimères, griffons, les princes des démons et les princes des prêtres, synodes, sanhédrins, vils muphtis, scribes traîtres, ceux qui des empereurs bénissaient les soldats, ceux que payait Tibère et qui payaient Judas, ceux qui tendraient encore à Socrate le verre, ceux qui redonneraient à Jésus le calvaire, tous ces sadducéens, tous ces pharisiens, ces anges, que Satan reconnaît pour les siens, tout cela, c' est partout. C' est la puissance obscure. Plaie énorme que fait une abjecte piqûre ! Ce contre-sens : Dieu vrai, les dogmes faux ; cuisson du mensonge qui s' est glissé dans la raison ! Démangeaison saignante, incurable, éternelle, que sent l' homme en son âme et l' oiseau sous son aile ! Oh ! L' infâme travail ! Ici Mahomet ; là cette tête, Wesley, sur ce corps, Loyola ; Cisneros et Calvin, dont on sent les brûlures. ô faux révélateurs ! ô jongleurs ! Vos allures sont louches, et vos pas sont tortueux ; l' effroi, et non l' amour, tel est le fond de votre loi ; vous faites grimacer l' éternelle figure ; p69 vous naissez du sépulcre, et l' on sent que l' augure et le devin son pleins de l' ombre du tombeau, et que tous ces rêveurs, compagnons du corbeau, tous ces fakirs d' Ombos, de Stamboul et de Rome, n' ont pu faire tomber tant de fables sur l' homme qu' en secouant les plis sinistres des linceuls. Dieu n' étant aperçu que par les astres seuls, les penseurs, sachant bien qu' il est là sous ses voiles, ont toujours conseillé d' en croire les étoiles ; Dieu, c' est un lieu fermé dont l' aurore a la clé, et la religion, c' est le ciel contemplé. Mais vous ne voulez pas, prêtres, de cette église. Vous voulez que la terre en votre livre lise tous vos songes, Moloch, Vénus, ève, Astarté, au lieu de lire au front des cieux la vérité. De là la foi changée en crédulité ; l' âme éclipsant la raison dans une sombre flamme ; de là tant d' êtres noirs serpentant dans la nuit. L' imposture, par qui le vrai temple est détruit, est un colosse fait d' un amas de pygmées ; les sauterelles sont d' effrayantes armées ; ô mages grecs, romains, payens, indous, hébreux, le genre humain, couvert de rongeurs ténébreux, sent s' élargir sur lui vos hordes invisibles ; vous lui faites rêver tous les enfers possibles ; le peuple infortuné voit dans son cauchemar surgir Torquemada quand disparaît Omar. Nul répit. Vous aimez les ténèbres utiles, et vous y rôdez, vils et vainqueurs, ô reptiles ! Sur toute cette terre, en tous lieux, dans les bois, dans le lit nuptial, dans l' alcôve des rois, dans les champs, sous l' autel sacré, dans la cellule, ce qui se traîne, couve, éclôt, va, vient, pullule, c' est vous. Vous voulez tout, vous savez tout ; damner, p70 bénir, prendre, jurer, tromper, servir, régner, briller même ; ramper n' empêche pas de luire. Chuchotement hideux ! Je vous entends bruire. Vous mangez votre proie énorme avec bonheur, et vous vous appelez entre vous monseigneur. L' acarus au ciron doit donner de l' altesse. Quelles que soient votre ombre et votre petitesse, je devine, malgré vos soins pour vous cacher, que vous êtes sur nous, et je vous sens marcher comme on sent remuer les mineurs dans la mine, et je ne puis dormir, tant je hais la vermine ! Vous êtes ce qui hait, ce qui mord, ce qui ment. Vous êtes l' implacable et noir fourmillement. Vous êtes ce prodige affreux, l' insaisissable. Qu' on suppose vivants tous les vils grains de sable, ce sera vous. Rien, tout. Zéro, des millions. L' horreur. Moins que des vers et plus que des lions. L' insecte formidable. ô monstrueux contraste ! Pas de nains plus chétifs, pas de pouvoir plus vaste. L' univers est à vous, puisque vous l' emplissez. Vous possédez les jours futurs, les jours passés, le temps, l' éternité, le sommeil, l' insomnie. Vous êtes l' innombrable, et, dans l' ombre infinie, fétides, sur nos peaux mêlant vos petits pas, vous vous multipliez ; et je ne comprends pas dans quel but Dieu livra les empires, le monde, les âmes, les enfants dressant leur tête blonde, les temples, les foyers, les vierges, les époux, l' homme, à l' épouvantable immensité des poux. 26 juillet 1874. p71 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXVII Et les voilà mentant, inventant, misérables ! Les voilà, fronts sans honte et bouches incurables, calomniant l' honneur du pays, flétrissant tous les lutteurs, ceux-ci qui versèrent leur sang, ceux-ci, plus grands encor, qui, voyant que la flamme et l' espoir s' éteignaient, répandirent leur âme. Ces maroufles hideux outragent les héros ! Ils lancent au captif, à travers ses barreaux, au proscrit, à travers son deuil, leur pierre infâme. Ils offensent la mère, ils insultent la femme ; ils raillent l' exilé que l' ombre accable et suit ; ils tâchent d' ajouter leur noirceur à sa nuit ; ils entassent sur lui d' affreux réquisitoires ; et si, voyant passer et flotter ces histoires, vous demandez au cuistre, au conteur, au grimaud : --croyez-vous tout cela ? --moi, dit-il, pas un mot. --bien. Mais alors pourquoi le dites-vous ? --pour rire. Ah ! Les bêtes des bois ne savent pas écrire, le tigre ne pourrait griffonner un journal, le renard ne sort pas du confessionnal et ne saurait narrer la Salette en bon style ; mais au moins l' aspic siffle en honnête reptile ; si, dans son hurlement candide, affreux, complet, l' ours se montre affamé de meurtre, c' est qu' il l' est ; le jaguar ne ment pas et pense ce qu' il gronde ; il n' est pas un lion dans la forêt profonde qui ne soit, dans l' horreur de son antre fumant, sincère, et qui ne croie à son rugissement. Mais, honte et deuil ! Ciel noir ! Comment faut-il qu' on nomme ces scribes qui demain diront d' un honnête homme : --je suis son assassin, mais non son ennemi ! -- p72 ah ! Ces gueux devant qui ma jeunesse eût frémi, pires que Mérimée et Planche, nains horribles, ces drôles, que je n' eusse enfin pas crus possibles jadis, quand d' espérance, hélas ! Je m' enivrais, n' ont pas la probité d' être des monstres vrais. p73 1874, 08, 04 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXVIII AUX PRETRES . il sied de ressembler aux dieux. Ton dieu, flamine, dévore ses enfants ; ton dieu, mage, extermine ; augure, ton dieu ment ; uléma, ton dieu met la terre sous le sabre impur de Mahomet ; ton dieu, Rome, est l' agneau, mais il tette la louve ; ô noir dominicain qui rêves, ton dieu trouve agréable l' odeur infâme des bûchers ; d' affreux temples, ayant pour prêtres des bouchers, sont l' habitation de ton dieu, corybante ; brahmine, ton dieu sombre aime la nuit tombante ; rabbin, ton dieu maudit la race de Japhet, et cloue au fond du ciel le soleil stupéfait ; Sabaoth est cruel, Jupiter est immonde, et pas un dieu ne sait comment est fait le monde ; les peuples ont le choix pour fléchir le genou entre le monstre Asgar et le monstre Vishnou ; ce dieu brait, celui-là rugit, celui-ci beugle ; c' est pourquoi l' idéal de l' homme est d' être aveugle, ténébreux, vil, féroce, ignorant, odieux, afin d' être aussi près que possible des dieux. 4 août 1874. p74 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXIX Muse, un nommé Ségur, évêque, m' est hostile ; cet homme violet me damne en mauvais style ; sa prose réjouit les hiboux dans leurs trous. ô Muse, n' ayons point contre lui de courroux. Laissons-lui ce joujou qu' il prend pour un tonnerre, sa haine. Il est d' ailleurs à plaindre. Au séminaire, un jour que ce petit bonhomme plein d' ennui bêlait un oremus au hasard devant lui, comme glousse l' oison, comme la vache meugle, il s' écria : --mon Dieu ! Je voudrais être aveugle ! -- ne trouvant pas qu' il fît assez nuit comme ça. Le bon Dieu, le faisant idiot, l' exauça. L' insulte est aujourd' hui très perfectionnée. On prend un peu de suie en une cheminée, un peu d' ordure au coin d' une borne, à l' égoût de la fange, et cela tient lieu d' esprit, de goût, de bon sens, de syntaxe et d' honneur ; c' est la mode. Bons ulémas, tel est le procédé commode que votre zèle met au service du ciel, et c' est avec la bouche écumante de fiel, avec la diatribe en guise de sourire, que vous venez, damnant ceux qu' on n' ose proscrire, nous faire vos gros yeux, nous montrer vos gros poings, nous dire vos gros mots, ô nos chers talapoins ! On vous pardonne. Eh bien, quoi, Ségur m' exorcise. Après ? Il me maudit d' une façon concise ; il me peint de son mieux, et voici le pastel p75 à peu près : --" monstre horrible. On n' a rien vu de tel. Informe, épouvantable et ténébreux. Un homme qui brûlerait Paris et démolirait Rome. Voluptueux. Un peu le chef des assassins. Bref, capable de tout. Foulant aux pieds les saints, les lois, l' église et Dieu. Ruinant son libraire. " faisons chorus. Hurler avec le loup, et braire avec l' évêque, eh bien, c' est un droit. Usons-en. J' aime en ce noble abbé ce style paysan. C' est poissard, c' est exquis. Bravo. Cela vous plonge dans une vague extase où l' on sent le mensonge. Doux prêtre ! On entend rire aux éclats Diderot, Molière, Rabelais, et l' on ne sait pas trop, dans cette vision où le démon chuchote, si l' on voit un évêque ayant au dos la hotte ou bien un chiffonnier ayant la mitre au front. L' antienne, quand un peu de bave l' interrompt, a du charme ; on est prêtre et l' on a de la bile. D' ailleurs, Muse, chacun sur terre a son Zoïle, et Voltaire a Fréron comme Dante a Cecchi. Et puis cela se vend. Combien ? Six sous. à qui ? Aux sots. C' est un public. Les mâchoires fossiles veulent rire ; le clan moqueur des imbéciles veut qu' on l' amuse ; il est fort nombreux aujourd' hui ; n' a-t-il donc pas le droit qu' on travaille pour lui ? Depuis quand n' est-il plus permis d' emplir les cruches ? Tout a son instinct. Comme un frelon vole aux ruches, comme à Lucrèce au lit court Alexandre six, comme Corydon suit le charmant Alexis, comme un loup suit les boucs, et le bouc les cytises, comme avril fait des fleurs, Ségur fait des sottises. Il le faut. Muse, il sied que le sage indulgent p76 rêve, écoute, et devienne un bon homme en songeant, qu' il regarde passer les vivants, qu' il les pèse, et qu' au lieu de l' aigrir, ce spectacle l' apaise. Ainsi soit-il. Et puis, allons au fait. Voyons, suis-je correct ? L' hostie avec tous ses rayons m' éblouit-elle autant que le soleil ? Ce prêtre me voit-il le dimanche à sa messe apparaître ? Ai-je même jamais fait semblant de vouloir lui conter mes péchés tous bas dans son parloir ? Quand suis-je allé chez lui, reniant ma doctrine, me donner de grands coups de poing dans la poitrine ? Je suis un endurci. Ségur s' en aperçoit. Je suis athée au point de douter que Dieu soit charmé de se chauffer les mains au feu du diable, qu' il ait mis l' incurable et l' irrémédiable dans l' homme, être ignorant, faible, chétif, charnel, afin d' en faire hommage au supplice éternel, qu' il ait exprès fourré Satan dans la nature, et qu' il ait, lui, l' auteur de toute créature, pouvant vider l' enfer et le fermer à clé, fait un brûleur, afin de créer un brûlé ; que les mille soleils dont là-haut le feu tremble se mettent un beau jour à tomber tous ensemble, j' en doute ; et quand je vois, au fond du zénith bleu, les sept astres de l' Ourse allumés, je crois peu que jamais le plafond céleste se délabre jusqu' à ne pouvoir plus porter ce candélabre. Je sais que dans la bible on trouve ce cliché, la Fin du Monde ; mais la science a marché. Moïse est vieux ; est-il sur terre un quadrumane qui lève au ciel les yeux pour voir pleuvoir la manne ? Je trouve par moments plus d' esprit, je le dis, aux singes d' à présent qu' aux hommes de jadis. Pape, Dieu, ce n' est pas le même personnage. J' aime la cathédrale et non le moyen-âge. p77 Qu' est-ce qu' un dogme, un culte, un rite ? Un objet d' art. Je puis l' admirer ; mais s' il égare un soudard, s' il grise un fou, s' il tue un homme, je l' abhorre. Plus d' idole ! Et j' oppose à l' encens l' ellébore. Quand une abbesse, à qui quelque nonne déplaît, lui fait brouter de l' herbe à côté d' un mulet, j' ose dire que c' est mal nourrir une femme ; j' admire un arbre en fleurs plus qu' un bûcher en flamme ; je suis peu furieux ; j' aime Voltaire enfin mieux que saint Cupertin et que saint Cucufin, et je préfère à tout ce que dit saint Pancrace, saint Loup, saint Labre ou saint Pacôme, un vers d' Horace. Tels sont mes goûts. Je suis incorrigible. Et quand Floréal, comme un chef qui réveille le camp, met les nids en rumeur, et quand mon vers patauge, éperdu, dans le thym, la verveine et la sauge, quand la plaine est en joie, et quand l' aube est en feu, je crois tout bonnement, tout bêtement en Dieu. En même temps j' ai l' âme âprement enivrée du sombre ennui de voir tant d' hommes en livrée, tant de deuils, tant de fronts courbés, tant de coeurs bas, là, tant de lits de pourpre, et là, tant de grabats. Mon Dieu n' est ni payen, ni chrétien, ni biblique ; ce Dieu-là, je l' implore en la douleur publique ; c' est vers lui que je suis tourné, vieux lutteur las, quand je crie au milieu des ténèbres : --hélas ! Sur la grève que bat toute la mer humaine, grève où le flux apporte, où le reflux remmène les flots hideux jetant l' écume aux alcyons, qui donc apportera dans l' ombre aux nations ou l' éclair de Paris ou le rayon de France ? Qui donc rallumera ce phare, l' espérance ? -- donc j' ai ce grave tort de n' être point dévot ; je ne le suis pas même au parti qui prévaut ; je n' aime pas qu' après la victoire on sévisse ; p78 c' est affreux, je pardonne ; et je suis au service des vaincus ; et, songeant que ma mère aux abois fut jadis vendéenne, en fuite dans les bois, j' ose de la pitié faire la propagande ; je suis le fils brigand d' une mère brigande. être clément, c' est être atroce ; ou pour le moins, stupide. Je le suis, toujours, devant témoins, partout. Les autres sont les vautours ; je suis l' oie. Oui, quand la lâcheté publique se déploie, il me plaît d' être seul et d' être le dernier. Quand le voe victis règne, et va jusqu' à nier la quantité de droit qui reste à ceux qui tombent, quand, nul ne protestant, les principes succombent, cette fuite de tous m' attire. Me voilà. Comment veut-on qu' un prêtre accepte tout cela ! Novembre. p79 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXX IDOLATRIES ET PHILOSOPHIES . La philosophie ose escalader le ciel. Triste, elle est là. Qui donc t' a bâtie, ô Babel ? Oh ! Quel monceau d' efforts sans but ! Quelles spirales de songes, de leçons, de dogmes, de morales ! Ruche qu' emplit de bruit et de trouble un amas de mages, de docteurs, de papes, de lamas ! Masure où l' hypothèse aux fictions s' adosse, ayant pour toit la nuit et pour cave la fosse ; bleus portiques béants sur les immensités, de tous les tourbillons des rêves visités ; vain fronton que le poids de l' infini déprime, espèce de clocher sinistre de l' abîme où bourdonnent l' effroi, la révolte, et l' essaim de toutes les erreurs sonnant leur noir tocsin ! Et, comme, de lueurs confusément semées, par les brèches d' un toit s' exhalent des fumées, les doctrines, les lois et les religions, ce qu' aujourd' hui l' on croit, ce qu' hier nous songions, tout ce qu' inventa l' homme, autel, culte ou système, par tous les soupiraux de l' édifice blême, à travers la noirceur du ciel morne et profond, toutes les visions du genre humain s' en vont, éparses, en lambeaux, par les vents dénouées, dans un dégorgement livide de nuées. Temple, atelier, tombeau, l' édifice fait peur. On veut prendre une pierre, on touche une vapeur. Nul n' a pu l' achever. Pas de cycle ni d' âge qui n' ait mis son échelle au sombre échafaudage. Qui donc habite là ? C' est tombé, c' est debout ; c' est de l' énormité qui tremble et se dissout ; une maison de nuit que le vide dilate. p80 Pyrrhon y verse l' eau sur les mains de Pilate ; le doute y rôde et fait le tour du cabanon où Descartes dit oui pendant qu' Hobbes dit non ; les générations sous le gouffre des portes roulent, comme, l' hiver, des tas de feuilles mortes ; les escaliers, sans fin montés et descendus, sont pleins de cris, d' appels, de pas sourds et perdus et d' un fourmillement de chimères rampantes ; des oiseaux effrayants volent dans les charpentes ; c' est Bouddha, Mahomet, Luther disant : allez ! Lucrèce, Spinosa, tous les noirs sphinx ailés ! Tout l' homme est sculpté là. Socrate, Pythagore, Malebranche, Thalès, Platon aux yeux d' aurore, combinent l' idéal pendant que Swift, Timon, ésope et Rabelais pétrissent le limon. Est-il jour ? Est-il nuit ? Dans l' affreux crépuscule le rhéteur grimaçant ricane et gesticule ; on ne sait quel reflet d' un funèbre orient blanchit les torses nus des cyniques riant, et des sages, jetant des ombres de satyres ; le devin rêve et tord dans les cordes des lyres le laurier vert mêlé de smilax éternel. Chaque porche entr' ouvert découvre un noir tunnel dont l' extrémité montre une idéale étoile ; comme si, --tu le sais, isis au triple voile, -- ces antres de science et ces puits de raison, souterrains de l' esprit humain, sans horizon, sans air, sans flamme, ayant le doute pour pilastre, employaient de la nuit à faire éclore un astre, et le mensonge impur, difforme, illimité, vaste, aveugle, à bâtir la blanche vérité ! Partout au vrai le faux, lierre hideux, s' enlace ; pas de dogme qui n' ait son point faible, et ne lasse une cariatide, un support, un étai ; Thèbe a pour appui l' Inde, et l' Inde le Cathay ; Memphis pèse sur Delphe, et Genève sur Rome ; p81 et, végétation du sombre esprit de l' homme, on voit, courbés d' un souffle à de certains moments, croître entre les créneaux des hauts entablements des arbres monstrueux et vagues dont les tiges frissonnent dans l' azur lugubre des vertiges. Et de ces arbres noirs par instants tombe un fruit à la foule des mains ouvertes dans la nuit ; quel fruit ? Demande au vent qui hurle et se déchaîne ! Quel fruit ? Le fruit d' erreur. Quel fruit ? Le fruit de haine ; la pomme d' ève avec la pomme de Vénus. ô tour ! Construction des maçons inconnus ! Elle monte, elle monte, et monte, et monte encore, encore, et l' on dirait que le ciel la dévore ; et tandis que tout sage ou fou qui passe met une pierre de plus à son brumeux sommet, sans cesse par la base elle croule et s' effondre dans l' ombre où Satan vient avec Dieu se confondre ; gouffre où l' on n' entend rien que le vent qui poursuit ces deux larves au fond d' un tremblement de nuit ! p82 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXXI Le viel esprit de nuit, d' ignorance et de haine des clous de Jésus-Christ forge à l' homme une chaîne, change l' enfant candide et pur en nain vieillot, lie au bûcher Jean Huss et Morus au billot, frappe de sa férule Horace, et, si Voltaire et Rousseau font du bruit en classe, il les fait taire. Il donne sur les doigts au bon Dieu stupéfait. Il refroidit les fronts que l' aube réchauffait, il insulte le ciel dans la femme, et le nie dans l' astre, dans la fleur, dans l' art, dans le génie. L' éteignoir sur les yeux, la torche au poing, boudeur, sournois, pédant, féroce, il aspire l' odeur de la pensée éteinte et de la chair brûlée. Il fait mettre à genoux le vieillard Galilée sur la terre qui tourne et devant le soleil. Sur l' oeil qui veut s' ouvrir il verse le sommeil. Il tient dans ses dents l' âme humaine, et la grignote. Il inspire Nisard, Veuillot, Planche, Nonotte, laisse derrière lui tout coeur mort et glacé, et l' herbe ne croît plus où son âne a passé. p83 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXXII Parfois c' est un devoir de féconder l' horreur. Il convient qu' un feu sombre éclaire un empereur. J' ai fait Les Châtiments. J' ai dû faire ce livre. Moi que toute blancheur et toute grâce enivre, je me suis approché de la haine à regret. J' ai senti qu' il fallait, quand l' honneur émigrait, mettre au-dessus du crime, en une ombre sereine, le resplendissement farouche de la peine, et j' ai fait flamboyer ce livre dans les cieux. Haïr m' est dur. Mais quoi ! Lorsqu' un séditieux interrompt du progrès les glorieuses tâches, tue un peuple, et devient l' infâme dieu des lâches, il faut qu' une lueur s' allume au firmament. J' ai donc mis des rayons dans un livre inclément ; j' ai soulevé du mal l' immense et triste voile ; j' ai violé la nuit pour lui faire une étoile. 26 mars. p84 1875, 05, 30 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXXIII c' est bien ; puisqu' au sénat, puisqu' à la pourriture, tu poses, calme, altier, fier, ta candidature, puisque tu tends la main à l' argent de César, puisque ta conscience est cotée au bazar, puisque tu prends ton rang dans la honte infinie, ne te gêne pas, jette au peuple l' ironie. être le serviteur de l' ennemi public, avoir les torsions souples du basilic, vendre aux dévots hautains des bassesses athées, disperser dans les vents des choses effrontées, offrir ta rhétorique abjecte à tout venant, collaborer dans l' ombre au crime rayonnant, baver, salir, avoir l' affront pour camarade, être un sauteur de plus dans cette mascarade, c' est ce que maintenant tu peux faire de mieux. Ainsi, quand la passante aux bras blancs, aux doux yeux, qui fut femme d' honneur, se fait fille de joie, quand elle est devenue un fumier, une proie, un sein qui la nuit s' offre à qui veut l' acheter, elle n' a plus qu' à rire, à danser, à chanter, et qu' à se divertir jusqu' à ce qu' elle tombe charogne à l' hôpital et spectre dans la tombe. 30 mai 1875. p85 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXXIV Il faut agir, il faut marcher, il faut vouloir. Mais songer comme un turc et dormir comme un loir, aller aux champs, au bois, au bal, puis chez les filles, ce n' est point la façon de sauver nos familles, de relever nos droits, de redresser nos fronts, et de porter remède au mal que nous souffrons. On a la chaîne au cou, mais des fleurs sur la tête ; on rêve l' âge d' or antique de la bête où tout était charmant pourvu qu' on s' accouplât ; on est spirituel, on est jeune, on est plat. Oh ! Que de lâchetés ! Oh ! L' abjecte débauche où la chute du peuple et de l' homme s' ébauche ! Cela ne sert à rien de faire les vainqueurs. Ah ! La mort du pays suit le sommeil des coeurs. Le devoir est un dieu qui ne veut point d' athée. Je dis que la patrie auguste est souffletée, que ce n' est point l' instant des jeux, mais des combats, et que, lorsqu' on aura mis le tyran à bas et la loi sur le trône, il sera temps de rire. Réveillez-vous ! Je dis que la patrie expire, que cette mère, hélas, dont j' écoute les cris, a besoin de Brutus et non de Sybaris, qu' il lui faut plus de fronts sévères et moroses, plus de bras étreignant des glaives, moins de roses, et que voilà pourquoi, moi, ployé par les ans, sur la place publique, au milieu des passants, en face du soleil sacré qui nous éclaire, j' apporte ma vieille âme et ma vieille colère ! p86 1871, 06, 17 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXXV Paris, le grand Paris agonise. Je pense qu' à l' heure où tant de sang à grands flots se dépense, avant de dire : un homme a fui, c' est un gueusard ! Avant de mettre au banc des peuples au hasard tous ces vaincus, traqués comme des loups dans l' ombre, on doit attendre ; on doit peser le lieu, le nombre, le temps, l' évènement, la fièvre, l' attentat. Je le dis à messieurs les bonshommes d' état, car, fût-on grand au point de s' appeler Cornesse, pour qu' on voie et qu' on juge, il faut que le jour naisse, et, même eût-on l' honneur d' être Anethan, il sied d' épargner au lion mourant le coup de pied. Je dis cela. J' ai tort. C' est évident. Bruxelle est une grande ville et dans son sein recèle des talents variés sur tous les instruments, des virtuoses fins, spirituels, charmants, d' oû coule l' harmonie ainsi qu' un flot de l' urne, et ces musiciens m' ont offert un nocturne. L' exploit fera la place illustre désormais. Ce fut exquis. On prit l' heure où je m' endormais ; et chaque faune avait amené sa bacchante. J' étais sans armes, seul ; ils n' étaient que cinquante ; et même on n' est pas sûr qu' ils fussent tous armés. Ils ont livré bataille à mes volets fermés, m' ont jeté des hoquets et m' ont lancé des pierres. De mes petits-enfants je baisais les paupières, pour qu' ils eussent moins peur de ce fracas joyeux ; c' était un ouragan de cailloux furieux. Les coups au mur après les cris : à la lanterne ! Grondaient, comme la flûte avec le fifre alterne. p87 Mort ! à mort ! Ainsi hurle un essaim de dragons. D' affreux chocs ébranlaient la porte sur ses gonds. --qu' il meure ! --dans les bois, solitude commode, ce genre de gaîté fut jadis à la mode. Schinderhanne a donné de ces charivaris. Aimable fête ! Aussi, vous le voyez, j' en ris. Certe, il faudrait que j' eusse une humeur bien sinistre pour vouloir qu' un nommé Kerwyn, fils d' un ministre, soit dérangé, s' il plaît à ce jeune héros de me casser la tête en brisant mes carreaux, et pour ne pas comprendre, en cet antre où j' habite, que le gendarme est pris de surdité subite et que le doux sommeil engourdit les sergents quand un crime est commis par les honnêtes gens. 17 juin 1871, Vianden. p88 1871, 09, 20 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXXVI soit, c' est dit. Tout n' est plus qu' une cendre qui vole. La révolution française est une folle, une drôlesse, à qui Bruxelles dit : va-t' en ! Danton est empoigné par monsieur d' Anethan et Robespierre est pris au collet par Cornesse ; on met Paris au poste ainsi qu' une ivrognesse ; nous sommes un troupeau de moutons qui n' est bon qu' à suivre son berger et son boucher Bourbon ; depuis quatre cents ans l' esprit humain radote. Qu' est-ce que le progrès ? Une vieille anecdote. Nous nous sommes repus de chimères ; le vrai, c' est Sanchez en morale, en finances Terray ; la guillotine est bien, la potence est meilleure ; ce que nous appelons conscience est un leurre ; Dieu parle dans le dogme et non dans la raison ; le confessionnal nous offre sa cloison, collons-y notre oreille et soyons imbéciles, c' est le salut. Faisons vers les hommes fossiles le plus que nous pourrons de pas à reculons. Le vrai but resplendit derrière nos talons ; c' est le passé, le trône et l' autel, l' ignorance. Déshabituons-nous de ce grand mot : la France. Le pape a décrété qu' il est Dieu ; donc il l' est. L' esprit, qui de Paris sur le monde soufflait, semait de la folie aux quatre vents éparse ; les droits de l' homme sont une assez triste farce ; le monarque est le char, le peuple est le pavé ; nous n' avons rien créé, nous n' avons rien trouvé ; à nos inventions mettons le bonnet d' âne ; Molière n' est qu' un drôle, et Tartuffe le damne ; Jean-Jacque est un croquant, Voltaire est un grimaud, et Trublet, Patouillet, Pluche, ont le dernier mot. Altwies, 20 septembre 1871. p89 1874, 12, 13 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXXVII je suis haï. Pourquoi ? Parce que je défends les faibles, les vaincus, les petits, les enfants. Je suis calomnié. Pourquoi ? Parce que j' aime les bouches sans venin, les coeurs sans stratagème. Le bonze aux yeux baissés m' abhorre avec ferveur, mais qu' est-ce que cela me fait, à moi rêveur ? Je sens au fond des cieux quelqu' un qui voit mon âme ; cela suffit. Le flot ne brise point la rame, le vent ne brise pas l' aile, l' adversité ne brise pas l' esprit qui va vers la clarté. Je vois en moi l' erreur tomber et le jour croître ; je sens grandir le temple et s' écrouler le cloître. Rien de fermé. Le ciel ouvert. L' étoile à nu. L' idole disparaît, Dieu vient. C' est l' inconnu, mais le certain. Je sens dans mon âme ravie la dilatation superbe de la vie, et la sécurité du fond vrai sous mes pas. L' abri pour le sommeil, le pain pour le repas, je les trouve. D' ailleurs les heures passent vite. Quelquefois on me suit, quelquefois on m' évite ; je vais. Souvent mes pieds sont las, mon coeur jamais. Le juste, --hélas, je saigne, où sont ceux que j' aimais ? -- sent qu' il va droit au but quand au hasard il marche. Je suis, comme jadis l' antique patriarche, penché sur une énigme où j' aperçois du jour. Je crie à l' ombre immense : Amour ! Amour ! Amour ! Je dis : espère et crois, qui que tu sois qui souffres ! Je sens trembler sous moi l' arche du pont des gouffres ; pourtant je passerai, j' en suis sûr. Avançons. Par moments la forêt penche tous ses frissons sur ma tête, et la nuit m' attend dans les bois traîtres ; je suis proscrit des rois, je suis maudit des prêtres ; je ne sais pas un mois d' avance où je serai p90 le mois suivant, l' orage étant démesuré ; puis l' azur reparaît, l' azur que rien n' altère ; ma route, blanche au ciel, est noire sur la terre ; je subis tour à tour tous les vents de l' exil ; j' ai contre moi quiconque est fort, quiconque est vil ; ceux d' en bas, ceux d' en haut pour m' abattre s' unissent ; mais qu' importe ! Parfois des berceaux me bénissent, l' homme en pleurs me sourit, le firmament est bleu, et faire son devoir est un droit. Gloire à Dieu ! 13 décembre 1874. p91 1871, 06 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXXVIII oui, vous avez raison, je suis un imbécile. Le ciel qui cache au fond des antres de Sicile la flûte de Moschus, chère aux échos profonds, livre Arioste au vol fantasque des griffons, et fait dialoguer le prophète avec l' aigle, ce grand ciel d' où sur nous descend l' ombre et la règle, m' avait créé pensif, de sorte que j' avais l' oeil fixé sur la route incertaine où je vais, et que je n' étais guère autre chose qu' un homme attendri, de colère et de haine économe, vieux par les souvenirs, jeune par les penchants, fait pour la vénérable allégresse des champs. Mais en même temps j' ai, comme Eschyle, deux âmes, l' une où croissent les fleurs, l' autre où couvent les flammes ; Théocrite en mon coeur rencontre d' Aubigné ; ce qui fait que parfois j' ai, d' un oeil indigné, regardé, dans ce siècle ainsi que dans l' histoire, cette méchanceté qu' on nomme la victoire. Ma pente est de bénir dans l' enfer les maudits. Et vous me raillez. Soit. Eh bien, je vous le dis, je ne me repens point. Je trouve bon, limpide, consolant, honorable et doux, d' être stupide. être inepte me plaît, me charme et me sourit, puisque je vois comment sont faits les gens d' esprit. Je suis de mon plein gré rentré dans la tempête. Oui, rarement on eut l' audace d' être bête à ce point, et mon deuil comprend votre gaîté ; j' étais en terre ferme, au port, en sûreté ; j' ai vu des naufragés qui s' enfonçaient dans l' ombre, p92 sans aide, et j' ai sauté sur le vaisseau qui sombre, aimant mieux leur malheur que votre joie à tous, et périr avec eux que régner avec vous. Juin 1871. p93 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XXXIX Puisque je suis étrange au milieu de la ville, puisque je veux la vie amère et jamais vile, puisque je me dévoue avec stupidité ; puisqu' improvisant tout, j' ai tout prémédité, n' ayant d' autres éclairs que ceux de mon cratère, et ne parlant qu' après avoir voulu me taire ; puisque je déraisonne à ce point de penser que l' ouragan ne doit rugir que pour bercer, que la victoire aimante est la seule victoire, qu' un lever d' astre plaît à la nuit la plus noire, et qu' un peu de clémence est nécessaire après la sanglante arquebuse et les noirs couperets ; puisque j' ose affirmer je ne sais quelles règles d' apaisement des vents, que connaissent les aigles, mais que jamais Néron ni Séjan ne comprit ; puisqu' assez de folie entre dans mon esprit pour que j' en vienne à dire aux hommes qu' ils sont frères, qu' ils ont le même but, malgré les flots contraires, que tout, sur terre, au ciel, là-haut comme ici-bas, les tempêtes, les chocs furieux, les combats, tout doit, les profondeurs étant des harmonies, s' évanouir dans l' ombre en douceurs infinies ; puisque je crois que l' homme est meilleur, pardonné ; puisque je m' attendris au cri d' un nouveau-né à qui l' exil, voleur féroce, a pris son père ; puisque je dis qu' il faut, pour que l' état prospère, civiliser le riche autant que l' indigent, qu' il faut panser l' ulcère, et qu' il est moins urgent de punir les effets que de guérir les causes ; puisque je perds mon temps à répéter ces choses, et puisqu' on ne veut pas même en faire l' essai, laissez-moi retourner à mon noir Guernesey. p94 Là point de lâcheté, là point de bâtardise ; là je pense, et ne vois rien qui me contredise, et librement je marche et respire, et je vis, le grand océan sombre étant de mon avis. 27 juillet. p95 1875, 06, 02 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XL ainsi nous n' avons plus Strasbourg, nous n' avons plus Metz, la chaste maison des vieux Francs chevelus ! Ces villes, ces cités, déesses crénelées, ce teuton nous les a tranquillement volées ! Ainsi le Chasseur Noir a ces captives-là ! Ainsi ce cavalier monstrueux, Attila, horrible, les attache aux arçons de sa selle ; à l' un pend l' héroïne, à l' autre la pucelle ! Et les voilà, râlant dans le carcan de fer, Metz où régna Clovis, Strasbourg d' où vint Kléber ! Le vautour a ces monts et ces prés sous son aile ! Et tout cela pourtant, c' est la France éternelle ! C' est à nous, ce Haut-Rhin où la Gaule apparaît ! J' en atteste l' été, le printemps, la forêt, les astres toujours purs, les roses toujours neuves et le ruissellement d' émeraudes des fleuves ! J' en atteste l' épi doré, le nid d' oiseau, et le petit enfant qui, nu dans son berceau, joue avec son pied rose en attendant la France ! J' en atteste l' oeil bleu de la sainte espérance, l' honneur, le droit, l' autel où l' on prie à genoux, cette Lorraine et cette Alsace, c' est à nous ! Là rêva Gutenberg, là se dressa Lothaire ; ce ciel est notre azur, ce champ est notre terre ; nous nous sommes laissé prendre ces grands pays ! Nous, France ! En même temps nous sommes envahis par le prêtre, et flairés par la louve romaine ! Ainsi nous subissons la schlague qui nous mène ! Ainsi nous acceptons sur nous le traînement du syllabus gothique et du sabre allemand ! p96 Ainsi nous permettons au reître, au bonze, au cuistre, de reclouer sur nous le grand linceul sinistre, l' ignorance, l' erreur, le mensonge et la nuit ! Ainsi l' immense aurore aux cieux s' évanouit ! Ainsi, pourvu qu' il ait au poing de l' eau bénite, pourvu qu' après avoir fui devant le samnite, il dresse un sombre glaive à la gloire inconnu, le premier misérable imbécile venu peut nous crier : paix là, vous tous ! Gare à qui bouge ! Mais nos pères auraient mordu dans du fer rouge ! 2 juin 1875. p97 1870, 06, 06 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XLI qui que tu sois qui tiens un peuple dans ta main, sultan, czar pseudo-grec, césar pseudo-romain, roi pour rire, empereur pour pleurer, Claude ou Jacques, bonjour. Prospère, mange et règne, et fais tes pâques. Je ne conteste pas ton prestige, et l' émoi que cause aux bonnes gens Ta Majesté. Pour moi, quand dans la rue un roi, que sa garde enveloppe, doré, superbe, orné de sabres nus, galope, ma foi, je tourne moins la tête que si c' est Lise qui passe avec une rose au corset ; mais c' est un goût bizarre, et tous les autres hommes admirent qui leur fait payer de grosses sommes. Donc sois heureux. Jouis du droit qu' on a d' abord d' avaler son voisin si l' on est le plus fort ; va ! Dans la probité des princes rien n' accroche ; leur conscience auguste et sainte est une poche si grande qu' il y tient un royaume, et qu' on peut y fourrer tout un peuple et dessus faire un noeud, et saisir Oldenbourg, Nassau, Hambourg, Hanovre, d' un tour de main, avec le riche, avec le pauvre, avec châteaux, budgets et millions, avec prêtres et sénateurs, le Te Deum au bec. Par-dessus le marché, vous êtes un grand homme. C' est fait. Bandit, fi donc ! C' est héros qu' on vous nomme. Prenez Francfort, ou bien Venise avec Saint-Marc. Ce qui fut Metternich est aujourd' hui Bismarck ; Tibère est un lion dont Séjan est la griffe. Puisque le maître est grand, qu' importe l' escogriffe. Tout est bien. Hurrah ! Prince ! Aie un casque pointu. Flanque au bagne l' honneur, la gloire, la vertu ; ôte à ceux-ci leur droit, à ceux-là leur patrie ; complète ta grandeur par de la Sibérie ; p98 soit. Mais aie à l' esprit ceci présent, mon cher. En même temps qu' on est de marbre, on est de chair. Parfois on est un monstre en croyant être un ange, mais, quoi qu' on fasse, on est un homme. Chose étrange, un roi, cela vieillit, même un roi fort puissant. Les rois ont des poumons, de la bile, du sang, un coeur, qui le croirait ? Et même des entrailles ; la fièvre avant l' émeute a fréquenté Versailles ; le ventre peut manquer de respect ; les boyaux osent mal digérer les aliments royaux ; bons rois ! Dieu joue avec leur majesté contrite ; dans la toute-puissance il a mis la gastrite ; il faut bien l' avouer, dût en frémir d' Hozier, ainsi que les dindons, les rois ont un gésier ; Louis le Grand avait un anus ; on constate quelquefois, chez César lui-même, une prostate ; Charles neuf, faible et mou comme un jonc sous le vent, fut par les vers de terre habité tout vivant. Or les sages pensifs font remarquer aux princes qu' il est toujours aisé d' empoigner des provinces, mais qu' un roi ne peut prendre, en eût-il grand besoin, un muscle de son râble au crocheteur du coin. Un césar souvent porte, à son dos qui cahote, son empire moins bien qu' un chiffonnier sa hotte, mais il ferait tuer ses preux jusqu' au dernier avant de conquérir les reins du chiffonnier. Majesté, vous aurez plutôt Rome, la Chine, l' Inde, qu' une vertèbre ou deux de son échine. La migraine se plaît sous les couronnes d' or ; malgré l' huissier de garde au fond du corridor, elle entre. Trop d' azote et pas assez d' ozone, c' est assez pour qu' allant du Gange à l' Amazone, le choléra-morbus s' abatte à plomb sur vous ; l' effrayant typhus passe, il rend les hommes fous, p99 vous êtes empereur, mais gare tout de même. Vous dites : je suis presque un Alexandre. On m' aime ! Eh bien, même Campaspe et même éphestion n' ont pas à votre place une indigestion. C' est doux d' avoir, avec des vins à pleine amphore, des femmes plus que n' a de vagues le Bosphore ; sérails et festins sont charmants, et malfaisants. Les gens de Géorgie apportent tous les ans une vierge au sultan, c' est une politesse ; mais ne peuvent, hélas, quand même sa hautesse daignerait les rouer de coups de nerf de boeuf, avec la viande fraîche offrir l' estomac neuf. On crache, on tousse, même en la plus haute sphère. La nature est parfois insolente. Qu' y faire ? On est le grand passant d' Arcole et d' Iéna ; on est le cavalier de la victoire ; on a pour soleil Austerlitz et pour ombre Brumaire, si bien que Juvénal vous prend aux mains d' Homère ; cela n' empêche pas le sternum d' exister. Qui frappe ? C' est la mort qui vient vous débotter, sire. On a beau régner, se faire un entourage de trompettes, d' encens, de fumée et d' orage ; on a beau se coiffer de lauriers sur les sous, avoir sous soi le peuple en paysans dissous, être le criméen, l' africain, le dacique, s' asseoir sur l' aigle ainsi que le Jupin classique, se loger au Kremlin, vivre à l' Escurial, au moment où l' on est le plus impérial, à l' heure où l' on remplit de son nom les deux pôles, voilà qu' on est poussé dehors par les épaules. à rien ne sert d' aller se cacher dans des trous. Dieu vient. On perd sa peine à fermer les verrous. Ce fâcheux-là n' est point un de ceux qu' on évite. p100 Hélas, mon prince, on meurt brutalement et vite. Il suffit d' un cheval emporté, d' un gravier dans le flanc, d' une porte entr' ouverte en janvier, d' un rétrécissement du canal de l' urètre, pour qu' au lieu d' une fille on voie entrer un prêtre. H.. -H.. --6 juin 1870. p101 LE LIVRE SATIRIQUE , LE SIECLE , XLII DIEU ECLABOUSSE PAR ZOÏLE . Ah çà, si nous disions un peu son fait à Dieu ? Son oeuvre n' a ni fin, ni tête, ni milieu. L' imagination de ce faiseur s' épuise. Sa meule tourne usant ce qu' on dit qu' elle aiguise. Il se répète ; il est au bout de son rouleau. Quoi de plus vain que l' air ! Quoi de plus plat que l' eau ! L' hiver est blanc et vieux ; l' aurore est vieille et rose ; on croit qu' il renouvelle, il fait la même chose ; toujours la même forme en ses oeuvres s' épand ; l' arbre est un hérisson, le fleuve est un serpent ; la lune jaune accuse, en copiant l' orange, une stérilité d' invention étrange ; c' est morne. Essayez donc de le tirer un peu de son flot toujours vert, de son ciel toujours bleu ! La face du liard au revers est pareille ; le narcisse est un oeil, l' épilobe, une oreille. Ce monde est un immense opéra rococo, doré par le reflet et rhythmé par l' écho ; un ange endiablerait dans sa philosophie d' écouter le plain-chant que la forêt solfie ; le Léman n' en dit pas plus long que l' érié ; depuis des milliers d' ans, Dieu n' a point varié la gamme du bouvreuil, du geai, de la linotte ; son vieux fou d' ouragan n' a qu' une seule note ; sa musique est toujours comme au temps d' Agénor ; en vain le rossignol, infortuné ténor, dans l' espoir de changer sa vieille cavatine, interroge et poursuit d' un regard qui s' obstine ce triste Dieu caché dans le trou du souffleur. Mai porte à son chapeau toujours la même fleur. p102 Le destin, chausse-trape usée à la charnière, s' ouvre et se clôt toujours de la même manière. Et la vie, où l' espoir avorte et se morfond, n' est qu' une boîte avec la mort pour double fond. L' histoire est un vieux thème usé dès Hérodote ; Dieu ne la refait pas, mon cher, il la radote ; il recrépit Tibère, il replâtre Néron ; il ressouffle la guerre avec son vieux clairon ; il livre, avec un tas de détails parasites, aux russes Bonaparte ou Darius aux scythes ; pas un crime qui n' ait été cent fois commis ; il pétrit Catherine avec Sémiramis ; il fait resservir Claude et Pilate ; il retape Caïn dans Borgia quand il lui faut un pape ; ce Louis quinze était à Londres Charles deux ; sous le nom de Cambyse Attila fut hideux ; Hicétas reparaît dans Galilée. En somme, Dieu n' a qu' un seul patron sur lequel il fait l' hommme ; il laisse de ses mains le monde informe choir ; il n' a pas le moyen de changer d' ébauchoir, et c' est toujours avec la même terre glaise qu' il fabrique une juive ou qu' il crée une anglaise. J' ai vu le premier homme et j' attends le second. Dieu se trompe s' il croit prouver qu' il est fécond parce qu' il tire Adam à beaucoup d' exemplaires. Sur un profil, les pleurs, sur l' autre, les colères. C' est toujours la victime et toujours le tyran. Son Arcturus ressemble à son Aldebaran ; un juif du moins vous rogne ou vous dore une piastre ; lui n' a pas encor pu remettre à neuf un astre ! Il faut pour admirer que l' homme soit têtu. Voilà ce que fait Dieu. Quand donc finiras-tu, entre l' endroit terrible et l' envers ridicule, de regarder toujours le même crépuscule, ô création pauvre, ayant à tes deux bouts les soleils ronds des cieux, les yeux ronds des hiboux ! p103 Je déclare ton Dieu fini. Vois ! Monotone quand, zéphyr, il roucoule, et quand, bourrasque, il tonne, rajustant l' ancien cadre aux anciens horizons, il n' a que quatre vents et que quatre saisons. Vieux grand-père en enfance, il ne sait qu' une fable. Et dans tous les recoins de son oeuvre ineffable, dans son éclair qui n' est que du rayon cassé, dans la mare stagnante au fond de tout fossé, dans le perroquet vide et bavard comme l' homme, dans ève et dans Vénus cueillant la même pomme, dans la fumée aussi vague que le brouillard, dans le dindon pleureur et dans l' âne braillard, dans les orangs-outangs autrefois troglodytes, dans le cygne pareil au lys, que de redites ! L' Auvergne et ses volcans s' éteignent ; au verso expirent Ténériffe et le Chimborazo ; à force de cracher toujours le même soufre, l' Hékla meurt ; le Gibel est au fond de son gouffre ; Vésuve époumoné n' est qu' un essoufflement. Dans la bête hurlant toujours son hurlement, dans le flux et reflux rongeant toujours sa digue, dans le temps, dans l' espace, on sent de la fatigue. La mer poussive jette un sanglot décrépit ; son antique courroux n' est plus qu' un vieux dépit, et sa tempête a pris la forme d' un catarrhe. Comme on voit pendre au mur un spectre de guitare, la vieille poésie, où l' amour a vingt ans, frissonne dans le vide avec le vieux printemps. Dieu regarde tourner la nature, machine qu' il domine, accroupi comme un magot de Chine ; et cela va si mal et c' est si mal bâclé qu' on dirait par moments qu' il a perdu la clé. Quelque jour l' araignée emplira de ses toiles l' horloge du matin, du soir et des étoiles, p104 et le bien, et le mal, et le sort, noirs bahuts mal emboîtés, mal peints, mal cloués, mal fichus. Vois ! L' azur est ridé, l' aube tousse et grelotte ; la jeunesse éternelle est à la fin vieillotte ; le chant du point du jour chevrote quelque peu. Juillet caduc voudrait s' asseoir au coin du feu ; le bonhomme janvier geint, et sans verve épanche la neige qui jaunit de l' ennui d' être blanche ; floréal est fané, passé, mangé des vers. Ce sont des lieux communs que ces bocages verts où vient nicher la grive, où vient glapir la caille ; la rose au frais bouton n' est plus qu' une antiquaille. Les grands nuages sont d' informes arrosoirs ; et le haut firmament, sombre pourpre des soirs, rideau des arcs-en-ciel, déployant sur l' abîme ses constellations, épouvante du crime, et ses nuits dont les yeux semblent tout épier, est une loque à pendre au clou chez le fripier. Ce monde, chaque jour plus gothique et plus trouble, s' embourbe plus avant dans l' ombre qui redouble ; l' homme en entend crier les joints, craquer les ais ; et les religions attellent sans succès l' éléphant de Brahma, le boeuf Apis, la bête que saint Jean vit ayant sept cornes sur la tête, et le cheval Pégase et la jument Borak à ce noir chariot chargé de bric-à-brac ! Dieu ne fait de l' effet qu' en forçant les contrastes. Son univers, malgré des détails assez vastes, n' est qu' un long cliquetis au fond très puéril ; le blanc, le noir ; le jour, la nuit ; décembre, avril ; Salomon et Piron déclamant la même ode ; le cygne et le corbeau ; Marc-Aurèle et Commode ; vice, vertu ; la course effarée et le mors ; la rumeur des vivants, le silence des morts ; que tout crie et pérore ! Assez, que tout se taise ! p105 Je voudrais bien le voir sortir de l' antithèse. On sourit dès qu' on met à nu le procédé. Heureusement pour Dieu que Planche est décédé ; comme il vous donnerait, car c' était là sa tâche, sur les doigts de ce bon Jéhovah qui rabâche ! Quoi ! Toujours ce poëme insipide des champs, des halliers, des ruisseaux, et des vallons penchants, plus usé qu' un trumeau du bonhomme Natoire ! Quoi ! L' été, puis l' hiver ! Toujours ce répertoire ! Toujours le même loup montrant les mêmes dents ! Toujours ce vieux joujou des vents, des flots grondants ! Ce casse-tête horrible et niais tout ensemble de la chose qui n' est jamais ce qu' elle semble, où Dieu bande les yeux à l' homme, où ce vieillard avec Adam perdu joue à colin-maillard ! Toujours l' illusion d' optique qui vous frappe ! Le ciel qui sans bouger remue, et cette attrape du soleil qui se lève et ne se lève pas ! Quoi ! Toujours le cloaque au sortir du repas, l' humanité tirée en bas par la nature, et le vomissement après la nourriture ! Mais le moindre grimaud qui porte la primeur de ce que sa caboche enfante, à l' imprimeur, après s' être gratté sa stupide perruque, après s' être empoigné de ses deux mains la nuque, un rimeur de deux sous, un bêlître, un poussah, un goîtreux, trouverait autre chose que ça ! Il est temps que ce Dieu repeigne et revernisse le pré que six mille ans a brouté la génisse ; qu' il blanchisse le lys, et qu' il mette des freins aux anciens vents hurlant leurs antiques refrains ; qu' il change de l' oiseau la chanson coutumière, et qu' il redore au fond du ciel noir la lumière. Sa machine est connue et c' est un grand défaut. Oui, s' il veut qu' on le prenne au sérieux, il faut p106 qu' il renouvelle, arrange, et radoube, et refasse son univers, moyens et but, fond et surface, son froid printemps qui fait sans cesse un faux serment, ses édens, ses enfers, mieux inventés vraiment ceux-ci par les Miltons et ceux-là par les Dantes, son jeu dépareillé de forces discordantes, son mystère, cassette à secret où déj