POESIE COMPLETE EDITION DEFINITIVE Par André Chénier (1762-1794) TABLE DES MATIERES Bucoliques Et Idylles. La Jeune Poésie L’Aveugle Le Mendiant Bacchus Diane Proserpine Pasiphaë L’enlèvement d’Europe Médée Néère La Jeune Tarentine La Jeune Locrienne Amymone Chrysé Arcas et Bacchylis Mnazile et Chloé L’Oaristys Ô jeune adolescent... Blanche et douce colombe... Imitation d’Ovide Élégies Allons, douce Élégie... O jours de mon printemps... O Muses, accourez... Heureux qui... Des belles voluptés... Loin des bords trop fleuris... Oh! puisse le ciseau... Quand d’un souffle jaloux... O nuit, j’avais juré... Je suis né pour l’amour... Tel j’étais autrefois... Ah! le pourrai-je au moins? Allez, mes vers, allez... Il n’est donc plus d’espoir... J’ai suivi les conseils... Souffre un moment encor... Vous restez, mes amis... Sur La Mort D'un Enfant... Partons, la voile est prête... Salut, Dieux de l’Euxin... Où sont ces grands tombeaux... Ainsi, vainqueur de Troie... Ah! ne le croyez pas... Tout homme a ses douleurs... Souvent le malheureux... Jeune fille, ton coeur... O délices d’amour... O nécessité dure... Aux Frères De Pange Ma Muse pastorale... Épilogue Épigrammes L’Invention LES AMOURS I. LYCORIS II. CAMILLE III. D'.Z.N. IV. MARIE COSWAY V. FANNY Une Fable Épîtres Au marquis de Brazais À Le Brun À Le Brun et à Brazais À Abel de Fondat Aux frères Trudaine À François de Pange Ami, chez nos Français... Hymnes À La France Hymne Aux Suisses De Chateauvieux Odes Le Jeu de Paume À La Barre À Charlotte Corday Ô mon esprit... Byzance, mon berceau... Mon frère... Un vulgaire assassin... À Versailles La Jeune Captive Iambes Sa langue est un fer chaud... Voûtes du Panthéon... On dit que le dédain... Ils croyaient se cacher... Ils vivent cependant... Vingt barques... Quand au mouton bêlant... On vit; on vit infâme... Comme un dernier rayon... Vers inédits I II III IV V VI VII VIII IX FRAGMENTS Fragments d’idylles Le retour d’Ulysse Hercule Xanthus Hylas Dryas Le Malade La Liberté Pannychis Mes chants savent tout peindre... Les Jardins Allons, muse rustique... Nymphe tendre et vermeille... Fragments d’élégies FRAGMENTS d'Hermès FRAGMENT I PROLOGUE. FRAGMENT II CHANT I. FRAGMENT III CHANT II. FRAGMENT IV FRAGMENT V FRAGMENT VI. CHANT III. FRAGMENT VII FRAGMENT VIII. ÉPILOGUE FRAGMENTS De L’Amérique FRAGMENT I Magellan, fils du Tage FRAGMENT II Pour moi, je les crois fils FRAGMENT III Salut, ô belle nuit FRAGMENT IV Le poète divin FRAGMENT: L’Art d’aimer FRAGMENT: Susanne FRAGMENT: La France libre FRAGMENT: La République des Lettres Bucoliques et Idylles La Jeune Poésie Vierge au visage blanc, la jeune Poésie En silence attendue au banquet d'ambroisie Vint sur un siège d'or s'asseoir avec les Dieux, Des fureurs des Titans enfin victorieux. La bandelette auguste, au front de cette reine, Pressait les flots errants de ses cheveux d'ébène; La ceinture de pourpre ornait son jeune sein. L'amiante et la soie, en un tissu divin, Répandaient autour d'elle une robe flottante, Pure comme l'albâtre et d'or étincelante. Creux en profonde coupe, un vaste diamant, Lui porta du nectar le breuvage écumant. Ses belles mains volaient sur la lyre d'ivoire. Elle leva ses yeux où les transports, la gloire, Et l'âme et l'harmonie éclataient à la fois. Et, de sa belle bouche, exhalant une voix Plus douce que le miel ou les baisers des Grâces, Elle dit des vaincus les coupables audaces, Et les cieux raffermis et sûrs de notre encens, Et sous l'ardent Etna les traîtres gémissants. L’Aveugle « Dieu dont l’arc est d’argent, dieu de Claros, écoute; O Sminthée-Apollon, je périrai sans doute, Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant. » C’est ainsi qu’achevait l’aveugle en soupirant, Et près des bois marchait, faible, et sur une pierre S’asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre, Le suivaient, accourus aux abois turbulents Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlants. Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète, Protégé du vieillard la faiblesse inquiète; Ils l’écoutaient de loin, et s’approchant de lui: « Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? Serait-ce un habitant de l’empire céleste? Ses traits sont grands et fiers; de sa ceinture agreste Pend une lyre informe; et les sons de sa voix Émeuvent l’air et l’onde, et le ciel et les bois. » Mais il entend leurs pas, prête l’oreille, espère, Se trouble, et tend déjà les mains à la prière. « Ne crains point, disent-ils, malheureux étranger, Si plutôt, sous un corps terrestre et passager, Tu n’es point quelque dieu protecteur de la Grèce, Tant une grâce auguste ennoblit ta vieillesse! Si tu n’es qu’un mortel, vieillard infortuné, Les humains près de qui les flots t’ont amené Aux mortels malheureux n’apportent point d’injures. Les destins n’ont jamais de faveurs qui soient pures. Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux; Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux. -Enfants, car votre voix est enfantine et tendre, Vos discours sont prudents plus qu’on n’eût dû l’attendre; Mais, toujours soupçonneux, l’indigent étranger Croit qu’on rit de ses maux et qu’on veut l’outrager. Ne me comparez point à la troupe immortelle: Ces rides, ces cheveux, cette nuit éternelle, Voyez, est-ce le front d’un habitant des cieux? Je ne suis qu’un mortel, un des plus malheureux! Si vous en savez un, pauvre, errant, misérable, C’est à celui-là seul que je suis comparable; Et pourtant je n’ai point, comme fit Thamyris, Des chansons à Phoebus voulu ravir le prix; Ni, livré comme oedipe à la noire Euménide, Je n’ai puni sur moi l’inceste parricide; Mais les dieux tout-puissants gardaient à mon déclin Les ténèbres, l’exil, l’indigence et la faim. -Prends, et puisse bientôt changer ta destinée! Disent-ils. » Et tirant ce que, pour leur journée, Tient la peau d’une chèvre aux crins noirs et luisants, Ils versent à l’envi, sur ses genoux pesants, Le pain de pur froment, les olives huileuses, Le fromage et l’amande et les figues mielleuses; Et du pain à son chien entre ses pieds gisant, Tout hors d’haleine encore, humide et languissant, Qui, malgré les rameurs, se lançant à la nage, L’avait loin du vaisseau rejoint sur le rivage. « Le sort, dit le vieillard, n’est pas toujours de fer; Je vous salue, enfants venus de Jupiter; Heureux sont les parents qui tels vous firent naître! Mais venez, que mes mains cherchent à vous connaître; Je crois avoir des yeux. Vous êtes beaux tous trois. Vos visages sont doux, car douce est votre voix. Qu’aimable est la vertu que la grâce environne! Croissez, comme j’ai vu ce palmier de Latone, Alors qu’ayant des yeux je traversai les flots; Car jadis, abordant à la sainte Délos, Je vis près d’Apollon, à son autel de pierre, Un palmier, don du ciel, merveille de la terre. Vous croîtrez, comme lui, grands, féconds, révérés, Puisque les malheureux sont par vous honorés. Le plus âgé de vous aura vu treize années: A peine, mes enfants, vos mères étaient nées, Que j’étais presque vieux. Assieds-toi près de moi, Toi, le plus grand de tous; je me confie à toi. Prends soin du vieil aveugle. -O sage magnanime! Comment, et d’où viens-tu? car l’onde maritime Mugit de toutes parts sur nos bords orageux. -Des marchands de Cymé m’avaient pris avec eux. J’allais voir, m’éloignant des rives de Carie, Si la Grèce pour moi n’aurait point de patrie, Et des dieux moins jaloux, et de moins tristes jours; Car jusques à la mort nous espérons toujours. Mais pauvre et n’ayant rien pour payer mon passage, Ils m’ont, je ne sais où, jeté sur le rivage. -Harmonieux vieillard, tu n’as donc point chanté? Quelques sons de ta voix auraient tout acheté. -Enfants! du rossignol la voix pure et légère N’a jamais apaisé le vautour sanguinaire; Et les riches, grossiers, avares, insolents, N’ont pas une âme ouverte à sentir les talents. Guidé par ce bâton, sur l’arène glissante, Seul, en silence, au bord de l’onde mugissante, J’allais, et j’écoutais le bêlement lointain De troupeaux agitant leurs sonnettes d’airain. Puis j’ai pris cette lyre, et les cordes mobiles Ont encor résonné sous mes vieux doigts débiles Je voulais des grands dieux implorer la bonté, Et surtout Jupiter, dieu d’hospitalité, Lorsque d’énormes chiens à la voix formidable Sont venus m’assaillir; et j’étais misérable, Si vous (car c’était vous), avant qu’ils m’eussent pris, N’eussiez armé pour moi les pierres et les cris. -Mon père, il est donc vrai: tout est devenu pire, Car jadis, aux accents d’une éloquente lyre, Les tigres et les loups, vaincus, humiliés, D’un chanteur comme toi vinrent baiser les pieds. -Les barbares! J’étais assis près de la poupe. « Aveugle vagabond, dit l’insolente troupe, Chante, si ton esprit n’est point comme tes yeux, Amuse notre ennui; tu rendras grâce aux dieux. » J’ai fait taire mon coeur qui voulait les confondre: Ma bouche ne s’est point ouverte à leur répondre; Ils n’ont pas entendu ma voix, et sous ma main J’ai retenu le dieu courroucé dans mon sein. Cymé, puisque tes fils dédaignent Mnémosyne, Puisqu’ils ont fait outrage à la muse divine, Que leur vie et leur mort s’éteignent dans l’oubli, Que ton nom dans la nuit demeure enseveli! -Viens, suis-nous à la ville; elle est toute voisine, Et chérit les amis de la muse divine. Un siège aux clous d’argent te place à nos festins; Et là les mets choisis, le miel et les bons vins, Sous la colonne où pend une lyre d’ivoire, Te feront de tes maux oublier la mémoire. Et si, dans le chemin, rapsode ingénieux, Ta veux nous accorder tes chants dignes des cieux, Nous dirons qu’Apollon, pour charmer les oreilles, T’a lui-même dicté de si douces merveilles. -Oui, je le veux; marchons. Mais où m’entraînez-vous? Enfants du vieil aveugle, en quel lieu sommes-nous? -Syros est l’île heureuse où nous vivons, mon père. -Salut, belle Syros, deux fois hospitalière! Car sur ses bords heureux je suis déjà venu: Amis, je la connais. Vos pères m’ont connu. Ils croissaient comme vous; mes yeux s’ouvraient encore Au soleil, au printemps, aux roses de l’aurore; J’étais jeune et vaillant. Aux danses des guerriers, A la course, aux combats, j’ai paru des premiers. J’ai vu Corinthe, Argos, et Crète et les cent villes, Et du fleuve Egyptus les rivages fertiles; Mais la terre et la mer, et l’âge et les malheurs, Ont épuisé ce corps fatigué de douleurs. La voix me reste. Ainsi la cigale innocente, Sur un arbuste assise, et se console et chante. Commençons par les dieux: "Souverain Jupiter, Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer, Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, Salut! Venez à moi, de l’Olympe habitantes, Muses! vous savez tout, vous, déesses, et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous. » Il poursuit; et déjà les antiques ombrages Mollement en cadence inclinaient leurs feuillages; Et pâtres oubliant leur troupeau délaissé, Et voyageurs quittant leur chemin commencé, Couraient. Il les entend près de son jeune guide, L’un sur l’autre pressés, tendre une oreille avide; Et nymphes et sylvains sortaient pour l’admirer, Et l’écoutaient en foule, et n’osaient respirer, Car en de longs détours de chansons vagabondes Il enchaînait de tout les semences fécondes, Les principes du feu, les eaux, la terre et l’air, Les fleuves descendus du sein de Jupiter, Les oracles, les arts, les cités fraternelles, Et depuis le chaos les amours immortelles; D’abord le roi divin, et l’Olympe, et les cieux, Et le monde ébranlé d’un signe de ses yeux, Et les dieux partagés en une immense guerre, Et le sang plus qu’humain venant rougir la terre, Et les rois assemblés, et sous les pieds guerriers Une nuit de poussière, et les chars meurtriers, Et les héros armés, brillant dans les campagnes Comme un vaste incendie aux cimes des montagnes, Les coursiers hérissant leur crinière à longs flots, Et d’une voix humaine excitant les héros; De là, portant ses pas dans les paisibles villes, Les lois, les orateurs, les récoltes fertiles; Mais bientôt de soldats les remparts entourés, Les victimes tombant dans les parvis sacrés, Et les assauts mortels aux épouses plaintives, Et les mères en deuil, et les filles captives; Puis aussi les moissons joyeuses, les troupeaux Bêlants ou mugissants, les rustiques pipeaux, Les chansons, les festins, les vendanges bruyantes, Et la flûte et la lyre, et les noces dansantes. Puis, déchaînant les vents à soulever les mers, Il perdait les rochers sur les gouffres amers; De là, dans le sein frais d’une roche azurée, En foule il appelait les filles de Nérée, Qui, bientôt à ses cris s’élevant sur les eaux, Aux rivages troyens parcouraient les vaisseaux. Puis il ouvrait du Styx la rive criminelle, Et puis les demi-dieux et les champs d’asphodèle, Et la foule des morts: vieillards seuls et souffrants, Jeunes gens emportés aux yeux de leurs parents, Enfants dont au berceau la vie est terminée, Vierges dont le trépas suspendit l’hyménée. Mais, ô bois, ô ruisseaux, ô monts, ô durs cailloux! Quels doux frémissements vous agitèrent tous, Quand bientôt à Lemnos, sur l’enclume divine, Il forgeait cette trame irrésistible et fine Autant que d’Arachné les pièges inconnus, Et dans ce fer mobile emprisonnait Vénus, Et quand il revêtait d’une pierre soudaine La fière Niobé, cette mère thébaine; Et quand il répétait en accents de douleur De la triste Aédon l’imprudence et les pleurs, Qui d’un fils méconnu marâtre involontaire, Vola, doux rossignol, sous le bois solitaire! Ensuite, avec le vin, il versait aux héros Le puissant népenthès, oubli de tous les maux; Il cueillait le moly, fleur qui rend l’homme sage; Du paisible lotos il mêlait le breuvage: Les mortels oubliaient, à ce philtre charmés, Et la douce patrie et les parents aimés. Enfin l’Ossa, l’Olympe et les bois du Pénée Voyaient ensanglanter les banquets d’hyménée, Quand Thésée, au milieu de la joie et du vin, La nuit où son ami reçut à son festin Le peuple monstrueux des enfants de la nue, Fut contraint d’arracher l’épouse demi-nue Au bras ivre et nerveux du sauvage Eurytus. Soudain, le glaive en main, l’ardent Pirithoüs: « Attends; il faut ici que mon affront s’expie, Traître! » Mais avant lui, sur le centaure impie Dryas a fait tomber, avec tous ses rameaux, Un long arbre de fer hérissé de flambeaux. L’insolent quadrupède en vain s’écrie; il tombe, Et son pied bat le sol qui doit être sa tombe. Sous l’effort de Nessus, la table du repas Roule, écrase Cymèle, Évagre, Périphas. Pirithoüs égorge Antimaque et Pétrée, Et Cyllare aux pieds blancs, et le noir Macarée, Qui de trois fiers lions, dépouillés par sa main, Couvrait ses quatre flancs, armait son double sein. Courbé, levant un roc choisi pour leur vengeance, Tout à coup, sous l’airain d’un vase antique, immense, L’imprudent Bianor, par Hercule surpris, Sent de sa tête énorme éclater les débris. Hercule et la massue entassent en trophée Clanis, Démoléon, Lycotas, et Riphée Qui portait sur ses crins, de taches colorés, L’héréditaire éclat des nuages dorés. Mais d’un double combat Eurynome est avide, Car ses pieds, agités en un cercle rapide, Battent à coups pressés l’armure de Nestor; Le quadrupède Hélops fuit; l’agile Crantor, Le bras levé, l’atteint; Eurynome l’arrête; D’un érable noueux il va fendre sa tête, Lorsque le fils d’Égée, invincible, sanglant, L’aperçoit, à l’autel prend un chêne brûlant, Sur sa croupe indomptée, avec un cri terrible, S’élance, va saisir sa chevelure horrible, L’entraîne, et, quand sa bouche, ouverte avec effort, Crie, il y plonge ensemble et la flamme et la mort. L’autel est dépouillé. Tous vont s’armer de flamme, Et le bois porte au loin des hurlements de femme, L’ongle frappant la terre, et les guerriers meurtris, Et les vases brisés, et l’injure, et les cris. Ainsi le grand vieillard, en images hardies, Déployait le tissu des saintes mélodies. Les trois enfants émus, à son auguste aspect, Admiraient, d’un regard de joie et de respect, De sa bouche abonder les paroles divines, Comme en hiver la neige aux sommets des collines. Et, partout accourus, dansant sur son chemin, Hommes, femmes, enfants, les rameaux à la main, Et vierges et guerriers, jeunes fleurs de la ville, Chantaient: « Viens dans nos murs, viens habiter notre île; Viens, prophète éloquent, aveugle harmonieux, Convive du nectar, disciple aimé des dieux; Des jeux, tous les cinq ans, rendront saint et prospère Le jour où nous avons reçu le grand HOMÈRE. » Le Mendiant C’était quand le printemps a reverdi les prés. La fille de Lycus, vierge aux cheveux dorés, Sous les monts Achéens, non loin de Cérynée, .......................... Errait à l’ombre, aux bords du faible et pur Crathis, Car les eaux du Crathis, sous des berceaux de frêne, Entouraient de Lycus le fertile domaine. .......... Soudain, à l’autre bord, Du fond d’un bois épais, un noir fantôme sort, Tout pâle, demi-nu, la barbe hérissée: Il remuait à peine une lèvre glacée, Des hommes et des dieux implorait le secours, Et dans la forêt sombre errait depuis deux jours; Il se traîne, il n’attend qu’une mort douloureuse; Il succombe. L’enfant, interdite et peureuse, A ce hideux aspect sorti du fond des bois, Veut fuir; mais elle entend sa lamentable voix. Il tend les bras, il tombe à genoux; il lui crie Qu’au nom de tous les dieux il la conjure, il prie, Et qu’il n’est point à craindre, et qu’une ardente faim L’aiguillonne et le tue, et qu’il expire enfin. « Si, comme je le crois, belle dès ton enfance, C’est le dieu de ces eaux qui t’a donné naissance, Nymphe, souvent les voeux des malheureux humains Ouvrent des immortels les bienfaisantes mains, Ou si c’est quelque front porteur d’une couronne Qui te nomme sa fille et te destine au trône, Souviens-toi, jeune enfant, que le ciel quelquefois Venge les opprimés sur la tête des rois. Belle vierge, sans doute enfant d’une déesse, Crains de laisser périr l’étranger en détresse: L’étranger qui supplie est envoyé des dieux. » Elle reste. A le voir, elle enhardit ses yeux, ........ et d’une voix encore Tremblante: « Ami, le ciel écoute qui l’implore. Mais ce soir, quand la nuit descend sur l’horizon, Passe le pont mobile, entre dans la maison; J’aurai soin qu’on te laisse entrer sans méfiance. Pour la douzième fois célébrant ma naissance, Mon père doit donner une fête aujourd’hui. Il m’aime, il n’a que moi: viens t’adresser à lui, C’est le riche Lycus. Viens ce soir; il est tendre, Il est humain: il pleure aux pleurs qu’il voit répandre. » Elle achève ces mots, et, le coeur palpitant, S’enfuit; car l’étranger sur elle, en l’écoutant, Fixait de ses yeux creux l’attention avide. Elle rentre, cherchant dans le palais splendide L’esclave près de qui toujours ses jeunes ans Trouvent un doux accueil et des soins complaisants. Cette sage affranchie avait nourri sa mère; Maintenant sous des lois de vigilance austère, Elle et son vieil époux, au devoir rigoureux, Rangent des serviteurs le cortège nombreux. Elle la voit de loin dans le fond du portique, Court, et, posant ses mains sur ce visage antique: « Indulgente nourrice, écoute: il faut de toi Que j’obtienne un grand bien. Ma mère, écoute-moi; Un pauvre, un étranger, dans la misère extrême, Gémit sur l’autre bord, mourant, affamé, blême... Ne me décèle point. De mon père aujourd’hui J’ai promis qu’il pourrait solliciter l’appui. Fais qu’il entre: et surtout, ô mère de ma mère! Garde que nul mortel a’insulte à sa misère. -Oui, ma fille; chacun fera ce que tu veux, Dit l’esclave en baisant son front et ses cheveux; Oui, qu’à ton protégé ta fête soit ouverte, Ta mère, mon élève (inestimable perte!), Aimait à soulager les faibles abattus; Tu lui ressembleras autant par tes vertus Que par tes yeux si doux et tes grâces naïves. » Mais cependant la nuit assemble les convives: En habits somptueux, d’essences parfumés, Ils entrent. Aux lambris d’ivoire et d’or formés Pend le lin d’Ionie en brillantes courtines; Le toit s’égaye et rit de mille odeurs divines. La table au loin circule, et d’apprêts savoureux Se charge. L’encens vole en longs flots vaporeux: Sur leurs bases d’argent, des formes animées Élèvent dans leurs mains des torches enflammées; Les figures, l’onyx, le cristal, les métaux En vases hérissés d’hommes ou d’animaux, Partout, sur les buffets, sur la table, étincellent; Plus d’une lyre est prête; et partout s’amoncellent Et les rameaux de myrte et les bouquets de fleurs. On s’étend sur les lits teints de mille couleurs; Près de Lycus, sa fille, idole de la fête, Est admise. La rose a couronné sa tête. Mais, pour que la décence impose un juste frein, Lui-même est par eux tous élu roi du festin. Et déjà vins, chansons, joie, entretiens sans nombre, Lorsque, la double porte ouverte, un spectre sombre Entre, cherchant des yeux l’autel hospitalier. La jeune enfant rougit. Il court vers le foyer, Il embrasse l’autel, s’assied parmi la cendre; Et tous, l’oeil étonné, se taisent pour l’entendre. « Lycus, fils d’Évémon, que les dieux et le temps N’osent jamais troubler tes destins éclatants! Ta pourpre, tes trésors, ton front noble et tranquille, Semblent d’un roi puissant, l’idole de sa ville. A ton riche banquet un peuple convié T’honore comme un dieu de l’Olympe envoyé. Regarde un étranger qui meurt dans la poussière, Si tu ne tends vers lui la main hospitalière. Inconnu, j’ai franchi le seuil de ton palais: Trop de pudeur peut nuire à qui vit de bienfaits. Lycus, par Jupiter, par ta fille innocente Qui m’a seule indiqué ta porte bienfaisante!... Je fus riche autrefois: mon banquet opulent N’a jamais repoussé l’étranger suppliant. Et pourtant aujourd’hui la faim est mon partage, La faim qui flétrit l’âme autant que le visage, Par qui l’homme souvent, importun, odieux, Est contraint de rougir et de baisser les yeux! -Étranger, tu dis vrai, le hasard téméraire Des bons ou des méchants fait le destin prospère. Mais sois mon hôte. Ici l’on hait plus que l’enfer Le public ennemi, le riche au coeur de fer, Enfant de Némésis, dont le dédain barbare Aux besoins des mortels ferme son coeur avare. Je rends grâce à l’enfant qui t’a conduit ici. Ma fille, c’est bien fait; poursuis toujours ainsi. Respecter l’indigence est un devoir suprême. Souvent les immortels (et Jupiter lui-même) Sous des haillons poudreux, de seuil en seuil traînés, Viennent tenter le coeur des humains fortunés. » D’accueil et de faveur un murmure s’élève. Lycus descend, accourt, tend la main, le relève: « Salut, père étranger; et que puissent tes voeux Trouver le ciel propice à tout ce que tu veux! Mon hôte, lève-toi. Tu parais noble et sage; Mais cesse avec ta main de cacher ton visage. Souvent marchent ensemble indigence et vertu, Souvent d’un vil manteau le sage revêtu, Seul, vit avec les dieux et brave un sort inique. Couvert de chauds tissus, à l’ombre du portique, Sur de molles toisons, en un calme sommeil, Tu peux ici, dans l’ombre, attendre le soleil. Je te ferai revoir tes foyers, ta patrie, Tes parents, si les dieux ont épargné leur vie. Car tout mortel errant nourrit un long amour D’aller revoir le sol qui lui donna le jour. Mon hôte, tu franchis le seuil de ma famille A l’heure qui jadis a vu naître ma fille. Salut! Vois, l’on t’apporte et la table et le pain: Sieds-toi. Tu vas d’abord rassasier ta faim. Puis, si nulle raison ne te force au mystère, Tu nous diras ton nom, ta patrie et ton père. » Il retourne à sa place après que l’indigent S’est assis. Sur ses mains, d’une aiguière d’argent, Par une jeune esclave une eau pure est versée. Une table de cèdre, où l’éponge est passée, S’approche, et vient offrir à son avide main Et les fumantes chairs sur le disque d’airain, Et l’amphore vineuse, et la coupe aux deux anses. « Mange et bois, dit Lycus; oublions les souffrances, Ami! leur lendemain est, dit-on, un beau jour. » ................................................ Bientôt Lycus se lève et fait emplir sa coupe, Et veut que l’échanson verse à toute la troupe: « Pour boire à Jupiter, qui nous daigne envoyer L’étranger devenu l’hôte de mon foyer. » Le vin de main en main va coulant à la ronde; Lycus lui-même emplit une coupe profonde, L’envoie à l’étranger: « Salut, mon hôte, bois. De ta ville bientôt tu reverras les toits, Fussent-ils par-delà les glaces du Caucase. » Des mains de l’échanson l’étranger prend le vase, Se lève et sur eux tous il invoque les dieux. On boit; il se rassied. Et jusque sur ses yeux Ses noirs cheveux toujours ombrageant son visage, De sourire et de plainte il mêle son langage: « Mon hôte, maintenant que sous tes nobles toits De l’importun besoin j’ai calmé les abois, Oserai-je à ma langue abandonner les rênes? Je n’ai plus ni pays, ni parents, ni domaines. Mais écoute: le vin, par toi-même versé, M’ouvre la bouche. Ainsi, puisque j’ai commencé, Entends ce que peut-être il eût mieux valu taire. Excuse enfin ma langue, excuse ma prière; Car du vin, tu le sais, la téméraire ardeur Souvent à l’excès même enhardit la pudeur. Meurtri de durs cailloux ou de sables arides, Déchiré de buissons ou d’insectes avides, D’un long jeûne flétri, d’un long chemin lassé Et de plus d’un grand fleuve en nageant traversé, Je parais énervé, sans vigueur, sans courage; Mais je suis né robuste et n’ai point passé l’âge. La force et le travail, que je n’ai point perdus, Par un peu de repos me vont être rendus. Emploie alors mes bras à quelques soins rustiques. Je puis dresser au char tes coursiers olympiques, Ou, sous les feux du jour, courbé vers le sillon, Presser deux forts taureaux du piquant aiguillon. Je puis même, tournant la meule nourricière, Broyer le pur froment en farine légère. Je puis, la serpe en main, planter et diriger Et le cep et la treille, espoir de ton verger. Je tiendrai la faucille ou la faux recourbée, Et devant mes pas l’herbe ou la moisson tombée Viendra remplir ta grange en la belle saison; Afin que nul mortel ne dise en ta maison, Me regardant d’un oeil insultant et colère: O vorace étranger, qu’on nourrit à rien faire! -Vénérable indigent, va, nul mortel chez moi N’oserait élever sa langue contre toi. Tu peux ici rester, même oisif et tranquille, Sans craindre qu’un affront ne trouble ton asile. -L’indigent se méfie.-Il n’est plus de danger. -L’homme est né pour souffrir.-Il est né pour changer. -Il change d’infortune! -Ami, reprends courage: Toujours un vent glacé ne souffle point l’orage. Le ciel d’un jour à l’autre est humide ou serein, Et tel pleure aujourd’hui qui sourira demain. -Mon hôte, en tes discours préside la sagesse. Mais quoi! la confiante et paisible richesse Parle ainsi!... L’indigent espère en vain du sort; En espérant toujours il arrive à la mort. Dévoré de besoins, de projets, d’insomnie, Il vieillit dans l’opprobre et dans l’ignominie. Rebuté des humains durs, envieux, ingrats, Il a recours aux dieux qui ne l’entendent pas. Toutefois ta richesse accueille mes misères; Et puisque ton coeur s’ouvre à la voix des prières. Puisqu’il sait, ménageant le faible humilié, D’indulgence et d’égards tempérer la pitié, S’il est des dieux du pauvre, ô Lycus! que ta vie Soit un objet pour tous et d’amour et d’envie. -Je te le dis encore: espérons, étranger. Que mon exemple au moins serve à t’encourager Des changements du sort j’ai fait l’expérience. Toujours un même éclat n’a point à l’indigence Fait du riche Lycus envier le destin. J’ai moi-même été pauvre et j’ai tendu la main. Cléotas de Larisse, en ses jardins immenses, Offrit à mon travail de justes récompenses. « Jeune ami, j’ai trouvé quelques vertus en toi; Va, sois heureux, dit-il, et te souviens de moi. » Oui, oui, je m’en souviens: Cléotas fut mon père; Tu vois le fruit des dons de sa bonté prospère. A tous les malheureux je rendrai désormais Ce que dans mon malheur je dus à ses bienfaits. Dieux, l’homme bienfaisant est votre cher ouvrage; Vous n’avez point ici d’autre visible image; Il porte votre empreinte, il sortit de vos mains Pour vous représenter aux regards des humains. Veillez sur Cléotas! Qu’une fleur éternelle, Fille d’une âme pure, en ses traits étincelle; Que nombre de bienfaits, ce sont là ses amours, Fassent une couronne à chacun de ses jours; Et quand une mort douce et d’amis entourée Recevra sans douleur sa vieillesse sacrée, Qu’il laisse avec ses biens ses vertus pour appui A des fils, s’il se peut, encor meilleurs que lui. -Hôte des malheureux, le sort inexorable Ne prend point les avis de l’homme secourable. Tous, par sa main de fer en aveugles poussés, Nous vivons; et tes voeux ne sont point exaucés. Cléotas est perdu; son injuste patrie L’a privé de ses biens; elle a proscrit sa vie. De ses concitoyens dès longtemps envié, De ses nombreux amis en un jour oublié, Au lieu de ces tapis qu’avait tissus l’Euphrate, Au lieu de ces festins brillants d’or et d’agate Où ses hôtes, parmi les chants harmonieux, Savouraient jusqu’au jour les vins délicieux, Seul maintenant, sa faim, visitant les feuillages, Dépouille les buissons de quelques fruits sauvages; Ou, chez le riche altier apportant ses douleurs, Il mange un pain amer tout trempé de ses pleurs. Errant et fugitif, de ses beaux jours de gloire Gardant, pour son malheur, la pénible mémoire, Sous les feux du midi, sous le froid des hivers, Seul, d’exil en exil, de déserts en déserts, Pauvre et semblable à moi, languissant et débile, Sans appui qu’un bâton, sans foyer, sans asile, Revêtu de ramée ou de quelques lambeaux, Et sans que nul mortel attendri sur ses maux D’un souhait de bonheur le flatte et l’encourage; Les torrents et la mer, l’aquilon et l’orage, Les corbeaux, et des loups les tristes hurlements Répondant seuls la nuit à ses gémissements; N’ayant d’autres amis que les bois solitaires, D’autres consolateurs que ses larmes amères, Il se traîne; et souvent sur la pierre il s’endort A la porte d’un temple, en invoquant la mort. -Que m’as-tu dit? La foudre a tombé sur ma tête. Dieux! ah! grands dieux! partons. Plus de jeux, plus de fête! Partons. Il faut vers lui trouver des chemins sûrs; Partons. Jamais sans lui je ne revois ces murs. Ah! dieux! quand dans le vin, les festins, l’abondance, Enivré des vapeurs d’une folle opulence, Celui qui lui doit tout chante, et s’oublie, et rit, Lui peut-être il expire, affamé, nu, proscrit, Maudissant, comme ingrat, son vieil ami qui l’aime. Parle: était-ce bien lui? le connais-tu toi-même? En quels lieux était-il? où portait-il ses pas? Il sait où vit Lycus, pourquoi ne vient-il pas? Parle: était-ce bien lui? parle, parle, te dis-je; Où l’as-tu vu? -Mon hôte, à regret je t’afflige. C’était lui, je l’ai vu........................ ......................... Les douleurs de son âme Avaient changé ses traits. Ses deux fils et sa femme A Delphes, confiés au ministre du dieu, Vivaient de quelques dons offerts dans le saint lieu. Par des sentiers secrets fuyant l’aspect des villes, On les avait suivis jusques aux Thermopyles. Il en gardait encore un douloureux effroi. Je le connais; je fus son ami comme toi. D’un même sort jaloux une même injustice Nous a tous deux plongés au même précipice. Il me donna jadis (ce bien seul m’est resté) Sa marque d’alliance et d’hospitalité. Vois si tu la connais. » De surprise immobile, Lycus a reconnu son propre sceau d’argile; Ce sceau, don mutuel d’immortelle amitié, Jadis à Cléotas par lui-même envoyé. Il ouvre un oeil avide, et longtemps envisage L’étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage. « Est-ce toi, Cléotas? toi qu’ainsi je revoi? Tout ici t’appartient. O mon père! est-ce toi? Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. Cléotas! ô mon père! ô toi qui fus mon maître, Viens; je n’ai fait ici que garder ton trésor, Et ton ancien Lycus veut te servir encor; J’ai honte à ma fortune en regardant la tienne. » Et, dépouillant soudain la pourpre tyrienne Que tient sur son épaule une agrafe d’argent, Il l’attache lui-même à l’auguste indigent. Les convives levés l’entourent; l’allégresse Rayonne en tous les yeux. La famille s’empresse; On cherche des habits, on réchauffe le bain. La jeune enfant approche; il rit, lui tend la main: « Car c’est toi, lui dit-il, c’est toi qui, la première, Ma fille, m’as ouvert la porte hospitalière. » Bacchus Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée, O Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée; Viens, tel que tu parus aux déserts de Naxos Quand tu vins rassurer la fille de Minos. Le superbe éléphant, en proie à ta victoire, Avait de ses débris formé ton char d'ivoire. De pampres, de raisins mollement enchaîné, Le tigre aux larges flancs de taches sillonné, Et le lynx étoilé, la panthère sauvage, Promenaient avec toi ta cour sur ce rivage. L'or reluisait partout aux axes de tes chars. Les Ménades couraient en longs cheveux épars Et chantaient Évoé, Bacchus et Thyonée, Et Dionyse, Évan, Iacchus et Lénée, Et tout ce que pour toi la Grèce eut de beaux noms. Et la voix des rochers répétait leurs chansons, Et le rauque tambour, les sonores cymbales, Les hautbois tortueux, et les doubles crotales Qu'agitaient en dansant sur ton bruyant chemin Le faune, le satyre et le jeune Sylvain, Au hasard attroupés autour du vieux Silène, Qui, sa coupe à la main, de la rive indienne, Toujours ivre, toujours débile, chancelant, Pas à pas cheminait sur son âne indolent. Diane I O vierge de la chasse, ô quel que soit ton nom, Salut, reine des nuits, blanche soeur d'Apollon. Salut, Trivie, Hécate, ou Cynthie, ou Lucine, Lune, Phoebé, Diane, Artémis, ou Dictynne, Qui gouvernes les bois, les îles, les étangs, Et les ports, et les monts, et leurs noirs habitants. Viens, soit que, retenant ton écharpe mobile, Tu presses d'un taureau le flanc large et docile, Soit qu'en longue tunique, une torche à la main, D'un cerf aux cornes d'or tu diriges le frein. II Je verrai, descendu dans les bruyants vallons, Diane et son cortège errer aux pieds des monts. La dépouille des lynx est leur riche parure. Leur sein jeune et brillant fuit hors de leur ceinture. Les plis de leurs habits ne gênent point leurs pas Et laissent découverts leurs genoux délicats. Là s'arrêtent en foule auprès d'une fontaine Anticlée et Procris, Aréthuse et Cyrène, Vierges comme Diane et qui vont dans les bois Sur les loups dévorants épuiser leurs carquois. Je les verrai, Déesse, avec leurs doigts faciles, Dételer de ton char tes cerfs aux flancs agiles, Détacher le frein d'or trempé de leurs sueurs, Caresser leur poitrine et les nourrir de fleurs. Mais si le doux ruisseau roulant des ondes claires Vous invite à quitter vos tuniques légères, Déesse, je fuirai; car ton chaste courroux Est terrible et mortel. Je fuirai loin de vous, De peur qu'à te venger ta meute toute prête Ne voie un bois rameux s'élever sur ma tête. III Tel lorsque, n'ayant plus de traits dans son carquois, Diane se repose et dort au sein d'un bois, Haletant sur ses pas, son jeune chien fidèle, L'oeil sur elle attaché, vient s'asseoir auprès d'elle. Muet, l'oreille droite, il attend son réveil; Et si la chaste reine, au milieu du sommeil, Laisse vers lui tomber une main nonchalante, Il y va promener sa langue caressante. Proserpine I Salut, reine des morts, femme du Dieu d'enfer, Souterraine Junon, fille de Jupiter. Et, lorsque le tombeau m'ouvrira ton empire, De silence et d'oubli n'accuse point ma lyre, Comme au sage Thébain, divin chantre des Dieux. Mon ombre, pour venir, en songe harmonieux, Dicter des vers tardifs consacrés à ta gloire, N'aura point à sortir de la porte d'ivoire. II Sois donc propice aux tiens, vierge, épouse sacrée, O Junon des enfers qu'une mère éplorée, Sur un axe rapide attelé de serpents, Les flambeaux à la main, rechercha si longtemps. Déesse, tu n'es pas étrangère à cette île. N'es-tu pas, comme nous, enfant de la Sicile? Que de fois, retournant de leurs bruyants travaux, Les Cyclopes d'Etna chargés de leurs marteaux Te trouvaient, les pieds nus, assise dans la plaine, Ramassant des cailloux au sein d'une fontaine! Ils aimaient tour à tour, et tu ne fuyais pas, A porter ton enfance en leurs robustes bras. Si jamais dans les cieux l'enfant d'une immortelle Est aux voeux maternels indocile et rebelle, On appelle un Cyclope, et Mercure à l'instant Vient, imite leur voix; il fait peur à l'enfant Qui, ses mains sur les yeux, plus doux et moins colère, Se rejette en criant vers le sein de sa mère. Souvent, sur les genoux de ses frères nerveux, Tranquille, tu jouais avec leurs noirs cheveux. Ils riaient de te voir, de ta main enfantine, Arracher la toison de leur vaste poitrine. Pasiphaë Tu gémis sur l'Ida, mourante, échevelée, O reine! ô de Minos épouse désolée! Heureuse si jamais, dans ses riches travaux, Cérès n'eût pour le joug élevé des troupeaux!... Tu voles épier sous quelle yeuse obscure, Tranquille, il ruminait son antique pâture, Quel lit de fleurs reçut ses membres nonchalants, Quelle onde a ranimé l'albâtre de ses flancs. O nymphes, entourez, fermez, nymphes de Crète, De ces vallons, fermez, entourez la retraite, Si peut-être vers lui des vestiges épars Ne viendront point guider mes pas et mes regards. Insensée! à travers ronces, forêts, montagnes, Elle court. O fureur! dans les vertes campagnes, Une belle génisse à son superbe amant Adressait devant elle un doux mugissement. La perfide mourra. Jupiter la demande. Elle-même à son front attache la guirlande, L'entraîne, et sur l'autel prenant le fer vengeur: « Sois belle maintenant, et plais à mon vainqueur. » Elle frappe, et sa haine, à la flamme lustrale, Rit de voir palpiter le coeur de sa rivale. L'enlèvement d'Europe Telle éclate Vénus au milieu des trois soeurs. Mais son sort n’était pas de n’aimer que les fleurs Et de garder toujours sa pudique ceinture. Le roi des Dieux l’a vue. Une active blessure Le dévore, dompté sous l’arc insidieux Du Dieu qui peut dompter même le roi des Dieux. Mais, voulant la séduire, et de sa fière épouse Éviter, cependant, la colère jalouse, Il sut cacher le Dieu sous le front d’un taureau Non ressemblant à ceux qui, sous un lourd fardeau, Rampent, traînant d’un char les axes difficiles, Ou préparant la terre à des moissons fertiles: Sur tout son corps s’étend un blond et pur éclat; Une étoile d’argent sur son front délicat Luit; d’amour, dans ses yeux, brille la flamme ardente; Un double ivoire enfin sur sa tête élégante Se recourbe; la nuit tel est le beau croissant Que Phoebé dans les cieux allume en renaissant. Il va sur la prairie, et de frayeur atteinte Nulle vierge ne fuit. Elles courent, sans crainte, Vers l’animal paisible, et qui, plus que les fleurs, De l’ambroisie au loin exhale les odeurs. Il s’avance à pas lents trouver la jeune reine. Sur ses pieds délicats sa langue se promène. Europe, de sa bouche, en le voyant si beau, Vient essuyer l’écume, et baise le taureau. Il mugit doucement: la flûte de Lydie Chante une moins suave et tendre mélodie. Il s’incline à ses pieds; tient sur elle les yeux, Lui montre la beauté de son flanc spacieux; Soudain: « Venez, venez, ô mes chères compagnes, Dit-elle, de nos jeux égayons ces campagnes; Sur ce taureau si doux nous allons nous asseoir; Son large dos pourra toutes nous recevoir, Toutes nous emporter, comme un vaste navire. C’est un esprit humain qui sans doute l’inspire. Nul autre ne s’est vu qui pût lui ressembler. Il lui manque une voix. Il voudrait nous parler. » Elle dit et s’assied. La troupe à l’instant même Vient; mais se relevant sous le fardeau qu’il aime Le Dieu fuit vers la mer. L’imprudente soudain Les appelle à grands cris, pleure, leur tend la main; Elles courent; mais lui, qui de loin les devance, Comme un léger dauphin dans les ondes s’élance. En foule, sur les flancs de leurs monstres nageurs, Les filles de Nérée autour des voyageurs Sortent. Le roi des eaux, calmant la vague amère, Fraye, agile pilote, une voie à son frère; D’hyménée, auprès d’eux, les humides Tritons Sur leurs conques d’azur répètent les chansons. Sur le front du taureau la belle palpitante S’appuie, et l’autre main tient sa robe flottante Qu’à bonds impétueux souillerait l’eau des mers. Autour d’elle son voile épandu dans les airs, Comme le lin qui pousse une nef passagère, S’enfle, et sur son amant la soutient plus légère. Mais, dès que nul rivage à son timide effroi, Nul mont ne s’offrit plus, qu’elle n’eût devant soi Rien qu’une mer immense et le ciel sur sa tête, Promenant autour d’elle une vue inquiète: « Dieu taureau, quel es-tu? Parle, taureau trompeur, Où me vas-tu porter? N’en as-tu point de peur De ces flots? Car ces flots aux poupes vagabondes Cèdent; mais les troupeaux craignent les mers profondes. Où sera la pâture, et l’eau douce pour toi? Es-tu Dieu? Mais des Dieux que ne suis-tu la loi? La terre aux dauphins, l’onde aux taureaux est fermée. Mais toi seul sur la terre et sur l’onde animée Cours. Tes pieds sont la rame ouvrant le sein des mers Et bientôt des oiseaux peut-être dans les airs Iras-tu joindre aussi la volante famille Ô palais de mon père! ô malheureuse fille, Qui pour tenter sur l’onde un voyage nouveau, Seule, errante, ai suivi ce perfide taureau! Et toi, maître des flots, favorise ma route! Mon invisible appui se montrera sans doute; Sans doute ce n'est pas sans un pouvoir divin, Que s'aplanit sous moi cet humide chemin. » Elle dit. A ces mots, pour la tirer de peine, Du quadrupède amant sort une voix humaine. « Ô vierge, ne crains point les fureurs de la mer; Dans ce taureau nageur tu presses Jupiter. Je me choisis en maître une forme, un visage. Mon amour, ta beauté m’ont sous ce corps sauvage Fait mesurer des flots cet empire inconstant. La Crète, île fameuse, est le bord qui t’attend. Il m’a nourri moi-même. Et là, ta destinée Te promet de grands rois, fils de notre hyménée. » Il dit:le bord paraît. Les Heures, en ce lieu, Ont préparé son lit... Il se relève Dieu, Détache la ceinture à la belle étrangère, Et la Vierge en ses bras devient épouse et mère. Médée Hâte-toi, Lucifer, que ta marche trop lente Nous ramène du jour la clarté bienfaisante. Trahi d'une perfide indigne de mes soins, Dieux, quoique de son crime inutiles témoins, C'est cependant à vous qu'à mon heure dernière Je viens contre l'ingrate adresser ma prière. Amour, tu me fus cher entre les immortels; De roses mille fois décorant tes autels, Et couronnant ton front de pieuses guirlandes, A tes pieds j'épandis mes plus belles offrandes. Que Mopsus, s'il le peut, t'en vienne dire autant. Ta faveur m'était due: une ingrate pourtant Goûte avec ce perfide une infidèle joie; A des bras étrangers ses charmes sont en proie. Nise unie à Mopsus! pour quels voeux désormais, Amants, pourriez-vous craindre un funeste succès? Bientôt au noir corbeau s'unira l'hirondelle; Bientôt à ses amours la colombe infidèle, Loin du nid conjugal, portera sans effroi Au farouche épervier et son coeur et sa foi. O de ton digne époux, de Mopsus, digne épouse: C'est ainsi qu'autrefois quand ma flûte jalouse, Pleurant, te reprochait ton ingrate rigueur, Fière, et d'un rire amer tu déchirais mon coeur. Tu raillais ma pâleur et ma langue glacée, Mes cheveux négligé, et ma barbe hérissée; Et moi, faible incrédule, impuissant de mes feux, Tu m'étais chère encore et possédais mes voeux... Ah: je connais l'Amour; son enfance cruelle D'une affreuse lionne a sucé la mamelle; Et depuis, n'inspirant que trouble et que malheurs, Sa rage ne se plaît qu'à nager dans les pleurs. Dans le sang de ses fils, par l'Amour égarée, Une mère trempa sa main dénaturée; Une mère trempa sa détestable main. Mère, tu fus impie et l'Amour inhumain. Qui d'elle ou de l'Amour eut plus de barbarie? L'Amour fut inhumain; mère, tu fus impie. Néère Mais telle qu'à sa mort, pour la dernière fois, Un beau cygne soupire, et de sa douce voix, De sa voix qui bientôt lui doit être ravie, Chante, avant de partir, ses adieux à la vie, Ainsi, les yeux remplis de langueur et de mort, Pâle, elle ouvrit sa bouche en un dernier effort: « O vous, du Sébéthus naïades vagabondes, Coupez sur mon tombeau vos chevelures blondes. Adieu, mon Clinias! moi, celle qui te plus, Moi, celle qui t'aimai, que tu ne verras plus. O cieux, ô terre, ô mer, prés, montagnes, rivages, Fleurs, bois mélodieux, vallons, grottes sauvages, Rappelez-lui souvent, rappelez-lui toujours Néère tout son bien, Néère ses amours; Cette Néère, hélas! qu'il nommait sa Néère, Qui, pour lui criminelle, abandonna sa mère; Qui, pour lui fugitive, errant de lieux en lieux, Aux regards des humains n'osa lever les yeux. Oh! soit que l'astre pur des deux frères d'Hélène Calme sous ton vaisseau la vague ionienne; Soit qu'aux bords de Pæstum, sous ta soigneuse main, Les roses deux fois l'an couronnent ton jardin; Au coucher du soleil, si ton âme attendrie Tombe en une muette et molle rêverie, Alors, mon Clinias, appelle, appelle-moi. Je viendrai, Clinias; je volerai vers toi. Mon âme vagabonde, à travers le feuillage, Frémira; sur les vents ou sur quelque nuage Tu la verras descendre, ou du sein de la mer, S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air, Et ma voix, toujours tendre et doucement plaintive, Caresser, en fuyant, ton oreille attentive. » La Jeune Tarentine Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés, Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez! Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine! Un vaisseau la portait aux bords de Camarine: Là, l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a, pour cette journée, Dans le cèdre enfermé sa robe d’hyménée, Et l’or dont au festin ses bras seraient parés, Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles L’enveloppe; étonnée et loin des matelots, Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots. Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine! Son beau corps a roulé sous la vague marine. Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher, Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. Par ses ordres bientôt les belles Néréides L’élèvent au-dessus des demeures humides, Le portent au rivage, et dans ce monument L’ont au cap du Zéphyr déposé mollement; Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes, Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil, Répétèrent, hélas! autour de son cercueil: « Hélas! chez ton amant tu n’es point ramenée; Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée; L’or autour de tes bras n’a point serré de noeuds; Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux. » La Jeune Locrienne « Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour; Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue Ne cause un grand malheur, et je serais perdue! Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour? » Nous aimions sa naïve et riante folie, Quand soudain, se levant, un sage d'Italie, Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé, Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé Du muet de Samos qu'admire Métaponte, Dit: « Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte? Des moeurs saintes jadis furent votre trésor; Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or, Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères. Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères De ce berger sacré que Minerve autrefois Daignait former en songe à vous donner des lois? » Disant ces mots, il sort... Elle était interdite; Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite; Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus, Ses chansons, sa gaîté, sont bientôt revenus. Un jeune Thurien, aussi beau qu'elle est belle (Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle: Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier Le grave Pythagore et son grave écolier. Amymone Salut, belle Amymone; et salut, onde amère A qui je dois la belle à mes regards si chère. Assise dans sa barque, elle franchit les mers. Son écharpe à longs plis serpente dans les airs. Ainsi l'on vit Thétis flottant vers le Pénée, Conduite à son époux par le blond Hyménée, Fendre la plaine humide, et, se tenant au frein, Presser le dos glissant d'un agile dauphin. Si tu fusses tombée en ces gouffres liquides, La troupe aux cheveux noirs des fraîches Néréides A ton aspect sans doute aurait eu de l'effroi, Mais pour te secourir n'eût point volé vers toi. Près d'elle descendue, à leurs yeux exposée, Opis et Cymodoce et la blanche Nésée Eussent rougi d'envie, et sur tes doux attraits Cherché, non sans dépit, quelques défauts secrets; Et loin de toi chacune, avec un soin extrême, Sous un roc de corail menant le dieu qu'elle aime, L'eût tourmenté de cris amers, injurieux, S'il avait en partant jeté sur toi les yeux. Chrysé Pourquoi, belle Chrysé, t'abandonnant aux voiles, T'éloigner de nos bords sur la foi des étoiles? Dieux! je t'ai vue en songe; et, de terreur glacé, J'ai vu sur des écueils ton vaisseau fracassé, Ton corps flottant sur l'onde, et tes bras avec peine Cherchant à repousser la vague ionienne. Les filles de Nérée ont volé près de toi. Leur sein fut moins troublé de douleur et d'effroi, Quand, du bélier doré qui traversait leurs ondes, La jeune Hellé tomba dans leurs grottes profondes. Oh! que j'ai craint de voir à cette mer, un jour, Tiphys donner ton nom et plaindre mon amour! Que j'adressai de voeux aux dieux de l'onde amère! Que de voeux à Neptune, à Castor, à son frère! Glaucus ne te vit point; car sans doute avec lui Déesse au sein des mers tu vivrais aujourd'hui. Déjà tu n'élevais que des mains défaillantes; Tu me nommais déjà de tes lèvres mourantes, Quand, pour te secourir, j'ai vu fendre les flots Au dauphin qui sauva le chanteur de Lesbos. Arcas et Bacchylis Arcas Tu poursuis Damalis. Mais cette blonde tête Pour le joug de Vénus n'est point encore prête. C'est une enfant encore; elle fuit tes liens, Et ses yeux innocents n'entendent pas les tiens. Ta génisse naissante au sein du pâturage Ne cherche aux bords des eaux que le saule et l'ombrage; Sans répondre à la voix des époux mugissants, Elle se mêle aux jeux de ses frères naissants. Le fruit encore vert, la vigne encore acide Tentent de ton palais l'inquiétude avide. Va, l'automne bientôt succédant à des fleurs Saura mûrir pour toi leurs mielleuses liqueurs. Tu la verras bientôt, lascive et caressante, Tourner vers les baisers sa tête languissante. Attends. Le jeune épi n'est point couronné d'or; Le sang du doux mûrier ne jaillit point encor; La fleur n'a point percé sa tunique sauvage; Le jeune oiseau n'a point encore de plumage. Qui prévient le moment l'empêche d'arriver. Bacchylis Qui le laisse échapper ne peut le retrouver. Les fleurs ne sont pas tout! le verger vient d'éclore, Et l'automne a tenu les promesses de Flore. Le fruit est mûr, et garde en sa douce âpreté D'un fruit à peine mûr l'aimable crudité. L'oiseau d'un doux plumage enveloppe son aile. Du milieu des bourgeons le feuillage étincelle. La rose et Damalis de leur jeune prison Ont ensemble percé la jalouse cloison. Effrayée et confuse, et versant quelques larmes, Sa mère en souriant a calmé ses alarmes. L'hyménée a souri quand il a vu son sein Pouvoir bientôt remplir une amoureuse main. Sur le coing parfumé le doux printemps colore Une molle toison intacte et vierge encore. La grenade entr'ouverte au fond de ses réseaux Nous laisse voir l'éclat de ses rubis nouveaux. La châtaigne, longtemps cachée et dangereuse, Veut se montrer et fend son écorce épineuse. Mnazile et Chloé CHLOÉ. Fleurs, bocage sonore, et mobiles roseaux Où murmure zéphyr au murmure des eaux, Parlez; le beau Mnazile est-il sous vos ombrages? Il visite souvent vos paisibles rivages. Souvent j'écoute, et l'air qui gémit dans vos bois A mon oreille au loin vient apporter sa voix. MNAZILE. Onde, mère des fleurs, naïade transparente Qui pressez mollement cette enceinte odorante, Amenez-y Chloé, l'amour de mes regards. Vos bords m'offrent souvent ses vestiges épars. Souvent ma bouche vient sous vos sombres allées Baiser l'herbe et les fleurs que ses pas ont foulées. CHLOÉ. Oh! s'il pouvait savoir quel amoureux ennui Me rend cher ce bocage où je rêve de lui! Peut-être je devais d'un souris favorable L'inviter, l'engager à me trouver aimable. MNAZILE. Si pour m'encourager quelque dieu bienfaiteur Lui disait que son nom fait palpiter mon coeur! J'aurais dû l'inviter, d'une voix douce et tendre, A se laisser aimer, à m'aimer, à m'entendre. CHLOÉ. Ah! je l'ai vu; c'est lui. Dieux! je vais lui parler! O ma bouche, ô mes yeux, gardez de vous troubler. MNAZILE. Le feuillage a frémi. Quelque robe légère C'est elle! O mes regards, ayez soin de vous taire. CHLOÉ. Quoi, Mnazile est ici? Seule, errante, mes pas Cherchaient ici le frais et ne t'y croyaient pas. MNAZILE. Seul, au bord de ces flots que le tilleul couronne J'avais fui le soleil et n'attendais personne. L'Oaristys IMITÉE DE LA XXVIIe IDYLLE DE THÉOCRITE DAPHNIS. Hélène daigna suivre un berger ravisseur Berger comme Pâris, j'embrasse mon Hélène. NAÏS. C'est trop t'enorgueillir d'une faveur si vaine. DAPHNIS. Ah! ces baisers si vains ne sont pas sans douceur. NAÏS. Tiens; ma bouche essuyée en a perdu la trace. DAPHNIS. Eh bien! d'autres baisers en vont prendre la place, NAÏS. Adresse ailleurs ces voeux dont l'ardeur me poursuit: Va, respecte une vierge. DAPHNIS. Imprudente bergère, Ta jeunesse te flatte; ah! n'en sois point si fière: Comme un songe insensible elle s'évanouit. NAÏS. Chaque âge a ses honneurs, et la saison dernière Aux fleurs de l'oranger fait succéder son fruit. DAPHNIS. Viens sous ces oliviers; j'ai beaucoup à te dire. NAÏS. Non; déjà tes discours ont voulu me tenter. DAPHNIS. Suis-moi. sous ces ormeaux; viens de grâce écouter Les sons harmonieux que ma flûte respire: J'ai fait pour toi des airs, je te les veux chanter; Déjà tout le vallon aime à les répéter. NAÏS. Va, tes airs langoureux ne sauraient me séduire. DAPHNIS. Eh quoi! seule à Vénus penses-tu résister? NAÏS. Je suis chère à Diane; elle me favorise. DAPHNIS. Vénus a des liens qu'aucun pouvoir ne brise. NAÏS. Diane saura bien me les faire éviter. Berger, retiens ta main...; berger, crains ma colère. DAPHNIS. Quoi! tu veux fuir. l'amour! l'amour à qui jamais Le coeur d'une beauté ne pourra se soustraire? NAÏS. Oui, je veux le braver... Ah!... si je te suis chère... Berger..., retiens ta main..., laisse mon voile en paix. DAPHNIS. Toi-môme, hélas! bientôt livreras ces attraits A quelque autre berger bien moins digne de plaire. NAÏS. Beaucoup m'ont demandée, et leurs désirs confus N'obtinrent, avant toi, qu'un refus pour salaire. DAPHNIS. Et je ne dois comme eux attendre qu'un refus. NAÏS. Hélas! l'hymen aussi n'est qu'une loi de peine; Il n'apporte, dit-on, qu'ennuis et que douleurs. DAPHNIS. On ne te l'a dépeint que de fausses couleurs: Les danses et les jeux, voilà ce qu'il amène. NAÏS. Une femme est esclave. DAPHNIS. Ah! plutôt elle est reine. NAÏS. Tremble près d'un époux et n'ose lui parler. DAPHNIS. Eh! devant qui ton sexe est-il fait pour trembler? NAÏS. A des travaux affreux Lucine nous condamne. DAPHNIS. Il est bien doux alors d'être chère à Diane. NAÏS. Quelle beauté survit à ces rudes combats? DAPHNIS. Une mère y recueille une beauté nouvelle: Des enfants adorés feront tous tes appas; Tu brilleras en eux d'une splendeur plus belle. NAÏS. Mais, tes voeux écoutés, quel en serait le prix? DAPHNIS. Tout: mes troupeaux, mes bois et ma belle prairie; Un jardin grand et riche, une maison jolie, Un bercail spacieux pour tes chères brebis; Enfin, tu me diras ce qui pourra te plaire; Je jure de quitter tout pour te satisfaire: Tout pour toi sera fait aussitôt qu'entrepris. NAÏS. Mon père... DAPHNIS. Oh! s'il n'est plus que lui qui te retienne, Il approuvera tout dès qu'il saura mon nom. NAÏS. Quelquefois il suffit que le nom seul prévienne: Quel est ton nom? DAPHNIS. Daphnis; mon père est Palémon. NAÏS. Il est vrai: ta famille est égale à la mienne. DAPHNIS. Rien n'éloigne donc plus cette douce union. NAÏS. Montre-les moi ces bois qui seront mon partage. DAPHNIS. Viens;. c'est à ces cyprès de leurs fleurs couronnés. NAÏS. Restez chères brebis; restez sous cet ombrage. DAPHNIS. Taureaux, paissez en paix; à celle qui m'engage Je vais montrer les biens qui lui sont destinés. NAÏS. Satyre, que fais-tu? Quoi! ta main ose encore... DAPHNIS. Eh! laisse-moi toucher ces fruits délicieux... Et ce jeune duvet... NAÏS. Berger..., au nom des dieux... Ah!... je tremble... DAPHNIS. Et pourquoi? que crains-tu? Je t'adore. Viens. NAÏS. Non; arrête... Vois, cet humide gazon Va souiller ma tunique, et je serais perdue; Mon père le verrait. DAPHNIS. Sur la terre étendue Saura te garantir cette épaisse toison. NAÏS. Dieux! quel est ton dessein? Tu m'ôtes ma ceinture. DAPHNIS. C'est un don pour Vénus! vois, son astre nous luit. NAÏS. Attends...; si quelqu'un vient... Ah dieux! j'entends du bruit. DAPHNIS. C'est ce bois qui de joie et s'agite et murmure. NAÏS. Tu déchires mon voile!... Où me cacher! Hélas! Me voilà nue! où fuir! DAPHNIS. A ton amant unie, De plus riches habits couvriront tes appas. NAÏS. Tu promets maintenant... Tu préviens mon envie; Bientôt à mes regrets tu m'abandonneras. DAPHNIS Oh non! jamais... Pourquoi, grands dieux! ne puis-je pas Te donner et mon sang, et mon ame, et ma vie. NAÏS. Ah... Daphnis! je me meurs... Apaise ton courroux, Diane. DAPHNIS. Que crains-tu? L'amour sera pour nous. NAÏS. Ah! méchant, qu'as-tu fait? DAPHNIS. J'ai signé ma promesse. NAÏS. J'entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse. DAPHNIS. Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux. Ô jeune adolescent.... I Ô jeune adolescent, tu rougis devant moi. Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi: C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence. Viens; il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance. Ô jeune adolescent, viens savoir que mon coeur N'a pu de ton visage oublier la douceur. Bel enfant, sur ton front la volupté réside; Ton regard est celui d'une vierge timide. Ton sein blanc, que ta robe ose cacher au jour, Semble encore ignorer qu'on soupire d'amour; Viens le savoir de moi; viens, je veux te l'apprendre. Viens remettre en mes mains ton âme vierge et tendre, Afin que mes leçons, moins timides que toi, Te fassent soupirer et languir comme moi; Et qu'enfin rassuré, cette joue enfantine Doive à mes seuls baisers cette rougeur divine. II Oh! je voudrais qu'ici tu vinsses un matin Reposer mollement ta tête sur mon sein! Je te verrais dormir, retenant mon haleine, De peur de t'éveiller, ne respirant qu'à peine. Mon écharpe de lin que je ferais flotter, Loin de ton beau visage aurait soin d'écarter Les insectes volants dont les ailes bruyantes Aiment à se poser sur les lèvres dormantes. III Mon visage est flétri des regards du soleil. Mon pied blanc sous la ronce est devenu vermeil. J'ai suivi tout le jour le fond de la vallée; Des bêlements lointains partout m'ont appelée. J'ai couru; tu fuyais sans doute loin de moi: C'était d'autres pasteurs. Où te chercher, ô toi Le plus beau des humains? Dis-moi, fais-moi connaître Où sont donc tes troupeaux, où tu les mènes paître, Pour que je cesse enfin de courir sur les pas Des troupeaux étrangers que tu ne conduis pas. IV Viens. Là sur des joncs frais ta place est toute prête. Viens, viens, sur mes genoux, viens reposer ta tête. Les yeux levés sur moi, tu resteras muet, Et je te chanterai la chanson qui te plaît. Comme on voit, au moment où Phoebus va renaître, La nuit prête à s'enfuir, le jour prêt à paraître, Je verrai tes beaux yeux, les yeux de mon ami, En un léger sommeil se fermer à demi. Tu me diras: « Adieu, je dors, adieu, ma belle. Adieu, dirai-je, adieu, dors, mon ami fidèle, Car le [...] aussi dort le front vers les cieux. » Et j'irai te baiser et le front et les yeux. V La nymphe l'aperçoit, et l'arrête, et soupire. Vers un banc de gazon, tremblante, elle l'attire; Elle s'assied. Il vient, timide avec candeur, Ému d'un peu d'orgueil, de joie et de pudeur. Les deux mains de la nymphe errent à l'aventure. L'une, de son front blanc, va de sa chevelure Former les blonds anneaux. L'autre de son menton Caresse lentement le mol et doux coton. « Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle, Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle. Viens, ô mon bel ami, viens, assieds-toi sur moi. Dis, quel âge, mon fils, s'est écoulé pour toi? Aux combats du gymnase as-tu quelque victoire? Aujourd'hui, m'a-t-on dit, tes compagnons de gloire, Trop heureux! te pressaient entre leurs bras glissants, Et l'olive a coulé sur tes membres luisants. Tu baisses tes yeux noirs? Bienheureuse la mère Qui t'a formé si beau, qui t'a nourri pour plaire! Sans doute elle est déesse. Eh quoi! ton jeune sein Tremble et s'élève? Enfant, tiens, porte ici ta main. Le mien plus arrondi s'élève davantage. Ce n'est pas (le sais-tu? déjà dans le bocage Quelque voile de nymphe est-il tombé pour toi?), Ce n'est pas cela seul qui diffère chez moi. Tu souris? tu rougis? Que ta joue est brillante! Que ta bouche est vermeille et ta peau transparente! N'es-tu pas Hyacinthe au blond Phoebus si cher? Ou ce jeune Troyen ami de Jupiter? Ou celui qui, naissant pour plus d'une immortelle, Entr'ouvrit de Myrrha l'écorce maternelle? Enfant, qui que tu sois, oh! tes yeux sont charmants, Bel enfant, baise-moi. Mon coeur de mille amants Rejeta mille fois la poursuite enflammée; Mais toi seul, aime-moi, j'ai besoin d'être aimée. » Blanche et douce colombe Blanche et douce colombe, aimable prisonnière, Quel injuste ennemi te cache à la lumière? Je t'ai vue aujourd'hui (que le ciel était beau!) Te promener long-temps sur le bord du ruisseau; Au hasard, en tous lieux, languissante, muette, Tournant tes doux regards et tes pas et ta tête. Caché dans le feuillage, et n'osant l'agiter, D'un rameau sur un autre à peine osant sauter, J'avais peur que le vent décelât mon asile. Tout seul je gémissais, sur moi-même immobile, De ne pouvoir aller, le ciel était si beau! Promener avec toi sur le bord du ruisseau. Car si j'avais osé, sortant de ma retraite, Près de ta tête amie aller porter ma tête, Avec toi murmurer, et fouler sous mes pas Le même pré foulé sous tes pieds délicats, Mes ailes et ma voix auraient frémi de joie; Et les noirs ennemis, les deux oiseaux de proie, Ces gardiens envieux qui te suivent toujours, Auraient connu soudain que tu fais mes amours. Tous les deux à l'instant, timide prisonnière, T'auraient, dans ta prison, ravie à la lumière; Et tu ne viendrais plus, quand le ciel sera beau, Te promener encor sur le bord du ruisseau. Blanche et douce brebis à la voix innocente, Si j'avais, pour toucher ta laine obéissante Osé sortir du bois et bondir avec toi, Te béler mes amours et t'appeler à moi, Les deux loups soupçonneux qui marchaient à ta suite, M'auraient vu. Par leurs cris, ils t'auraient mise en fuite, Et pour te dévorer eussent fondu sur toi, Plutôt que te laisser un moment avec moi. Imitation d'Ovide Bacchus se déguisait sous un moins beau visage, Quand de Tyrrhéniens une troupe sauvage Vint le ravir plongé dans un profond sommeil. Leur vaisseau le reçoit; on part, à son réveil, Il s'étonne. On lui jure, au moment qu'il les prie, De voguer vers Naxos qu'il nomme sa patrie. Il dissimule, et puis, l'oeil errant sur les flots: « O ciel! ah! malheureux! ce n'est point là Naxos! Dieux! grands Dieux! » et ses mains dans ses feintes alarmes Déchirent ses cheveux, et ses yeux sont en larmes. « Jeune homme, lui dit l'un, que nos font tes malheurs? Tu viendras nous servir; et laisse là tes pleurs. » Il dit. Le vaisseau tremble. Et des formes terribles De tigres, de lions, de panthères horribles Fondent sur eux. En foule et n'ayant plus de voix, Les traîtres du vaisseau s'élancent à la fois, O prodige! et couverts d'une écaille étrangère Se vont, légers dauphins, cacher sous l'onde amère. Élégie Allons, douce Élégie... Allons, douce Élégie, à qui dans mes beaux jours J'ai tant fait soupirer d'inquiètes amours, Ta voix n'est pas toujours à gémir destinée. Près d'un lit maternel vient bénir l'hyménée. Descendons sur ces bords dont Pomone et Cérès Ont au Dieu de la vigne interdit les guérets, Où la Seine, superbe au milieu de ses îles, De ses blonds Neustriens baignant les monts fertiles, Sous leur vaste cité qu'enrichissent ses eaux, De l'Océan lointain appelle les vaisseaux. O jours de mon printemps... Ô jours de mon printemps, jours couronnés de rose, A votre fuite en vain un long regret s'oppose. Beaux jours, quoique, souvent obscurcis de mes pleurs, Vous dont j'ai su jouir même au sein des douleurs, Sur ma tête bientôt vos fleurs seront fanées; Hélas! bientôt le flux des rapides années Vous aura loin de moi fait voler sans retour. Oh! si du moins alors je pouvais à mon tour; Champêtre possesseur, dans mon humble chaumière Offrir à mes amis une ombre hospitalière; Voir mes lares charmés, pour les bien recevoir, A de joyeux banquets la nuit les faire asseoir; Et là nous souvenir, au milieu de nos fêtes, Combien chez eux longtemps, dans leurs belles retraites, Soit sur ces bords heureux, opulents avec choix, Où Montigny s'enfonce en ses antiques bois, Soit où la Marne lente, en un long cercle d'îles, Ombrage de bosquets l'herbe et les prés fertiles, J'ai su, pauvre et content, savourer à longs traits Les muses, les plaisirs, et l'étude et la paix. Qui ne sait être pauvre est né pour l'esclavage. Qu'il serve donc les grands, les flatte, les ménage; Qu'il plie, en approchant de ces superbes fronts, Sa tête à la prière, et son âme aux affronts, Pour qu'il puisse, enrichi de ces affronts utiles, Enrichir à son tour quelques têtes serviles. De ses honteux trésors je ne suis point jaloux. Une pauvreté libre est un trésor si doux! Il est si doux, si beau, de s'être fait soi-même, De devoir tout à soi, tout aux beaux-arts qu'on aime; Vraie abeille en ses dons, en ses soins, en ses moeurs, D'avoir su se bâtir, des dépouilles des fleurs, Sa cellule de cire, industrieux asile Où l'on coule une vie innocente et facile; De ne point vendre aux grands ses hymnes avilis; De n'offrir qu'aux talents de vertus ennoblis, Et qu'à l'amitié douce et qu'aux douces faiblesses, D'un encens libre et pur les honnêtes caresses! Ainsi l'on dort tranquille, et, dans son saint loisir, Devant son propre coeur on n'a point à rougir. Si le sort ennemi m'assiège et me désole, On pleure: mais bientôt la tristesse s'envole; Et les arts, dans un coeur de leur amour rempli, Versent de tous les maux l'indifférent oubli. Les délices des arts ont nourri mon enfance. Tantôt, quand d'un ruisseau, suivi dès sa naissance, La nymphe aux pieds d'argent a sous de longs berceau Fait serpenter ensemble et mes pas et ses eaux, Ma main donne au papier, sans travail, sans étude, Des vers fils de l'amour et de la solitude; Tantôt de mon pinceau les timides essais Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès Ma toile avec Sappho s'attendrit et soupire; Elle rit et s'égaye aux danses du satyre; Ou l'aveugle Ossian y vient pleurer ses yeux, Et pense voir et voit ses antiques aïeux Qui dans l'air, appelés à ses hymnes sauvages, Arrêtent près de lui leurs palais de nuages. Beaux-arts, ô de la vie aimables enchanteurs, Des plus sombres ennuis riants consolateurs, Amis sûrs dans la peine et constantes maîtresses, Dont l'or n'achète point l'amour ni les caresses, Beaux-arts, dieux bienfaisants, vous que vos favoris Par un indigne usage ont tant de fois flétris, Je n'ai point partagé leur honte trop commune; Sur le front des époux de l'aveugle Fortune Je n'ai point fait ramper vos lauriers trop jaloux: J'ai respecté les dons que j'ai reçus de vous. Je ne vais point, à prix de mensonges serviles, Vous marchander au loin des récompenses viles, Et partout, de mes vers ambitieux lecteur, Faire trouver charmant mon luth adulateur. Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère, Ces vieilles amitiés de l'enfance première, Quand tous quatre, muets, sous un maître inhumain, Jadis au châtiment nous présentions la main; Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mêmes De Pange, fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime: Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois, A des vers non sans peine obtenus de ma voix, Prête une oreille amie et cependant sévère. Puissé-je ainsi toujours dans cette troupe chère Me revoir, chaque fois que mes avides yeux Auront porté longtemps mes pas de lieux en lieux, Amant des nouveautés compagnes de voyage; Courant partout, partout cherchant à mon passage Quelque ange aux yeux divins qui veuille me charmer, Qui m'écoute ou qui m'aime, ou qui se laisse aimer! O Muses, accourez... Ô Muses, accourez; solitaires divines, Amantes des ruisseaux, des grottes, des collines! Soit qu'en ses beaux vallons Nîme égare vos pas; Soit que de doux pensers, en de riants climats, Vous retiennent aux bords de Loire ou de Garonne; Soit que, parmi les choeurs de ces nymphes du Rhône, La lune, sur les prés où son flambeau vous luit, Dansantes, vous admire au retour de la nuit; Venez. J'ai fui la ville aux Muses si contraire, Et l'écho fatigué des clameurs du vulgaire. Sur les pavés poudreux d'un bruyant carrefour Les poétiques fleurs n'ont jamais vu le jour. Le tumulte et les cris font fuir avec la lyre L'oisive rêverie au suave délire; Et les rapides chars et leurs cercles d'airain Effarouchent les vers, qui se taisent soudain. Venez. Que vos bontés ne me soient point avares. Mais, oh! faisant de vous mes pénates, mes lares, Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi! Et, villageois tranquille, ayant pour tout emploi Dormir et ne rien faire, inutile poëte, Goûter le doux oubli d'une vie inquiète! Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans, Mes rustiques souhaits m'ont porté vers les champs; Si mon coeur dévorait vos champêtres histoires, Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires, Ces fleuves, ces vergers, Éden aimé des cieux Et du premier humain berceau délicieux; L'épouse de Booz, chaste et belle indigente, Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas! Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas; Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage N'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage. Oh! oui, je veux un jour, en des bords retirés, Sur un riche coteau ceint de bois et de prés, Avoir un humble toit, une source d'eau vive Qui parle, et dans sa fuite et féconde et plaintive Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux. Là je veux, ignorant le monde et ses travaux, Loin du superbe ennui que l'éclat environne, Vivre comme jadis, aux champs de Babylone, Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints; Avoir amis, enfants, épouse belle et sage; Errer, un livre en main, de bocage en bocage; Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs. Douce mélancolie! aimable mensongère, Des antres, des forêts déesse tutélaire, Qui vient d'une insensible et charmante langueur Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur, Quand, sorti vers le soir des grottes reculées, Il s'égare à pas lents au penchant des vallées, Et voit des derniers feux le ciel se colorer, Et sur les monts lointains un beau jour expirer. Dans sa volupté sage, et pensive et muette, Il s'assied, sur son sein laisse tomber sa tête. Il regarde à ses pieds, dans le liquide azur Du fleuve qui s'étend comme lui calme et pur, Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages, Et la pourpre en festons couronnant les nuages. Il revoit près de lui, tout à coup animés, Ces fantômes si beaux, de nos coeurs tant aimés, Dont la troupe immortelle habite sa mémoire Julie, amante faible et tombée avec gloire; Clarisse, beauté sainte où respire le ciel, Dont la douleur ignore et la haine et le fiel, Qui souffre sans gémir, qui périt sans murmure; Clémentine adorée, âme céleste et pure, Qui, parmi les rigueurs d'une injuste maison, Ne perd point l'innocence en perdant la raison. Mânes aux yeux charmants, vos images chéries Accourent occuper ses belles rêveries; Ses yeux laissent tomber une larme. Avec vous Il est dans vos foyers, il voit vos traits si doux. A vos persécuteurs il reproche leur crime. Il aime qui vous aime, il hait qui vous opprime. Mais tout à coup il pense, ô mortels déplaisirs! Que ces touchants objets de pleurs et de soupirs Ne sont peut-être, hélas! que d'aimables chimères, De l'âme et du génie enfants imaginaires. Il se lève, il s'agite à pas tumultueux; En projets enchanteurs il égare ses voeux: Il ira le coeur plein d'une image divine, Chercher si quelques lieux ont une Clémentine, Et dans quelque désert, loin des regards jaloux, La servir, l'adorer et vivre à ses genoux. Heureux qui, se livrant... Heureux qui, se livrant aux sages disciplines, Nourri du lait sacré des antiques doctrines, Ainsi que de talents a jadis hérité D'un bien modique et sûr qui fait la liberté! Il a, dans sa paisible et sainte solitude, Du loisir, du sommeil, et les bois et l'étude, Le banquet des amis, et quelquefois, les soirs, Le baiser jeune et frais d'une blanche aux yeux noirs. Il ne faut point qu'il dompte un ascendant suprême, Opprime son génie et s'éteigne soi-même, Pour user sans honneur et sa plume et son temps A des travaux obscurs tristement importants. Il n'a point, pour pousser sa barque vagabonde, A se précipiter dans les flots du grande monde; Il n'a point à souffrir vingt discours odieux De raisonneurs méchants encor plus qu'ennuyeux, Tels qu'en de longs détours de disputes frivoles Hurlent de vingt partis les prétentions folles: Prêtres et gens de cour, ambitieux tyrans, Nobles et magistrats, superbes ignorants, Tous vieux usurpateurs et voraces corsaires, Et dignes héritiers de l'esprit de nos pères. Il n'entend point tonner le chef-d'oeuvre ampoulé D'un sourcilleux rimeur au fauteuil installé. Il ne doit point toujours déguiser ce qu'il pense, Imposer à son âme un éternel silence, Trahir la vérité pour avoir le repos, Et feindre d'être un sot pour vivre avec les sots. Des belles voluptés... Des belles voluptés la voix enchanteresse N'aurait point entraîné mon oisive jeunesse. Je n'aurais point en vers de délices trempés, Et de l'art des plaisirs mollement occupés, Plein des douces fureurs d'un délire profane, Livré nue aux regards ma muse courtisane. J'aurais, jeune Romain, au sénat, aux combats, Usé pour la patrie et ma voix et mon bras; Et si du grand César l'invincible génie A Pharsale eût fait vaincre enfin la tyrannie, J'aurais su, finissant comme j'avais vécu. Sur les bords africains, défait et non vaincu. Fils de la liberté, parmi ses funérailles, D'un poignard vertueux déchirer mes entrailles! Et des pontifes saints les bancs religieux Verraient même aujourd'hui vingt sophistes pieux Prouver en longs discours appuyés de maximes Que toutes mes vertus furent de nobles crimes, Que ma mort fut d'un lâche, et que le bras divin M'a gardé des tourmens qui n'auront point de fin. Loin des bords trop fleuris... Loin des bords trop fleuris de Gnide et de Paphos, Effrayé d'un bonheur ennemi du repos, J'allais, nouveau pasteur, aux champs de Syracuse Invoquer dans mes vers la nymphe d'Aréthuse, Lorsque Vénus, du haut des célestes lambris, Sans armes, sans carquois, vint m'amener son fils. Tous deux ils souriaient: « Tiens, berger, me dit-elle, Je te laisse mon fils, sois son guide fidèle; Des champêtres douceurs instruis ses jeunes ans; Montre-lui la sagesse, elle habite les champs. » Elle fuit. Moi, crédule à cette voix perfide, J'appelle près de moi l'enfant doux et timide. Je lui dis nos plaisirs et la paix des hameaux; Un dieu même au Pénée abreuvant des troupeaux; Bacchus et les moissons; quel dieu, sur le Ménale, Forma de neuf roseaux une flûte inégale. Mais lui, sans écouter mes rustiques leçons, M'apprenait à son tour d'amoureuses chansons: La douceur d'un baiser et l'empire des belles; Tout l'Olympe soumis à des beautés mortelles; Des flammes de Vénus Pluton même animé; Et le plaisir divin d'aimer et d'être aimé. Que ses chants étaient doux! je m'y laissai surprendre. Mon âme ne pouvait se lasser de l'entendre. Tous mes préceptes vains, bannis de mon esprit, Pour jamais firent place à tout ce qu'il m'apprit. Il connaît sa victoire, et sa bouche embaumée Verse un miel amoureux sur ma bouche pâmée. Il coula dans mon coeur; et, de cet heureux jour, Et ma bouche et mon coeur n'ont respiré qu'amour. Oh! puisse le ciseau... Oh! puisse le ciseau qui doit trancher mes jours Sur le sein d'une belle en arrêter le cours! Qu'au milieu des langueurs, au milieu des délices, Achevant de Vénus les plus doux sacrifices, Mon âme, sans efforts, sans douleurs, sans combats, Se dégage et s'envole, et ne le sente pas! Qu'attiré sur ma tombe, où la pierre luisante Offrira de ma fin l'image séduisante, Le voyageur ému dise avec un soupir: « Ainsi puissé-je vivre et puissé-je mourir! » Quand d’un souffle jaloux... Quand d’un souffle jaloux la Parque meurtrière Viendra de mon flambeau dissiper la lumière, Si tu viens près de moi, sur mon lit de douleur Ta présence pourra répandre des douceurs. Pour apaiser l’effroi que cet instant réveille, Que le son de ta voix flatte encore mon oreille, Qu’autour de toi mes bras soient encore attachés, Que tes yeux sur les miens soient encore penchés, Que ta bouche se joigne à ma bouche expirante, Que je tienne ta main dans ma main défaillante! LA LAMPE O nuit! j'avais juré d'aimer cette infidèle, Sa bouche me jurait une amour éternelle; Et c'est toi qu'attestait notre commun serment. L'ingrate s'est livrée aux bras d'un autre amant, Lui promet de l'aimer, le lui dit, le lui jure, Et c'est encore toi qu'atteste la parjure! Et toi lampe nocturne, astre cher à l'amour, Sur le marbre posée, ô toi! qui, jusqu'au jour, De ta prison de verre éclairais nos tendresses, C'est toi qui fus témoin de ses douces promesses; Mais, hélas! avec toi son amour incertain Allait se consumant, et s'éteignit enfin. Avec toi les sermens de cette bouche aimée S'envolèrent bientôt en légère fumée. Près de son lit, c'est moi qui fis veiller tes feux Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux; Et tu ne t'éteins pas à l'aspect de son crime! Et tu sers aux plaisirs d'un rival qui m'opprime! Tu peux, fausse comme elle, et comme elle sans foi, Être encor pour autrui ce que tu fus pour moi Montrant à d'autres yeux, que tu guides sur elle, Combien elle est perfide et combien elle est belle! - Poëte malheureux, de quoi m'accuses-tu? Pour te la conserver j'ai fait ce que j'ai pu. - Mes yeux, dans ses forfaits même ont su la poursuivre, Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre: Hier, elle semblait en efforts languissants Avoir peine à traîner ses pas et ses accens. Le jour venait de fuir, je commençais à luire; Sa couche la reçut, et je l'ouïs te dire Que de son corps souffrant les débiles langueurs D'un sommeil long et chaste imploraient les douceurs. Tu l'embrasses, tu pars, tu la vois endormie. A peine tu sortais, que cette porte amie S'ouvre: un front jeune et blond se présente, et je vois Un amant aperçu pour la première fois. Elle alors d'une voix tremblante et favorable, Lui disait: « Non, partez; non, je suis trop coupable...» Elle parlait ainsi, mais lui tendait les bras. Le jeune homme près d'elle arrivait pas à pas. Alors je vis s'unir ces deux bouches perfides. Je vis de ses beaux flancs l'albâtre ardent et pur, Lis, ébène, corail, roses, veines d'azur; Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée De sa nudité seule embellie et parée, Quand vos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller La vit sous tes baisers dormiret s'éveiller; Et quand tes cris joyeux vantaient ma complaisance, Et qu'elle, en souriant, maudissait ma présence. En vain, au dieu d'amour que je crus ton appui, Je demandai la voix qu'il me donne aujourd'hui. Je voulais reprocher tes pleurs à l'infidèle, Je l'aurais appelée ingrate, criminelle. Du moins pour réveiller dans leur profane sein Le remords, la terreur, je m'agitai soudain, Et je fis à grand bruit de la mèche brûlante Jaillir en mille éclairs la flamme pétillante. Elle pâlit, trembla, tourna sur moi les yeux, Et d'une voix mourante, elle dit: « Ah! grands dieux! » Faut-il, quand tes désirs font taire mes murmures, » Voir encor ce témoin qui compte mes parjures! » Elle s'élance; et lui, la serrant dans ses bras, La retenait, disant: « Non, non, ne l'éteins pas. » Je cessai de brûler. Suis mon exemple, cesse. On aime un autre amant. Aime une autre maîtresse. Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi, Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi. Je suis né pour l'amour... Je suis né pour l'amour, j'ai connu ses travaux, Mais, certes, sans mesure il m'accable de maux A porter ce revers mon âme est impuissante. Eh quoi! beauté divine, incomparable amante, Je vous perds! Quoi, par vous nos liens sont rompus, Vous le voulez; adieu, vous ne me verrez plus: Du besoin de tromper ma fuite vous délivre. Je vais loin de vos yeux pleurer au lieu de vivre, Mais vous fûtes toujours l'arbitre de mon sort; Déjà vous prévoyez, vous annoncez ma mort. Oui, sans mourir, hélas! on ne perd point vos charmes, Ah! que n'êtes-vous là pour voir couler mes larmes! Pour connaître mon coeur, vos fers, vos cruautés, Tout l'amour qui m'embrase et que vous méritez. Pourtant que faut-il faire? on dit (dois-je le croire) Qu'aisément de vos traits on bannit la mémoire; Que jusqu'ici vos bras inconstants et légers Ont reçu mille amans comme moi passagers; Que l'ennui de vous perdre où mon âme succombe, N'a d'aucun malheureux accéléré la tombe. Comme eux j'ai pu vous plaire, et comme eux vous lasser; De vous comme eux encor je pourrai me passer. Mais quoi! je vous jurai d'éternelles tendresses! Et quand vous m'ayez fait, vous, les mêmes promesses, Était-ce rien qu'un piége? Il n'a point réussi, J'ai fait comme vous-même, ah! l'an vous trompe aussi; Vous, dans l'art de tromper maîtresse sans émule. Vous avez donc pensé, perfide trop crédule, Qu'un amant, par vous-même instruit au Changement N'oserait, comme vous, abusés d'un serment? En moi c'était vengeance; à vous ce fut un crime. A tort un agresseur dispute à sa victime Des armes dont son bras s'est servi le premier; Le fer a droit d'ouvrir le flanc du meurtrier. Trahir qui nous trahit est juste autant qu'utile, Et l'inventeur cruel du taureau de Sicile Lui-même à l'essayer justement condamné, A fait mugir l'airain qu'il avait façonné. Maintenant, poursuivez: il suffit qu'on vous voie, Vos filets aisément feront une autre proie; Je m'en fie à votre art moins qu'à votre beauté. Toutefois, songez-y, fuyez la vanité. Vous me devez un peu cette beauté nouvelle„ Vos attraits sont à moi: c'est moi qui vous fis belle, Soit orgueil, indulgence; ou captieux détour, Soit que mon coeur gagné par vos semblants d'amour, D'un peu d'aveuglement n'ait point su se défendre, (Car mon coeur est si bon et ma muse est si tendre!) Je vins à vos genoux, en soupirs caressants, D'un vers adulateur vous prodiguer l'encens; De vos regards éteints la tristesse chagrine Fut bientôt dans mes vers une langueur divine. Ce corps fluet, débile, et presque inanimé,. En un corps tout nouveau dans mes vers transformé, S'élançait léger, souple; ils vous portaient la vie; Des Nymphes, dans mes vers, vous excitiez l'envie. Que de fois sur vos traits, par ma muse polis, Ils ont mêlé la rose au pur éclat des lis! Taudis qu'au doux réveil de l'aurore fleurie Vos traits n'offraient aux yeux qu'une pâleur flétrie, Et le soir, embellis de tout l'art du matin, N'avaient de rose, hélas! qu'un peu trop de carmin. Ces folles visions des flammes dévorées Ont péri, grâce aux dieux, pour jamais ignorées. Sur la foi de mes vers mes amis transportés Cherchaient partout vos pas, vos attraits si vantés, Vous voyaient; et soudain, dans leur surprise extrême, Se demandaient tout bas si c'était bien vous-même; Et de mes yeux séduits plaignant la trahison M'indiquaient l'ellébore ami de la raison. Quoi! c'est là cet objet d'un si pompeux hommage! Dieux! quels flots de vapeurs inondent son visage! Ses yeux si doux sont morts; elle croit qu'elle vit; Esculape doit seul approcher de son lit; Et puis tout ce qu'en vous je leur montrais de grâce N'était rien à leurs yeux que fard et que grimace. Je devais avoir honte: ils ne concevaient pas Quel charme si puissant m'attirait dans vos bras. Dans vos bras! qu'ai-je dit? Oh non! Vénus avare Ne m'a point fait un don qui.. fut toujours si rare. Si je l'ai cru long-temps, après votre serment Je vous crois, et jamais une belle ne ment; Jamais de vos bontés la confidente amie Ne vint m'ouvrir la nuit une porte endormie, Et jusqu'au lit de pourpre en cent détours obscurs Guider ma main errante à pas muets et sûrs. Je l'ai, cru; pardonnez, mais ce sera, je pense, Oui, c'est qu'à mon sommeil plein de votre présence, Un songe officieux, enfant de mes désirs, M'apporta votre image et de vagues plaisirs. Cette faute à vos yeux doit s'excuser peut-être; Même on cite un ingrat qui vous la fit commettre. Adieu, suivez le cours de vos nobles travaux. Cherchez, aimez, trompez mille imprudents rivaux; Je ne leur dirai point que vous êtes perfide, Que le plaisir de nuire est le seul qui vous guide, Que vous êtes plus tendre alors qu'un noir dessein, Pour troubler leur repos veille dans voué sein; Mais ils sauront bientôt, honteux de leur faiblesse, Quitter avec opprobre une indigne maîtresse; Vous pleurerez, et moi j'apprendrai vos douleurs Sans même les entendre, ou rire de vos pleurs. Tel j’étais autrefois... Tel j'étais autrefois et tel je suis encor. Quand ma main imprudente a tari mon trésor, Ou la nuit, accourant au sortir de la table, Si Laure m'a fermé le seuil inexorable, Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux, Content et sans désirs, je rends grâces aux dieux. Je crie: O soins de l'homme, inquiétudes vaines! Oh! que de vide, hélas! dans les choses humaines! Faut-il ainsi poursuivre au hasard emportés Et l'argent et l'amour, aveugles déités! Mais si Plutus revient, de sa source dorée, Conduire dans mes mains quelque veine égarée; A mes signes, du fond de son appartement, Si ma blanche voisine a souri mollement: Adieu les grands discours, et le volume antique, Et le sage Lycée, et l'auguste Portique; Et reviennent en foule et soupirs et billets, Soins de plaire, parfums et fêtes et banquets, Et longs regards d'amour et molles élégies, Et jusques au matin amoureuses orgies. Ah! le pourrai-je au moins... Ah! le pourrai-je au moins? suis-je assez intrépide? Et toute belle enfin serait-elle perfide? Moi, tendre, même faible, et dans l'âge d'aimer, Faut-il n'oser plus voir tout ce qui peut charmer? Quand chacun à l'envi jouit, aime, soupire, Faut-il donc de Vénus abjurer seul l'empire? Ne plus dire: « Je t'aime », et dormir jusqu'au jour, Sans avoir pour adieux quelque baiser d'amour? Et lorsque les désirs, les songes, ou l'aurore, Troubleront mon sommeil, me réveiller encore, Sans que ma main déserte et seule à s'avancer Trouve dans tout mon lit une main à presser? Allez, mes vers, allez... Allez, mes vers, allez; je me confie en vous; Allez fléchir son coeur, désarmer son courroux; Suppliez, gémissez, implorez sa clémence, Tant qu'elle vous admette enfin à sa présence. Entrez: à ses genoux prosternez vos douleurs, Le deuil peint sur le front, abattus, tout en pleurs; Et ne revoyez point mon seuil triste et farouche, Que vous ne m'apportiez un pardon de sa bouche. Il n’est donc plus d'espoir... Il n'est donc plus d'espoir, et ma plainte perdue A son esprit distrait n'est pas même rendue! Couchons-nous sur sa porte. Ici, jusques au jour Elle entendra les pleurs d'un malheureux amour. Mais, non... Fuyons... Une autre avec plaisir tentée Prendra soin d'accueillir ma flamme rebutée, Et de mes longs tourments pour consoler mon coeur... Mais plutôt renonçons à ce sexe trompeur. Qui? moi? j'aurais voulu sur ce seuil inflexible Tenter à mes douleurs un coeur inaccessible; J'aurais flatté, gémi, pleuré, prié, pressé!... A me dire coupable elle m'aurait forcé?... Que l'amour au plus sage inspire de folie! Allons; me voilà libre, et pour toute ma vie. Oui, j'y suis résolu; je n'aimerai jamais; J'en jure... Ma perfide avec tous ses attraits Ferait pour m'apaiser un effort inutile... J'admire seulement qu'à ce sexe imbécile Nous daignions sur nos voeux laisser aucun pouvoir; Pour repousser ses traits on n'a qu'à le vouloir. Ingrate que j'aimais, je te hais, je t'abhorre... Mais quel bruit à sa porte?... Ah! dois-je attendre encore? J'entends crier les gonds... On ouvre, c'est pour moi!... Oh! ma Camille m'aime et me garde sa foi... Je l'adore toujours... Ah! dieux! ce n'est pas elle! Le vent seul a poussé cette porte cruelle. L'ingrate de mes maux n'a eu point de pitié... Je lui dois bien ma rage et mon inimitié. Vent jaloux, pour jouer ma crédule espérance, Avec sa perfidie es-tu d'intelligence? J’ai suivi les conseils... J'ai suivi les conseils d'une triste sagesse. Je suis donc sage enfin; je n'ai plus de maîtresse. Sois satisfait, mon coeur. Sur un si noble appui Tu vas dormir en paix dans ton sublime ennui. Quel dégoût vient saisir mon ame consternée, Seule dans elle-même, hélas! emprisonnée? Viens, ô ma lyre! ô toi mes dernières amours; (Innocentes du moins) viens, O ma lyre; accours. Chante-moi de ces airs qu'à ta voix jeune et tendre Les lyres de la Grèce ont su jadis apprendre. Quoi! je suis seul? O Dieux! où sont donc mes amis! Ah: ce coeur qui toujours à l'amitié soumis, D'étendre ses liens fit son besoin suprême, Faut-il l'abandonner, le laisser à lui-même? Où sont donc mes amis? Objets chéris et doux! Je souffre, ô mes amis! Ciel! où donc êtes-vous? A tout ce qu'elle entend, de vous seuls occupée, De chaque bruit lointain mon oreille frappée, Ecoute; et croit souvent reconnaître vos pas; Je m'élance, je cours, et vous ne venez pas! Ah! vous accuserez votre absence infidelle, Quand vous saurez qu'ainsi je souffre et vous appelle. Que je plains un méchant! Sans doute avec effroi Il porte à tout moment les yeux autour de soi; Il n'y voit qu'un désert; tout fuit, tout se retire. Son oeil ne vit jamais de bouche lui sourire; Jamais, dans les revers qu'il ose déclarer, De doux regards sur lui s'attendrir et pleurer. O de se confier noble et douce habitude! Non, mon coeur n'est point né pour vivre en solitude: Il me faut qui m'estime, il me faut des amis A qui dans mes secrets tout accès soit permis; Dont les yeux, dont la main dans la mienne pressée, Réponde à mon silence, et sente ma pensée. Ah! si pour moi jamais tout coeur était fermé, Si nul ne songe à moi, si je ne suis aimé, Vivre importun, proscrit, flatte peu mon envie. Et quels sont ses plaisirs, que fait-il de la vie Le malheureux qui, seul, exclus de tout lien, Ne connaît pas un coeur on reposer le sien; Une ame on dans ses maux comme en un saint asile, Il puisse fuir la sienne et se rasseoir tranquille; Pour qui nul n'a de voeux, qui jamais dans ses pleurs Ne peut se dire: « Allons, je sais que mes douleurs Tourmentent mes amis, et quoiqu'en mon absence, Ils accusent mon sort et prennent ma défense. » Souffre un moment encor... Souffre un moment encor; tout n'est que changement; L'axe tourne, mon coeur; souffre encore un moment. La vie est-elle toute aux ennuis condamnée? L'hiver ne glace point tous les mois de l'année, L'Eurus retient souvent ses bonds impétueux; Le fleuve, emprisonné dans des rocs tortueux, Lutte, s'échappe, et va, par des pentes fleuries, S'étendre mollement sur l'herbe des prairies. C'est ainsi que, d'écueils et de vagues pressé, Pour mieux goûter le calme, il faut avoir passé, Des pénibles détroits d'une vie orageuse, Dans une vie enfin plus douce et plus heureuse. La Fortune, arrivant à pas inattendus, Frappe, et jette en vos mains mille dons imprévus: On le dit. Sur mon seuil jamais cette volage N'a mis le pied. Mais quoi! son opulent passage, Moi qui l'attends plongé dans un profond sommeil, Viendra, sans que j'y pense, enrichir mon réveil. Toi, qu'aidé de l'aimant plus sûr que les étoiles, Le nocher sur la mer poursuit à pleines voiles; Qui sais de ton palais, d'esclaves abondant, De diamants, d'azur, d'émeraudes ardent, Aux gouffres du Potose, aux antres de Golconde, Tenir les rênes d'or qui gouvernent le monde, Brillante déité! tes riches favoris Te fatiguent sans cesse et de voeux et de cris: Peu satisfait le pauvre. O belle souveraine! Peu; seulement assez pour que, libre de chaîne, Sur les bords où, malgré ses rides, ses revers, Belle encor l'Italie attire l'univers, Je puisse au sein des arts vivre et mourir tranquille! C'est là que mes désirs m'ont promis un asile; C'est là qu'un plus beau ciel peut-être dans mes flancs Éteindra les douleurs et les sables brûlants. Là j'irai t'oublier, rire de ton absence; Là, dans un air plus pur respirer, en silence Et nonchalant du terme où finiront mes jours, La santé, le repos, les arts et les amours. Vous restez, mes amis... Vous restez, mes amis, dans ces murs où la Seine Voit sans cesse embellir les bords dont elle est reine, Et près d'elle partout voit changer tous les jours Les fêtes, les nivaux, les belles, les amours. Moi, l'espoir du repos et du bonheur peut-être, Cette fureur d'errer, de voir et de connaître, La santé que j'appelle et qui fuit mes douleurs (Bien sans qui tous les biens n'ont aucunes douceurs) A mes pas inquiets tout me livre et m'engage. C'est au milieu des soins compagnons du voyage, Que m'attend une sainte et studieuse paix Que les flèches d'amour ne troubleront jamais. Je suivrai des amis; mais mon ame d'avance; Vous, mes autres amis, pleure de votre absence, Et voudrait, partagée en des penchans si doux, Et partir avec eux et rester près de vous. Ce couple fraternel, ces ames que j'embrasse D'un lien qui du temps craignant peu les menaces, Se perd dans notre enfance, unit nos premiers jours, Sont mes guides encore; ils le furent toujours. Toujours leur amitié, généreuse, empressée, A porté mes ennuis et ne s'est point lassée. Quand Phoebus, que l'hiver chasse de vos remparts, Va de loin vous jeter quelques faibles regards, Nous allons, sur ses pas, visiter d'autres rives, Et poursuivre au midi ses chaleurs fugitives. Nous verrons tous ces lieux dont les brillans destins Occupent la mémoire ou les yeux des humains. Marseille où l'Orient amène la fortune; Et Venise élevée à l'hymen de Neptune; Le Tibre fleuve-roi, Rome fille de Mars, Qui régna par le glaive et règne par les arts; Athènes qui n'est plus, et Byzance ma mère; Smyrne qu'habite encor le souvenir d'Homère. Croyez, car en tous lieux mon coeur m'aura suivi, Que partout où je suis vous avez un ami. Mais le sort est secret! Quel mortel peut connaître Ce que lui porte l'heure et l'instant qui va naître? Souvent ce souffle pur dont l'homme est animé, Esclave d'un climat, d'un ciel accoutumé, Redoute un autre ciel, et ne veut plus nous suivre Loin des lieux où le temps l'habitua de vivre. Peut-être errant au loin, sous de nouveaux climats, Je vais chercher la mort qui ne me cherchait pas. Alors, ayant sur moi versé des pleurs fidèles, Mes amis reviendront, non sans larmes nouvelles, Vous conter mon destin, nos projets, nos plaisirs Et mes derniers discours et mes derniers soupirs. Vivez heureux! gardez ma mémoire aussi chère, Soit que je vive encor, soit qu'en vain je l'espère. Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans les douze palais où résident les mois, D'une double moisson la grange sera pleine, Avant que dans vos bras la voile nous ramène. Si long-temps autrefois nous n'étions point perdus! Aux plaisirs citadins tout l'hiver assidus, Quand les jours repoussaient leurs bornes circonscrites, Et des nuits à leur tour usurpaient les limites, Comme oiseaux du printemps, loin du nid paresseux, Nous visitons les bois et les côteaux vineux, Les peuples, les cités, les brillantes naïades. Et l'humide départ des sinistres pléïades Nous renvoyait chercher la ville et ses plaisirs, On souvent rassemblés, livrés à nos loisirs, Honteux d'avoir trouvé nos amours infidèles Disputer des beaux-arts, de la gloire et des belles. Ah! nous ressemblions, arrêtés ou flottants, Aux fleuves comme nous voyageurs inconstants. Ils courent à grand bruit; ils volent, ils bondissent; Dans les vallons rians leurs flots se ralentissent. Quand l'hiver accourant du blanc sommet des monts, Vient mettre un frein de glace à leurs pas vagabonds, Ils luttent vainement, leurs ondes sont esclaves: Mais le printemps revient amollir leurs entraves, Leur frein s'use et se brise au souffle du zéphyr Et l'onde en liberté recommence à courir. Sur La Mort D'un Enfant L'innocente victime, au terrestre séjour, N'a vu que le printemps qui lui donna le jour. Rien n'est resté de lui qu'un nom, un vain nuage, Un souvenir, un songe, une invisible image. Adieu, fragile enfant échappé de nos bras; Adieu, dans la maison d'où l'on ne revient pas. Nous ne te verrons plus, quand de moissons couverte La campagne d'été rend la ville déserte; Dans l'enclos paternel nous ne te verrons plus, De tes pieds, de tes mains, de tes flancs demi-nus, Presser l'herbe et les fleurs dont les nymphes de Seine Couronnent tous les ans les coteaux de Lucienne. L'axe de l'humble char à tes jeux destiné, Par de fidèles mains avec toi promené, Ne sillonnera plus les prés et le rivage. Tes regards, ton murmure, obscur et doux langage, N'inquiéteront plus nos soins officieux; Nous ne recevrons plus avec des cris joyeux Les efforts impuissants de ta bouche vermeille A bégayer les sons offerts à ton oreille. Adieu, dans la demeure où nous nous suivrons tous, Où ta mère déjà tourne ses yeux jaloux. Partons, la voile est prête... Partons, la voile est prête, et Byzance m'appelle. Je suis vaincu; je suis au joug d'une cruelle. Le temps, les longues mers peuvent seuls m'arracher. Ses traits que malgré moi je vais toujours chercher, Son image partout à mes yeux répandue; Et les lieux qu'elle habite et ceux ou je l'ai vue, Son nom qui me poursuit, tout offre à tout moment, Au feu qui me consume un funeste aliment, Ma chère liberté, mon unique héritage, Trésor qu'on méconnaît tant qu'on en a l'usage, Si doux à perdre, hélas! et sitôt regretté, M'attends-tu sur ces bords, ma chère liberté? Salut, Dieux de l'Euxin... Salut, Dieux de l'Euxin, Hellé, Sestos, Abyde, Et Nymphe du Bosphore, et Nymphe Propontide, Qui voyez aujourd'hui du barbare Osmanlin Le croissant oppresseur toucher à son déclin; Hèbre, Pangée, Hæmus, et Rhodope et Riphée; Salut, Thrace ma mère et la mère d'Orphée, Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps; Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps, Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans les murs de Byzance. Où sont ces grands tombeaux... Où sont ces grands tombeaux qui devaient à jamais D’une épouse fidèle attester les regrets? L’herbe couvre Corinthe, Argos, Sparte, Mycènes; La faux coupe le chaume aux champs où fut Athène. Ilion, de ces Dieux qui bâtirent tes tours Contre le fils d’Achille implore le secours. Et toi qui, subjuguant l’un et l’autre Neptune, De Rome si longtemps balança la fortune, De tes murs aujourd’hui, de tes fameux remparts On cherche vainement les cadavres épars. Et vous, fiers monuments des arts et du génie, Que la main d’une femme éleva sur l’Asie, Prodigieuse enceinte où l’Euphrate étonné Vit de ses flots vaincus le cours emprisonné, Murs de bitume enduits, dont les vastes racines Semblaient de l’univers attendre les ruines, Temples, marbres, métaux, qu’êtes-vous devenus? Votre nom plus heureux, grâce aux chantres célèbres, De la nuit envieuse a percé les ténèbres. Ainsi, vainqueur de Troie... Ainsi, vainqueur de Troie et des vents et des flots, D'un navire emprunté pressant les matelots, Le fils du vieux Laèrte arrive en sa patrie, Baise, en pleurant, le sol de son île chérie; Il reconnaît le port couronné de rochers, Où le vieillard des mers accueille les nochers, Et que l'olive épaisse entoure de son ombre; il retrouve la source et l'antre humide et sombre. Où l'abeille murmure; où, pour charnier les yeux, Teints de pourpre et d'azur, des tissus précieux Se forment sous les mains des naÏades sacrées; Et dans ses premiers voeux ces nymphes adorées (Que ses yeux n'osaient plus espérer de revoir) De vivre, de régner lui permettent l'espoir. O des fleuves français brillante souveraine, Salut! ma longue course à tes bords me ramène, Moi que ta nymphe pure en son lit de roseaux Fit errer tant de fois au doux bruit de ses eaux; Moi qui la vis couler plus lente et plus facile, Quand ma bouche animait. la flûte de Sicile; Moi, quand l'amour trahi me fit verser des pleurs, Qui l'entendis gémir et pleurer mes douleurs. Tout mon cortége antique, àux chansons langoureuses, Revole comme moi vers tes rives heureuses. Promptes dans tous mes pas à me suivre en tous lieux, Le rire sur la bouche et les pleurs dans les yeux, Partout autour de moi mes jeunes élégies Promenaient les éclats de leurs folles orgies; Et les cheveux épars, se tenant-par la main De leur danse élégante égayaient mon chemin. Il est bien doux d'avoir dans sa vie innocente Une muse naïve et de haines exempte, Dont l'honnête candeur ne garde aucun secret; Où l'on puisse au hasard, sans crainte, sans apprêt. Sûr de ne point rougir en voyant la lumière, Répandre, dévoiler son ame toute entière. C'est ainsi, promené sur tout cet univers, Que mon coeur vagabond laisse tomber des vers. De ses pensers errans vive et rapide image, Chaque chanson nouvelle a son nouveau langage, Et des rêves nouveaux, un nouveau sentiment: Tous sont divers, et tous furent vrais un moment. Mais que les premiers pas ont d'alarmes craintives! Nymphe de Seine, on dit que Paris sur tes rives Fait asseoir vingt conseils de critiques nombreux, Du Pinde partagé despotes soupçonneux Affaiblis de leurs yeux la vigilance amère. Dis-leur que sans s'armer d'un front dur et sévère, Ils peuvent négliger les pas et les douceurs D'une muse timide, et qui parmi ses soeurs, Rivale de personne et sans demander grâce, Vient, le regard baissé, solliciter sa place; Dont la main est sans tache, et n'a connu jamais Le fiel dont la satire envenime ses traits. Ah! ne le croyez pas... Ah! ne le croyez pas que par moments j’oublie Et mon coeur, et l'amour, extase, poésie, Vous surtout, belle et douce à mes rêves secrets, Vous dont les purs regards font les miens indiscrets. Sans doute c'est plaisir d'oublier à son aise La tenace douleur qui déchire ou qui pèse, Les ennuis au fiel noir, l'argent que l'on nous doit, L'avenir et la mort qui nous montre du doigt, Tout ce qui se résout en larmes chez les femmes... Les petits maux souvent veulent de fortes âmes. Mais aussi dans la paix voluptueux penseur, Je suis de ma mémoire absolu possesseur; Je lui prête une voix, puissante magicienne Comme aux brises du soir, une harpe éolienne, Et chacun de mes sens résonne à cette voix; Mon coeur ment à mes yeux, absente je vous vois; Alors je me souviens des amis que je pleure, Des temps qui ne sont plus, d'un espoir qui me leurre, De la riche nature apparue à mes yeux, De mes songes d'hier toujours vains, mais joyeux, De mes projets en l'air; que sais-je? Galathée De marbre, qui s'anime aux feux de Prométhée... Ce qui me rit un jour, plus tard je m'en souvien, Trop oublieux du mal et souvenant du bien. Tout homme a ses douleurs Tout homme a ses douleurs. Mais aux yeux de ses frères Chacun d'un front serein déguise ses misères. Chacun ne plaint que soi. Chacun dans son ennui Envie un autre humain qui se plaint comme lui. Nul des autres mortels ne mesure les peines, Qu'ils savent tous cacher comme il cache les siennes; Et chacun, l'oeil en pleurs, en son coeur douloureux Se dit: « Excepté moi, tout le monde est heureux. » Ils sont tous malheureux. Leur prière importune Crie et demande au ciel de changer leur fortune. Ils changent; et bientôt, versant de nouveaux pleurs, Ils trouvent qu'ils n'ont fait que changer de malheurs. Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs Souvent le malheureux sourit parmi ses pleurs, Et voit quelque plaisir naître au sein des douleurs. Sous ses hauts monts ainsi l'Allobroge recèle, Sous ses monts, de l'hiver la patrie éternelle, Et les fleurs du printemps et les biens de l'été. Sur leurs arides fronts le voyageur porté S'étonne. Auprès des rocs d'âge en âge entassée, En flots âpres et durs brille une mer glacée. A peine sur le dos de ces sentiers luisants Un bois armé de fer soutient ses pas glissants. Il entend retentir la voix du précipice. Il se tourne et partout un amas se hérisse De sommets ou brûlés ou de glace épaissis, Fils du vaste mont Blanc sur leurs têtes assis, Et qui s'élève autant au-dessus de leurs cimes Qu'ils s'élèvent eux-mêmes au-dessus des abîmes. Mais bientôt à leurs pieds qu'il descende; à ses yeux S'étendent mollement vallons délicieux, Pâturages et prés, doux enfants des rosées, Trient, Cluses, Magland, humides Élysées, Frais coteaux, où partout sur des flots vagabonds Pend le mélèze altier, vieil habitant des monts. Jeune fille, ton coeur... Jeune fille, ton coeur avec nous veut se taire Tu fuis, tu ne ris plus; rien ne saurait te plaire. La soie à tes travaux offre en vain des couleurs; L'aiguille sous tes doigts n'anime plus des fleurs. Tu n'aimes qu'à rêver, muette, seule, errante, Et la rose pâlit sur ta bouche mourante. Ah! mon oeil est savant et depuis plus d'un jour, Et ce n'est pas à moi qu'on peut cacher l'amour. Les belles font aimer; elles aiment. Les belles Nous charment tous. Heureux qui peut être aimé d'elles! Sois tendre, même faible (on doit l'être un moment), Fidèle, si tu peux. Mais conte-moi comment, Quel jeune homme aux yeux bleus, empressé sans audace, Aux cheveux noirs, au front plein de charme et de grâce. Tu rougis? On dirait que je t'ai dit son nom. Je le connais pourtant. Autour de ta maison C'est lui qui va, qui vient; et, laissant ton ouvrage, Tu cours, sans te montrer, épier son passage. Il fuit vite; et ton oeil, sur sa trace accouru, Le suit encor longtemps quand il a disparu. Nul, en ce bois voisin où trois fêtes brillantes Font voler au printemps nos nymphes triomphantes, Nul n'a sa noble aisance et son habile main A soumettre un coursier aux volontés du frein. O délices d'amour! Ô délices d'amour, et toi, molle paresse, Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse! Les belles sont partout. Pour chercher les beaux-arts, Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts: Rome d'amours en foule assiége mon asile. Sage vieillesse, accours! Ô déesse tranquille, De ma jeune saison éteins ces feux brûlants, Sage vieillesse! Heureux qui dès ses premiers ans A senti de son sang, dans ses veines stagnantes, Couler d'un pas égal les ondes languissantes; Dont les désirs jamais n'ont troublé la raison; Pour qui les yeux n'ont point de suave poison; Au sein de qui jamais une absente perdue N'a laissé l'aiguillon d'une trop belle vue; Qui, s'il regarde et loue un front si gracieux, Ne le voit plus sitôt qu'il n'est plus sous ses yeux! Doux et cruels tyrans, brillantes héroïnes, Femmes, de ma mémoire habitantes divines, Fantômes enchanteurs, cessez de m'égarer. Ô mon coeur! ô mes sens! laissez-moi respirer; Laissez-moi, dans la paix et l'ombre solitaire, Travailler à loisir quelque oeuvre noble et fière Qui, sur l'amas des temps propre à se maintenir, Me recommande aux yeux des âges à venir. Mais non! j'implore en vain un repos favorable; Je t'appartiens, Amour, Amour inexorable; Et tu ne permets pas à ton esclave amant De pouvoir loin de toi se distraire un moment. Ô nécessité dure... Ô nécessité dure! ô pesant esclavage! Ô sort! je dois donc voir, et dans mon plus bel âge, Flotter mes jours, tissus de désirs et de pleurs, Dans ce flux et reflux d’espoir et de douleurs! Souvent, las d’être esclave et de boire la lie De ce calice amer que l’on nomme la vie, Las du mépris des sots qui suit la pauvreté, Je regarde la tombe, asile souhaité; Je souris à la mort volontaire et prochaine; Je me prie, en pleurant, d’oser rompre ma chaîne; Déjà le doux poignard qui percerait mon sein Se présente à mes yeux et frémit sous ma main; Et puis mon coeur s’écoute et s’ouvre à la faiblesse: Mes parents, mes amis, l’avenir, ma jeunesse, Mes écrits imparfaits; car, à ses propres yeux, L’homme sait se cacher d’un voile spécieux. À quelque noir destin qu’elle soit asservie, D’une étreinte invincible il embrasse la vie, Et va chercher bien loin, plutôt que de mourir, Quelque prétexte ami de vivre et de souffrir. Il a souffert, il souffre: aveugle d’espérance, Il se traîne au tombeau de souffrance en souffrance, Et la mort, de nos maux ce remède si doux, Lui semble un nouveau mal, le plus cruel de tous. Aux Frères De Pange Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre. Je ne veux point, couvert d'un funèbre linceul, Que les pontifes saints autour de mon cercueil, Appelés aux accents de l'airain lent et sombre, De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, Et sous des murs sacrés aillent ensevelir Ma vie, et ma dépouille, et tout mon souvenir. Eh! qui peut sans horreur, à ses heures dernières, Se voir au loin périr dans des mémoires chères? L'espoir que des amis pleureront notre sort Charme l'instant suprême et console la mort. Vous-mêmes choisirez à mes jeunes reliques Quelque bord fréquenté des Pénates rustiques, Des regards d'un beau ciel doucement animé, Des fleurs et de l'ombrage, et tout ce que j'aimai. C'est là, près d'une eau pure, au coin d'un bois tranquille, Qu'à mes mânes éteints je demande un asile: Afin que votre ami soit présent à vos yeux, Afin qu'au voyageur amené dans ces lieux, La pierre, par vos mains de ma fortune instruite, Raconte en ce tombeau quel malheureux habite; Quels maux ont abrégé ses rapides instants; Qu'il fut bon, qu'il aima, qu'il dut vivre longtemps. Ah! le meurtre jamais n'a souillé mon courage. Ma bouche du mensonge ignora le langage, Et jamais, prodiguant un serment faux et vain, Ne trahit le secret recélé dans mon sein. Nul forfait odieux, nul remords implacable Ne déchire mon âme inquiète et coupable. Vos regrets la verront pure et digne de pleurs; Oui, vous plaindrez sans doute, en mes longues douleurs, Et ce brillant midi qu'annonçait mon aurore, Et ces fruits dans leur germe éteints avant d'éclore, Que mes naissantes fleurs auront en vain promis. Oui, je vais vivre encore au sein de mes amis. Souvent à vos festins qu'égaya ma jeunesse, Au milieu des éclats d'une vive allégresse, Frappés d'un souvenir, hélas! amer et doux, Sans doute vous direz: « Que n'est-il avec nous! » Je meurs. Avant le soir j'ai fini ma journée. A peine ouverte au jour, ma rose s'est fanée. La vie eut bien pour moi de volages douceurs; Je les goûtais à peine, et voilà que je meurs. Mais, oh! que mollement reposera ma cendre, Si parfois un penchant impérieux et tendre Vous guidant vers la tombe où je suis endormi, Vos yeux en approchant pensent voir leur ami! Si vos chants de mes feux vont redisant l'histoire; Si vos discours flatteurs, tout pleins de ma mémoire, Inspirent à vos fils, qui ne m'ont point connu, L'ennui de naître à peine et de m'avoir perdu! Qu'à votre belle vie ainsi ma mort obtienne Tout l'âge, tous les biens dérobés à la mienne; Que jamais les douleurs, par de cruels combats, N'allument dans vos flancs un pénible trépas; Que la joie en vos coeurs ignore les alarmes; Que les peines d'autrui causent seules vos larmes; Que vos heureux destins, les délices du ciel, Coulent toujours trempés d'ambrosie et de miel, Et non sans quelque amour paisible et mutuelle. Et quand la mort viendra, qu'une amante fidèle, Près de vous désolée, en accusant les Dieux, Pleure, et veuille vous suivre, et vous ferme les yeux. Ma Muse pastorale Ma Muse pastorale aux regards des Français Osait ne point rougir d'habiter les forêts. Elle eût voulu montrer aux belles de nos villes La champêtre innocence et les plaisirs tranquilles; Et, ramenant Palès des climats étrangers, Faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers. Elle a vu, me suivant dans mes courses rustiques, Tous les lieux illustrés par des chants bucoliques. Ses pas de l'Arcadie ont visité les bois, Et ceux du Mincius, que Virgile autrefois Vit à ses doux accents incliner leur feuillage; Et d'Hermus aux flots d'or l'harmonieux rivage, Où Bion, de Vénus répétant les douleurs, Du beau sang d'Adonis a fait naître des fleurs; Vous, Aréthuse aussi, que de toute fontaine Théocrite et Moschus firent la souveraine; Et les bords montueux de ce lac enchanté, Des vallons de Zurich pure divinité, Qui du sage Gessner à ses nymphes avides Murmure les chansons sous leurs antres humides. Elle s'est abreuvée à ces savantes eaux, Et partout sur leurs bords a coupé des roseaux. Puisse-t-elle en avoir pris sur les mêmes tiges Que ces chanteurs divins, dont les doctes prestiges Ont aux fleuves charmés fait oublier leurs cours, Aux troupeaux l'herbe tendre, au pasteur ses amours! De ces roseaux liés par des noeuds de fougère Elle osait composer sa flûte bocagère, Et voulait, sous ses doigts exhalant de doux sons, Chanter Pomone et Pan, les ruisseaux, les moissons, Les vierges aux doux yeux, et les grottes muettes, Et de l'âge d'amour les ardeurs inquiètes. Épilogue L'art des transports de l'âme est un faible interprète; L'art ne fait que des vers, le coeur seul est poëte. Sous sa fécondité le génie opprimé Ne peut garder l'ouvrage en sa tête formé. Soit que le doux amour des nymphes du Permesse, D'une fureur sacrée enflammant sa jeunesse, L'emporte malgré lui dans leurs riches déserts, Où l'air est poétique et respire des vers; Soit que d'ardents projets son âme poursuivie L'aiguillonne du soin d'éterniser sa vie; Soit qu'il ait seulement, tendre et né pour l'amour, Souhaité de la gloire, afin de voir un jour, Quand son nom sera grand sur les doctes collines, Les yeux qui rendent faible et les bouches divines Chercher à le connaître, et, l'entendant nommer, Lui parler, lui sourire, et peut-être l'aimer; Malgré lui, dans lui-même, un vers sûr et fidèle Se teint de sa pensée et s'échappe avec elle. Son coeur dicte; il écrit. A ce maître divin Il ne fait qu'obéir et que prêter sa main. S'il est aimé, content, si rien ne le tourmente, Si la folâtre joie et la jeunesse ardente Étalent sur son teint l'éclat de leurs couleurs, Ses vers, frais et vermeils, pétris d'ambre et de fleurs, Brillants de la santé qui luit sur son visage, Trouvent doux d'être au monde et que vieillir est sage. Si, pauvre et généreux, son coeur vient de souffrir Aux cris d'un indigent qu'il n'a pu secourir; Si la beauté qu'il aime, inconstante et légère, L'oublie en écoutant une amour étrangère; De sables douloureux si ses flancs sont brûlés, Ses tristes vers en deuil, d'un long crêpe voilés, Ne voyant que des maux sur la terre où nous sommes, Jugent qu'un prompt trépas est le seul bien des hommes. Toujours vrai, son discours souvent se contredit. Comme il veut, il s'exprime; il blâme, il applaudit. Vainement la pensée est rapide et volage: Quand elle est prête à fuir, il l'arrête au passage. Ainsi, dans ses écrits partout se traduisant, Il fixe le passé pour lui toujours présent, Et sait, de se connaître ayant la sage envie, Refeuilleter sans cesse et son âme et sa vie. Épigrammes I Non, non, le dieu d’amour n’est point l’effroi des Muses; Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses. Le coeur qui n’aime rien a beau les implorer, Leur troupe qui s’enfuit ne veut pas l’inspirer. Qu’un amant les invoque, et sa voix les attire; C’est ainsi que toujours elles montent ma lyre. Si je chante les dieux ou les héros, soudain Ma langue balbutie et se travaille en vain; Si je chante l’Amour, ma chanson d’elle-même S’écoule de ma bouche et vole à ce que j’aime. II Nouveau cultivateur, armé d’un aiguillon L’Amour guide le soc et trace le sillon; Il presse sous le joug les taureaux qu’il enchaîne. Son bras porte le grain qu’il sème dans la plaine. Levant le front, il crie au monarque des dieux: « Toi, mûris mes moissons, de peur que loin des cieux Au joug d’Europe encor ma vengeance puissante. Ne te fasse courber ta tête mugissante. » III Rien n’est doux que l’amour. Aucun bien n’est si cher. Près de lui le miel même à la bouche est amer. Celle qui n’aime point Vénus sur toutes choses, Elle ne connaît pas quelles fleurs sont les roses. IV J’étais un faible enfant qu’elle était grande et belle: Elle me souriait et m’appelait près d’elle. Debout sur ses genoux, mon innocente main Parcourait ses cheveux, son visage, son sein, Et sa main quelquefois aimable et caressante Feignait de châtier mon enfance imprudente. C’est devant ses amans, auprès d’elle confus, Que la fière beauté me caressait le plus. Que de fois (mais hélas! que sent-on à cet âge?) Les baisers de sa bouche ont pressé mon visage! Et les bergers disaient, me voyant triomphant: « Ô que de biens perdus! Ô trop heureux enfant! » V Ah! ce n’est point à moi qu’on s’occupe de plaire. Ma soeur plutôt que moi dut le jour à ma mère. Si quelques beaux bergers apportent une fleur, Je vois qu’en me l’offrant ils regardent ma soeur. S’ils vantent les attraits dont brille mon visage, Ils disent à ma soeur: C’est ta vivante image. Ah! pourquoi n’ai-je encor vu que douze moissons! Nul amant ne me flatte en ses douces chansons; Nul ne dit qu’il mourra si je suis infidèle. Mais j’attends. L’âge vient. Je sais que je suis belle. Je sais qu’on ne voit point d’attraits plus désirés Qu’un visage arrondi, de longs cheveux dorés. Dans une bouche étroite un double rang d’ivoire, Et sur de beaux yeux bleus une paupière noire. VI « Virginité chérie, ô compagne innocente, Où vas-tu? Je te perds; ah! tu fuis loin de moi! - Oui, je pars loin de toi; pour jamais je m’absente. Adieu. C’est pour jamais. Je ne suis plus à toi. » VII Ne me regarde point, cache, cache tes yeux; Mon sang en est brûlé; tes regards sont des feux. Viens, viens. Quoique vivant, et dans ta fleur première, Je veux avec mes mains te fermer la paupière, Ou, malgré tes efforts, je prendrai tes cheveux Pour en faire un bandeau qui te cache les yeux. VIII Laisse, ô blanche Lydé, toi par qui je soupire, Sur ce pâle berger tomber un doux sourire Et, de ton grand oeil noir daignant chercher ses pas, Dis-lui: « Pâle berger, viens; je ne te hais pas. » - Pâle berger aux yeux mourants, à la voix tendre, Cesse, à mes doux baisers enfin de prétendre Non, berger, je ne puis. Je n’en ai point pour toi. Ils sont tous à Moeris, ils ne sont plus à moi. IX Que te ferai-je? dis, babillarde hirondelle? Veux-tu qu’avec le fer je te coupe ton aile? Térée impatient, veux-tu qu’avec mes doigts Je t’ôte cette langue, et l’importune voix Qui vient, dès le matin, du sommeil ennemie, A mes songes heureux enlever mon amie? X Là reposait l’Amour, et sur sa joue en fleur D’une pomme brillante éclatait la couleur. Je vis, dès que j’entrai sous cet épais bocage, Son arc et son carquois suspendus au feuillage. Sur des monceaux de rose, au calice embaumé Il dormait. Un souris sur sa bouche formé L’entr’ouvrait mollement; et de jeunes abeilles Venaient cueillir le miel de ses lèvres vermeilles. XI Ô crédules amants, écoutez donc au moins De vos baisers secrets ces mobiles témoins, Ces flots d’azur errants sous vos belles Dryades, Byblis, oenone, Alphée, et tant d’autres Naïades, Qui murmurent encor de doux gémissements. Tous furent autrefois de crédules amants, Qui se fondant en pleurs, et changés en fontaine Par la pitié des Dieux, serpentent dans vos plaines. XII Les esclaves d’Amour ont tant versé de pleurs! S’il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs! Qu’il garde ses plaisirs. Dans un vallon tranquille Les Muses contre lui nous offrent un asile; Les Muses, seul objet de mes jeunes désirs, Mes uniques amours, mes uniques plaisirs. L’Amour n’ose troubler la paix de ce rivage. Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage, Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi. Chastes Muses, veillez, veillez toujours sur moi. XIII Néaere, ne vas point te confier aux flots De peur d’être déesse; et que les matelots N’invoquent, au milieu de la tourmente amère, La blanche Galatée et la blanche Néaere. XIV Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, La cigale est ta proie, hirondelle inhumaine, Et nourrit tes petits qui, débiles encor, Nus, tremblants, dans les airs n’osent prendre l’essor. Tu voles; comme toi la cigale a des ailes. Tu chantes; elle chante. À vos chansons fidèles Le moissonneur s’égaye, et l’automne orageux En des climats lointains vous chasse toutes deux. Oses-tu donc porter dans ta cruelle joie A ton nid sans pitié cette innocente proie? Et faut-il voir périr un chanteur sans appui Sous la morsure, hélas! d’un chanteur comme lui! XV Accours, jeune Chromis, je t’aime, et je suis belle; Blanche comme Dianeet légère comme elle, Comme elle grande et fière; et les bergers, le soir, Lorsque, les yeux baissés, je passe sans les voir, Doutent si je ne suis qu’une simple mortelle, Et me suivant des yeux, disent: « Comme elle est belle! » XVI Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, La brebis se traînant sous sa laine féconde, Au dos de la colline accompagnent les pas, A la jeune Mnaïs rendez, rendez, hélas! Par Cérès, par sa fille et la Terre sacrée, Une grâce légère, autant que désirée. Ah! près de vous, jadis, elle avait son berceau, Et sa vingtième année a trouvé le tombeau. Que vos agneaux du moins viennent près de ma cendre Me bêler les accents de leur voix douce et tendre, Et paître au pied d’un roc où d’un son enchanteur La flûte parlera sous les doigts du pasteur. Qu’au retour du printemps, dépouillant la prairie, Des dons du villageois ma tombe soit fleurie; Puis d’une brebis mère et docile à sa main En un vase d’argile il pressera le sein; Et sera chaque jour d’un lait pur arrosée La pierre en ce tombeau sur mes mânes posée. Morts et vivants, il est encor pour nous unir Un commerce d’amour et de doux souvenir. XVII On dit que l’on a vu, de roses couronné, Le jeune et beau Printemps sur nos bords ramené. C’est aux autres amants dont l’amante est fidèle De chanter les douceurs de la saison nouvelle. Thestilis m’abandonne; elle a trahi sa foi. Il n’est plus de printemps ni de roses pour moi. XVIII L’hiver sous ses frimas tient la terre enchaînée; Le printemps les dissipe, et lui-même il s’enfuit; L’été vient; il s’écoule, et Pomone le suit; Et bientôt aux frimas ils ramènent l’année. XIX Déjà l’hiver expire et Phoebus dans son cours Partage également et les nuits et les jours. Nos champs verront bientôt revenir l’hirondelle. Que j’aime à contempler......................... Ces arbres, nus encor, de nouveaux feux dorés, Et des toits alentour les faîtes colorés, Et là, cet humble toit, que des chaumes composent! Deux pigeons, au soleil, ensemble s’y reposent; Leurs yeux et leurs baisers s’unissent mollement, Leur plumage s’agite et frémit doucement. Hélas! je sens couler dans mon âme inquiète Une mélancolie et profonde et muette. Quelque chose me manque et je ne sais quels voeux... Ah! faut-il être seul, et témoin de leur jeux? XX Le lys est le plus beau des enfants du zéphire, Il lève un front superbe et demande l’empire. Des suaves esprits dans sa coupe formés, L’air, les eaux, le bocage, au loin sont embaumés. Sous l’herbe, loin des yeux, plus aimable et moins belle, La violette fuit. Son parfum la révèle, Avertit qu’elle est là; que, voulant se cacher, Là, pour le sein qu’on aime, il faut l’aller chercher. XXI Allons chanter, assis dans les saintes forêts, Sous ce chêne orgueilleux, favori de Cérès, Qui loin autour de lui porte un immense ombrage, Tu vois, de tous côtés pendant à son feuillage, Couronnes et bandeaux et bouquets entassés, Doux monuments des voeux par Cérès exaucés. A son ombre souvent les nymphes bocagères Viennent former les pas de leurs danses légères; Pour mesurer ses flancs et leur vaste contour, Leurs mains s’entrelaçant serpentent à l’entour: Et, les bras étendus, vingt Dryades à peine Pressent ce tronc noueux et dont Cérès est vaine. XXII Toi, de Mopsus ami! Non loin de Bérécynthe, Certain satyre, un jour, trouva la flûte sainte Dont Hyagnis calmait ou rendait furieux Le cortège énervé de la mère des dieux. Il appelle aussitôt du Sangar au Méandre Les nymphes de l’Asie, et leur dit de l’entendre; Que tout l’art d’Hyagnis n’était que dans ce bui; Qu’il a, grâce au destin, des doigts tout comme lui. On s’assied. Le voilà qui se travaille et sue, Souffle, agite ses doigts, tord sa lèvre touffue, Enfle sa joue épaisse, et fait tant qu’à la fin Le buis résonne et pousse un cri rauque et chagrin. L’auditoire étonné se lève, non sans rire, Les éloges railleurs fondent sur le satyre, Qui pleure, et des chiens même, en fuyant vers le bois, Évite comme il peut les dents et les abois. XXIII Je sais, quand le midi leur fait désirer l’ombre, Entrer à pas muets sous le roc frais et sombre D’où, parmi le cresson et l’humide gravier, La Naïade se fraye un oblique sentier. Là j’épie à loisir la Nymphe blanche et nue, Sur un banc de gazon mollement étendue, Qui dort, et sur sa main, au murmure des eaux, Laisse tomber son front couronné de roseaux. XXIV De nuit, la nymphe errante à travers le bois sombre Aperçoit le satyre; et, le fuyant dans l’ombre, De loin, d’un cri perfide, elle va l’appelant. Le pied-de-chèvre accourt, sur sa trace volant, Et dans une eau stagnante, à ses pas opposée, Tombe, et sa plainte amère excite leur risée. XXV L’impur et fier époux que la chèvre désire Baisse le front, se dresse et cherche le satyre. Le satyre, averti de cette inimitié, Affermit sur le sol la corne de son pied; Et leurs obliques fronts, lancés tous deux ensemble, Se choquent; l’air frémit, le bois s’agite et tremble. XXVI O quel que soit ton nom, soit Vesper, soit Phosphore, Messager de la nuit, messager de l’aurore, Cruel astre au matin, le soir astre si doux! Phosphore, le matin, loin de nos bras jaloux, Tu fais fuir nos amours tremblantes, incertaines, Mais le soir, en secret, Vesper, tu les ramènes, La vierge qu’à l’hymen la nuit doit présenter Redoute que Vesper se hâte d’arriver. Puis, au bras d’un époux, elle accuse Phosphore De rallumer trop tôt les flambeaux de l’aurore, Brillante étoile, adieu, le jour s’avance, cours, Ramène-moi bientôt la nuit et mes amours. XXVII Apollon et Bacchus, un crin noir et sauvage N’a hérissé jamais votre jeune visage. Apollon et Bacchus vous seuls entre les Dieux, D’un éternel printemps vous êtes radieux. Sous le tranchant du fer vos chevelures blondes N’ont jamais vu tomber leurs tresses vagabondes. XXVIII Tir